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Dossier pédagogique

Bêtes de livres

Laura Delaye

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Texte intégral

I – Introduction

1Accompagnant le numéro 67 de la revue Textyles intitulé « Bêtes de livres » et consacré aux liens entre les animaux et la littérature belge, le dossier pédagogique qui suit se concentre sur quelques auteurs et autrices contemporaines. Les œuvres choisies ont été écrites entre 1993 et 2019 et mettent en évidence l’évolution d’une tendance, celle d’un intérêt croissant pour la question du vivant, qui dépasse les frontières scientifiques et touche de plus en plus le domaine littéraire.

2Au cours de ces dernières années, la représentation de l’animal ainsi que du lien entre l’homme et l’animal en littérature a fortement évolué, allant de l’étonnement scientifique à une approche beaucoup plus intime.

3Fidèle à la tendance actuelle, le corpus sélectionné fera la part belle aux autrices, majoritairement représentées dans cette nouvelle approche du vivant.

4Enfin, le choix a été fait de se tourner vers des œuvres accessibles dès le troisième degré du secondaire (voire la quatrième année pour certaines).

Proposition pédagogique (UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces)

Par groupes, les élèves sont amenés à effectuer des recherches sur les auteurs et autrices belges qui évoquent des animaux dans leurs œuvres. Chaque groupe devra ensuite présenter brièvement une œuvre du 20e siècle et une œuvre du 21e siècle.

Pas de consigne supplémentaire à ce stade, l’objectif étant qu’à l’issue des exposés, les élèves puissent constater deux tendances :

1° une approche de plus en plus « sensible » de l’animal

2° une littérature attentive à la nature majoritairement due à des autrices.

II – André-Marcel Adamek : du rapprochement métaphorique à l’être hybride

Biographie

5Né en 1946 à Gourdinne, dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, André-Marcel Adamek est tour à tour éleveur canin, steward, fabricant de jouets en bois, imprimeur, peintre et éditeur. Il sillonne la Belgique tout en s’adonnant à l’écriture de poésies, de nouvelles puis de romans. Son œuvre littéraire est couronnée de nombreux prix, parmi lesquels le prix Rossel, pour Le Fusil à pétales en 1974, le Prix triennal du roman de la Communauté française, pour L’Oiseau des morts en 1997, et le Prix des lycéens, pour La Grande Nuit en 2005. Ses romans ont été traduits en de nombreuses langues. L’écrivain s’éteint en 2011 dans un petit village ardennais où il s’était installé depuis une vingtaine d’années.

Bibliographie sélective

6Le Fusil à pétales, Duculot, 1975 (rééd. « Espace Nord », 1997, 2003 et 2014)

7La Couleur des abeilles, Bernard Gilson Éditeur, 1992 (rééd. « Espace Nord », 2005 et Le Castor Astral, coll. « Millésimes », 2006)

8Le Maître des jardins noirs, Bernard Gilson Éditeur, coll. « Micro-roman », 1993 (rééd. « Espace Nord » 2004)

9L’Oiseau des morts, Le Castor Astral et Bernard Gilson Éditeur, 1995 (rééd. « Espace Nord », 2005 et 2016)

10La Fête interdite, Le Castor Astral et Bernard Gilson Éditeur, 1997 (rééd. « Espace Nord », 2005 et 2009)

11Le Plus Grand Sous-Marin du monde, Le Castor Astral et Bernard Gilson Éditeur, 1999 (rééd. « Espace Nord », 2015)

12La Grande Nuit, La Renaissance du livre, coll. « Paroles d’Aube », 2003 (rééd. « Espace Nord », 2004, 2006 et 2015)

Le Maître des jardins noirs (1993)

Résumé

13Un couple et leurs trois enfants viennent d’emménager à la campagne, dans un hameau reculé et paisible, mais leurs voisins les épient. Dès les premiers jours, les moindres faits et gestes des nouveaux arrivants sont observés et analysés. Leurs habitudes, l’acquisition d’un petit chien, leur comportement, tout semble faire l’objet des critiques du couple voisin. Une étrange relation, entre fascination et répulsion, se tisse entre ces familles qu’une seule cour sépare.

Analyse

Personnages

Rachel et Simon

14Dès les premières lignes, deux groupes de personnages s’affrontent : le couple d’agriculteurs de Champleure, Rachel et Simon, ceux qui observent, et la famille qui vient de s’installer dans le hameau, dont Anaïs et Quentin, ceux qui sont observés.

On ne les attendait pas avant midi, mais il est à peine onze heures quand Rachel surgit dans le hangar.

– Viens vite, ils arrivent !

  • 1 Adamek (André-Marcel), Le Maître des jardins noirs, Bruxelles, Espace Nord, 2016, p. 7. Dorénavant (...)

Je laisse sur le côté les gants et le masque à souder, je la suis jusqu’à la cuisine, devant la fenêtre aux verres teintés où l’on ne risque pas de nous apercevoir1.

15L’arrivée des nouveaux habitants devient le principal sujet de préoccupation des anciens. Ceux-ci estiment qu’ils ne se rendent pas compte des conditions de vie dans cette campagne isolée et pensent qu’ils ne résisteront pas longtemps à la vie à Champleure. Le couple cherche par tous les moyens à savoir qui ils sont et pour quelles raisons « ils sont venus s’enterrer là, en face. » (MJN, p. 11)

J’ai dit à Rachel :

– Demain matin, tu attendras qu’ils soient levés, ce ne sera certainement pas tôt, tu iras leur porter un panier d’œufs et un cruchon de lait. Tu leur diras que c’est bien pour les enfants.

– Je veux bien, mais si le premier jour on leur donne déjà le lait et les œufs, ils vont croire qu’on est riche.

– Vous ferez comme j’ai dit. Et tâchez de bien ouvrir vos oreilles.

Si Rachel n’apprend rien, j’utiliserai d’autres voies, je remuerai ciel et terre. Quelqu’un finira bien par me dire ce qu’ils sont, ce qu’ils étaient. Il faut savoir. (MJN, p. 11)

16Menant une véritable enquête sur leurs nouveaux voisins, ils critiquent leur mode de vie et ce qu’ils estiment être de l’inconscience. Ils semblent attendre leur échec voire l’espérer.

J’ai dit à Rachel que leurs meubles ne tiendraient jamais le coup par ici, surtout avec l’humidité qu’ils ont dans les murs. À Champleure, il faut du bois massif et bien rassis. Ces gens-là n’ont aucune idée de l’avilissement de nos logis, bâtis davantage pour résister aux vents furieux que pour protéger des pluies. (MJN, p. 10)

17L’observation devient peu à peu une obsession et le travail de Simon s’en trouve affecté :

Mais il faut bien dire que depuis qu’ils sont arrivés, je n’ai plus goût à l’ouvrage. La besogne est liquidée, sinon bâclée au lever du jour. En attendant les moissons d’épeautre, je passe plus de temps devant la fenêtre que partout ailleurs.

J’ignore ce qui me pousse à ces interminables séances d’observation. Ce qui n’était au début qu’une forme mesquine de curiosité est en train de devenir un véritable asservissement. Je ne puis plus me passer de les regarder vivre, de mesurer leurs gestes, de surprendre leur moindre déplacement dans le paysage. Leurs journées ont remplacé les miennes et l’écho de leurs voix résonne au fond de mes nuits. (MJN, pp. 47,48)

18Anaïs en particulier le fascine :

Au milieu de cet univers fragile rayonne la blonde Anaïs. Elle en est le cœur et l’écorce, la chair et l’esprit. Entre l’instant matinal où elle apparait sur le seuil en faisant claquer sa nappe comme un drapeau et celui du soir qui me révèle sa silhouette derrière les fenêtres éclairées, le temps est suspendu et un pesant ennui écrase la terre. Il m’arrive de demeurer deux heures à mon poste, quelquefois trois, guettant une apparition inespérée. (MJN, p. 48)

19Elle hante ses rêves et son imagination, apparaissant comme un être hybride, mi-humaine mi-animale, et réveillant chez lui un instinct de chasseur :

Une telle expression, aussi fugitive soit-elle, suffit à combler mon attente, comme le chasseur désarmé à l’affût se contente d’un battement d’ailes. (MJN, p. 48)

Anaïs et Quentin

20Véritables proies de leurs uniques voisins, Anaïs et Quentin semblent, dans un premier temps en tout cas, tout ignorer de l’indiscrétion de Rachel et Simon et apprécient, au contraire leur sympathie et leur accueil. Les nouveaux arrivants prennent leurs marques dans ce nouvel habitat, s’assurent que leurs enfants s’y plaisent et décident de leur offrir un chien (Lala) qui deviendra leur compagnon de jeux. Ce chien sera la cible des critiques de Rachel et Simon et révélera la personnalité de l’un et l’autre narrateur. En effet, tandis que Simon le décrit comme une frêle bête inutile :

Ce qu’il leur aurait fallu, ici, c’est un beau chien de berger tout en oreilles et en crocs, une bête de nuit qu’on attache à une chaîne à l’entrée de la cour. Au lieu de ça, ils ont été dégoter je ne sais où un clébard pas plus grand qu’un lapereau, qui n’a pas poil autour de la truffe et qui pépie plus qu’il n’aboie. Ce chien-là ne fera pas de vieux os ; les chasseurs le prendront tôt ou tard pour un furet, à moins qu’une buse ne l’emporte pour nourrir ses petits. Il se pourrait aussi qu’ils l’écrasent d’un coup de talon car il est toujours à tournoyer dans leurs pieds. (MJN, p. 33)

21Anaïs s’étonne de sa vigueur et se réjouit de son effet bénéfique sur ses enfants :

Notre chien minuscule, dont l’aspect chétif faisait pitié, n’entendait pas se laisser marcher sur la queue. Vif comme une mangouste, il faisait volte-face pour un rien et retroussait ses babines roses sur ses dents aiguës et perforantes qu’il n’hésitait pas à planter au hasard d’un poignet ou d’une cheville. (MJN, p. 39)

Il est vrai que l’arrivée du chien avait métamorphosé Yolande. Au début, elle s’en servait comme d’une peluche, le soulevant par la queue ou l’oreille sans jamais se faire mordre ni même provoquer un grognement. Je ne sais si c’est en entendant les gémissements de Lala ou en sentant sa petite langue frémissante lui mouiller les joues qu’elle prit conscience de la vie qui reposait entre ses mains. Pour la première fois, elle apprit à contrôler ses gestes et à faire preuve d’une certaine précaution. (MJN, p. 40)

22Le chien disparait lorsqu’un violent orage se déclenche au cours d’une balade avec les enfants. Tous partent à sa recherche et c’est Simon qui finit par le repérer au fond d’une cavité, mais il n’en parle pas tout de suite aux voisins. Il décide de ne pas le sauver immédiatement et réfléchit aux possibilités de le sortir de là ultérieurement. C’est l’annonce brutale de la mort de son unique fils, renversé par une voiture, qui pousse Simon à libérer le chien de son trou. Cependant, l’opération de sauvetage ne se déroule pas comme il le souhaitait. Simon tombe au fond de la faille et n’a pour seul moyen d’en sortir que de lancer le chien vers l’ouverture située bien trop haut que pour qu’il puisse l’atteindre. Le chien parvient à s’échapper, laissant Simon seul et sans aucune chance que quiconque puisse le retrouver. Tandis que le couple d’agriculteurs présageait une fin rapide au petit chien, c’est donc Simon lui-même qui se retrouve piégé au fond de la cavité des jardins noirs et meurt seul sans que l’on ait pu retrouver sa trace.

Le chien Lala

23Petit animal de compagnie à l’apparence chétive que les parents décident d’acheter à leurs enfants pour occuper leur nouvelle vie à la campagne, Lala occupe en fait une place prépondérante dans l’histoire et se révèle être, en quelque sorte, le moteur de l’action. C’est, en effet, à partir de son arrivée dans le foyer que les enfants prennent goût aux sorties en forêt et que Yolande, la fille de Quentin et Anaïs, évolue significativement. C’est également sa disparition qui réveille les appréhensions d’Anaïs quant au choix de l’emménagement de la famille dans cette habitation isolée et humide. De l’autre côté, alors que Simon ne croyait aucunement en la force du « clébard », c’est Lala qui lui survivra après avoir été pris au piège d’une cavité des jardins noirs pendant des jours. Lui mourra seul après avoir appris la mort de son fils, Michel, écrasé le long d’une route comme un chien.

24La situation des deux familles semble s’être inversée et la trajectoire du chien en est le symbole : alors que le couple Anaïs-Quentin est à l’hôpital pour la transplantation cardiaque tant attendue de Quentin et permise par le décès de Michel, Lala regagne son foyer où l’attendent les enfants. Ces retrouvailles donnent voix à Yolande qui n’avait jamais parlé jusqu’à ce moment.

