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Composer avec les crises socio-environnementales en montagne : trajectoires touristiques et politiques publiques d’aménagement d’une haute vallée alpine (Queyras, France)

Navigating Socio-Environmental Crises in Mountain Regions
Mikaël CHAMBRU and Yann BORGNET

Abstracts

The article analyzes the evolution of the Queyras tourism model, tested by multiple socio-environmental crises throughout its history and now reconsidered in light of the effects of climate change. While this tourism model has gradually polarized and become centred around alpine skiing since the 1960s, we first highlight the significant role played by public policies in that process. We then outline the challenges posed by this structural and cultural legacy to the ongoing trajectories of tourism reorientation. The analysis is based on interviews, ethnographic observations, and archives collected between 2018 and 2023, shedding light on the tensions between past policies and the need for reorientation to address climatic challenges.

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Full text

Introduction

1Dans les Alpes françaises, le modèle du tourisme de neige doit aujourd’hui composer avec une série de crises socio-environnementales qui remettent en question sa viabilité à moyen et long terme. Depuis les années 1980, l’accroissement de la variabilité de l’enneigement, la multiplication des aléas naturels et la fragilisation économique des territoires de montagne ont en effet progressivement mis en tension un modèle largement structuré autour de la pratique du ski alpin (Bourdeau, 2008). Ce dernier repose sur une culture aménagiste et planificatrice articulée autour d’une triple unité de temps, de lieu et d’activités (la saison hivernale, la station, le ski alpin) qui s’est institutionnalisée sur le temps long par l’action conjointe des collectivités territoriales et de l’État (Bourdeau, 1995). La bascule vers le « tout-ski » et le « tout-tourisme » s’est opérée dans un contexte historique marqué par un investissement public massif à partir des années 1960, sans que la question du changement climatique et de ses effets sur l’enneigement naturel ne constitue un enjeu (George-Marcelpoil et al., 2010). Ces politiques publiques ont profondément structuré les trajectoires territoriales de nombreuses vallées alpines en orientant durablement les choix d’aménagement vers la construction d’infrastructures lourdes amorties sur plusieurs décennies.

2Alors que le tourisme de neige se trouve aujourd’hui en situation d’« hésitation transformative » (Bourdeau, 2021), les appels à une réorientation des politiques alpines de développement territorial se multiplient sous le vocable de « transition écologique » (Chambru et al., 2024b). Ces discours se heurtent toutefois en pratique à l’héritage structurel et culturel des choix passés qui continue de peser fortement sur les marges de manœuvre locales. Cet article analyse ces tensions à partir du cas du Queyras, une haute vallée alpine française située aux confins du département des Hautes-Alpes, à la frontière avec l’Italie. Caractérisé par une faible densité de population résidentielle et une forte dépendance au tourisme, le Queyras constitue un terrain particulièrement heuristique pour analyser les effets conjugués des crises socio-environnementales et des politiques publiques d’aménagement sur les trajectoires touristiques de montagne. Historiquement marqué par une mise en tourisme progressive, ce territoire est aujourd’hui de plus en plus vulnérable aux effets des changements climatiques (Chambru et al., 2024a). Il est notamment soumis aux risques naturels et à leurs conséquences socioéconomiques (Chambru et De Oliveira, 2021), menacé de « ré-enclavement » par l’amplification de ses vulnérabilités socio-environnementales (Claeys et Arnaud, 2019), et limité dans sa capacité à transposer ces dernières en opportunités de développement territorial (Chambru et Claeys, 2025).

3À partir de ce cas d’étude, nous posons la problématique suivante : dans quelle mesure les scénarios et les projets contemporains de réorientation du modèle touristique d’une haute vallée alpine sont-ils contraints par l’histoire de l’aménagement et par l’emprise des politiques publiques passées et présentes ? Plus précisément, nous faisons l’hypothèse que la dépendance actuelle au tourisme de neige ne résulte pas tant d’un déficit d’innovations sociales que d’un verrouillage institutionnel et financier produit par des décennies d’investissement public que nous qualifions de trajectoire de subventionnisme (Borgnet, 2024). Inscrite dans une approche socio-historique de l’aménagement et du développement territorial, l’analyse proposée s’appuie sur une démarche qualitative et diachronique visant à reconstruire les trajectoires touristiques du Queyras sur le temps long. Nous commençons par retracer la mise en tourisme progressive du Queyras depuis la fin du XIXᵉ siècle, en montrant comment le tourisme de neige a d’abord émergé de manière improvisée avant d’être planifié à partir des années 1960 autour du modèle des « stations-villages ». Nous analysons ensuite le processus de polarisation et d’autonomisation de ce tourisme de neige à partir des années 1980, dans un contexte de variabilité accrue de l’enneigement et de fragilisation économique. Finalement, nous examinons les dilemmes contemporains de réorientation touristique, en mettant en évidence le rôle central des politiques publiques d’aménagement et de l’investissement subventionné dans la reproduction d’un modèle touristique vulnérable face aux changements climatiques.

Méthodologie et démarche d’analyse

  • 1 Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la recherche au titre d (...)

4Afin de comprendre comment les choix politiques, institutionnels et économiques passés continuent de structurer les marges de manœuvre contemporaines en matière de réorientation touristique, l’analyse repose sur un corpus de données empiriques constitué de plusieurs matériaux. Ceux-ci ont été collectés entre 2018 et 2023 par les auteurs dans le cadre de différents programmes de recherche en sciences sociales1 et dans le cadre d’un travail doctoral en géographie sur la réorientation du tourisme alpin (Borgnet, 2024), tous conduits dans le Queyras. Cette haute vallée alpine forme un ensemble territorial cohérent avec une identité structurante forgée sur le temps long et ses limites correspondent aujourd’hui peu ou prou au périmètre du Parc naturel régional du Queyras (PNRQ) créé en 1977. Avec un fond de vallée situé à une altitude moyenne de 1600 mètres, le Queyras est considéré comme étant la plus haute vallée européenne habitée.

