1Qu’ont de similaire une chambre d’hôte, une chambre d’hôtel et une cabine de croisière ? En quoi se distinguent-t-elles d’une chambre d’ami et d’une chambre d’étudiant ? Comment une offre d’hébergement est-elle qualifiée de touristique ? Et quelles sont aujourd’hui les conséquences écologiques et sociales de ce mode de classement touristique ?
2En 2020, une exposition sur l’histoire du parc hôtelier de la métropole parisienne faisait le constat que la chambre d’hôtel paraissait stable : elle semblait « avoir peu évolué, restant le temple d’un décor mis en scène autour d’un lit immuable » (Sabbah et Namias, 2019). Que ce soit sur les sites des offices du tourisme, les comparateurs en ligne ou les plateformes Internet de réservation, les chambres proposées sont facilement identifiables comme touristiques. Elles semblent avoir peu évolué depuis la première exposition d’un modèle de chambre touristique par le Touring-club de France (TCF) à l’exposition universelle de Paris en 1900 : la chambre blanche.
3L’article porte sur l’analyse de la qualification d’un hébergement comme touristique. Il propose le concept de chambre blanche en référence à celle exposée en 1900 par le TCF à l’Exposition universelle. La chambre blanche symbolise à la fois un standard touristique devenu la norme, et son origine bourgeoise et occidentale. L’article analyse comment elle a été conçue, diffusée, normalisée puis généralisée à l’ensemble du dispositif touristique et comment elle est aujourd’hui une source de préoccupations sociales et écologiques.
4Le dispositif touristique, au sens de Michel Foucault, est ce qui permet l’exercice de l’activité touristique, c’est-à-dire ses algorithmes, sa fiscalité, ses logiques tarifaires, ses politiques publiques, sa législation, ses catégories, ses discours et l’ensemble de ses techniques d’intermédiation (Foucault, 1975 ; Wanner, 2022).
5La chambre symbolise le lieu de l’hébergement tout comme le lieu du pouvoir, là où s’instituent les règles qui régissent la société comme dans les chambres parlementaires. Et la couleur blanche symbolise l’origine occidentale de la chambre blanche comme processus de domestication de l’hospitalité. Cette chambre n’allait pas de soi pour les personnes de passage comme pour celles qui les accueillaient : « L’évolution de l’hôtellerie contemporaine symbolise, à un double titre, celle de la société et de la civilisation matérielle. Aux observateurs du changement des mentalités, elle offre un point de vue privilégié sur le triomphe de la société bourgeoise. » (Lesur, 2005 : 225)
6Si la chambre est blanche, conceptuellement elle pourrait être qualifiée de boîte noire du dispositif touristique. Bruno Latour (1987) utilise le concept de boîte noire pour distinguer la « science en train de se faire » de la « science faite » où il n’est plus possible de saisir le processus d’élaboration une fois la boîte noire fermée. La chambre blanche peut être appréhendée comme une norme indiscutée et indiscutable. Pour reprendre les mots de la sociologue et historienne du tourisme Catherine Bertho-Lavenir (1999 : 13), « Tout cela s’est incorporé si profondément à notre vie quotidienne que nous en avons oublié l’origine. »
7L’article commence par présenter les modalités d’enquête sur la chambre blanche à partir des publications touristiques, des travaux d’historiens et de l’analyse du dispositif touristique. Il se penche ensuite sur l’histoire de son émergence à partir de la chambre individuelle puis de la chambre « pour touriste élégants » sous l’impulsion du TCF jusqu’à sa normalisation avec la chambre classée (Auscher, 1928). La section suivante analyse la montée en gamme qu’elle induit et sa généralisation à l’ensemble du dispositif touristique. Les préoccupations écologiques et sociales qu’elle soulève ainsi que ce qu’elle amène à ignorer sont finalement abordés avant de conclure.
8L’hébergement touristique, en particulier l’hôtellerie, est selon le TCF « la base même » de l’industrie touristique (Auscher, 1928). Au niveau statistique, c’est la nuit sur place qui fait du voyageur un touriste. L’hébergement touristique représente le second poste de dépense d’un séjour touristique, après le transport (INSEE, 2018). Il est aussi le second poste de contribution au dérèglement climatique du tourisme toujours après le transport (ADEME, 2020).
9La présence d’un hébergement touristique serait même le moteur du dispositif touristique. Léon Auscher, président du TCF, écrivait déjà en 1928 :
Nous dirons que la prospérité de nos industries d’art, de nos industries de mode, de nos industries de transport comme de notre agriculture, l’assise de nos bijoutiers et orfèvres, de nos couturiers, de nos théâtres ainsi que la prospérité de toutes nos villes d’eau, de nos villes anciennes, de nos plages, de nos stations d’altitude ou d’hiver, etc., dépendent et dépendront de plus en plus de la prospérité de l’industrie hôtelière. (p. 16)
10Et c’est ce que confirme l’historien du tourisme Marc Boyer (1999), pour qui la fréquentation touristique des pyramides d’Égypte nécessite l’existence sur place de pyramides mais aussi de guides, d’hôtels et de restaurants.
11L’hébergement touristique est aussi parfois le lieu des autres activités touristiques, notamment pour les hôtels-restaurants, les villages vacances et les croisières.
12Sur quoi se basent les guides touristiques, les classements hôteliers, les offices du tourisme et plus récemment les sites de réservation en ligne pour qualifier et classer des hébergements comme touristiques ? Ce passage des mots aux nombres – quantifier – a nécessité la construction, cognitive et politique, d’un espace conventionnel d’équivalence (Desrosières et Kott, 2005).
13Afin d’étudier ce processus de construction des conventions de calcul, j’ai privilégié une approche phénoménologique du tourisme (Latour, 2007). J’ai eu recours à des archives, divers documents et ouvrages afin de comprendre dans quel contexte a eu lieu ce passage des discours aux modes de classement. Cette approche s’est avérée particulièrement aisée grâce aux archives des revues du TCF, qui a joué à travers ses actions et son lobbying un rôle majeur dans l’élaboration du dispositif touristique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (Cousin et Réau, 2009). Au début du XXe siècle, le TCF comptait jusqu’à 700 000 membres. Ses revues de 1891 à 1958 ont été numérisées, soit 520 numéros accessibles en ligne par le biais de la Bibliothèque nationale de France Gallica. Dans cette revue mensuelle sont publiés des éditoriaux, des points de vue de personnalités, des textes de conférences, des courriers des lecteurs, des comptes rendus des débats des assemblées générales, des fiches techniques et des récits de voyage. À ces archives s’ajoutent les ouvrages publiés par les membres du TCF. J’ai pu réaliser leur analyse notamment grâce aux travaux d’historiens et de sociologues du tourisme (Siegfried, 1955 ; Dibie, 1987 ; Goubert et Barraqué, 1988 ; Bertho-Lavenir, 1999 ; Boyer, 1999 ; Staszak, 2001 ; Reynaud, 2002 ; Lanfant, 2004 ; Tissot, 2004 ; Knafou, 2005 ; Lesur, 2005 ; Larique, 2006 ; Berneron-Couvenhes, 2007 ; Levantis, 2007 ; Cousin et Réau, 2009).
