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Hors-thèmes

Vers des statistiques touristiques affinées

Pratiques d’hébergement des touristes tunisiens et maghrébins et enjeux de développement du cybertourisme
Towards refined tourism statistics : Accomodation practices of Tunisian and Maghreb tourists and challenges for the development of cyber-tourism
Wadie OTHMANI and Djamal BENHACINE

Abstracts

This study challenges tourism accommodation statistics in Tunisia regarding Maghrebi tourists, nationals, and the Maghrebi diaspora by adopting a mixed qualitative and quantitative approach. Based on interviews and a survey, it results in refined statistics on accommodation choices and length of stays. An innovative intersectional framework crossing statistically correlated variables (gender, age, socio-professional category, etc.) allows for an analysis of these practices. The study underlines the hitherto neglected importance of the Tunisian and Maghrebi domestic markets, sources of resilience for the destination, inviting to rethink national tourism strategies. The qualitative approach sheds light on the evolution of Maghrebi practices and their spatio-temporal dynamics. The identification of obstacles to e‑tourism highlights the limitations of official statistics and the challenges linked to innovation in the sector. Thus, this research provides stakeholders with precise data while advancing theoretical reflection on tourism studies through new analytical perspectives.

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Full text

1Le tourisme comme mobilité dans le but de « déroutinisation » a longtemps manqué d’un cadre statistique internationalement reconnu pour qu’on puisse le mesurer convenablement (Meis, 2002 ; Fleetwood, 2004 ; Frechtling, 2010), ce qui conduit de nombreux pays à ne pas le considérer comme secteur économique stratégique (Ragab et al., 2020). La nature complexe de ce secteur par rapport à d’autres (construction, agriculture, transports, commerce, etc.), dont les produits caractéristiques sont facilement identifiables, comme l’explique Tadayuki Hara (2008), fait qu’on n’arrive pas à déterminer une délimitation claire et homogène des services de cette forme de mobilité. Ces services, aussi divers et hétérogènes qu’ils soient (transport, hébergement, restauration, animation, etc.), comportent plusieurs aspects : marchands/non marchands ; visibles/invisibles (en lien avec le marché parallèle) ; accordés dans un séjour exclusivement touristique / dans un séjour comprenant un temps touristique ; etc.

2Des indicateurs simples de demande et d’offre ont imprégné la littérature sur le tourisme au cours des cinquante dernières années (Volo, 2019). Durant les dernières décennies, les indicateurs composites de ces mobilités dans le but de « déroutinisation » ont concerné des questions plus complexes telles la compétitivité, la durabilité et l’innovation (Gooroochurn et Sugiyarto, 2005 ; Volo, 2006 ; Fernández et Rivero, 2009 ; Castellani et Sala, 2010). Serena Volo (2019) confirme que malgré cette évolution, de nombreux indicateurs comportent toujours bon nombre de lacunes :

  • au niveau de la collecte systématique des données élémentaires nécessaires ;

  • par rapport à la prise en compte de la nature complexe des mobilités dans le but de « déroutinisation » qui nécessite une opérationnalisation et des mesures appropriées des construits étudiés (Mazanec et al., 2007 ; Volo, 2015 ; Mendola et Volo, 2017). Dans ce sens, Volo (2018) affirme que l’usage de certains indicateurs composites par les acteurs et les opérateurs de ces mobilités reste souvent flou et non documenté.

  • 1 La codification des personnes interviewées est expliquée au tableau 1.

3« Il n’y a pas de pays sous-développés, il y a des pays sous-analysées » (Berque, 1978). Cette citation résume l’état du secteur touristique en Tunisie. Lors d’un entretien, Riadh Dkhil (Pro-P11), directeur des marchés touristiques arabes et tunisiens au sein de la Direction centrale du marketing de l’Office national de tourisme tunisien (ONTT), nous a parlé avec assurance de leur maîtrise des statistiques concernant l’hébergement en hôtel dans toutes les régions du pays : « Sur la base de nos statistiques, nous, administration chargée du secteur touristique dans le pays, avons une connaissance complète et intégrale concernant les personnes hébergées en hôtel. On a une idée claire sur la répartition des nuitées selon les régions. »

4Cet extrait d’entrevue indique implicitement que pour l’administration qui gère les stratégies et la politique d’évolution du secteur touristique dans le pays, il suffit d’avoir une idée sur ce qui se passe dans les hôtels pour comprendre et même appréhender la mobilité touristique. Toutefois, un peu plus loin au cours du même échange, cette personne reconnaît plusieurs manquements dans ces statistiques sur l’hébergement touristique : « Concernant, le type d’hébergement choisi ou préféré par le touriste tunisien, nous n’avons pas vraiment la réponse actuellement, car ça dépend des enquêtes de satisfaction qui se déroulent sur une période précise (suite à une demande spécifique) ou de manière périodique, tous les quatre ans. » (Pro-P1) Le directeur s’appuie sur la dernière étude, un peu ancienne, effectuée il y a déjà dix ans.

5Faisant suite au travail de recherche sur les stratégies d’hébergement touristique des Maghrébins (Othmani et Benhacine, 2021), cet article aborde la question de la quantification de ces pratiques. Plutôt que de simples mesures standardisées, nous procéderons à une démarche de quantification nécessitant la construction préalable d’objets d’analyse par l’élaboration de conventions d’équivalence (Desrosières, 2007 ; Stock et al., 2017). Cette approche permet de générer des données statistiques nouvelles, en définissant au préalable des catégories significatives, en tenant compte de la complexité des pratiques touristiques. Nous nous inscrivons ainsi dans une perspective méthodologique attentive à la production de statistiques fines et profilées, dépassant les indications brutes des nuitées hôtelières, pour mieux comprendre les logiques d’hébergement des touristes maghrébins et tunisiens dans toute leur diversité.

6Nous tentons donc de savoir dans quelle mesure les statistiques officielles nationales en matière d’hébergement reflètent les pratiques réelles des touristes tunisiens et maghrébins ; et quelles sont les implications de cette discordance pour le développement du secteur touristique, notamment en ce qui concerne le cybertourisme.

7Plusieurs causes discutées dans de précédentes publications émergent pour expliquer cette problématique liée au secteur touristique en Tunisie. Tout d’abord, les statistiques officielles nationales en matière d’hébergement ne reflètent pas pleinement la diversité et les différences significatives des modes d’hébergement utilisés par les touristes tunisiens et maghrébins, entraînant une sous-représentation de leurs pratiques réelles (Othmani et Benhacine, 2021). En outre, les données basées sur les pratiques touristiques réelles peuvent constituer des outils précieux pour mieux comprendre et développer le secteur touristique, notamment en ce qui concerne le cybertourisme (Othmani, 2018 ; 2020b). Par conséquent, le faible développement de ce dernier en Tunisie peut être attribué à des lacunes au niveau de la collecte et de l’analyse des données touristiques, en particulier concernant les modes d’hébergement (Othmani, 2018 ; Othmani et Benhacine, 2021).

8Après avoir exposé les différentes causes soulevées par cette problématique, nous détaillerons la méthodologie employée, composée d’une partie qualitative (entretiens semi-directifs) et d’une partie quantitative (questionnaire). Nous nous concentrerons ensuite sur une critique générale des statistiques officielles du tourisme en Tunisie. Cela mettra en lumière plusieurs lacunes, notamment l’absence de dimension intersectionnelle et la non-prise en compte de la dynamique d’évolution des lieux touristiques. La question des échelles d’analyse (nationale, régionale, territoriale) sera également traitée. Cette partie abordera aussi une critique des statistiques officielles relatives à l’hébergement (nuitées, durée de séjour, taux d’occupation). Dans la partie suivante, nous proposons d’enrichir les statistiques en utilisant l’indicateur durée de l’hébergement. Une analyse intersectionnelle croise cet indicateur avec le genre, les facteurs culturels, la tranche d’âge et les catégories socioprofessionnelles, des variables dont la corrélation sera vérifiée statistiquement dans la méthodologie. Nous tenterons par la suite de comprendre comment les touristes maghrébins choisissent leur(s) hébergement(s), en examinant les raisons tant communes que spécifiques guidant ces choix. Enfin, dans la dernière partie, nous analyserons l’offre de l’hébergement marchand pour ces touristes sur la base des indicateurs tels le prix et le nombre d’hébergements par séjour. Les limites du développement de cette offre, notamment en lien avec le cybertourisme, seront également discutées, ce dernier étant présenté comme un levier potentiel pour améliorer la précision des statistiques officielles.

Méthodologie

9Comme mentionné ci-dessus, notre démarche méthodologique se base sur l’usage des méthodes mixtes (Morse, 1991 ; Creswell et al., 2006), des entretiens semi-directifs et un questionnaire, que nous détaillons ci-après.