5Ce corpus comprend un ensemble d’entretiens semi-directifs (n=146) menés auprès d’acteurs institutionnels (élus locaux, techniciens de collectivités, agents de l’État), d’acteurs socioéconomiques du tourisme (exploitants de domaines skiables, hébergeurs, accompagnateurs), d’acteurs associatifs et d’habitants du territoire. Certains enquêtés ont été rencontrés à plusieurs reprises au cours de ces six années, ce qui a permis de saisir l’évolution des discours, des positions et des arbitrages au fil du temps, dans un contexte de changements climatiques rapides et de mise à l’agenda progressive des enjeux de transition touristique en montagne. Ce choix méthodologique permet une compréhension plus fine de la complexité des décalages temporels entre l’accélération des changements climatiques et la temporalité plus lente des décisions et des réorientations institutionnelles (Chambru, 2025).

6Ces entretiens sont complétés par des observations de terrain réalisées lors de périodes d’immersion répétées de plusieurs semaines, notamment à l’occasion de réunions publiques, de dispositifs de concertation et d’événements liés au tourisme et à des projets d’aménagement. Ces observations ont donné lieu à la tenue de carnets de terrain et à la consignation de notes ethnographiques. L’analyse s’appuie sur un corpus de documents institutionnels, réglementaires et techniques (rapports, délibérations, documents de planification) mobilisés, d’une part, pour contextualiser les choix d’aménagement et les politiques publiques successives et, d’autre part, pour caractériser la notion de « subventionnisme » qui constitue le fil analytique de cet article.

7L’analyse des matériaux s’appuie en outre sur un travail de codage thématique inductif conduit de manière itérative. Les entretiens et les notes d’observation ont été examinés conjointement afin d’identifier des régularités, des discontinuités et des points de tension dans les discours et les pratiques d’aménagement et de gouvernance touristique. Ce travail a permis de reconstruire des séquences temporelles cohérentes correspondant à des configurations relativement stabilisées de gouvernance et de développement touristique, étayées ensuite par l’analyse du corpus documentaire et de la bibliographie existante sur le cas d’étude.

8Ces séquences ont été mises en relation à l’aide des binômes notionnels improviser/planifier (Levy, 2018), polariser/privatiser (Bourdeau, 1995) et hériter/réorienter (Bonnet et al., 2021), construits progressivement à partir de l’analyse empirique afin de rendre compte des transformations observées. Ils ne constituent pas des catégories descriptives figées, mais des idéaux-types analytiques visant à éclairer les « dilemmes de transition » auxquels sont confrontés les territoires de montagne en contexte de crises socio-environnementales (Bourdeau, 2021). En qualifiant les régimes successifs d’aménagement touristique et les formes de gouvernance associées et en mettant en évidence les tensions qui structurent les trajectoires territoriales du Queyras, ces binômes permettent de caractériser les dynamiques à l’œuvre sans présupposer de trajectoires linéaires ni de modèles normatifs de transition. La première séquence retracée dans la partie suivante propose une reconstitution originale de la mise en tourisme du Queyras, peu documentée en tant que telle dans la littérature scientifique. Elle ne constitue pas l’apport analytique principal de l’article, mais vise à éclairer les conditions historiques et institutionnelles dans lesquelles se sont construits les choix d’aménagement touristique ultérieurs.

Crises socio-environnementales et mise en tourisme d’une haute vallée alpine

Improviser : l’invention du « tourisme de neige »

9Bien qu’il y ait eu quelques prémisses dès le début du XIXe siècle (Lapacherie, 2017), la mise en tourisme des villages du Queyras débute à la fin de ce même siècle par le biais de plusieurs initiatives d’entrepreneurs émigrés. Cet attrait croissant pour le Queyras est favorisé par la création en 1906 d’un syndicat d’initiative composé d’un bureau permanent à Paris et de délégués dans les grandes villes de France, d’Amérique du Sud et d’Afrique (Blanchard, 1922). Concomitantes mais non coordonnées, ces initiatives privées participent au développement d’une activité touristique estivale, bientôt doublée par la naissance d’une saison hivernale. Ainsi, dès les années 1910-1911, Abriès et Aiguilles s’organisent pour accueillir les premiers skieurs (Roy, 1953). Alors que cette pratique récréative est encore peu développée, ces premières initiatives privées inventent le « tourisme de neige » dans cette haute vallée alpine. Dans les deux décennies subséquentes, la pratique du ski se développe simultanément dans les familles queyrassines et se structure dans des associations sportives : des clubs de ski sont créés dans chaque village et des compétions sportives interclubs rapidement organisées. Ces clubs locaux initient ensuite les premiers aménagements pérennes sur le territoire. De façon pionnière, Abriès se transforme en « centre de sports d’hiver » à partir de 1933 (Giraud, 2012). En 1937-1938, le même processus est à l’œuvre à Aiguilles et à Saint-Véran, porté cette fois par des réseaux d’entrepreneurs qui associent leurs compétences pour construire les premiers téléskis débrayables couplés à des projets immobiliers de création de lits touristiques dédiés. Cette première phase de développement touristique répond donc à un processus improvisé (Borgnet et Le Touzé, 2021) grâce au concours de nombreux acteurs, opportunément rassemblés pour la création d’attractions touristiques dispersées à l’échelle de la vallée, dans une temporalité lente et ouverte (Lévy, 2018).

