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Fragmentations du travail, continuité productive et épreuves du temps

Fragmentation of work, productive continuity and the test of time
Fragmentaciones del trabajo, continuidad productiva y bretes del tiempo
Sylvie Célérier et Sylvie Monchatre

Texte intégral

  • 1 Estimations Insee à partir des comptes nationaux 2015 (Bourgeois et Briand, 2019).

1Ce dossier interroge les conséquences – du point de vue des temps et des rythmes de vie des travailleurs – des modalités actuelles de fonctionnement de l’organisation productive. Celles-ci sont en effet marquées par un certain nombre de dynamiques à l’œuvre depuis les années 1980, et ce même si les quelque 26 000 entreprises que compte l’industrie française restent très diverses selon la taille, les secteurs, le caractère plus ou moins familial du capital, la nature des marchés, etc. Les mieux connues de ces dynamiques sont le recentrage sur le « cœur du métier » supposant l’externalisation d’activités confiées à des réseaux plus ou moins complexes de sous-traitants, une gestion sans stock – dite encore en flux tendus – et la globalisation de la production dont la Chine est (re)devenue une actrice majeure. Pour illustration de ces mouvements, 92 % des composants des équipements électroniques, informatiques et de machines industrielles produits en France sont aujourd’hui importés (massivement de Chine), la contribution française n’émargeant qu’à 7,5 % de la création de la valeur ajoutée globale dégagée1. D’autres secteurs, il est vrai, présentent des tableaux moins déséquilibrés, par exemple l’alimentation avec 40 % d’importations et une part de près de 60 % dans la création de la valeur pour l’industrie française. La production de composants électroniques revêt cependant un caractère éminemment stratégique par la place qu’occupent aujourd’hui les systèmes techniques dans l’ensemble des secteurs économiques ou administratifs et dans bien des pans de nos vies ordinaires. C’est là l’écho d’une autre dynamique – celle-là constitutive du capitalisme – de substitution du capital au travail par laquelle la production mobilise une masse croissante d’équipements aujourd’hui bien supérieure à l’engagement humain. Dynamique par laquelle le travail est aujourd’hui, profondément, un acte technique, quelle que soit l’activité considérée.

2Parmi les conséquences de ces diverses dynamiques, le dossier s’attache à une tendance à la fragmentation de l’espace productif en une multitude d’unités interconnectées par des réseaux complexes et imbriqués, de matières, de données ou d’informations. Ce que l’on a pu appeler la réticularisation de la production avec laquelle et par laquelle les collectifs de travailleur-se-s se sont progressivement élargis et fragmentés, soumis dès lors à de fortes contraintes de synchronisation d’activités réalisées ailleurs et en un autre temps. Occuper un poste de travail aujourd’hui, c’est prendre place dans un écheveau d’interventions débordant le périmètre de son entreprise, c’est circuler entre divers espaces de travail, voire caler ses horaires sur des fuseaux horaires parfois très lointains. L’espace, les temps productifs et l’activité même de travail sont donc marqués du sceau de la discontinuité. Comment, dès lors, la continuité productive – continuité indispensable à la production – peut-elle être assurée, et l’est-elle toujours ? Par quelles modalités ces multiples fragments de temps, d’espaces et d’opérations productives parviennent-ils à s’ajuster et y parviennent-ils toujours ? Telles sont les questions auxquelles ce dossier veut apporter de premiers éclairages.

3Avant de présenter ces éclairages, peut-être faut-il un instant revenir sur la nature des transformations de l’industrie qui pour être profondes n’en sont pas moins mal connues et souvent minorées. La vieille classification de Colin Clark a indéniablement contribué à brouiller notre perception de l’industrie (Rolle, 1997). Celle-ci, on s’en souvient, partageait l’activité productive des sociétés en trois secteurs étanches, du primaire au tertiaire, et supposait un schéma d’évolution des sociétés censées déployer leurs activités tertiaires en se modernisant. Autrement dit, l’industrie, réduite au strict secteur manufacturier, tendrait progressivement à perdre sa centralité dans le développement des sociétés au profit des activités de service. Idée qu’Alain Touraine a ravivée dans les années 1960 en annonçant l’avènement d’une société post-industrielle. L’industrie y perdait, définitivement, ses droits à éclairer la modernité du social et ses transformations. Les propositions plus contemporaines de « sociétés cognitives » ou « société de savoir » participent de cette même minoration de la place de l’industrie et de son rôle dans l’avenir des sociétés. Comment d’ailleurs ne pas s’en convaincre devant la décourageante chronique industrielle de ces dernières années enchaînant fermetures et délocalisations sur tout le territoire ?

Des fragmentations productives plurielles

4La crise sanitaire dont l’empreinte douloureuse marque l’année 2020 et sans doute la suivante a cependant violemment rappelé l’irréductible base matérielle de toute production, fût-elle immatérielle, et découvert l’ampleur d’une globalisation mal perçue. Le déficit de masques de protection, y compris aux postes les plus exposés, de gel hydroalcoolique ou de médicaments de base a montré que l’industrie – affaiblie dans nos contrées – n’en existait pas moins ailleurs. Elle a également montré l’extraordinaire enchevêtrement d’échanges de marchandises, et donc de données, à l’échelle de la planète dont les sillons des gigantesques porte-conteneurs sur toutes les mers du globe sont un des symptômes. L’analyse du commerce international et de la valeur produite s’est d’ailleurs enrichie à l’occasion de nouvelles notions dont celle de chaînes globales de valeur (Hopkins et Wallerstein, 1986 ; Bair, 2008) décrivant la séquence des multiples processus entrant aujourd’hui dans la production des biens et produits.