Entretiens semi-directifs

10Des entretiens semi-directifs ont été effectués au mois de mars 2016. L’étude porte sur une période située entre la révolution tunisienne de 2011 et la pandémie de COVID‑19 ; durant cette période, on observe une reprise du tourisme après les événements de 2011 avec une augmentation des touristes maghrébins compensant la baisse du tourisme international, notamment européen. Cette tendance justifie notre recherche axée sur l’analyse des statistiques sur les touristes maghrébins auprès de trois professionnels travaillant directement et indirectement dans le secteur touristique, puis complétées par d’autres en août 2016 comprenant des touristes tunisiens et maghrébins. La langue utilisée lors de ces entrevues est l’arabe ponctué par quelques mots en français. Dans la transcription du corpus, ces derniers ont été préservés. Le nombre d’entretiens par nationalité est soumis au principe de la « saturation », ainsi les entretiens ont été arrêtés là où l’information devenait redondante. Dans les profils présentés au tableau 1, on dénote plus d’hommes que de femmes, à l’exception des exemples de la diaspora et des Tunisiens. Dans la majorité des cas où nous avons voulu nous entretenir avec une femme, soit elle désignait volontairement son compagnon pour parler à sa place, soit celui-ci s’octroyait lui-même le droit de réponse. Pour contourner cette limite dans nos analyses, nous avons procédé à un croisement des données comme la présence d’enfants et l’état matrimonial dans les profils des enquêtés. Nous avons choisi d’exclure les données qui concernent les touristes marocains et mauritaniens dont le poids est négligeable par rapport aux statistiques officielles de l’Office national du tourisme tunisien (ONTT). Les profils mentionnés dans le tableau 1 ne couvrent pas la totalité des personnes enquêtées, mais plutôt celles dont les réponses servent l’objet du présent article.

Tableau

Profil des personnes interrogées

ID

Nationalité

Pays de résidence

Genre

État matrimonial

Âge

Occupation

Expérience

Professionnels

Pro-P1

Tunisien

Tunisie

H

Marié

Fin 40ne

Directeur au sein de l’ONTT

Voyageur expérimenté

Pro-P2

Algérien

Algérie

H

Marié

Milieu 30ne

Chauffeur, Taxi Annaba

(Algérie)-Tunis

Voyageur expérimenté

Pro-P3

Algérien

Algérie

H

Marié

Fin 30ne

Chauffeur, Taxi Constantine (Algérie)-Tunis

Voyageur expérimenté

Pro-P4

Tunisien

Tunisie

H

-

Milieu 50ne

Commissaire régional au tourisme de Tabarka

Touristes

LYB-P1

Libyen

Libye

H

Marié

Fin 30ne

Ingénieur télécom

Voyageur expérimenté

DZA-P1

Algérien

Algérie

H

Marié

Fin 30ne

Fonctionnaire

Voyageur expérimenté

DZA-P2

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Début 30ne

Fonction non déclarée

Premier voyage

DZA-P3

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Début 30ne

Enseignant

Voyageur expérimenté

DZA-P4

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Début 30ne

Fonctionnaire

Voyageur expérimenté

DZA-P5

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Début 20ne

Étudiant

Voyageur expérimenté

DZA-P6

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Début 20ne

Étudiant

Voyageur expérimenté

DZA-P7

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Début 30ne

Psychologue

Voyageur expérimenté

DZA-P8

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Milieu 20ne

Électricien

Voyageur expérimenté

DZA-P9

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Fin 20ne

Médecin

Voyageur expérimenté

DZA-P10

Algérien

Algérie

H

Célibataire

Milieu 20ne

Pompier

Voyageur expérimenté

DZA-P11

Algérien

Algérie

H

Marié

Milieu 40ne

Vétérinaire

Voyageur expérimenté

DZA-P12

Algérien

Algérie

H

Marié

Milieu 50ne

Électricien

Premier voyage

DIA-P1

Algérienne/

Française

France

F

Divorcée

Milieu 30ne

Directrice commerciale

Voyageuse expérimentée

DIA-P2

Tunisienne/

Française

France

F

Mariée

Fin 30ne

Comptable

Voyageuse expérimentée

DIA-P3

Tunisien

Qatar

H

Célibataire

Fin 20ne

Ouvrier

Voyageur expérimenté

DIA-P4

Tunisien/

Français

France

H

Marié

Fin 40ne

Entrepreneur

Voyageur expérimenté

DIA-P5

Tunisienne/

Française

France

F

Mariée

Début 20ne

Femme au foyer

Voyageuse expérimentée

Notes : Pro = professionnel ; LYB = nationalité libyenne ; DZA = nationalité algérienne ; DIA = diaspora ou

résidents à l'étranger (avec ou sans double nationalité. Exemple de lecture de la codification :

Pro-P1 = professionnel, première personne interviewée.

Source : Enquêtes des auteurs.

Le questionnaire

11Une enquête quantitative par questionnaire a permis de toucher 470 répondants maghrébins dans des lieux de passages frontaliers tels que l’aéroport Tunis-Carthage. Bien que le choix de ces lieux implique l’exclusion d’une partie de la population tunisienne qui n’a pas les moyens de voyager par avion, l’objectif était ici de cibler les pratiques touristiques. Comme le montrent des travaux antérieurs d’un des auteurs (Othmani, 2020a), les Tunisiens aux revenus modestes développent d’autres stratégies d’hébergement lors de leurs déplacements locaux à visée de « déroutinisation ». Ainsi, l’enquête menée dans les passages frontaliers permettait d’interroger spécifiquement les pratiques d’hébergement touristique des Maghrébins se déplaçant au-delà des frontières nationales. Les lieux ciblés sont :

  • La salle d’embarquement de l’aéroport Tunis-Carthage, avec 200 questionnaires effectués en trois jours, répartis auprès de voyageurs maghrébins prenant un avion pour une des destinations listées au tableau 2.

  • Le port de La Goulette, avec 100 questionnaires répartis sur quatre jours différents à partir de la mi-août, y compris un dimanche (période de très grand flux), sur quatre bateaux accueillant entre 400 et 600 voyageurs, dont deux appartenaient à la compagnie tunisienne de navigation (CTN), un à une compagnie française et un autre à une compagnie italienne. Les enquêtes ont été effectuées parallèlement à celles menées au sein de l’aéroport.

  • Le poste frontalier terrestre sur la frontière tuniso-algérienne de Sakiet Sidi Youssef, avec 50 questionnaires.

  • L’aire de repos de la station-service de l’autoroute reliant Tunis à la région Nord-Ouest de la Tunisie, avec 120 questionnaires. Ce lieu a constitué un plan de secours pour mener notre enquête auprès des Algériens qui rentraient en Algérie par voie terrestre après un blocage administratif concernant l’acquisition des autorisations pour distribuer les questionnaires à des voyageurs dans tous les postes frontaliers terrestres de la région du Nord-Ouest tunisien.

Tableau 2

Répartition des personnes enquêtées à l’aéroport Tunis-Carthage par pays de résidence

Nombre d’avions-cibles*

Région

Pays de résidence

5

18

Maghreb

Algérie

9

Libye

3

Maroc

1

Mauritanie

1

19

Europe de l’Ouest

Italie

1

Belgique

1

Espagne

1

Allemagne

1

Suisse

14

France

1

2

Moyen-Orient

Arabie saoudite

1

Émirats arabes unis (EAU)

*La plage horaire pour le ciblage des vols nous a été imposée par l’administration de l’aéroport (obligation d’être accompagné par la responsable de communication au sein de l’aéroport ; une condition qui a impliqué l’écartement des vols effectués au-delà de la plage horaire administrative estivale : de 9 h à 13 h 30, en plus du samedi et du dimanche).

Source : Enquêtes des auteurs.

12Les 470 répondants à l’enquête ont été répartis en cinq catégories – Tunisiens, Algériens, Libyens, Marocains et diaspora maghrébine – selon la méthode de l’échantillonnage par quotas basée sur les statistiques de l’ONTT (voir tableau 3). Les catégories reflètent une combinaison entre nationalité et pays de résidence pour distinguer les touristes selon leur ancrage culturel. Ainsi, la catégorie Algériens évoque les touristes résidant en Algérie et ayant uniquement la nationalité algérienne. Celle des Tunisiens pourrait contenir des touristes résidant en dehors de la Tunisie (généralement en Europe) mais ayant uniquement la nationalité tunisienne. Le fait de n’avoir que la nationalité tunisienne indique qu’ils ont vécu principalement en Tunisie et même s’ils ont migré récemment, ils sont imprégnés par la culture tunisienne. La catégorie de la diaspora représente les Maghrébins ou binationaux résidant hors des pays du Maghreb. Cette construction des catégories visait à interroger les pratiques touristiques selon l’appartenance culturelle des enquêtés.