14Ces travaux d’analyses sociologiques et historiques ont porté sur le processus de normalisation des intentions du TCF disparu en 1983. Leur normalisation a demandé de « faire du nombre », c’est-à-dire d’exprimer et de faire exister sous une forme numérique « ce qui, auparavant, était exprimé seulement par des mots et non par des nombres » (Desrosières et Kott, 2005). J’ai analysé ce passage de l’échelle nominale du discours qui nomme les choses à celle ordinale qui les hiérarchise, puis celle numérique qui les mesure : « l’échelle numérique des montants, l’échelle ordinale de la qualité, l’échelle nominale de la classification » (Guyer, 2004 : 52). J’ai analysé ce qui a été retenu comme ce qui a été écarté ou ignoré pour aboutir au calcul du classement touristique. L’analyse a porté sur les modes de calcul des sites de réservation en ligne et des grilles de classement touristique. L’analyse a été croisée avec des études sur les impacts écologique et économique des hébergements touristiques, en particulier celles de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), afin de prendre la mesure de ce qui a été écarté ou ignoré dans les choix de calcul.
15L’analyse des archives, données et publications a été complétée par celle de deux terrains que je documente dans une logique de recherche participative depuis 2008 : Venise et Marseille.
16Depuis 2008, j’accompagne en qualité de gérant une coopérative d’habitants dans les quartiers nord de Marseille qui proposent l’hospitalité et la découverte de leur quartier : la coopérative d’habitants Hôtel du Nord1. Elle regroupe en 2021 un total de 82 sociétaires qui proposent de « découvrir Marseille par son Nord ». Elle réunit une trentaine d’hébergeurs touristiques qui proposent l’hospitalité chez l’habitant dans des chambres d’hôtes, des gîtes urbains, des bateaux, une auberge de jeunesse, des haltes pèlerines et des résidences d’artiste. Ma double position de gérant et de développeur de la coopérative me procure une place privilégiée pour observer les conditions d’exercice de l’activité d’hébergeur touristique. De manière plus générale, je documente l’évolution de l’offre d’hébergements touristiques à Marseille depuis que la ville a été désignée « Capitale européenne de la culture » en 2013.
17De 2007 à 2020, j’ai été résident de la ville de Venise. J’ai collaboré avec la Ville et avec des initiatives associatives sur les options alternatives au tout-tourisme. J’ai pu observer le phénomène touristique dans cette ville comme résident, militant associatif, expert du Conseil de l’Europe et chargé de mission. Je documente plus particulièrement l’histoire du tourisme dans cette ville, les différentes stratégies mises en place pour gérer le tourisme et leurs répercussions écologiques et sociales. L’observation du tourisme à Venise offre un angle d’analyse privilégié sur une ville qui a été largement transformée par le tourisme, notamment en termes d’offre d’hébergement aux personnes de passage, touristes compris.
18D’où vient la chambre blanche ? En histoire et en géographie, l’apparition de la chambre individuelle est relativement récente. Dans son Ethnologie de la chambre à coucher, publiée en 1987, l’ethnologue Pascal Dibie raconte l’histoire d’une hospitalité soumise aux désirs des puissants et celle de la lente émergence de la « chambre à coucher bourgeoise ». La chambre était en France un « confort réservé aux rois et aux grands » (p. 63). Jusqu’à récemment, les habitudes de coucher étaient diverses selon les lieux et les époques (Staszak, 2001).
19Au XIXe siècle, les voyageurs partageaient leur chambre, comme le raconte Jean-Marc Lesur (2005 : 80) dans sa thèse sur l’histoire de l’hôtellerie parisienne : « Habitude française, contre laquelle les guides anglais mettent en garde, encore en 1816, que celle de dormir à plusieurs dans la même chambre, sans qu’il y ait de connaissance préalable entre les locataires. » À la même époque, il fallait aussi partager sa cabine à bord des paquebots avec un autre passager, même en première classe où le luxe était rare et le style plutôt spartiate (Berneron-Couvenhes, 2007). Seuls les palaces, situés dans les stations balnéaires et de montagne, proposaient des chambres privatives réservées aux riches voyageurs (Franklin, 2008).
20Ces modalités d’hébergement des voyageurs vont être remises en cause par la bourgeoisie. Portée alors par des préoccupations hygiénistes et le besoin de distinction sociale, « La bourgeoisie fait sécession […] exaspérée par les riches et honteuse des pauvres [Elle] se ferme sur elle-même. Sa nouvelle intimité implique un besoin de confort, confort qui accentue encore les inégalités et implique qu’à chaque mode de vie correspond un espace réservé qui lui est propre » (Dibie, 1987 : 83). Elle va faire du confort moderne un élément de distinction sociale. Cette passion du bien-être matériel « est essentiellement une passion de classe moyenne qui grandit et s’étend avec cette classe » (Tocqueville, 1840).
21Cela devient un enjeu industriel dans la première moitié du XXe siècle. Pour accompagner le développement du commerce et de l’industrie, il faut persuader de remplacer ce qui a fait ses preuves et fonctionne toujours par autre chose dit « de moderne ». La modernité, pour s’imposer, doit convaincre et montrer qu’elle n’est pas simplement une nouveauté.
22Comme la modernité n’a rien d’une évidence et qu’elle se confronte aux traditions et habitudes, le confort moderne va être défini alors comme un « bien-être matériel » qui repose sur un « toujours plus industriel » (Le Goff, 1994). Il devient un des symboles qui légitime la modernité : « Lié à la fois au progrès – dont il est une ‘conséquence naturelle’ – et au bonheur – dont il est une cause possible – il participe ainsi activement à ce qui constitue les deux mythes fondateurs des sociétés modernes et légitime par là même l’ordre économique établi. » (ibid. : 36). Il devient un signe de distinction sociale entre les générations, entre le monde rural et le monde urbain, entre les pays dits civilisés et ceux dits sous-développés (ibid.).
