Construire le lien dans la fracture
Résumés
Cette contribution propose une lecture du Second Disciple (2019) de Kenan Görgün à travers le concept de la postmigration. Dans une Bruxelles traversée par une crise d’attentats terroristes, le roman fait dialoguer des violences concurrentes et interroge l’appartenance, l’exclusion et la mémoire collective au sein d’une société plurielle. Loin d’un simple miroir social, nous soutenons que le roman agit comme une forme d’intervention politique qui déconstruit la figure essentialisée du terroriste et déplace les récits dominants en révélant les tensions entre inclusion, rejet et fragilité des liens sociaux. En examinant les stratégies narratives de Görgün – multiplication de contre-récits et mise en scène d’associations entre les personnages – l’article montre que le roman de Görgün développe une esthétique capable de dépasser une conception figée de l’identité nationale et d’imaginer de nouvelles formes de solidarité dans une société divisée mais en mouvement.
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- 1 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, Paris, Les Arènes, 2019.
- 2 Görgün (Kenan), Interview, LCR-Le Cour(r)ier Recommandé, [https://bx1.be/emission/lcr-kenan-gorgu (...)
- 3 Foroutan (Naika), « The Post-Migrant Paradigm », dans Bock (Jan-Jonathan), Macdonald (Sharon), (...)
1Lors d’un entretien accordé en 2020 à la parution de son dixième livre, Le Second Disciple (2019)1, l’auteur belge Kenan Görgün expliquait avoir cherché à mieux comprendre les personnes impliquées dans des attentats terroristes, tout en condamnant fermement leurs actes. Revenant sur les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et ceux du 22 mars 2016 à Bruxelles, Görgün avouait ne pas avoir été choqué par ces attaques, y voyant l’accomplissement de « récits » – des scénarios symboliques qui marquent l’imaginaire mondial. Selon lui, c’est avant tout la charge symbolique de tels attentats qui ébranle notre sentiment de sécurité : « Ce n’est pas la mort des gens qui nous remue […] mais ce que ça nous dit, c’est comment ça résonne dans nos vies2 ». Le Second Disciple met ainsi en scène une Bruxelles ravagée par un attentat meurtrier sur la Grand-Place et menacée d’un autre en cours de préparation. Au centre de l’intrigue se trouve la figure de Brahim Ben Lakdar, jeune Belge d’origine marocaine radicalisé en Belgique, dont l’ancienne cellule terroriste est reconfigurée en un nouveau groupe dirigé par le co-protagoniste, Xavier « Abu Kassem » Brulein, un ancien militaire belge. Dans ce thriller social, la multiplication des récits révèle un ensemble de problématiques liées à la cohabitation interculturelle, à l’héritage migratoire et, plus largement, aux tensions sociales qui traversent l’État-nation dans un contexte que nous pouvons qualifier de postmigratoire – c’est-à-dire, celui des sociétés profondément marquées par la migration et désormais structurées par des conflits, des débats et des négociations engendrés par une pluralité sociale croissante. Comme le rappelle Naika Foroutan, bien que fragiles, ces sociétés ouvrent également la voie à des négociations cruciales des droits, de l’appartenance, de la participation et des positions de chacun au sein de la collectivité3.
2Si le concept de postmigration résonne effectivement dans la trame du Second Disciple, nous nous interrogerons ici sur les stratégies du roman pour représenter les enjeux d’une société belge postmigratoire et post--attentats, elle-même façonnée par des récits collectifs. Pour ce faire, nous explorerons d’abord le cadre théorique et méthodologique des lectures postmigratoires, afin d’analyser spécifiquement les pratiques narratives et esthétiques par lesquelles une production littéraire questionne activement les négociations, parfois conflictuelles, qui animent l’imaginaire d’un ouvrage. Loin de concevoir le roman comme un miroir social, nous étudierons en seconde partie la façon dont il agit comme une forme d’intervention politique, en ce qu’il explore les limites de l’éthique sociale tout en ouvrant la voie à une réflexion plus large sur le rôle que peuvent jouer les fictions dans la remise en question des visions normatives sur la migration, la sécurité et le vivre-ensemble.
Le paradigme postmigratoire et les études littéraires belges
- 4 Schramm (Moritz), « Jenseits der binären Logik : Postmigrantische Perspektiven für die Literatur (...)
- 5 Geiser (Myriam), Der Ort transkultureller Literatur in Deutschland und in Frankreich. Deutsch-tür (...)
- 6 Schramm (Moritz), op. cit., p. 87.
- 7 Römhild (Regina), “Beyond the bounds of the ethnic for postmigrant cultural and social research”, (...)
- 8 Ibid., p. 72.
- 9 Schramm (Moritz), op. cit., p. 92.
