1Depuis 2015, la SNCF accueille des projets d’urbanisme transitoire sur plusieurs de ses emprises ferroviaires en mutation. Ces occupations temporaires, développées sur des terrains destinés à accueillir prochainement un projet urbain, permettent d’ouvrir au public des sites jusqu’à présent méconnus, pendant quelques mois ou plusieurs années. Durant l’été 2016, le projet Grand Train a permis de transformer un ancien dépôt ferroviaire en lieu ludique et festif centré sur l’univers du train à Paris. Dans le 18e arrondissement de Paris, La Station-Gare des Mines investit depuis 2016 une ancienne gare à charbon, transformée en lieu de création et de diffusion artistique. Depuis 2018, l’ancienne gare de marchandises de Pantin accueille la Cité Fertile, tiers lieu dédié à l’Économie Sociale et Solidaire. Le développement de ces lieux s’inscrit dans le contexte d’une multiplication récente des projets d’occupation temporaire, particulièrement en Île-de-France (Diguet, Zeiger, et Cocquière 2017; Diguet 2018), et d’un engouement croissant pour la notion d’urbanisme transitoire depuis 2017, tant auprès des acteurs publics et privés de la production urbaine (Pinard 2021).
- 1 La création de SNCF Immobilier est rendue possible par la loi sur la réforme ferroviaire du 4 aoû (...)
2Parmi les grands propriétaires immobiliers, SNCF Immobilier est l’un des acteurs ayant joué un rôle pionnier dans l’émergence et la médiatisation de la notion d’urbanisme transitoire. Créé en 2015, SNCF Immobilier est l’entité en charge de la gestion et de la valorisation du vaste patrimoine foncier et immobilier de la SNCF1. Deuxième propriétaire en France, d’un patrimoine vieillissant constitué depuis 150 ans, l’immobilier constitue une charge économique importante pour le groupe SNCF. La création de SNCF Immobilier a notamment pour objectif de doubler les retombées économiques liées à la valorisation du foncier de la SNCF, dans l’optique de combler sa dette, de réduire les déficits importants liés à son fonctionnement, mais aussi de réinjecter les fonds dans le financement de nouvelles infrastructures de transport.
- 2 Espaces Ferroviaires, maître d’ouvrage, aménageur et promoteur de la SNCF, est spécialisé dans (...)
3La création de SNCF Immobilier marque un tournant dans le rapport qu’entretient la SNCF à son foncier. La nouvelle stratégie immobilière du groupe consiste non plus seulement à vendre les emprises de la SNCF, mais aussi à développer une activité d’aménagement en interne, portée par l’aménageur Espaces Ferroviaires2, filiale de SNCF Immobilier. Disposant d’un foncier souvent localisé au cœur des villes (Adisson 2015), l’aménagement des terrains de la SNCF est particulièrement stratégique, notamment dans le contexte dense et tendu de la région parisienne, où les réserves foncières deviennent rares.
4Or, dès sa création, SNCF Immobilier a expérimenté la mise à disposition temporaire de certains de ses biens vacants à des opérateurs culturels, artistiques et ludiques. Cette démarche s’est progressivement structurée, jusqu’à devenir une nouvelle activité stratégique pour l’entreprise, avec une vingtaine de projets développés à l’échelle nationale (Pinard 2020 ; 2021). Changeant de nom au fil des années, de celui de Sites Artistiques Temporaires à celui d’urbanisme transitoire, les enjeux associés à cette démarche sont identifiés au fil des retombées constatées par l’entreprise. Ces projets sont développés par de nouveaux professionnels spécialisés dans la gestion et l’animation d’occupations temporaires (Pinard et Morteau 2019), avec lesquels SNCF Immobilier entretient une relation partenariale et des interactions régulières tout au long de la mise en œuvre et de la vie du projet. Notion mouvante et particulièrement médiatisée, l’urbanisme transitoire est progressivement associé par SNCF Immobilier à la capacité d’initier, de préfigurer et d’accompagner la mutation d’espaces vacants en amont d’un projet urbain. La question de l’impact de la période d’occupation temporaire sur le projet urbain finale, à la fois dans sa forme, sa programmation ou dans les processus de conception et les réseaux d’acteurs impliqués, demeure centrale dans la définition donnée à l’urbanisme transitoire.
- 3 Carnet de thèse - Prise de parole de la directrice de la communication de SNCF Immobilier, le 29 ao (...)
5Toutefois, au lancement des premiers projets, les enjeux et objectifs associés par SNCF Immobilier à cette démarche expérimentale sont flous et peu définis. L’argument principal invoqué pour justifier du lancement des premières expérimentations est la volonté de SNCF Immobilier d’ouvrir, de faire connaître et de mettre en valeur certaines emprises de la SNCF auprès du grand public par le biais d’occupations temporaires à vocation artistiques et culturelles, dans une optique de « révélation patrimoniale »3. De fait, le rôle des occupations temporaires artistiques et culturelles dans le processus de patrimonialisation, notamment des friches industrielles, est une dynamique ancienne. Selon La Broise et Gellereau (2004), la présence d’artistes participe à la mise en scène des lieux industriels en donnant une dimension esthétique et une valeur positive à des lieux n’étant pas forcément pourvus de qualités architecturales. À travers l’action artistique, « les anciennes traces du monde industriel, qui traînent ici ou là (rail, odeurs de graisse ou meubles de tri) acquièrent une valeur nouvelle en étant eux-mêmes mis en scène. » (Ibid., p.26). Selon Maria Gravari-Barbas (2004), l’occupation culturelle ou artistique d’une friche peut participer à créer une valeur patrimoniale, non pas fondée sur le monumental ou sur les qualités architecturales exceptionnelles du site, mais sur sa transformation a posteriori en friche culturelle. Si la patrimonialisation des friches culturelles était moins évidente étant donné le caractère souvent moins prestigieux de ces espaces (Ibid.), ce processus s’explique, selon F. Lextrait, par le fait qu’elles « incarnent ainsi le questionnement des artistes et des populations sur la transformation de nos sociétés, la transformation d’espaces parfois gigantesques, témoins de restructurations économiques et politiques qui ont souvent plongé des communautés entières dans le désespoir. » (Lextrait 2001). Ces lieux sont des « marqueurs urbains » qui témoignent d’une mémoire passée et cristallisent l’histoire urbaine et économique d’une ville (Andres et Grésillon 2011) et l’action artistique joue ici un rôle de révélateur du patrimoine (Gourbin 2012).
6L’objectif de cette contribution est de démontrer le rôle de l’urbanisme transitoire dans le processus de patrimonialisation des emprises SNCF. Notre objectif n’est pas d’étudier l’aboutissement de ce processus de patrimonialisation et d’évaluer si l’objet est suffisamment « reconnu » et « lisible » pour la construction de sa valeur patrimoniale (Gourbin 2012, p.48), mais plutôt d’analyser la dynamique de mise en patrimoine des emprises SNCF par le biais de l’urbanisme transitoire et son influence sur les discours et les pratiques de SNCF Immobilier.