Une société hyperindustrielle

5Pour mieux comprendre cette situation dont nous proposons, dans ce dossier, de suivre les effets sur le travail et l’organisation de la vie des travailleurs, nous avons sollicité un de ses premiers chroniqueurs en France, Pierre Veltz, qui s’est aimablement prêté au jeu de l’interview. Le titre de l’ouvrage qu’il a fait paraître en 2017, La société hyperindustrielle, dit assez clairement que l’industrie reste pour lui un levier puissant de compréhension des sociétés modernes. Sociétés industrielles donc, dont l’industrie – plus vaste que ses usines – englobe les pôles de recherche, les centres de direction, les centres logistiques, les unités commerciales et les data center au sein de clusters internationaux mobiles. Industrie qu’il appelle également « servicielle » en ce qu’elle tend à vendre des usages et non plus des commodités ou des objets emblématiques, des services liés à l’usage des produits. On commercialise de la mobilité plutôt qu’une automobile, de la communication plutôt qu’un téléphone, des kilomètres parcourus plutôt que des pneus, etc. Cette bascule de modèle repose sur une base technique prodigieusement développée mais dont la robotisation, dans sa prétention à se substituer aux opérations humaines, n’est pas la figure essentielle. C’est plutôt la connectivité, c’est-à-dire la mise en réseaux de machines, d’humains, de symboles et autres langages intégrant les usagers qui en constitue la réelle nouveauté. S’ajoute à cela l’accès à une miniaturisation technique avancée dont l’imprimante 3D donne un exemple et qui favorise la multiplication de petites unités décentralisées, mais interreliées entre elles ou à leurs commanditaires. De fait, 89 % de l’ensemble des unités industrielles (242 647 en 2018, données Insee) sont de ce type et en nette progression ces dernières années.

6Prise dans ces divers mouvements, l’entreprise de masse telle qu’elle s’est progressivement construite dans l’après-guerre tend à s’effacer au profit d’un vaste réseau qui la dépasse et dont elle n’est plus qu’un des nœuds (Lefebvre, 2009). La grande entreprise intégrée reposant sur un mode de coordination hiérarchique, emblématique du capitalisme industriel (Lefebvre, 2003), fait progressivement place à des organisations « distribuées », un réseau constituant « un ensemble équipé et organisé d’entreprises indépendantes concourant à un même produit » (Mariotti, 2005). Quant à l’avenir de l’industrie – et donc de nos sociétés –, pour Pierre Veltz il s’annonce peut-être dans le modèle économique ouvert des plateformes de service, mobilisant des travailleurs extérieurs et interagissant avec les usagers en captant massivement leurs données d’usage. Le maître mot de l’époque, dit-il encore, c’est la synchronisation de flux de biens et d’activités hétérogènes en nature, en collectifs producteurs et en lieux de production. Voilà qui rejoint le départ de ce dossier et précise le tableau général depuis lequel les contributions présentent leur recherche.

7Les dangers qui menacent cet avenir possible ne renvoient pas directement, chez Pierre Veltz, à la dérégulation du travail que stimulerait le développement du modèle des plateformes. Si ces risques ne sont pas écartés, l’enjeu principal interroge la capacité des entreprises à dépasser le seul mode transactionnel de coordination des activités productives. L’algorithme et la procédure ne peuvent en effet, à eux seuls, assurer les opérations massives de synchronisation à prendre en charge avec leur lot d’aléas multiples. L’implication humaine, les interactions professionnelles des équipes engagées dans ces processus complexes sont devenues décisives. Est-ce bien cependant la voie qu’emprunte cette « nouvelle » industrie ? Les contributions de ce numéro dessinent des chemins plus sombres. Explorons-les à présent en les interrogeant d’abord sous deux angles qui font écho au tableau général que dresse Pierre Veltz au début de ce numéro : on précisera dans un premier temps la nature des fragmentations de l’espace productif traitées dans ce dossier, puis les opérations de continuité de l’activité productive qu’analysent les différents articles.

Fragmentations de l’espace productif, fragmentation des espaces de vie

  • 2 En 2018 : 85% pour les équipements électriques et électroniques, 84% pour les systèmes intérieurs e (...)
  • 3 Par exemple, pour le constructeur Renault, la cession complète à Matra de la conception de l’Espace (...)

8De quelles fragmentations de l’espace productif les contributions de ce numéro explorent-elles les modalités ? Des fragmentations connues d’abord comme celles du secteur automobile, très tôt analysé par les sciences sociales. Les enquêtes des années 1980 avaient en effet finement décrit la mise en réseaux concentriques de multiples sous-traitants alimentant en flux tendus les usines de montage en multiples composants (Gorgeu et Mathieu, 1990 ; Gorgeu, Mathieu et Pialoux, 1998). Des sous-traitants qui captent aujourd’hui l’essentiel de la valeur de la fabrication automobile2, jusqu’aux activités de conception intégralement déléguées pour certains véhicules3. À ce mouvement centrifuge se sont ajoutées une globalisation intense à laquelle les sous-traitants ont d’ailleurs contribué de même qu’une délocalisation de la production vers des pays à plus faibles coûts de travail. Ces deux mouvements ont terriblement resserré la part de la production maintenue sur le sol français, notamment celle de Renault (15 % contre 40 % pour PSA) (Catoire, 2014). Élément de ce vaste ensemble, l’usine automobile dans laquelle Juan Sebastian Carbonell a mené l’enquête se trouve ainsi soumise à de fortes contraintes de rendement et de synchronisation de multiples flux de composants, produits par une myriade de sous-traitants, parfois lointains, et au rythme d’une demande historiquement saisonnière mais de plus en plus fluctuante.

9Sous-traitance encore, bien que singulière, pour Stéphanie Tillement et Geoffrey Leuridan qui enquêtent dans le nucléaire. L’activité sous-traitée – le stockage et le conditionnement de déchets – relève du cœur du métier du nucléaire pour lequel le commanditaire est soumis à des obligations légales de sécurité. Contraintes qui perdurent pour le commanditaire dans la délégation d’activité au sous-traitant qui est ici analysée et qui encadrent donc fortement les modalités de cette délégation. Dans ce contexte, l’enquête explore les modalités d’un fractionnement productif, au croisement d’une logique de rendement et d’une contrainte de sécurité s’appliquant à une situation qui n’est plus exceptionnelle aujourd’hui, où les sous-traitants opèrent régulièrement dans les ateliers mêmes de l’entreprise. Ce type de fractionnement de l’espace productif concerne donc directement les emplois que Pierre Veltz qualifie de l’« arrière », c’est-à-dire les emplois directs de production et de maintenance, attachés au fonctionnement de dispositifs et de flux productifs toujours plus automatisés (Veltz 2017, 50). Les délocalisations et les restructurations de sites ont réduit la part relative de ces emplois, au profit d’emplois de l’« amont », regroupant les activités de conception et d’anticipation.