Narrateurs

25Au sein de ces couples, deux narrateurs prennent le récit en main, renforçant le constat de l’opposition des points de vue et mentalités : Simon et Anaïs.

26Les comparaisons les plus inattendues et brutales surgissent de la bouche de l’agriculteur, dévoilant peu à peu son rapport aux animaux :

Surtout, ne pas donner aux souvenirs l’occasion de revenir en surface, les maintenir de force sous l’eau qui dort, comme des jeunes chats qu’on veut noyer. (MJN, p. 47)

27Car Simon et Rachel ne cherchent pas le même type de relation avec les animaux que la famille qui vient d’emménager devant chez eux. Ils préconisent l’acquisition d’un chien de garde, « une bête de nuit qu’on attache à une chaîne à l’entrée de la cour » (MJN, p. 33) et la soumission de l’animal à l’humain est pour eux une victoire. Fermiers, ils considèrent que les animaux doivent leur être utiles ou leur rapporter de l’argent. Ils ne semblent aucunement s’y attacher, même à leur vache, Rosalie, blessée durant la tempête et qui devra être abattue.

28En outre, l’accès aux pensées de Simon et Anaïs dévoile de nombreuses allusions qui associent l’homme à l’animal, forçant ainsi le rapprochement et allant parfois jusqu’à la confusion. À ce niveau, en revanche, l’opposition entre les personnages est moins nette. Ainsi, Simon observe Anaïs et l’assimile à la Bichelle, être hybride mi-animal mi-humain :

Elle pourrait tout aussi bien prendre les traits de la Bichelle. Au cours du récit, je la voyais adossée au tronc épais d’un arbre, portant sur le corps une robe légère et soyeuse. Le cerf magique surgissait des taillis, l’œil en feu, les bois dressés dans la lumière et s’approchait d’elle en soufflant. Alors, tandis qu’elle fermait les yeux, il lui posait sur la peau son mufle chaud et humide. (MJN, p. 75)

29De son côté, lorsqu’Anaïs parle à Simon, elle a « l’impression de [s’] adresser à une tête de cerf » (MJN, p. 112), ce qui suscite chez elle à la fois peur et attraction. Tout se passe comme si l’atmosphère angoissante et les légendes racontées par Rachel avaient déteint sur Anaïs qui finit par rêver, elle aussi, qu’elle est la Bichelle.

Propositions pédagogiques

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure

30Expliquez le titre. Selon vous, qui est le « Maître des jardins noirs » ? Justifiez.

UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser

31L’histoire est relatée par deux personnages-narrateurs : Simon et Anaïs. Ceux-ci ont une perception bien différente des choses.

32Rédigez un texte comparatif dans lequel vous brosserez le portrait croisé de ces deux personnages. Vous préciserez leur manière de percevoir la situation.

33Pour vous aider à structurer votre texte, réalisez un tableau comparatif dans lequel vous ferez apparaître au minimum les bases de comparaison suivantes : portrait physique, appartenance sociale, évolution psychologique.

UAA 3 – Défendre une opinion par écrit

34Selon vous, qui est le héros/l’héroïne du Maître des jardins noirs ? Défendez votre opinion à l’aide d’arguments variés et illustrés par des références claires au roman.

UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle et amplifier

35Le roman se termine par une lettre de la sœur d’Anaïs lui expliquant le retour de Lala et le malheur des voisins. Rédigez un dernier chapitre dont la narratrice sera Anaïs, rentrée chez elle avec son mari.

36Votre amplification devra être cohérente en ce qui concerne le fond et la forme. Elle comportera des rappels des éléments de l’histoire ainsi que des comparaisons et métaphores en lien avec les animaux (minimum 3).

La Fête interdite

Résumé

37Alors que l’hiver approche, tout le village de Marselane attend l’arrivée des saltimbanques pour la traditionnelle fête de la Saint-Luc. Sadim, le montreur d’ours, arrive quelques jours avant l’ouverture de la fête et meurt en pleine représentation. La rumeur circule que les villageois de Marselane l’ont tué. De cette méprise va découler une terrible malédiction que les forains vont prononcer à l’encontre des habitants de Marselane. Les villageois, privés de la fête qui clôture la belle saison, envoient alors deux émissaires pour parlementer avec le prévôt des forains.

Analyse

Style : une « animalité rhétorique2 »

  • 2 L’expression est empruntée à Aron (Paul), dans Textyles n° 67, « Bêtes de livres », novembre 2024, (...)
  • 3 Biquet (Stéphanie), postface de André-Marcel Adamek, La Fête interdite, Bruxelles, Espace Nord, 201 (...)
  • 4 Adamek (André-Marcel), La Fête interdite, Bruxelles, Espace Nord, 2019, p. 123. Dorénavant abrégé F (...)

38Archaïsante et truculente3, la langue d’Adamek est riche en figures de style et colorée. Et c’est notamment par le travail langagier que s’effectue l’ancrage historique de La Fête interdite. Ainsi, la période durant laquelle se déroule le récit n’est certes pas mentionnée clairement, mais le langage permet aisément de situer l’intrigue à l’époque médiévale : « La drôlesse était bien faite et son regard aurait bouté le feu à fagot4. »

  • 5 Aron (Paul), op. cit.

39Nombreuses, les métaphores et comparaisons permettent également - et surtout – le rapprochement de l’homme et de l’animal, au point que l’on parlera d’« animalité rhétorique5 » chez André-Marcel Adamek. Sadim, le montreur d’ours, par exemple, « aime Farah de belle amour, mais comme un crapaud le soir s’éprend de l’hirondelle qui passe » (FI, p. 32) et « sue comme un porc en étuve » (FI, p. 32). Le rebouteux, lorsqu’il l’examine, lui demande « d’ouvrir le bec aussi haut et large qu’[il] le peu[t]… » (FI, p. 32). Le Sénéchal respecte les règles fixées afin que le conseil ne soit pas qu’une « réunion de pies bavardes » (FI, p. 75) et reproche au Père Alban de considérer les résolutions de l’assemblée comme des « pets de lapins » (FI, p. 74). Plus tard, il suggère à la population de s’unir plutôt que de s’« entredéchirer comme loups » (FI, p. 97). Lydine, l’hôtesse de l’auberge Les Trois Escrevisses, « fait battre ses longs cils comme les ailettes d’un papillon. » (FI, p. 118) Alida, que tous appellent La Mouche, est si petite qu’on la croirait « sortie du ventre d’une libellule » (p. 185). L’apprenti du forgeron, Le Pipistreau, est surnommé de cette manière car « ses yeux sont teintés de sang et de longues oreilles de chauve-souris dépassent de sa tignasse de poils roux. » (FI, p. 63). Il « voudrait disparaître comme un vermisseau sous la mousse des pavés » (FI, p. 71) lorsqu’il se retrouve devant le diacre. Les rapprochements stylistiques entre l’homme et l’animal se multiplient à chaque chapitre au point de créer la confusion entre ces deux « mondes ». Confusion qui ira parfois jusqu’à la fusion avec des personnages comme la femme serpent, la femme léopard ou la femme guenon, créatures mi-humaines, mi-animales.

Personnages : des créatures hybrides

40Le lien créé entre les mondes animal et humain ne résulte, en effet, pas uniquement d’un effet stylistique. Si la femme-serpent est ligotée « comme une chèvre enragée » (FI, p. 55), elle se présente avant tout comme une créature dotée de la force d’un serpent « ramp[ant] silencieusement à [la] rencontre » (FI, p. 41) du forgeron et elle possède aussi des attributs humains (la parole, les sentiments comme la jalousie, etc). Farah n’est pas la seule ni vraiment humaine, ni totalement animale. Comme elle, la femme-léopard suscite la fascination de quelques villageois :

Alors, avant toute autre occupation, il s’attarderait quelques instants devant la roulotte jaune et verte de la femme-léopard. Il s’était d’ailleurs demandé, sans pouvoir résoudre la question, si le souffle de vitalité qui le traversait découlait des aléas de son ambassade ou de la proche perspective de voir bondir la femme léopard sur les trétaux. (FI, p. 72)

41Plus loin, c’est la femme-guenon qui

présente une figure humaine, glabre et harmonieuse mais dont le corps est couvert d’une épaisse toison de poils longs et dorés, de sorte qu’elle peut s’exhiber entièrement dévêtue sans outrager aux bonnes mœurs. (FI, p. 168)

42La présence de ces étranges créatures n’est pas limitée au groupe des saltimbanques. L’ambivalence apparait également chez d’autres personnages – villageois ou marginaux -, qu’il s’agisse du Pipistreau, de la Mouche ou encore de la Guêpe, diseuse de bonne aventure à « l’abdomen serré jusqu’au rachis par une étroite ceinture noire » (FI, p. 206).

43La frontière entre le monde humain et le monde animal est donc mince et sans cesse transgressée et c’est l’union finale entre Farah et Lauric, Alida et le Pipistreau et enfin Alban et la femme-léopard qui marque le point d’orgue de l’abolissement de toute séparation, entre animaux et humains d’une part, saltimbanques et villageois d’autre part. Tout se passe comme si l’animalité permettait le dépassement des différences physiques, sociales et génériques.

Genre : une fable

44Il est difficile de classer La Fête interdite dans une catégorie à part entière, tant ses caractéristiques l’associent à des genres et courant aussi variés que le réalisme magique, l’épopée ou la fable. C’est sur ce dernier type de récit que nous nous attarderons néanmoins, la présence animalière y étant une constante.

  • 6 Cette définition de la fable s’inspire de la définition de Gabriella PARUSSA figurant dans Aron (Pa (...)

45La fable est un genre littéraire désignant un vaste corpus de récits, généralement brefs, mettant en scène des animaux, des êtres inanimés ou des hommes et comportant une morale. Elle varie selon les époques et les auteurs, mais conserve une série de traits typiques parmi lesquels la présence d’animaux, le caractère fictif et allégorique du récit, sa portée exemplaire et didactique d’apologue ainsi que la présence d’un personnage sachant s’en sortir par la ruse et l’astuce. La fable évoque des rapports de force entre les individus et les classes sociales et peut ainsi s’adapter aux époques et aux destinataires6.

46Si cette œuvre d’André-Marcel Adamek ne met pas clairement en scène des animaux doués de parole ou affublés de défauts stéréotypés comme c’est le cas dans de nombreuses fables, il apparait cependant que les deux groupes qui se confrontent sont composés de personnages dotés de similitudes physiques et de traits de personnalité communs avec des animaux ou des insectes. Et, il est intéressant de constater que la hiérarchie installée entre ces groupes (et parfois au sein de ces groupes) tend à s’amenuiser par le truchement des personnages les plus proches des animaux.

47Ainsi, Farah, femme à « l’intelligence silencieuse du serpent » (FI, p. 272), se comporte de la même manière avec les animaux et les hommes et est appréciée d’eux :

Elle connut à dix-sept ans son premier galant, un mangeur de feu venu de l’Espagne, et Sadim faillit en devenir fou. Après le mangeur de feu, il y eut un nain berbère, un diseur de faits épouvantables et enfin de charmeur de serpents qui lui apprit son métier. Et puis, elle se mit à éprouver une véritable passion pour les forgerons des villages. Elle aimait sur leurs bras robustes l’odeur du fer et la brûlure des étincelles. Sadim avait fini par s’habituer à ces passades et il ne se mordait plus les lèvres à sang quand Farah s’éclipsait la nuit pour rejoindre une forge. Elle lui revenait toujours, l’ours l’aimait et la respectait, les badauds se montraient généreux quand elle leur présentait le chapeau de la quête. Sadim n’avait rien de plus à espérer. (FI, pp. 14, 15)

48Et c’est finalement avec Lauric, le forgeron du village, qu’elle se mariera, concrétisant l’union entre villageois et saltimbanques et, par la même occasion, l’abolition des rapports de force entre les deux groupes.

49À la fin du récit, condamné, Lauric explique à quel point les saltimbanques sont précieux pour les villageois :

S’il est une évidence qui nous est apparue, c’est que nous ne pouvons vivre sans l’espérance de votre annuel retour. Chacun de nous puise en vos tours, costumes et lumières la part d’émerveillable sans quoi son esprit resterait cloué à la terre, pareil à celui d’un mulot en son trou. (FI, p. 245)

50De leur côté, les saltimbanques

pour la première fois, en ce royaume où le plus souvent on parle d’eux comme fauteurs de désordre ou voleurs de poules, […] ont appris qu’ils existaient. L’éclat des regards s’est transformé, le vent qui gagne en puissance sème sur son passage les ferments du pardon. (FI, p. 246)

51Ils sont, en outre, assurés d’avoir de quoi manger tout l’hiver grâce aux paysans des hameaux.