7Cet article est issu d’une recherche ethnographique de trois ans et demi, réalisée en immersion au sein de SNCF Immobilier par le biais d’un dispositif Cifre. Ce poste d’observation nous a permis de suivre au plus près la mise en œuvre des projets d’urbanisme transitoire, des interactions avec les porteurs de projets, jusqu’aux évènements et réunions internes dédiés à la politique patrimoniale de la SNCF. En plus d’échanges quotidiens et informels avec les salariés de SNCF Immobilier, vingt-cinq entretiens ont été réalisés auprès de représentants de différents métiers : des chargés de gestion immobilière et de cession, des directeurs de projets au sein de l’aménageur Espaces Ferroviaires et des chargés de communication. Ces données ont été couplées à des observations réalisées sur site, des entretiens avec les porteurs de projets, ainsi qu’à un travail de recherche documentaire sur l’histoire des emprises de la SNCF.
8Positionné dans le champ de l’urbanisme et de l’aménagement, cet article vise à comprendre, du point de vue d’un grand propriétaire immobilier et d’un aménageur, l’utilisation faite de l’urbanisme transitoire comme outil institutionnel de valorisation identitaire, symbolique et mémoriel de ses emprises, en soutien à des enjeux stratégiques et opérationnels. Premièrement, nous insisterons sur l’évolution récente du rapport entretenu par le groupe SNCF à son patrimoine et les enjeux posés par la mutation de ses emprises dans le cadre de projets urbains, ces dernières étant intimement liées à l’histoire de l’entreprise et de ses travailleurs, les cheminots. Nous démontrerons que l’urbanisme transitoire est envisagé comme outil interne de médiation et de valorisation de la mémoire de ces sites en mutation, permettant d’accompagner la transformation des emprises auprès des cheminots. Deuxièmement, nous démontrerons le rôle joué par l’urbanisme transitoire dans la prise de conscience au sein de SNCF Immobilier de la valeur patrimoniale, symbolique et non seulement économique, de ces emprises. Nous verrons que le déclic patrimonial permis par l’urbanisme transitoire a un impact sur le projet urbain final, à travers la sauvegarde et la mise en scène de certains éléments bâtis, dans un contexte d’une utilisation croissante du storytelling dans le développement urbain. Tout au long de cette analyse, nous pointerons néanmoins les limites du rôle de l’urbanisme transitoire dans ce processus de patrimonialisation, révélant le rapport ambigu encore entretenu par la SNCF à son patrimoine.
9La démarche d’urbanisme transitoire développée par SNCF Immobilier soutient des enjeux de transformation interne et d’accompagnement du changement pour l’entreprise, en lien avec l’évolution récente de ses métiers et de son organisation (Pinard 2021). Avec la création de l’entreprise, la place donnée à la question de l’immobilier et du patrimoine évolue. Face à la mutation annoncée de certaines emprises dans le cadre de projets urbains, l’urbanisme transitoire devient progressivement un outil institutionnel d’accompagnement interne, support d’une médiation auprès des salariés de l’entreprise et d’une valorisation de la mémoire des sites avant leur transformation.
10Bien que la SNCF dispose d’une culture d’entreprise forte et d’une histoire ancienne, le développement d’une politique de valorisation et de conservation patrimoniale est un processus relativement récent.
- 4 A date, au moins 140 bâtiments et ouvrages d’art historiques sont protégés au titre des monuments h (...)
11En effet, la SNCF a longtemps favorisé une culture technique de l’innovation et du progrès fortement tournée vers l’avenir et ayant tendance à occulter l’histoire de l’entreprise, ses difficultés et ses ruptures (Ribeill 1995). Il faut attendre les années 1980 pour que naisse une véritable préoccupation patrimoniale au sein de la SNCF, se traduisant par l’ouverture d’un centre d’archives installé au Mans, mais aussi par la protection du patrimoine ferroviaire au titre des Monuments historiques4, dans un contexte de promotion nationale du patrimoine industriel (Ibid.). Toutefois, cette protection concerne essentiellement les locomotives et voitures (matériel roulant) et les bâtiments de voyageurs : sur les 568 notices Mérimée consacrées à des éléments bâtis du chemin de fer, environ 400 sont consacrées aux gares (Smith 2009). La protection patrimoniale concerne également, dans une moindre mesure, des ouvrages d’arts (viaducs, têtes de tunnel), des bâtiments industriels (rotondes, ateliers d’entretien, dépôts) ou encore des cités cheminotes.
- 5 AREP, bureau d’étude d’architecture et d’ingénierie qui conçoit des gares et des pôles d’échan (...)
- 6 « Accueil | Open archives ». Consulté le 9 août 2020. http://openarchives.sncf.com/.
12Or, ces dernières années, une réflexion nouvelle émerge au sein la SNCF sur la reconnaissance et la mise en valeur de son patrimoine. En 2017, le pôle Patrimoine et Mécénat est créé au sein de la direction générale de la communication et de l’image du groupe SNCF, dont la mission est de définir pour la première fois une politique nationale de sauvegarde et de valorisation du patrimoine à l’échelle du groupe. L’objectif est de faire du patrimoine un levier au service de la stratégie d’image et de marque de l’entreprise auprès du grand public, mais aussi un outil de cohésion au sein de l’organisation. Afin d’impulser cette dynamique nationale, un comité du patrimoine est créé la même année, réunissant des membres de différentes directions à l’échelle du groupe SNCF, dont la Direction de la Communication et de la Marque du groupe SNCF, le Services des Archives et Documentation SNCF, SNCF Réseau, la Direction du Matériel, Fret SNCF, Gares & Connexions, SNCF Immobilier et AREP5. Plusieurs actions de valorisation du patrimoine de la SNCF sont initiées par le comité, comme la création de la plateforme en ligne Open Archives mettant à disposition du public des documents d’archives sur l’histoire des chemins de fer des anciennes compagnies et de la SNCF6.
13La nouvelle politique patrimoniale menée par la SNCF se traduit également par un intérêt croissant accordé au patrimoine immobilier, en dehors des gares de voyageurs. Alors que SNCF Immobilier est, depuis sa création, responsable de la gestion et de la valorisation du foncier et de l’immobilier du groupe (dépôts ferroviaires, ateliers, rotondes ferroviaires, etc.), l’opérateur va jouer un rôle nouveau dans la mise en patrimoine de certains sites en mutation.
14SNCF Immobilier accompagne le développement de projets urbains sur des emprises désormais inutiles aux activités ferroviaires, dans le cadre de leur vente ou de leur aménagement par le biais de son aménageur, Espaces Ferroviaires. Or, la transformation de ces emprises ferroviaires n’est pas neutre. Ce sont en effet des lieux de mémoire, intrinsèquement liés à l’histoire ferroviaire de la France, à l’histoire de l’entreprise et de ses travailleurs, les cheminots.