23Le monde du tourisme est moteur dans cette marche pour le progrès. Au début du XXe siècle, les palaces et les grands hôtels deviennent le « banc d’essai de la modernité par la mise à l’essai des innovations scientifiques et techniques, comme l’ascenseur, le chauffage central au gaz ou électrique, le téléphone, l’éclairage au gaz ou électrique » (Lesur, 2005 : 9). Le Guide Michelin considère l’hôtellerie comme un prolongement et un facteur de promotion de l’environnement technique de l’automobile (Bertho-Lavenir, 1999). Les navires améliorent leur confort grâce aux progrès techniques qui rendent possible à la fin du XIXe siècle l’émergence du tourisme de croisière (Berneron-Couvenhes, 2007). Le touriste transporte avec lui cette exigence de confort moderne « aussi discrètement qu’un Peau-Rouge porte sa toison de plumes » (Goubert, 1988 : 15).
24À Venise, à partir du XIXe siècle, les riches voyageurs ne s’intègrent plus à la vie quotidienne et forment avec la bourgeoisie locale, dans des lieux confortables et exclusifs, une seule et même communauté : « Les pensions et auberges populaires du siècle des Lumières cédèrent bientôt la place à de luxueux hôtels où tout fut mis en œuvre pour satisfaire les moindres désirs de la bourgeoisie. » (Levantis, 2007 : 303) La pension devient albergo puis hôtel. C’est ainsi l’histoire du Danieli, une pension vénitienne devenue le plus célèbre « refuge des richissimes voyageurs » (ibid. : 312). Avec l’arrivée à Venise du chemin de fer en 1850, de nouveaux complexes hôteliers sont créés. Les logements sont individualisés, l’usage de l’eau et du chauffage se généralise et les chambres sont dotées d’une literie et d’un mobilier modernes (ibid.).
25C’est dans ce contexte que la chambre blanche est exposée pour la première fois en 1900 à l’Exposition universelle à Paris par les membres du TCF qui représentent les « nouvelles élites urbaines », ingénieurs, avocats et directeurs d’usine qui souhaitent voyager dans le confort (Cousin et Réau, 2009 : 30). Le TCF a été fondé en 1890 par des notables parisiens dans un souci de distinction vis-à-vis du peuple et des élites traditionnelles peu enclines aux loisirs nouveaux : « le TCF a pour vocation d’aménager l’espace national comme un espace de loisir dont ses membres sont les premiers usagers » (ibid. : 31).
26Léon-Petit annonçait à l’occasion de l’assemblée générale du TCF de 1899 l’exposition à venir de la chambre blanche, « le vrai luxe » sur lequel devraient s’entendre les touristes et les hôteliers : « Ils ont besoin de nous, nous avons besoin d’eux ». Une fois présentée à l’Exposition universelle de Paris en 1900, le TCF va faire une « propagande effrénée » de sa chambre blanche au niveau national (Bertho-Lavenir, 1999 : 223). Elle est présentée à d’autres expositions comme celle consacrée à l’automobile et aux cycles au Grand Palais en 1905.
27Les guides Michelin vont mettre en avant les établissements « possédant une ou plusieurs chambres hygiénistes genre Touring-Club » (ibid.). Sous leur pression, « le confort devient un souci majeur des hôteliers » (Lesur, 2005 : 113). Les hôtels se modernisent : « les innovations techniques du dernier quart du XIXe siècle, tout d’abord apanage exclusif des très grands hôtels de luxe de la capitale, se répandent progressivement » (ibid.).
28Cette chambre blanche du TCF a selon son président d’alors « montré ce que le touriste pouvait être actuellement en droit d’attendre de la part des propriétaires d’hôtels ayant conscience des nécessités nouvelles et désireux de s’attacher une clientèle qui ne pourra que s’accroître avec le développement incessant que prennent tous les genres de tourisme » (Ballif, 1901). Les bons hôtels sont listés dans son annuaire et bénéficient d’un panneau officiel. Ceux qui ne jouent pas le jeu sont exclus de ses guides.
29La conception de la chambre blanche est confiée à Gustave Rives, architecte en chef des bâtiments civils de la Ville de Paris. L’exposition de la chambre blanche s’accompagne de l’édition d’une notice « Type de chambre d’hôtel hygiénique ». Cette notice est écrite pour les hôteliers désireux de donner satisfaction à la nouvelle clientèle que représentent les membres du TCF et qui manquent parfois d’indications, de renseignements.
30La notice compte 36 pages, 18 illustrations techniques et est subdivisée en quatre parties et 16 chapitres, commençant par « l’orientation » de la chambre pour finir par le « réveilleur automatique ». La première partie porte sur la chambre et le cabinet de toilette, la seconde sur les water-closets, la suivante sur les annexes techniques et en dernière partie une liste d’adresses de fournisseurs reconnus qui proposent des tarifs réduits.
31L’espace de la chambre doit être privatif et vaste : « Pour être saine, elle doit être vaste ». La chambre doit avoir un minimum de 16 équipements. L’eau doit être abondante et « avoir un débit rapide ». La chambre blanche est aussi appelée chambre Touring-Club ou chambre hygiénique.
Illustration 1
Extrait de la notice « Type de chambre d’hôtel hygiénique »
Source : Touring-Club, Exposition universelle, juillet 1900.
32Dans sa communication au Congrès d’hygiène et de démographie, l’architecte Gustave Rives décrit en détail sa chambre blanche. Elle garantit une surface minimale : « La chambre doit avoir au minimum 3 m sur 5 et 3 m de hauteur, ce qui donne une capacité de 45 mètres cubes. » Elle est propre et facile à nettoyer : « Pas de corniches, pas de rosaces au plafond, pas de suspension – les angles des murs pourront être arrondis comme on le fait dans les hôpitaux. » Elle a un équipement moderne : « Le lit doit être en fer ou en cuivre avec sommier métallique. » Elle est lumineuse et blanche : « Naturellement la fenêtre montera aussi haut que possible pour donner le maximum de lumière et pour faciliter la ventilation […] Les peintures, l’ameublement, le marbre de la cheminée devront être en teintes claires : c’est plus gai d’abord. » (Rives, 1900)
33Le TCF ne va pas se limiter à sélectionner les hôtels, il va s’activer à les moderniser selon les normes sanitaires de la bourgeoisie urbaine (Larique, 2006). Il s’associe avec des industriels et propose aux hôteliers les conseils de son comité technique et la vente de mobilier à prix modique : « En ce domaine l’innovation est imposée par le client, par le biais d’association avec l’appui d’industriels. » (Bertho-Lavenir, 1999 : 218)
34Les exigences de chambre blanche du TCF ont été peu à peu normalisées dans le dispositif touristique à travers notamment les systèmes de classement des hébergements touristiques et les critères de recherche des plateformes de réservation en ligne.
- 2 Portail de la Direction générale des Entreprises, page portant sur les « Principes communs au class (...)
