Portraits d’artistes en aphasies1 : Yohanan Zaraï et Rosemarie Georgi
Résumé
DIVERS. Yohanan Zaraï et Rosemarie Georgi, artistes marqués par la Shoah, dans l’incapacité d’exprimer par le verbe la profonde blessure qui les meurtrit, la révèlent au travers d’expressions plastiques saisissantes d’esprit et d’émotions.
Notes de la rédaction
Entretien mené par Daniel Weyssow le 7 mai 2016
Texte intégral
- 1 Jens Loenhoff, « Scheiten als Kommunikation. Anmerkungen zu Yohanan János Zárai » : « In seiner spr (...)
- 2 Concepts + Information, Israel Museum, Jerusalem, 1971, Exhibition Catalog (n° 76), trad. de l’aute (...)
1La biographie de Yohanan Zaraï inscrite au catalogue de l’exposition « Concept Plus Information » qui se tint au Musée israélien de Jérusalem en 1971 était déjà révélatrice d’une grande originalité : Né à Budapest vingt-neuf ans après la mort de Friedrich Nietzsche et dix ans avant Munich. Dans ce pays, il est surtout connu pour ses compositions pour le théâtre, l’écran et les nombreuses chansons qui beuglent dans nos maisons par le wi-fi. Pourtant, il y a un côté moins connu de son activité créatrice qui passe par des approches « in and out » d’environnements audio-visuels, la recherche de musiques de l’absurde et la constitution de différents concepts tels qu’« exprovisations » et « pizzichaos » (avec lesquels il a ouvert de nouveaux horizons, tant dans le domaine de la musique contemporaine que dans celui de la linguistique expérimentale). Auteur de poèmes inspirés par le célèbre DEUX VOIES Conversation japonaise Dictionnary, par S.E. Martin2.
- 3 Actes du Colloque International « La Mémoire d’Auschwitz dans l’art contemporain », Bruxelles, 11-1 (...)
2Yohanan est donc né en 1929, à Budapest. Comment lui-même et sa famille ont-ils fait, en Hongrie, pour survivre à la menace du ghetto et à la guerre ? Ses parents, nous a-t-il confié, se sont procuré de faux papiers qui leur ont permis de se mettre à l’abri. La biographie qu’il nous avait remise3 en 1997 mentionne des études de musique suivies à Budapest, puis à Vienne où il s’était rendu après la guerre pour échapper au régime communiste, avant de se rendre en Israël en 1950 où il développa de nombreuses activités en tant que professeur de musique, chef d’orchestre invité de la radio israélienne et compositeur. Il écrit par ailleurs alors également pour sa première épouse, la chanteuse Rika Zaraï.
- 4 Joseph Millo, « Ein Dialog zwischen dem Maler Arik Brauer und dem Musiker Yahanan Zarai. Thema : Ge (...)
3Il s’installe ensuite successivement à Paris (1959‑1965), Lisbonne (1965‑1967), Tel-Aviv (1967‑1971), puis à Cologne et Bonn (1971‑1993), où il travaille notamment pour la société West German Broadcasting System (WDR) en tant que compositeur et auteur. C’est à cette époque qu’il décide de changer d’orientation et d’officier en tant que média-thérapeute auprès d’handicapés physiques et d’adultes déficients mentaux en proposant une méthode visant à l’expression de soi au travers de la musique, de la littérature et des arts visuels4.
- 5 Ibid.