15Le terme de cheminot désigne un milieu professionnel existant depuis la fin du XIXe siècle, construit autour de systèmes de valeurs et de pratiques communes nettement affirmées (Caron 2007). Ce milieu a la particularité de constituer un monde particulièrement uni, ayant joué un rôle très important dans l’unification du groupe SNCF (Chevandier 2007). Le système de valeur qui unit les cheminots repose sur une culture technique (machine à vapeur, traction thermique, traction électrique, voie ferrée…), occupant une place de premier plan (Ibid.), mais aussi sur une conscience professionnelle et politique particulièrement forte, se traduisant par une activité associative intense et un attachement profond au réseau, au territoire et au lieu de travail auxquels ils appartiennent (Caron 2007).
- 7 Prise de parole du directeur général de SNCF Immobilier, lors de la table ronde « Les utopies urbai (...)
16Les lieux de travail des cheminots, tels que les dépôts ferroviaires ou les ateliers, jouent un rôle important dans la culture et l’identité des cheminots. Ces espaces cristallisent les évolutions techniques de l’histoire ferroviaire, de la vapeur à l’électrification, ainsi que la mémoire du travail des cheminots (Chevandier 2003). La configuration de ces lieux de travail et la physionomie du bâti révèlent plus largement les évolutions des méthodes de travail et d’organisation, les fluctuations du volume d’activité de l’entreprise (Polino 2003). La mutation de ces emprises dans le cadre d’un projet urbain nécessite pour SNCF Immobilier de faire accepter la transformation de ces sites par les cheminots, fortement attachés à ces lieux de travail. Leur fermeture suscite de vraies appréhensions et, selon le directeur général de SNCF Immobilier, « quand ces lieux doivent être transformés, réaffectés à un autre usage, il y a au sein de l’entreprise, et à tous les niveaux […] le sentiment que quelque part le train va reculer et que le sens même de l’entreprise est remis en cause […]. Il y a un déchirement. On voit bien que la transformation, elle n’est pas évidente, sur le plan psychologique et politique. »7. Hautement symbolique, la mutation de ces emprises nécessite donc pour SNCF Immobilier de composer avec une mémoire cheminote encore récente.
17Dans ce contexte, l’urbanisme transitoire apparaît progressivement pour l’entreprise comme un moyen d’accompagner en douceur la mutation de certains sites associés à une mémoire récente et de faire accepter leur transformation auprès des cheminots. L’exemple du dépôt de la Chapelle, particulièrement examiné dans cet article, est un exemple emblématique.
- 8 La Chapelle : Des Machines et Des Hommes : 1846-2013. Paris : ‘La Vie du rail’., 2016.
- 9 « La Chapelle, plus de 160 ans d’histoire ». In 1846-2013 La Chapelle : Des machines et des hommes, (...)
- 10 Réunion de présentation du projet Ordener au sein de SNCF Immobilier par l’aménageur, le 7 juillet (...)
- 11 La Vie du Rail est une revue française consacrée au chemin de fer, autrefois distribuée gratuitemen (...)
18Créé en 1846 par la Compagnie des Chemins de fer du Nord à proximité de la Gare du Nord, le dépôt de La Chapelle est dédié à la maintenance et au remisage des locomotives à vapeur8 (Planche 1). À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le dépôt abrite 127 locomotives 9 et a pu accueillir jusqu’à 1000 employés, aussi bien des ouvriers, des conducteurs de train et jusqu’aux cadres du dépôt10. En 1952, l’ambiance du dépôt de La Chapelle est ainsi décrite par un journaliste de la Vie du Rail11 :
- 12 Reportage de Gaston Force publié dans la Vie du Rail en 1952 et réédité pour le numéro spécial « 18 (...)
« La cotte bleue impeccable du conducteur d’autorails […] tranchera avec celles, maculées d’huile et de cambouis, du mécanicien et du chauffeur de rapide. Détail vestimentaire qui se fondra dans le creuset du dépôt avec mille et un autres détails parmi les entrées et sorties des machines, les années et venues des compagnons et ouvriers d’ateliers, dans la fièvre des heures de pointe et celles de la préparation des machines sur les grils, du travail en remise et dans les divers locaux des ateliers vapeurs ou autorail […]. Pour chapeauter le tout, cette ambiance certainement unique du bureau de la « feuille », antichambre des grands départs et dernier salon où l’on cause entre gens de métier… du métier. »12
19Pendant la Seconde Guerre mondiale, une grande partie du dépôt est détruite suite aux bombardements et dans les années 1960 il est remanié pour s’adapter à la traction électrique. En 2014, le site est définitivement fermé, car il devient inadapté́ à l’entretien des rames modernes. Il doit accueillir un projet urbain mixte de 3,7 ha porté directement par Espaces Ferroviaires, l’aménageur de la SNCF.
Planche 1. Le dépôt de la Chapelle, lieu de travail histoire et emblématique des cheminots
(1) Le dépôt de la Chapelle après la Seconde Guerre mondiale (F. Fénino/ Photorail-SNCF©) et (2) au tout début de la traction électrique en 1959 (Y. Broncard).
- 13 ‘L’adieu des cheminots au dépôt de La Chapelle’. In 1846-2013 La Chapelle : Des machines et des hom (...)
20Alors que le dépôt est porteur d’une mémoire particulièrement forte, sa fermeture a donné lieu à une cérémonie interne réunissant les anciens travailleurs, pendant laquelle les discours mêlés « de nostalgie et de fierté. »13 révèlent l’attachement des cheminots pour ce lieu :
« Moment d’émotion, le 15 janvier 2013, à Paris-Nord pour plus de 350 anciens du dépôt de La Chapelle. Ils pénètrent pour la dernière fois dans ces ateliers qui devraient être détruits dans deux ans. Sous la haute charpente d’un autre âge, les espaces sont désormais vides. […] Et puis, ça et là, des outils oubliés, des rayonnages où traînent quelques pièces de rechange et, sur les murs, des affiches déchirées rappelant les consignes de sécurité. […] Au micro, Alain Maucourt, directeur de l’établissement, lance devant la foule des cheminots rassemblés ; "Ce dernier moment n’a pas de prix. Il est à nous, il n’appartient à personne d’autre. " […] L’idée de cette réunion s’est imposée comme une nécessité : "Notre pari est gagné et ça fait chaud au cœur, j’ai travaillé trente-six ans ici et j’y ai vécu des moments exceptionnels. À La Chapelle, il y avait une âme, un état d’esprit. »14.