Tableau 3

Rapport entre les arrivées globales dans les hôtels par nationalité maghrébine et la répartition de l’échantillon de notre enquête

Tunisiens

TUN

Algériens

DZA

Libyens

LYB

Marocains*

MAR

Mauritaniens

MAUR

Diaspora

Maghrébine

Total Maghrébins**

Statistiques cumulées ONTT (2008-2015)

13 813 476

2 206 860

2 429 579

135 228

15 691

253 289 (TRE***)

18 854 123

%

73,27 %

11,70 %

12,89 %

0,72 %

0,08 %

1,34 %

100 %

Statistiques ONTT (2015)

2 241 208

398 910

386 165

22 098

5 580

53 625

3 107 586

%

72,12 %

12,84 %

12,43 %

0,71 %

0,18 %

1,73 %

100 %

Échantillon (enquêtes des auteurs)

185

100

80

7

0

98 (MRE****)

470

%

39,36 %

21,28 %

17,02 %

1,49 %

0

20,85 %

100 %

*Compte tenu de l’échantillon très réduit des Marocains, cette population sera écartée des analyses.

**Le total comprend, entre autres, le nombre des Mauritaniens comptabilisés à l’arrivée dans les hôtels. Nous avons choisi de les écarter de nos analyses parce qu’ils représentent moins de 1 %. En plus, tous ceux rencontrés à l’aéroport ont justifié leur présence pour des motifs autres que touristiques, à savoir : le transit vers la Mecque pour le pèlerinage, la poursuite d’études supérieures en Tunisie ou encore une raison sanitaire. Une analyse approfondie de ces motifs est amplement traitée dans Othmani (2018).

***Tunisiens résidant à l’étranger (TRE).

****Maghrébins résidant à l’étranger (les TRE font partie de ce sous-échantillon).

Source : Statistiques de l’Office national du tourisme tunisien (ONTT) et enquêtes des auteurs.

13La taille de certains échantillons a été délibérément augmentée, sans rompre les proportions globales, afin d’approfondir l’analyse des catégories peu explorées que sont les Algériens et les Libyens. De même, l’échantillon diaspora a été surdimensionné pour prendre en compte ses diverses sous-catégories (voir tableau 4). Ces ajustements visaient à refléter les évolutions récentes des flux touristiques maghrébins d’après les statistiques de 2018, dernière année de stabilité avant les bouleversements liés à la COVID‑19 et aux tensions géopolitiques affectant le tourisme. L’objectif était d’éclairer ces profils de touristes, négligés dans les études antérieures, grâce à des effectifs consolidés, sans dénaturer la proportionnalité globale de l’échantillon.

Tableau 4

Composition de l’échantillon diaspora

Représentativité dans l’échantillon en %

Lieu de résidence

40

Tunisie

4,21

Algérie

3,16

Libye

1,05

EAU

1,05

Oman

31,58

France

5,26

Belgique

3,16

Allemagne

3,16

Italie

7,37

Canada

Source : Enquêtes des auteurs.

14Les variables retenues de ce questionnaire serviront pour les analyses ultérieures. Présentées sous forme de tableaux et de graphiques de contingence, elles sont détaillées au tableau 5. Les analyses se concentreront principalement sur les croisements entre variables significativement associées d’après les tests de corrélation. Ces résultats quantitatifs seront mis en relation avec les propos recueillis lors des entretiens.

Tableau 5

Tests de corrélation entre les variables sociodémographiques et la variable liée à la durée du séjour touristique

 

Âge * Durée du séjour touristique

Sexe * Âge

Sexe * CSP1

Sexe * Durée du séjour touristique

CSP * durée du séjour touristique

CSP * Âge

Khi-deux

0,102

0,169

0,000

0,003

0,001

0,000

ddl

12

8

16

6

24

32

V de Cramer

  •  

  •  

0,547

0,153

0,201

0,473

CSP = catégories socioprofessionnelles.

Source : Les auteurs.

15Les cases grisées dans la ligne « Khi-deux » (conjointement avec celles du ddl et du V de Cramer) indiquent une association statistiquement significative entre les variables concernées, avec une valeur p inférieure au seuil de signification fixé à 0,01. Cependant, la force de ces associations, mesurée par le V de Cramer, varie selon la grille d’interprétation de Jacob Cohen (1988) :

  • Association faible (V de Cramer < 0,2) pour Sexe * Durée du séjour touristique.

  • Associations modérées (0,2 ≤ V de Cramer ≤ 0,8) pour CSP * Durée du séjour, CSP * Âge et Sexe * CSP.

Les statistiques nationales officielles en la matière, entre apports et limites

  • 2 Selon les informations recueillies à la suite d’un échange informel avec une responsable du Départe (...)

16Le périodique Le tourisme tunisien en chiffres publié par l’ONTT constitue la seule publication statistique officielle dédiée au tourisme en Tunisie. Bien que certaines éditions n’aient pas pu être consultées directement, l’essentiel des numéros parus entre 1977 et 20222 a été examiné, révélant une évolution du contenu sans transformation radicale de la logique du document. Des chapitres ont été ajoutés ou supprimés au fil du temps, dans le but principalement d’améliorer la lisibilité des données. Cependant, à aucun moment des informations fondées sur l’intersectionnalité n’ont été introduites, limitant l’analyse fine des marchés et des publics touristiques selon le genre, l’âge, la composition familiale, etc. L’accès aux statistiques manquantes a été possible grâce à Internet et à des éditions subséquentes qui reprenaient des données antérieures.

17Il est vrai qu’en comparant les nouvelles éditions du périodique susmentionné avec les anciennes, on constate une augmentation du nombre de chapitres. Le contenu a connu tantôt une suppression de certaines données et tantôt une apparition de nouvelles, comme celles qui concernent les « sorties annuelles des Tunisiens par moyen de transport », dont la publication a cessé en 2002, laissant la place à d’autres données comme « état du parc des agences de voyages par région touristique » ou encore « état des guides de tourisme ». Toutefois, le contenu est resté globalement le même et ces nouveaux chapitres avaient essentiellement pour rôle d’accroître la lisibilité et l’harmonie, favorisant ainsi une meilleure compréhension des données. Dans toutes ces versions, le périodique n’indique à aucun moment des informations basées sur l’intersectionnalité. Il est donc difficile de lire ou même d’analyser les marchés de manière fine. La destination Tunisie est-elle une destination de familles, peut-être de couples, ou bien de célibataires/ami·es ? Toutes les régions touristiques et tous les modes d’hébergement touristique attirent-ils les mêmes générations de touristes ?

18D’un point de vue échelle, nous constatons des lacunes statistiques dans le périodique, tout d’abord au niveau national puisque nous trouvons sous le critère régions touristiques une multitude d’échelles spatiales comparées au même titre : des régions (Sousse, Tataouine, etc.), un groupement de régions (Bizerte-Beja, Gafsa-Tozeur, etc.), des villes (Sbeitla-Kasserine, Djerba-Zarzis, Yasmine-Hammamet, etc.), et des portions de villes (Tunis-Côtes de Carthage, Tunis-Sud, etc.). Ces lacunes statistiques se manifestent aussi au niveau régional. Malgré l’importance de la dimension territoriale dans l’amélioration de l’offre de produits touristiques et malgré la conscience du ministre du Tourisme actuel qui a rédigé la préface du numéro de 2019 de Tourisme tunisien en chiffres soulignant la nécessité de « faire preuve d’innovation et d’une meilleure compréhension des motivations de la clientèle internationale », le critère motivation dilue cette dimension territoriale dans des lieux génériques (ville, balnéaire, montagne, Sahara). Ainsi, la station de montagne d’Ain-Draham et la station balnéaire de Tabarka (équidistantes d’environ 26 kilomètres), qui figurent déjà sous le critère région touristique comme un seul et même lieu, sont très difficiles à identifier sous le critère motivation. La non-prise de conscience de la dynamique et de l’évolution des lieux touristiques est aussi une lacune à prendre en considération dans ce périodique statistique. La station balnéaire de Yasmine-Hammamet est apparue à partir de 1997 en tant que région touristique à part entière. Toutefois, avec le temps, cette station constitue la continuité urbaine de la zone balnéaire de Hamammet-Nabeul dans les statistiques dudit périodique depuis 1975, malgré la vingtaine de minutes qui sépare les deux villes. L’exemple de la station touristique d’El Kantaoui et de la ville de Sousse est similaire, sans être les seuls exemples sur le territoire national.

19Il est aussi indispensable de noter que toutes les versions contiennent une partie dédiée aux définitions des différents indicateurs et ratios utilisés et qui sont en harmonie avec celles de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT ou WTO).

20Comme le présent article s’intéresse à la quantification de l’hébergement touristique, nous préférons ajouter une critique du contenu du périodique de l’ONTT allant dans ce sens. Essentiellement trois types de statistiques dédiées à l’hébergement structurent le périodique.

Les nuitées

21L’indicateur des entrées aux hôtels, initialement conçu pour évaluer la fréquentation touristique, perd en précision avec l’émergence d’autres formes d’hébergement. De même, la capacité d’exploitation, souvent utilisée comme mesure de l’offre touristique, peut biaiser l’analyse de la répartition géographique et même territoriale des nuitées qui reflètent la demande touristique. C’est ce qu’illustre Mohamed Berriane (2020) dans le cas de Marrakech, où le nombre de nuitées dépasse la capacité d’exploitation, contrairement à Tanger. Ainsi, dans cette recherche, il a fait le choix de se focaliser sur l’analyse des nuitées comme indicateur plus fiable pour évaluer la fréquentation touristique réelle et ses retombées économiques.