35Le Code du tourisme définit aujourd’hui les conditions de classement des accueils touristiques depuis les hôtels de tourisme jusqu’aux offices du tourisme. Pour la sous-direction au Tourisme, ce référentiel de classement permet de consolider la qualité de l’offre hôtelière française en l’adaptant aux exigences des clientèles touristiques, et vise une montée en gamme de l’offre nationale pour être en harmonie avec les standards de qualité internationaux et rendre la Destination France plus compétitive et attractive2
36Le classement des hôtels va de 1 à 5 étoiles en fonction de leur niveau de confort moderne. Seuls les hôtels classés peuvent prétendre à l’appellation « hôtel de tourisme ». Le classement des hébergements est facultatif et se fait à la demande de l’exploitant. En France, 80 % des hôtels sont classés (ADEME, 2020). Si le confort n’est pas indiqué, l’analyse des modes de classements hôteliers adoptés en 1986, 2009, 2015 et 2022 montre que ses déclinaisons convergent avec celles du TCF : le calcul des points porte sur les niveaux d’équipements technologiques, d’hygiène, de services et d’espaces privatifs.
37La grille applicable aux hôtels a été actualisée en avril 2022 pour prendre davantage en compte les équipements numériques et durables. Elle est composée de 242 critères comptant 734 points : 155 critères portent sur les équipements, 55 sur le service au client et 32 sur l’accessibilité et le développement durable (Atout France, 2021). Parmi les termes les plus cités dans cette grille de classement se trouvent le terme équipement cité 178 fois, le terme eau 50 fois, et Internet 59 fois.
Illustration 2
Présentation de la répartition des points du classement hôtelier d’Atout France
Source : Prosper Wanner, SCIC Les oiseaux de passage7, avril 2023.
38Le renforcement des critères d’accessibilité et de durabilité ne remet pas en cause la centralité du confort moderne, bien au contraire. Avec cette nouvelle grille, les critères de durabilité et d’accessibilité passent de 51 à 64 points et représentent 7 % du total des points. La durabilité est appréhendée essentiellement en termes de nouveaux équipements et services : écogestes, écoproduits, tri des déchets et réduction de la consommation d’eau, de déchets et d’énergie. L’équipement télévisuel et numérique compte autant que l’ensemble des critères « accessibilité et développement durable » avec 65 points. Plus globalement, comme dans l’hôtellerie de luxe, « l’introduction du développement durable ne doit pas altérer la qualité intrinsèque du produit » (Clos, 2020).
39Si les principales plateformes de réservation en ligne d’hébergements touristiques ont leur propre logique de tri et de classement des offres d’hébergement, elles reprennent la même grille que celle du classement hôtelier à laquelle elles ajoutent la proximité des spots touristiques et des points d’accès. L’analyse des algorithmes des comparateurs et des sites de réservation touristique, de leurs standards et systèmes de notation, de tri, de pondération et de sélection permet de constater qu’ils reposent sur la promesse d’une chambre blanche (Wanner, 2022).
40Les classements des autres hébergements touristiques sont similaires : campings, chambres d’hôte, locations courte durée, résidences touristiques. Dans l’hôtellerie de plein air, « même chez de nombreux clients ‘sensibilisés’, le développement durable est ‘un plus’ qui ne doit pas exiger un sacrifice en termes de prix, de confort ou de destination » (Michun, 2016 : 22). Dans les paquebots, le confort moderne remplace le luxe (Berneron-Couvenhes, 2007). Les croisières sont devenues les « symboles du perfectionnement de l’ingénierie et du besoin humain de conquête au-delà des continents, ils [les navires de croisière] marient aujourd’hui plus que jamais la suprématie technologique et le goût des loisirs et du luxe » (Grenier, 2008).
41Le standard de la chambre blanche, construit à partir des exigences de la bourgeoisie, est aujourd’hui pleinement normalisé au sein du dispositif touristique.
- 3 Suite du texte : « Voyez-vous, par exemple, que, sous prétexte d’assainir complètement les auberges (...)
42L’usage du qualificatif hygiénique peut laisser penser que l’intention des membres du TCF était essentiellement portée par le souci d’hygiène propre à cette époque. Les propos du docteur Léon-Petit (1899) amènent à relativiser cet engagement. Il met en garde dès 1899 contre les « illuminés de l’hygiène physique et morale » qui s’en prennent aux cigares, à la viande, à l’alcool et qui recommandent la modération. La promotion de la chambre blanche ne relève donc pas d’une préoccupation purement hygiéniste. Le docteur précise bien qu’il ne s’agît par de « traiter la question sanitaire des hôtels avec la même rigueur que s’il s’agissait de l’antisepsie d’une salle d’opération dans un hôpital modèle3 ».
43Pour Léon Auscher du Touring-Club de France l’intérêt est économique : « L’hôtellerie aujourd’hui, on le voit, n’est plus seulement l’art éminemment français de recevoir avec amabilité et talent le voyageur qui frappe à votre porte pour avoir repas et coucher […] Partout où il existera, l’hôtel jouera le rôle bienfaisant d’une machine à aspirer l’or étranger et à le refouler sur notre territoire. » (1928 : 16)
- 4 Extrait du premier numéro de la revue Tourisme Moderne en 1920.
44Avant d’être une chambre hygiénique, la chambre blanche est celle destinée fondamentalement aux touristes, dont les membres du TCF. Dans les articles de la revue du TCF et les comptes rendus de leurs assemblées générales, cette promotion d’une chambre blanche se double d’un mépris récurrent pour les autres personnes de passage. Ils cherchent à s’en distinguer constamment. Georges Lafond, membre du TCF, différencie dans une tribune les « voyageurs, fonctionnaires célibataires, officiers de la garnison, voyageurs de commerce » du touriste par le fait que ces derniers disposent « d’un budget annuel fixe, souvent très limité, qu’ils peuvent rarement dépasser et que du fait même de leur accoutumance, ils ne sauraient se montrer trop exigeants. On comprend que les installations rudimentaires dont se contentent ces catégories de clients ne peuvent suffire aux touristes élégants4. »
45La chambre blanche s’inscrit dans un rapport de domination : « On peut cependant considérer que ce projet politiquement correct cache au fond une violence : celle faite aux espaces et aux gens par une bourgeoisie qui entreprend de conformer à ses propres habitudes et ses propres désirs les espaces publics et privés » (Bertho-Lavenir, 1999 : 219). À cette époque, le touriste n’a pas la réputation d’être « l’idiot du voyage » duquel les touristes et autres voyageurs essayent de se distinguer (Urbain, 1993). Le mépris est au contraire tourné vers les autres personnes de passage dont ils essayent de se distinguer.
- 5 « [M]ore by what it is not than by what it is – it’s not home and it’s not work. » Les citations so (...)