10Bien que certains habitants participent à ces dynamiques, les capitaux sont pour l’essentiel extérieurs à un territoire qui continue de vivre principalement de l’agriculture : une frontière relativement étanche sépare, sur le terrain, les activités agricoles et touristiques. À partir de 1939, le développement touristique bi-saisonnier est stoppé net avec la Seconde Guerre mondiale. À l’issue du conflit, la fréquentation touristique reprend d’elle-même sur le territoire mais reste marginale et cantonnée à la période estivale (Blanchard et al., 1948). Dans un rapport de 1947 établi dans le cadre du Plan de modernisation de l’agriculture de la sous-commission « Vie rurale en montagne », les experts de l’État jugent ce tourisme estival inadapté car entrant en concurrence temporelle avec les activités agricoles et ils préconisent plutôt le développement du tourisme hivernal. Ces recommandations ne sont pas retenues par le gouvernement et les investissements publics réalisés entre 1952 et 1960 concernent uniquement la « modernisation » de l’agriculture queyrassine par la création d’une « zone-témoin » (Masseport, 1953). Néanmoins, cela n’empêche par la décroissance de l’activité agricole face à la concurrence d’une agriculture de plaine rationnalisée (Veyret-Verner, 1949).

11Pendant cette même période, les sports d’hiver et l’activité touristique associée sont relancés à la marge par la composition de nouveaux réseaux de compétences mobilisés opportunément par les habitants. À la différence du plan de modernisation agricole, ces initiatives à l’issue incertaine ne sont ni planifiées et ni centralisées, mais dotent chaque village d’infrastructures touristiques. En 1952, à Saint-Véran, des habitants récupèrent le câble de l’ancien remonte-pente, un terrain privé est prêté et de nouveaux pylônes sont installés grâce au financement d’un entrepreneur privé. En apportant une réponse à un problème non résolu par les institutions publiques, ces innovations sociales (Fourny, 2018) constitueront, deux décennies plus tard, une pré-structuration de l’espace (Bourdeau, 2009) à partir de laquelle la puissance publique contribuera à planifier un modèle touristique intégré.

Planifier : l’essor touristique des « stations-villages »

  • 2 Sur la question terminologique, le concept de « station-village » est aujourd’hui utilisé pour qual (...)

12C’est dans ce contexte de décroissance agricole et d’innovations sociales touristiques que surviennent les inondations de juin 1957 dans la vallée du Queyras. Cette crise socio-environnementale d’ampleur exceptionnelle cause de nombreuses destructions et permet à l’État de se (ré)affirmer comme un acteur central, se bornant toutefois à la gestion des risques naturels (Tricart, 1958). En effet, aucun plan d’aménagement touristique n’est prévu dans les choix de reconstruction effectués par l’État. En 1965, Philippe Lamour est élu maire de Ceillac ; il ambitionne d’enrayer la chute démographique toujours en cours au début des années 1960. Le Queyras compte 1942 habitants en 1962 contre 3046 en 1936. Ce haut fonctionnaire en charge des questions d’aménagement du territoire a imaginé un projet de mise en tourisme de la haute vallée rapide et planifié, en s’appuyant sur les aménités touristiques existantes. Contre le modèle de la station intégrée promu par le « Plan neige » (François et Georges-Marcelpoil, 2012), Lamour créé le concept opératoire de « station-village2 » et les principaux acteurs qu’il mobilise sont les collectivités locales et les habitants plutôt que l’État et les aménageurs privés. L’objectif principal est le maintien des populations locales plutôt que la convoitise des devises étrangères et la double saisonnalité est valorisée en opposition à la mono-saisonnalité des stations de troisième génération (Knafou, 1978).

13Dans cette nouvelle phase de développement territorial, le tourisme se structure par un modèle bi-saisonnier basé l’hiver sur l’activité ski alpin et l’été sur l’activité randonnée. Bien que la participation des habitants soit souhaitée et encouragée, cette transformation planifiée s’appuie en premier lieu sur des outils de développement territorial à disposition des collectivités locales via le ministère de l’Agriculture. Deux sociétés d’intérêt collectif agricole (SICA), dont l’objet initial est de créer et de gérer des installations et équipements agricoles d’une région rurale déterminée, sont créées à partir de 1969 pour la gestion des investissements touristiques (Brun, 1979). La SICA Sport est destinée au développement des remontées mécaniques dans chaque village et des sentiers de randonnée reliant chacun d’eux, tandis que la SICA Habitat est destinée à soutenir les habitants désireux de transformer une partie de leur habitation en hébergement touristique. La cohérence de la démarche d’aménagement sur le territoire est garantie par la création en 1966 d’un Syndicat intercommunal à vocations multiples (SIVOM), support des SICA, et en 1977 du Parc naturel régional du Queyras (PNRQ). La mise en place de cette complémentarité tourisme-agriculture favorise le maintien des habitants dans les villages avec l’activité agricole (Barbier, 1966), tout en permettant l’implantation d’activités secondaires et tertiaires jusque-là inexistantes, telles qu’une boulangerie, un bar-tabac ou un distributeur d’essence à Ceillac (Richez, 1972).