4Peut-on prendre la mesure de ce qui le pousse à chercher sans cesse de nouveaux ports d’attache et à élargir son cadre d’activité ? D’après Joseph Millo5, il ne souhaitait pas poursuivre sa carrière musicale dans la voie dans laquelle on le pressait en raison de ses succès – principalement des chansons populaires et des compositions pour films et séries télévisées. Mais d’autres considérations l’incitaient à répondre à l’essentiel. Yohanan restait hanté par le génocide. Que pouvait-il faire pour remédier à cette situation dans laquelle se trouvaient enferrées ses pensées ? Rien, si ce n’est « dialoguer » avec des êtres partageant les mêmes souffrances et soucieux de réfléchir aux causes, implications et composantes de la nature humaine et ses conséquences. La solution se trouvait ainsi, naturellement pourrait-on dire, du côté de la philosophie, de la littérature, de l’art, mais aussi de la psychiatrie. Son profil de « survivant de la Shoah » pouvait aider d’autres victimes du destin, qui furent par ailleurs également pourchassées par les nazis pour leurs déficiences physiques ou mentales.
5Engagé par une clinique psychiatrique de Bonn (Landschaftsverbandes Rheinland) pour y expérimenter une méthode de musicothérapie reposant sur les médias audiovisuels – par l’usage de signes ou d’expressions musicales – il y rencontre Rosemarie Georgi qui deviendra sa seconde épouse. En 1993, ils quittent l’Allemagne, toujours trop entachée à leurs yeux par le passé. Des réminiscences dues notamment aux groupuscules d’extrême droite les inquiètent. Mais où aller ? La région de Maastricht aux Pays-Bas, à la frontière belgo-allemande, leur semble idéale. Elle s’avérera également inspirante puisqu’ils y développeront des projets de nature post-conceptuelle dans le champ de la communication et de l’art.
6C’est à l’étage de leur maison qu’il créera et installera un « studio de philosophie expérimentale ». Une plaquette sur la porte confère aujourd’hui à ce lieu particulier le nom d’« Absurdistan », en place de l’appellation antérieure qui annonçait le « Musée de la philosophie du désordre » ou le « Musée du trou et de l’absence ». Lors de notre dernière rencontre, le 7 mai 2016, Yohanan tint à préciser qu’il ne s’agissait pas en réalité d’un musée mais d’« un pays imaginaire ». Composé d’objets et de documents récoltés au fil du temps, de dessins, de notes, d’objets hétéroclites. Un environnement reflétant à l’envi l’ampleur de sa détresse.
7La pièce respire pourtant l’ordre, le calme, la sérénité. Il s’agit d’un havre de paix, d’une retraite, d’une chambre de réflexion doublée d’un territoire de jeu, de découverte, d’expérimentation et de conservation. Une sorte de « caverne » platonicienne où jeux d’ombres, souvenirs et fantômes servent de miroir à l’évidence de la désillusion. Tous ceux qui occupent positivement ses réflexions, philosophes, artistes, écrivains, membres de la famille, se retrouvent ici d’une manière ou d’une autre. Œuvres dessinées ou écrites, photographies et objets sont disposés avec grâce et bonheur partout, sur les murs, la table, les étagères, la bibliothèque, et même à terre où une série d’élégantes boîtes noires empilées renferment très probablement de nombreux documents flairant bon la pataphysique. Yohanan Zaraï, en parfait chef d’orchestre, m’a présenté les éléments les plus immédiatement visibles de cette étonnante collection, au gré d’une main tendue, pointant les artefacts au sein de ce concentré de non-sens. Un extraordinaire parcours « imaginaire » conçu au fil de vingt-cinq ans d’activité poético-philosophique dont la démarche créative consiste à décliner, sous les formes les plus diverses, les opérations et résultats les plus absurdes nés de la déraison nazie.
8« Comment marquer l’infini ? » me demande Yohanan, désignant un dessin encadré au mur. On y devine une suite de chiffres qui, placés en perspective, s’amenuisent progressivement pour finalement disparaître à nos yeux. Ces chiffres miment-ils notre condition humaine, de vie à trépas ? Une disparition programmée ? Imaginons-la sous la forme d’un train filant, tout comme ces nombres, vers leur abstraction… Ce dessin peut aussi synthétiser ce monde, le nôtre, fuyant à toute allure vers le néant.
