1Le système universitaire français repose jusqu’au milieu du XXe siècle, sur une régulation étatico-professionnelle, héritée de l’université impériale napoléonienne (Musselin, 2002). Depuis une courte décennie, il prend pour référence un système mondialisé aujourd’hui fondé sur l’économie de la connaissance : « Penser la contribution de l’Enseignement supérieur et de la recherche (ESR) au marché, et penser l’ESR comme un marché » (Mignot-Gérard, Normand et Ravinet, 2019) : c’est un changement important pour nos universités et établissements d’autant qu’ils sont mis à l’épreuve par un « ordre global » qui véhicule le modèle d’une université rationalisée (Frank & Meyer, 2015).
2Sur ce dernier point, nous constatons la mise en place de nouveaux champs sémantiques empruntées aux entreprises au sein des universités et établissements (gestion efficiente, gouvernance, stratégie, système d’informations…).
3Pour gérer cette transition, l’État a mis en place une « frénésie de réformes conduites en France dans la période 2007-2012 [qui] contraste ainsi avec l’« incrémentalisme » des politiques menées dans le secteur depuis le XIXe siècle et qui se sont poursuivies jusqu’à la fin du XXe siècle (Mignot-Gérard, Normand, et Ravinet, 2019). Nous parlons ici des textes de lois développant notamment l’autonomie des établissements (LOLF, LRU…), le passage aux Responsabilités et Compétences Élargies (RCE), prolongé par la loi n 2013-660 du 22 juillet 2013 relative à l'enseignement supérieur et à la recherche et plus récemment par la loi relative à l'orientation et à la réussite des étudiants (loi ORE).
4À cela s’ajoute une évolution du nombre d’inscriptions dans les universités et établissements, hausse intimement liée à la croissance démographique mondiale et, plus localement, à l’augmentation du taux de réussite au diplôme national sanctionnant la fin des études secondaires générales, technologiques ou professionnelles, le baccalauréat.
Figure 1 : Évolution du nombre d’inscriptions dans les universités et établissements (MESRI, 2020)
5Dans nos travaux, nous nous positionnons dans l’axe 6 du rapport « Dynamiques des recherches en sciences de l’information et de la communication » (Walter et al., 2019) intitulé « Numérique : stratégies, dispositifs et usages », ce qui nous autorise à envisager notre étude dans le domaine de l’intelligence territoriale, le territoire étant ici les établissements de l’Enseignement supérieur et de la recherche français.
6Si au début de cette informatisation, en 1990, une formidable ambition technologique de changement était espérée, une forme de mécanisation du travail administratif est apparue faisant perdre parfois pied au métier modélisé. De ce fait, cette idée initialement positive de porter le changement organisationnel par l’informatisation s’est un peu essoufflée : le changement apporté par une technologie dans une organisation doit aussi parallèlement venir d’un changement de compétences métiers.
7Ce serait une approche plus judicieuse de nos jours. Pour reprendre Cédric Gossart : « On a désormais tendance à ne plus parler d’industrie informatique, mais d’industrie du traitement de l’information » (Gossart et al., 2013). C’est ainsi que nous pensons que des systèmes d’information, apportant un changement dans l’organisation d’un point de vue technologique, se sont retrouvés porteur de changement de compétences professionnelles. Nous pouvons rappeler pour le contexte qui nous intéresse, l’ESR, l’arrivée de SIFAC de l’Agence de Mutualisation des Universités et Établissements (Amue) qui ne restreignait pas son ambition à remplacer son prédécesseur (Nabucco ou Gerico), mais proposait de nouveaux concepts métier liés à l’évolution de la comptabilité vers la comptabilité analytique. Plus récemment, les enjeux liés à la construction de PS-SCOL Pegase, qui ne se positionne pas simplement en remplaçant d’Apogée, mais renverse la conception d’un SI de gestion de la scolarité en plaçant l’étudiant au centre du système, dans une perspective d’apprenant tout au long de sa vie.
