1Shell Shock (choc traumatique) a été créé pour les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale. Visant à rendre compte de la violence du conflit, le compositeur, Nicolas Lens, a choisi d’évoquer les conséquences des moments vécus au front au milieu des gaz et des explosions d’obus.
Opéra Shell Shock au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles
© Filip Van Roe / Reporters
2Si les évocations classiques (récits, témoignages, photographies) des soldats ayant connu les tranchées et les plaines de l’Yser donnent un aperçu de la nature du conflit et de l’intensité des souffrances endurées, ce Requiem offre aux premiers intéressés, estropiés, gueules cassées et traumatisés en tous genres, un hommage de taille sur le mode, rare, d’un opéra intégrant aux chants et récitatifs des chorégraphies. Le challenge de ce spectacle ‒ qui rend compte des conséquences de tous les conflits modernes ‒ est de rappeler aux vivants que l’enfer, temps et espace confondus, n’est jamais bien loin.
3L’interprétation de l’orchestre et du chœur symphoniques de La Monnaie, dirigée par Koen Kessels secondé de Martino Faggiani, traduisent la nature des hostilités et l’effroi qu’elles ont suscité parmi ceux qui les ont rencontrées. Les compositions musicales, mêlées aux complaintes des victimes, manifestent au mieux l’implacable fureur des combats et leurs cortèges de malheurs. Rendons grâce à Claron Mc Fadden, Sara Fulgoni, Gerald Thompson, Ed Lyon et Mark S. Doss, dans l’ordre soprano, mezzo, ténor et contre-ténor, pour les efforts déployés à faire entendre les enjeux démesurés de la guerre. La grande artillerie qui d’ailleurs les accompagne a sans aucun doute été rassemblée pour parfaire leur tentative de sensibiliser une bonne fois pour toutes peuples et dieux aux excès du genre humain. Jugez du peu : à l’entame du spectacle, soixante-et-onze musiciens arrimés à la fosse soutiennent quarante chanteurs perchés aux balcons dominant la scène et les premiers rangs.
Opéra Shell Shock au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles
© Filip Van Roe / Reporters
Opéra Shell Shock au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles
© Filip Van Roe / Reporters
4Solidement charpenté, le spectacle s’affirme par une rhétorique subtile qui doit également sa réussite à la mise en scène et à la chorégraphie de Sidi Larbi Charkaoui, assisté de Vebjorn Sundby. Les figures en mouvements ne manquent jamais d’élégance et valorisent parfaitement les litanies des victimes clamant leur infortune. Que celles-ci rampent dans les tranchées où se fassent opérer sous la tente d’un hôpital de campagne, leurs expressions, paradoxalement souvent harmonieuses, rendent sensible l’articulation des événements. Certaines scènes, dans un silence sépulcral, sèment trouble, étonnement et perplexité lorsqu’elles s’achèvent sous la forme d’une « sculpture » figeant les combattants, toujours héroïques, dans le bronze d’un monument aux morts.
5Les traumatismes consécutifs à l’expérience du front constituent, on l’a vu, l’essence du livret. On saluera à ce point les compositions ‒ les lyrics ‒ de Nick Cave qui, égal à lui-même et aux créations que nous lui connaissons par ailleurs, s’affirme décidément, dans un style inimitable, un explorateur de l’âme humaine particulièrement perspicace et éveillé. Les douze chants (canti), graves et déchirants, qui balisent la perception de l’enfer qu’ont traversé les « témoins » sont de toute beauté. La première victime à apparaître sur scène est le soldat « colonial », un Sénégalais. Il exprime sa rage et son ressentiment d’avoir été entraîné dans cette épreuve, avant d’être rejoint par un soldat français. Leur désespoir et leur incompréhension, mêlés à leur effarement d’être là, sur ce champ de bataille où se pratique la folie des hommes, donnent la chair de poule. Les mélopées, d’une réelle portée dramatique, s’élèvent au rythme des canti qui s’enchaînent, par l’infirmière, le déserteur, le survivant, les disparus, le soldat inconnu, la mère, les orphelins, l’ange de la mort, et d’autres victimes :
Une balle se détache du reste.