3Le recours à la postmigration comme méthode d’analyse dans les sciences humaines émerge au cours des années 2010, lorsque des chercheurs en littérature et en études culturelles analysent comment les œuvres reflètent et prolongent les bouleversements sociaux issus des migrations. Moritz Schramm souligne qu’une telle démarche vise à rendre la migration visible en tant que condition fondamentale, et négociée dans les textes littéraires de multiples façons, parfois compensatoires ou même contradictoires4. Certains parlent alors de « littérature postmigratoire » pour mettre en avant la position singulière des auteurs issus de l’immigration5, mais Schramm avertit qu’une telle catégorie peut reconduire les cloisonnements reprochés à la « littérature migrante6 ». Il associe cette problématique au concept de « migrantologie » formulé par Regina Römhild, selon lequel le fait de centrer l’analyse sur les « migrants » et leurs descendants conduit la recherche sur la migration à réifier la frontière avec leur supposé pendant : une société nationale perçue comme stable, homogène et blanche7. Pour dépasser ce dualisme, Römhild propose de « démigrantiser » les études sur la migration tout en « remigrantisant » l’analyse de la culture et de la société elles-mêmes8. L’analyse postmigratoire n’isole donc pas les auteurs ou les personnages immigrés, elle interroge la manière dont les œuvres littéraires mettent en scène — et parfois contestent — les négociations d’appartenance : qui est représenté, dans quels contextes, sous quelles images dominantes, comment ces récits se fixent et qui peut les confirmer ou les déplacer9.
- 10 Moslund (Sten Pultz), « Postmigrant Revisions of Hybridity, Belonging, and Race in Gautam Malkan (...)
- 11 Moslund (Sten Pultz), op. cit., p. 129.
- 12 Gravet (Catherine) et Halen (Pierre), « Sensibilités post-coloniales », dans Halen (Pierre), Li (...)
4Dans le prolongement de cette réflexion, Sten Moslund observe que la fiction britannique des années 2000 revalorise l’héritage migratoire au sein du champ littéraire10. Certains romans, tout en mettant en scène des personnages issus de l’immigration, se détournent des récits d’exil ou de conflits ethniques pour explorer le désordre, la désidentification et l’opacité, remettant ainsi en cause les attentes associées à la littérature « British Asian11 ». Des dynamiques similaires semblent à l’œuvre en Belgique francophone, où Catherine Gravet et Pierre Halen repèrent dès 2000 des « sensibilités postcoloniales » : le métissage y brouille les frontières entre la Belgique et son ancien empire, tandis que l’immigration reconfigure les cadres nationaux12. Ils décrivent l’émergence d’une littérature belge issue de l’immigration marquée par le décalage et le décentrement, à la croisée de la tradition prolétarienne et d’une quête de légitimation au sein du champ littéraire belge. Selon eux, une première génération d’auteurs reste marquée par la nostalgie du retour (Eugène Mattiato, François Scalzo, Olinda Slongo), tandis qu’une seconde, née en Belgique, revendique une identité hybride (Nicole Maliconi, Carino Bucciarelli ou encore Leïla Hourari). Ils concluent leur analyse par une interrogation prospective :
- 13 Ibid., p. 560.
Parlera-t-on de troisième génération ? Tout dépendra de la rentabilité symbolique qui restera ou non attachée à la proclamation identitaire spécifique des collectivités ex-migrantes. Il est possible que la réalité des métissages finisse par brasser les « différences » les unes avec les autres en produisant encore davantage le sentiment d’une citoyenneté-du-monde13.
- 14 Steele (Jamie), « Diasporic Belgian Cinema : transnational and transcultural approaches to Molen (...)
- 15 Steele (Jamie), Francophone Belgian Cinema, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2019, p. 20.
5Leur réflexion ouvre la voie à de nouveaux récits de l’immigration, marqués par un effacement de la figure de l’« ex-migrant » au profit d’un brassage culturel. Toutefois, à la différence de l’évolution décrite par Moslund, ils envisagent l’émergence d’une littérature-monde ou transnationale non pas en rupture, mais au sein même de la littérature belge. Cette perspective fait écho aux recherches plus récentes de Jamie Steele, qui identifie, dans le cinéma dit diasporique en Belgique, un renouvellement du rapport au nationalisme belge, fondé sur la coexistence d’identités à la fois locales et globales14. Le paradigme transnational permet ainsi de penser des récits où l’identité linguistique et nationale belge est à la fois affirmée et dépassée15. Néanmoins, il demeure en partie limitatif : en qualifiant certaines productions diasporiques belges de « transnationales », on tend à les maintenir à distance des productions dites « autochtones » belges, pour reprendre leur propre terminologie.
6En remettant en question une conception figée de l’identité nationale, la perspective postmigratoire offre un outil pour analyser les productions littéraires belges contemporaines qui refusent toute assignation normative. Le Second Disciple illustre cette posture en franchissant les frontières nationales et culturelles : publié en France, le roman mobilise à plusieurs reprises des références françaises – telles que Barbès pour désigner Molenbeek, ou encore les attentats de Paris – tout en l’ancrant en Belgique à travers des allusions à l’accent du protagoniste ou à des descriptions précises des paysages bruxellois. Bien que plusieurs personnages, dont Ben Lakdar, soient descendants d’immigrés, la migration ne constitue pas le cœur du récit. Celui-ci privilégie plutôt une exploration des interactions sociales, des dynamiques de pouvoir et des reconfigurations identitaires, s’inscrivant ainsi dans un processus de démigrantisation.