8Hammer et Champy (1993) affirment qu’une « organisation qui ne peut envisager d’un œil neuf les technologies de l’information est incapable d’opérer un reengineering ». Les technologies numériques sont ainsi porteuses de changements métiers, mais pour être adoptés par les métiers, il faut les associer dès la construction de ce système d’information. La boucle est bouclée, le système peut s’auto-entretenir si les utilisateurs sont associés : l’approche users-centric ou centrée utilisateurs, tant portée en éloge aujourd’hui, serait pour nous une nécessité.
9Alors comment provoquer cette expérience usagers ? Comment est-elle mise en place dans des systèmes d’information des universités et établissements ? Lors de la construction, de l’usage ? Comment guident-elles le travail de certaines communautés ? Nous faisons l’hypothèse que le système s’est régulé au cours du temps pour obtenir aujourd’hui une forme d’organisation répondant à toutes les formes de contraintes paradoxales de l’ESR actuel : satisfaire la mission de service public, gérer l’augmentation des missions aux usagers, teinter de réduction des moyens alloués dans un contexte de concurrence entre établissements…
10Le système d’information ou SI dont nous parlons est « un ensemble organisé de ressources : matériel, logiciel, personnel, données, procédures, permettant d’acquérir, de traiter, de stocker des informations dans et entre des organisations. » (Reix, 2004). Il tente de contribuer à un meilleur fonctionnement de l’organisation de l’établissement en apportant des qualités reconnues jusqu’alors : facilitation des traitements récurrents et nombreux, limitation des multiples saisies, amélioration de la qualité des données de l’organisation, analyse par process, recoupement d’informations pour une aide à la prise de décision par ceux qui tiennent la gouverne…
11Nous recentrons notre propos sur le SI de gestion universitaire, entendu ici comme le système d’information permettant de gérer les données utiles au bon fonctionnement des universités et établissements (gestions administratives, de la recherche et pédagogiques).
12Le périmètre d’activité actuel du SI gestion universitaire d’un établissement type a été cartographié au sens de l’urbanisation des systèmes d’information par le Groupe Urbanisation de l’Enseignement supérieur et de la recherche (Le Strat, 2020), Figure 2. Il s’appuie sur les travaux de la direction interministérielle du numérique (Dinum), en charge de la transformation numérique de l'État au bénéfice du citoyen comme de l’agent. Les activités de l’établissement y sont classées en 5 domaines : échanges, pilotage, données transverses et partagées, opérations ou cœur de métier et ressource support.
13Pour le domaine échanges, l’urbaniste propose de regrouper les zones qui concernent les interactions endogènes et exogènes à l’organisation (gestion des canaux d’échanges, gestion et contrôle d’accès, ouverture des données publiques, fonction transverses d’échanges, communication institutionnelle, gestion de la relation avec les usagers, les relations avec les autorités administratives, européennes, les agents, les partenaires, les fournisseurs, les partenaires internationaux).
14Le domaine pilotage concerne la gouvernance de l’établissement, performance et décisionnel, pilotage stratégique et opérationnel des différents métiers (formation, recherche, système d’information, des ressources humaines et de la finance...).
15Le domaine opérations se décompose en trois zones : formation, vie de l’étudiant et insertion professionnelle, recherche et conservation culturelle.
16Le domaine données transverses et partagées regroupe les nomenclatures, les référentiels, les référentiels de règles et les gisements de données.
17Enfin, dans le domaine ressources support, nous retrouvons les zones finances, achats, l’immobilier, gestion du SI, juridique, vie de l’établissement, gestion des missions, moyens généraux, gestion de la sécurité, gestion de la documentation et de la connaissance et gestion des ressources humaines.