22Dans le périodique, les nuitées (mensuelles et globales) sont catégorisées globalement en nuitées des résidents et nuitées des non-résidents avec une introduction distinctive des nuitées des Scandinaves comme un marché de niche à partir des années 2010. Les nuitées des non-résidents sont évoquées par nationalité et par région du monde. Les Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) sont évoqués dans une catégorie à part entière. Les critères de classification sont au nombre de cinq : par région touristique, par motivation (balnéaire, ville, montagne, Sahara), par saison, par catégorie hôtelière et par tranche de capacité (ce dernier indicateur exprime la capacité d’hébergement des hôtels en nombre de lits, représentée en neuf classes, allant d’inférieur à 100 lits jusqu’à plus de 1000 lits. La variation d’une case à l’autre se fait en ajoutant 100 lits. Cet indicateur est souvent croisé avec celui de la catégorie de l’établissement d’hébergement). L’ensemble de ces critères est représenté en une seule entrée, soit individuellement, soit en binôme. Les statistiques concernent uniquement les établissements marchands classiques comme les hôtels (du non classé aux cinq étoiles, en passant par les villages de vacances). À partir de 2012 (dans un contexte de baisse des flux des touristes européens face à une montée des flux des touristes maghrébins et résidents après la révolution de 2011), il y a une prise de conscience de l’existence d’autres modes d’hébergement qui se présentent en tant qu’alternatifs (maisons d’hôtes, hôtels de charme, gîtes ruraux, camping, etc.). Toutefois, ces statistiques élargies à de nouveaux modes d’hébergement sont évoquées de manière globalisante (les non-résidents toutes nationalités confondues ; les résidents, à la fois tunisiens et étrangers résidents). Cette imprécision noie l’information puisqu’il paraît incohérent de généraliser des tendances parmi les touristes qui ne partagent pas le même niveau de vie par exemple, ni la même culture, d’autant plus que les statistiques sont faites par les établissements d’hébergement eux-mêmes, ce qui laisse supposer plusieurs options de cueillette d’informations affectant le sérieux et l’imprécision des données de ces établissements. Mathis Stock, Vincent Coëffé, Philippe Violier et Philippe Duhamel (2017 : 66) vont dans le même sens en confirmant que « les enquêtes ‘ad hoc’ in situ, aux frontières ou auprès des propriétaires des hébergements, sont complexes à mettre en œuvre, très coûteuses et difficiles à explorer dans le temps et dans l’espace ». Aussi, ces établissements ne constituent pas l’ensemble du paysage de l’hébergement touristique dans le pays (il existe des établissements non déclarés pour des raisons d’impôts et de mise en règles et d’autres non encore pris en considération par l’État, entre autres ceux qui sont commercialisés par des plateformes spécialisées dans le locatif touristique comme Airbnb, etc.).

La durée du séjour

23La durée de séjour moyen dans le pays, c’est-à-dire le nombre moyen de nuitées passées dans ledit pays (nuitées des non-résidents / arrivées des non-résidents), est calculée, dans le périodique, sur la somme de nuitées passées et divisée par la somme d’entrées dans les établissements hôteliers. Ces données sont faites par nationalité et par région du monde. D’autres critères de classification (mois, saison, nationalité, région touristique, mode d’hébergement) sont utilisés soit un par un, soit en croisant deux critères à la fois.

Le taux d’occupation

24Il s’agit des statistiques qui ont connu le moins de changements depuis les premières versions du périodique. On y trouve le taux d’occupation croisé à d’autres critères comme la région touristique, la saison touristique, le mois et la catégorie hôtelière. Dans les récentes versions, le critère de tranche de capacité a été supprimé, remplacé par celui des modes d’hébergement. Nous maintenons les mêmes critiques évoquées au sujet des deux sous-titres précédents.

Durée de l’hébergement réalisée par les touristes Maghrébins, une brèche pour enrichir les statistiques touristiques

25Lors du travail de terrain, nous avons constaté que la durée de séjour des Maghrébins en Tunisie variait de moins d’une semaine à trois semaines et plus. Othmani (2018) a démontré antérieurement que la période de séjour en deçà d’une semaine concernait majoritairement les déplacements autres que récréatifs, néanmoins avec intégration de moments touristiques. Sur les 470 personnes que comporte notre enquête, 28 seulement ont répondu avoir fait un séjour touristique de moins d’une semaine. C’est pourquoi nous nous pencherons sur la durée de séjours d’une semaine et plus. Cette durée de séjours touristiques des Maghrébins représente deux tendances distinctes par rapport aux sous-échantillons étudiés (voir les figures 1 et 2) :

  • La première tendance regroupe les Tunisiens et les Maghrébins en diaspora, essentiellement les TRE. Elle se caractérise par une nette préférence des séjours touristiques longs, à savoir ceux de trois semaines et plus.

  • La deuxième tendance concentre les Algériens et les Libyens dont les différences seront traitées plus loin dans l’article. Elle se caractérise par une préférence marquée pour le court séjour touristique (une seule semaine en moyenne).

La tendance des séjours touristiques longs chez les Tunisiens et la diaspora 

Figure 1

Durée moyenne du séjour touristique des Maghrébins en Tunisie par sexe et par tranche d’âge

26Cette première tendance concerne environ 53 % des Tunisiens et des Maghrébins en diaspora. Ce taux est très représentatif du côté des hommes et des femmes de la tranche des 25-49 ans, représentant 73,08 % de la diaspora et 71,03 % des Tunisiens. Les tranches d’âge des 18-24 ans et 50-66 ans et plus sont moins représentées. La figure 2 sur la répartition socioprofessionnelle de ces touristes révèle une prédominance des cadres moyens, avec 23,13 % pour les Tunisiens et 26,92 % pour la diaspora. Viennent ensuite les ouvriers (18,37 % Tunisiens) et les fonctionnaires (21,15 % diaspora). Les indépendants/petits entrepreneurs (14,29 % Tunisiens) et les ouvriers (15,38 % diaspora) arrivent en troisième position.

27Les tableaux 6 et 7 sont intéressants parce qu’ils permettent d’appliquer le concept d’« intersectionnalité » (Jaunait et Chauvin, 2012 ; Buscatto, 2016) pour étudier la question du genre. Lors d’une interview accordée à la radio française RTL le 6 décembre 2012, Elyes Fakhfakh, alors ministre tunisien du Tourisme, a été interrogé sur la liberté des femmes dans les lieux publics, ce qui reflète les préoccupations de l’opinion publique internationale par rapport à cette question. De manière similaire, sur plusieurs forums de voyage, les touristes expriment cette préoccupation, notamment en ce qui concerne l’hébergement à l’hôtel pour les femmes célibataires. Ainsi ce message publié sur le site Voyages Forum le 19 décembre 2009 dans lequel une femme demande : « Je souhaiterais savoir si l’un d’entre vous connaît un hôtel à Tunis où l’on ne demande pas de contrat de mariage pour réserver, car apparemment c’est devenu embarrassant pour tous ceux qui ne sont pas encore mariés3. » En combinant des paramètres à caractère culturel, la tranche d’âge et les catégories socioprofessionnelles avec le critère du genre, on peut mieux interpréter les données proposées. Grâce à ces paramètres, on peut expliquer chez les Tunisiens la différence entre les trois pics apparaissant dans la figure 1 pour les trois durées de séjours allant d’une semaine à trois semaines et plus. Pour la durée d’une semaine, les trois métiers les plus représentés sont ceux qui reflètent la classe moyenne de la société tunisienne. Toutefois, il y a une nette prévalence du nombre d’hommes célibataires pour les catégories ouvriers et fonctionnaires, contre une présence plus importante de couples pour la catégorie cadres moyens, c’est-à-dire ceux qui travaillent dans le secteur privé. Ces précisions révèlent un niveau salarial plus élevé dans le secteur privé, comme le confirment les rapports officiels (Ministère de l’Emploi, de l’Insertion professionnelle et des Jeunes et la Banque mondiale, 2008 ; Organisation internationale du travail, 2015), ce qui permet un accès plus aisé aux pratiques touristiques, d’autant plus que les Tunisiens dans cette catégorie choisissent un hébergement en hôtel (Othmani, 2018 ; Othmani et Benhacine, 2021). Pour les séjours de deux semaines, on remarque l’apparition de la catégorie cadres supérieurs avec un profil comprenant uniquement des couples accompagnés par un ou deux enfants. Pour cette durée, les personnes enquêtées ont déclaré avoir eu recours à au moins deux hébergements, dont le second est majoritairement non marchand (chez des parents ou un membre de la famille). Cela avait déjà été démontré dans des travaux précédents (Othmani et Benhacine, 2021).