14De 1966 à 1983, le Queyras a ainsi été un laboratoire d’expérimentation sociale dans la conduite d’un développement touristique planifié, partiellement endogène et structuré par la bi-saisonnalité, à contrepied du modèle dominant des « stations intégrées ». Au cours de cette période, la mise en tourisme s’inscrit en effet dans une vision globale, faisant du domaine skiable un espace touristique parmi d’autres, concevant l’hiver comme une saison touristique équivalente à la saison estivale, comparant le ski alpin au ski de fond, à la randonnée ou à l’itinérance. Si les habitants sont acteurs à la marge et en définitive largement bénéficiaires, ils le doivent à des facteurs exogènes : l’impulsion d’un homme politique et haut fonctionnaire pionnier de l’aménagement du territoire ; une importante intervention financière de l’État (qui a fourni le même montant qu’il octroie à des territoires ruraux de montagne cinq fois plus peuplés) ; et l’investissement d’universitaires dans le cadre de travaux de recherches préliminaires et d’études d’accompagnement (Brun, 1979).

Variabilité de l’enneigement et renforcement des vulnérabilités du modèle touristique

Polariser : l’autonomisation du « tourisme de neige »

15Au cours des années 1980, le développement touristique ralentit et ses modalités se transforment avec les premières incertitudes sur la pérennité d’un modèle touristique basé sur la neige et la perte de la vision d’ensemble à la suite du départ du maire Lamour en 1983 (Coulet, 1989). Cela se traduit notamment par une scission saisonnière qui a des répercussions sur le plan spatial : le Queyras se transforme petit à petit en un site structuré en deux espaces distincts qui s’opposent dans leur mode de gestion et dans leur logique de fréquentation. Ainsi, le SIVOM qui garantissait depuis 1966 l’intégration spatio-temporelle d’un tourisme queyrassin divers et diffus est remplacé en 1988 par le district du Queyras (DQ), dont l’une des missions centrales est la restructuration des investissements et de la gestion des remontées mécaniques. Cette évolution du mode de gouvernance se réalise davantage sous la pression financière que dans le cadre d’une véritable stratégie communautaire (Cour des comptes, 2017) et entraîne progressivement l’autonomisation des stations de ski.

16C’est dans ce contexte que survient une nouvelle crise socio-environnementale inattendue : trois hivers consécutifs entre 1987 et 1990 dits « sans neige » (Gauchon, 2009), premiers effets prégnants du changement climatique sur l’enneigement en montagne (Scherrer et al., 2013). Cette crise, en révélant la vulnérabilité climatique du tourisme hivernal liée à sa spécialisation dans l’activité ski alpin, va entraîner deux trajectoires différentes et en partie antinomiques : d’une part la fermeture d’infrastructures et d’autre part la fiabilisation de l’enneigement par le recours à la neige de culture. Créée en 1984 pour gérer l’exploitation des remontées mécanique, la Société d’économie mixte du Queyras (SEMQ) se trouve en grande difficulté financière. Dans le but de retrouver un équilibre financier dans l’exploitation des remontées mécaniques, il est décidé de fermer en 1992 le télésiège de Bramousse à Ceillac et le téléski de Jamberoute à Arvieux, puis en 1993 le téléski Pra-Bernard à Arvieux. Par ailleurs, les comptes de la SEMQ sont redressés en 1992 par un abandon de créance et un apport financier par son principal financeur, le DQ, respectivement à hauteur de 4,6 et 2,3 millions de francs. Cette décision contribue à accélérer le processus de spécialisation et d’autonomisation de l’activité « tourisme de neige » engagé à partir des années 1980, en même temps qu’elle révèle les carences structurelles des stations de ski alpin du Queyras, dont l’équilibre financier repose sur le recours aux subventions publiques. De 1993 à 1997, le DQ demande en effet aux communes de lui reverser chaque année une somme au prorata de leur participation au capital de la SEMQ pour amortir le redressement de 1992, auquel il faut ajouter le poids de l’annuité de la dette héritée des gestions antérieures qui représente 50 % des ressources réelles du DQ (Cour des comptes, 2017). De ce fait, les investissements du DQ dans l’équipement des domaines skiables restent limités sur cette période et des communes continuent à intervenir en parallèle en réalisant des dépenses d’investissement et de fonctionnement, notamment pour initier le recours à la neige de culture afin de pallier le manque de neige nécessaire à l’exploitation des stations de skis. Effet direct des hivers sans neige, le premier canon à neige est installé en 1995 par la commune d’Arvieux, ouvrant ainsi la voie à une fiabilisation de l’enneigement queyrassin. Plusieurs programmes d’aménagement suivront pour atteindre, en 2021, des taux de couverture des pistes en enneigement artificiel de 17 % à Abriès, 100 % à Aiguilles, 32 % à Arvieux, 25 % à Ceillac et 48 % à Saint-Véran (KPMG, 2021). La surface cumulée de pistes enneigées artificiellement s’élève à 82,8 hectares sur un total de 246,5 hectares, soit une moyenne de 34 %, légèrement en deçà de la moyenne des stations françaises, estimée à 40 % (DSF, 2024). Le Queyras s’inscrit de la sorte dès le milieu des années 1990 dans une stratégie d’immunisation des domaines skiables (Borgnet, 2024) par un processus de sécurisation de la variabilité de l’enneigement grâce au recours à la neige de culture financé par l’investissement public (Badré et al., 2009).

