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Dossier. La surveillance par l’image : usages, théories, résistances (XXe – XXIe siècle)

Contrôler les pratiques commerciales : le rôle de l’image dans la surveillance des gérants d’épiceries Casino au début du XXe siècle

Controlling business practices : the role of image in the surveillance of Casino’s grocery store managers in the early 20th century
Anne-Céline Callens

Résumés

Cet article propose d’étudier les modalités de surveillance du travail à partir d’une étude de cas centrée sur l’activité de l’entreprise de distribution Casino au début du XXe siècle. Cette société ouvre des succursales dans tout le sud-est de la France, qui sont gérées par des épiciers à qui l’on dicte les pratiques de travail à appliquer par le biais de circulaires et d’un journal d’entreprise. Afin de surveiller tous ses employés qui ne sont pas à proximité directe du siège et de vérifier que les consignes sont bien appliquées, l’entreprise emploie des inspecteurs qui sont envoyés en tournées et mandate un photographe professionnel pour visiter les différentes enseignes de la marque. Ces dispositifs de transmission des instructions (circulaires et journal d’entreprise) et de surveillance (vérification par les inspecteurs et le photographe) s’accompagnent d’une pratique de l’image qui fait l’objet de cette analyse.

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Notes de l’auteur

L’auteure tient à remercier très chaleureusement les Archives municipales de Saint-Étienne pour avoir facilité son travail en lui donnant la possibilité de consulter librement les archives Casino et l’entreprise Casino pour l’autoriser à reproduire les images qui illustrent cet article. Quand celui-ci a été rédigé, l’auteure ne pouvait imaginer que sa publication aurait lieu au moment où le groupe Casino est en train d'être démantelé après 125 ans d’histoire. Elle a une pensée émue pour tous·tes les employé·es de Casino et leurs proches qui subissent cette situation.

Texte intégral

1Dans son ouvrage Surveiller et punir, Michel Foucault (1975) analyse les dispositifs d’enfermement des individus en des espaces institutionnels et professionnels au sein desquels ils sont soumis à des règles de comportement et à des régimes de production.

« L’exercice de la discipline suppose un dispositif qui contraigne par le jeu du regard, un appareil où les techniques qui permettent de voir induisent des effets de pouvoir, et où, en retour, les moyens de coercition rendent clairement visibles ceux sur qui ils s’appliquent. Lentement, au cours de l’âge classique, on voit se construire ces « observatoires » de la multiplicité humaine […] un art obscur de la lumière et du visible a préparé en sourdine un savoir nouveau sur l’homme, à travers des techniques pour l’assujettir et des procédés pour l’utiliser. » (Foucault, 1975, p. 201).

2Ces dispositifs d’enfermement répondent à des objectifs d’efficacité, de maximisation et d’automatisation, et exploitent pour cela de nombreux outils de surveillance qui sont déployés dans les aéroports, les centres-villes, les lieux du travail comme dans les habitations (Lemaire, 2019). Nous proposons ici de nous intéresser plus particulièrement à l’univers du travail, qui « ne se distingue pas de ce qui concerne la société tout entière dans laquelle la surveillance ne cesse de se renforcer, avec des outils que le génie technicien ne cesse de créer » (Bouchet, 2014, p. 104).

3Au sein des ateliers et des usines, la surveillance relève d’un contrôle permanent portant non seulement sur la production, mais aussi sur l’activité des travailleuses et travailleurs : vigiles pour contrôler la présence sur les lieux de travail, cadres vérifiant les qualités professionnelles, contremaîtres surveillant le rendement, inspecteurs pour faire appliquer les règlements… Dans son ouvrage The Principles of Scientific Management, Taylor théorise la division du travail appliquée à la surveillance pour laquelle l’ouvrier est constamment observé par huit hommes aux charges spécifiques, qui se substituent au seul contremaître (Taylor, 1911, p. 137).

4Si la surveillance par l’homme au sein des usines préfigure les open space dans lesquels les travailleurs sont soumis aux regards permanents des autres, des outils techniques de surveillance voient également le jour : badges et systèmes informatiques de pointage, caméras analogiques puis numériques et, plus récemment, cybersurveillance, se substituent au contrôle humain (Bouchet, 2014, p. 102-103). Ces différentes évolutions semblent rencontrer une acceptation globale de la société, le problème étant « lié à une forme de nécessité historique qui entoure le développement des nouvelles technologies et qui nous amène globalement à suivre la marche de l’histoire […] » (Chardel, 2014, p. 22). Michel Foucault explique que cette amplification des dispositifs de surveillance découle directement de l’évolution de l’activité professionnelle :

« À mesure que l’appareil de production devient plus important et plus complexe, à mesure qu’augmentent le nombre des ouvriers et la division du travail, les tâches de contrôle se font plus nécessaires et difficiles. Surveiller devient alors une fonction définie, mais qui doit faire partie intégrante du processus de production ; elle doit le doubler sur toute sa longueur » (Foucault, 1975, p. 205).

5Il est intéressant de comprendre la manière dont la surveillance du travail s’est progressivement mise en place et d’observer les diverses formes qu’elle a revêtues. Nous proposons pour cela de nous pencher sur les dispositifs d’observation développés avant l’arrivée du numérique. Alors que les exigences de l’activité industrielle et le fait de réunir les travailleuses et travailleurs dans un même lieu a conduit la surveillance au travail à revêtir des formes précises (Bouchet, 2014, p. 102), il en va autrement de l’activité commerciale qui constituera le sujet de cette étude : « Antérieurement à la révolution industrielle, et jusquau début du XXe siècle, plus de 90 % des travailleurs étaient dispersés dans des boutiques dartisans et de commerçants ou dans des fermes disséminées dans les campagnes. Les gens se surveillaient mutuellement » (Ibid.).