21Alors que le site est vacant depuis 2013, en prévision du lancement prochain des travaux d’aménagement, le dépôt de la Chapelle accueille en 2015 Ground Control, une occupation temporaire à vocation ludique et festive qui investit durant le temps de l’été les espaces extérieurs du lieu (Planche 2). Il s’agit d’un projet pilote pour SNCF Immobilier, qui expérimente pour la première fois la mise à disposition d’une emprise de la SNCF auprès d’un opérateur spécialisé dans le secteur de l’évènementiel et du débit de boissons, La Lune Rousse. L’ancien dépôt se transforme en bar éphémère en plein air et accueille plus de 200 000 visiteurs en l’espace de quelques mois. Dans le numéro spécial de la Vie du Rail dédié à l’histoire du dépôt La Chapelle, Ground Control est présenté comme un projet ayant permis de redonner vie de manière éphémère à ce site emblématique de l’histoire des cheminots :
- 15 ‘Avant La Destruction, Un Lieu Éphémère Fait Revivre Le Dépôt de La Chapelle’. In La Chapelle : Des (...)
« le dépôt de La Chapelle n’est plus cette friche industrielle où la nostalgie résonne comme un échos dans les ateliers vides. Le temps d’un été, le souvenir du bruit des locomotives est remplacé par l’euphorie festive d’un lieu éphémère, le Ground Control. […] Partout, des groupes s’installent là où ils peuvent, occupant les rails du pont transbordeur, les pieds dans le sable et avec, en fond, le trafic de Paris-Nord avec toute la variété de son matériel roulant. Des enfants courent un peu partout et la vie renaît dans ce dépôt mythique, où des générations de cheminots ont bichonné des matériels légendaires et vécu la grande époque de la vapeur autant que l’avènement de l’électrique. Le pont transbordeur est toujours là. Régulièrement, des enfants pénètrent dans la cabine pour jouer au cheminot pendant que leurs parents sirotent un verre de rosé en profitant du soleil. Plus de 160 années d’existence pour un dépôt qui était devenu le dernier de Paris intra-muros. »15
Planche 2. L’occupation du dépôt de la Chapelle pendant Ground Control et Grand Train
Source : SNCF Immobilier
22L’opération est renouvelée durant l’été 2016, avec le même occupant temporaire, mais sous un autre nom : Grand Train (Planche 2). Plus ambitieux, le projet s’étend à l’ensemble du dépôt et accueille plusieurs bars, restaurants et évènements. Cette fois-ci, le projet est mené en partenariat étroit avec le groupe SNCF, qui participe au développement et au financement du projet. Grand Train pousse encore plus loin la mise en scène de l’histoire ferroviaire du lieu à travers l’accueil pour quelques mois de locomotives anciennes acheminées depuis la Cité du Train de Mulhouse et l’exposition d’objets relatifs à l’histoire de la SNCF (blasons, maquettes de train, uniformes du personnel SNCF, etc.). L’opération connaît un succès médiatique très important et une très forte fréquentation, avec cette fois-ci 400 000 visiteurs accueillis en quelques mois.
23L’ouverture de Ground Control et de Grand Train est vécue comme une réussite au sein de SNCF Immobilier. Ces projets vont impulser le développement de sa démarche d’urbanisme transitoire sur plusieurs autres emprises ferroviaires, en Île-de-France et à l’échelle nationale (Pinard 2020). L’un des motifs de fierté, au sein de l’entreprise, repose sur la découverte de ce lieu par le public et la mise en récit de l’histoire du dépôt par certains cheminots.
- 16 Panneau de présentation de l’exposition Tronches de vie organisée à Ground Control, septembre à oct (...)
24En effet, l’ouverture de Ground Control et de Grand Train ont permis à des cheminots ayant travaillé au sein du dépôt de La Chapelle de retourner sur ce lieu pendant la phase transitoire, quelques années après sa fermeture définitive et avant sa transformation dans le cadre du projet urbain. L’occupation temporaire est l’occasion de mettre en avant la mémoire cheminote du site, par exemple à travers l’organisation de l’exposition de photographies « Tronches de vie » en 2015 proposée par Ground Control, la SNCF et La Vie du Rail. Mettant à l’honneur l’histoire du dépôt de La Chapelle, le panneau de présentation de l’exposition titre qu’« Au-delà d’un simple hommage envers une vie ouvrière d’un Paris oublié, cette exposition tente de faire découvrir au plus grand nombre la vie de La Chapelle, un grand dépôt parisien où chaque homme porte la fierté de son nom de cheminot »16. Des visites guidées de l’ancien dépôt sont également organisées par quelques cheminots, sur leur initiative, auprès du grand public, mais aussi auprès d’agents et de salariés du groupe SNCF et de ses filiales. Une directrice au sein d’ICF Habitat, le bailleur social de la SNCF et filiale de SNCF Immobilier, évoque l’émotion particulière lors de la visite réalisée par plusieurs des salariés en compagnie d’un cheminot ayant autrefois travaillé au sein du dépôt ;
« ça nous permet à nous aussi de découvrir le patrimoine de la SNCF, qui est un patrimoine qui fait rêver, quand vous visitez ce type d’endroit... Je ne sais pas quoi vous dire, ça vous transporte, ça vous fait rêver pendant l’espace d’un instant. Quand les vieilles locos étaient ressorties [à Grand Train], c’était vraiment super. […] Quand vous faites la visite avec des cheminots qui vous disent « Mais là vous voyez, là dans le coin, c’est là où j’ai travaillé, c’était là où était mon bureau », mais c’est génial ! Ils vous traînent dans le truc, et puis vous expliquent comment est-ce que cela fonctionnait… »
- 17 Prise de parole du directeur général de SNCF Immobilier, lors du petit déjeuner presse sur l’urbani (...)
25La valorisation temporaire de l’histoire du dépôt et de la mémoire du lieu soutient des enjeux internes pour SNCF Immobilier et son aménageur, notamment celui d’accompagner la mutation de ce site emblématique auprès des cheminots. Selon le directeur général de SNCF Immobilier, des initiatives comme Grand Train permettraient d’associer les cheminots à la transformation du lieu et d’ainsi « faciliter la transition » vers le futur projet urbain pérenne17. La question immobilière et foncière est en effet particulièrement sensible pour les cheminots, étant donné son lien direct avec l’histoire de l’entreprise et leur attachement fort pour ces lieux. Les démarches de démolition des infrastructures et/ou du déplacement des activités sont régulièrement un sujet sensible, parfois mal vécu par les salariés, et pouvant donner lieu à des contestations. Dans ce contexte, l’urbanisme transitoire devient le support d’un accompagnement jugé parfois nécessaire par l’aménageur Espaces Ferroviaires :
- 18 Entretien avec une Directrice de l’aménagement, Espaces Ferroviaires, SNCF Immobilier, le 20.11.17 (...)
« La difficulté qu’on a nous, comme on vient aménager des sites ferroviaires, c’est que quelques fois pour les équipes de terrain c’est un peu vécu comme un hold-up sur un terrain : ils doivent se déplacer ailleurs, ça entraîne des déménagements de salariés, des restrictions... Et ces occupations temporaires elles permettent de faire un peu la transition, car elles montrent que le patrimoine ferroviaire reste utile, même s’il va devenir autre chose. »18.