9« Et ceci ? C’est très important. » Nous voici à présent face à une invraisemblable figure. Un dessin intitulé Ein halber Jude ist kein halbjude [un moitié Juif n’est pas un demi-juif] ». « Est-on chrétien à 100 %, ou juif à 100 % ? Qu’est-ce qu’un demi-juif ? Seul un Allemand pouvait concevoir une telle formule. » La composition présente une demi-tête, placée en hauteur sur la seule partie droite de la feuille. La silhouette, représente ainsi un « demi-juif ». Est-il concevable de diviser un être ? L’incongruité d’une telle approche est ainsi, d’un trait, dénoncée. Que les nazis aient cherché à savoir qui était quoi à des fins d’élimination ne peut que laisser pantois.
10Yohanan soulève à présent sa « collection de poussières ». Il s’agit d’une cage sans toit (un piège à souris ?) d’une quinzaine de centimètres de côté déposée sur une étagère, destinée à piéger la poussière. Serait-ce une nouvelle métaphore pour rappeler le sort qu’ont subi les Juifs ? Puisqu’il s’agit de recueillir la poussière, imaginons celle déposée par les retombées des quelque six millions de Juifs assassinés, gazés et brûlés.
11« Tu comprends un peu l’allemand ? Voici une belle formule de Kurt Schwitters : Wir spielen, bis uns der Tod abholt [Nous jouons jusqu’à ce que la mort vienne nous chercher]. » Initiateur du mouvement dada avec Tristan Tsara, les œuvres de Kurt Schwitters, d’une insolence absolue, constituèrent un hymne permanent au dérangement des certitudes. Tel Ursonate (1921‑1933), séduisant mélange de cris, d’hululements et de borborygmes. Le son et le langage primordial (celui de la férocité moderne). Les origines retrouvées. Une idée que les nazis cultiveront pour tenter de prouver qu’ils étaient, en tout, les premiers. Race, langue et culture originelles. Mais ici, avec Schwitters, la magie opère par ulcération, déformation, grossissement, et exagération. Un miroir déformant (à peine) rappelant la boucherie de la Première Guerre mondiale. L’image même d’une sourde sauvagerie. Alors oui, cette phrase de Schwitters est juste en ce sens qu’elle moque et dénonce les valeurs alors considérées comme sensées à l’origine des carnages qui ont marqué l’Europe et le monde. Nous « jouons » avec le feu, enfants aveugles, stupides et inconscients, jusqu’à la folie et la mort.
12« Voici un antijeu représentant un cerveau, en trois langues, conçu avec Rosemarie à l’ordinateur. Le jeu s’appelle : Das ich sammle wörter für einen roman aus dem nichts wird spiel [Je fais une collection de mots qui ne deviendront jamais un roman]. D’après une idée de Beckett. » Les « mots », découpés et consignés sur de petits bouts de cartons, sont conservés dans une boîte. Celle-ci renferme ainsi potentiellement une infinité de phrases, qui ne formeront cependant jamais un roman. Les mots fonctionnent ici comme la métaphore d’une communauté sans cesse disloquée par des secousses extérieures. Impossible dans ces conditions d’achever le roman de sa vie.
- 6 Etienne Klein, dans Le temps est-il une affaire de conscience ? (http://hps.master.univ-paris-dider (...)
- 7 Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921.
13Yohanan me désigne une nouvelle boîte contenant une autre collection, constituée uniquement d’images, intitulée Die Schweigenden. Eine Bildersammlung [Les silencieux. Une collection de photos]. Ne s’y trouvent que des portraits d’auteurs triés sur le volet, Ludwig Wittgenstein, Henry Bergson, etc. Etienne Klein, dans Le temps est-il une affaire de conscience ? évoque ce dernier citant Wittgenstein : « C’est un coup du sort étrange : tous les hommes dont on a ouvert le crâne avaient un cerveau. »6 D’un recoupement à l’autre, on doit aussi à ce dernier la sentence bien connue : « Ce dont on ne peut parler il faut le taire. »7 Chacun des philosophes intégrés à cette collection rappelle à Yohanan l’une ou l’autre pensée en adéquation avec la sienne. Une communauté d’esprit en quelque sorte, dont il possède seul la clé.