10Les articles de ce numéro montrent que ces emplois « amont », pour être distants des flux de production, n’en sont pas moins exposés, eux aussi, à des formes de fragmentation. C’est ce que soulignent les contributions de Nathalie Greenan, Jean-Claude Sardas et Pascal Ughetto, ainsi que celle de Jérôme Cihuelo, qui s’attachent précisément à des activités de conception assurées par des ingénieur-e-s et des cadres français évoluant dans un univers industriel. La fragmentation se traduit par des formes renouvelées de dispersion (Datchary, 2011) qui se surajoutent au mode « projets », devenu la règle dans les deux cas étudiés. Elle se manifeste, dans le premier article par l’internationalisation d’un collectif de travail élargi qui enjambe aujourd’hui plusieurs faisceaux horaires et, dans le second, par le déploiement, au sein d’une même entreprise, d’un dispositif cherchant à stimuler la créativité en surplus d’une charge de travail déjà lourde. L’impact de cette fragmentation diffère donc très logiquement dans les deux situations traitées, de même que les questions qu’elle pose : extension de la disponibilité temporelle requise pour la première et forte hétérogénéisation de l’activité de travail (opération, mode d’organisation et lieux) dans la seconde.

11Avec Nicola Cianferoni, nous quittons « l’arrière » et « l’amont » de l’univers industriel pour nous rendre sur le « front » de la grande distribution, soit les emplois auxquels échoient les relations directes – sous diverses formes – à des publics (Veltz 2017, 50). On y retrouve cependant des normes similaires à celle de l’industrie, notamment la contrainte de synchronisation de flux multiples, de provenances plus ou moins lointaines évitant des stockages onéreux. Ici, ce sont des marchandises – fraîches ou stockables – qui circulent, débarquées d’innombrables containers et camions que la mise en rayon finale – comme les chaînes de montage de l’automobile – synchronise et veille à rapidement faire tourner. La productivité ici se mesure au croisement des volumes vendus et des vitesses d’écoulement. Comme toute autre unité productive, la grande distribution alimentaire compose un nœud dans un ensemble intriqué de relations qui la déborde largement et dont elle doit rythmer la chorégraphie.

12Autre manifestation encore de la fragmentation de l’espace de production, celle que manifeste une forme de distanciation des travailleurs d’avec leurs entreprises, à la périphérie desquelles ils contribuent, sous divers statuts, et depuis divers sites de travail. La variabilité des lieux de travail n’est certes pas nouvelle (Crague, 2003). On sait aussi qu’elle a plutôt concerné les cadres en charge d’activités de coordination. Elle tend aujourd’hui à s’étendre à des emplois intermédiaires, voire ouvriers, intervenant toujours plus fréquemment sur « chantier » ou pour des prestations au domicile de clients. Les espaces de coworking, auxquels Clément Fouquet d’un côté et Aurore Flipo et Nathalie Otar de l’autre proposent de réfléchir, s’inscrivent directement dans ce mouvement. Ils sont souvent connotés du signe de la modernité, au sens où ils incarneraient une « troisième façon de travailler », à mi-chemin entre la vie de bureau et l’isolement du travailleur indépendant (Metzger, 2020). Clément Fouquet articule cette modernité à l’apparition d’opérateurs privés sur le marché de l’immobilier de bureau, offrant espaces et services professionnels associés, substituables à leurs équivalents en entreprise. Les deux contributions prennent acte des différents lieux de travail entre lesquels les coworkers circulent de façon plus ou moins fluide. Ces derniers sont engagés dans différentes activités, de service ou de conception, pour le compte de commanditaire(s) quand ils sont indépendants ou d’un employeur quand ils sont salariés. Il s’agit donc essentiellement d’emplois de « l’amont » et de « front » pour reprendre la typologie de Pierre Veltz dont on voit, ici encore, l’implication dans des mouvements d’ensemble de la production.

  • 4 Sur les politiques communautaires européennes et les contradictions structurelles dans lesquelles s (...)

13À côté de cette fragmentation sur place, les contributions de Daniel Véron et de Wei Zhao et Jens Thoemmes documentent une fragmentation des vies de travail qu’anime, cette fois, l’organisation de mobilités à grande échelle. Nous retrouvons ici les travailleurs « de l’arrière » mobilisés hors de leur pays (Véron) ou de leur région (Zhao & Thoemmes). Comme pour les espaces de coworking, la fragmentation spatiale renvoie à une distanciation symétrique entre main-d’œuvre et entreprise, qui passe ici par un élargissement de marchés du travail, à l’échelle de l’Europe pour les travailleurs détachés (Véron) ou de la Chine pour les salariés des aciéries du Sechouan enquêtés (Zhao & Thoemmes). Cette fragmentation des vies de ces travailleurs de l’arrière se réalise dans des conditions d’une rudesse extrême et aux frontières bien poreuses de la légalité. Ces deux textes rappellent utilement que la globalisation ne concerne pas seulement les biens, les données, les capitaux, mais aussi des humains, de chair et d’os, appelés ici quand une activité se développe à moindres contraintes, rejetés là quand l’activité décline ou que les aptitudes à travailler ou les comportements ne sont plus jugés adaptés. Pour être légale – car parfaitement réglementée par les États4 – l’expérience de la migration n’en prend pas moins des tons très sombres, bien au-delà des douleurs de l’exil et de la double absence toujours présentes.