Tableau 6 

Les catégories socioprofessionnelles les plus représentées pour les durées d’une semaine et de deux semaines chez les Tunisiens

 

Sexe

1 semaine

2 semaines

 

(%) réponses

25-49 ans

Total

(Tous âges confondus)

Total comprenant les non-réponses pour l’âge

(%) réponses

25-49 ans

Total

(Tous âges confondus)

Total comprenant les non-réponses pour l’âge

Ouvriers

H

57,14

5

7

72,73

9

11

F

14,29

2

18,18

2

Fonctionnai-res

H

55,56

6

9

33,33

2

6

F

22,22

3

33,33

4

Cadres moyens

H

46,15

6

13

50

11

20

F

53,85

7

30

9

Cadres supérieurs

H

83,33

5

6

33,33

3

7

F

16,67

1

33,33

4

Source : Enquêtes des auteurs.

28La durée de trois semaines et plus (tableau 7) apporte de nouveaux éléments concernant le profilage des touristes qui s’inscrivent dans cette tendance. La quasi-égalité des pourcentages de la tranche des 25-49 ans chez les Tunisiens et la diaspora, notamment pour la catégorie des ouvriers, confirme l’homogénéité de la population. Plusieurs hommes enquêtés dans cette catégorie sont célibataires ou ont laissé leur femme et leur(s) enfant(s) en Tunisie (au bled). Donc la durée prolongée du séjour en Tunisie dépasse l’unique motif touristique. Amina (DIA-P2), une touriste franco-tunisienne, nous parle de la durée et des stratégies d’hébergement pendant les vacances en Tunisie :

Généralement, je passe un mois et demi de vacances ici en Tunisie. Là c’est court, juste un mois. La plupart de la période, je la passe avec la famille. C’est vrai qu’on sort en couple mais bon, moi ma maison n’est pas encore prête, donc je suis chez ma belle-mère. Quand je vais à Djerba, je suis chez mes parents, donc ce n’est pas encore des vraies vacances, on va dire !

Tableau 7 

Les catégories socioprofessionnelles les plus représentées pour la durée de trois semaines et plus chez les Tunisiens et la diaspora

Sexe

TUN

Diaspora

(%) réponses

25-49 ans

Total

(Tous âges confondus)

Total comprenant les non-réponses pour l’âge

(%) réponses

25-49 ans

Total

(Tous âges confondus)

Total comprenant les non-réponses pour l’âge

Ouvriers

H

62,96

22

27

62,50

6

8

F

14,81

5

12,50

2

Fonctionnaires

H

25

7

20

27,27

4

11

F

65

13

63,64

7

Cadres moyens

H

35,29

16

34

28,57

6

14

F

44,12

18

57,14

8

Indépendants (petits entrepreneurs)

H

47,62

12

21

50

4

6

F

23,81

8

16,67

2

Source : Enquêtes des auteurs.

29Il est important que les autorités tunisiennes responsables du développement du secteur touristique comprennent qu’avec le temps, s’appuyer sur l’unique critère des racines serait inefficace pour attirer la diaspora à passer un séjour prolongé au pays. Certes, les parents sont au bled, mais les enfants sont plus attirés par leur pays d’origine : « Je préfère rester plus, mais mon fils a commencé l’école donc je ne peux plus rester longtemps. Il a maintenant six ans donc je ne peux plus ! Je pars toujours deux mois. Pour cette année ça sera un mois et demi. Un séjour de plus en plus réduit ! Jusqu’à ce que je ne puisse plus venir ! » (Adnen, DIA-P4)

30La catégorie des fonctionnaires tunisiens qui choisissent un séjour touristique prolongé comprend les hauts fonctionnaires dans les administrations publiques tunisiennes, contrairement à ceux évoqués au tableau 6. Pour cette durée de séjour, les hauts fonctionnaires tunisiens et ceux appartenant à la diaspora (majoritairement en Europe) affichent une répartition par genre presque identique. Du côté de la diaspora, cette population touristique « aisée » est très mobile. Elle alterne entre plusieurs hébergements marchands et non marchands dans plusieurs villes. C’est le cas de cette mère célibataire franco-algérienne, Amina (DIA-P1) :

Je n’ai jamais mis les pieds en Tunisie auparavant. C’est donc un pays à découvrir. J’ai fait Djerba. J’ai commencé par Djerba et suis montée visiter tout doucement. J’ai été à Douz [rattachée à l’administration du gouvernorat de Kébili dans le Sud tunisien], j’ai fait Matmata [au sud du pays dépendant du gouvernorat de Gabès]. J’ai fait… Et ensuite j’ai fait la frontière algérienne. C’était quoi la ville ? [Elle demande à sa copine tunisienne] Là où il y a les cascades ! [Pas de réponse de la part de sa copine. Elle aussi réside à l’étranger]. J’ai fait le désert. Je suis remontée tout doucement jusqu’à Tunis. Tout ça en dix jours !

  • 4 Entre 2004 et 2007, le nombre de femmes occupant des postes de responsabilité a augmenté de 82,2 %, (...)

31Les conclusions tirées de l’analyse des tableaux 5 et 6 révèlent que l’accès au tourisme pour les femmes tunisiennes appartenant à des catégories socioprofessionnelles élevées est quasiment identique à celui des hommes tunisiens. Cette quasi-égalité est également observée chez la diaspora maghrébine, principalement issue des pays occidentaux. Cependant, pour les catégories socioprofessionnelles modestes, l’écart entre hommes et femmes est plus marqué. Cette disparité est plus évidente dans le cas des séjours touristiques de longue durée, tandis qu’elle est légèrement moins prononcée pour les séjours de moyenne et de courte durée. Ces conclusions s’alignent avec la situation générale des femmes dans la société tunisienne, illustrant ainsi une progression de leur position dans des postes de responsabilité4 (Rhouma et Kchouk, 2019). La prochaine sous-section s’attachera à vérifier ces conclusions chez les femmes algériennes et libyennes.

La tendance des courts séjours touristiques chez les Algériens et les Libyens

32Les touristes algériens ayant choisi une durée de séjour d’une semaine sont constituée majoritairement de la catégorie socioprofessionnelle fonctionnaires (tableau 8). Dans cette catégorie, les personnes âgées de 25 à 49 ans représentent la majorité (69,44 %) par rapport à celles âgées de 50 à 65 ans (22,22 %), ce qui témoigne d’une mobilité accrue et d’un accès développé au tourisme pour cette tranche d’âge active. Même si la question du genre ne devait pas être un critère solide à cause de la difficulté de s’entretenir avec la gente féminine (voir la section « Méthodologie »), 82,61 % de la totalité des touristes qui appartiennent à la catégorie fonctionnaires sont mariés, ce qui laisse penser que même si la majorité des répondants sont des hommes, cela sous-entend qu’ils sont accompagnés par leur femme. Il y a donc une parité des genres lors du séjour touristique. Toutefois, tout au long du travail de terrain (entretiens semi-directifs et enquête quantitative), c’est uniquement dans les rangs des touristes algériens que nous avons trouvé des groupes de touristes hommes ; cela fut le cas d’Adel (DZA-P1), rencontré au mois de mars dans le village touristique de Sidi Bou Saïd ; accompagné par son ami Salah (DZA-P2), il nous a révélé qu’il était en séjour de convalescence à Tunis. De même pour Mohammed Amine (DZA-P3) et Hamza (DZA-P4) : « Cette fois, je suis venu avec un ami. Nous avons choisi la formule all inclusive soft (sans alcool) pour une période de huit jours. » Nous les avons rencontrés dans un hôtel dans la banlieue sud de Tunis au mois d’août. Tarek (DZA-P5) et Wael (DZA-P6) sont deux étudiants algériens rencontrés dans le même hôtel. Lakhder (DZA-P7), Slimane (DZA-P8), Taha-ElBachir (DZA-P9) et Hamza (DZA-P10) sont quant à eux quatre cousins avec qui nous avons échangé sur la plage de Carthage Amilcar dans la banlieue nord de Tunis.

Tableau 8 

La catégorie socioprofessionnelle la plus représentée pour la durée d’une semaine chez les Algériens

Sexe

25-49 ans (%)

50-65 ans (%)

Total

(Tous âges confondus)

Total comprenant les non-réponses pour l’âge

Fonctionnaires

H

73,91

8,70

19

23

F

8,70

0

2

Source : Enquêtes des auteurs.

33La catégorie socioprofessionnelle fonctionnaires (tableau 9) est majoritaire dans les rangs des touristes libyens ayant choisi une durée de séjour d’une semaine. Le profil dominant dans cette catégorie représente les hommes célibataires de la tranche des 25-49 ans. Dans cette catégorie, le nombre d’hommes ayant déclaré être marié s’élève à 34,78 %, ce qui coïncide avec une interprétation faite dans un de nos travaux précédents (Othmani et Benhacine, 2021) en lien avec le tourisme sexuel pratiqué par les touristes libyens en Tunisie, d’autant plus que le nombre de femmes dans la totalité de l’échantillon des touristes libyens ne dépasse pas les 10,13 %.