6Le commerce de détail a pris différentes formes en France sans que celles-ci ne se succèdent ou ne se remplacent (Joly, 2024), du commerçant indépendant au réseau de franchisés, en passant par le grand magasin apparu dans les grandes villes au milieu du XIXe siècle, le magasin à succursales multiples qui arrive à la fin du XIXe siècle, le supermarché, l’hypermarché et les chaînes de grands magasins spécialisés dans le secteur non alimentaire qui se forment dans la seconde moitié du XXe siècle (Carluer-Lossuarn et Dauvers, 2004 ; Daumas, 2018 ; Lacour-Gayet, 1950-1955 ; Marseille, 1997).

7Le cas du magasin à succursales apparaît ici intéressant (Curtil, 1933 ; Moride, 1913 ; Normand, 1936) car il implique une difficulté pour la gouvernance à surveiller tous les gérants dispersés sur des territoires parfois très éloignés. Le présent article analysera ainsi les modalités de surveillance du travail à partir d’une étude de cas de l’activité d’un magasin à succursales sur une période restreinte : nous nous concentrerons sur les premières années de fonctionnement de la société Casino, au début du XXe siècle, en nous appuyant sur les archives de l’entreprise aujourd’hui conservées aux archives municipales de Saint-Étienne.

8L’entreprise Casino est créée par Geoffroy Guichard à Saint-Étienne en 1892. Basée sur le modèle succursaliste, qui consiste à centraliser les achats et décentraliser les ventes, elle ouvre des épiceries dans tout le sud-est de la France. La direction a pour objectif d’unifier les pratiques de tous les gérants de succursales qui restent en lien constant avec la maison mère. Ni salariés de l’entreprise, ni indépendants, les épiciers Casino disposent d’un statut particulier que la direction de l’entreprise définit comme un partage des responsabilités (Londeix, 2021, p. 72). S’ils sont libres de constituer et de gérer leurs stocks comme ils l’entendent, ils demeurent sous le contrôle de la direction qui leur dicte la conduite à tenir et leur impose les produits et les prix de vente :

« L’article premier du modèle de contrat établi le 9 juin 1898 mentionne que « tout succursaliste au service de la maison est un employé au même titre que ceux qui fonctionnent à la maison mère, comme eux il doit obéissance en toutes circonstances ». Le succursaliste, ou adhérent, a pour mission de vendre au comptant les biens que lui confie la maison mère. Bien que les marchandises commandées lui soient facturées, elles ne donnent lieu à aucun versement avant leur vente et restent la propriété du « chef de maison ». Le gérant ne peut vendre que les articles livrés par la maison mère, aux prix fixés par elle, sous peine d’amende et de renvoi » (Londeix, 2021, p. 69).

  • 1 L’entreprise instaure ses propres cours professionnels en 1930 dispensés par des chefs de service b (...)

9Dans le but de former ses succursalistes1 et d’unifier leurs pratiques, l’entreprise Casino use de deux outils de communication : une circulaire envoyée chaque semaine aux gérants afin de leur indiquer les consignes à appliquer pour la confection des étalages, l’affichage à réaliser, les différentes campagnes de vente à venir et un journal interne publié mensuellement qui constitue un outil d’information et de travail pour les épiciers. Afin de surveiller tous ceux qui ne sont pas à proximité directe du siège et de vérifier que les pratiques dictées par les circulaires et le journal d’entreprise sont bien appliquées, l’entreprise missionne des inspecteurs qui sont envoyés en tournées et mandate un photographe professionnel pour visiter les différentes enseignes de la marque. Ces dispositifs de transmission des instructions (circulaires et journal d’entreprise) et de surveillance (vérification par les inspecteurs et le photographe) s’accompagnent d’une pratique de l’image qui fera l’objet de cette analyse.

La photographie-modèle : quand l’image dicte les comportements à adopter

  • 2 Circulaire aux gérants, n° 247 B, 18 mars 1932, Archives Municipales de Saint-Étienne, Fonds Casino (...)

10Dès le XIXe siècle, les étalages et les vitrines de magasins se multiplient et façonnent, aux côtés des foires et grandes expositions, une nouvelle forme de spectacle du commerce et de l’industrie. L’entreprise Casino s’attache ainsi à soigner les devantures de ses épiceries. Elle fait la recommandation suivante aux gérants des différentes succursales : « La tenue du magasin et la confection des étalages ont une importance considérable sur les ventes. Une marchandise bien présentée est à moitié vendue. Cet excellent principe est de plus en plus d’actualité. Mettez-le toujours en pratique2. » Afin de s’assurer que cette recommandation est respectée, l’entreprise transmet des consignes précises aux gérants et surveille que celles-ci sont bien appliquées.

  • 3 Schéma légendé de devanture de magasin établi le 1er juin 1932 par la direction des services techni (...)

11Les épiciers se voient ainsi dicter la manière d’agencer leurs devantures et vitrines. Pour cela, l’entreprise approvisionne non seulement les différents points de vente avec les mêmes articles, mais elle contraint également leur mode de présentation. En atteste un schéma légendé des prescriptions à observer pour l’organisation des devantures établi par la direction des services techniques en 19323 qui donne des indications extrêmement précises en termes de couleur de la façade, de disposition et de typographie de l’enseigne ainsi que d’agencement des rayons et des enseignes lumineuses au sein des vitrines. L’entreprise vise ainsi à créer des devantures homogènes afin d’instaurer une uniformité entre les différentes épiceries réparties sur tout le territoire sud-est de la France.

Fig. 1 : Circulaire aux gérants de succursales, 7 novembre 1913.

Fig. 1 : Circulaire aux gérants de succursales, 7 novembre 1913.

Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1161.

  • 4 Les circulaires aux gérants sont instaurées en 1902. Le fonds Casino comprend les circulaires de 19 (...)

