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Laboratoire mémoriel

Des perspectives de conservation de quelques sites mémoriels locaux

Daniel Weyssow
p. 216-220

Résumé

Sous quelles formes la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est-elle montrée, rappelée, honorée et conservée dans notre espace public ?

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Notes de la rédaction

Cette rubrique se propose d'éclairer les processus parfois problématiques de construction mémorielle tels qu'ils se produisent dans différentes parties du monde. Au lieu de se concentrer sur les événements, le Laboratoire mémoriel se penche sur les modalités de la mémoire collective, en mettant en évidence les défis, les enjeux et les conséquences socio-politiques du travail de mémoire.

Texte intégral

1Des monuments ont été élevés à la mémoire des victimes juives et / ou résistantes, des bâtiments aménagés en Centres de documentation et en musées, et des plaques mémorielles apposées sur des immeubles emblématiques. Des artères ont été (re)baptisées et, dernier avatar en date, des pavés de mémoire sont disposés sur les trottoirs aux derniers domiciles des personnes raflées par l’occupant. Les traces subsistantes – celles directement liées à l’histoire – les plus à même de rendre compte de la mémoire des faits et susceptibles d’en permettre la transmission peuvent éventuellement, avec le temps, trouver place sur une liste de protection du patrimoine, voire être classées par les Monuments et Sites. Mais avant tout, cela va de soi, il est primordial d’en avoir conservé le souvenir. L’oubli – l’effacement de la mémoire – s’avère le risque primordial qu’il convient avant tout de neutraliser. L’obstacle de la reconnaissance franchi, les lieux, traces et témoignages inscrits dans l’espace public seront-ils pour autant à jamais conservés ? Comme pour tout ce qui existe, leur disparition, à terme, fait partie de l’ordre des choses. En fait, la lutte contre les pertes d’information, les dégradations et les projets urbains d’aménagement du territoire demande une attention soutenue de la part de ceux qui souhaitent que le patrimoine soit conservé. Les témoins et spécialistes, les associations dédiées, ne devraient cesser, pour le sauvegarder, de réactualiser via leurs relais scientifiques et politiques, les « présences » du passé.

  • 1 Olivier Van der Wilt, « Les détenus de la SIPO-SD en Belgique : des caves de l’avenue Louise aux ce (...)

2Divers exemples pris dans notre proche environnement évoquant la Seconde Guerre mondiale peuvent nous faire prendre conscience de la fragilité de la mémoire dans l’espace public. Parmi les bâtiments et immeubles dotés d’une connotation mémorielle de premier plan, le Fort de Breendonk. Celui-ci a aujourd’hui pour vocation de recevoir le grand public et les écoliers afin que chacun puisse se rendre compte des sévices qui ont été portés à l’humanité, durant la Seconde Guerre mondiale, dans son enceinte. Risquent la disparition, malgré les tentatives de résorption de l’humidité régnante dans le fort, les graffitis tracés par les internés sur les murs des cellules. Ces témoignages ont heureusement été répertoriés et photographiés dès après la guerre1.

  • 2 Philippe Mesnard, « Caserne Dossin (Malines). Le parti pris de la clarté et des droits de l’homme, (...)

3La Caserne Dossin2, camp de transit SS ayant servi de plaque tournante pour la déportation des Juifs de Belgique, a été transformée en un complexe d’appartements. L’authenticité des lieux, si l’on tient à s’en référer au crucial épisode évoqué, à de la sorte été perturbée. À l’exception d’un mémorial disposé dans le sous-sol du porche d’entrée, elle n’est pas accessible au public. Le musée Kazerne Dossin, qui aurait logiquement dû y être aménagé, l’a finalement été, mais en regard de celle-ci. Toutes les conditions pédagogiques y sont idéalement réunies, là n’est pas la question, mais le site originel qui aurait pu être aménagé à cette fin ne peut plus être apprécié, en tant que trace mémorielle, que du haut du quatrième étage du nouveau musée.

4Au 25-27 de la rue van der Weyden à Bruxelles, non loin de la gare du Midi, se trouvait, juste avant-guerre, le Comité d’Assistance aux Réfugiés juifs3. Un mur de la cour intérieure conserve un texte peint, rédigé en allemand et en français, suggérant des recommandations comportementales aux réfugiés afin qu’ils puissent se fondre discrètement parmi la population du quartier. Ces inscriptions murales ont récemment fait l’objet d’un classement. Alors qu’elles sont restées pratiquement indemnes depuis les années trente, on peut observer, depuis quelques mois, une évolution des dégradations. Le plâtre s’effrite en emportant les « écritures ». Le propriétaire s’est-il manifesté auprès des Monuments et Sites ? Comment pourrait-il être maintenu en l’état ? Ces questions demandent des réponses urgentes si l’on souhaite que ce témoignage tout de même extraordinaire subsiste.

Le Comité d’Assistance aux Réfugiés juifs

Le Comité d’Assistance aux Réfugiés juifs

© Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz.

  • 4 Les Caves de la Gestapo. Reconnaissance et conservation, Daniel Weyssow (dir.), op. cit.