Tableau 9 

La catégorie socioprofessionnelle la plus représentée pour la durée d’une semaine chez les Libyens

Sexe

25-49 ans (%)

Total

(Tous âges confondus)

Fonctionnaires

H

69,57

23

F

4,35

Source : Enquêtes des auteurs.

34Malgré des motifs variés (tourisme sexuel, médical ou récréatif), l’enquête révèle des similitudes entre les populations touristiques algérienne et libyenne : il s’agit de jeunes, de classe moyenne, confrontés aux difficultés du voyage routier transfrontalier. La majorité provenant des régions limitrophes à la Tunisie (Othmani, 2018), il s’agit d’un tourisme de proximité. Cependant, ces deux marchés de voisinage représentent un potentiel sous-exploité par le secteur tunisien, engendrant un manque à gagner important. Cette forme de mobilité touristique rappelle les mouvements d’exode des populations du nord, du sud et du centre du pays vers la capitale dans les années 1930, notamment pendant les années de sécheresse que la Tunisie a connues entre 1945 et 1948 (Mejri, 2004). Que ce soit une mobilité en quête d’un avenir meilleur pour les nationaux ou d’un tourisme émanant des pays voisins, la Tunisie n’a pas su développer ses régions intérieures, notamment celles frontalières qui disposent en général d’un indice de développement régional inférieur à la moyenne nationale. Cette observation est confirmée par les récentes déclarations du commissaire régional du tourisme de Tabarka (Pro-P4), une région frontalière avec l’Algérie, qui a affirmé que sa région (Jendouba), y compris la ville touristique de Tabarka, reste un lieu de passage et n’arrive toujours pas à retenir les touristes algériens qui traversent les postes frontaliers de la région en direction de Tunis et d’autres stations balnéaires telles Yasmine-Hammamet et El Kantaoui (Sousse). Cette observation est étayée par les témoignages des touristes algériens interrogés. Cette mobilité sera abordée plus en détail dans la section suivante, notamment dans les témoignages du père de famille déjà cité DZA-P11.

Comment un Maghrébin procède-t-il pour choisir un hébergement touristique en Tunisie ?

35Cette partie traitera du procédé utilisé par les Maghrébins pour accéder à un hébergement touristique en Tunisie. La première sous-partie regroupe des raisons partagées par la plupart des touristes enquêtés. La seconde, quant à elle, favorise des raisons spécifiques fortement tributaires des expériences et des pratiques de certains Maghrébins.

Raisons communes

36Confort, prix, accessibilité (dans le sens de facilité d’accès à l’hébergement pendant la période souhaitée) et sécurité sont les quatre critères qui ressortent des entretiens semi-directifs effectués dans une phase antérieure à l’enquête et sur laquelle nous avons basé nos analyses des choix de l’hébergement touristique chez les Maghrébins. Choisir un hébergement marchand ou non marchand est un processus qui repose à 46,98 % (tous les sous-échantillons confondus) sur la recherche du confort, à 17,85 % sur le prix et l’accessibilité, et en dernière position sur la sécurité, à 17,32 %. Ce classement explique pourquoi, contrairement au Maroc (Berriane, 1993), l’hébergement en camping est presque inexistant, à l’exception des formes de camping sauvage apparues sur la plage de La Goulette, en banlieue nord de Tunis (Othmani, 2020a). Ce constat est même ancré dans la politique d’investissement touristique de la Tunisie, puisque la capacité d’hébergement en lits dans les campings ne représente que 0,65 % de la capacité totale sur l’ensemble du territoire contre 89,65 % pour l’hôtellerie classée (calcul personnel effectué à partir des statistiques de l’ONTT de 2016).

Figure 3

Raisons du choix du mode d’hébergement pendant un séjour touristique à Tunis chez les Maghrébins

37La figure 3 synthétise les logiques d’hébergement touristique des différents sous-échantillons maghrébins en Tunisie. Elle croise les statistiques d’accès aux hébergements marchands et non marchands (Othmani et Benhacine, 2021) avec les raisons du choix du mode d’hébergement pour chaque sous-échantillon (voir figure 4), de la raison principale (flèche épaisse) à la moins importante (flèche fine).

38De manière générale, cherchant le confort, les quatre sous-échantillons étudiés expriment ce besoin de deux manières : Tunisiens et diaspora vont être attirés par l’hébergement non marchand et accessoirement par l’offre hôtelière, tandis que Libyens et Algériens vont choisir l’hébergement marchand pour des raisons bien différentes (élément que nous développons par la suite). Cette pratique du premier groupe s’explique par le fait d’être propriétaire d’un logement ou encore par la présence de la famille dans les lieux choisis pour un séjour touristique, à l’exemple de Tunis. À défaut de leur propre logement, les Tunisiens et la diaspora ciblent un hébergement chez la famille. En fait, la diaspora comprend plusieurs cas de figures : des touristes non tunisiens qui accompagnent des amis appartenant à la diaspora tunisienne (comme c’est le cas d’Amina, DIA-P1). Dans ce cas précis, un hébergement chez des amis ou les parents des amis est l’option privilégiée ; des individus célibataires ou mariés dont le compagnon ou la compagne est resté dans le pays de résidence. C’est le cas de Najd (DIA-P5), une franco-tunisienne rencontrée au mois de mars dans le village touristique de Sidi Bou Saïd : « J’habite actuellement à Paris. Je retourne en Tunisie [Tunis] pour rendre visite à ma famille, mon pays et mes amis. Je viens en Tunisie deux fois par an : une fois en hiver et une fois en été […] moi et mes filles. En été, moi, mes filles et mon mari. »

39Dans ce cas, la même option que précédemment se répète ; des individus mariés et qui ne possèdent pas de logement ou qui sont en train de le construire déclarent par exemple : « ma maison n’est pas encore prête donc je suis chez ma belle-mère » (Amina, DIA-P2). Le deuxième groupe comprend les Algériens qui optent pour l’hôtel comme premier choix d’hébergement. Pour reprendre le profil des fonctionnaires ciblés au début, leur choix s’explique conjointement par le prix (48 % de tous ceux qui ont choisi ce paramètre dans la tranche des 25-49 ans) et par l’accessibilité (41,67 %). Le directeur des marchés touristiques arabes et tunisiens au sein de la Direction centrale du marketing de l’ONTT nous a donné son avis sur ce sujet :

Le client algérien est un peu capricieux en ce qui concerne les services. Il ne veut pas trop marcher pour atteindre sa chambre ou attendre beaucoup dans la file d’attente pour manger au restaurant. La nourriture proposée en all-inclusive ne répond pas généralement aux attentes de ce client. C’est pour toutes ces raisons que, je pense, ce client préfère la formule demi-pension dans les hôtels car il vient en famille et choisit de passer un temps à l’extérieur de l’enceinte de l’hôtel. (Riadh DKHIL, Pro-P1)

40Othmani (2021) a démontré et quantifié cette pratique alimentaire partagée entre hôtel et restaurant lors d’un séjour touristique chez les Algériens. Le deuxième groupe concerne les Libyens. Le profil distingué précédemment (fonctionnaire, homme d’âge compris entre 25 et 49 ans) fait apparaître plutôt un intérêt pour la location. Ce choix est justifié à 47,06 % (du total de tous ceux qui appartiennent à la même tranche d’âge) par le confort, à 36,36 % par le prix, et à 35 % par la sécurité. La dernière raison pourrait suggérer que le choix de l’hébergement est influencé par la situation de guerre en Libye (rappelons que l’enquête a eu lieu en 2017). Cependant, pour qui recherche la sécurité, l’hôtel serait un lieu d’hébergement plus approprié qu’une location. En hôtel (en Tunisie et partout dans la région du Maghreb), il est interdit pour un couple non marié d’accéder à une chambre. Les analyses menées précédemment permettent de conclure que le fait de privilégier une location plutôt qu’un hébergement hôtelier lors d’un séjour touristique est principalement motivé par la volonté de pratiquer le tourisme sexuel.

Raisons spécifiques et évolutives

41L’enquête quantitative nous a permis de faire émerger des profils spécifiques à chaque sous-échantillon. Ces profils s’inscrivent dans un temps précis, celui du séjour touristique qui coïncide avec la période d’élaboration de l’enquête. Cependant, les entretiens semi-directifs ont également permis de connaître l’évolution des pratiques d’hébergement de ces touristes au cours du temps. Nous avons rencontré une famille dans un hôtel de la banlieue sud de Tunis. C’était leur deuxième hôtel pendant le même séjour touristique. En réponse à notre question sur la manière dont ils choisissent leur hébergement touristique, un père de famille (Ibrahim, DZA-P11) déclare :

Pour l’hébergement, j’ai fait les deux [location et hôtel], mais la plupart du temps je louais une maison. Nous connaissons des personnes à Sousse [située à 150 km au sud de Tunis]. Donc nous louons leur maison au bord de la plage. C’est vrai que ce choix s’explique par le prix qui est un peu moins cher, mais avec une maison au bord de la plage, c’est mieux, nous ne sommes pas obligés de suivre le rythme de l’hôtel, par exemple dans la formule all-inclusive. Cette fois-ci je suis venu uniquement pour me reposer. D’habitude je viens pour sortir et pour visiter. Donc, dans ce contexte, la location permet beaucoup de sorties. Alors qu’à l’hôtel on reste et on assiste aux différentes animations.