Continuité productive, continuité des vies ordinaires

14Les contributions de ce numéro dessinent donc des fragmentations plurielles dont chaque forme s’attache à un univers et à un espace de compréhension spécifiques. Elles sont autant d’accès singuliers à la machine complexe qu’est devenue la production ; complexe tout autant que fragile, car profondément marquée du sceau de l’aléa technique, logistique, cybernétique, marketing, etc. Par quels dispositifs ces montages – précaires par bien des aspects – parviennent-ils à assurer la stabilité requise pour la production ? C’est la question à laquelle l’appel à articles invitait les chercheur-e-s à répondre en mobilisant la notion – volontairement vague – de continuité de l’activité productive. Les réponses sont, là encore, plurielles, selon l’univers et le type d’activités impliqués, mais trois acceptions de la notion de continuité ressortent des contributions de ce numéro : la continuité comme synchronisation, comme normalisation et comme articulation du productif et du reproductif. Notons que ces trois acceptions ne sont pas exclusives les unes des autres, et généralement engagées dans toutes les situations examinées, qui s’attachent plus particulièrement à l’une d’entre elles. Nous les avons donc distribuées selon le registre le plus explicitement traité.

Synchronisations productives et marchandes

15Première traduction de l’idée de continuité, celle de la synchronisation de flux venus d’espaces plus larges que les lieux où cette synchronisation s’opère. Pierre Veltz fait de cette première acception un des traits marquants de la modernité productive que Juan Sebastian Carbonell et Nicola Cianferoni repèrent au sein des usines de montage de l’automobile et des points de vente de la grande distribution. Sous des formes différentes, en effet, ces activités « arrières » de production et de « front » convergent dans une contrainte similaire de coordination rythmée et complexe de biens, de temps de travail, d’informations produits ailleurs et parfois fort loin. Les auteurs rappellent le contexte – également partagé – de réduction drastique de la masse salariale dans lequel cette synchronisation doit être assurée. Dès lors, cette continuité est obtenue par une transformation profonde du mode de mobilisation temporelle des salariés.

16Les opérateurs sur chaîne automobile y ont perdu la régularité des journées de travail, des semaines et de l’année par des ajustements incessants aux caprices des aléas productifs et aux rattrapages qui s’ensuivent, aux fluctuations d’une demande subordonnée aux choix stratégiques de la firme de même qu’aux intensifications soudaines des rythmes de travail (les run). Leur temps de travail s’élargit et se rétracte à distance des durées légales du travail – journalières et hebdomadaires – dont les syndicats tentent vaille que vaille de maintenir la force prescriptive. Même impact sur les rythmes de travail dans la grande distribution où les restrictions de main-d’œuvre dilatent, cette fois, la mobilisation temporelle de l’encadrement dont les tâches couvrent un éventail particulièrement large, de l’animation des équipes à la manutention de premier niveau en passant par le suivi des résultats comptables. Pour la hiérarchie intermédiaire, cette dilatation temporelle est paradoxale puisqu’elle suit la suppression de la pointeuse, dispositif historique s’il en est du contrôle social. Les exigences de continuité et de rotation rapide des flux de produits semblent ici suffire à accroître et assouplir la disponibilité des travailleurs sans autre dispositif de contrôle. On comprend dès lors que les patrons soutiennent activement la suppression de la pointeuse et que les représentants des salariés s’y opposent en tentant, comme dans l’automobile, de contenir le temps de travail dans des limites négociées. Sur le « front » de l’écoulement des marchandises comme sur celui de l’« arrière » du montage des voitures, un accès plus large aux réserves de disponibilité des travailleurs constitue plus que jamais un enjeu pour les organisateurs du travail et les acteurs patronaux.

17Même idée de synchronisation pour les activités de « l’amont », aujourd’hui quasiment toutes rationalisées sous la forme de projets. Jérôme Cihuelo en montre toute l’intensité, pour ne pas dire la rigueur, les cadres devant suivre simultanément plusieurs projets engageant des équipes différentes et sous contraintes (exigeantes) de rentabilité. Dans ce contexte, l’incubateur de projets étudié – outre la concurrence qu’il instaure sur critère vague de créativité – participe d’une hétérogénéité des activités de travail et des lieux où elles se conduisent. À charge pour les cadres d’assurer la cohérence de cet ensemble disparate, ce qui est vu dans la contribution comme un alourdissement de la charge de travail. Nathalie Greenan, Claude Sardas et Pascal Ughetto, analysant les activités de conception de collectifs de travail élargis et internationalisés, décrivent un épaississement et une accélération des circulations de données qui, plus encore que par le passé, structurent le travail de conception. L’impératif de synchronisation va ainsi avec une contrainte de connectivité densifiée, qui s’obtient des mobilisations croisées d’outils de communication aujourd’hui courants (mail, messagerie, clouds, etc.) et de la disponibilité symétriquement densifiée et élargie des ingénieur-e-s. Les trois auteur-e-s en mesurent tout à la fois la contrainte exercée sur ces derniers et les ressources qu’elle leur offre pour anticiper, ajuster, rattraper des activités selon les calendriers personnels. Soulignant cet aspect, les auteurs montrent combien la connectivité a pénétré le travail de conception et combien, dès lors, les tentatives qui chercheraient à l’endiguer nuiraient, voire empêcheraient, la réalisation même de ce travail. Limitant l’une, on contraint forcément l’autre. L’analyse des conditions de l’exercice professionnel enregistre ici une mutation du travail observable en bien d’autres espaces productifs.

18La contribution de Clément Fouquet traite précisément de cette aptitude à la connectivité qu’offre l’espace de coworking étudié pour des collectifs plus restreints que précédemment, et plus nationaux aussi. Il en fait d’ailleurs la fonction essentielle de ces lieux qui proposent des m2 professionnels, techniquement équipés, assurant une connexion sans limites et H24 aux réseaux internet et aux diverses communautés de travail avec lesquelles les coworkers sont constamment en relation. Les espaces de coworking trouvent ainsi toute leur place dans le paysage de travail fragmenté des travailleurs du « front » ou de l’« amont » qui trouvent dans les outils de communication mis à disposition, les connexions de haut débit ouvertes, les dispositifs et les ressources d’un fonctionnement continu de leurs instruments personnels ; capital dont ils doivent assurer la valorisation aussi modeste soit-elle. Ce faisant, l’espace de travail partagé participe du maillage – et donc d’une forme d’articulation ou de synchronisation – des différents lieux de travail entre lesquels les coworkers circulent et leurs activités se partagent. Le coworking s’appréhende donc ici comme un condensé technique de connectivité agissant aux points de relâchement des relations de ces travailleurs aux sites de travail traditionnels.