52Dans ce monde où les hommes et les animaux vivent en harmonie, les villageois et les saltimbanques se situent sur un pied d’égalité et s’entraident. Et l’enfant du prévot, Zaccharie et de se femme, Lisebeth, peut enfin naître dans ce « monde meilleur » comme leur avait prédit La Guêpe. Annonçant une morale qui réunira tout le monde autour d’un feu de joie, Farah glisse à l’oreille de Lauric : « N’as-tu pas senti ce soir que le monde avait changé ? » (FI, p. 248)

53Ce monde n’est pas situé dans un espace-temps clairement défini. La langue employée permet de deviner un ancrage médiéval et la description des lieux laisse penser que l’action se situe dans un territoire tout proche de ce qui constituera le Nord de la Belgique :

Le pays est plat qui conduit à la mer, si plat que les émissaires ont l’impression de ne plus avancer. Le clocher qu’ils ont aperçu à l’aube dans le lointain semble ne pas s’être rapproché depuis qu’ils se sont mis en route. Des lambeaux de nuages défilent au-dessus de la ligne d’horizon où les peupliers tordus par le vent prennent d’étranges postures. (FI, p. 150)

54Pourtant, aucun lieu existant n’est cité, aucune date n’est donnée, l’univers demeure flou, renforçant la dimension fictive du récit. La question du rapport à l’autre prend ainsi une dimension universelle.

Propositions pédagogiques

55Sur La Fête interdite

Avant la lecture de l’œuvre…

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure

56Écoutez attentivement l’interview suivante. Christian Libens, écrivain, chroniqueur littéraire et ami d’André-Marcel Adamek y évoque l’auteur et son œuvre.

57https://www.youtube.com/​watch ?v =Yg8RbtDIS_c

58Cette présentation vous donne-t-elle envie de lire La Fête interdite ? Quelle que soit votre réponse, justifiez-la.

59Quelle image vous faites-vous de l’auteur ? Expliquez.

60Quel type de récit vous attendez-vous à découvrir ? Expliquez.

Après la lecture de l’œuvre…

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure

61Le livre que vous venez de lire correspond-il à ce à quoi vous vous attendiez d’après la présentation qui en avait été faite ? Justifier

UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser

62Deux groupes de personnages s’opposent. Nommez-les et caractérisez-les. Qu’est ce qui les oppose et les réunit ?

63Répondez à la question en rédigeant un texte comparatif. Si nécessaire, préparez la rédaction de votre texte en réalisant un tableau comparatif.

UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces et UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser

64La morale du récit est-elle explicite ou implicite ? Si elle est explicite recopiez-la. Si elle est implicite, reformulez-la.

UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle et amplifier et UAA 0 – Justifier une réponse et expliciter une procédure.

65Rédigez une autre fin, plus sombre ou pessimiste et expliquez pourquoi l’auteur n’a pas fait ce choix.

UAA 4 – Défendre une opinion oralement et négocier

66Vous faites partie du comité de rédaction d’une maison d’édition qui développe plusieurs collections autour de la fiction (fantastique, réalisme, policier, etc.).

67Dans quelle collection, estimez-vous qu’il serait le plus opportun de publier cette œuvre ? Afin de défendre votre opinion, préparez un plan de votre argumentation sachant que vous devrez la présenter oralement.

UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser et UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle et transposer.

68Résumez La Fête interdite en une page maximum.

69Reformulez ensuite votre résumé à la manière d’une fable comportant une morale claire. Si vous vous sentez l’âme d’un poète ou d’un fabuliste du 17e siècle, rédigez votre fable sous une forme versifiée et rimée.

70Sur Le Maître des jardins noirs et La Fête interdite

UAA 1 – Rechercher et collecter l’information et en garder des traces et UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser.

71Par deux, effectuez des recherches à propos d’André-Marcel Adamek :

  • qui était-il ?

  • où et quand a-t-il vécu ?

  • quels types de récits a-t-il écrits ?

72Rédigez ensuite sa biographie sous forme d’interview.

UAA 6 – Relater des expériences culturelles

73Dans le cadre d’une exposition consacrée aux écrivains belges francophones du vingtième siècle, organisée par la bibliothèque de votre ville, il est demandé à votre classe de présenter l’œuvre d’André-Marcel Adamek à des lecteurs qui ne le connaissent pas encore.

74Par groupes, vous présenterez donc l’auteur et deux de ses œuvres, Le Maître des jardins noirs et La Fête interdite, grâce à un exposé oral.

III - Veronika Mabardi : de la réparation à la quête initiatique

Biographie

75Née en 1962 à Leuven, d’une mère flamande et d’un père francophone, Veronika Mabardi grandit dans une famille bilingue. Elle a deux frères et une sœur parmi lesquels deux sont nés en Corée.

76Veronika a dix ans lorsque la famille s’installe à Louvain-La-Neuve. Elle cesse alors d’écrire en flamand et s’intéresse à la traduction. Elle s’initie également au théâtre à l’Académie de Court-Saint-Étienne. En 1981, après un passage par l’IAD, elle s’inscrit au Conservatoire de Bruxelles, en déclamation et art dramatique. C’est à partir de 1986, alors qu’elle intègre le collectif « les Ateliers de l’Échange », que son véritable apprentissage commence, selon elle. Elle écrit, met en scène, joue, s’occupe de la billetterie, balaie la scène et rencontre les spectateurs. Durant cette même période, elle anime une émission radiophonique sur les ondes de la radio libre « Antipodes » à Louvain-la-Neuve, ce qui lui permet de gagner sa vie.

  • 7 Acteur, metteur en scène, pédagogue et auteur ayant créé sa propre compagnie théâtrale, L’Acteur et (...)

77En 1988, elle reçoit une bourse de la Promotion des Lettres pour un recueil de nouvelles dans lequel figure un texte sur Cassandre. Frédéric Dussenne7 lui suggère de l’adapter pour le théâtre. Il s’agit donc d’une première reconnaissance pour l’écriture et d’une première commande pour le théâtre. Écriture et théâtre sont désormais liés. Un an plus tard, elle effectue un remplacement à l’Académie de Saint-Josse-Ten-Noode, cette expérience dans l’enseignement sera déterminante pour la suite de son parcours. Elle reçoit le Prix de la création théâtrale de SACD en 1994 pour Madeleine, qu’elle écrit et met en scène. En 1996, un an après la naissance de sa fille, elle crée la compagnie Ricochets avec Marie-France Jeanjean, Mathieu Richelle et Béatrice Didier. Son frère décède accidentellement en 1997, il sera au cœur du roman Sauvage est celui qui sauve, paru en 2022. Elle donne naissance à son fils en 1999.

78Autrice, comédienne, metteuse en scène et enseignante, Veronika Mabardi collabore également avec différents artistes et collectifs sur des projets en lien avec les arts plastiques, la photographie, la danse et la création musicale. Elle anime, par ailleurs des ateliers d’écriture. En 2022, l’autrice reçoit le prix SCAD et SCAM pour l’ensemble de son œuvre et deux ans plus tard, le Théâtre des Martyrs programme « Veronika Mabardi dans le texte ». Ce projet consiste en la mise en voix de plusieurs de ses textes.

Bibliographie sélective

Théâtre

79Cassandre-Graffiti, Carnières, Éditions Lansman, 1990.

80« Les Rumeurs », dans Théâtre à lire et à jouer, no 6, Carnières, Éditions Lansman, 2002.

81Loin de Linden, Carnières, Éditions Lansman, 2014. (Réédition Bruxelles, Espace Nord, no 407, 2023).

82Adèle, Carnières, Éditions Lansman, 2016. (Réédition Bruxelles, Espace Nord, no 407, 2023).

83« 6 x Elles », dans Dialogues, vol. XXX, éditions Avant-scène, 2023 (ouvrage collectif porté par le projet Les Intrépides de la SACD).

Romans, récits et contes

84Pour ne plus jamais perdre (avec des dessins d’Alexandra Duprez), Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, coll. « L’Estran », 2011.

85Rue du Chêne, Neufchâteau, Éditions Weyrich, coll. « La Traversée », 2012.

86Les Cerfs (avec dessins d’Alexandra Duprez), Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions,
coll. « En toutes lettres », 2014 (Prix triennal de littérature de la Ville de Tournai).

87Heureuse toujours, plaquette pour la Fureur de Lire, 2018.

88Peau de louve (avec des dessins d’Alexandra Duprez), Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, coll. « En toutes lettres », 2019.

89Sauvage est celui qui se sauve (avec des images de Shin Do Mabardi), Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, coll. « En toutes lettres », 2022.

Poésie

90Les Choses m’arrivent hors du temps (avec les peintures d’Alexandra Duprez), Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, coll. « [dans l’atelier] », 2013.

Les Cerfs

Résumé

91Blanche, 7 ans, ne parle plus depuis que sa mère est morte. Son père et son frère décident de la laisser quelque temps chez Annie, une jeune dame habitant à l’orée du bois. Pendant que celle-ci voit sa passion avec Ian lui échapper peu à peu, Blanche trouve refuge et apaisement dans la nature environnante. Les animaux de la forêt et de la ferme voisine lui permettront de retrouver voix et confiance.

Analyse

Personnages

Blanche
  • 8 Mabardi (Veronika), Les Cerfs, Noville-sur-Mehaigne, Éditions Esperluète, 2018, p. 10. Dorénavant a (...)

92Petite fille de sept ans, elle a cessé de parler à la mort de sa mère. Elle ne laisse rien transparaitre. Tout ce que savent son père et son frère, c’est qu’elle « aime les choses, qui poussent, les arbres, les animaux, tout ce qui vit et qui ne parle pas, comme elle8. »

93Plutôt que de suivre les conseils du médecin de famille et de l’emmener à l’hôpital, ils décident donc de la « mettre à la campagne. » (C, p. 10) chez Annie qui la surnomme « mon oiseau » (C, p. 24). Elle passe la majorité de son temps à regarder la forêt par la fenêtre et à dessiner les animaux de la forêt, les arbres et les oiseaux, elle remplit les pages de dessins, mais ne parle pas. Au fur et à mesure que les journées passent, elle se sent de plus en plus attirée par la forêt. Un jour, elle décide d’y aller seule :

Jamais elle n’était entrée seule dans une forêt. Elle a fait trois pas, et après un instant d’immobilité, aux aguets, elle a senti que la forêt aussi était prudente, autour de son corps, en attente du moindre geste, de son cri, de sa capitulation, son impuissance à savoir ce qu’elle fait là, pétrifiée, au milieu des arbres et de toute cette vie réservée, en retrait, chaque animal tapi dans le feuillage, dans la broussaille, qui suspend son souffle. Les arbres aussi se sont figés. (C, pp. 90, 91)

94Et elle semble entrer en communication avec les éléments de la nature.

95Dotée d’une grande sensibilité, elle est aussi très mature. Elle est contrariée lorsqu’elle constate que les adultes la pensent trop jeune pour comprendre. Elle n’a, en effet, pas besoin de mots pour comprendre ce qu’il se passe autour d’elle et semble percevoir les enjeux des relations des adultes qui l’entourent.

96Elle restera chez Annie plus longtemps que prévu et décidera de partir, d’elle-même après le départ de Ian, l’amant d’Annie.

Annie

97Jeune dame chez qui Blanche reste quelque temps. Elle a la réputation d’avoir une patience d’ange et d’aimer les enfants. Elle vit à la campagne, au bord d’un bois, entourée d’animaux et aime le silence. Ancienne institutrice, elle a quitté sa classe, ses livres et la ville pour être au calme mais aussi au plus près de celui qu’elle aime, Ian. Elle est souvent pourtant seule, elle attend vainement qu’il se décide à vivre avec elle. Elle se décrit ainsi à Blanche : « […] j’hésite pour tout et je dis des bêtises. Je suis très bavarde, c’est pas bien, je sais. » (C, p. 18) Elle parle énormément, c’est ce qui, au départ, l’oppose à Blanche et le mutisme de Blanche semble renforcer ce trait de son caractère :

Annie n’a jamais autant parlé que depuis que Blanche est là. Elle dit tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle fait. Et pendant qu’elle le dit, son visage change. […] Avant Blanche, Annie n’entendait pas le silence. Le silence de Blanche s’est ajouté à celui de la maison, est-ce que c’est possible ? (C, p. 20)

98Pour Annie, la parole est liée au corps et au mouvement, lorsqu’elle parle, elle

rit, elle devient sérieuse et parfois, elle s’arrête au milieu d’une phrase et hausse les épaules. La suite se perd, quelque part dans son ventre ou au bout de ses doigts. (C, p. 20)

99Et la présence de Blanche auprès d’elle semble libérer sa parole : « avec Blanche, elle peut parler mélangé, c’est un plaisir comme de danser. » (C, p. 21), elle « se lance sans savoir où elle va » (C, p. 23). Annie joue avec les mots et s’en amuse :

un jour, il s’établira menuisier, avec un établi, il établira son établi, les mots c’est drôle quand on les laisse faire, t’as vu ? (C, p. 23)

100Lorsque Ian décide de la quitter, elle s’effondre.