46Plus le degré de confort est élevé, plus la distanciation avec les autres voyageurs est grande. Le TCF va participer activement à la définition de la catégorie « touriste » communément utilisée à des fins statistiques, fiscales, marketing et légales. Cette catégorie s’est construite en opposition à celle des « autres voyageurs » (Rabbiosi et Wanner, 2020). Le touriste est défini par le dispositif touristique « davantage par ce qu’il n’est pas que par ce qu’il est – ce n’est pas la maison et ce n’est pas le travail5 » (O’Reilly, 2000 : 43).
47Le désir de chambre blanche n’est pas, ou plus, seulement l’obsession d’une classe bourgeoise de touristes. Aujourd’hui, le bateau de croisière tout comme le village vacances proposent une offre touristique à une clientèle qui n’est pas forcément bourgeoise mais qui est prête à payer pour avoir accès le temps des vacances à une chambre blanche.
48La chambre blanche est aussi un point de repère qui ne semble jamais atteint, avec des exigences en matière de confort sans cesse stimulées. Ce souci de toujours plus de confort moderne est une constante du dispositif touristique. En 1901, Abel Ballif, alors président du TCF, dans son rapport annuel d’assemblée générale comparait l’excellence de la formation en Suisse avec celle de la France où « l’industrie hôtelière en est encore aux vieux errements, au vieil outillage, aux vieux fourneaux, aux vieilles casseroles ». Cette modernisation des hôtels sous l’impulsion du TCF représente un coût financier qui ne cesse d’augmenter en termes d’investissement et de frais généraux (Lesur, 2005).
49Les systèmes de classement des hébergements touristiques stimulent leur montée en gamme. Si le nombre total de critères pour les hôtels en 2021 (243) est du même ordre que celui de 2015 (241) ou de 2009 (246), le nombre de critères obligatoires s’accroît. Il a augmenté de plus d’un tiers lors du passage de la grille de 2009 à celle de 2015. L’accès à des aides à l’investissement est souvent conditionné par une évolution du classement de l’hébergement. La Loi de développement et de modernisation des services touristiques du 22 juillet 2009 a été accompagnée par la création d’un prêt hôtellerie distribué par la Banque des territoires et la Banque publique d’investissement afin de moderniser le parc hôtelier et de rehausser le niveau des prestations6.
Illustration 3
Présentation de l’évolution du nombre de critères obligatoires du classement hôtelier d’Atout France
Source : Prosper Wanner, SCIC Les oiseaux de passage7, avril 2023.
- 8 Interview dans Le Nouvel esprit public, février 2020.
50Dans les campagnes, les propriétaires ruraux sont poussés à standardiser leurs offres d’hébergement qui sont désormais devenues un produit touristique (Bertho-Lavenir, 1999). Le tourisme social n’est pas épargné par cette montée en gamme. En 1973, les sites de vacances en tourisme social n’étaient pas selon les administrateurs de Tourisme et travail au niveau des exigences contemporaines de qualité et de confort (Furlough, 2005). Les critères de l’interface AirBnb, ses offres d’accompagnement et les conseils d’AirBnb convergent vers une mise en conformité avec la chambre blanche du dispositif touristique (Wanner, 2022). En février 2020, Jean-François Rial, président-directeur général du groupe Voyageurs du Monde déclarait : « Nous avons un très gros problème de qualité et de quantité d’hébergements dans la ‘France touristique alternative’8. » Les hébergeurs touristiques, qu’ils soient en hôtellerie, chez l’habitant, alternatifs ou du tourisme social, sont toujours incités à monter en gamme depuis 120 ans.
51Entre 2014 et 2024, la part des chambres d’hôtels bas de gamme (1 et 2 étoiles) est passée de 44 % à 33 % alors que celle des chambres d’hôtels classés haut de gamme (4 et 5 étoiles) est passée de 20 % à 28 %. Cette montée s’explique pour partie par la simplification du système de classement hôtelier en 2016. Concernant les gîtes ruraux, dans son étude de 2014, le réseau national Gîtes de France, fait le constat d’une montée en gamme de son parc d’hébergements sur les dix dernières années. Le secteur du camping, première forme d’hébergement touristique marchand, n’échappe pas à cette logique de montée en gamme (DGE, 2018). Le constat est le même concernant le tourisme social (Caire et Wanner, 2020).
Illustration 4
Présentation de l’évolution du nombre d’hôtels classés
Source : INSEE Tourisme en 20159 et Tourisme en 202410, Prosper Wanner, SCIC Les oiseaux de passage7, mai 2024
52Comme j’ai pu l’observer à Marseille en suivant depuis 2010 la création d’une cinquantaine d’accueils chez l’habitant en chambres d’hôte et gîtes urbains, les personnes qui accueillent transforment leur chambre d’ami en chambre blanche sans que cela ne leur soit forcément demandé (Wanner, 2022). Et les hôtes de cette coopérative sont attentifs à bien prévenir leurs visiteurs lorsqu’ils s’écartent de la chambre blanche, par exemple avec une salle de bain partagée, la présence d’animaux ou la contribution à la vie du lieu. Les touristes s’attendent a minima à un accueil de type chambre blanche, c’est-à-dire privatif, équipé, hygiénique et serviable.
53L’anthropologue Didier Urbain a analysé 500 lettres de réclamations reçues à l’Observatoire national du tourisme, et la principale critique est l’écart entre ce qui a été promis et la réalité. Cet écart relève d’une « trahison » pour les touristes. Cette « nouvelle espèce de touriste » a un rapport au monde « hanté » par sa relation prévisionnelle à la réalité (Urbain, 2012 : 57).
54La chambre blanche symbolise l’importance du confort touristique au-delà de l’hébergement. Pour les touristes qui partent camper en haute montagne, l’inconfort en termes de commodités d’hébergement fait partie du voyage, mais ils font leur voyage avec un matériel confortable, un acheminement confortable, une assurance en cas d’inconfort. Ils voyagent dans des conditions saines, avec des équipements modernes et en toute intimité, seuls avec leur guide. La chambre blanche sert de référence à l’ensemble du dispositif touristique de la visite guidée, à l’aménagement des destinations en passant par les bus touristiques et les parcs d’attraction.
55Historiquement, c’est tout le dispositif touristique qui a intéressé le TCF : hébergement, restaurant, patrimoine, route, visite. L’analyse de l’émergence de la restauration touristique est instructive à ce sujet : menu touristique, petit déjeuner continental, repas gastronomique.