Discontinuités et normalisation

19Stéphanie Tillement et Geoffrey Leuridan déclinent une deuxième modalité de continuité de l’activité, celle d’une coordination-contrôle, dans le cadre – rappelons-le – de la délégation d’une activité de stockage-conditionnement de déchets, participant du cœur du métier du nucléaire et soumis à ce titre aux obligations légales de sécurité du secteur. Cette délégation introduit un tiers sous-traitant dans une chaîne d’activités, de savoirs, de gestes et d’organisation de l’atelier – bref, un savoir-faire – à transmettre à l’équipe du sous-traitant dans un climat de tension entre ouvriers et direction précisément dû à cette cession d’activité. Le transfert s’étend sur quelque quatre années au cours desquelles l’activité cédée sera progressivement formalisée et les périmètres de responsabilité respectifs affinés. À cette occasion, l’activité – réelle pourrait-on dire – se trouve requalifiée, non plus comme traitement de déchet, mais comme gestion de machines automatisées soumises à de nombreux aléas auxquels le savoir-faire des opérateurs stabilisés dans leur emploi, leur bonne coordination et une bonne connaissance des services périphériques permettaient de trouver des solutions aussi discrètes qu’efficaces. Autant de compétences dont le défaut chez le sous-traitant se manifestera au fur et à mesure du processus de cession, entraînant des ruptures de production récurrentes. Autant de compétences que ce même sous-traitant ne pourra remplacer terme à terme tant elles étaient intriquées dans la situation salariale globale des opérateurs.

20Dans ce contexte, la continuité s’obtient (difficilement) par une intense production normative codifiant les pratiques professionnelles, les périmètres de responsabilité du sous-traitant, les domaines respectifs de compétences, les modalités d’intervention, etc. En somme, la délégation d’activité substitue une densification procédurale à la gestion efficace et souple des aléas qu’assurait l’équipe initiale. Ce régime de continuité repose, on le voit, sur le règlement processuel des multiples incidents de production qui imposent chaque fois de nouvelles négociations entre commanditaire et sous-traitant et production de nouveaux standards. Par ces standards, le premier cherche à économiser de la main-d’œuvre et à contrôler le respect des contraintes de sécurité quand le second se préoccupe d’abord de définir le plus précisément possible la limite de ses responsabilités en matière de sécurité. L’intrusion d’un tiers sous-traitant au cœur d’un processus de production importe donc des logiques d’action hétérogènes comme autant de sources de vulnérabilité. On peut craindre qu’elle ne constitue, à plus long terme, un terreau propice à quelque accident de sécurité.

La division du travail, continuité des vies

  • 5 Voir notamment l’analyse programmatique et d’une redoutable actualité de Gayle Rubin (1975).

21Les contributions portant sur les migrations de travail en Europe et en Chine (Véron ; Zhao et Thoemmes) étendent la question de la continuité à la vie entière des travailleurs qui sont ici des travailleurs « de l’arrière ». L’intensité de l’usage qui est fait de cette main-d’œuvre migrante, ici essentiellement masculine, n’est en effet possible que par une division sexuelle du travail de prise en charge de la famille dans la région ou le pays d’origine ou parce que ces derniers sont encore célibataires. En Europe, les conditions de possibilité du travail détaché, qui mobilise une « main-d’œuvre offrant des garanties en termes de disponibilité, de docilité et d’invisibilité » (Morice, 2014, p. 49) sont cette seconde base arrière de la vie matérielle qu’est la famille. De la même façon en Chine, la mobilisation de la force de travail masculine n’est possible que parce que le soin aux enfants et aux aînés (« continuity time ») repose sur une division sexuelle du travail très étanche. C’est cette famille – présente ou projetée – qui motive le départ des hommes et leur résistance à la rude épreuve du travail détaché, comme l’ont montré les analyses qui soulignent l’étroite solidarité du productif et du reproductif5. C’est bien par cette division sexuelle étanche qui assigne les femmes au travail reproductif qu’est possible une telle mobilisation intensive des travailleurs et que se tricote une forme de continuité par-delà les déchirures spatiales que creuse la migration. Simultanément, l’allongement des temps de travail des ouvriers détachés se double de l’utilisation de « tiers lieux » spécifiquement dédiés à l’hébergement de travailleurs migrants. Ces « habitats non ordinaires » (Bernardot, 2014), qui ne sont plus des foyers, mais des résidences, alimentent un marché de l’hébergement provisoire lui-même diversifié, allant des campings et baraquements à une offre hôtelière « d’appart-hôtel » en passant par des logements, comme le montre l’article de Daniel Véron.

22Une tout autre « équation temporelle personnelle » (Grossin, 1996) se donne à voir pour les travailleurs de « l’amont » et du « front » qui investissent les espaces de coworking. Cette fragmentation sur place procède d’un enjeu de réinscription dans les différentes temporalités de la vie, ainsi que le montre la contribution d’Aurore Flipo et de Nathalie Ortar sur les usagers d’espaces de coworking. Les conditions – de vie et de travail – de ces travailleur-se-s ne retrouvent en rien celles des migrants, elles en seraient même l’antithèse. Ici, en effet, l’espace et les temps de ces travailleurs se fractionnent à leur initiative, comme solution aux contradictions nées de l’intrication du professionnel et du domestique. Portés, dans leur grande majorité, par un projet de « conciliation » plus harmonieuse de leur vie professionnelle et de leur vie familiale, ces travailleur-se-s ont, sous des formes variées, pris des distances avec des rythmes et des conditions de travail antérieurs, souvent trop prenantes. Mais en fait d’autonomie et d’agencement serein, ils ont rencontré l’encombrement et l’exiguïté de leur domicile, une disponibilité constamment menacée par les obligations familiales et réciproquement l’envahissement des contraintes de travail, la discipline de travail à s’imposer et à imposer, etc.