Figure 2 : Vue fonctionnelle urbanisée des activités d’un établissement ESR « Type » (Le Strat, 2020)
18La cybernétique (Wiener, 1947), la systémique dans son application managériale (Mélèse, 1990) et l’informatique appliquée constituent au moins trois points d’entrée possibles pour une analyse épistémologique du concept de SI (Cotte, 2009). Nous ajoutons que cette systémique prend la forme d’un système d’information, un vecteur de médiatisation : « Le salarié dispose donc d’une collection d’outils qui lui servent à la fois à travailler, communiquer, gérer et échanger de l’information, à travers des interfaces qui ont toutes tendances à converger vers un même modèle et à reproduire des logiques médiatiques » (Cotte, 2009, p48).
19Nous appuyons notre analyse sur une systémique de l’Enseignement supérieur et de la recherche proposée sous la forme d’une interprétation graphique du modèle écologique de l’écosystème numérique (Mocquet, 2020).
20À partir de cette interprétation, nous considérons que le microsystème, la relation immédiate avec la personne concerne l’usager du service public, l’étudiant, l’apprenti ou le stagiaire. Le mésosystème est constitué de tous les microsystèmes, et en assure ou non la cohérence du contexte de vie de l’usager. Pour nous, nous sommes à l’étage université de l’Enseignement supérieur et de la recherche, dans certains cas au niveau des regroupements d’établissements dans une logique de site. L’exosystème concerne les forces extérieures en présences ayant une répercussion sur les microsystèmes : politiques ; règlements, programmes financiers. Elles sont apportées par la société, les lois, la politique d’État, le ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation. Enfin, le macrosystème concerne les forces dites éloignées ayant une influence subtile sur le microsystème à long terme : ici, l’histoire de l’université, les valeurs du service public, mais aussi la gratuité de celui-ci.
21Le système d’information de gestion concerne l’usager du service public (microsystème) directement dans le périmètre de la gestion de la scolarité et indirectement dans les autres domaines (finance, RH...) : pour preuve, une activité d’enseignement est le début d’un process qui verra le SI scolarité bien entendu, mais aussi le SI Finance, mobilisés pour la rémunération de l’enseignant ou formateur, et le SI RH pour le type de rémunération en fonction du statut de l’enseignant ou du formateur. Mais il est aussi utile au niveau exosystème, les universités devant rendre compte de leurs dépenses publiques à l’État.
22Nous ajoutons à notre approche théorique, la théorie de l’activité qui propose les concepts nécessaires à la fois pour décrire l’activité et pour rendre compte de l’évolution de ces activités, en conférant ainsi une dimension dynamique au cadre théorique (Groleau et Mayère, 2007). Elle semble pour nous d’une grande utilité dans l’analyse des dispositifs numériques mobilisés ici.
23Ainsi, « l’idée centrale consiste à se focaliser sur l’action pratique et sur les conséquences réelles de l’action humaine » (Engeström, 2011) dans une logique temporelle, « les organisations – tout comme la technologie – ne peuvent s’affranchir de leur relation au temps, ce qui implique la nécessité d’observer les organisations à partir de leur évolution historique. » (Engeström, 2011).
24La figure suivante propose une représentation des travaux du système général de l’activité (Engeström, 1987) et met en valeur les différentes contradictions. Nous faisons l’hypothèse que cette représentation peut nous aider à entrer en une meilleure compréhension de la transformation apportée aux organisations universitaires par le système d’information.
Figure 3 : Système général de l’activité par Engeström (1987)
25L’intérêt de ce modèle tient dans son caractère systémique de l’analyse d’une activité collective et sur la mise en interaction des acteurs : l’objet, le sujet, les règles, la communauté et la division du travail.
26Le système universitaire fonctionne par communautés, pour preuve les modes d’élections des décideurs stratégiques, directeurs de composantes ou présidents d’universités, ou bien le fonctionnement des groupes de recherche internationaux. Nous parlons ici plutôt d’une communauté de pratique utilisant un SI. Trois dimensions sont alors à prendre en considération afin de caractériser une communauté de pratiques dans le cadre d’activité numérique professionnelle : l’engagement mutuel (mutual engagement), une entreprise commune s’organisant autour d’un objectif partagé (joint enterprise), et un répertoire partagé (shared repertoire) reposant sur un ensemble de ressources mobilisables (procédures, routines, symboles, représentations, outils, concepts...) (Fabre, Liquete et Gardiès, 2010). La communauté de pratique est ici déjà prise en compte dans le système d’activité décrit au paragraphe précédent, il s’agit des groupes d’utilisateurs du SI de gestion universitaire.