14« Voici ma collection de “trous”, faite pour m’amuser. » Les boîtes noires empilées ne seront pas ouvertes. Il faudrait à elles seules y consacrer plusieurs journées, à moins qu’elles ne soient vides… (elles ne le sont pas). Et voici une autre collection intitulée « L’absence d’imagination ». Et puis il y a celle des « Montres cassées », et encore d’autres, d’« Absences ».
15Une œuvre encadrée au mur, « Souvenirs d’enfance », rappelle sous la forme d’excréments sa Hongrie natale. « Il n’y a pas un pays que je déteste davantage. J’ai grandi là-bas et je sais de quoi je parle. Les nazis hongrois étaient pires que les SS. Alors les couleurs de la Hongrie, le rouge, le blanc, le vert, c’est merde, merde, merde. » Yohanan explique qu’il avait 20 ans lorsqu’il a quitté son pays, en 1949. « J’ai terminé mes études en Autriche, à Salzbourg. Et puis je suis allé en Israël, directement, en 1950. » Comment sa famille a-t-elle réussi à traverser les années de guerre en Hongrie ? « J’étais caché, avec des papiers aryens, des faux papiers. Mais j’ai tout de même été en camp de concentration. C’était une fabrique de taille de pierres de construction. »
16L’œuvre suivante réunit trois sentences bien réglées rédigées sur un bout de papier : « 1. Aufstehen 2. Überleben 3. Wieder ins bett » [Se lever, survivre, se coucher à nouveau]. Pas d’espoir. Ce tempo du quotidien est certes une réalité pour certains, mais il était bien sûr et avant tout celui des déportés.
17« Ah, voici les “Souvenirs d’un gant perdu”. L’autre gant de la paire est perdu et celui-ci en porte le souvenir. Et là une céramique, une main trouée en son centre, un cadeau. Et là une œuvre que j’ai intitulée “Je et moi”. » Celle-ci est constituée d’une bouteille remplie de morceaux de verre et de bouchon. L’intérieur contient en fait une seconde bouteille brisée en mille morceaux. Une œuvre qui exprime deux conditions du même pris dans des états différents. Peut-on s’identifier à l’un de ces deux modèles ? Entier ou en morceaux ? Le paradoxe réside ici dans la simultanéité des deux états. C’est l’image même du survivant de la Shoah, brisé et pourtant debout. Il est inutile de chercher à extraire les débris de la bouteille, car si l’on s’en réfère à ce dernier, il est clair que ces deux états d’être n’en font plus qu’un.
18Interrogé sur les ouvrages se trouvant dans la pièce, Yohanan me confie que « dans chaque bibliothèque il y a un livre que l’on ne comprend pas. » Il en tire un dictionnaire indien dont les alphabets nous sont inconnus. Un autre monde, inaccessible, interrompant la continuité signifiante de la bibliothèque. « Et puis il y a ici “L’anti-livre”. Il n’y a rien dedans… » Ce qui me rappelle les deux ouvrages qu’il nous avait remis à l’occasion de notre colloque de 1997, qui pour tout contenu répétait le mot suivant, placé côte à côte, ligne après ligne, page après page, sans interruption : Gaskammer.