23L’espace de coworking en distinguant plus nettement le temps de travail et le temps familial, en dissociant les espaces et en réorganisant les rythmes reconstruit un équilibre plus habitable. On ne peut que souligner le paradoxe de cette solution qui réaligne les vies de ces travailleurs sur les temps et les rythmes les plus standards du salariat.

Ce qu’enseignent plus largement les contributions

24Au-delà des réponses apportées à l’appel à articles sur les fragmentations et continuités de l’activité productive, les contributions réunies dans ce numéro permettent d’éclairer les enjeux de disponibilité liées aux profondes transformations du régime de temporalité au travail. Elles ouvrent également des perspectives renouvelées d’analyse des modalités d’articulation des temps sociaux et de la division du travail « reproductif ». Autant d’éléments qui invitent à remettre sur le métier la réflexion sur la réelle capacité politique des travailleurs que Pierre Rolle associait en 1985 à la démocratie salariale.

25Paul Bouffartigue et Jacques Bouteiller placent l’emploi en CDI à temps plein, à horaires fixes et réguliers en journée et en dehors du week-end sous le registre de la norme « fordienne » (Bouffartigue et Bouteiller, 2012). L’évidente érosion de cette norme s’accompagne de la montée en puissance de nouveaux standards de disponibilité qui se prêtent moins facilement aux régulations collectives. Les deux auteurs distinguent notamment, pour ce que nous appelons ici les emplois du « front » des services faiblement organisés collectivement, une norme de « disponibilité flexible hétéronome » privant les salarié-es de la maîtrise de leurs horaires de travail. À l’autre pôle de la hiérarchie des emplois, en l’occurrence dans les activités masculines d’encadrement ou d’expertise, ils soulignent la prégnance d’une norme « flexible autonome ». L’implication subjective de ces cadres et leur mobilisation intense au nom de la carrière et du « sens des responsabilités » les conduit à mettre « hors-jeu social » la définition de la charge de travail. Des situations intermédiaires se donnent à voir, sur cet autre « front » des services que sont les emplois du care, avec les soignantes. En optant pour des horaires de nuit ou pour des séquences de travail de 12 heures d’affilée (Vincent, 2014) elles dérogent, de façon contre-intuitive, à la norme fordienne au nom de la « conciliation ».

26Les contributions réunies dans ce numéro permettent de poursuivre ce constat et de dessiner un régime temporel plus que jamais soumis au « temps des marchés ». Elles invitent résolument à ne pas s’en tenir au seul diagnostic de l’accélération, de l’urgence ou de la vitesse. De fait, le régime temporel dont elles rendent compte n’a rien de linéaire et ne saurait se réduire à une intensification du travail. Il atteste en revanche de transformations plus larges traduisant un ensemble de discordances qui ne cessent de creuser le fossé entre les temporalités de la production et celle des travailleurs (Rolle, 1988).

27Le régime temporel à l’œuvre se traduit tout d’abord par une exigence de disponibilité toujours plus souple à laquelle n’échappe aucune catégorie d’emplois. L’allongement des temps de travail sur le front de la grande distribution (Cianferoni), sur l’amont (Cihuelo ; Grenan, Sardas et Ughetto) ou l’arrière de la production avec les ouvriers de l’automobile (Carbonell) ou les travailleurs détachés en Europe (Véron) et en Chine (Thoemmes & Zhao), s’accompagne d’une grande variabilité du temps travaillé, soumis aux rythmes d’écoulement des flux de marchandises, à la durée de vie des projets ou à celle des chantiers. La disparition de la référence à la journée au profit de la « séance de travail » dans la négociation collective dans l’industrie automobile (Carbonell) atteste d’exigences de flexibilité qu’un cadre quotidien préalablement borné ne saurait contenir.

28Pour autant, aucune régularité ne semble pouvoir compenser cette dilatation du temps de travail, avant tout marquée par l’épreuve de l’imprévisibilité. Les dilatations-rétractations des temps de travail dessinent un régime de temporalités saccadées. Son fonctionnement par à-coups fait de la synchronisation des activités un problème demandant à être résolu à des échelles toujours plus diversifiées et qui s’étendent bien au-delà de la sphère du travail. Ainsi, pour les cadres étudiés par Jérôme Cihuelo, le temps de l’innovation vient percuter le temps de l’activité programmée, l’incubateur ayant pour fonction de protéger voire de sanctuariser le temps de montage de projets afin d’en accélérer le développement. Les désynchronisations qui en résultent amplifient les dissonances ressenties par ces mêmes cadres dans leurs parcours professionnels, leur participation à cet incubateur manifestant également leur souhait, plus ou moins explicite, d’infléchir leur propre trajectoire. Se donnent ainsi à voir l’étendue des rythmes d’activité à accorder, qui se situent tant au niveau des biographies professionnelles que du fonctionnement des organisations ou des procédures marchandes.

29Mais le régime temporel ici dessiné ne se limite pas à des exigences de disponibilité dilatée et élastique au niveau individuel, il est également traversé d’un ensemble de discordances au cœur même de l’activité collective de travail. Le travail des ouvriers de l’industrie étudié par Sebastian Carbonell en est un bon exemple. « L’intensification discontinue » qu’il donne à voir est marquée par une variabilité de l’activité qui se traduit par des désynchronisations en chaîne. Les modulations du temps de travail demandées par les directions ne se traduisent pas seulement par l’enchaînement de périodes d’activité intensifiée puis partielle. À cette variation collective des volumes d’heures travaillées, s’ajoute un temps désynchronisé et hétérogène, au sein même des ateliers et des équipes. Le temps de travail est amené à se différencier non seulement entre les tournées d’un même atelier, mais également au sein d’une séance de travail, les run générant des accélérations de cadence imposées sans prévenir. Les syndicats ne peuvent plus, dans ces conditions, négocier la majoration d’un temps différencié qui est devenu la nouvelle normalité du temps de travail ouvrier. Autant de discordances des temps qui se donnent également à voir comme chez les cadres, qui ont le plus grand mal à mettre en œuvre un droit à la déconnexion pourtant inscrit dans la loi (Grenan, Sardas et Ughetto).