12Une fois l’agencement de la devanture établi, il s’agit d’aménager l’intérieur même de la vitrine. Casino utilise pour cela les circulaires à destination des gérants4 envoyées chaque semaine afin de leur dicter leur manière de travailler. Si l’agencement des produits fait l’objet de recommandations dès les premières circulaires (Londeix, 2021, p. 165), c’est dans celle du 7 novembre 1913 qu’apparaît la première illustration de vitrine « idéale » : l’image est présentée au centre de la page ; il s’agit d’une vue frontale recadrée en un format rectangulaire très légèrement allongé qui reproduit celui de la vitrine.

  • 5 L’habillement, les parfums, armes, cycles, machines à coudre, mobilier… vont progressivement élargi (...)

13Les deux rayons du haut sont occupés par des chaussures tandis que ceux du bas comprennent des chapeaux, chemises, peignoirs, chandails et autres accessoires d’habillement, chaque article étant présenté en un seul exemplaire5. Tous les articles sont parfaitement ordonnés : sur les rangées en hauteur, les deux chaussures placées au milieu de leur rayon sont présentées de face tandis que les autres sont orientées vers le centre de sorte à simuler une forme de symétrie ; sur les rangées les plus basses, les articles sont identiquement espacés, l’espace disponible étant utilisé au maximum afin de présenter le plus grand nombre d’articles.

  • 6 Notons que l’image imprimée est rehaussée au trait, technique alors couramment utilisée pour illust (...)

14En-dessous de l’image et sur la page suivante se trouve la nomenclature des articles figurants dans la vitrine, rayon par rayon, pour lesquels sont précisés références, prix et couleurs (dont les déclinaisons éventuelles). Le texte présent au-dessus de l’image donne des indications supplémentaires quant à la manière de présenter les articles : « Nous donnons ci-dessous la photographie6 de la vitrine qui devra être installée au plus tard le lundi 10 courant. Les chaussures devront être bourrées avant la mise en étalage. Tous les articles seront étiquetés très visiblement. »

15Si la photographie est introduite dans la circulaire aux gérants Casino en novembre 1913, c’est qu’elle permet de transmettre des informations que le texte ne saurait donner. À partir de cette date, une image de vitrine-modèle illustre ainsi chaque semaine le communiqué destiné aux commerçants. Les épiciers se doivent alors de la reproduire, la mise en place devant être effective le lundi suivant la réception de la circulaire, avant l’ouverture. Chez Casino, l’objectif de vente passe donc notamment par le fait de parfaire et d’homogénéiser l’agencement des vitrines. Pour cela, des recommandations précises sont faites aux gérants de succursales. À l’instar des images de notices techniques, la photographie sert ici à illustrer les consignes et la méthodologie de travail à appliquer. Elle revêt un statut d’image-modèle, qui donne des directives et dicte les pratiques à adopter.

La photographie-témoin : faire remonter les pratiques du terrain

  • 7 Le Casino Magazine se présente comme la « revue des employés et gérants du Casino écrite par eux et (...)

16Quelques années plus tard, en 1925, Casino crée son journal d’entreprise : le Casino Magazine7. Si ce nouvel organe de presse d’entreprise permet de donner des nouvelles des employés de la maison et des différentes activités sociales menées dans le cadre de l’entreprise (groupements sportifs, du cercle féminin, de théâtre, musique…) (Callens, 2023), il constitue aussi un outil de travail pour les salariés. Les gérants de succursales sont les premiers visés par ce journal interne : les reportages sur les usines Casino leur donnent les éléments d’information à transmettre aux clients qui s’interrogeraient sur la provenance et les modalités de fabrication des produits tandis que les articles sur les méthodes de vente leur dictent les pratiques professionnelles et les consignes de travail à appliquer : conseils pour devenir un bon gérant, lutter contre le gaspillage et la perte de temps lors des commandes, consigner les emballages, mettre les articles dans les mains des acheteurs, conserver ses clients, réaliser un bel étalage, mettre en avant certains produits en vitrine… Tout comme les circulaires, ce nouveau dispositif éditorial dicte aux commerçants la manière de procéder, toujours dans le but d’unifier les pratiques entre les différentes succursales.

  • 8 « Manifestement, Casino Magazine devenait trop petit pour porter dans les familles l’écho de l’acti (...)

17Une fois les directives données, l’entreprise surveille qu’elles sont bien appliquées et le Casino Magazine constitue pour cela un outil de choix. Progressivement, le journal s’étoffe et les simples consignes font place à des articles rendant compte de ce qui se passe sur le terrain. L’amplification du texte s’accompagne d’un nombre grandissant d’images. Si cette nouvelle forme de transcription visuelle de l’histoire de l’entreprise est annoncée comme un « embellissement » afin de mettre en image les événements importants et l’activité de l’entreprise8, elle facilite surtout la remontée des pratiques commerciales des succursalistes.

  • 9 Ce photographe professionnel stéphanois réalise des portraits en studio et répond également à des c (...)

18L’entreprise missionne pour cela le photographe stéphanois Léon Leponce9 qui réalise des reportages sur ses usines, ses entrepôts et ses œuvres sociales et qui se déplace aussi sur une grande partie du territoire français pour photographier les devantures des deux milliers de succursales de l’entreprise. Les gérants sont informés de sa venue par une circulaire en 1932 :

  • 10 Circulaire aux gérants, n° 265, 9 juillet 1932, Archives municipales de Saint-Étienne, Fonds Casino (...)

M. Leponce, photographe, doit prendre la photographie des devantures de succursales… Nous rappelons à tous les gérants qu’ils recevront, si ce n’est déjà fait, la visite de M. Leponce photographe à Saint-Étienne, chargé de prendre la photographie de leur succursale. Nous les prions de bien vouloir lui réserver un bon accueil et se mettre à sa disposition pour lui faciliter sa tâche. Nous recommandons M. Leponce aux gérants désirant se faire photographier, le cas échéant. M. Leponce est muni d’une autorisation régulière de notre maison, veuillez lui demander de vous la présenter10.