Privatiser : l’échec du recours à une gestion public/privé

17Cette autonomisation du « tourisme de neige » se poursuit et se renforce dans les années 2000, alors même que les effets du changement climatique deviennent plus prégnants dans les Alpes du Sud (Rossello, 2024) et remettent en question la viabilité d’un modèle touristique basé exclusivement sur la présence de neige. Cette trajectoire est favorisée par l’arrivée d’un nouvel acteur dans la gouvernance de l’activité touristique du Queyras : le département des Hautes-Alpes. Dans le cadre de sa politique d’aménagement du territoire et de sauvegarde de l’économie locale, ce dernier est à l’initiative en 2003 de la création du Syndicat mixte des stations de montagne du Queyras (SMSMQ) en lieu et place du couple SEMQ-DQ. Le SMSMQ associe désormais les communes membres et le Département, qui mettent du personnel à disposition pour assurer la gestion administrative, technique et financière de la structure. Cette évolution du mode de gouvernance s’inscrit dans un contexte de transformation des espaces et des modalités de l’intervention publique dans les territoires ruraux marquée par une logique de territorialisation de l’action publique et un renforcement de son pilotage politique (Douillet, 2003). Pour ce faire, le SMSMQ dispose désormais des compétences d’aménagement, d’entretien et d’exploitation du domaine skiable alpin, mais aussi de réalisation, d’entretien et d’exploitation des équipements structurants tels que les remontées mécaniques et les systèmes de production de neige de culture.

18En 2004, l’exploitation des remontées mécaniques et des domaines skiables est confiée au groupe privé Transmontagne par une délégation de service publique. Alors en pleine croissance de son chiffre d’affaires, ce dernier gère déjà les stations de Chamrousse en Isère, Superdévoluy dans les Hautes-Alpes, Valfréjus en Savoie, Parloup dans les Alpes-de-Haute-Provence, Lioran dans le Cantal, Bardonecchia en Italie et Kanin en Slovénie. La filiale Queyras Développement (QD) est créée et intervient comme mandataire pour l’exploitation du domaine skiable. Au-delà de la dimension symbolique liée à l’arrivée d’un acteur privé, cette délégation participe encore au renforcement de l’autonomisation du « tourisme de neige » et de son emprise sur le territoire. La délégation de service publique prévoit en effet un plan d’investissement de 30 millions d’euros, dont 23 millions sont à la charge du SMSMQ et 7 millions du QD à partir de la quatrième année d’exploitation, afin de « moderniser » les stations de ski alpin du Queyras. Bien qu’en charge des investissements, des réparations et de l’entretien, le SMSMQ dépend en pratique de la filiale QD pour établir les travaux à réaliser ainsi que pour les procédures de passation des marchés. D’importants investissements sont réalisés dans plusieurs communes par les pouvoirs publics dans les années suivantes. À Ceillac par exemple, la totalité des investissements sont publics (90 % par le SMSMQ et 10 % par la commune), pour un programme de travaux de 8 millions d’euros engagé en 2005 afin de remplacer deux téléskis, implanter un nouveau télésiège débrayable de six places et construire une retenue collinaire pour produire de la neige de culture. Des résidences de tourisme sont également construite à Arvieux et à Abriès, respectivement de 500 et 600 lits, afin d’augmenter les capacités d’accueil touristiques et viabiliser les investissements effectués sur le parc de remontées mécaniques.

19En juillet 2007, le groupe Transmontagne est placé en redressement judiciaire. Dès septembre, sa filiale QD est mise en liquidation, et ce, malgré les importants investissements publics déjà réalisés dans le Queyras, contraignant le SMSMQ à créer une régie publique en octobre afin de garantir l’ouverture des stations de ski alpin du Queyras deux mois plus tard. Cette nouvelle réorganisation marque l’échec du recours à une gestion public/privé et se traduit par une réorganisation majeure des domaines skiables queyrassins, autour de quatre pôles. Les domaines skiables d’Arvieux, de Ceillac, d’Abriès et de Molines/Saint-Véran sont maintenus, le domaine d’Aiguilles-2000 est largement amputé et ceux de Villevieille, de Château-Queyras et de Ristolas sont fermés. Cette décision marque une nouvelle bifurcation dans la trajectoire touristique du Queyras puisque quatre des huit villages doivent se réinventer pour trouver une nouvelle attractivité hors de l’activité ski alpin, sans qu’il n’y ait de consensus local sur cette décision et sans que cette réorientation touristique n’ait été anticipée (Chambru et al., 2024a).

Incertitudes climatiques et dilemmes de transition d’une destination touristique

Hériter : les atermoiements post-fermeture de la station Aiguilles 2000

20Depuis les années 1960, la multiplication et la juxtaposition d’aménagements touristiques structurants a été principalement provoquée par l’interventionnisme des acteurs publics et leurs choix politiques. Ces derniers ont progressivement contribué à la scission des espaces touristiques et des formes de développement à l’échelle de cette haute vallée alpine, renforçant l’emprise du « tourisme de neige » et particulièrement du ski alpin sur les autres pratiques. Ainsi s’opposent désormais un pôle fortement subventionné, le domaine skiable alpin, géré selon un aménagisme planifié implicite (Borgnet et Le Touzé, 2021), et des sites et itinéraires pour la pratique des sports de nature très largement laissés aux acteurs socio-professionnels qui les valorisent selon un processus improvisé (Borgnet, 2019).

21Le cas de la fermeture de la station d’Aiguilles-2000 en 2007 pose la question centrale de l’héritage structurel et culturel (Bonnet et al., 2021). Faisant suite à une décision imposée par les collectivités départementales et régionales, cette fermeture illustre la difficulté à réorienter le tourisme en dehors des activités liées au ski alpin (Bonnemains et Claeys, 2023) : les sports d’hiver sont porteurs d’un imaginaire socio-culturel distinctif générant une forte identité territoriale basée sur la reconnaissance d’une valeur attractive et d’une modernité (Hatt et Claeys, 2024).