30Ces discordances sont au cœur de la déstabilisation de la norme d’un « temps de travail unifié » au nom de la protection de la santé, qui a fait place à un « temps éclaté » au nom de la compétitivité des entreprises et de la sauvegarde de l’emploi. L’histoire de la négociation collective montre que l’introduction d’une « norme variable » (Thoemmes, 2014) de temps de travail tient autant à une variabilité imposée par des exigences du marché qu’à la montée en puissance du principe d’horaires individualisés « choisis ». Or cette « norme variable » tend à s’imposer de toutes parts, tant sur la base « arrière » qu’en « amont » et sur le « front » du travail, au nom de la continuité des flux produits ou des flux clients à écouler, de la synchronisation de flux multiples au cœur de l’activité voire de la prise en charge des aléas machines, et de la contrainte élargie de communication au sein de collectifs de travail réunis à distance par des solidarités techniques (Dodier, 1995). Le temps de travail s’étend donc à tous les espaces de vie, sans s’y imposer ou s’y substituer, dans le cadre d’une interpénétration qui rend la frontière entre travail et hors travail toujours plus ténue.

31Se pose alors la question du contrôle collectif de cette variabilité des temps de travail, qui repose sur un ensemble de dispositifs (heures supplémentaires, compte épargne-temps, chômage partiel, annualisation des temps, etc.) relevant du pouvoir d’arbitrage de l’employeur ou des salariés. Les contributions de ce numéro soulignent une hégémonie des temporalités de la production qui tend à se dérober à tout contrôle. Si cette hégémonie met à mal le travail syndical de rappel aux normes collectives, historiques et négociées, de limitation des temps de travail, Nathalie Grenan, Jean-Claude Sardas et Pascal Ughetto invitent toutefois, pour les cadres de l’amont, à la recherche de solutions collectives au niveau local, notamment à partir de l’examen minutieux des situations de travail et de la prise en compte des trajectoires professionnelles.

Articulation des temps sociaux et divisions du travail

32Nous avons vu que la continuité des activités productives est obtenue au prix d’une intrusion toujours plus forte dans les temps et espaces de vie personnelle et familiale. Si l’espace domestique tend à être sollicité pour les activités professionnelles réalisées en télétravail (Letourneux, 2017 ; Séhili, Rozenblatt et Dufournet, 2019), le travail reproductif l’est également et intensément. L’article de Nicola Cianferoni souligne que la division sexuelle du travail très étanche permet à la grande distribution suisse de mobiliser son encadrement sur des plages quotidiennes et hebdomadaires particulièrement étendues. Si le travail parental et domestique tend à être entièrement dévolu aux conjointes, le tableau n’est toutefois pas univoque. Les exigences dévorantes de disponibilité temporelle des salarié-e-s dans et par l’emploi peuvent en effet conduire à des refus de promotions de cadres. Mais l’article mentionne également l’existence de couples bi-actifs dans lesquels s’opère un réagencement de la division du travail domestique. Il suggère en cela que les contraintes professionnelles peuvent mener à des arrangements conjugaux propices à des rééquilibrages, à l’instar de ce qui a été observé dans les ménages populaires où le travail des conjoints en horaires décalés contribue de fait à un partage des tâches domestiques et parentales (Cartier, Letrait et Sorin, 2018).

33Or rien de tel ne semble possible pour les emplois de « l’arrière » en situation de détachement. L’absorption maximale de la main-d’œuvre ouvrière masculine en Chine repose sur un système de gestion administrée des migrations internes qui s’avère réservé aux hommes sans que leurs familles ne puissent les suivre (Thoemmes & Zhao). Le « capitalisme patriarcal » (Federici, 2017) qui se donne ainsi à voir repose sur un ordre sexué au service de l’économie, le temps passé par les femmes aux activités de reproduction se trouve absorbé en dehors de toute valorisation marchande. La Chine n’est pas le seul pays à fonctionner de la sorte. Si elle se dote de dispositifs de mobilités internes administrées, les États européens ont, de leur côté, mis en place une organisation du travail détaché qui impose une division sexuelle du travail aux pays pourvoyeurs de main-d’œuvre. Le détachement étudié dans ce numéro par Daniel Véron contribue à institutionnaliser, tout en le régulant, le phénomène de « délocalisation sur place » (Terray, 1999), la main-d’œuvre européenne issue des pays dits « à bas coûts » constituant une cible privilégiée d’extraction de plus-value absolue. Mais l’article de Daniel Véron suggère également que le détachement renouvelle les modalités d’extraction de ce que Claude Meillassoux (1975) appelait la « rente de travail ».

34On se souvient que le cadre idéal-typique de prélèvement de cette rente, issue de la possibilité de faire usage d’une main-d’œuvre sans contribuer à son entretien, est la colonisation. Or si la rente est maximale tant que le travailleur reste à proximité de « ses greniers et de ses épouses » (Meillassoux 1975, p. 167), les migrations tournantes en ont constitué une autre modalité, les travailleurs étant acheminés vers des chantiers à distance de chez eux – la rente est amputée de leur entretien durant cette période. Daniel Véron montre, pour sa part, que le détachement est une nouvelle modalité d’organisation de ces migrations tournantes, et qu’il n’élimine pas les mécanismes d’extraction de rente qu’il est censé combattre. De savants montages permettent aux employeurs de se soustraire à leurs obligations en toute illégalité. Les pratiques de contournement se manifestent notamment dans la (non-)prise en charge des accidents du travail, qui est renvoyée aux pays de départ. On peut donc considérer que, dans ces conditions, une division internationale du travail de reproduction est à l’œuvre, les pays européens dits à « bas coût » devant assumer la protection sociale d’une main-d’œuvre dont ses utilisateurs parviennent à s’exonérer. De quoi alimenter la réflexion non seulement sur les usages économiques de la division sexuée du travail dans les pays utilisés comme réservoirs de main-d’œuvre mais également sur l’étendue du domaine du travail gratuit (Simonet, 2018) et l’enjeu de l’élargissement des institutions du salariat.