19Parcourant rapidement les livres qui composent ce cabinet de curiosités, j’aperçois les œuvres complètes de Jean Amery, Samuel Beckett, Paul Celan, Franz Kafka. Et d’autres romanciers et essayistes, Jacques Aron, Paulus Böhmer, Jorge Luis Borges, Elias Canetti, Jean Daniel, Luigi Pirandello, Jacques Prévert, Rainer Maria Rilke, J. D. Salinger,… Des philosophes bien sûr, Henri Bergson, Maurice Blanchot, Hans Blumenberg, Martin Buber, Emil Cioran, Friedrich Hölderlin, Odo Marquard, Ludwig Wittgenstein…
20Son épouse, Rosemarie Georgi, qu’il a rencontrée à Bonn dans le Centre de psychiatrie précédemment mentionné où elle conjuguait des activités d’ergothérapeute et d’artiste, est née à Leipzig en 1939. Leur entente s’épanouira dans la plénitude d’une union inséparable. Elle seule arrivera, dans une certaine mesure, à aider Yohanan à faire face au traumatisme de l’extermination qui l’obsède. C’est que leur perception commune du monde reflète leur profonde lucidité face aux drames passés et présents qui le secouent.
21Elle n’est pas juive, mais comme il nous l’a répété à diverses reprises, on pourrait sans hésitation affirmer le contraire. Elle serait bien partie s’installer avec lui en Israël. D’ailleurs elle étudie, par goût, la langue hébraïque depuis de nombreuses années. Nous voici ainsi en présence d’un couple de psychothérapeutes musicien-philosophe et peintre-photographe. Chacun exprimera, en privé comme dans leurs créations, leur propre désillusion d’un monde qu’ils porteront, pour lui, aux limites de l’absurde, et pour elle, au travers d’un étourdissant vertige expressionniste.
- 8 Hannelore Becker, « Rosemarie Georgi in Düsseldorf », Kunst & Kunstler, Menschen - Landschaften, (...)
- 9 Gerhard Schoenberner, « Der gelbe Stern : Die Judenverfolgung in Europa 1933-1945 », Bertelsmann, (...)
22Rosemarie s’était montrée, avant de s’occuper de la représentation de la Shoah, très préoccupée par la maladie et le déclin de sa mère8, qu’elle a accompagnée en la dessinant. Ces œuvres, exposées, ont fait preuve d’une grande empathie et sensibilité. Elle ne cessera plus ensuite de chercher à traduire, par le dessin et la photographie, les sentiments que l’on éprouve en songeant à la mort. Vint le moment où elle décida de s’atteler à la représentation de la Shoah. Les tableaux collages du « cycle » Yiskor [La prière des morts] forment un ensemble de sept grands formats (2 m x 1,80 m) travaillés au pastel noir et blanc. Chaque tableau est exposé au côté d’une photographie (18 x 24 cm) tirée du livre Der Gelbe Stern9. L’ensemble constitue un rappel de « la cruauté inimaginable et [de] la froideur de la dictature nazie ainsi que ses crimes et génocides. » Rosemarie y a exprimé ce qui, pour elle, ne passe pas, ce qui, du fait de cette extrême barbarie, la bloque, la paralyse, la tétanise, la traumatise. Elle a peut-être tenté là, pour se débarrasser du poids absolument indigeste qu’elle ressent, de projeter dans l’espace du tableau ce qui s’est cristallisé en elle. Le cycle Yiskor, conçu de la sorte, donne à voir ce qui l’a bouleversée, meurtrie, déchirée, anéantie. Cette œuvre exprime le cauchemar et la folie d’un monde ayant explosé toutes les limites du raisonnable. À l’instar du « cri » de Munch, l’expression de la mise en croix de l’humanité atteint ici, dans sa représentation imagée, un sommet.
Yiskor, Gebet für die Überlebenden [Prière pour les survivants]
[Pastel. Extrait d’un des sept tableaux de 2 m x 1,80 m du cycle]
Yiskor, Gebet für die Überlebenden [Prière pour les survivants]
[Pastel. Extrait d’un des sept tableaux de 2 m x 1,80 m du cycle]
- 10 Actes du Colloque International « La Mémoire d’Auschwitz dans l’art contemporain », ibid, p. 160 : (...)
- 11 « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », poème typographique de Stéphane Mallarmé, 1897.