27Nous appuyons notre démarche épistémologique sur une posture explicative qui « vise à mettre en lumière les relations entre phénomènes par le biais de l’observation d’enchaînements réguliers » (Schurmans, 2009, p. 91). Dans un cadre d’expérimentation, nous appuyons notre analyse sur notre expérience professionnelle, d’un point de vue ethnographe, au sein de l’Enseignement supérieur et recherche. Nous gardons en tête concernant notre travail d’observation des technologies numérique qu’ « à la manière d’un ethnographe qui autrefois arpentait de lointaines contrées, muni de son carnet de notes, le chercheur devrait donc, à notre sens, explorer ces univers avec la même rigueur. » (Trémel, 2003, p. 167). Nous ajoutons que « mobilisant les travaux de Garfinkel, l’ethnométhodologie [montre] comment les significations se construisent dans le contexte, dans l’interaction avec les participants » (Berry, 2012).
28Elle s’appuie sur un modèle inductif et interprétatif qui se construit à partir des faits relevés à des moments précis dans lequel nous cherchons des significations. « Fondée sur le projet résultant de l’interaction intentionnelle d’un sujet sur un objet » (Piaget, 1970), notre épistémologie est constructiviste, une « conception de la connaissance comprise comme un processus actif avant de l’être comme un résultat fini » (Piaget, 1970, p. 75). L’idée est bien ici « de participer à construire la réalité perçue des acteurs » (Bertacchini, 2009).
29Étant donné, d’un point de vue systémique, la complexité de l’objet de recherche étudié, nous mettons en œuvre une méthodologie qui s’appuie sur une succession d’observations non participantes, mobilisant un champ interdisciplinaire emprunté aux sciences de l'information et de la communication. Les sources d’observation sont nombreuses : elles s’appuient sur la communication des projets faites aux adhérents, mais aussi lors d’entretiens menés avec les différents chefs de projets en septembre 2018.
30Certaines universités et établissements disposent de solutions de SI de gestion universitaire développées en interne, solutions à la marge en termes de nombre d’utilisateurs. Deux principaux constructeurs de SI de gestion universitaire se partagent à ce jour la tâche de proposer des solutions de SI de gestion universitaire pour la quasi-totalité des universités et établissements : l’association Cocktail et l’Agence de mutualisation des universités et établissements (Amue). L’une comme l’autre utilisent des modalités de construction que nous avons repérées comme « traces du social », (Parent et Sabourin, 2016). Nous portons pour cet article notre intérêt sur l’Agence de mutualisation des universités et établissements (Amue).
31L’Amue est un groupement d’intérêt public (GIP) qui se caractérise sur son site Web comme une agence qui « organise la coopération entre ses membres et sert de support à leurs actions communes en vue d’améliorer la qualité de leur gestion. » En 1997, l’Amue a pris la suite du Gigue. Cette évolution correspondait « à la volonté des établissements et du ministère d'élargir la mise en commun des efforts et compétences pour dégager des axes communs de progrès dans les grands domaines de gestion, au-delà des aspects strictement informatiques ».
32Dans son plan quinquennal 2016-2020 (Amue, 2016), une source d’informations que nous exploitons comme corpus pour cet article, sa mission s’appuie sur trois axes stratégiques d’activités, en l’occurrence Systèmes d’information (SI), Formations et Accompagnement. Il est précisé que l’agence :
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poursuivra l’évolution vers davantage d’agilité dans ses modes de développement, d’hébergement de ses solutions, et d’animation de ses réseaux,
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s’attachera plus particulièrement à renouveler et développer ses offres SI dans les domaines Recherche et Scolarité/formation/Vie de l’étudiant (cœur de métier),
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participera à l’amélioration des données produites par l’informatique de gestion avec pour objectifs d’en faciliter l’agrégation, la circulation, l'exploitation, la réutilisation et la valorisation,
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poursuivra les actions initiées par le secrétariat d’Etat chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche et les établissements dans le cadre du Plan de simplification de l’enseignement supérieur.