Thèmes

Langue et parole 

101Blanche et Annie s’opposent dans leur rapport à la parole. Annie dit tout ce qui lui passe par la tête, sans réfléchir : » tu te rends compte ? Avant de le dire, je ne savais pas que je pensais ça ! » (C, p. 24)

102Elle aime les mots et joue avec leurs sonorités : « Septembre. Sept ans. C’est tendre. » (C, p. 33) C’est souvent après les avoir prononcés qu’elle se rend compte de leur effet. Elle le regrette parfois, mais n’en est pas pour autant plus silencieuse : « Annie est perdue avec les pions et les coups, mais avec les mots, elle sait tout faire. » (C, p. 108)

103Blanche, elle, ne parle pas :

Blanche ne parle pas, c’est ce qu’ils disent. Ils ont tout essayé. Même quand on dit son nom, elle ne répond pas, comme si ce n’était plus son nom. (C, p. 7)

104Elle a cessé de parler au moment du décès de sa mère, comme si elle voulait à son tour disparaître.

À quel moment est-ce qu’elle s’est tue ? Tuée. Tue. Une lettre fait la différence, est-ce que ça a un sens, ou est-ce un pur hasard de sonorités ? (C, pp. 43 et 45)

105Et lorsqu’elle tentera de se remettre à parler, les étapes seront nombreuses et longues. Elle commencera par penser et observer avant qu’un son, une phrase n’advienne :

Elle a pensé en mots et son corps s’est arrêté net. Cette pensée-là avait un début et une fin. Elle aurait pu la dire celle-là. (C, p. 92)

106Pour Annie, nommer les êtres et les choses leur donne corps, les fait exister. Ainsi le fait que Blanche ne réagisse plus à son nom lui enlève en quelque sorte sa propre existence :

Dis quelque chose, mon oiseau, s’il te plaît, arrête de me regarder comme ça. J’ai peur quand je te vois disparaître, il n’y a plus personne quand tu es comme ça. (C, p. 30)

107À l’inverse, pour Blanche, les choses n’ont pas besoin d’être dites pour exister. Parfois même, il est, selon elle, préférable de se taire pour garder du sens.

Nature

108La proximité de la nature et des animaux incite Blanche à communiquer :

La lumière blanche autour de la forêt.

Un glapissement. Le renard appelle. Aigu comme un bébé.

Derrière les ombres. Et puis le cri.

Un cri profond qui l’immobilise, la saisit, l’empêche de bouger. Même son souffle. La terre s’est mise à hurler.

Un long cri, de racine, qui n’a pas de nom. Directement du ventre de la terre dans celui de Blanche. Ça appelle. Ça appelle d’amour. C’est pas compliqué. Ça n’explose pas. Ça prend tout ensemble, ça appelle.

Même les morts l’entendent.

Il se réveilleront.

Blanche met les deux mains sur sa bouche, l’une par-dessus l’autre, pour ne pas crier le même cri. Sans les mains, elle aurait appelé aussi, à perdre son contour. Pour devenir autre chose qu’une fille. Autre chose qu’un renard. (C, pp. 54, 55)

109C’est lorsqu’elle entre pour la première fois seule dans la forêt que les sons et les souvenirs lui reviennent, mais c’est aussi là qu’elle parvient à s’en libérer. « Réveillés, sortis d’elle, disparus entre les arbres, échappés, comme le bateau. » (C, p. 92)

110Immergée dans la forêt, Blanche retrouve peu à peu l’envie de vivre et donc de parler. Après l’avoir longuement observée à travers la fenêtre, elle plonge dans la forêt comme entraînée par le courant dans un océan.

111Au départ, c’est Annie qui attire l’attention de Blanche sur les éléments de la nature :

Annie dit que ce n’est pas la feuille qui se décroche, c’est l’arbre qui la jette.

L’arbre sent venir l’hiver.

Il n’aura pas assez de lumière, pas de quoi nourrir tout le monde.

Juste assez pour lui, traverser l’hiver. (C, p. 97)

112Et c’est l’observation des éléments de la nature qui incite Blanche à parler :

Un jour je ferai une phrase qui retournera en arrière, lentement.

Je ferai une phase comme la danse des feuilles qui se décrochent et ça tombe, ça tourne, ça glisse, ça remonte et ça tournicote avec le vent. Encore plus que ça. Encore plus. Une phrase comme un nid, où tu ne sais pas ce qu’il y a dedans (C, p. 107)

113Parfois, Blanche semble même fusionner avec ces éléments :

L’eau danse. Les mains de Blanche refont le chemin de l’eau sur les pierres, et ses bras, comme des coulées, de plus en plus vite, de plus en plus fort et sa tête aussi, les tourbillons sur les cailloux, l’eau entre les branches, les sursauts, les douceurs, les étalements. La musique de l’eau et celle du vent dans les arbres. Elle danse et le vent la suit, c’est Blanche l’eau maintenant, qui frappe contre les pierres, qui voudrait sortir. Tourne, tourne, se faufile, part à l’assaut du barrage, se jette, s’essouffle, revient. Et encore, encore jusqu’à s’échapper et bondir au milieu des arbres du chemin. (C, p. 122)

114Blanche communique avec les animaux : le renard, le cheval de la ferme toute proche et le cerf. Ces animaux lui parlent et la conseillent.

Un jour Blanche prendra les bruits. Elle fera une phrase. Elle fera une phrase avec le monde entier dedans, comme le chemin entre les hautes herbes, le jardin, la prairie, la forêt, le ciel […] Une phrase pour le renard. (C, p. 27)

115Le cerf est celui dont elle a entendu le brâme, ce cri qui a éveillé sa curiosité, suscité son envie de crier elle aussi. Le cerf, c’est cet animal qui sait où aller, qui a du désir, lui a expliqué Annie, c’est aussi celui dont lui a parlé Ian. C’est cet animal qui perd ses bois au printemps en attendant que de nouveaux repoussent, sauf si on l’empêche d’aimer. C’est finalement celui qui a déclenché l’envie de parler et donc de vivre chez Blanche :

J’ai déjà été un cerf et la forêt était immense. J’ai été un cerf, avant, la forêt était grande mais je n’étais pas perdue dedans. (C, p. 148)

116Qu’il s’agisse des conseils prodigués par le renard, de la nuit passée contre le corps du chevreuil mort ou encore du brâme du cerf et des échanges qui suivront, l’ouverture au monde animal semble avoir permis à la petite fille de retrouver la pulsion de vie disparue suite au décès de sa mère et la force de rentrer dans son foyer.

3- Propositions pédagogiques

Avant la lecture de l’œuvre…

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure et UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces.
  1. Compte tenu du titre, quel type de récit vous attendez-vous à lire ? Justifiez votre réponse.

  2. Écoutez à présent le début de la mise en voix du roman (les dix premières minutes), disponible sur rtbf Auvio via le lien suivant : https://auvio.rtbf.be/​media/​divers-les-cerfs-2212926

  1. Combien de personnages sont présents ? Qui sont-ils ? Quelles relations entretiennent-ils ?

  2. Cet extrait vous permet-il de comprendre le choix du titre ?

  1. Par groupes, effectuez des recherches à propos de l’autrice, Veronika Mabardi. Au cours de vos recherches, identifiez au minimum trois thèmes récurrents dans son œuvre.

Au troisième degré, les élèves doivent être capables de sélectionner les sources pertinentes pour ce type de travail. Leur proposer l’article suivant pourra néanmoins les aider : https://karoo.me/​articles/​entretien-fleuve-avec-veronika-mabardi-i/​

Après la lecture de l’œuvre…

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure et UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces.
  1. Vous pouvez à présent affiner ou modifier votre réponse concernant le titre du roman. Vous attendiez-vous à ce type d’histoire ? Expliquez.

  2. Justifiez le choix du titre en faisant des références claires au roman.

UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser

117Brossez le portrait croisé des deux personnages féminins du roman. Quels sont leurs points communs, leurs différences ? Afin de rédiger un texte clairement structuré, identifiez au minimum trois bases de comparaison et réalisez un tableau comparatif de ces deux personnages.

UAA 4 – Défendre une opinion oralement et négocier.

118Et vous, quelle est votre opinion sur la parole et le langage ? Pensez-vous que les choses doivent être dites pour exister ? Avez-vous tendance à exprimer tout ce qui vous passe par la tête et à réfléchir ensuite ou considérez-vous qu’il faille « parler peu pour parler bien » ? Appuyez votre avis sur des arguments variés que vous développerez oralement.

UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces et UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser.

119Effectuez une liste des animaux présents dans l’histoire. Pour chacun d’eux, précisez leur rôle auprès de l’un ou l’autre personnage.

UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle et recomposer

120Sélectionnez des phrases du roman que vous trouvez particulièrement belles. Composez ensuite un poème à l’aide de ces phrases ou extraits. Vous les associerez dans un ordre qui vous semble harmonieux.

UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle et transposer

121Associez une œuvre picturale au roman ou à un extrait du roman et expliquez votre choix.

122Si vous vous sentez l’âme d’un artiste, réalisez vous-même ce tableau ou ce dessin !

Peau de louve

Résumé

123Muriel est une enfant heureuse et curieuse, une aventurière qui aime changer de peau et se travestir. Une nuit, elle rencontre une louve blessée à cause d’un piège et tente de la soigner :

« Ne jamais oublier. Quoique je devienne,

Et qu’à cette nuit sauvage j’appartienne.

Que la louve noire vienne me chercher

  • 9 Mabardi (Veronika), Peau de louve, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2019, p. 19. Dorénava (...)

Si au collet je suis à mon tour piégée9. »

124L’enfant est devenue une jeune femme. Elle a 17 ans, elle plait. Sa peau est déchirée à force d’être désirée. Elle se perd, erre jusqu’à ce qu’elle retrouve la louve et avec elle sa peau.

Analyse

Genres 

Un récit d’apprentissage
  • 10 Cette définition du roman de formation s’inspire de : Aulas (Michel), Blanckeman (Bruno), Brisac (A (...)

125Le roman de formation ou récit d’apprentissage se caractérise par la présence d’un héros ou d’une héroïne jeune qui, par le biais d’expériences diverses et de rencontres, va évoluer et se forger une personnalité sur le plan sentimental, social, intellectuel ou culturel. Généralement, le récit se déroule de manière chronologique puisque le lecteur est amené à suivre le personnage principal sur une durée suffisamment longue que pour qu’il puisse se rendre compte de son évolution dans un espace géographique, social ou historique. La plupart du temps, les personnages de ces romans sont aidés par des personnages initiateurs ou initiatrices. Leur trajectoire se solde par un accomplissement ou une désillusion10.

126Peau de louve raconte l’histoire de Muriel, une enfant pleine de vie et d’imagination

Il était une enfant qui voulait tout goûter,

Tout savoir, tout sentir – oui, elle était curieuse.

Elle avait le don du bonheur

Et celui de rêver.

Mais surtout, oui, surtout, elle ignorait la peur ;

Tout la rendait joyeuse. (PL, p. 7)

« Vous ne connaissez pas mon secret, pense-t-elle,

Je pourrais devenir tout ce que vous voulez,

Mais ce qui vous plaît tant, ce que vous admirez,

Ce n’est pas votre fille, pas Muriel ;

Ce qui me rend multiple, changeante, légère

Et qui vous fait rêver, c’est ma peau de lumière. » (PL, p. 9)

127qui grandit et évolue dans un monde qu’elle découvre peu à peu avec une grande curiosité :

Elle pousse, la fille, avec insouciance.

Elle lit, elle apprend, elle rit, elle danse.

Elle a tout ce qu’il faut d’amis et de parents,

Une bonne santé, pas de soucis d’argent,

Un avenir tracé et de belles études,

Aucun drame apparent, aucune incertitude,

Sauf peut-être parfois, les soirs de lune rousse,

Un désir inconnu, une attente trop douce

Ou un pressentiment :

« Quelque chose m’attend. » (PL, p. 13)

128Elle réalise qu’elle plait et aime plaire

Les saisons passent et il n’est plus question de loups.

C’est le temps de l’amour, des serments d’amitié,

Des fous rires, du premier plaisir, du baiser.

La peau, elle en connaît la douceur et le goût,

Tout vivre et tout sentir, mais surtout les caresses,

Et jouir ! L’avenir est rempli de promesses. (PL, p. 21)

129Mais ce qui ressemblait au début à un jeu amusant la met de plus en plus mal à l’aise. Les regards posés sur elle sont déstabilisants, « elle voudrait qu’on jette sur elle un manteau, ou une peau d’âne, comme dans le conte. » (PL, p. 22)

Passe l’été. Moins insouciante

Muriel est devenue prudente (PL, p. 24)

130Pourtant la rencontre avec un inconnu dans un bar à karaoké un samedi soir lui fait découvrir un monde plus sombre. Muriel semble avoir perdu sa « peau de lumière ». À force de chanter des mots qui ne sont pas les siens chaque soir sous les projecteurs, elle s’est perdue elle-même

[…] le manque survient au début du printemps.