23Après avoir exposé ces tableaux en Allemagne, aux Pays-Bas et en Israël, Rosemarie a souhaité, en 1995, nous confier cette œuvre qui constitue depuis le noyau d’une petite collection d’œuvres mémorielles que nous souhaiterions développer. Rosemarie, à l’occasion de sa participation à notre colloque de 199710 déjà évoqué, avait décrit la finalité de son œuvre sous la forme d’une poésie « structurelle » – les mots étant distribués graphiquement sur la page – à la manière de Mallarmé11 :
- 12 Actes du Colloque International « La Mémoire d’Auschwitz dans l’art contemporain », ibid., p. 344.
- 13 1989 : Exposition à l’Université de Sarrebrück. Exposition personnelle, AFS Düsseldorf. 1991 : Expo (...)
24Rosemarie peint très exactement « ce qui la touche n’ayant aucune autre langue pour exprimer ce qu’elle ressent. »12 Et c’est pour éviter, comme elle l’a dit, de suffoquer qu’elle a fini par peindre les atrocités nazies. Elle s’est ensuite rendu compte, en exposant13, que ses travaux pouvaient susciter de fortes émotions et qu’il était ainsi possible de garder, même à petite échelle, l’histoire vivante.
25On le voit, jouxtant le « Musée du désordre philosophique » autrement qualifié d’« Absurdistan », les travaux de Rosemarie Georgi, comme ceux de Yohanan Zaraï, expriment à leur façon, résolument personnelle, le traumatisme lié au génocide des Juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.
26Nous souhaitions offrir à Yohanan notre contribution à ses collections d’« Absences » et de « Trous ». Le ciel de Norvège au moment où nous concevions ces lignes, s’est mis à l’unisson. Comme l’atteste la photo que l’on trouvera ci-après, que nous avons choisi d’intituler « Persée ».
In memoriam
27Nous ne pouvions imaginer, en réalisant cette interview, que Yohanan Zaraï, bien que gravement malade, nous quitterait si rapidement. Ayant pris connaissance du présent article, il avait estimé, tout comme Rosemarie Georgi, qu’il ne fallait y apporter aucune modification. Le faire-part reçu – une ode à la vie en guise d’épitaphe – synthétise au mieux ce mélange d’humour noir et de philosophie qui le caractérisait :
Yohanan Zaraï
He is no more.
When I asked him some time ago,
What I should tell the people out there,
If one day he was dead,
He answered me :
« Just tell them I died of life. »
This happened on 29.12.2016.
Rosemarie Georgi
Notes
1 Jens Loenhoff, « Scheiten als Kommunikation. Anmerkungen zu Yohanan János Zárai » : « In seiner sprachlichen Heimatlosigkeit zwischen deutsch, ungarisch, englosh, hebräisch und französisch bezeichnet er sich selbst als “Fremder in fünf Sprachen”, als Opfer einer “latenten Aphasie”. Diese babylonische Sprachverwirrung nötigt ihn zur Verwendung anderer Medien, zu Bildern, Objekten, Zeichen », article inédit, s.d., (2 p.). Archive et traduction de l’auteur : « Dans son itinérance linguistique entre l’allemand, le hongrois, l’anglais, l’hébreu et le français, il se voit “étranger en cinq langues”, victime d’une “aphasie différée”. Une confusion linguistique qui l’oblige à utiliser d’autres médias, des images, des objets, des personnages. »
2 Concepts + Information, Israel Museum, Jerusalem, 1971, Exhibition Catalog (n° 76), trad. de l’auteur.
3 Actes du Colloque International « La Mémoire d’Auschwitz dans l’art contemporain », Bruxelles, 11-13 décembre 1997, Éditions du Centre d’Études et de Documentation Fondation Auschwitz – Bruxelles, Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, numéro spécial 60 – juillet-septembre 1998.