33Lors de notre arrivée au sein de l’agence, nous avons rencontré individuellement des chefs de projets afin d’aborder le périmètre fonctionnel et métiers de leurs solutions, la manière de construire le projet, l’interaction avec les adhérents. Chaque entretien possède une durée d’une heure, au cours de laquelle chaque personne pouvait s’exprimer sur sa solution le plus librement possible.
34Deux modalités sont majoritairement utilisées dans la construction du SI au sein de l’agence dans une logique de mutualisation : la construction en tant que fabricant de solutions et la coconstruction, le choix reposant sur le contexte global de construction du SI.
35Nous avions déjà affirmé (Mocquet et Rongeat, 2019) que la mutualisation consistait à mettre en œuvre les modes opératoires adéquats et à développer les bonnes stratégies dans la construction, mais aussi dans l’échange et la distribution. L’aptitude à négocier de l’agence pilotant la mutualisation, sa capacité à fédérer les initiatives de ses adhérents, à optimiser l’expression de leurs besoins, à être réactive et agile, sont autant d’éléments primordiaux. Il en va de même de l’investissement de chacun des membres, facteur clé de la réussite des actions mutualisées.
36Les bénéfices attendus de la mutualisation sont nombreux (Athanase, 2015) : réduction des coûts (d’acquisition, d’exploitation, d’administration, de projet, d’infrastructures, de licence, etc.), meilleure maîtrise des risques, mise en cohérence, développement du sentiment d’appartenance à une même communauté, renforcement des établissements s’inscrivant dans des actions de mutualisation : la notion de communauté de pratique paraît renforcée. Dans la construction des systèmes d’information, certaines phases bénéficient plus particulièrement des effets positifs de la mutualisation : les études préalables, la construction des logiciels de gestion, le déploiement et l’accompagnement, enfin la maintenance.
37Il existe plusieurs formes de construction dite classique à l’agence : le développement ex nihilo entièrement porté par l’agence avec l’aide de prestataires privés, l’adaptation d’un progiciel existant adapté au contexte de l’ESR et la reconstruction d’une solution existante pour en faire une solution nationale.
38Nous avions déjà témoigné (Mocquet et Rongeat, 2019) que des projets au cœur de métier (formation/vie de l’étudiant et recherche) sont réalisés en coconstruction à l’heure où nous écrivons cet article au sein de l’Amue, menant ainsi l’ensemble des travaux, y compris le développement logiciel et la maintenance, en partenariat avec des équipes d’établissements.
39Tout à fait adaptée aux développements spécifiques sur des domaines cœur de métier, cette approche est effective pour les projets PC-Scol (formation/vie de l’étudiant) avec l’association Cocktail, les universités de Strasbourg, Nantes et Grenoble ainsi que pour le projet CapLab (recherche) avec le CNRS et l’université de Clermont-Auvergne.
40Codévelopper les solutions avec plusieurs acteurs de l’ESR, au lieu de prestataires, permet de monter des partenariats à plus long terme, de bénéficier de la maîtrise du contexte de l’ESR jusqu’aux équipes de développement, et de mutualiser les talents de notre communauté en vue de capitaliser des compétences : la communauté de pratique parait renforcée, celle de la décision aussi.
41Cela permet également de fluidifier et d'améliorer les processus de fabrication en bénéficiant de la proximité des développeurs avec les experts métier, et de limiter les contraintes entre usage et construction. C’est enfin bénéficier d’une meilleure stabilité des équipes, dans un contexte de confiance et de partenariat avec des objectifs partagés entre acteurs publics. Ainsi dans la durée, une efficacité augmentée pour les projets qui préfigure une meilleure qualité de SI et une meilleure performance économique sur le long terme.