Et pénètre dans l’arrière de ma tête
Comme un coup de poing, traversant le cerveau
Pas un Dieu
Pas un Dieu
sous le champ de bataille
le champ de bataille silencieux
Jamais personne ne nous trouvera
Pas maintenant
Ni plus tard
Ni jamais
Pas un Dieu
6Des images de combats sont à diverses reprises projetées sur un écran géant ou sur des silhouettes-cibles découpées et disposées dans l’espace de la scène transformée en champ de bataille. Au milieu de corps déchiquetés, se sent-on encore vivant ? Nul ne semble plus alors à même d’exercer sa différence. Des nuages brumeux rampants empestent les yeux éteints. Quel est ce carnage, pourquoi cette démence ? Était-ce imaginable ? Fallait-il s’y confondre ? Chacun s’engage, pour défendre la patrie et ne pas risquer de finir esclave de l’ennemi. Si l’esprit de survie l’emporte avant qu’il ne soit trop tard, il s’avère pourtant inutile de chercher à fuir sauf à se mettre par-dessus le marché son propre camp à dos. C’est que le déserteur raconte la réaction de sa famille retrouvée. Qui, le prenant pour un tire au flanc trouillard traître à la nation, le renvoie à ses supérieurs qui, pour l’exemple, le fusilleront. Les traumatisés, blessés et délirants évacués du front n’étaient pas mieux considérés. Leur état physique n’est-il pas le signe de leur faiblesse ?
Nicholas Lens et Nick Cave
© Charlie de Keersmaeker
7Bien sûr, point positif, la camaraderie entre soldats s’avérait forte et apportait un réel réconfort. Par respect de soi et pour autrui, l’idéal était, quoiqu’il advienne, de rester courageux. Il fallait avant tout dompter sa peur. Une attitude que n’avaient plus à rencontrer, un pas plus loin dans leurs carrières, les hauts gradés des armées belligérantes. Mélangés, observant la scène assis côte à côte en trois rangs superposés comme des anges déposés sur un nuage, que pouvaient bien leur inspirer ces tueries qui se déroulaient sous leurs yeux ?
8Le spectacle se présente bien entendu comme une ode à la paix. Il fait entendre et voir le cri strident des suppliciés des boyaux et des plaines de la mort. Déterminés et vifs malgré les complaintes, les chants et les pleurs s’entrechoquent. Shock Shelter, où les voix et les corps vibrent au son des mélodies que rythme les explosions. Chacun sait bien, sauf miracle, qu’il sera réduit à l’état d’épave, aveugle, sourd, débile, voire en bouillie, mais aucun ne peut y croire car l’homme est habité d’espérances.
9Les décors d’Eugénio Szwarcer, à la fois sobres et ubuesques, ne sont pas en reste, à l’exemple de cette construction ondulante à trois étages tapissant toute la hauteur du plateau. Permettant, outre une chute de soldats déboulant du ciel comme on tombe au front, elle aura servi, comme nous l’avons vu, à l’installation des gradés des états-majors belligérants vêtus des tenues de leurs rangs (dessinés par le styliste Khanh Lethanh). S’ils dominent à deux reprises, de là, le théâtre des opérations, ils s’imposent également face au public, s’offrant en quelque sorte en miroir à celui-ci. Mais aucune identification entre eux n’aura lieu. D’apparence grotesques, ces gradés n’ont rien à offrir au public, plus à l’aise à l’écoute des victimes, que leur monstrueuse fatuité. N’oublions pas que les généraux des différentes armées en présence, dans le contexte du spectacle, assistent ensemble, en silence (donc sans juger) au théâtre des opérations. Un point de vue supranational qu’il est aujourd’hui possible voire nécessaire, à l’heure européenne, de présenter en signe d’une réconciliation ouverte sur un avenir en principe plus serein. Ce Requiem, s’il constitue un hommage à toutes les victimes de 14-18 (et des guerres en général), instille cependant la nécessité d’une mémoire instruite, alerte, vigilante, et surtout résistante vis-à-vis des sirènes des va-t-en-guerre aveugles aux souffrances de ceux qui les servent.