22En 2008, plusieurs options s’offrent à l’équipe municipale nouvellement élue à la suite du démantèlement du télésiège de Peynin. Bien que toutes marquées d’un sceau aménagiste, ces options se distinguent par une gradation dans l’ampleur des équipements structurants anticipés et dans la typologie de modèle touristique dans lequel s’inscrivent ces potentiels aménagements. La priorité du maire de la commune nouvellement élu n’est pas d’impulser un changement de fonctionnalité de l’ancienne station d’Aiguilles-2000, puisqu’il privilégie le scénario d’une possible réouverture en intimant au SMSMQ de ne pas démonter les six téléskis restants. Alors qu’un projet de pôle montagne vise à convertir l’ancien pied de station en un complexe multi-activités toutes saisons destiné autant aux habitants qu’aux touristes de passage, la priorisation des énergies et des subventions se concentre finalement au développement d’un espace ludique de ski alpin. Plus de 660 000 euros sont investis pour la construction d’aménagements structurants et pour l’équipement nécessaire pour pourvoir le domaine skiable en neige artificielle. Ce projet, contesté par les acteurs socio-professionnels puisqu’éloigné de leurs besoins, visait symboliquement à maintenir l’activité ski alpin sur la commune d’Aiguilles.

23À la même période, un autre projet de reconversion de la station imaginé par un guide de montagne de la vallée et porté par la commune vise la création du premier itinéraire balisé de ski de randonnée de France, en lieu et place des anciennes pistes de ski. Avant-gardiste, au fonctionnement peu onéreux et ne nécessitant que des équipements légers, sa gestion est néanmoins rapidement abandonnée à la suite du changement de municipalité en 2014. L’échec du parcours balisé s’explique notamment par l’héritage d’un espace auparavant structuré par une gouvernance aux logiques planifiées qui n’a pu s’adapter aux nouvelles logiques improvisées (Borgnet, 2022). Après une décennie de flottement, la nouvelle équipe municipale d’Aiguilles élue en 2020 annonce en 2022 son intention de relancer ce projet de reconversion. En septembre 2022, les dernières installations abandonnées sont démantelées dans l’objectif de laisser place à un espace de découverte du ski de randonnée (et de raquette) pour l’hiver 2023-2024. À défaut d’avoir anticipé le changement de modèle, il aura donc fallu quinze ans pour que les acteurs institutionnels captent les opportunités offertes par la reconversion de l’ancienne station et l’inscrivent dans un projet territorial plus adapté aux aléas climatiques. 

24Aiguilles est un exemple saillant de cette difficulté à hériter pour « passer à autre chose ». Elle s’inscrit dans une trajectoire de « transition sous contrainte » marquée par une non-anticipation du changement (Métral, 2021). Cet héritage est notamment lié aux investissements importants du Département par le truchement de subventions qui ont fortement orienté la trajectoire de reconversion. Or cette emprise des politiques publiques d’aménagement a profondément structuré la trajectoire du Queyras au cours des deux dernières décennies.

Subventionner : l’emprise des politiques publiques d’aménagement

25Entre 1997 et 2020, sur 27 millions d’euros de subventions attribuées aux Espaces, Sites et Itinéraires (ESI) par le département des Hautes-Alpes dans la vallée du Queyras, 96,9 % ont été attribués dans le périmètre du domaine skiable pour la seule pratique du ski alpin, contre 1,4 % pour la pratique du ski nordique, 0,6 % pour le fonctionnement des clubs sportifs, et 1,1 % pour les autres activités (randonnée, escalade, VTT, etc.) (tableau 1, D1). Ces subventions départementales ont d’abord été accordées par le biais de « contrats d’objectifs » jusqu’en 2000, relativement équilibrés sur le plan spatial : des subventions départementales ont été attribuées entre 1997 et 2000 dans le périmètre des domaines skiables contre 18 % en dehors (tableau 1, D2) ; puis par des « contrats stations » à partir de 2001 explicitement orientés vers le soutien aux domaines skiables. Ce changement des typologies de contrats marque une bascule dans les politiques publiques d’aménagement du Queyras, augurant une trajectoire dite de « subventionnisme » liée au poids relatif des subventions publiques, à l’effet levier qu’elles jouent et à l’aménagisme implicite et planifié qu’elles sous-tendent (Borgnet, 2024). Dans la vallée du Queyras, trois arguments appuient cette bascule.

26Premièrement, l’investissement atteint des sommets entre 2004 et 2007, aussi bien en valeur absolue que relative. Ainsi, plus de 29 millions d’euros sont investis sur la période et le taux d’investissement s’élève à 176 % du chiffre d’affaires en 2006 et à 545 % en 2007 (tableau 1, D3). Même si l’investissement marque une inflexion à partir de 2009 (tableau 1, D4), le taux d’investissement annuel s’élève encore à la moitié du chiffre d’affaires des domaines skiables queyrassins, contre environ 25 % en moyenne pour les stations françaises à la même période (tableau 1, D5).

27Deuxièmement, ces investissements sont largement supportés par les subventions publiques. Près de 19,4 millions d’euros ont été investis entre 2004 et 2007 par le Département et la Région dans le SMSMQ, soit un taux de subventionnement total de 73 %, respectivement 67 % et 6 % (tableau 1, D6). Après un essoufflement du soutien départemental à partir de 2008 et une pause dans les politiques subventionnistes, la Région prend le relais à partir de 2017 par le vote d’un plan d’investissement dédié aux stations, qui permettra notamment la construction d’un nouveau téléski en site vierge sur la station d’Abriès.