56Après l’hébergement, la cuisine est devenue l’une des priorités du TCF : « Les voyageurs étendent leur activité normative jusqu’aux fourneaux » (Bertho-Lavenir, 1999 : 233). Le TCF promeut une cuisine bourgeoise en s’attaquant aux « fadeurs » de la cuisine internationale des grands palaces et à celle de la cuisine modeste qui propose des nourritures solides et des vins de pays : « Le fossé est profond, en effet, entre la cuisine bourgeoise ou les pratiques des restaurants parisiens et les habitudes de table des habitants des régions rurales. » (Bertho-Lavenir, 1999 : 234)
57La promiscuité est là aussi écartée. Le mot restaurant, apparu au XVIIIe siècle, désignait une table d’hôte où le menu et les compagnons de table étaient imposés. À Venise, les guides de voyage du XVIIIe mentionnent de nombreuses locanda de la ville. Cette auberge vénitienne « constitue un temps d’arrêt dans le voyage, permet et alimente donc une sociabilité spécifique, celle de la rencontre temporaire, où peuvent alors pleinement s’épanouir pour les élites étrangères en séjour à Venise, l’art et le plaisir de la conversation ». Ces locanda, au même titre que les cafés ou les tavernes, sont de hauts lieux de la sociabilité. Les classes sociales se mélangent dans ces auberges populaires où « règne véritablement l’atmosphère festive et cosmopolite qui rendit la cité si célèbre au siècle des Lumières » (Levantis, 2007 : 311).
58Le sociologue André Siegfried se rappelle qu’avant le « tourisme moderne », la vie sociale des hôtels s’exprimait dans les salons et la table d’hôte dont il croyait, enfant, que c’était une « table d’autres » (1955 : 54). Cette « table d’autres » n’existe plus selon lui : « Il n’y a plus maintenant, dans la salle à manger, que de petites tables séparées, qui permettent justement de n’avoir pas avec le voisin ce contact qu’on semblait au contraire rechercher naguère, et en effet ce voisin, qui est-il, on ne le sait pas. » (ibid.)
59Le restaurant à tables individuelles s’est développé au XIXe siècle et s’est imposé au XXe (Boyer, 1999). Dans les salles à manger des paquebots, les tables individuelles de quatre à huit personnes où s’affairent maîtres d’hôtel et garçons vont remplacer les doubles rangées de tables ininterrompues (Berneron-Couvenhes, 2007).
Illustration 5
Archive carte postale « Restaurant par petites tables du Touring-Hôtel »
Source : Archive carte postale.
60Les menus vont aussi évoluer avec le tourisme. « Puisque les spécialités rurales sont difficilement utilisables telles quelles, les professionnels du tourisme et de la restauration vont opérer un véritable travail d’invention d’une cuisine régionale, inspirée des produits locaux mais cuisinée selon des normes plus modernes. » (Bertho-Lavenir, 1999 : 234) Les négociants en vins et en produits alimentaires promeuvent alors des produits présentés comme des spécialités du pays et du terroir. Le TCF lance en 1920 un concours de la bonne auberge, qui prend le relais du concours du bon hôtelier. Il prime rarement des établissements anciens mais davantage des créations nouvelles destinées avant tout aux touristes (Bertho-Lavenir, 1999).
61Contrairement aux menus touristiques composés de spécialités régionales, le petit déjeuner est souvent continental. Thomas Cook va séduire les hôteliers suisses afin d’assurer aux touristes britanniques le breakfast en lieu et place du petit déjeuner autochtone (Tissot, 2004). Depuis, ce petit déjeuner continental est servi dans de nombreux hôtels du monde entier. Aujourd’hui, le menu touristique, le petit déjeuner continental et le repas gastronomique font partie du dispositif touristique.
62Le dispositif touristique grâce à la chambre blanche sécurise et rend prévisible un standard pour voyager en touriste, se loger, se nourrir, faire des visites et se déplacer de manière confortable, à bonne distance des autres voyageurs, des habitants et de leur milieu de vie. La visite guidée, l’hébergement touristique, la table au restaurant touristique ou gastronomique et la place dans le petit train touristique sont standardisés, de façon à garantir un accueil de type chambre blanche qui soit confortable, moderne, équipé, sans contact, serviable et exclusif.
63Et l’innovation touristique s’inscrit elle aussi souvent dans la continuité de la chambre blanche : visite augmentée (équipée), check-in automatisé (service), sans contact (hygiène), coupe file (service). Concernant les hébergements classés comme durables, leurs engagements écologiques nuisent rarement à la chambre blanche, voire contribuent à plus de confort moderne : nouveaux équipements écologiques, environnement sain, services bien-être.
64L’hébergement touristique représente après le transport la principale source d’impacts du tourisme sur le changement climatique. L’ADEME (2021 : 66) recommande des « séjours dans des hébergements plus petits, bien isolés thermiquement et chauffés grâce à des vecteurs énergétiques bas carbone ». Pour autant, le confort moderne semble peu négociable depuis l’exposition de la chambre blanche par le TCF en 1900.
65L’eau en abondance a été l’une des revendications fortes de la chambre blanche. Pour le docteur Léon-Petit du TCF, l’hôtel recommandé devait proposer de l’eau à profusion : « Si vous voulez faire du luxe intelligent et à bon compte, donnez-nous de l’eau, nous ne demandons pas autre chose… mais pas de l’eau au compte-gouttes, comme vous en avez la déplorable manie… de l’eau à profusion. Nous n’en aurons jamais assez ». Pour répondre à ces exigences au début du siècle dernier, il faut « gaspiller » l’eau d’une façon « inconnue » dans des campagnes où il faut parfois encore aller la tirer au puits (Bertho-Lavenir, 1999 : 229). En 1946, « l’alimentation en eau dans le logement, s’agissant des grandes villes, ne concerne que 69,3 % des logements » (Le Goff, 1994).
66Si les premiers grands hôtels de l’Arc lémanique à la Belle Époque (1880-1914) n’utilisent l’eau qu’à des fins limitées comme la cuisine, les bassines pour la toilette et le nettoyage, l’hôtellerie va s’en servir non seulement pour alimenter des équipements sanitaires toujours plus perfectionnés avec l’eau courante dans les chambres, les baignoires, les douches et les W‑C, mais aussi pour dispenser des soins et divertir leur clientèle (Lapointe Guigoz, 2010).
67Le terme « eau » apparaît 50 fois dans le classement hôtelier d’Atout France de 2022. Aujourd’hui pour chaque nuitée dans un hôtel, 300 litres d’eau en moyenne sont consommés, soit deux fois plus qu’une nuitée à domicile. Un touriste client d’un hôtel, qu’il soit neuf ou ancien, consomme 50 litres d’eau chaude par jour et par chambre dans un hôtel classé 1 étoile et jusqu’à 150 litres dans un 4 étoiles (Sabbah et Namias, 2019).