19La venue du photographe est ainsi imposée aux succursalistes qui ne peuvent la refuser, selon des mécanismes étudiés par Hubert Bouchet :

« […] la propension à se laisser surveiller est proportionnelle au sentiment éprouvé par le plus vulnérable dans la relation de travail. Ce dernier est naturellement le salarié qui, à tort ou à raison, ne souhaite pas se faire « mal voir » et peut se laisser surveiller, plus que nécessaire. L’excès éventuel dans la surveillance peut aussi résulter de l’attitude des parties. Du côté des employeurs, l’appel aux outils qu’offre la technologie peut être justifié par la modernité qui l’accompagne, dès lors que les coûts sont raisonnables et désormais décroissants. Cela joue en faveur de la mise en œuvre des outils aux meilleures performances » (Bouchet, 2014, p. 105).

Fig. 2 : Casino Magazine, n° 129, janvier 1936, p. 12-13.

Fig. 2 : Casino Magazine, n° 129, janvier 1936, p. 12-13.

Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1775.

20Les vues des nombreuses devantures prises par Léon Leponce relèvent d’une forme de protocole systématique : la frontalité est quasiment toujours privilégiée ; le cadrage est rapproché de sorte à ce que les vitrines et étalages occupent la totalité du champ des images ; les commerces sont ainsi systématiquement isolés de leur environnement proche. Leponce dresse un inventaire de tous les étalages et vitrines de l’enseigne, établissant de cette manière une forme de typologie du motif. Les photographies sont consignées dans des albums conservés par l’entreprise. Si la direction de Casino annonce vouloir dresser un inventaire photographique des enseignes de la maison, cela lui offre en réalité la possibilité de voir ce qui se passe au cœur de l’activité et de vérifier que les consignes sont suivies et appliquées.

21Les vues des présentations jugées les plus réussies sont publiées au sein du Casino Magazine, apparaissant ainsi comme une forme de gratification pour les épiciers dont on mentionne le nom, le lieu d’exercice et le numéro de la succursale en regard de l’image. Le fait que certaines de ces images soient publiées dans le journal d’entreprise et présentées comme une valorisation du travail des gérants facilite finalement l’acceptation de cette pratique de surveillance. Nous verrons qu’à l’inverse, les photographies des vitrines ne répondant pas aux exigences de la direction ne sont pas réutilisées dans le journal d’entreprise, mais servent à illustrer les « mauvais exemples » à corriger auxquels les inspecteurs doivent être vigilants.

22Léon Leponce matérialise en un sens les « yeux » de la direction, dont la volonté est d’étendre son pouvoir de visibilité sur tous les succursalistes. Le médium photographique est ici choisi pour ses capacités probatoires : à l’instar des images produites par les experts, journalistes, chercheurs et historiens, que ce soit dans le cadre d’enquêtes judiciaires (Méaux, 2019), de situations de guerre ou de recherches scientifiques, l’image a un statut de preuve ; elle est image à charge (Dufour, 2015). La photographie a donc un rôle de témoin en cela qu’elle permet de faire remonter les pratiques de terrain. Quant au Casino Magazine, s’il se présente comme un support éditorial destiné à tous les gérants à qui l’on adresse des conseils bienveillants pour améliorer leurs ventes, il constitue en réalité un dispositif managérial et de surveillance. Il propose en effet une première modalité de réemploi de l’image photographique pour vérifier, de manière déguisée, ce qui se passe sur le terrain et pour ainsi rappeler les bonnes pratiques à l’ensemble des salariés de la maison.

La photographie-directive : illustrer les consignes en matière de surveillance

23Afin de surveiller l’activité des succursalistes, l’entreprise Casino se dote également d’agents dédiés. Outre les inventoristes qui sont chargés du décompte de la marchandise, l’entreprise fait appel à des inspecteurs :

Le service d’inspection constitue le bras armé du siège en direction des gérants ; il est composé des inspecteurs principaux et des inspecteurs régionaux, considérés comme des « gérants en chefs de leur secteur ». À ce titre, ils ont la responsabilité de développer les affaires, de créer de nouvelles succursales ou dépôts, de chercher et de former de nouveaux gérants, de suivre enfin « leur éducation commerciale en leur inculquant les traditions et les principes de la maison » (Londeix, 2021, p. 70).

  • 11 Livre des plans d'installations et photographies de succursales, Fonds Casino, Archives municipales (...)

24Ces inspecteurs reçoivent eux aussi des circulaires comprenant notamment des consignes relatives aux éléments à vérifier dans chaque succursale. Au sein de ces documents, l’image et la photographie tiennent un rôle important. Un recueil des plans d’installation des succursales est notamment établi par le service technique à destination des inspecteurs11. Une première partie du recueil comprend des croquis légendés détaillant les différents aspects à respecter (dimensions, matériaux, disposition, etc.) pour les éléments mobiliers des commerces : menuiseries extérieures et intérieures, pose du matériel de vitrines, enseigne, système de mise en place de glissières pour déplacer les fûts dans les escaliers pour l’approvisionnement des marchandises, store-banne…

  • 12 Livre des plans d'installations et photographies de succursales, Fonds Casino, Archives municipales (...)

25La seconde partie du recueil comprend les éléments nécessaires à l’inspection des devantures sous l’intitulé « Ce qu’il faut faire et ne pas faire pour les devantures de succursales »12. Elle comprend treize fiches correspondant à treize exemples de succursales. Chacune d’elles comporte une photographie de devanture prise depuis la rue accompagnée de commentaires sur les éléments conformes et d’instructions relatives à ceux devant être modifiés.