28Troisièmement, l’investissement public des collectivités supérieures contribue à asseoir une relation immunitaire à la neige (Borgnet, 2024) alors même que les effets du changement climatique sont de plus en plus prégnants (Rossello, 2024). Entre 2004 et 2007, une inflation spectaculaire des budgets est consacrée au poste « neige de culture », désormais le plus subventionné et représentant la moitié des investissements sur le territoire, soit 16 millions d’euros (tableau 1, D2). Après une période creuse, la moyenne annuelle d’investissement en neige de culture grimpe de nouveau à plus de 500 000 euros de 2017 à 2019 sous l’effet du plan d’investissement régional spécifiquement dédié aux stations et à la fiabilisation de l’enneigement (tableau 1, D2).

Tableau 1

Données 1

Données construites sur la base des délibérations du Conseil départemental des Hautes-Alpes entre 1997 et 2021. Ces délibérations comprennent plusieurs programmes de subventionnement : Contrats d’objectifs (1997-2000), Aide aux collectivités locales pour les équipements touristiques et de loisirs (1997-2008), Aide aux collectivités (1997-2009), Ski de fond (1998-2006), Syndicats mixtes (1998-2020), Contrats stations (2000-2005 puis 2017-2021), JO Turin 2006 (2004-2005), Taxe départementale aux espaces naturels sensibles (ENS) (2006-2020), Attractivité du territoire (2017-2021), Projets structurants (2010-2015), Aides exceptionnelles régies (ponctuelles).

Données 2

Données issues des délibérations du Conseil départemental des Hautes-Alpes entre 2009 et 2019.

Données 3

Données d’investissement issues de l’analyse des délibérations du Conseil départemental des Hautes-Alpes portant l’attribution « Syndicats mixtes », entre 2004 et 2007. Les chiffres d’affaires des stations queyrassines sont issus de l’enquête annuelle « Top 100 » réalisée par la revue spécialisée Montagne Leaders.

Données 4

Données issues des délibérations du Conseil départemental des Hautes-Alpes entre 2009 et 2019, croisées aux résultats de l’enquête annuelle « Investissements » de la revue spécialisée Montagne Leaders.

Données 5

Données issues de l’enquête annuelle « Investissements » de la revue spécialisée Montagne Leaders.

Données 6

Données issues de l’analyse des délibérations du Conseil départemental des Hautes-Alpes portant l’attribution « Syndicats mixtes », entre 2004 et 2007.

Base de données constituée par les auteurs

Réorienter ? La difficile réduction de la dépendance au tourisme

29Dans ce contexte, le Queyras apparaît en pleine hésitation transformative dans les logiques d’adaptation aux changements climatiques et les dilemmes (Bourdeau, 2021). À Abriès par exemple, le maire nouvellement élu en 2020 affiche publiquement son ambition de baisser la pression touristique sur le territoire, s’inscrivant ainsi dans une figure de l’après-ski et même de l’après-tourisme (Bourdeau, 2009). Pour autant, la cohérence de cette ambition est remise en question par son choix de maintenir l’installation d’un nouveau téléski en terrain non aménagé et l’extension du domaine de ski alpin. Hautement symbolique après des décennies marquées par les fermetures des remontées mécaniques, ce projet imaginé dans les années 1960 est achevé en 2023 pour un coût de 2,4 millions d’euros financés à 90 % par le SMSMQ auxquels s’ajoute du financement de la Commune, du Département et de la Région. Ce nouvel aménagement est défendu par les élus régionaux comme une mesure d’adaptation pertinente aux changements climatiques. Le « subventionnisme » continue ainsi d’être un levier notable et non contradictoire de la trajectoire touristique queyrassine, malgré la répétition des expériences récurrentes de la raréfaction de la ressource « neige ».

30Alors que ces besoins sociaux sont identifiés sur l’ensemble de cette haute vallée alpine (Claeys et Arnaud, 2019) et que les préconisations des juridictions financières plaident désormais pour leur résolution par l’adoption d’une autre politique de développement territorial (Cour des comptes, 2024), aucun plan d’adaptation structurelle n’est programmé pour les décennies à venir. Au contraire, le SMSMQ prévoit de nouveaux investissements dans l’activité ski alpin dans le cadre des nouveaux « contrats stations » de la Région pour la période 2021-2027, avec le renouvellement de remontées mécaniques à Arvieux et à Molines/Saint-Véran, la modernisation du réseau d’enneigement artificiel de trois des quatre stations queyrasinnes et l’augmentation du nombre de lits touristiques dans l’espoir de rentabiliser ces investissements. Ces choix du SMSMQ s’inscrivent également dans la trajectoire prévue par le programme du Département en soutien des stations des Hautes-Alpes et de leur attractivité pour la période 2022-2028. Ainsi, ce « subventionnisme » restreint la réduction de la dépendance au tourisme de neige, d’une part en continuant de renforcer la prédominance de l’activité ski alpin, et d’autre part en invisibilisant certaines innovations sociales qui s’y déploient (Borgnet, 2024 ; Chambru et al., 2024a).