Tableau 1
Ratios des besoins en eau chaude sanitaire pour le dimensionnement des installations en solaire thermique collectif
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Nombre d’étoiles
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Eco
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1*
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2*
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3*
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4*
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5*
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Nombre de litres d’eau à 60 °C par chambre (2014)
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30
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45
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45
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60
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60
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80
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Source : Syndicat des professionnels de l’énergie solaire, 2014.
68L’impact énergétique est tout autant problématique. Le TCF demandait « que la clarté règne » dans ces hôtels où « tout est sombre, tout est noir ». Cette rupture avec une tradition centenaire de confinement a nécessité des ressources abondantes en énergie pour chauffer :
Traditionnellement, dans les chambres des grands hôtels de province, de lourdes draperies filtrent les courants d’air et obvient à l’insuffisance de chauffage. Tapis, « dessus-de-lit », et édredons de plume nombreux offrent une impression de chaleur et de confort telle qu’on la concevait sous le Second Empire […] désormais les voyageurs désirent trouver des chambres qui correspondent aux normes contemporaines d’hygiène et de confort urbains tels qu’on les conçoit dans la bonne bourgeoisie. (Bertho-Lavenir, 1999 : 223)
69Là aussi, un siècle après les exigences du TCF, la climatisation est devenue incontournable alors que l’on connaît la nécessité d’économiser l’énergie. Elle rapporte 15 points dans le système de classement d’Atout France pour les hôtels en 2022. La consommation énergétique globale moyenne d’un hôtel est pour les deux tiers associée au confort climatique des établissements et à l’eau chaude sanitaire (Sabbah et Namias, 2019). La surface à climatiser s’accroît avec le niveau de classement. Plus un hôtel a d’étoiles, plus la surface minimale des chambres et des espaces collectifs s’accroît, avec une bonification par tranche de 10 % de surface supplémentaire. Ces surfaces minimales et ces bonus s’appliquent aussi aux espaces bars, salles petit déjeuner, salons, halls d’accueil et terrasses privatives. Et dans les navires de croisières où la place est traditionnellement comptée, avec l’avènement du confort, « Que de place gaspillée dans ces lieux d’apparat ! » (Berneron-Couvenhes, 2007)
Illustration 6
Présentation des surfaces miniums des hôtels classés pour Atout France
Source : Prosper Wanner, SCIC Les oiseaux de passage, avril 2023.
70Le « verdissement » des étoiles de l’hôtellerie en 2022 avec « le développement durable au cœur de la réforme » ne semble pas avoir tenu grandement compte des recommandations de l’ADEME. Mieux c’est classé, plus c’est grand, équipé et climatisé.
71L’indice des prix des hébergements touristiques – hôtels, motels, auberges et hébergements similaires – a augmenté deux fois plus vite que l’indice général des prix en France métropolitaine sur les vingt dernières années selon les données de l’INSEE. Dans le même temps, le taux de départ en vacances est plutôt en diminution (Daudey et al., 2015). Le droit aux vacances recule et la mixité sociale se fait de plus en plus par le haut. Aujourd’hui, la fraction supérieure des classes moyennes est prépondérante parmi les usagers des villages de vacances alors que ce n’était pas le cas à l’origine, et les familles ouvrières sont très nettement sous-représentées au regard de leur poids dans la population totale (Caire et Wanner, 2020).
Illustration 7
Évolution de l’indice annuel des prix à la consommation des hôtels, motels, auberges et hébergements similaires
Source : INSEE. Prosper Wanner, SCIC Les oiseaux de passage, avril 2023.
- 9 Arrêté du 18 décembre 2015 relatif à la publicité des prix des hébergements touristiques marchands (...)
72L’histoire du dispositif touristique montre que nous sommes passés en à peine un siècle de la revendication du prix fixe par le TCF au début du siècle dernier, finalement inscrite dans la loi française en 19679
73L’adoption des techniques de yield management (gestion du rendement) par le secteur hôtelier à la suite du secteur aérien a rendu a contrario les tarifs hôteliers très volatils. À la suite de la déréglementation aérienne de 1978, les compagnies aériennes américaines « ont relancé le processus de singularisation des biens en se concentrant sur ce qu’elles contrôlaient : la qualification des sièges offerts aux clients » (Callon, 2017 : 347). La singularisation des sièges passagers aériens se fait comme pour la chambre blanche en termes d’espace privatif plus spacieux, de services additionnels et d’équipements exclusifs.
74Cette hausse tarifaire en fonction du niveau de classement hôtelier entraîne une dépendance à la clientèle internationale. Le confinement avec l’arrêt brutal des flux de touristes internationaux a montré la forte dépendance à l’international des hôtels en fonction de leur niveau de classement. Selon l’INSEE, le recul de la fréquentation hôtelière a été plus marqué dans le haut de gamme 4 et 5 étoiles (‑75 %), en milieu urbain comme ailleurs. En revanche, l’impact a été moindre pour les hôtels plus modestes (INSEE, 2021).
75Avant le confinement, la croissance hôtelière était portée par la clientèle internationale avec un nombre de nuitées des non-résidents qui a fortement augmenté en 2019 (+7,6 %), tandis que la fréquentation des résidents a diminué (INSEE, 2019). En nombre de nuitées, avant la crise pandémique le quart de la clientèle des hôtels 1 et 2 étoiles était étrangère contre la moitié pour les 4 étoiles et les deux tiers pour les 5 étoiles (INSEE, 2018).
76L’éloignement favorise l’usage des hôtels. Les Européens privilégient pour moitié l’hôtel parmi les hébergements marchands. Les clientèles d’origine plus lointaine ont recours essentiellement à l’hébergement marchand, principalement en hôtel (INSEE, 2018). Alors qu’en France seulement 35 % des séjours des touristes français ont lieu en hébergement marchand, près des trois quarts des touristes non résidents utilisent ce type d’hébergement : hôtel, camping, résidence de tourisme, village de vacances, location de meublé, gîte ou chambre d’hôte (DGE, 2009).
Illustration 8
Part des nuitées des étrangers et des Français dans les hôtels classés
Sources : INSEE, INSEE, Memento du tourisme, 2018, Prosper Wanner, SCIC Les oiseaux de passage7, avril 2023.
77La dépendance à une clientèle internationale est une source de préoccupation écologique. L’ADEME (2021) a calculé qu’un touriste venant de l’étranger émet quatre fois plus de gaz à effet de serre par nuitée qu’un touriste venant de France métropolitaine. Le tourisme international ne représente que 30 % des nuitées, mais 64 % des émissions de gaz à effet de serre.