4 Joseph Millo, « Ein Dialog zwischen dem Maler Arik Brauer und dem Musiker Yahanan Zarai. Thema : Gebt die Macht der Phantasie. “Ich bin ein Realist, da ich an die Wirklichkeit meiner Träume glaube” », Pariser Wandspruch, 1968. « Un dialogue entre le peintre Arik Brauer et le musicien Yahanan Zarai. Sujet : Donner le pouvoir de l’imagination. » « Je suis réaliste, je crois en la réalité de mes rêves », Expression murale, Paris, 1968. Article reçu sans plus de référence.
5 Ibid.
6 Etienne Klein, dans Le temps est-il une affaire de conscience ? (http://hps.master.univ-paris-diderot.fr/sites/hps.master.univ-paris-diderot.fr/files/Temps-et-conscience.pdf).
7 Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921.
8 Hannelore Becker, « Rosemarie Georgi in Düsseldorf », Kunst & Kunstler, Menschen - Landschaften, Neues Rheinland, 1991, p. 32.
9 Gerhard Schoenberner, « Der gelbe Stern : Die Judenverfolgung in Europa 1933-1945 », Bertelsmann, München, 1987.
10 Actes du Colloque International « La Mémoire d’Auschwitz dans l’art contemporain », ibid, p. 160 : « Ich, rosemarie, eine frau, ich male in die welt geworfen, aufgewachsen studiert ich male zu leben versucht mit mutterehefrau-geschiedensein mit arbeit in der psychiatrie mit lieben leiden krieg und frieden mit malen und - mit grauen haaren nun das bin ich eine frau. »
11 « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », poème typographique de Stéphane Mallarmé, 1897.
12 Actes du Colloque International « La Mémoire d’Auschwitz dans l’art contemporain », ibid., p. 344.
13 1989 : Exposition à l’Université de Sarrebrück. Exposition personnelle, AFS Düsseldorf. 1991 : Exposition de groupe, Manufacture de tapisserie, Bonn. 1992 : Exposition personnelle, Musée des femmes de Bonn. Exposition personnelle, Galerie Amalia Arbel, Tel Aviv (Israël). 1995 : Exposition personnelle, ABP, Heerlen (Pays-Bas). Exposition à l’Université de Mons ; Réception de l’œuvre à la Fondation Auschwitz.
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Yohanan Zaraï |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 407k |
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| Titre | Infini |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-2.jpg |
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| Titre | Demi-juif |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-3.jpg |
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| Titre | Collection de poussières |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-4.jpg |
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| Titre | Antijeu |
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| Titre | Collection de « trous |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-6.jpg |
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| Titre | Hongrie |
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| Fichier | image/jpeg, 173k |
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| Titre | Souvenir d’un gant perdu |
| Crédits | © Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-8.jpg |
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| Titre | Gaskammer |
| Crédits | © Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-9.jpg |
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| Titre | Yiskor, Gebet für die Überlebenden [Prière pour les survivants] |
| Légende | [Pastel. Extrait d’un des sept tableaux de 2 m x 1,80 m du cycle] |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-10.jpg |
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| Titre | Yiskor, Gebet für die Überlebenden [Prière pour les survivants] |
| Légende | [Pastel. Extrait d’un des sept tableaux de 2 m x 1,80 m du cycle] |
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| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-12.png |
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| Titre | Rosemarie Georgi |
| Crédits | © Daniel Weyssow / Fondation Auschwitz |
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| Titre | « Persée » |
| URL | http://journals.openedition.org/temoigner/docannexe/image/5703/img-14.jpg |
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Pour citer cet article
Référence papier
Daniel Weyssow, « Portraits d’artistes en aphasies : Yohanan Zaraï et Rosemarie Georgi », Témoigner. Entre histoire et mémoire, 124 | 2017, 27-36.
Référence électronique
Daniel Weyssow, « Portraits d’artistes en aphasies : Yohanan Zaraï et Rosemarie Georgi », Témoigner. Entre histoire et mémoire [En ligne], 124 | 2017, mis en ligne le 30 novembre 2021, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/temoigner/5703 ; DOI : https://doi.org/10.4000/temoigner.5703
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