26Levier de médiation en amont du projet urbain, l’urbanisme transitoire est envisagé comme un moyen de faciliter l’acceptabilité de l’opération auprès des cheminots et de limiter les risques de contestation du projet, en montrant que les lieux dans lesquels ils ont travaillé ont désormais une nouvelle utilité et qu’ils sont valorisés auprès du grand public.
27Toutefois, la généralisation du rôle de l’urbanisme transitoire dans la mise en valeur mémorielle des emprises de la SNCF peut être nuancée. Si des lieux comme Grand Train ont permis de mettre un temps en avant l’histoire de la SNCF et la mémoire cheminote, il s’agit d’un exemple particulièrement unique, lié à l’implication forte du groupe SNCF dans le projet et la mémoire encore récente associée au dépôt. De nombreux projets transitoires ont ouvert par la suite, à l’instar de la Station-Gare des Mines (Paris 18e), de Ground Control (Paris 12e) ou de la Cité Fertile (Pantin), sur des sites dont la mémoire cheminote est moins vive et mise en avant. Au sein de ces lieux, la présence de la SNCF est peu visible, si bien que de nombreux visiteurs ne savent pas qu’il s’agit d’emprises ferroviaires.
- 19 Cette thématique pourrait faire l’objet d’une étude plus approfondie, qui n’a pas été réalisée dan (...)
- 20 Prise de parole de la Ministre chargée des Transports, lors de la soirée des 80 ans de la SNCF, l (...)
- 21 Prise de parole du président-directeur général de la SNCF, lors de la soirée des 80 ans de la S (...)
28De plus, les lieux d’urbanisme transitoire ne sont pas des lieux à destination des cheminots particulièrement et leur appropriation de ces lieux est à nuancer. Les cheminots ou les organisations syndicales n’ont pas été impliqués dans le développement des projets. Bien que situés à proximité de lieux de travail encore actifs pour les cheminots, la question se pose de la fréquentation de ces lieux transitoires par les membres de SNCF Immobilier et du groupe SNCF, qui pour l’heure semble relativement marginale19. En 2018, année des 80 ans de la SNCF, le groupe organise un évènement officiel à Ground Control, lieu d’urbanisme transitoire installé dans une ancienne halle de tri postal dans le 12e arrondissement de Paris. Dans l’exposition présentée, quelques panneaux mentionnent d’ailleurs la démarche d’urbanisme transitoire menée par SNCF Immobilier et la halle est présentée pendant les prises de parole officielle comme un « lieu de travail emblématique de l’histoire de la SNCF »20, illustrant la manière dont « la ville de demain se reconstruit ici sur la ville d'hier »21. Toutefois, la première partie de l’évènement est contrariée par une manifestation de cheminots appartenant à différentes organisations syndicales, en lien avec la réforme du pacte ferroviaire. En pénétrant dans le lieu, plusieurs d’entre eux évoquent le contraste entre leurs revendications et cet évènement dédié à des personnalités de marque et directeurs de haut niveau hiérarchique dans l’organisation. La plupart des manifestants découvrent Ground Control pour la première fois et quelques-uns s’étonnent du développement de ce type de projets temporaires dans le contexte de crise actuel au sein de la SNCF (« pendant ce temps on fait ça »).
29Par conséquent, si ces lieux transitoires sont utilisés comme des levier de médiation interne par SNCF Immobilier, ils peuvent à contrario révéler des décalages, entre le public cible de ces lieux, leur histoire et leur mémoire. Au sein de SNCF Immobilier, le développement de l’urbanisme transitoire nourrit néanmoins un processus de patrimonialisation, allant jusqu’à influencer la forme du projet urbain à venir.
30Le développement de l’urbanisme transitoire accompagne, au sein de SNCF Immobilier, une évolution plus large de la vision du propriétaire et de l’aménageur portée sur ces emprises. Ces projets temporaires accompagnent une mise en patrimoine de ces sites, modifiant les contours du projet urbain à venir. L’urbanisme transitoire est mobilisé plus largement comme un moyen de mettre en scène le futur projet urbain, dans un contexte d’une utilisation croissante du storytelling dans le développement urbain (Avitabile 2005 ; Matthey 2014 ; 2016).
31Levier de transformations à la fois symboliques et matérielles (Pradel 2012 ; Pinard 2021), ces projets transitoires ont la capacité́ d’améliorer l’image des terrains de la SNCF avant l’arrivée d’un projet urbain en les transformant en lieux de destination attractifs, branchés et fortement médiatisés, en lieu et place d’emprises industrielles et ferroviaires autrefois fermées au public et physiquement enclavées. En effet, ces lieux font régulièrement l’objet d’un classement des meilleures friches où sortir, faire la fête et passer l’été à Paris. Les projets d’urbanisme transitoire, à l’instar de celui de Grand Train, permettent de faire découvrir au public des emprises souvent méconnues. Les opérateurs misent sur l’ambiance singulière de ces lieux, le décalage entre leur fonction historique et actuelle et sur la découverte d’espaces autrefois inaccessibles. Selon Maria Gravari-Barbas, « Les populations urbaines sont globalement sensibles au fait qu’on leur « redonne » leur ville, qu’on les incite à fréquenter des zones industrielles ou portuaires fermées, des usines désaffectées, des quartiers souvent situées dans le cœur des villes. » (Gravari-Barbas 2006, p.55). Cette transformation symbolique des emprises de la SNCF en amont du projet urbain soutient un enjeu opérationnel pour l’aménageur, en amorçant plus tôt le désenclavement de ces emprises et en accompagnant leur mutation vers des fonctions plus urbaines, préfigurant ainsi la création d’un nouveau quartier.
- 22 Entretien avec le responsable patrimoine au sein d’Orient Express, filiale du groupe SNCF, en juill (...)
32L’engouement suscité par ces lieux auprès du grand public et leur forte médiatisation participe, au sein de SNCF Immobilier et du groupe SNCF, à la reconnaissance croissante de la valeur symbolique et patrimoniale de ces lieux. Un membre du comité du patrimoine de la SNCF évoque ainsi les opérations de Ground Control et Grand Train comme « une occasion de mise en valeur du patrimoine du groupe SNCF » ayant provoqué en interne un « déclic patrimonial »22.
33L’urbanisme transitoire est ainsi reconnu par le comité du patrimoine de la SNCF, dès sa création, comme un soutien à la nouvelle démarche patrimoniale du groupe SNCF et devient le support d’actions de communication. Par exemple, plusieurs projets d’urbanisme transitoire sont inclus depuis 2017 dans l’évènement des Journées Européennes du Patrimoine. En 2018, quatre projets rejoignent le programme officiel de la SNCF (La Station Gare des Mines, Ground Control 12e, L’Aérosol, La Cité Fertile) et sont mis en avant sur la plateforme en ligne créée pour l’occasion dans une catégorie nouvelle dédiée aux « lieux d’urbanisme transitoire ». Pour l’occasion, des brochures de communication sont conçues pour présenter au grand public ces sites SNCF, évoquer l’histoire du lieu, son usage actuel par le biais de l’occupation temporaire et sa transformation à venir dans le cadre du projet urbain.