26La légende de la dernière fiche indique « Succursale parfaite à notre avis et qui correspond tout à fait à ce que nous désirons ». Mais les douze qui la précèdent présentent de nombreuses recommandations en fonction des situations rencontrées. Celles-ci peuvent concerner : la zone de délimitation de l’enseigne par de la peinture verte par rapport au reste du bâtiment ; la taille de l’enseigne qui est parfois trop grande, parfois trop petite ; le placement du panneau transversal qui est souvent trop bas et trop au centre et doit se situer au-dessus de l’enseigne, sur le côté ; l’emplacement des affichettes qui ne doivent pas figurer au sein des vitrines mais sur la porte d’entrée ou dans les emplacements réservés sur la façade… Certains commentaires sont parfois extrêmement sévères : « Il est inadmissible que le lambrequin de droite soit deux fois plus grand que l’enseigne. Il aurait lieu de faire prolonger l’enseigne de telle façon qu’elle corresponde au lambrequin ».

Fig. 3 : Planches issues du Livre des plans d'installations et photographies de succursales.

Fig. 3 : Planches issues du Livre des plans d'installations et photographies de succursales.

Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1254.

27Les conseils sont parfois nombreux pour une même devanture. On lit par exemple sur la fiche de la succursale n° 608 :

Pour arranger cette succursale il faut :
Ie – Allonger l’enseigne d’un bout à l’autre de la peinture verte ;
2e – Démolir les trois vitrines extérieures et les remplacer par des cadres fixes avec verres franco-belges en les plaçant à fleur du mur extérieur ;
3e – Pour celle des trois vitrines dont le soubassement est en bois il faut mettre une murette en brique jusqu’au niveau des autres vitrines ;
4e – Changer les volets existants et les remplacer par des volets « standard » en bois ;
5e – Changer de place la ligne électrique passant devant l’enseigne et la reporter à l’une des extrémités de la devanture ;
6e – Incliner l’enseigne à la pente de 10 % et mettre au-dessus un petit toit en zinc pour la protéger de la pluie ;
7e – Faire des raccords au crépissage et faire repeindre la devanture ;
8e – Ne pas insérer à nouveau toutes les mentions « Mercerie, Bonneterie, etc. »

28Si le texte permet d’exprimer les consignes à faire respecter, la photographie constitue ici un outil indispensable permettant d’illustrer la situation dont vont découler les recommandations. Sans elle, les conseils resteraient d’ordre général et ne pourraient s’appuyer sur des exemples précis. Ces images constituent ainsi des photographies-directives, qui illustrent des consignes de surveillance en documentant les pratiques à mettre en place et celles à corriger.

29Les photographies de vitrines de succursales prises par Léon Leponce relèvent ici d’un second type de réemploi. Elles constituent un moyen de contrôle redoublé, qui s’insère dans un double dispositif de surveillance : si elles permettent dans un premier temps de faire remonter ce qui se passe sur le terrain afin de vérifier si les consignes sont appliquées, elles constituent, dans un second temps, un outil d’illustration nécessaire à l’émission de consignes de surveillance. Ainsi, la photographie-témoin, déjà outil passif de contrôle pour l’entreprise, devient photographie-directive, outil actif d’émission de directives données aux inspecteurs. Le médium photographique est mis au service de l’exercice du pouvoir de la direction de Casino : par sa faculté à donner à voir, il permet de faire remonter l’information et de produire des données exploitables par la direction de l’entreprise qui exerce ainsi son autorité.

La photographie-récompense : une stratégie d’autosurveillance

30À cette époque où les badges et caméras de surveillance n’existent pas encore, il est difficile pour l’entreprise d’avoir un regard constant sur ses succursales : Léon Leponce a pour mission de photographier une fois chaque épicerie tandis que les inspecteurs ne peuvent revenir observer les enseignes dont ils ont la charge à chaque changement de vitrine. Le renouveau du Casino Magazine en 1932 est l’occasion pour l’entreprise d’améliorer la manière de faire remonter les pratiques de terrain mais aussi de mettre en place des dispositifs d’autosurveillance de l’activité des succursalistes. Il est ainsi annoncé dans l’édito de ce numéro :

  • 13 Casino Magazine, n° 84, mars 1932, p. 1, Archives municipales de Saint-Étienne, Fonds Casino, Cote (...)

Aussi profitons-nous de ce « renouveau » pour solliciter la collaboration de tous les employés, chefs de service, gérants, inventoristes, inspecteurs. Vous qui lisez ces lignes, vous détenez certainement des idées à exposer, des souvenirs à raconter, peut-être une expérience à enseigner. Eh bien ! n’hésitez pas. Prenez la plume et vite un mot à votre Magazine. Ne vous laissez pas arrêter par la forme, le style ; si vous avez de la difficulté, la Rédaction vous aidera. Chassez la timidité, le respect humain qui brisent les initiatives les plus hardies et les plus généreuses ; franchement, exposez-nous votre opinion si vous la croyez fondée ; si, par hasard, d’ailleurs, vous faisiez fausse route, Casino Magazine, votre conseiller, vous en avertirait. […] Dans la mesure de vos moyens, coopérez à son développement en vous intéressant à lui, en contribuant par vos idées, votre expérience, à le rendre de plus en plus intéressant. Vous en serez fiers et justifierez sa définition : Revue des collaborateurs du Casino rédigée pour eux et par eux13.

31À partir de ce moment, Casino instaure plusieurs dispositifs, par le biais du journal d’entreprise, pour inciter les épiciers à rendre compte par eux-mêmes de leur activité. Régulièrement, la rédaction lance des appels aux différents employés pour qu’ils fassent part de leurs « bons tuyaux ». Ainsi, des rubriques intitulées « Les initiatives de nos étalagistes » ou « Les bonnes idées de nos collaborateurs » voient le jour. Le Casino Magazine met également à l’honneur les bons vendeurs en vantant leurs chiffres d’affaires.

Fig. 4 : « Voici la liste des lauréats des concours d’étalages », Casino Magasine, n° 106, février 1934, p. 2-3.

Fig. 4 : « Voici la liste des lauréats des concours d’étalages », Casino Magasine, n° 106, février 1934, p. 2-3.

Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1775.

  • 14 Ces concours s’inscrivent dans une stratégie globale d’organisation de nombreuses compétitions par (...)