5Les traces gravées dans les caves du siège de la Gestapo4, aux 347 et 453 avenue Louise, étaient également en bonne voie d’oubli. Si l’historien et cinéaste André Dartevelle n’avait pas, en 1995, cherché à explorer ces deux immeubles et leurs caves pour les besoins d’un documentaire, on n’en parlerait plus du tout aujourd’hui. De rares témoignages gravés ou dessinés par les victimes juives et résistantes qui y furent séquestrées ont par miracle pourrait-on dire échappé à l’indifférence des propriétaires et à l’effacement tranquille programmé. Pourront-elles, puisqu’elles sont en voie de classement définitif, faire l’objet d’une étude sérieuse et complète, les lieux restants à l’usage exclusif des propriétaires ?

La Prison de Saint-Gilles

La Prison de Saint-Gilles

© Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz.

6La Prison de Saint-Gilles5 a compté en ses murs de très nombreux résistants arrêtés par l’occupant durant les deux guerres mondiales. À l’issue de la Première, la cellule d’Édith Cavell6 devint un mémorial. Elle était visitée chaque année par une délégation anglaise qui venait y honorer sa mémoire et sa bravoure, mais le récent rafraîchissement de la prison semble bien avoir eu raison de cette tradition. Ce n’était sans doute là qu’un avant-goût de ce qui se préparait en coulisse. Il se fait, aux dernières nouvelles, que toute la prison est aujourd’hui, à l’horizon 2017, menacée par un projet de démolition7. Il est en effet projeté d’y construire un nouveau quartier d’immeubles doté d’environ un millier d’appartements8 et d’une école. L’idée de classer une partie du site fait partie du projet, mais il ne s’agit pas d’en conserver l’ensemble. La technique projetée semble même fort proche de celle qui fut adoptée pour la transformation de la caserne Dossin. Des témoignages poignants, prononcés par les victimes, juives et résistantes, de la Sipo-Sd (Gestapo) et de la Geheime Feldpolizei (GFP), font pourtant comprendre qu’il s’agissait d’un lieu majeur du dispositif policier de l’occupant. Encore une fois, relevons le fait que Bruxelles ne compte pas de lieu à la fois « historique » et « mémoriel » qui soit transformé en Centre de documentation ou en Musée, à l’exception toutefois du Musée national de la résistance9 d’Anderlecht, situé rue Van Lint 14, où se réunissaient des membres du Front de l’Indépendance.

7La caserne du Tir national10 et son terrain, incluant l’Enclos des fusillés, ont été vendus en 1962 à l’Institut National de Radiodiffusion (INR) afin de laisser place aux immeubles de la VRT et à la RTBF. Classé, les acquéreurs avaient pour charge l’entretien du cimetière, toujours existant. Mais les années passent et à présent, les bureaux de la télévision du boulevard Reyers sont, tout comme la Prison de Saint-Gilles, voués à une disparition programmée. Une « cité des médias11 » surgira ici de terre d’ici 2030. Si l’Enclos des fusillés ne semble, d’après les plans disponibles, pour l’heure pas menacé, il convient de rester vigilant. Les 261 tombes de fusillés de la Seconde Guerre mondiale pourraient faire l’objet, par souci d’homogénéité autour de la vocation du futur projet, d’un compromis qui pourrait consister à déplacer les dépouilles vers d’autres pelouses. Comme cela s’était déroulé dans cette même commune de Woluwe-Saint-Lambert avec la transformation du cimetière dit d’Etterbeek en « Parc Georges Henri12 » il y a une vingtaine d’années.

Commémoration à l’Enclos des fusillés (29-05-2016)

Commémoration à l’Enclos des fusillés (29-05-2016)

© Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz.

8Autre moyen, plus souple, de rencontrer et de conserver la mémoire des hommes et des femmes ayant pris part à la Seconde Guerre mondiale : les plaques mémorielles. Peu nombreuses, on les trouve apposées ci et là, au détour d’une maison, à l’exemple de celle apposée en rappel du sauvetage de jeunes filles juives cachées dans un couvent au 70 de l’avenue Clémenceau13 à Anderlecht. Le siège de la redoutable Geheime Felpolizei14 (GFP) évoquée précédemment, situé au 6 rue Traversière à Saint-Josse, n’a pas non plus été aménagé en Musée, mais en Auberge de Jeunesse. Pour ne pas transformer le rayonnement de l’artiste maudit Van Gogh (qui compta en ces lieux un ami, élève comme lui de l’Académie des Beaux-Arts) en véritable complainte de torturés, le propriétaire, qui a néanmoins accepté qu’une plaque soit posée en souvenir des résistants malmenés à cette adresse, a préféré qu’elle prenne place dans le patio intérieur plutôt qu’en façade. Elle n’est donc pas visible de l’extérieur. Son avenir étant placé sous le contrôle, aujourd’hui bienveillant mais exclusif du propriétaire, les associations mémorielles devront veiller, après l’avoir proposée, à la maintenir pour garder vivant en ces lieux le souvenir des victimes.

