Sabine Bordon. “Sheikh mat, le roi est pris”
Sabine Bordon. Sheikh mat, le roi est pris. La Louvière, Le livre en papier, 2016, 166 p.
Texte intégral
1Ce « roman » restitue l’histoire vécue du grand-père de l’auteure durant la Seconde Guerre mondiale à Bruxelles. Résistant actif, luttant par des actions parfois violentes contre l’ennemi et ses collaborateurs, on le suit, pas à pas, entouré de sa famille et de ses amis. Peu disert sur ses expériences, les quelques rares propos lâchés ont marqué, très tôt et à jamais, la conscience et la sensibilité de sa petite-fille. On perçoit dans l’écriture une volonté de mettre à plat une histoire qui conditionne encore le cadre familial. On se doute bien qu’il reste des non-dits. Le travail d’écriture, mené à bras le corps, cherche à ranimer, pour les saisir, les fondamentaux de l’époque.
2Ce « roman » a en ce sens pour objectif un travail sur soi, une catharsis. Il s’agit d’identifier, pour les éloigner, certaines angoisses qui ont pu se transmettre d’une génération à l’autre, des peurs, des craintes confuses, que l’on sent liées à un passé qui échappe. En insufflant la parole à son grand-père, l’espoir sous-jacent, visant à percer les origines de malaises persistants, semble en bonne voie. Le lecteur trouvera intérêt à lire cet ouvrage pour deux raisons. Tout d’abord pour les nombreuses descriptions, très précises, qu’il apporte en termes de connaissance du milieu. Et deuxièmement, pour l’exploration faite, consciemment et inconsciemment, de phénomènes liés à la mémoire et à la transmission des traumatismes mémoriels.
3Quel drame pouvait donc bien retenir le grand-père de l’auteure pour qu’il refuse de s’aventurer plus avant dans la description de son vécu ? Avait-il quelque chose à se reprocher ? Tout en définitive s’avère affaire de conscience. Les risques pris en valaient-ils toujours la chandelle ? Des actions de résistants, il en est ici pleinement question, à commencer par celles des postiers du centre de tri de Bruxelles qui interceptaient les courriers afin d’y relever les dénonciations et prévenir les personnes visées. La famille, les amis, les collègues, emportés dans le tourbillon de la guerre, expriment la dimension des difficultés rencontrées en traversant ces dangereuses années. La ville était devenue le lieu de tous les combats, un espace où les rapports de force s’expriment, ce que l’auteure scrute en repérant la position des uns et des autres, comme s’ils étaient placés sur un échiquier. Le parallèle est théorisé et mis en pratique. Tout un vocabulaire issu de l’univers des échecs précise d’emblée les enjeux disputés, leurs significations profondes, et la place de chacun dans cet ensemble mouvant figurant l’état d’un monde.
4L’auteure entraîne ainsi le lecteur, avec beaucoup de soin et de finesse, dans une légitime quête de compréhension. Par petites touches, chapitre après chapitre, en une fresque d’abord impressionniste, émerge une palette riche en descriptions. Des actes de résistance des partisans du Front de l’Indépendance à la déportation des Juifs, de la Gestapo à la prison de Saint-Gilles et au Fort de Breendonk, de la Caserne Dossin au camp de transit de Vught aux Pays-Bas, des camps de concentration aux camps d’extermination, c’est tout l’univers de la Shoah qui finit, en une sorte de crescendo, par s’imposer.
5L’histoire affleure ainsi, vivace, dans ce roman. Derrière cette tentative de reconstitution des événements, c’est à une compréhension inédite, au cœur de la famille, que l’on aboutit. En une sorte d’apothéose d’une fiction reposant sur des faits fondés, les motivations rendues compréhensibles n’auront aucune peine à s’inscrire dans un imaginaire partageable par tous les lecteurs.
6L’on sait – et c’est ce que l’auteure cherche, semble-t-il, à dépasser en retraçant le récit des « origines » – que l’onde de choc de l’impact des événements les plus tragiques se transmet aux enfants et petits-enfants. Les traumatismes ne disparaissent en effet pas avec ceux qui les ont éprouvés. Les témoignages d’« enfants cachés » ou des victimes de guerres, quelles qu’elles soient, le démontrent également.
7Ce livre trouvera son épanouissement auprès des élèves, des enfants cachés, de la troisième génération, et de tous ceux qui veulent tenter de comprendre l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi les méandres psychologiques de la filiation des sentiments et des comportements. Des phénomènes certes omniprésents parmi les descendants des victimes de la Shoah, mais pas seulement chez eux, car les mêmes questions animent ceux de tous les génocides comme d’ailleurs de tout massacre, ce qui nous ouvre une porte pour comprendre la situation des victimes de guerres plus récentes.
Pour citer cet article
Référence papier
Daniel Weyssow, « Sabine Bordon. “Sheikh mat, le roi est pris” », Témoigner. Entre histoire et mémoire, 124 | 2017, 194-195.
Référence électronique
Daniel Weyssow, « Sabine Bordon. “Sheikh mat, le roi est pris” », Témoigner. Entre histoire et mémoire [En ligne], 124 | 2017, mis en ligne le 30 novembre 2021, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/temoigner/5869 ; DOI : https://doi.org/10.4000/temoigner.5869
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