- 23 Par exemple, l’installation Rail Océan est un projet qui de projection vidéo et de diffusion sonor (...)
34Dans un contexte de faible connaissance de l’histoire de ces sites, le développement des projets d’urbanisme transitoire est l’occasion de réaliser des recherches documentaires au sein des archives de la SNCF, des bases de données de photographies aériennes et de fonds photographiques. Ces dernières sont parfois effectuées directement par l’occupant temporaire, à l’instar du Collectif Mu, qui a entrepris des recherches sur l’histoire de la Gare des Mines et sur l’architecte à l’origine du bâtiment. Ces recherches ont d’ailleurs donné lieu à la production de plusieurs projets artistiques centrés sur l’univers ferroviaire23.
- 24 Entretien avec un chargé d’affaires immobilier innovant, au sein de SNCF Immobilier, le 20.09.16, à (...)
35Finalement, selon un membre de l’équipe projet ayant participé au développement de Grand Train, la mise en œuvre de ces projets temporaires aurait accompagné la prise de conscience de la valeur patrimoniale des bâtiments ferroviaires et industriels de la SNCF en dehors des gares de voyageurs : alors que « dans l’ancienne culture de la SNCF, il n’y avait pas forcément de conscience de la valeur de ce patrimoine. Avec la création de SNCF Immobilier et le lancement des Sites Artistiques Temporaires, ça commence à se développer. »24. Ces projets temporaires ont permis à SNCF Immobilier de prendre conscience de l’attrait du grand public pour ce patrimoine, de la mutabilité de ces emprises et de ses capacités de transformation, et plus largement de révéler les qualités de ces lieux. Envisagées comme une ressource économique et foncière, les emprises de la SNCF sont désormais également perçues comme disposant d’une valeur symbolique et identitaire. Ce processus de patrimonialisation interne à l’organisation va finalement influencer les projets urbains développés sur ces terrains.
36Les projets de Ground Control et de Grand Train ont marqué un tournant dans la perception de la valeur patrimoniale du dépôt de la Chapelle pour l’aménageur Espaces Ferroviaires. La reconversion de cette emprise ferroviaire de 5 hectares doit permettre de créer un nouveau quartier urbain de 3,7 ha et un projet ferroviaire de 1,3 ha, dans le cadre d’une opération nommée « Ordener-Poissonniers ». L’aménageur a lancé un Appel à Partenariat d’Opérateurs (APO), devant lui permettre de choisir le groupement d’opérateurs immobiliers partenaire de la mise en œuvre du projet urbain.
37Au lancement de l’expérimentation, Espaces Ferroviaires est peu impliqué dans la mise en œuvre des projets de Ground Control et de Grand Train. Ces derniers suscitent des craintes quant au bon déroulement de l’opération d’aménagement, en cas de refus de l’occupant de quitter le site une fois la durée d’occupation arrivée à son terme. Finalement, ces projets sont progressivement considérés par Espaces Ferroviaires comme un atout dans le processus d’aménagement du site. De fait, la présence des projets d’urbanisme transitoire en 2015 et 2016 aurait, selon la directrice du projet au sein d’Espaces Ferroviaires, permis de faire changer la « perception » de l’aménageur, en permettant à ses équipes de « comprendre l’intérêt patrimonial du site » et de se rendre compte qu’il existait « une demande » et un « intérêt » pour le lieu25.
- 26 Entretien avec une Directrice de l’aménagement, Espaces Ferroviaires, SNCF Immobilier, le 20.11.17 (...)
38Alors que le projet urbain prévoyait de démolir l’ensemble des constructions de l’ancien dépôt, soit 1,2 hectares de bâtiments existants, les projets de Ground Control et Grand Train poussent finalement l’aménageur à commander un diagnostic patrimonial auprès d’une agence spécialisée. Ce diagnostic permet de recenser les éléments bâtis disposant d’une valeur architecturale sur le site et de les hiérarchiser selon leur degré de qualité et l’intérêt de leur conservation. Suite aux résultats de l’étude, Espaces Ferroviaires décide de conserver dans le futur projet urbain trois éléments historiques du dépôt ; la remise vapeur, la fosse chariot transbordeur et l’atelier de levage. La préservation de ces édifices est intégrée dans la nouvelle version du cahier des charges de l’appel à opérateurs26.
- 27 Communiqué de presse de SNCF Immobilier « Quartier Ordener-Poissonniers, Paris 18ème, le groupement (...)
- 28 Op. Cit.
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- 30 Newsletter interne de SNCF Immobilier, « Espaces Ferroviaires choisit l’opérateur du programme Orde (...)
39Dans leurs réponses, les opérateurs immobiliers ont pris en compte les demandes de l’aménageur en mettant en valeur le patrimoine industriel du dépôt dans leurs propositions. En 2019, le communiqué de presse présentant le groupement finaliste indique ainsi que « l’opération d’aménagement Ordener-Poissonniers, nouveau quartier mixte, fera la part belle aux espaces verts et à la conservation d’un patrimoine industriel remarquable » avec « 7 000 m² de bâtiments patrimoniaux préservés et revalorisés par des programmations ouvertes au public et aux PME »27. Le projet finaliste propose la reconversion de la halle principale, « largement conservée », avec le développement d’un « programme de Foodcourt d’environ 3000 m², avec marché alimentaire, des salles de spectacle ou encore un incubateur »28. L’importance donnée au patrimoine dans le projet urbain se retranscrit dans les perspectives proposées par les architectes et paysagistes du futur quartier, donnant la part belle aux anciennes halles industrielles29. Finalement, l’aménageur évoque « l’exemplarité » de l’opération en termes de « conservation du patrimoine industriel »30.
- 31 Entretien avec la directrice du développement au sein de SNCF Immobilier et directrice générale (...)
- 32 Espaces Ferroviaires. Page de présentation du projet Ordener-Poissonniers, https://espacesferroviai (...)
- 33 Prise de parole du président directeur général de la SNCF lors de l’inauguration de Ground Control (...)
- 34 Op. Cit.
40Alors qu’il était jusque-là absent des réflexions de l’aménageur, le patrimoine bâti du dépôt de la Chapelle, via la phase d’urbanisme transitoire, devient une donnée centrale du projet urbain et sa mise en scène est aujourd’hui un élément clef de son identité. Ainsi, pour Espaces Ferroviaires, le patrimoine est devenu l’« ADN » de l’opération Ordener-Poissonniers31, un marqueur identitaire valorisé dans le cadre de la communication faite sur le projet urbain32. Depuis cette prise de conscience patrimoniale, la mise en valeur du patrimoine est devenue un point central de l’identité de plusieurs opérations urbaines menées par Espaces Ferroviaires à Paris, à l’instar du nouveau Ground Control, ouvert depuis 2017 et pour plusieurs années au sein d’une ancienne halle des messageries située à proximité de la Gare de Lyon à Paris. Dès l’inauguration du lieu, le président-directeur général du groupe SNCF exprime sa volonté de conserver, comme au dépôt de La Chapelle, les halles industrielles dans lesquelles se déploie le projet transitoire33. En 2019, l’aménageur annonce que trois bâtiments seront conservés dans le futur projet urbain et décide de nommer ce dernier « Les Messageries », en référence à l’histoire du site34.