Quelles perspectives de « démocratie salariale » ?

35Toutes ces contributions, nous l’avons dit, mettent à mal la vision traditionnelle de l’entreprise comme espace caractérisé par une unité de lieu, de temps et d’action, réunissant un collectif de travail pour la mise en œuvre de moyens de production. Mais si le développement de structures en réseau s’inscrit dans une problématique de gouvernement dont l’enjeu serait la reprise en main du contrôle de l’activité productive (Mariotti, 2005), cette unité de gouvernement contraste avec le caractère éclaté et hétérogène du travail mobilisé à une même fin productive. La production industrielle réunit des collectifs de travail dispersés de par le monde, participant à la fabrication de mêmes produits généralement en toute ignorance de cause – l’accroissement de l’étendue du réseau s’avérant inversement proportionnelle à leur visibilité. Les solidarités issues de cette division internationale du travail, qui déstructure les journées et les vies de travail à l’échelle planétaire, s’en trouvent violemment mises à mal. D’où l’émergence de quantités de questions sur les relations professionnelles ou la reconstitution de ces droits sociaux historiquement adossés à la participation à un processus productif par le biais de l’entreprise.

36La perspective d’une « démocratie salariale » apparaît d’autant plus lointaine qu’elle repose sur cette scène productive mondialisée mobilisant un travail humain multiforme et multinational. Cette démocratie pourrait restituer aux travailleurs, aujourd’hui majoritaires dans tous les pays, la maîtrise des prélèvements, de plus en plus larges, qui sont faits de leurs revenus pour assurer leur formation, leur reproduction et la prévoyance des incertitudes de leur vie. Sous les dehors de la solidarité nationale, ces fonds socialisés sont aujourd’hui régis par des procédures complexes décidées par une diversité de pouvoirs plus ou moins cohérents : « la banque, la municipalité, le fonctionnaire, le syndicaliste, et même le patronat » dit Pierre Rolle (Rolle, 1985). Maîtrisant et orientant ces fonds mutualisés qui aujourd’hui orientent et découpent leur vie en autant de segments que de pouvoirs existants, ces travailleurs pourraient donc retrouver leur réelle capacité politique.

  • 6 Voir notamment sur ce point les analyses de Martine D’Amours in Bouffartigue et al. (2018).
  • 7 Le documentaire « En attendant le carnaval » de Marcelo Gomes (2020) donne un aperçu édifiant des m (...)

37Cette proposition de 1985 trouve un écho évident dans nos préoccupations du jour sur la représentativité politique et la crise de confiance envers les élites. Mais par quelle voie la mettre en œuvre ? Faut-il, par exemple, réhabiliter l’entreprise et reconstituer « les collectivités pertinentes » de travailleur-se-s (Didry, 2016) dans la perspective de la responsabilisation d’un donneur d’ordre6 ? Face à la complexité du problème, gageons que la sociologie du travail gagnerait à devenir ce « sport de plein air » que Pierre Veltz appelle de ses vœux. Jusqu’ici, seul-e-s quelques chercheur-e-s ou journalistes s’y sont aventurés, pour reconstituer la chaîne de fabrication d’un tee-shirt (Rivoli, 2007) ou encore la chaîne de production du concentré de tomates (Malet, 2017). Et encore faudrait-il également mesurer le travail reproductif autorisant la mobilisation délocalisée des forces de travail et plus largement les usages du temps imposés aux nations ou territoires pourvoyeurs de main-d’œuvre7. Tout un programme de recherche tend ainsi à s’ouvrir, sur les traces d’un travail qui excède tout à la fois le cadre national dans lequel il a trop longtemps été enfermé, le cadre juridique de l’entreprise et les cadres formels de l’emploi. On ne saurait en effet oublier que le rapport salarial « n’est pas défini par l’appartenance à une entreprise mais seulement régulé par ce moyen » et ceci d’autant moins que le « salariant, c’est-à-dire le représentant du capital, est devenu multiple, lointain, inconnu » (Rolle 1999, p. 157). En explorant les échelles pertinentes auxquelles les travailleur-se-s peuvent espérer reprendre le contrôle de leurs temps de travail et de leur temps de vie, les articles de ce numéro contribuent ouvrir un questionnement aussi immense qu’incontournable.

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Bibliographie

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Notes

1 Estimations Insee à partir des comptes nationaux 2015 (Bourgeois et Briand, 2019).

2 En 2018 : 85% pour les équipements électriques et électroniques, 84% pour les systèmes intérieurs et encore 55% pour celle des technologies moteur et boîte de vitesses (Les Échos, 2018).

3 Par exemple, pour le constructeur Renault, la cession complète à Matra de la conception de l’Espace du constructeur Renault ou celle de la Mégane Break Estate à la société allemande Bertrandt (Catoire, 2014).

4 Sur les politiques communautaires européennes et les contradictions structurelles dans lesquelles s’inscrit « l’utilitarisme migratoire » qu’elles déploient, voir notamment Morice (2014).

5 Voir notamment l’analyse programmatique et d’une redoutable actualité de Gayle Rubin (1975).

6 Voir notamment sur ce point les analyses de Martine D’Amours in Bouffartigue et al. (2018).

7 Le documentaire « En attendant le carnaval » de Marcelo Gomes (2020) donne un aperçu édifiant des modalités d’extraction de plus-value absolue dans une « capitale du jeans » brésilienne qui ne mobilise que des auto-entrepreneurs et où le travail ne s’arrête qu’une fois par an… pour la semaine de carnaval.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvie Célérier et Sylvie Monchatre, « Fragmentations du travail, continuité productive et épreuves du temps »Temporalités [En ligne], 31-32 | 2020, mis en ligne le 03 février 2021, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/temporalites/7495 ; DOI : https://doi.org/10.4000/temporalites.7495

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Auteurs

Sylvie Célérier

Université de Lille, CLERSE, sylvie.celerier@univ-lille.fr

Articles du même auteur

Sylvie Monchatre

Université Lumière Lyon 2, Centre Max Weber, sylvie.monchatre@univ-lyon2.fr

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