32Afin que les épiciers collaborent au mieux, l’entreprise n’hésite pas à les mettre en compétition les uns avec les autres en organisant régulièrement, à partir de 1931 et durant toute la décennie, des concours d’étalages et vitrines14. La direction demande ainsi non seulement aux gérants de bien mener leur activité en appliquant les consignes de présentation, mais elle les incite également à en rendre compte en envoyant une preuve photographique du travail accompli. L’étude du Casino Magazine montre que les gérants de succursales se portent volontaires pour participer à ces concours : les nombreuses vues des vitrines lauréates du concours sont publiées dans le journal ; lorsque l’épicier ne pose pas devant son commerce, une légende indique son nom, le numéro de sa succursale et sa localisation.

33Dans ce cas, la prise de vue de l’activité (à travers la vitrine) n’est plus directement imposée comme cela était le cas avec la venue de Léon Leponce. La direction présente en effet la participation des employés au concours comme un choix, pour lequel ils sont acteurs de l’activité d’agencement et de la prise de vue (Callens, 2022). Mais il s’agit en réalité d’une imposition indirecte dans la mesure où toute sollicitation émanant de l’entreprise, même si elle est non obligatoire, exerce une forme de pression sur les employés qui, bien qu’indépendants, peuvent se sentir obligés d’y répondre afin de se faire « bien voir » par la direction.

34L’instauration de ce type de concours a finalement deux objectifs : parfaire l’activité commerciale des gérants, et in fine de l’entreprise, à travers des vitrines et des étalages qui incitent les clients à l’achat, mais aussi faire remonter les pratiques de terrain et ainsi permettre à la direction de contrôler le travail réalisé dans les succursales. Sous couvert d’une volonté de valoriser le travail des bons succursalistes, il s’agit en réalité pour l’entreprise de connaître ce que font les commerçants et comment ils travaillent.

35En acceptant de répondre à l’appel lancé par la rédaction du journal, les gérants Casino contribuent finalement à un mécanisme d’autosurveillance : la direction n’a plus besoin de contrôler systématiquement le travail effectué sur le terrain en mandatant un photographe ou des inspecteurs dans la mesure où les gérants font eux-mêmes remonter les résultats de leur activité ; en envoyant des photographies de leurs vitrines, ils s’autocontrôlent, la photographie-récompense publiée dans le journal d’entreprise contribuant une fois de plus à un mécanisme de surveillance.

36Aujourd’hui, avec le Web et les réseaux sociaux, ce phénomène d’autosurveillance s’est généralisé. Nous pouvons en effet dresser un parallèle entre les gérants de succursales qui envoient, dans les années 1930, des photographies de leurs réalisations de vitrines pour qu’elles soient publiées dans le Casino Magazine et les utilisateurs des réseaux sociaux qui partagent volontairement leurs données. Dans les deux cas, les individus ne sont pas réduits à un état de pure passivité et participent activement au processus d’observation.

  • 15 Le Casino Magazine comprend une rubrique dédiée, sous l’intitulé « Les beaux bébés » ou « nos bébés (...)

37Bien que très différents selon les époques, ces dispositifs de surveillance contribuent par ailleurs à une perméabilité entre sphères professionnelle et privée : au début du XXe siècle, les employés de Casino donnent à voir certains événements de leur vie privée au sein de la rubrique « La vie du Casino » du journal d’entreprise qui annonce les nominations au sein de la maison, mais aussi les mariages, décès, naissances15, résultats scolaires et mobilisations des enfants, tandis qu’aujourd’hui certaines informations personnelles diffusées sur les réseaux sociaux sont exploitées dans le cadre du travail. « Aux États-Unis, près de 80 % des recruteurs avouent [recourir à Internet pour compléter le profil d’un candidat] » (Bouchet, 2014, p. 108).

La photographie-espionne : observer les pratiques étrangères

38Si le présent article a pour but de questionner les modalités d’observation du travail au sein de l’entreprise, il serait également intéressant d’analyser la manière dont les organisations se renseignent sur les pratiques concurrentes. Alors que les données récoltées du fait d’espionnage industriel ont cru au fil des années avec le numérique, nous pouvons nous questionner sur les modalités de documentation employées par les entreprises par le passé, que cela relève de pratiques illégales ou non.

39Désireux d’en savoir plus sur le commerce américain, en avance sur son homologue français, Geoffroy Guichard se rend aux États-Unis en 1926 où il observe le système de vente en libre-service, qu’il perçoit de la manière suivante :

[Il] décrit très clairement l’économie d’un « système de vente original », permis par « la mise en paquets et en boîtes de tous les produits », obligeant « la clientèle à une certaine discipline qui ne peut que profiter à la rapidité de la vente ». Cependant, le chef d’entreprise préconise encore la prudence quant à la transposition de telles méthodes en France car « les goûts et les habitudes de la clientèle y sont bien différents ». Ses successeurs attendent effectivement 1948 pour transformer le magasin principal de la rue des Jardins en « libre-service » et 1951 pour lancer une vaste campagne de « modernisation » des succursales du Casino sur tout le territoire (Rival, 2019, p. 88).

40Geoffroy Guichard retourne aux États-Unis en 1930 avec son fils Jean pour un voyage d’études de plusieurs semaines. Le dirigeant d’entreprise raconte à ce sujet :

J’ai écrit au jour le jour les notes de voyage. L’impression qui me reste de l’ensemble est que, quoi qu’il n’y ait rien de comparable entre nos affaires et celles de nos collègues américains, cette visite aura une influence heureuse sur le développement de nos affaires. Elle nous aura incités à rechercher les améliorations et modifications qu’il convient d’apporter à notre organisation. C’est un coup de fouet, pour le cas où nous aurions été tentés de nous laisser vivre sur l’acquit (Guichard, 1930).