- 35 Outre les projets menés sur les terrains de la SNCF, on peut citer l’exemple du Wonder à Bagnolet, (...)
41Par conséquent, l’urbanisme transitoire devient un outil de mise en scène de la mutation du site, créant un lien entre son histoire et son utilisation future. Il participe à la « mise en spectacle » des grands projets urbains, « désormais scénarisés, inscrits dans un storytelling » (Matthey 2016, p.7). La visibilité de ces emprises en mutation soutient pour l’aménageur des enjeux de développement de son activité, en attirant des opérateurs immobiliers aux propositions innovantes et en commençant à faire connaître plus tôt ces terrains auprès de futurs partenaires et/ou clients potentiels d’Espaces Ferroviaires. L’opération d’urbanisme transitoire permet de donner à voir le potentiel de ces terrains auprès des promoteurs ou investisseurs : au lieu de visiter des sites vides, fermés et désinvestis, les opérateurs immobiliers les découvrent durant la phase transitoire, en tant que lieux de vie animés et attractifs. Intégrant des brochures, des expositions ou des évènements, la phase transitoire devient une vitrine du projet urbain à venir, participant à donner une identité à l’opération en amont et à construire la notoriété du projet, avant même le lancement des travaux35.
42Finalement, le développement de l’urbanisme transitoire questionne le rôle de ces projets dans la valorisation économique des terrains de la SNCF. À Paris, ces projets sont régulièrement critiqués dans la presse comme des leviers de spéculation immobilière, permettant au propriétaire d’augmenter les prix de son foncier au moment de la vente de ses terrains. Or, le prix des terrains de la SNCF est négocié en amont, bien souvent avant la mise en œuvre du projet transitoire, dans le cadre d’un processus encadré par un protocole foncier et par plusieurs instances publiques (Pinard 2021). Ce prix dépend essentiellement de deux critères, la localisation du terrain et sa proximité avec les axes de transports. Comptant parmi les dernières emprises urbanisables de la capitale, les terrains de la SNCF représentent déjà une valeur foncière très élevée, du fait de leur superficie, de leur implantation stratégique et de leur connexion aux transports. À cette valeur s’ajoute le phénomène d’augmentation des prix du foncier à Paris, dans un contexte tendu et dense. Jugés comme anecdotiques pour les chargés de cession au sein de SNCF Immobilier, ces projets sont d’ailleurs souvent perçus comme une contrainte nouvelle dans le processus de cession (Ibid.). Si l’urbanisme transitoire n’a pas d’influence sur la valeur économique des fonciers franciliens de la SNCF, la question demeure du rôle potentiel de ces lieux temporaires plus en aval, au moment de la commercialisation des futurs programmes immobiliers réalisés par le promoteur. Pour l’heure, le manque de recul temporel ne nous permet pas d’analyser ce processus. Toutefois, le projet urbain d’Ordener-Poissonniers pourrait d’ici quelques années constituer un terrain d’étude intéressant. Après Ground Control et Grand Train, le site devrait accueillir une nouvelle phase d’occupation temporaire, cette fois-ci pilotée directement par les promoteurs immobiliers lauréats, Emerige et Ogic. Ces derniers ont en effet prévu le développement d’un nouveau projet transitoire, avant la construction des programmes immobiliers, qui devraient être intégrés dans la communication opérationnelle sur le projet immobilier.
43Si l’urbanisme transitoire accompagne la valorisation symbolique et identitaire des terrains de la SNCF, ce processus de patrimonialisation rencontre néanmoins certaines limites.
- 36 « La valeur patrimoniale du site », in ‘Dossier de Création de ZAC Ecoquartier Gare de Pantin - Etu (...)
- 37 Carnet de thèse - discussion libre avec une directrice du développement au sein d’Espaces Ferroviai (...)
44Premièrement, la mise en patrimoine de ces terrains n’est pas systématique et porte pour le moment sur un patrimoine essentiellement monumental. La conservation par l’aménageur de certains éléments bâtis concerne de vastes constructions industrielles et ferroviaires (ateliers, dépôts ferroviaires, halles), dotées de qualités architecturales relativement évidentes, et tend à mettre de côté certains héritages en apparence plus modestes, mais disposant également d’une valeur sociale ou historique. C’est le cas par exemple de l’ancienne gare de marchandises de Pantin, accueillant le projet transitoire de la Cité Fertile, et qui doit faire l’objet d’un projet urbain à court terme. Créée entre les années 1840 et 1870, la gare de marchandises était alors un « équipement colossal »36, construit pour le transport de biens à destination des industries et d’animaux à destination des abattoirs de La Villette et qui cristallise aujourd’hui la mémoire urbaine, économique et sociale de ce territoire. De cette histoire ne demeurent que quelques reliques (portiques, wagons, éclairages industriels, silos…), qui témoignent de l’importance historique du lieu et en constituent des traces mémorielles (Veschambre 2008). Le site comprend un ancien quai de déchargement couvert en bois datant du 19e siècle, rare témoin de l’ancienne activité du site. Devant initialement être détruit, la conservation temporaire de ce quai est due à la présence de la Cité Fertile, qui en a fait un élément central de l’aménagement du lieu en le transformant un espace de restauration et d’évènementiel. Or, pour le moment, le futur projet urbain ne prévoit pas la conservation de ce quai. Selon une directrice de projet au sein d’Espaces Ferroviaires, ce dernier ne justifierait pas d’un intérêt architectural suffisant, n’étant pas construit dans une « matière noble » comme la pierre, mais également en raison des enjeux économiques particulièrement importants sur cette partie du site, poussant l’aménageur à favoriser l’hypothèse plus rentable de la démolition37.
- 38 Entretien avec responsable de projets de développement franciliens au sein de SNCF Immobilier, 2019 (...)
- 39 (Ibid.)
- 40 Change.org. ‘Signez la pétition - Nous demandons à la Mairie du XVIIIe de stopper son projet d'urb (...)