42Pour optimiser, pérenniser et rendre cohérent les travaux d’une solution construite par plusieurs établissements et garantir la capitalisation au sein de notre communauté, un cadre de coconstruction a été élaboré. Issu d’un travail partagé au sein de l’ESR (un groupe du Comité Agence Technologie et Innovation (Cati), co-animé par l’Amue et Esup Portail avec le CSIESR, l’A-Dsi, le CNRS, et l’association Cocktail), il apporte aux projets concernés un ensemble de règles, principes et technologies facilitant le travail réparti sur plusieurs sites coconstructeur.
43Il porte sur des éléments organisationnels, juridiques, méthodologiques, normatifs, d’assurance qualité, d’architecture, d’urbanisation, de technologies et d’outils. Certains éléments sont des choix forts de la communauté pour la construction des SI, citons par exemple la méthode agile, le choix de solutions open source, une logique urbanisée, l’intégration continue, ou encore une architecture dite "modulaire orientée service". Au-delà des grands projets nationaux, le respect de ce cadre pour des développements locaux permet aux établissements de développer des modules qui, cohérents avec le projet national, pourront plus facilement être ajoutés à la souche nationale dans une logique de mutualisation.
44Les régulations des projets par les usagers, avec un mode de représentation communautaire (représentant métier et DSI), s’articulent autour des comités (Comité de pilotage de la solution, Comité d’usagers ou LabU et assemblée générale), mais aussi lors des formations auprès des opérateurs du SI. Cette forme multiple et complexe de régulations, à plusieurs niveaux du système universitaire (du micro au macro), parfois imbriquées l’une à l’autre, montre une volonté de construire les solutions avec les adhérents.
45Un des écueils de ce mode de fonctionnement, entendu lors des entretiens, est que ces régulations prennent du temps de décision, à collecter et analyser, mais surtout à mettre en place pour faire évoluer les solutions. Il est attendu par les adhérents une certaine réactivité lors des évolutions fonctionnelles.
46Nous avions constaté que l’usage du vocabulaire métiers des universités est parfois teintés du vocabulaire du SI. C’est le cas du domaine de la gestion de la scolarité où l’acronyme VET, pour version d’étapes un concept dans Apogée, est employé lors de réunion pédagogique de création d’offre de formation. Nous pensons aussi que cela peut venir du fait que le métier est non réglementé, contrairement à la finance et la RH.
47Nous avons repéré que l’animation de la communauté de pratique est provoquée par l’Agence :
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par la formation auprès des usagers : feedback par la formation (micro et mésosystème), notion de communauté métiers ;
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par les labUs (exosystème), par les extranet des projets (microsystème) ;
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par la mise en place d’une intelligence commune de résolution de problèmes récurrents dans la communauté de pratique : base de demande d’assistance et de maintenance, traitement des aides niv1 en établissements (microsystème), traitement des aides compliquées au sein de l’Amue (mésosystème).
48Nous proposons d’interpréter la théorie de l’activité au contexte qui nous mobilise depuis le début de l’article.
Figure 4 : Système général de l’activité du Si universitaire inspiré par Engeström, 1987.
49Nous proposons de mettre l’usager au centre de l’activité, pour des raisons évidentes déjà énoncées.
50Cette représentation, non modélisante, nous permet de débuter une vue de l’esprit de cette situation complexe, en liant : les outils (le SI de gestion universitaire), le sujet (les utilisateurs en tant qu’individu), les règles (du métier par exemple), la communauté (les groupes d’utilisateurs), la division du travail (sa répartition et ses hiérarchies) et enfin, l’objet, ici la transformation apportée par le SI de gestion universitaire.
51Nous faisons ainsi apparaître quatre composantes complémentaires, la construction, l’usage, l’échange et la distribution du SI de gestion universitaire.