42Cette pratique développée par le père de cette famille est conditionnée par son capital touristique personnel (Othmani, 2020b) qu’il a cumulé lors de ses différents séjours en Tunisie : « Depuis que je suis devenu adulte, je vais toujours à Sousse. Les deux dernières années, c’était dans une maison. La réservation se fait toujours par un réseau de connaissances. Notamment des amis Algériens qui connaissent quelqu’un de là-bas. Ils nous mettent en contact par téléphone et l’affaire est conclue. » (Ibrahim, DZA-P11)

43D’autres touristes viennent pour la première fois à Tunis et préfèrent ne pas s’aventurer dans la région avant d’acquérir un minimum de connaissances sur le pays, ses habitants et leurs spécificités. Ces touristes, aidés par une agence de voyage dans leur pays, choisissent l’hôtel, plus rassurant et plus accessible. C’est le cas d’un autre touriste algérien (Houssem, DZA-P12) accompagné de sa femme. Ils ont aussi indiqué qu’ils avaient choisi d’utiliser les transports en commun afin de faciliter leurs déplacements en ville :

C’est ma première visite en Tunisie […] Je suis venu par avion, comme ça je me fais une idée sur la destination. Si ça me tente, je reviendrai de nouveau, ça c’est sûr […] C’était via une agence de voyages en Algérie […] Nous ne pouvons pas aller à plusieurs endroits, car c’est un peu difficile et peu pratique avec les transports en commun. C’est pourquoi, l’année prochaine, nous comptons revenir en voiture pour avoir la possibilité de visiter plus d’endroits.

44La réservation par le biais d’un réseau de connaissances ou de manière informelle, comme l’a souligné le touriste précédent (Ibrahim, DZA-P11), est une méthode très répandue pour accéder à un hébergement marchand en Tunisie. Bien que l’hébergement touristique marchand représente une part importante des revenus du secteur touristique tunisien, qu’il s’agisse d’hôtels, de locations, d’Airbnb ou d’autres formes alternatives telles que les maisons d’hôtes et les gîtes ruraux, son évolution est entravée par plusieurs limitations. Ces dernières se répercutent sur les statistiques touristiques officielles, notamment en raison du manque de visibilité et de rétrospective causé par la publication tardive des données, ce qui rend difficile la prise de décisions en temps réel. De plus, l’agrégation des données à un niveau macro (pays, région) masque les variations locales et sectorielles (Berriane, 2020), et il existe éventuellement des risques d’interprétation dus à des erreurs de collecte, des omissions ou des distorsions. En outre, le manque de détails conduit à une collecte d’informations lacunaires sur les comportements des voyageurs et leurs préférences ou motivations. La section suivante fournira davantage d’éclaircissements sur l’état actuel et les limites de l’évolution de l’offre en hébergement touristique marchand, notamment en ce qui concerne le défi posé par un cybertourisme non développé et un consommateur peu enclin à la pré-réservation.

État des lieux et limites d’évolution de l’offre en hébergement touristique marchand

45Dans les paragraphes qui suivent nous présenterons l’état des lieux du secteur de l’hébergement marchand par l’intermédiaire du spectre des prix et du nombre d’hébergements occupés lors d’un séjour touristique en Tunisie. Cette pluralité d’hébergements temporaires lors du même séjour touristique illustre le concept d’« habiter poly-topique » développé par Mathis Stock (2006). Dans une deuxième étape nous nous pencherons sur les limites en matière de cybertourisme qui freinent le développement de l’offre de l’hébergement marchand en Tunisie. Ces limites en rapport avec la pratique des Tunisiens (peu séduits par la réservation/pré-réservation) et en rapport avec le sous-développement du commerce électronique dans le pays sur lequel est basé le cybertourisme constituent un élément important pour dire que l’offre en hébergement marchand serait en partie invisible, qu’elle soit réglementée ou émane du marché bien invisible (parallèle et clandestin) ! Cette invisibilité affecte directement la précision des statistiques officielles.

Prix et nombre d’hébergements comme éléments de lecture :

46Les tarifs présentés dans les graphiques de la figure 5 reflètent la valeur marchande par nuitée. À la date de l’étude en août 2017, un dinar tunisien (TND) équivalait à 0,35 euro (EUR) et 0,42 dollar américain (USD). Nous avons choisi de proposer quatre fourchettes de prix pour deux raisons : la première concerne la similitude de chacune de ces fourchettes avec la moyenne des prix proposés sur le site Booking.com en 2017 pour les différents classements. Ceux-ci vont du non classé à cinq étoiles ; la deuxième est relative à la valeur du salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) en Tunisie en 2017 et au salaire moyen en Algérie. En 2017, le SMIG en Tunisie pour un régime de travail de 40 heures par semaine s’élevait à environ 305,586 TND (équivalant à 103,73 EUR) selon la Banque centrale tunisienne. Par ailleurs, en 2016, l’Office national algérien des statistiques (ONS) a enregistré un salaire net moyen mensuel de 39 900 dinars algériens (DA) (soit 288,95 EUR). Pour la Libye, les données sont absentes. La catégorie 91 TND et plus couvre des prix atteignant jusqu’à 300 TND la nuitée, comme les questionnaires l’ont révélé. Les fourchettes de prix permettent ainsi de situer l’offre d’hébergement marchand tunisienne par rapport au pouvoir d’achat régional.

Figure 5

Stratégies d’hébergement marchand des Maghrébins par mode, prix et nombre de lieux d’hébergement pendant le même séjour touristique en Tunisie

47La figure 5 fait ressortir que l’hébergement touristique marchand chez les Maghrébins se caractérise par :

  1. Un fort choix des hébergements à plus de 91 TND par 58,02 % des Tunisiens, 64,66 % des Algériens et 70,91 % de la diaspora, contre seulement 32,43 % pour les Libyens.

  2. Dans cette fourchette de prix, 58,14 % des Tunisiens, 61,18 % des Algériens et 61,76 % des Libyens ont eu recours à deux ou trois hébergements, tandis que 81,63 % de la diaspora en a utilisé deux à quatre, confirmant une grande mobilité durant leur séjour. Un TRE résidant au Qatar (Saif, DIA-P3) que nous avons interviewé dans un hôtel en banlieue sud de Tunis confirme cette forte mobilité touristique de la diaspora : « Dans cet hôtel, j’ai réservé pour cinq nuitées. Avant, j’étais à Djerba pour dix nuitées. À Hammamet, c’était pour une semaine. Nous avions l’intention de faire entre 20 et 25 jours en hôtels. Nous avons une voiture et donc ça nous facilite le déplacement. »

48Les stratégies de l’hébergement marchand des Maghrébins en Tunisie révèlent la grande mobilité de ces voyageurs qui privilégient l’hôtel comme premier mode. Cependant, les entretiens menés avec les touristes et les professionnels montrent qu’une grande partie du secteur de l’hébergement touristique reste invisible dans les statistiques officielles. La sous-section ci-dessous, consacrée à l’état des lieux du cybertourisme dans ce secteur, tentera d’expliquer ce manque de précision des données.

Un consommateur peu séduit par la pré-réservation face à un cybertourisme ligoté

49La figure 5 montre aussi la faible sollicitation de plateformes représentant le cybertourisme, Airbnb notamment, pour réserver un hébergement touristique à Tunis. Pourtant l’offre est bien présente sur l’ensemble de la métropole (avec une nette concentration dans la banlieue nord). La figure 6 affiche une vaste offre en hébergement présentant des fourchettes de prix similaires à celles étudiées dans l’enquête. Lors de l’analyse de l’enquête de terrain (en 2018), nous avons consulté au hasard certaines offres sur le site. Parmi les clients, il y avait quelques Libyens, quelques TRE et plusieurs Occidentaux. Le prix à lui seul n’était pas un argument très convaincant et cette hypothèse est donc à écarter pour expliquer le faible recours à la réservation préalable d’un hébergement touristique. Le directeur des marchés maghrébin et tunisien au sein de l’ONTT, Riadh Dkhil (Pro-P1), explique que le fait de ne pas recourir à la réservation préalable d’un hébergement est inscrit dans la mentalité des Tunisiens :

Notre campagne nationale, dit-il, est basée dans son volet marketing sur le développement d’un comportement que devrait avoir le client tunisien face à une réservation préalable d’un séjour touristique. Nous voulons ainsi introduire l’aspect organisationnel dans la mentalité du Tunisien. Ainsi, il pourra faire sa réservation à l’avance pour, en premier lieu, profiter de prix abordables et, en second lieu, éviter le problème d’absence de disponibilités de places libres dans les hôtels pendant les périodes de grande fréquentation.