45Deuxièmement, la patrimonialisation des emprises de la SNCF est perçue comme un processus à double tranchant pour l’aménageur. Le terme de patrimonialisation est d’ailleurs lui-même perçu plutôt négativement au sein de l’entreprise, ce dernier étant associé à la mise sous cloche des emprises SNCF, au risque de figer et de bloquer le futur projet urbain. Selon une chargée de valorisation et de cession au sein de SNCF Immobilier, l’urbanisme transitoire « permet de mettre en lumière certains sites, mais c’est aussi ce qui est potentiellement risqué »38. Si le projet transitoire permet de valoriser et mettre en scène le patrimoine, ce dernier n’est pas toujours conservé dans le cadre du futur projet urbain du fait des impératifs de rentabilité économique qui conduisent souvent à démolir avant de reconstruire. Si bien que la chargée de projets évoque la « schizophrénie de la situation », car « on met en valeur un patrimoine qu’on va peut-être devoir détruire par la suite »39. L’urbanisme transitoire constituerait pour le propriétaire et l’aménageur une prise de risque, par exemple en faisant naître des revendications de pérennisation du projet transitoire, de la part des riverains ou auprès d’associations de cheminots. L’exemple de Grand Train révèle l’ambiguïté du rôle que peut jouer le projet d’urbanisme transitoire dans le processus de patrimonialisation. Alors que l’opération Ordener- Poissonniers est particulièrement critiquée par des associations de riverains pour sa densité, des opposants vont finalement se saisir du projet transitoire dans le cadre d’une pétition adressée en 2015 à la Ville de Paris et à la mairie d’arrondissement pour tenter de stopper le projet urbain40. La pétition évoque « l’expérience réussie de Ground Control » comme preuve de la possibilité de concevoir un projet moins dense et demande « le maintien de “Ground Control” ou la création d’un espace de vie équivalent ». Ce retournement de situation marque pour l’aménageur l’une des limites de ces projets transitoires, si bien qu’Espaces Ferroviaires ne souhaite pas, dans sa communication sur les projets, associer trop fortement projet transitoire et projet urbain.
- 41 Carnet de thèse - Prise de parole d’une directrice du pôle Communication, 2018
46Par conséquent, si le patrimoine tend à devenir un élément de l’identité de certains projets urbains menés par SNCF Immobilier, ce dernier ne doit pas devenir un frein à la valorisation de ces terrains. Dans sa stratégie de communication, SNCF Immobilier insiste finalement peu sur la mémoire cheminote ou la valeur patrimoniale de ces projets, afin d’éviter les risques de contestation du projet urbain. SNCF Immobilier évoque l’ancienne fonction des sites, tout en insistant sur leur nécessaire mutation et sur la dimension temporaire des projets transitoires, destinés à préfigurer l’aménagement d’un nouveau quartier. L’accent est mis sur la dimension « dynamique » et « vivante » du patrimoine SNCF, participant à la construction du « patrimoine de demain » et à la transformation de la ville41. L’occupation temporaire est présentée comme un moyen de créer un « continuum » dans le développement urbain (Pradel 2012), permettant à SNCF Immobilier de légitimer son opération urbaine à venir.
47Pour conclure, la démarche d’urbanisme transitoire initiée par SNCF Immobilier participe à la mise en valeur récente du patrimoine immobilier de la SNCF, en dehors des gares de voyageurs et du matériel roulant. Alors que ces lieux sont intimement liés à l’histoire de l’entreprise et porteurs d’une identité cheminote encore marquée, leur transformation dans le cadre des projets urbains peut être source d’appréhensions pour les salariés. Alors que ces lieux font l’objet d’un attachement fort de ce milieu professionnel, l’urbanisme transitoire est mobilisé comme un outil interne de mise en valeur de la mémoire de ces sites, dans l’optique de faciliter leur transformation auprès des cheminots. En effet, la mise en patrimoine des emprises ferroviaires par le biais de l’urbanisme transitoire « permet de matérialiser le passé, de porter la remémoration donc d’assurer une continuité mémorielle.» (Veschambre 2008, p.46). Pour compléter cet article, une étude complémentaire pourrait être menée auprès d’organisations syndicales, afin d’appréhender la perception de ces lieux par les cheminots. Au sein de SNCF Immobilier, le développement de sa démarche d’urbanisme transitoire initie un processus de patrimonialisation, se traduisant par une prise de conscience de l’aménageur de la valeur symbolique, historique et architecturale de certains édifices et par la volonté de les mettre en scène dans le cadre du projet urbain à venir. En ce sens, la phase transitoire modifie non seulement le contenu de l’appel à projets et le tracé du projet urbain à venir, mais influence surtout les pratiques et représentations des membres de l’entreprise.
- 42 Prises de parole d’une fondatrice de Yes We Camp et de l’architecte-urbaniste en charge du projet d (...)
48Si cette étude est particulièrement centrée sur l’exemple du dépôt de la Chapelle, d’autres exemples attestent du rôle de l’urbanisme transitoire dans la mise en patrimoine et la sauvegarde de certaines friches devant initialement être détruites, même lorsque la SNCF n’est pas directement aménageur. À Paris, le tiers lieu artistique de la Station-Gare des Mines a permis la conservation de deux bâtiments historiques. Le site, vendu récemment par la SNCF, est intégré dans le périmètre de la ZAC Gare des Mines-Fillettes. Alors que les premiers plans d’aménagement montraient la disparition des bâtiments, les dernières versions proposées par l’aménageur Paris Métropole Aménagement insistent désormais sur leur conservation, en tant que témoins de l’activité de l’ancienne gare à charbon. Outre les emprises ferroviaires, l’exemple des Grands Voisins est emblématique de l’influence du projet transitoire sur le projet pérenne. Installé pendant cinq ans au sein de l’ancien hôpital Saint-Vincent de Paul à Paris, ce projet mixte et solidaire a finalement permis de conserver davantage de bâtiments dans le tracé du projet et de mettre en valeur la mémoire associée à cet hôpital, dans lequel nombre de Parisiens sont nés42.
49Plus largement, la mise en patrimoine de terrains vacants en attente de mutation dans le cadre de projets urbains s’accompagne d’une réflexion plus large sur l’importance du réemploi des bâtiments. Au sein de SNCF Immobilier, l’urbanisme transitoire accompagne une évolution de la réflexion que porte le propriétaire sur son patrimoine, notamment sur les possibilités de reconversion de ces bâtiments à travers l’accueil de nouveaux usages. Ce thème est d’ailleurs central lors de l’exposition les « Lieux Infinis » du Pavillon Français lors de la Biennale d’Architecture de Venise en 2018, dont SNCF Immobilier est partenaire. Plusieurs lieux d’urbanisme transitoire figurent parmi les projets présentés, à l’instar des Grands Voisins, valorisant ainsi la possibilité qu’offrent ces démarches de donner plusieurs vies à un bâtiment, de réutiliser l’existant comme une ressource, dans un contexte de crises multiples (urbaines, économiques, sociales, économiques, écologiques), nécessitant une évolution rapide des manières de produire la ville. Si l’urbanisme transitoire n’est pas nécessairement synonyme de la conservation des traces matérielles des emprises SNCF au sein des projets urbains, il accompagne en revanche une transition nécessaire des manières de concevoir et de produire la ville à partir de l’exploitation des ressources matérielles et symboliques des lieux.