41En octobre 1964, Charles Guichard, alors associé gérant de la société, se rend à son tour Outre-Atlantique accompagné de plusieurs chefs de service de l’entreprise à une période où Casino travaille sur le développement des supermarchés. Les dirigeants observent alors les bâtiments et enseignes des supermarchés et centre commerciaux de New York, Philadelphie, Atlanta, Houston, Los Angeles et San Francisco. Leur attention se porte également sur les dispositifs de présentation des produits – comme les meubles pour fruits et légumes déjà déployés par l’entreprise en France à la suite de précédents voyages d’études et qu’il convient peut-être d’améliorer –, mais aussi sur les services proposés et modalités de vente – il en va notamment ainsi de la découpe de la viande à l’américaine qui sera développée par l’enseigne stéphanoise à partir de 1965 (Braconi, 2019, p. 94).

42Cette fois-ci, les dirigeants ne se contentent pas de prendre des notes de leurs observations. Ils ramènent de ce voyage un ensemble de 240 photographies documentant les pratiques de vente Outre-Atlantique qui seront découpées, classées méticuleusement puis collées au sein d’un album dédié.

Fig. 5 : Planches de l’album du reportage photographique de voyage aux USA, 1964.

Fig. 5 : Planches de l’album du reportage photographique de voyage aux USA, 1964.

Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1321.

43La première planche de l’album comprend une carte sur laquelle sont situées les villes visitées (New York, Philadelphie, Atlanta, Houston, Los Angeles et San Francisco). Les images sont ensuite classées non pas par lieux, mais par thématiques. Les 17 onglets qui composent ce recueil sont ainsi qualifiés de « chapitres » portant sur les différents aspects observés des supermarchés et centres commerciaux : outre les façades et enseignes, le regard des dirigeants de Casino se porte sur l’allure générale, les rayons épicerie, non alimentaire, de produits liquides, fruits et légumes, surgelé, ice-cream, charcuterie, pâtisserie, boucherie, sur les caisses, les annonces et slogans, le matériel et équipement, les sièges des chaînes de supermarchés, les parkings, la « rue » principale des centres commerciaux ou encore les magasins et entrepôts.

44Les photographies sont accompagnées de légendes et de petits commentaires. Ainsi est-il précisé, au regard de vues extérieures du supermarché Piggly Wiggly Continental, que celui-ci a été « le plus célèbre au monde » et que l’absence d’enseigne sur le bâtiment est justifiée par la présence suffisante d’un imposant pylône signalétique. Sur la planche dédiée aux caisses, le texte présent à côté des images explique que s’y trouve la balance permettant de peser les aliments. Il détaille également les étapes suivies par la caissière qui « frappe, pèse, rend la monnaie, donne le timbre, emballe » et précise que celle-ci est « aimable ». Comme l’indique Braconi, cet album a une fonction documentaire et participe du processus de rationalisation de l’image des magasins Casino :

« Tout comme les notes ou les échantillons qui ont pu également être collectés au cours du voyage, les photographies doivent servir de base aux études qui sont ensuite réalisées en France pour développer des solutions innovantes. [Il] s’inscrit ainsi dans une démarche générale de documentation qui est cultivée par l’entreprise et qui contribue à l’efficacité de son fonctionnement ainsi qu’à la richesse de son fonds d’archives » (Braconi, 2019, p. 94).

Conclusion

45L’accès aux sources internes à l’entreprise permet d’éclairer le phénomène de rationalisation des méthodes de gestion déployées par les entreprises en France au début du XXe siècle comme celui de la fabrique du consentement du personnel, ainsi que du rôle joué par la photographie dans ces processus. Nous avons ainsi pu observer que la direction de Casino se situe en position de pouvoir, selon la définition qu’en donne Ganascia : « […] dans la logique de surveillance, celui qui disposait du pouvoir avait la possibilité de voir parce qu’il avait le pouvoir. En retour, la connaissance qu’il accumulait grâce à l’information qu’il acquérait lui procurait un avantage sur les autres » (Ganascia, 2014, p. 131).

46Chez Casino, le choix de l’utilisation du médium photographique pour régir les méthodes de travail s’impose très rapidement. L’entreprise use tout d’abord de l’image-modèle pour dicter les pratiques à adopter à ses succursalistes, puis de l’image-témoin, qu’elle obtient grâce au mandat adressé au photographe professionnel Léon Leponce, pour faire remonter les pratiques de terrain et surveiller que les consignes sont bien appliquées. L’entreprise exploite alors deux modalités de réemploi de ces images-témoins : la première, au sein du journal d’entreprise, illustre les bonnes pratiques et conforte les épiciers dans leur travail ; lorsque la situation ne mérite pas d’être présentée en exemple dans le Casino Magazine, un deuxième procédé de réemploi est mis en place au sein des circulaires aux inspecteurs pour illustrer les consignes en matière de surveillance. Dans ce second cas, l’image-témoin devient alors image à charge.

47Enfin, les commerçants procèdent parfois eux-mêmes à un mécanisme d’autosurveillance en faisant remonter des images-témoins qui peuvent devenir images-récompenses lorsqu’elles sont publiées au sein du journal d’entreprise. Quant à la surveillance de la concurrence, elle mériterait de faire l’objet d’une enquête dédiée afin d’en observer les différentes modalités, de la simple découverte du système de vente en libre-service dans les années 1920 à un voyage d’affaires plus organisé qui permettra de recopier certaines pratiques de vente dans les années 1960.

  • 16 Qui illustrent notamment des articles dédiés aux vitrines modernes qui paraissent dans la presse sp (...)

48Il est par ailleurs intéressant de constater la fonction que revêtent ces objets photographiques. L’historien de la photographie Clément Chéroux identifie quatre catégories de photographies de vitrines : celles réalisées à des fins publicitaires qui vantent les mérites des devantures modernes16 ; celles documentaires qui répertorient les vitrines vouées à disparaître en fixant leur trace et celle des éléments qui les composent ; celles relevant du domaine privé, initiées par les commerçants qui se font photographier devant leurs magasins pour conserver une image de leur activité ou l’envoyer à leurs proches ; enfin, celles, topographiques, des devantures de commerces photographiées dans le cadre de commandes publiques comme cela fut le cas de l’opération visant à préserver la mémoire des quartiers Parisiens menée par l’Union photographique française au début du XXe siècle (Chéroux, 2008). Les photographies de vitrines observées dans cet article permettent finalement de dégager une cinquième catégorie : celle de la surveillance et du contrôle de la pratique commerciale.