52Chacune d’elles correspond à un moment d’activité du système en présence. À cette représentation, nous associons des contradictions dans le système d’activité, ce qui nous permet de repérer d’un point de vue pratique des éléments moteurs ou des freins au changement apporté par l’activité.
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Les contradictions primaires, au sein de chaque domaine, par exemple entre construction et usage,
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Les contradictions secondaires, entre constituants, par exemple une nouvelle réglementation peut remettre en question sa division du travail,
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Les contradictions tertiaires, entre les motifs de l’activité centrale et les motifs d’autres formes d’activités, par exemple le renouvellement d’un personnel dans le process,
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Enfin les contradictions quaternaires, entre l’activité centrale et les activités voisines, par exemple la mise à jour d’une fonctionnalité modifie les conditions de saisie de l’utilisateur.
53Cette vision donne du sens aux différents dispositifs observés. Nous constatons que les dispositifs mis en place par l’agence interviennent afin de limiter les contradictions. Il s’agit par exemple :
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des comités de pilotage (réduction de la contradiction Division du Travail <-> Construction du SI par ex.),
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des comités d’usagers (réduction de la contradiction Communauté de pratiques <-> Usage ou Construction du SI),
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de la formation ou conception (réduction de la contradiction Usage <-> communauté de pratiques et aussi Règles <-> Communauté de pratiques).
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Du service support (réduction de la contradiction Usage <-> communauté de pratiques)
54Durant le premier semestre 2019, nous avons observé la mise en place d’une solution Compèré développée initialement par l’Université de Grenoble Alpes (déjà en usage dans cette université). Elle concerne le suivi de contrat pédagogique des étudiants demandés par la nouvelle loi ORE (changement réglementaire), et pour lequel l’Amue a mis en place des actions avec la communauté de pratiques, pour proposer finalement une nouvelle construction de cette solution installable dans toutes les universités. Nous retrouvons ici un processus permettant de réduire les contradictions entre le changement réglementaire et l’usage du SI, par la mise en place d’un travail (échange) avec la communauté de pratiques, ici les divisions des scolarités des universités.
55Ce premier travail que nous menons sur le SI de gestion universitaire, autorise à ébaucher les réponses à plusieurs questions : comment est-il fabriqué ? Comment fonctionne-t-il ? Se régule-t-il dans le temps et comment intervient-il dans le fonctionnement des universités ? Enfin, en quoi pourrait-il apporter des transformations numériques à ces organisations ?
56Fort de constater que nous retrouvons des modalités de fonctionnement déjà décrites antérieurement, notamment sur la présence d'une nouvelle gouvernance du numérique universitaire, une modalité de fonctionnement en réseau s’appuyant sur tous les acteurs et membres de l’université.
57Nous retenons que la construction du SI de gestion universitaire se déroule selon plusieurs modalités, chacune d’elles étant choisie en fonction du contexte métier : ainsi les fonctions régaliennes des universités (RH et finance) s’appuient sur des solutions du marché, alors que les fonctions de cœur de métier se construisent avec les universités, dans une logique de coconstruction.
58La communauté de pratique est importante dans le bon déroulement de la construction du SI universitaire, elle permet à la fois de satisfaire les règles métiers, mais aussi d'anticiper les prochaines évolutions : une bonne connaissance du métier est toujours plus simple à modéliser dans un SI.
59Les enjeux sont importants pour l’Enseignement supérieur et de la recherche, il s’agit aussi bien d’enjeux financiers, un nouveau projet SI à ambition nationale se chiffrant en dizaine de millions d’euros sur la durée de la solution, mais aussi en terme d’enjeu stratégique.
60Enfin, avoir associé depuis tout temps les usagers à la construction du SI universitaire a permis à l’Enseignement supérieur et de la recherche de ne pas avoir de catastrophe industrielle, c’est-à-dire un projet stoppé après plusieurs années de développement.
61N’est-ce pas ce que nous espérons tous concernant les dépenses d’argent public ?