Elle pense à la louve : « Où est-elle à présent ?

Et moi ?

Qu’est devenue la fille reliée au monde ? » (PL, p. 29)

Un beau soir

Au miroir

Ce qu’elle voit la gêne :

« Est-ce que je suis encore humaine ?

Ou une image seulement ?

Une contrefaçon, pense-t-elle. Je mens. » (PL, p. 30)

131Puis un jour, cela va trop loin. Elle décide de mettre fin à ce « contrat » de soumission-séduction et rentre chez ses parents avant de s’enfuir. Elle passe alors de « de bras en bras » (PL, p. 37) se perdant à nouveau et cette fois pour de bon. C’est le retour de la louve qui la sauve :

La louve est là !

Qui la regarde. Dure.

C’est elle. Je le jure.

Elle a tant souhaité que cette louve vienne.

Elle avait fait ce vœu, enfant, dans la forêt,

Que le jour où elle serait piégée, au collet,

L’animal la reprenne.

Promesse tenue.

La louve est venue. (PL, p. 42)

132Curieuse, Muriel a découvert le monde et s’est perdue avant de se retrouver, différente mais bien vivante :

Muriel allume un feu. Demain elle rentrera,

Effrayée, mais entière. Elle racontera. (PL, p. 49)

133Confrontée à diverses expériences telles que la rencontre avec la louve ou avec un homme peu scrupuleux, Muriel évolue et se heurte à un monde qui la rend souvent vulnérable mais, selon les dires de son père, plus forte également. De petite fille pleine de curiosité et d’imagination, elle devient une jeune femme qui se cherche et doit faire des choix. C’est finalement la présence de la nature, et, plus précisément, l’accompagnement de la louve qui lui permettra de poursuivre sa quête et donc de trouver une forme d’accomplissement après de nombreuses désillusions. La trajectoire de Muriel rappelle le schéma d’un récit d’apprentissage dans lequel figurent adjuvants et opposants. La forme, néanmoins, diffère de celle du classique Bildungsroman.

Un Conte

134Dès la première page, le pacte de lecture est annoncé explicitement :

Raconter. Quoi ? Comment ? Le monde est en morceaux.

Et partout on demande que tout soit nouveau.

Mais si, pour essayer, pour jouer, je reprends

Les règles des Anciens ? Un conte comme avant ! (PL, p. 5)

135Comme Peau d’âne, auquel il est fait allusion (PL, p. 22), Peau de louve est un conte. La formule typique du genre le rappelle quelques lignes plus loin : « Il était une enfant qui voulait tout goûter » (PL, p. 7).

  • 11 Ces critères caractérisant le conte proviennent de la définition de Vincensini (Jean-Jacques) in Ar (...)

136Le récit de Veronika Mabardi en comportera donc, de toute évidence, bon nombre de critères comme la présence d’événements imaginaires, voire merveilleux ; la vocation à distraire tout en présentant une morale ; l’expression d’une tradition orale multiséculaire et quasi universelle11.

137En effet, pas question de vraisemblable et de réalisme ici. Même si l’histoire de Muriel est celle d’une jeune fille qui grandit sans l’intervention de fées ou de sorcières et qu’elle ne vit pas dans un château, le cadre spatio-temporel demeure cependant indéterminé et par là-même universel :

Il faut choisir un lieu : ici me semble bien.

Car ici, c’est partout, ici nous appartient ;

Ici, où nous vivons pendant que d’autres meurent.

Mais cela pourrait être ailleurs,

Sous d’autres cieux, en d’autres temps.

Aujourd’hui, je commence au début du printemps. (PL, p. 5)

138La frontière entre le rêve et la réalité est, en outre, parfois très floue :

La louve est là !

Qui la regarde. Dure.

C’est elle. Je le jure.

Elle a tant souhaité que cette louve vienne.

Elle avait fait ce vœu, enfant, dans la forêt,

Que le jour où elle serait piégée, au collet,

L’animal la reprenne.

Promesse tenue.

La louve est venue.

Et elle fait trois pas. Attend.

Muriel la suit. Elles marchent longtemps

Sur les boulevards déserts.

Pas une lumière.

« Je suis morte, pense-t-elle.

Traverser la ville à côté d’une louve, vraiment j’hallucine.

Mais c’est bon de marcher et de se taire. » (PL, p. 42)

139Et la confusion tend à faire basculer le récit dans le merveilleux, Muriel devenant à son tour une louve :

140La fille veut parler. Elle grogne, étonnée, et la vielle recule. Puante, la vieille, on le sent, c’est une odeur de mort. La fille veut se redresser et, d’un bond, se trouve à quatre pattes, cou tendu, grimaçante, prête à bondir. Pour ne pas lui sauter à la gorge et la tuer, elle s’enfuit, et entend claquer un fusil. (PL, p. 46)

141À la fin de son périple, Muriel a traversé des épreuves douloureuses et a découvert un monde plus dur. Elle a rencontré des animaux obligés de se cacher pour échapper aux chasseurs et prédateurs de toutes sortes, elle a vu des gens mis au ban de la société aussi, abandonnés et forcés à errer. Guidée par la louve, elle s’en est sortie grâce à sa volonté de rester elle-même et de ne pas bafouer ses valeurs ni ses rêves d’enfants. Elle retrouve ainsi les mots pour dire la leçon qu’elle tire de son expérience, la morale en quelque sorte.

Raconter. Quoi ? Comment ? Le monde est en morceaux.

Il appelle un récit qui répare les peaux.

Une histoire à conter quand le dehors est sombre.

Muriel allume un feu. Demain elle rentrera,

Effrayée, mais entière. Elle racontera. (PL, p. 49)

142Ces mots qui constituent l’histoire de Muriel s’associent pour constituer des vers rimés et ainsi rythmés, comme pour rappeler la tradition des contes oraux.

Thèmes

Une réflexion sur les mots

143Les mots sont importants, qui constituent des récits. Ils permettent la transmission. Sans eux, pas d’histoire.

Appelons-la Muriel.

On pourrait la nommer Meriema ou Marie,

Maylis ou Myriam, ou simplement « la fille ».

Après tout,

Qu’y a-t-il dans un nom ? Oh un nom fait beaucoup.

Et même si la rose, sous un autre nom,

Embaumerait autant, le nom désigne.

Car nommer est un choix. Un acte. C’est un signe.

Raconter n’est pas rien, comme nous le verrons. (PL, p. 7)

Raconter des histoires pour distraire, de génération en génération, pour prévenir, dénoncer et donner des noms pour mettre en garde :

Aurait-elle osé approcher,

En sachant que c’était un loup ?

Je ne crois pas, car un nom fait beaucoup

Et les loups sont cruels dans les contes de fées. (PL, p. 15)

144Raconter des histoires pour séduire et arriver à ses fins aussi :

Un soir, l’homme se glisse dans sa loge – à pas de loup

Comme on dit. C’est fou

Ce qu’on peut dire de connerie

Avec les métaphores et les métonymies. (PL, p. 33)

145Parfois, les mots peuvent dire autre chose que ce qui est, créer une autre réalité plus belle en apparence ou inventer un danger. Ainsi, le loup des contes de fées est dangereux tandis que l’homme rencontré par Muriel lors d’un karaoké lui promet un avenir heureux et plein de succès jusqu’à ce que ses belles phrases ne parviennent plus à faire illusion. Et c’est à coup de dictionnaire que Muriel se défendra, comme pour signifier sa prise de conscience. Parfois, les mots prennent le sens qu’on veut leur donner. Parfois les mots servent à manipuler.

146Trahie par les mots des autres, Muriel décide de ne plus parler et, comme pour le souligner, le texte cesse de rimer :

Et ça ne rime à rien.

Vous avez entendu ? La rime ne suit pas.

Mais pourquoi se donner la peine de chercher des mots ?

Tout le monde s’en fout. (PL, p. 37)

Elle se laisse aller. Se rétracte aussitôt.

On l’a assez eue avec des rimes et des mots.

Il ne faut plus s’abandonner. (PL, p. 39)

147Et c’est lorsqu’elle prend conscience de sa force

J’ai vu l’envers des mots mais je suis toujours belle. (PL, p. 40)

148qu’elle retrouve le sens profond des mots et se remet à parler pour raconter et transmettre :

Chaque mot est unique.

À tâtons, prudemment,

Elle les assemble, les prépare avec soin

[…]

Et le plaisir revient. (PL, p. 49)

Une réhabilitation des oubliés

149Sensible, Muriel souhaite aider ceux que la société malmène ou met de côté.

150Sa proximité avec les éléments de la nature la conduit à sauver un louveteau pris dans un piège tendu par les hommes.

L’odeur de moisissure l’envahit. Sous les pieds nus, elle sent le terreau, les cloportes, les chenilles. Les fougères caressent ses chevilles. La forêt frémit, des animaux fuient. Et la lune ? Pas de reflets sur les écorces humides, pas de miroitements dans le ruisseau. Des arbres noueux comme des ancêtres, auxquels jadis on a pendu des déserteurs, des révoltés ; des chemins où l’on a égorgé des voyageurs, des taillis où des enfants se sont perdus, des sous-bois où se sont réfugiées des sorcières. (PL, p. 14)

151Lorsqu’elle accepte la proposition de s’exposer sous les feux des projecteurs, c’est pour une seule raison :

« Puisqu’ils sont attentifs à ma voix

Je peux chanter le cri de ceux qu’on n’entend pas. » (PL, p. 26)

152Plus tard, lorsqu’elle fuit, espérant trouver refuge dans les bois, elle doit d’abord traverser la ville et longer les rives du canal où se trouvent « tous ceux dont le reste du monde s’est débarrassé. » (PL, p. 37). Réfugiés, sans-abris, enfants battus, animaux, elle les écoute attentivement, pleine d’empathie. Leur douleur la submerge.

Vous les avez vus ?

La femme en rose, assise sur le pont, qui compte ses centimes

Celle à qui aucune drogue ne suffit pour traverser la nuit

Celui qui dit : « J’ai aimé une femme qui m’a envouté »

Celle qui ne voulait pas d’homme et qu’on a forcée

Celle qu’on a laissée pour morte sous les décombres

Le soldat qui ne sait plus quelle armée il a servi

Celui que son bourreau a retrouvé dans l’église

Celui dont on n’a pas cru l’histoire, qu’on dit imposteur

Et celle qui demain, à la première heure,

Rentrera déportée vers une mort promise

Ceux qui chaque jour connaissent l’insulte, les coups, le mépris

Ceux qui cherchent les leurs de pays en pays

Et le clochard à qui deux gamins ont prédit :

« On reviendra ce soir et ce sera ta fête. »

Et les gosses battus et l’ivrogne qui rentre

Et l’âne qui reçoit des coups de pieds au ventre… (PL, p. 38)

153Attirée par un cri, elle s’enfuit vers les bois où elle vit quelque temps, sauvage, au plus proche de la nature et trouve ainsi sa place avant de « rentrer », de quitter les bois et le silence pour raconter, parler de ceux que l’on a pris soin de ne plus voir ni entendre.

Propositions pédagogiques

Avant la lecture de l’œuvre

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure

154Regardez le teasing de l’adaptation théâtrale de Peau de louve.

155https://www.youtube.com/​watch ?v =USpFLt_ICrA

156D’après le titre et ce que vous venez de voir, quel type d’histoire vous attendez-vous à découvrir ? Que pouvez-vous dire de Muriel ? Expliquez.

Après la lecture de l’œuvre

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure et UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser
  1. Muriel est l’héroïne de Peau de louve. S’agit-il, selon vous, d’un « héros positif », d’un « anti-héros » ou des deux types de héros à la fois ? Justifiez votre réponse en manifestant votre compréhension de ces notions.

  2. Quelle quête poursuit-elle ? À l’initiative de qui ? Au bénéfice de qui ? Qu’est-ce qui est de nature à l’aider ? Qu’est-ce qui s’y oppose ? Sa quête aboutit-elle ? Retracez son parcours en complétant le schéma actanciel ci-dessous :

  1. Parmi les personnages de fiction, certains sont qualifiés de « simples » tandis que d’autres sont considérés comme « complexes ». Un personnage complexe présente une personnalité aux facettes multiples et fréquente des milieux sociaux variés. À l’inverse, un personnage simple possède un ancrage social limité et une personnalité sommaire. Diriez-vous que Muriel est un personnage simple ou un personnage complexe ? Justifiez votre réponse.

  2. Trouvez-vous ce personnage attachant ? Si oui, pour quelles raisons ? Si non, qu’est-ce qui vous empêche de vous y attacher ?

UAA 1 - Rechercher, collecter l’information et en garder des traces et UAA 3 – Défendre une opinion par écrit.