78La montée en gamme touristique basée sur la chambre blanche s’accompagne d’une augmentation tarifaire couplée à une aggravation du bilan carbone de la clientèle alors que l’ADEME (2021) a exprimé clairement que le meilleur scénario actuel pour respecter les Accords de Paris est de favoriser un tourisme de proximité plus sobre.
79Le mode de classement des hébergements touristiques ne calcule que ce qui relève de la chambre blanche au sens du niveau de confort moderne et ignore d’autres cadrages existants. « La question est ainsi posée : le confort moderne consiste-t-il, dans son établissement, à une destruction de ce qui serait somme toute une culture autre du confort, c’est-à-dire non fondée uniquement sur un modèle technico-économique ? » (Le Goff, 1994 : 113-138)
80Dans sa thèse sur le confort, Olivier Le Goff (1994) donne une idée de ce que pourrait être cette culture autre du confort avec la notion de réconfort. Il parle du réconfort qu’apportent « la connaissance des quartiers, la proximité de commerces, la convivialité, plutôt que le seul univers technique qui, s’il est apprécié, ne semble pas pour autant constituer une priorité, surtout pour ceux qui ont longtemps vécu sans ». Au-delà de ses impacts économiques (accessibilité) et écologiques (climat), la chambre blanche amène à ignorer le réconfort, c’est-à-dire le commun (ce qui n’est pas privatif), le contributif (ce qui n’est pas servi), le sobre (ce qui n’est pas équipé) et le vivant (ce qui n’est pas sans contact).
81Le réconfort est source de relation entre le visiteur et son hôte à travers le partage des espaces et l’échange de services. Dans le classement hôtelier d’Atout France, le terme relation n’apparaît qu’une seule fois concernant la relation client. Le statut de chambre d’hôte est le seul statut juridique dans le Code du tourisme qui inclut explicitement la présence de l’hôte sur place et au moment du petit déjeuner.
Tableau 2
Comparaison des typologies de classement touristique par le confort et le réconfort
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Confort
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Réconfort
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Privatif
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Commun
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Serviable
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Contributif
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Hygiénique
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Vivant
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Équipé
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Sobre
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Prestation
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Relation
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Source : Prosper Wanner SCIC Les oiseaux de passage, 2023.
82La chambre blanche amène à déclasser, voire ignorer d’autres pratiques d’accueil, parfois anciennes, qui s’avèrent plus écologiques et plus relationnelles. Au contraire du serviable, le contributif repose sur la relation comme dans le wwoofing ou le volontourisme, où des voyageurs participent aux travaux en échange du gîte et du couvert. L’approche hygiéniste et sans contact amène à bannir le rapport au vivant. Les accueils qui mettent en relation avec le vivant à l’instar de l’« accueil paysan » sont déclassés10.
83Des études commencent à interroger la primauté du confort. Une enquête réalisée par Mélanie Marcuzzi en 2017 auprès des usagers des 120 refuges de la Fédération française des clubs alpins et de montagne sur leurs attentes en termes de confort a conclu que 71 % pensent que les refuges ne doivent pas être plus confortables ni proposer plus de prestations ou de services. La rusticité est recherchée par 40 % des répondants contre 16 % qui souhaiteraient avoir accès à une douche chaude et 4 % à une connexion Wi-Fi. L’accès à des dortoirs plus réduits est la principale demande de confort (29 %). Le refuge est d’abord synonyme de convivialité (50 %) et d’abri (40 %) (Marcuzzi, 2017).
84La primauté du réconfort sur le confort se retrouve aussi dans les études sur les usagers des chemins de Compostelle qui sont associés aux valeurs de rencontre de l’autre, de simplicité et de convivialité (Rayssac et Pénari, 2017).
85Une étude commanditée par Hostelworld a conclu que les émissions moyennes de carbone par lit dans les auberges de jeunesse étaient quatre fois moindres que celles d’un lit d’hôtel. Dans une auberge de jeunesse, les espaces (chambre, salle de bain, cuisine) et les équipements sont partagés et les personnes contribuent au service. Le contributif et le commun sont autant d’occasions de renforcer les relations humaines, la convivialité, l’accessibilité tarifaire et la mixité sociale que revendiquent les auberges de jeunesse.
86Les tables communes et le transport en commun sont d’autres exemples d’offres d’accueil déclassées par le dispositif touristique malgré leur intérêt écologique, social et relationnel. Le toujours plus d’équipement ignore les démarches de sobriété, de réutilisation et le rustique. A contrario, la chambre blanche encourage l’investissement constant dans de nouveaux équipements, comme ceux numériques et durables dans la version de 2022 du classement des hôtels.
87Pour l’historienne Michelle Perrot, auteure en 2009 d’une Histoire des chambres, les membres du TCF, ces « voyageur clients », ont à travers la promotion de leur chambre blanche mené « une des premières formes d’action organisée des consommateurs ». La chambre blanche comme mise à disposition du monde s’est imposée en un siècle pour qualifier et calibrer ce qu’est un accueil touristique. Elle est attendue des touristes comme des professionnels au point de ne plus être questionnée. Elle permet de calibrer, classer, comparer et sélectionner les offres d’hébergement touristique et, de fait, leur mise en concurrence par les systèmes de classement, les comparateurs et les plateformes de réservation en ligne.
88La chambre blanche pourrait être qualifiée en suivant Bruno Latour comme la boîte noire du dispositif touristique (Latour, 1987). Elle amène à privilégier le seul confort sur le réconfort et ignore d’autres formes possibles d’accueil basées sur le commun, le contributif, le vivant et le sobre qui s’avèrent plus écologiques, accessibles et relationnelles.
89Elle invite à relativiser les stratégies de verdissement des offres d’hébergements touristiques dans un contexte de poursuite des stratégies de montée en gamme et d’internationalisation constante de l’offre. S’il est important d’équiper les hébergements touristiques afin par exemple qu’ils consomment moins d’eau, cette stratégie peut sembler anecdotique si la clientèle est de plus en plus internationale : l’eau représente moins de 1 % de l’intensité carbone d’un séjour contre 77 % pour le transport (ADEME, 2021).
90La montée en gamme est une source d’augmentation tarifaire à mettre aussi au regard des enjeux d’accès aux vacances pour tous et d’hébergement des autres personnes de passage comme les saisonniers et les étudiants.
91Le récit de la chambre blanche, depuis son origine jusqu’à sa normalisation et sa généralisation, ainsi que de ses impacts écologiques et sociaux, amène à interroger les stratégies du secteur touristique marchand et institutionnel qui depuis un siècle en font la promotion. Il invite à identifier, documenter, analyser et considérer d’autres hospitalités existantes basées sur le réconfort que le dispositif touristique ne prend pas en compte et dont l’analyse reste à approfondir en termes de réconfort, d’accessibilité tarifaire et d’écologie.