Figure 6

Offre d’hébergement à Tunis sur le site Internet Airbnb en 2018 (à droite) et en 2020 (à gauche)

50Cette même personne ajoute que le touriste algérien est plus organisé puisqu’il passe par des professionnels du voyage : « Le marché algérien est le plus prometteur dans la région et est de plus en plus structuré et organisé à la manière occidentale par les tour-opérateurs et les agences de voyages. » Plusieurs chauffeurs de taxi transportant des touristes de villes algériennes jusqu’à Tunis affirment cependant le contraire :

En été, ils préfèrent plus louer des maisons. C’est moins cher et plus confortable. Pour trouver leurs locations, chacun a sa méthode : il y a ceux qui ont leurs connaissances, ceux qui demandent notre aide puisque des propriétaires tunisiens nous proposent de relayer leurs offres de location. Certains propriétaires choisissent de démarcher leur(s) clientèle(s) au niveau des sorties d’autoroutes en affichant leurs offres et leurs numéros de téléphones. (Amer Bouzouita, Pro-P2)

Je travaille depuis 20 ans dans ce domaine et donc je connais les détails de ce genre d’affaires. Il y a beaucoup de propriétaires de logements ici à Tunis qui nous proposent de relayer leurs offres d’hébergement aux voyageurs algériens intéressés. Nous faisons ce service sans demander de commission. Nous les aidons même à transporter leurs bagages devant le logement loué. (Anis, Pro-P3)

51Ces témoignages de terrain affaiblissent l’hypothèse supposant que la mentalité tunisienne est responsable du non-recours à la pratique d’une réservation préalable d’un hébergement touristique. Un touriste libyen (Jaoudat Mohamed, LYB-P1) nous a parlé de la manière dont il procède à chaque fois pour réserver son hébergement en Tunisie : « Pour choisir l’hôtel, je me laisse guider par la technologie. De chez moi, je choisis l’hôtel suite aux prix proposés, aux recommandations des personnes qui y sont déjà hébergées (le meilleur, le plus propre, etc…) […] Je vois tout ça sur le site Internet ‘Booking’ qui est la plus célèbre plateforme dans ce domaine. »

52En l’absence de statistiques officielles, ce témoignage alimente l’hypothèse voulant que le cybertourisme en Tunisie n’est pas développé en raison d’une faiblesse, de manière générale, du secteur du e‑commerce. En 2017, les transactions en ligne en Tunisie ont totalisé 166 millions de dinars (équivalant à 56 millions d’euros), d’après les données de la Banque centrale tunisienne (BCT). En comparaison, au Maroc en 2019, un concurrent direct sur le marché touristique, les transactions en ligne ont atteint 4,8 milliards de dirhams (soit 428 millions d’euros), selon le centre monétique interbancaire marocain. Deux raisons semblent bloquer l’évolution du cybertourisme, et par extension l’e‑commerce, en Tunisie :

  1. La politique économique protectionniste excessive du pays. Dans ce sens, la BCT bloque toujours l’implantation de Paypal dans le but de contrôler la sortie de devises.

  2. Selon les propos de Patrice Bergamini, ancien ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie (2016-2020), il existe des groupes familiaux qui ne souhaitent pas voir de jeunes entrepreneurs tunisiens émerger et réussir. C’est pourquoi le secteur financier tunisien fait obstacle à l’implantation de sociétés de technologie financière (Fintech). Cette attitude est motivée par des intérêts qui vont à l’encontre du développement de jeunes entrepreneurs et de l’innovation dans le pays (Bobin, 2019).

53Dans un article analysant le manque de compétitivité du secteur touristique tunisien, paru dans le magazine Business News, Ghazi Boulila (2023), professeur d’économie à l’École supérieure des sciences économiques et commerciales de Tunis, a proposé la mise en place d’un contrat cadre visant à améliorer la situation. La moitié des points proposés sont en lien étroit avec la transformation numérique du secteur touristique, jugée insuffisante. En effet, la littérature scientifique souligne le rôle crucial de le cybertourisme dans l’optimisation de la compétitivité (Safaa et al., 2021) en tant que source de données complémentaire aux statistiques officielles. Cette pratique permet la collecte de données en temps réel provenant des réservations en ligne, des avis de voyageurs et des interactions sur les réseaux sociaux. Elle offre un suivi des préférences individuelles favorisant une personnalisation accrue et une compréhension fine des comportements touristiques. Le cybertourisme fournit également des données géolocalisées précises sur les déplacements des voyageurs. Selon Larbi Safaa, Gwenaëlle Oruezabala et Marc Bidan (2021), le traitement de ces données autorise des analyses prédictives anticipant les tendances et les pics d’affluence, afin d’adapter les offres tout en permettant un ciblage précis des publics spécifiques et l’évaluation de l’efficacité des campagnes promotionnelles.

Conclusion

54Notre recherche a révélé l’importance de dépasser les statistiques officielles tunisiennes centrées sur l’hébergement hôtelier pour saisir les réelles pratiques d’hébergement des touristes maghrébins et tunisiens. En combinant approches qualitative et quantitative, notre étude a généré des données affinées éclairant les comportements des touristes.

55Au-delà du fait d’essayer de quantifier l’hébergement touristique, cet article s’avère une double contribution stimulante. D’un point de vue pratique, il fournit aux autorités tunisiennes des données plus fines, grâce à une approche mixte attentive aux expériences vécues, pour mieux appréhender les pratiques réelles des touristes maghrébins et tunisiens. Ces nouvelles perspectives peuvent les aider à adapter leur stratégie au marché domestique, souvent négligé. D’un point de vue théorique, l’application du concept d’intersectionnalité ouvre la voie à une analyse enrichie des pratiques touristiques dans leur diversité. La mise en lumière des blocages structurels au cybertourisme révèle également toute la complexité de ces pratiques. En promouvant de nouveaux indicateurs complémentaires comme la durée d’hébergement profilée, cette recherche fait progresser les réflexions en tourisme pour saisir, au-delà des statistiques standards, la richesse de l’expérience touristique vécue.

56Nos résultats soulèvent de nouvelles pistes de recherche à explorer concernant l’amélioration des statistiques nationales relatives à l’hébergement touristique en Tunisie. Une première piste concerne le lien potentiel entre le sous-développement du cybertourisme dans le pays et un retard plus général du secteur du e‑commerce. Nos conclusions remettent en effet en question l’hypothèse selon laquelle le prix serait le facteur prédominant expliquant la faible propension à réserver un hébergement touristique en ligne, et donc le manque d’essor du cybertourisme. Par ailleurs, il conviendrait d’approfondir l’étude de l’influence présumée de considérations culturelles tunisiennes sur les réticences à la réservation en ligne, et leur corrélation possible avec le sous-développement du cybertourisme dans le pays. L’approfondissement de ces différentes pistes permettrait une meilleure compréhension des freins spécifiques qui restreignent l’essor du cybertourisme dans le contexte tunisien, et ainsi d’orienter les efforts visant à développer ce secteur qui peut contribuer à l’amélioration des statistiques touristiques nationales.

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Annex

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Notes

1 La codification des personnes interviewées est expliquée au tableau 1.

2 Selon les informations recueillies à la suite d’un échange informel avec une responsable du Département statistique du ministère du Tourisme tunisien, le ministère retarderait désormais la publication des statistiques touristiques, autrefois librement accessibles sur le site de l’Institut national de la statistique (INS), par crainte de la concurrence. D’ailleurs, pour l’instant, seules les données de 2022 sont en ligne. Ces statistiques font donc l’objet d’une publication restreinte et contrôlée pour le périodique mentionné précédemment.

3 <https://voyageforum.com/discussion/tunisie-hotel-tunis-qui-ne-demande-pas-contrat-mariage-d3085602/>, consulté le 24 mars 2024.

4 Entre 2004 et 2007, le nombre de femmes occupant des postes de responsabilité a augmenté de 82,2 %, contre une augmentation de 37,6 % pour les hommes. Ainsi, le pourcentage de femmes occupant des postes de responsabilité est passé de 15,3 % à 19,3 % au cours de cette période (Statistiques Tunisie, 2016). En 2016, le pourcentage de femmes dans la catégorie A de la fonction publique (cadres supérieurs) a atteint 47 % (Source : Présidence du gouvernement tunisien et ONU Femmes, 2017).

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References

Electronic reference

Wadie OTHMANI and Djamal BENHACINE, Vers des statistiques touristiques affinéesTéoros [Online], 44-1 | 2025, Online since 13 October 2025, connection on 18 August 2026. URL: http://journals.openedition.org/teoros/13284

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Wadie OTHMANI

Attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER), Département aménagement et environnementÉcole polytechnique de l’Université de Tours (EPU)wadiia078@hotmail.fr

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Djamal BENHACINE

Professeur émérite, Université des sciences appliquées de Munich djamal.benhacine@hm.edu

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