157Dans Peau de louve, il est fait mention du conte de Charles Perrault, Peau d’Âne. Ce conte pourrait-il avoir, d’une manière ou d’une autre, influencé le récit de Veronika Mabardi ? Répondez à la question en soutenant vos propos à l’aide d’arguments variés. Votre réponse évoquera le genre du conte en général et le conte de Perrault en particulier. Effectuez des recherches si nécessaire.

UAA 4 – Défendre une opinion oralement et négocier

158À sa sortie en librairie, Peau de louve est considéré comme une « fable éco-féministe ». Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ? Étayez votre réponse à l’aide d’arguments variés et illustrés par des exemples du récit. Préparez le plan de votre argumentation sachant que vous aurez à la défendre oralement.

UAA 1 - Rechercher, collecter l’information et en garder des traces et UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle et transposer.

159Muriel retrouve le goût de la parole en chantant. Selon vous, quelle pourrait être la chanson qui lui redonne goût à la vie et espoir. Expliquez oralement votre choix.

UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser.

160Visionnez le film Le Règne animal. Sélectionnez un passage de Peau de louve et comparez-le à l’un ou l’autre extrait du film. Utilisez des bases de comparaison pertinentes. Rédigez ensuite un texte comparatif.

UAA 6 – Relater des expériences culturelles.

161Complétez le teasing de Peau de louve visionné avant la lecture du récit. Il s’agit cette fois de réaliser une présentation complète de l’œuvre. Ne craignez donc pas de dévoiler la fin !

IV – Christine Van Acker, « placer les animaux et les hommes sur la patte d’égalité »

Biographie

162Née à Lobbes (Hainaut) dans une famille de bateliers en 1961, Christine Van Acker étudie au Conservatoire Royal de Mons et joue dans de nombreuses pièces de théâtre. Elle devient ensuite réalisatrice de documentaires pour la radio et participe à des fictions radiophoniques. Écrivaine, elle touche à tous les genres, du roman au théâtre, en passant par la poésie et l’essai. Elle anime et organise également des ateliers d’écriture et de création d’émissions radiophoniques. Particulièrement attentive à la nature, elle publie La Bête a bon dos en 2018 aux éditions Corti et L’En vert de nos corps en 2020 à L’Arbre de Diane.

Bibliographie sélective

Romans, récits, contes

163Bateau-ciseaux, récit, gravures de Vero Vandegh, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2007.

164Mon cher ami, roman, Tournai, Les Déjeuners sur l’herbe, 2016 (roman jeunesse)

165Le peuple d'ici-bas : Christine Brisset une femme ordinaire, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2022.

Nouvelles

166Où sommes-nous ? Avin, Éditions Luce Wilquin, coll. « Euphémie », 2010.

167Ici, Paris, Éditions Le Dilettante, 2014.

168Ceux que nous sommes, Neufchâteau, Weyrich, 2016.

Pamphlets et essais

169La Dernière Convocation, Amougies, Éditions Le Cactus Inébranlable, 2017. 

170La Bête a bon dos, Paris, José Corti, « Biophilia », 2018.

171L'En vert de nos corps, Bruxelles, L'Arbre de Diane, 2020.

172Émile Claus, le vieux jardinier, Lille, Invenit, 2022.

Poésie

173La Concordance du temps, (gravures de Vero Vandegh), Esperluète Éditions, Noville-sur-Mehaigne, 2012. 

174Je vous regarde partir, Amay, L'Arbre à Paroles, 2019.

175Tu causes, tu causes, Val-de-Reuil, Les Carnets du dessert de lune, 2023.

La Bête a bon dos

Résumé

176La narratrice relate ses observations minutieuses de la nature. De la sauterelle à la brebis, de la libellule au canard, tous retiennent son attention et suscitent son intérêt. Son observation attentive donne parfois lieu à des réflexions philosophiques sur le monde et son évolution. Références littéraires et culturelles sont également souvent convoquées au point que La Bête a bon dos apparait également comme une ressource bibliographique incontournable.

Analyse

Hybridité des genres, transdisciplinarité et intertextualité

  • 12 Van Acker (Christine), La Bête a bon dos. Paris, José Corti, coll. « Biophilia », 2018, p. 7. Dorén (...)
  • 13 Description de la collection figurant sur le site de la maison d’édition José Corti : https://www.j (...)

177Christine Van Acker choisit d’ouvrir son récit en remerciant Vinciane Despret qu’elle proclame « marraine de La Bête a bon dos12 ». La parenté entre les deux autrices est évidente quand on sait que la seconde, philosophe et éthologue de renommée internationale a été commissaire de l’exposition « Bêtes et Hommes » qui s’est tenue à la Cité des sciences à Paris en 2007 et a acquis une grande notoriété avec la publication de son essai Habiter en oiseau en 2019. Cependant, si Christine Van Acker choisit Vinciane Despret comme marraine de son ouvrage, c’est également, dit-elle, parce qu’elle lui a fait connaître la collection « Biophilia ». Cette collection des éditions José Corti « a pour vocation de mettre le vivant au cœur d’éclairages ou de rêveries transdisciplinaires : éthologues, philosophes, zoologues, ethnologues, systématiciens, folkloristes, naturalistes, explorateurs, illustrateurs pourront s’y rencontrer dans le buisson foisonnant des espèces13. » Le ton est donc donné : la transdisciplinarité sera de mise.

178Effectivement, entre les premières lignes du premier chapitre :

Le domaine des eucaryotes (du grec eu/bien et karuon/noyau) regroupe tous les organismes unicellulaires ou pluricellulaires qui se caractérisent généralement par la présence d’un noyau et de mithocondries dans leurs cellules. (BBD, p. 11)

179et celles du deuxième :

Un après-midi, un inconnu frappe à ma porte. J’ouvre. L’homme demande si je suis l’écrivaine dont il a vu l’entretien sur la chaîne de télévision locale. (BBD, p. 15) 

180il semble que l’on soit passé de l’essai scientifique au récit d’expérience personnelle sans transition aucune.

181Observations scientifiques, réflexions philosophiques, références littéraires et artistiques sont en outre convoquées, résumées, expliquées ou citées telles quelles. Qu’il s’agisse de mythologie, de littérature, que les citations et allusions datent du 16e siècle ou qu’elles soient contemporaines, toutes les références compilées par Christine Van Acker convergent vers une mise en avant du monde animal :

Chrysomallos était un bélier doté de parole, ce qui n’a pas empêché qu’il y laisse sa peau recouverte de la Toison d’or, ce symbole d’immortalité – pas pour tout le monde – dont la quête représenterait un rite de passage vers une forme supérieure de vie humaine. Après qu’Ulysse a réussi à échapper à Polyphème en se cachant sous les moutons, le héros immole un agneau pour remercier Zeus, sans aucune reconnaissance pour la famille de cette bête qui l’a sauvé. (BBD, pp. 67,68)

Virginia Woolf devait avoir observé beaucoup d’annélides protandres avant d’écrire Orlando. Dans cette histoire, Orlando, un/e androgyne réfractaire à la société patriarcale, traverse quatre siècles, commence homme au XVIe siècle, se réveille, après une semaine de sommeil (une pause carrière dans une vie trop longue), femme au XVIIIe siècle, sexe qu’elle gardera jusqu’à la fin du livre, devenue une autrice célèbre au XXe siècle L’humanité se porterait-elle mieux si nous naissions tous hommes pour mourir femmes, dans une mise au jour de chacune de nos ombres ? (BBD, p. 125)

Nous vivons et eux et nous sous même toit et humons un mesme air : il y a, sauf le plus et le moins, entre nous une perpétuelle ressemblance… J’enchérirais volontiers sur Plutarque et dirais qu’il y a plus de différence de tel à tel homme que de tel homme à telle bête… Les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler : et cette facilité, que nous reconnaissons à nous fournir leur voix… témoigne qu’ils ont un discours au-dedans, qui les rend ainsi indisciplinables et volontaires à apprendre… C’est par une fierté vaine et opiniâtre que nous nous préférons aux autres animaux… Nous ne sommes ny au-dessus ny au-dessous du reste… C’est par vanité de cette même imagination qu’il [l’homme] s’égale à Dieu, qu’il se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures.

Michel de Montaigne, Essais, 1580. (BBD, p. 93)

Et les araignées d’eau à l’arrêt, pattes écartées, démultipliées par les ombres, ont quelque chose de l’homme aux multiples bras de Léonard de Vinci, à ceci près que ces « hommes », là, sur et dans le lac, sont innombrables, remplissent les eaux de la surface aux profondeurs, comme les sauriens volants qui dans les temps préhistoriques remplissaient les airs, se croisaient et se survolaient.

Peter Handke, À ma fenêtre le matin. (BBD, p. 103)

Longtemps je fus dans les eaux dormantes,

Poisson, oiseau, plongeur, ver de vase,

Sangsue ou libellule bleue.

Nageant, fouissant, volant,

Les animaux comme les esprits

Voyagent entre les mondes.

Quant à nous, êtres humains,

notre sort est déplorable, bien que l’amour

parfois révèle notre âme.

Jean-Pierre Otte, L’amour en eaux dormantes (BBD, p. 103)

182D’un ton à l’autre, d’un genre à l’autre, le tout est néanmoins cohérent et concourt vers un seul but, annoncé implicitement en exergue et explicitement quelques pages plus loin : « place[r] les animaux et les humains sur la patte d’égalité, sans aucune distinction de classe, biologique ou sociale. » (BBD, p. 15)

183Mêlant l’objectivité scientifique aux impressions subjectives et à l’humour, La Bête a bon dos s’adresse ainsi à un public large, expert ou non. Sur fond de traité naturaliste, différents genres et tons se mettent au service d’une cause commune : la réhabilitation de l’animal, que l’être humain a trop longtemps maltraité ou ignoré. Et c’est par l’observation attentive et minutieuse que passera cette reconnaissance :

La sauterelle est une grande bringue ; de son élytre gauche, elle joue de l’archet. Artiste à l’ouïe fine, son oreille lui sert aussi à marcher, et à sauter. Logé sous le genou, l’organe auditif capterait les sons, les convertirait et analyserait leurs fréquences comme notre oreille humaine. L’expression je ris de genoux, en vogue chez les ados dès que leur interlocuteur les bassine avec des propos ennuyeux, serait-elle compréhensible pour la sauterelle qui, je le crains, n’a jamais eu aucun sens de l’humour ?

Depuis la fin de l’été, cela stridule encore dans ma tête. Les avoir observées, cet après-midi du mois d’août, entre deux nuages, entre deux silences, a gravé dans la cire de mes tympans leurs notes frottées. Je ne sais si c’est un effet de la maturité, ou un juste retour d’âge vers les passions enfantines, l’animal me parle de plus en plus. Il me distrait de notre espèce, sans doute. (BBD, pp. 26,27)

184Les animaux et insectes ne sont pas les seuls à retenir l’attention de l’autrice. Les plantes, si petites soient-elles, sont elles aussi observées de près :

La ruine de Rome est à ma porte et je reste assise sur le seuil, à la regarder de plus près, trouvant belle la désolation. Un escalier neuf, balayé de près, ne ferait pas le poids face à celui-ci, patiné par de multiples passages, négligemment couronné de fleurs sauvages. La cymbalaire – son autre nom – y avait déjà ses quartiers avant notre arrivée dans cet ancien estaminet. (BBD, p. 104)

185Prendre le temps de s’arrêter pour regarder le monde qui nous entoure, c’est aussi se mettre à sa hauteur, à son niveau. C’est refuser de vouloir le dominer, renoncer à une prétendue supériorité de l’être humain.

L’araignée s’est figée en chemin et se donne des airs de mygales. Prendre la peine de la fixer dans les yeux, c’est perdre au change. Huit contre deux. Ses chélicères croisées, et non parallèles à son corps comme ceux de la mygale, ne trompent pas, c’est une tégénaire.

Souveraine, je me suis repliée au centre de ma toile et je l’ai scruté. (…) Il a ouvert la bouche pour émettre des ondes qui sont venues faire vibrer les fils de ma toile. (…) Et serait-il possible qu’une seule et unique fois, humain et insecte nous puissions avoir le même désir ? Cette Tegeneria domestica ne sait pas que Wajdi Mouawad lui a donné la capacité de penser. Dans son livre Anima, elle s’interroge au sujet d’un homme qu’elle observe : je n’ai pas réussi à déterminer la nature de la bête tapie en lui. (…) Il était sa propre proie et son propre piège. (BBD, p. 108)

186Car pour l’autrice, la réhabilitation de l’animal passe également par un réquisitoire contre l’humain, peu scrupuleux et souvent cruel et injuste.