31Malgré la répartition équilibrée de la fréquentation touristique queyrassine avec 642 500 nuitées hivernales et 501 962 nuitées estivales (Chambru et al., 2024a), la place quasi hégémonique encore occupée par le ski alpin dans le modèle touristique peut être mise en doute à l’aune de sa vulnérabilité (Abegg et Steiger, 2017). En effet, il est prévu que durant la période 2024-2039 la hausse des températures se poursuivra dans le Queyras (en moyenne + 1,2 °C), entraînant une élévation des isothermes (+ 270 mètres) et de la limite pluie-neige (près de 300 mètres) dans le scénario le plus pessimiste (qui correspond cependant à la trajectoire actuelle) (PNRQ, 2021a). Une part de la justification peut se trouver dans l’absence de possibilité de remplacer l’activité ski alpin par une autre activité unique. Aucune des pratiques disponibles à ce jour dans le Queyras (VTT Enduro à Abriès, cascade de glace à Aiguilles et Ceillac, luge d’été à Molines, randonnée à pied en itinérance, etc.) n’offre un modèle économique comparable au tourisme de neige. De plus, trois actifs sur quatre dans le Queyras ont une activité en lien direct (69 % des actifs) ou indirect (9,5 %) avec le tourisme (PNRQ, 2021b). Cette « monoculture touristique » du territoire est identifiée comme une faiblesse depuis 2011 par la Direction départementale des territoires des Hautes-Alpes du fait que « deux tiers des flux financiers [proviennent] des visiteurs extérieurs », amplifiée selon le PNRQ (2021a) par les évolutions climatiques attendues dans le Queyras, notamment au cours de la saison hivernale.

Conclusion

32L’analyse diachronique de la trajectoire touristique du Queyras met en évidence la manière dont les crises socio-environnementales ne produisent pas mécaniquement des bifurcations territoriales, mais s’inscrivent dans des trajectoires fortement contraintes par l’histoire des aménagements et l’action publique. Longtemps structuré autour du tourisme de neige et du ski alpin, le modèle touristique queyrassin illustre les limites d’un développement fondé sur une spécialisation fonctionnelle et sur des infrastructures coûteuses, dont la viabilité est aujourd’hui fragilisée par la variabilité croissante de l’enneigement et par l’accélération des changements climatiques. L’analyse met ainsi en évidence les « dilemmes de transition » auxquels sont confrontés les territoires de montagne (Bourdeau, 2021), pris entre l’accélération des changements climatiques et la temporalité plus lente des décisions institutionnelles, des investissements publics et des héritages matériels et symboliques des infrastructures touristiques.

33En ce sens, cet article montre que la réorientation touristique apparaît moins comme un processus intentionnel et maîtrisé que comme une succession d’ajustements partiels, souvent contradictoires, opérés sous contrainte. Il souligne que la dépendance au tourisme de neige ne peut être interprétée comme le simple résultat d’un manque d’innovations sociales ou d’une résistance locale au changement. Cette dépendance relève plus fondamentalement d’un verrouillage institutionnel et financier, produit par des décennies d’un régime d’action publique qualifié de « subventionnisme » (Borgnet, 2024). Celui-ci contribue à maintenir la centralité du ski alpin dans les choix d’aménagement, tout en limitant la capacité des acteurs locaux à explorer et à stabiliser des formes alternatives de développement touristique. Les situations analysées dans le Queyras montrent également que la transition touristique ne constitue pas de facto un horizon consensuel, malgré les injonctions institutionnelles en ce sens. Les expériences de réorientation observées révèlent au contraire des appropriations différenciées, parfois antagonistes, de la transition par des acteurs sociaux dont les rapports à l’environnement, à l’économie et au territoire demeurent hétérogènes (Chambru, 2025).

34Si le Queyras demeure un cas d’étude situé, il constitue néanmoins un cas analytique permettant d’éclairer des dynamiques plus générales à l’œuvre dans les hautes vallées alpines et, plus largement, dans les territoires touristiques de montagne (Langenbach et al., 2020). Les tensions observées entre adaptation technologique, maintien des infrastructures existantes et émergence d’innovations sociales plus diffuses remettent en question la capacité des politiques publiques actuelles à accompagner des transitions réellement structurelles face aux crises socio-environnementales. Ces résultats invitent enfin à déplacer le regard porté sur les transitions touristiques en montagne : plutôt que de les appréhender uniquement à l’aune de la diversification de l’offre ou de l’innovation technique, ils soulignent l’importance d’interroger les conditions institutionnelles, financières et temporelles dans lesquelles ces transitions sont envisagées. La prise en compte de ces dimensions apparaît essentielle pour penser des trajectoires de développement moins dépendantes du tourisme de neige et davantage compatibles avec les incertitudes climatiques à venir.

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Notes

1 Ce travail a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la recherche au titre du programme « France 2030 » et portant la référence ANR-15-IDEX-02, via le Labex ITTEM.

2 Sur la question terminologique, le concept de « station-village » est aujourd’hui utilisé pour qualifier une quatrième génération de stations apparues dans la seconde moitié des années 1970, à la suite du discours de Vallouise prononcé en 1977 par Valéry Giscard d’Estaing, qui annonce la fin de l’interventionnisme rationnel et systématique de l’État par la création des unités touristiques nouvelles (UTN).

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References

Electronic reference

Mikaël CHAMBRU and Yann BORGNET, “Composer avec les crises socio-environnementales en montagne : trajectoires touristiques et politiques publiques d’aménagement d’une haute vallée alpine (Queyras, France)”Téoros [Online], 44-1 | 2025, Online since 08 July 2026, connection on 18 August 2026. URL: http://journals.openedition.org/teoros/13721

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About the authors

Mikaël CHAMBRU

Maître de conférences en sciences sociales
GRESEC [Groupe de recherche sur les enjeux de la communication]
Labex ITTEM [Innovations et transitions territoriales en montagne]
Université Grenoble Alpes
mikael.chambru@univ-grenoble-alpes.fr

Yann BORGNET

Docteur en géographie, chercheur associé
PACTE Laboratoire de sciences sociales
Université Grenoble Alpes
yann.borgnet@ensm.sports.gouv.fr

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