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Notes

1 L’entreprise instaure ses propres cours professionnels en 1930 dispensés par des chefs de service bénévoles. En 1935, une succursale spécialement conçue pour la formation des candidats gérants ouvre à Saint-Étienne (Londeix, 2021, p. 75).

2 Circulaire aux gérants, n° 247 B, 18 mars 1932, Archives Municipales de Saint-Étienne, Fonds Casino, Cote 102 S 1065.

3 Schéma légendé de devanture de magasin établi le 1er juin 1932 par la direction des services techniques Casino, « Prescriptions à observer pour l’organisation des devantures », Archives Municipales de Saint-Étienne, Fonds Jo Roux, 66 FI.

4 Les circulaires aux gérants sont instaurées en 1902. Le fonds Casino comprend les circulaires de 1902 à 1989, Cote 102 S 1160 à 1209.

5 L’habillement, les parfums, armes, cycles, machines à coudre, mobilier… vont progressivement élargir la gamme de marchandises proposées par l’entreprise. Contrairement aux produits alimentaires, ceux-ci sont généralement proposés par le biais de catalogues de vente à distance.

6 Notons que l’image imprimée est rehaussée au trait, technique alors couramment utilisée pour illustrer les publicités et catalogues illustrés.

7 Le Casino Magazine se présente comme la « revue des employés et gérants du Casino écrite par eux et pour eux ». Il paraît chaque mois de 1925 à 1944 (Dupuy, 2019).

8 « Manifestement, Casino Magazine devenait trop petit pour porter dans les familles l’écho de l’activité toujours plus grande des milliers de collaborateurs de notre maison. Voilà pourquoi il grandit tout en s’embellissant. », in Casino Magazine, n° 84, mars 1932, p. 1, Archives municipales de Saint-Étienne, Fonds Casino, Cote 102 S 1774.

9 Ce photographe professionnel stéphanois réalise des portraits en studio et répond également à des commandes publiques et privées (Porte, Tillière, Viala et al., 2003).

10 Circulaire aux gérants, n° 265, 9 juillet 1932, Archives municipales de Saint-Étienne, Fonds Casino, Cote 102 S 1165.

11 Livre des plans d'installations et photographies de succursales, Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1254. L’ensemble des schémas légendés constituent la circulaire aux inspecteurs n° 21 de juillet 1931.

12 Livre des plans d'installations et photographies de succursales, Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1254. L’ensemble des fiches illustrées relatives aux consignes à respecter pour les devantures constituent la circulaire aux inspecteurs n° 10 de mai 1931.

13 Casino Magazine, n° 84, mars 1932, p. 1, Archives municipales de Saint-Étienne, Fonds Casino, Cote 102 S 1774. La partie du texte est en gras dans la version originale.

14 Ces concours s’inscrivent dans une stratégie globale d’organisation de nombreuses compétitions par l’entreprise, en particulier à destination des gérants, afin de créer une forme d’émulation et de sentiment de reconnaissance des employés : concours de l’acheteur inconnu, du sourire et de la montre en or, des meilleurs vendeurs de tel ou tel produit, de l’antigrippe, des meilleures mécanographes, de la meilleure facture, de photographie, etc. Le Casino Magazine qui rend compte des résultats de ces concours constitue, quant à lui, un outil managérial en cela qu’il vise à former et fidéliser les salariés (Callens, 2023).

15 Le Casino Magazine comprend une rubrique dédiée, sous l’intitulé « Les beaux bébés » ou « nos bébés », illustrée des photographies des enfants nouvellement nés des employés de la maison.

16 Qui illustrent notamment des articles dédiés aux vitrines modernes qui paraissent dans la presse spécialisée de l’époque comme la revue Vendre, publiée à partir de 1923, et la revue Parade, publiée à partir de 1927.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 : Circulaire aux gérants de succursales, 7 novembre 1913.
Crédits Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1161.
URL http://journals.openedition.org/terminal/docannexe/image/9767/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 628k
Titre Fig. 2 : Casino Magazine, n° 129, janvier 1936, p. 12-13.
Crédits Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1775.
URL http://journals.openedition.org/terminal/docannexe/image/9767/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 496k
Titre Fig. 3 : Planches issues du Livre des plans d'installations et photographies de succursales.
Crédits Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1254.
URL http://journals.openedition.org/terminal/docannexe/image/9767/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 244k
Titre Fig. 4 : « Voici la liste des lauréats des concours d’étalages », Casino Magasine, n° 106, février 1934, p. 2-3.
Crédits Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1775.
URL http://journals.openedition.org/terminal/docannexe/image/9767/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 500k
Titre Fig. 5 : Planches de l’album du reportage photographique de voyage aux USA, 1964.
Crédits Source : Fonds Casino, Archives municipales de Saint-Étienne, Cote 102 S 1321.
URL http://journals.openedition.org/terminal/docannexe/image/9767/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 275k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Anne-Céline Callens, « Contrôler les pratiques commerciales : le rôle de l’image dans la surveillance des gérants d’épiceries Casino au début du XXe siècle »Terminal [En ligne], 138 | 2024, mis en ligne le 17 septembre 2024, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/terminal/9767 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12dkf

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Auteur

Anne-Céline Callens

Université Jean Monnet
Laboratoire ECLLA (Études du Contemporain en Littératures, Langues, Arts)
Site Tréfilerie - Bâtiment M
33 rue du 11 novembre
42023 SAINT-ÉTIENNE CEDEX 2
anne.celine.callens@univ-st-etienne.fr

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