Comme l’écrit Vinciane Despret, au sujet de l’industrie alimentaire, deux milliards trois cent quatre-vingt-neuf millions de kilos d’animaux d’élevage sont morts au cours de l’année 2009. Ils ont été mangés (…) Combien de kilos d’hommes ont-ils disparu au cours de la même année ? Et pourtant, regarder la vache apaise ; elle mâche avant qu’on ne la mâche. (BBD, p. 144)

187La Bête a bon dos, le titre l’indique d’emblée, prend des allures de pamphlet et revêt parfois une dimension revendicative : il est facile pour l’homme d’accuser l’animal de tous les maux, plus facile sans doute de rejeter la faute sur des créatures parfois sans défense et non dotées de paroles que de se remettre profondément en question et modifier notre façon de penser et d’agir.

En saison de transhumance, nous entendons les troupeaux passer devant notre maison. Leurs pas sont lourds, leurs plaintes graves. La mairie de Paris accorderait-elle la traversée de quelques ruminants rue de la Cossonnerie ? Cela ne ferait de tort à personne de voir ces animaux ailleurs que suspendus aux crocs du boucher ; notre ami en aurait du bonheur et se retiendrait de crier, comme lors de notre dernière rencontre à la foire du livre – sorte de foire à bestiaux où sont exposées les vaches à lait de l’industrie littéraire – Mort aux vaches ! (BBD, p. 146)

Propositions pédagogiques

Avant la lecture de l’œuvre

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure et UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces.
  • La Bête a bon dos a été publié aux éditions Corti, dans la collection « Biophilia ». Effectuez des recherches sur cette collection. Quel type d’ouvrage vous attendez-vous à lire ? Justifiez

  • Par groupes, effectuez des recherches sur l’autrice. Ensemble, élaborez une bio-bibliographie de Christine Van Acker qui mettra en évidence ses thèmes de prédilection.

  • Compte tenu du titre, quelle pourrait être l’opinion défendue par Christine Van Acker dans cet ouvrage ?

  • En exergue, Christine Van Acker dédie son ouvrage à Vinciane Despret, qu’elle « proclame marraine du livre ». Effectuez des recherches à propos de Vinciane Despret. Qui est-elle ? Quels liens pourrait-elle entretenir avec l’autrice de La Bête a bon dos ?

Après la lecture de l’œuvre

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure et UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser.
  • Classez l’ouvrage dans un ou des domaine(s) de la connaissance (économie, sociologie, philosophie, psychologie, histoire, art, …)

  • Expliquez le choix du titre, La Bête a bon dos, à la lumière de votre lecture de l’ouvrage.

  • Quelle est la thèse soutenue par l’autrice ? Si elle est explicite, recopiez-la. Si elle est implicite, reformulez-la.

  • Reformulez et résumez les arguments qui la sous-tendent. Classez ces arguments (domaines et types d’arguments)

  • La thèse est-elle identique du début à la fin de l’œuvre ? Comporte-elle des ajouts, des nuances et/ou des modifications ? Précisez.

  • Christine van Acker privilégie-t-elle le versant négatif (critique) ou le versant positif (proposition) ? Justifiez.

  • L’autrice procède-t-elle à une réhabilitation, un réquisitoire ou les deux ? Expliquez.

UAA 3 – Défendre une opinion par écrit

188Après vous être assurés d’avoir identifié la thèse de l’autrice, réagissez-y en développant une argumentation personnelle illustrée à l’aide d’exemples variés.

UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces ; UAA 4 – Défendre une opinion oralement et négocier

189Par groupes, avec l’aide de votre professeur, choisissez un des auteurs ou une des autrices cité.es par Christine Van Acker et effectuez des recherches à son sujet. Selon vous, l’auteur ou l’autrice a-t-il sa place dans le livre de Christine Van Acker ? En d’autres termes, Christine Van Acker a-t-elle eu raison de citer cet auteur ou cette autrice ? Quelle que soit votre opinion, défendez-la à l’aide d’arguments variés.

UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle (amplification, recomposition, transposition)
  • Choisissez la citation d’un auteur ou d’une autrice qui ne figure pas dans l’ouvrage de Christine Van Acker, mais qui, selon vous, aurait pu y avoir sa place. Précisez ensuite à quel extrait de La Bête a bon dos vous associeriez cette citation et justifiez votre choix.

  • Sélectionnez un extrait de l’ouvrage et associez-le à une chanson ou un tableau. Justifiez.

UAA 6 – Relater des expériences culturelles

190En vue de la préparation d’un festival sur l’écologie qui se déroulera lors de la journée Portes Ouvertes de votre école, réalisez un compte rendu de votre lecture de La Bête a bon dos. Vous évoquerez à la fois le fond et la forme.

V – Nicole Malinconi, dire l’éphémère pour ouvrir les yeux

Biographie

191Nicole Malinconi naît à Dinant le 20 mars 1946. Elle est l’unique fille d’Omero Malinconi et Madeleine Beguin. Elle a six ans lorsque ses parents quittent la Belgique pour rejoindre la Toscane natale du père. Nicole Malinconi suivra donc l’école primaire en italien. Cependant, les affaires du père ne sont pas florissantes et la famille prend la décision de rentrer en Belgique quelques années plus tard. Nicole Malinconi poursuivra désormais ses études secondaires en français. En 1967, Nicole Malinconi, diplômée de l’École sociale de Namur, entame sa vie professionnelle en assurant un service social itinérant dans la région ardennaise. Elle démissionne quelques années plus tard et apprend la dactylographie. Elle s’installe alors à Namur où elle travaille dans le secteur culturel. À cette époque, elle rencontre Albert Mabille avec qui elle adopte deux enfants coréens. En 1979, elle obtient un poste d’assistante sociale à la Maternité provinciale de Namur. Elle travaille dans le service du docteur Willy Peers, médecin engagé pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse et véritable figure emblématique du droit à l’avortement en Belgique. Au décès de celui-ci, le service qu’il avait créé ferme et Nicole Malinconi perd son emploi. Elle se tourne, de nouveau, vers le monde culturel, la Maison de la Poésie à Namur d’abord, le musée Félicien Rops ensuite. Elle occupe cependant ces emplois à temps partiel, ce qui lui permet d’écrire. Hôpital silence, son premier récit, est publié aux Éditions de Minuit en 1985. Il sera sélectionné pour le Prix Rossel et salué par Marguerite Duras. Après s’être inspirée de son expérience en tant qu’assistante sociale, Nicole Malinconi puise désormais dans la matière familiale pour écrire. Sa mère meurt en 1990. Quelques années plus tard, l’écrivaine publie Nous Deux aux éditions des Éperonniers. Elle est soutenue par Marguerite Duras et obtient le prix Rossel en 1993. Da Solo est publié aux Éperonniers en 1997 et est dédié à son père décédé trois ans plus tôt. Il sera sélectionné pour le Prix des lycéens de Belgique en 1999. En 1998, Rien ou presque reçoit le Prix triennal de la ville de Tournai, un an après avoir reçu le prix Lucien Malpertuis de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises à Bruxelles. Cinq ans plus tard paraît À l’étranger, nominé au Prix des lycéens de Belgique en 2005. En 2006, le Petit Abécédaire des mots détournés paraît aux éditions Labor et obtient le Prix France-Belgique de l’ADELF en 2007. En 2014, Nicole Malinconi participe à la Chaire de Poétique de l’UCL. L’autrice belge rédige également des « brèves », textes courts qu’elle rassemble parfois en recueils. Ainsi sont nés Rien ou presque, Jardin public, Portraits et Poids plumes (2019).

Bibliographie sélective

  • Hôpital silence, Paris, Minuit, 1985 (rééd. Labor, 1996, coll. « Espace Nord »)

  • L'attente, Bruxelles, Jacques Antoine, 1989 (rééd. Labor, 1996, coll. « Espace Nord »)

  • Traces, sur des dessins de Christine Nicaise, Bruxelles, Ambedui, 1990

  • Nous deux, Bruxelles, Éperonniers, 1993 (rééd. Labor, 2002, coll. « Espace Nord » ; rééd. coll. « Espace Nord », 2020)

  • Da solo, Bruxelles, Éperonniers, 1997 (rééd. Labor, 2002, coll. « Espace Nord, » rééd. coll. « Espace Nord », 2020)

  • Rien ou presque, Bruxelles, Éperonniers, 1997 (rééd. Labor, 2006, coll. « Espace Nord »)

  • Jardin public, Bruxelles, Grand Miroir, 2001

  • Portraits, Bruxelles, Grand Miroir, 2002

  • À l'étranger, Bruxelles, Grand Miroir, 2003 (rééd. Labor, 2003, coll. « Espace Nord »)

  • Les Oiseaux de Messiaen, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2005

  • Petit Abécédaire de mots détournés, Bruxelles, Labor, 2006

  • La Porte de Cézanne, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2006

  • Une voix. Une voie in Bulletin de la Société Marguerite Duras numéro spécial Hommage à Marguerite Duras, mars 2006

  • Écriture du réel, conférence de la Chaire de poétique de l’Université catholique de Louvain in Roman / Récit, Carnières, Lansman, 2006

  • Au bureau, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube, 2007

  • Vous vous appelez Michelle Martin, Paris, Denoël, 2008

  • Sous le piano, Noville-sur-Mehaigne, Belgique, Esperluète Éditions, illustrations de Patrick Devreux. imprimé en mai 2009.

  • Si ce n'est plus un homme, La Tour d'Aigues, Éditions de l’Aube, 2010

  • Ce que l’œil ne voit pas, monographie, Musée d'art et d'histoire Louis Senlecq, 2011

  • Elles quatre. Une adoption, Evelyn Gerbaud (ill.), Noville-sur-Mehaigne, Belgique, Esperluète Éditions, 2012

  • Que dire de l’écriture ? Chaire Poétique de l’Université de Louvain-la-Neuve, Lansman, 2014

  • Un grand amour, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2015

  • De fer et de verre, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2017

  • Poids plumes, gommes de Kikie Crêvecœur, Esperluète Éditions, 2019

  • Un Soir en cuisine, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2020

  • Ce qui reste, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2021

Poids plumes

Résumé

192Description d’oiseaux divers, de la pie à l’effraie en passant par le merle, le pinson et le chardonneret, Poids plumes résulte d’une observation attentive et minutieuse d’oiseaux divers. Relevant du portrait empirique plus que de la démarche scientifique, ce petit traité naturaliste bascule de temps à autre dans la relation d’un souvenir empreint de nostalgie et prend parfois un ton plus grave pour rappeler la nécessité de prendre le temps de regarder l’animal et l’urgence de cohabiter respectueusement.

Analyse

Un format court pour dire l’éphémère

193Les textes brefs se succèdent qui décrivent un oiseau en particulier ou quoi que ce soit qui le concerne (les plume, le nid ou le bain, par exemple). Ainsi, Poids plumes s’ouvre avec un court texte, « Question de taille », qui plonge pour un instant le lecteur dans la vie mouvementée et dangereuse de l’oiseau, toujours à l’affut :

  • 14 Malinconi (Nicole) et Crêvecoeur (Kikie), Poids plumes, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, (...)

Quand on est un petit format, en revanche, à peine arrivé quelque part qu’il faut filer ; sur un faîte de toit, un sentier de jardin ou un appui de fenêtre c’est pareil, l’immobilité est à vos risques et périls ; c’est comme s’il était à craindre que les dangers redoublent avec votre petitesse et qu’il fallait sans arrêt jouer de subtilité contre l’arrivée impromptue d’un plus costaud que soi ou le surgissement d’un félin, voire devancer l’apparition d’un humain derrière une vitre ou un buisson et éviter qu’il vous ait à l’œil ou pire, qu’il vous tienne dans sa ligne de mire ; parce qu’avec ceux-là, on ne sait jamais. S’attarder à la pause et prendre des airs de philosophe, ce n’est donc pas votre affaire, quand vous êtes un poids plume ; vous voilà fait pour l’intranquillité14.

194« Filer », « arrivée impromptue », « surgissement », le ton est donc donné, c’est sous le signe de l’éphémère que seront décrits les différents oiseaux du recueil, de la pie qui « bec et tête en avant, penchée vers le fond jusqu’à y disparaître un instant, avant de ressurgir et de s’envoler dare-dare » (PP, p. 17) aux mésanges « pattes à peine posées sur la mangeoire que déjà il faut céder sa place » (PP, p. 23) en passant par le cormoran qui « ne se contente pas de demi-mesures quand il s’agit de plonger ; un bref redressement du cou en guise d’élan et il disparaît. » (PP, p. 37), l’ensemble des êtres de plumes décrit par Nicole Malinconi est caractérisé par sa fugacité. À peine le temps d’observer l’oiseau depuis sa fenêtre que déjà il s’est évanoui dans la nature. Et tout se passe comme si le texte se calquait sur le rythme de ces animaux : la prose se fait brève et sa lecture est ainsi légère et rapide. On ne s’attarde pas sur le chant du merle, on écoute quelques-unes de ses variations :

On voudrait en retenir quelques-unes, les répéter après lui ; mais comment imiter des inventions, forcément toutes différentes, qui n’en finissent pas de se succéder ? (PP, p. 66)

  • 15 Titre de l’une des proses brèves du recueil

195Les oiseaux sont des êtres « de passage15 », « filant vers le sud » (PP, p. 25), sautillant de branche en branche, dont on peine à saisir le déplacement constant et qu’il est plus facile de décrire dans un format court.