9Et puis, il y a les plaques de rue et de square15. La dernière en date, découverte le 6 octobre 2015 à Berchem-Sainte-Agathe, a été créée en mémoire du Baron Paul Halter, dont le nom a été attribué à un square situé à l’intersection des boulevards Mettewie et Machtens, à Molenbeek. On lui doit entre autres bienfaits comme nous l’avons vu plus haut, outre de nombreux faits de résistances durant la Seconde Guerre mondiale, la création, en 1980, de la Fondation Auschwitz, qu’il présida jusqu’à son décès survenu en 2013. Ces plaques concourent à maintenir la mémoire de personnalités qui se sont tout particulièrement distinguées, et par conséquent à maintenir éveillé le sens civique des passants.

10Enfin, les pavés de mémoire16, créés par l’artiste allemand Günther Demnig, rendent hommage aux victimes de l’occupant. Chaque pavé mentionne le nom, le lieu et la date de naissance, ainsi que la date du décès – à l’exception des rares survivants – d’une personne ayant été raflée ou arrêtée. Ils sont insérés dans le trottoir, devant la porte d’entrée des derniers domiciles connus des victimes. Plus de 30 000 pavés ont été disposés dans plusieurs pays européens, en majorité en Allemagne et en Autriche. Combien de temps resteront-ils en place ? Tant qu’ils seront admis, souhaités, compris. C’est-à-dire qu’ils seront maintenus, et remplacés s’ils devaient être abîmés, tant qu’ils conserveront une importance pour la population.

11Des exemples cités, nous pouvons affirmer que sans une présence citoyenne relayée et soutenue par l’autorité publique, la création ou la sauvegarde de lieux de mémoire ne serait pas envisageable. Le maintien mémoriel des faits doublé d’une expertise demeure indispensable pour que « vivent » lieux, monuments, plaques et pavés. L’éducation à l’histoire et à la citoyenneté passe, on le sait, par un travail pédagogique à mener sans relâche notamment en milieu scolaire.

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Notes

1 Olivier Van der Wilt, « Les détenus de la SIPO-SD en Belgique : des caves de l’avenue Louise aux cellules de Breendonk », in Les Caves de la Gestapo. Reconnaissance et conservation, Daniel Weyssow (dir.), Paris, Kimé, « Entre Histoire et Mémoire », 2013, p. 121‑133.

2 Philippe Mesnard, « Caserne Dossin (Malines). Le parti pris de la clarté et des droits de l’homme, in Témoigner. Entre histoire et mémoire, Revue internationale de la Fondation Auschwitz, n° 115, 2013, p. 110‑119.

3 Photographie du mur de la cour : http://marolles-memories.net/fr/le-comite-dassistance-aux-refugies-juifs/

4 Les Caves de la Gestapo. Reconnaissance et conservation, Daniel Weyssow (dir.), op. cit.

5 Photographie de la prison vue du ciel : http://www.irismonument.be/570.buildings.10601043_0106_W04.JPG

6 Photographie de la cellule d’Édith Cavell : http://www.bel-memorial.org/photos/CAVELL_Edith_23038_17.jpg

7 http://petitionspatrimoine.blogspot.be/

8 http://www.ms-a.be/pdf/MSA%20-%20booklet%202014%20URBANISME.pdf

9 http://marolles-memories.net/fr/la-plaque-photogravee-du-faux-soir/

10 http://www.bel-memorial.org/cities/bruxelles-brussel/schaerbeek/tir_national/schaerbeek_tir_national_enclos_des_fusilles_cpa_07.jpg

11 http://www.editionsetseminaires.be/Presention_orateurs/exposes_25092013/1_Emmanuel_Robben_RTBF.pdf

12 http://arbres-inventaire.irisnet.be/medias/sites/SAM_2635.JPG

13 http://marolles-memories.net/fr/paul-halter-clemenceau/

14 http://www.auschwitz.be/en-nl/images/_colloques/article_gfp.jpg

15 http://www.auschwitz.be/index.php/accueil/agenda/3044-inauguration-du-square-paul-halter-6-octobre-2015

16 http://www.auschwitz.be/en-nl/images/livschitz_3.JPG

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Table des illustrations

Titre Le Comité d’Assistance aux Réfugiés juifs
Crédits © Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz.
URL http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5572/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 821k
Titre La Prison de Saint-Gilles
Crédits © Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz.
URL http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5572/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 434k
Titre Commémoration à l’Enclos des fusillés (29-05-2016)
Crédits © Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz.
URL http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5572/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 700k
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Pour citer cet article

Référence papier

Daniel Weyssow, « Des perspectives de conservation de quelques sites mémoriels locaux », Témoigner. Entre histoire et mémoire, 123 | 2016, 216-220.

Référence électronique

Daniel Weyssow, « Des perspectives de conservation de quelques sites mémoriels locaux », Témoigner. Entre histoire et mémoire [En ligne], 123 | 2016, mis en ligne le 02 novembre 2021, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/temoigner/5572 ; DOI : https://doi.org/10.4000/temoigner.5572

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Auteur

Daniel Weyssow

Mémoire d’Auschwitz ASBL

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Droits d’auteur

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