196Fugaces et éphémères, ces animaux ont la vie précaire. Proies des chasseurs et des félins,

Par la chatière entrebâillée, vous avez d’abord vu entrer le duvet orangé et la petite tête ballante du rouge-gorge traînant presque sur le carrelage, aussitôt suivi de la mâchoire du chat refermée sur le corps de l’oiseau. (PP, p. 72)

197ils sont aussi voués à disparaître si l’on n’y prend pas garde. La disparition progressive de certaines espèces a d’ailleurs déjà commencé. Et le caractère éphémère des oiseaux n’est plus seulement lié à leurs déplacements, leur manière de sautiller et de virevolter, pour échapper momentanément à une menace, un danger imminent mais passager.

Mais pour [les hirondelles], il n’est nul besoin de balustrades, de réverbères, ni faîtes de toits ; seuls suffisent à leurs pattes les fils ou ce qu’il reste entre les maisons des villages ou le long des champs. En plus, avec elles, on aurait tort de prendre des préparatifs de départ pour des intentions sans suite, car sur les fils, un matin, ça ne sert à rien de guetter, il n’y a plus personne.

Sur le coup, on a du mal à s’y faire ; chaque année c’est pareil, on a beau le savoir. Mais on était encore bien plus frappé avant, quand jusqu’à la veille du départ, elles avaient été si nombreuses à se rassembler qu’on n’était pas arrivé à les compter ; une fois on avait même pris des photos.

Maintenant c’est comme si leur nombre avait diminué en même temps que les fils électriques entre les maisons. On finit par se demander ce qu’il en sera pour elles quand les derniers de ceux qui traversent les villages et les prairies auront été arrachés ou coupés, abandonnés dans les fossés ou enfouis sous terre comme dans les villes le long des autoroutes. (PP, pp. 13, 14)

198Le ton se fait plus grave, plus qu’une nostalgie des paysages, c’est à une mise en garde ou, mieux encore à une tentative ultime de se réveiller avant qu’il ne soit trop tard que l’on assiste alors :

Un jour, dans le jardin, plus aucun

Tremblement ni sursaut dans les feuilles.

Plus de feuilles.

Ni brindille chapardée, ni plume perdue dans

l’herbe.

Plus de frôlements près de la vasque ;

finis, les sifflements, les roulades, les éclats,

les appels.

Le buisson est vide.

Ils se cachent.

Ils se taisent.

Ils manquent. (PP, p. 79)

Confondre et distinguer les instances narratives pour faire ouvrir les yeux

199« Ils », ce sont les oiseaux, ceux que nous observons parfois. Tandis que « nous », humains, et eux, oiseaux, se confondent – souvent via un « on » - dans les premiers textes,

On reste là longtemps, à le regarder. On n’a jamais vu une pose si immobile, si exposée, tenue, par exemple, par un rouge-gorge, encore moins par une mésange ou un chardonneret ; […]

Quand on est un petit format, en revanche, à peine arrivé quelque part qu’il faut filer ; sur un faîte de toit, un sentier de jardin ou un appui de fenêtre c’est pareil […] (PP, p. 7)

200« ils » et « vous » marquent ensuite peu à peu la distinction. « Ils », ce sont finalement ceux à qui « vous », humains, ne prêtez que trop peu d’attention, ne vous souciant pas de leur prochaine extinction :

D’une fenêtre haut perchée et séparée des arbres par une place à usage de parking ou un boulevard de pénétration, ce serait peine perdue que de chercher encore à repérer un quelconque remue-ménage ou un simple va-et-vient d’une branche à l’autre, et encore mois de deviner le moindre soubresaut ou tremblotement de feuilles. Inutile aussi de déposer quelques graines ou morceaux de pains sur le bord de la fenêtre dans l’espoir d’une timide visite, cela va de soi.

Toute cette agitation qui parvenait à vous faire lever les yeux de votre livre quand vous étiez assis, seul, immobile dans le jardin et qui ne devait rien à la force du vent, tous ceux-là qui finissaient par sortir des buissons pour passer et même se poser non loin de vous comme si vous aviez fini par appartenir au jardin, n’ont rien à faire de façades en béton, de hauts murs lisses ni de baies vitrées, privés du moindre creux ou du plus petit défaut où s’abriter ; vous les avez bel et bien perdus. (PP, p. 24)

201Et ce qui figurait être un « on » d’inclusion ou de cohabitation, ensemble dans lequel l’autrice s’incluait avec son lecteur, devient un « vous » de dénonciation.

Propositions pédagogiques

Avant la lecture de l’œuvre

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure
  • Selon le titre, Poids Plume, quel pourrait être le sujet du livre ? Justifiez

  • Lisez à présent la quatrième de couverture. Vous aide-t-elle à affiner vos suppositions ? Quelle que soit votre réponse, expliquez.

UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces et UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser

202Par groupes, effectuez des recherches sur Nicole Malinconi. Classez ses œuvres en trois catégories, rédigez ensuite une brève bio-bibliographie de l’autrice.

203Effectuez le même type de recherches sur Kikie Crèvecœur. Citez d’autres œuvres littéraires illustrées par l’artiste.

Après la lecture de l’œuvre

UAA 0 – Justifier une réponse, expliciter une procédure et UAA 1 – Rechercher, collecter l’information et en garder des traces.
  • Identifiez le champ lexical de l’éphémère dans minimum trois textes du recueil en recopiant les mots qui y sont associés. Gardez vos notes, elles vous seront utiles ensuite.

  • Qui/que désigne le « on » figurant dans le premier texte ? Qui/que désigne-t-il dans les textes suivants ? Précisez votre réponse.

  • L’autrice distingue l’époque passée de la période actuelle. Qu’en dit-elle ? Que constate-t-elle ? Quelle mise en garde émet-elle pour l’avenir ? Justifiez en citant les extraits du livre qui vous ont permis de répondre.

UAA 4 – Défendre une opinion oralement et négocier

204Avez-vous déjà fait le même constat que Nicole Malinconi ? Entendez-vous sa mise en garde ? Pensez-vous que celle-ci soit nécessaire ?

205Quelle que soit votre opinion, défendez-la à l’aide d’arguments variés et illustrés par des exemples issus de vos lectures ainsi que de votre expérience personnelle.

UAA 5 – S’inscrire dans une œuvre culturelle et amplifier
  • À votre tour, prenez le temps d’observer un oiseau et décrivez-le dans un texte bref, rédigé à la manière de Nicole Malinconi. Vous y évoquerez le caractère éphémère de l’animal.

  • Illustrez votre texte par une image de votre choix ou, si vous le souhaitez, une réalisation personnelle (dessin, collage, etc)

UAA 2 – Réduire, résumer, comparer, synthétiser

206L’ouvrage de Christine Van Acker, La Bête a bon dos, et celui de Nicole Malinconi, Poids plumes, comportent de nombreux points communs mais aussi quelques divergences. Rédigez un texte comparatif dans lequel vous ferez état de ces ressemblances et différences. Vous y évoquerez à la fois la forme et le fond.

VI – Propositions pédagogiques sur l’ensemble du dossier

UAA 3 – Défendre une opinion par écrit

207Alors que nous traversons une crise environnementale sans précédent, pensez-vous que la littérature puisse contribuer d’une quelconque manière à sensibiliser l’être humain et participer à une prise de conscience vis-à-vis du monde animal ?

208Quelle que soit votre réponse, soutenez-la à l’aide d’arguments variés et illustrés qui témoigneront de votre lecture des différentes œuvres étudiées dans le dossier.

UAA 6 – Relater des expériences culturelles

209Votre école organise un festival interdisciplinaire consacré à l’écologie. Dans le cadre de ce festival, vous allez présenter des auteurs et autrices belges sensibles à la cause animale ainsi que leurs œuvres. Pour ce faire, réalisez des panneaux qui présenteront l’auteur ou l’autrice ainsi que minimum une de leurs œuvres.

210Vous vous adressez à un public qui n’a pas lu les livres présentés et ne connait peut-être pas les auteurs et autrices. Pensez également à proposer des activités interactives variées.

VI – Bibliographie

Sources livresques et revues

211Adamek (André-Marcel), Le Maître des jardins noirs, Bruxelles, Espace Nord, 2016.

212Adamek (André-Marcel), La Fête interdite, Bruxelles, Espace Nord, 2019.

213Aron (Paul), Saint-jacques (Denis), Viala (Alain), Le Dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, 2002.

214Aron (Paul) dir., Textyles n° 67, « Bêtes de livres », novembre 2024.

215Aulas (Michel), Blanckeman (Bruno), Brisac (Anne-Laure), Meurillon (Christian), Anthologie de textes littéraires du Moyen Âge au XXe siècle, Paris, Hachette Éducation, 2001.

216Mabardi (Veronika), Les Cerfs, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Editions, 2018.

217Mabardi (Veronika), Peau de louve, Noville-sur -Mehaigne, Esperluète Éditions, 2019.

218Malinconi (Nicole) et Crêvecoeur (Kikie), Poids plumes, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2019.

219Van Acker (Christine), La Bête a bon dos. Paris, José Corti, coll. « Biophilia », 2018.

Sources internet

220https://www.youtube.com/​watch ?v =Yg8RbtDIS_c : consulté le 30/09/2024

221https://auvio.rtbf.be/​media/​divers-les-cerfs-2212926 : consulté le 04/10/2024

222https://karoo.me/​articles/​entretien-fleuve-avec-veronika-mabardi-i/​ : consulté le 04/10/2024

223https://www.youtube.com/​watch ?v =USpFLt_ICrA : consulté le 04/10/2024

224https://www.jose-corti.fr/​collections/​biophilia.html : consulté le 11/10/2024

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Notes

1 Adamek (André-Marcel), Le Maître des jardins noirs, Bruxelles, Espace Nord, 2016, p. 7. Dorénavant abrégé MJN suivi du numéro de page dans le texte.

2 L’expression est empruntée à Aron (Paul), dans Textyles n° 67, « Bêtes de livres », novembre 2024, p. 102.

3 Biquet (Stéphanie), postface de André-Marcel Adamek, La Fête interdite, Bruxelles, Espace Nord, 2019, p. 258.

4 Adamek (André-Marcel), La Fête interdite, Bruxelles, Espace Nord, 2019, p. 123. Dorénavant abrégé FI, suivi du numéro de page dans le texte.

5 Aron (Paul), op. cit.

6 Cette définition de la fable s’inspire de la définition de Gabriella PARUSSA figurant dans Aron (Paul), Saint-Jacques (Denis), Viala (Alain), dir. Le dictionnaire du Littéraire, Paris, PUF, 2002, pp. 213, 214.

7 Acteur, metteur en scène, pédagogue et auteur ayant créé sa propre compagnie théâtrale, L’Acteur et l’écrit.

8 Mabardi (Veronika), Les Cerfs, Noville-sur-Mehaigne, Éditions Esperluète, 2018, p. 10. Dorénavant abrégé C, suivi du numéro de page dans le texte.

9 Mabardi (Veronika), Peau de louve, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2019, p. 19. Dorénavant abrégé PL suivi du numéro de page dans le texte.

10 Cette définition du roman de formation s’inspire de : Aulas (Michel), Blanckeman (Bruno), Brisac (Anne-Laure), Meurillon (Christian), Anthologie de textes littéraires du Moyen Âge au XXe siècle, Paris, Hachette Éducation, 2001, p. 457 et Pernot (Denis) in Aron (Paul), Saint-Jacques (Denis), Viala (Alain), Le Dictionnaire du littéraire, op. cit., pp. 527-528.

11 Ces critères caractérisant le conte proviennent de la définition de Vincensini (Jean-Jacques) in Aron (Paul), Saint-Jacques (Denis), Viala (Alain), op. cit., p. 112.

12 Van Acker (Christine), La Bête a bon dos. Paris, José Corti, coll. « Biophilia », 2018, p. 7. Dorénavant abrégé BBD suivi du numéro de page dans le texte.

13 Description de la collection figurant sur le site de la maison d’édition José Corti : https://www.jose-corti.fr/collections/biophilia.html (consulté la dernière fois le 11/10/24).

14 Malinconi (Nicole) et Crêvecoeur (Kikie), Poids plumes, Noville-sur-Mehaigne, Esperluète Éditions, 2019, p. 7. Dorénavant abrégé PP suivi du numéro de page dans le texte.

15 Titre de l’une des proses brèves du recueil

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laura Delaye, « Bêtes de livres »Textyles [En ligne], 67 | 2024, mis en ligne le 01 novembre 2024, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/textyles/7022 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12ky4

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Auteur

Laura Delaye

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