- 16 Cf. Schramm (Moritz), op. cit., p. 91.
- 17 Cramer (Rahel), Schmidt (Jara) et Thiemann (Jule), Postmigrant Turn : Postmigration als Kulturwis (...)
- 18 Ibid., p. 18.
- 19 Moslund (Sten Pultz), op. cit., p. 107-108.
7Pour autant, les lectures postmigratoires ne se limitent ni à la démigrantisation des textes ni au seul décentrement du champ littéraire. Elles s’attachent avant tout à identifier et à analyser des caractéristiques postmigratoires à l’œuvre dans les récits. Il ne s’agit pas d’opposer migration et non-migration, mais de questionner la manière dont de telles dichotomies sont historiquement, politiquement et esthétiquement construites, reproduites et négociées16. Dans l’analyse littéraire postmigratoire, ces enjeux se déclinent en une pluralité d’approches, chacune centrée sur des dimensions spécifiques du récit. L’une d’elles consiste à élaborer des stratégies de remigrantisation des récits nationaux, en réinscrivant dans l’Histoire les héritages migratoires souvent occultés. Selon Rahel Cramer, Jara Schmidt et Jule Thiemann, les œuvres issues de ce tournant adoptent fréquemment une posture de résistance, notamment par la production de contre-récits17. Elles mobilisent des formes d’alliance à travers des références intertextuelles et intermédiales, et recourent à l’autofiction comme modalité narrative pour rendre visibles des perspectives marginalisées et affirmer une prise de position politique dans le présent18. Sten Moslund insiste sur un réalisme critique qui répond à l’« ancien spectacle migratoire » et sur des mécanismes de « post-altérité » destinés à déstabiliser les identités figées au profit de formes de subjectivité plus fluides et relationnelles19.
8C’est en suivant ces pistes théoriques et méthodologiques que nous présenterons donc notre lecture du Second Disciple en tant que roman qui explore activement le concept de postmigration. Pour ce faire, nous nous concentrerons sur deux stratégies qui s’y déploient : d’abord celle de la multiplication de contre-récits sur le terrorisme, ensuite la mise en scène de diverses formes d’associations entre les personnages. Ces deux démarches, en déplaçant le regard au-delà des cadres migratoires dominants, mettent en évidence la dimension affective du texte et inscrivent le roman dans une perspective postmigratoire.
La déconstruction de la figure du terroriste
- 20 Dehoux (Amaury), Écrits à l’ombre du terrorisme. Romans et romanciers face à l’expérience contemp (...)
9Le Second Disciple déploie une résistance contre les dynamiques binaires, les essentialismes et les fictions de l’origine, qui reconfigure identité, appartenance et héritage culturel dans un contexte marqué par la mobilité et l’hybridité. Cette stratégie apparaît notamment à travers le personnage de Brahim Ben Lakdar, jeune musulman d’origine belge et marocaine, dont le parcours évoque celui de terroristes descendants d’immigrés, en particulier ceux originaires de Molenbeek – une commune confrontée à des difficultés socio-économiques et une forte présence de la communauté musulmane. Comme l’observe Amaury Dehoux, le choix de centrer un récit sur un personnage terroriste soulève une problématique éthique au lectorat, car en donnant accès à ses pensées et à ses dilemmes, le récit confronte le lecteur à la difficulté de juger un personnage a priori perçu comme monstrueux, d’autant plus lorsqu’il est conforme aux stéréotypes, mais qui, page après page, révèle des dimensions humaines susceptibles de susciter une forme d’empathie20. Le roman accentue cette tension en comparant explicitement Brahim à Salah Abdeslam, le terroriste français impliqué dans les attentats du 13 novembre ayant lui aussi grandi à Molenbeek. Toutefois, si ce personnage semble se conformer à cette référence, le roman déconstruit et nuance aussi cette représentation : Brahim est également un habitant de Bruxelles comme les autres, ayant commis une faute grave à vingt-trois ans. On apprend qu’il est issu d’un milieu familial stable, avec des parents travailleurs pratiquant un islam pacifique. Son enfance est plutôt marquée par la convivialité au sein d’un milieu multiculturel. Aussi, tandis que les gardiens de prison supposent qu’il écoute des prières islamiques sur son iPod, le texte révèle qu’il écoute en réalité, en boucle, des chansons de David Bowie. Même après avoir commis l’attentat, il refuse de s’exiler à l’étranger et choisit de revenir dans sa commune, non pour défier les autorités mais pour être près de sa mère et de chez lui. Son basculement dans l’islamisme prend ainsi la forme d’une tragédie dont les ressorts demeurent largement incompréhensibles, y compris pour les autres personnages. Le roman se distingue ainsi d’un récit explicatif du terrorisme pour nous offrir davantage une réflexion de ce phénomène impliquant l’ensemble de la société.
- 21 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, op. cit., p. 131.
- 22 Ibid., p. 270.
10Le roman nous met ainsi face à une question fondamentale : qu’advient-il d’un individu jugé « terroriste » dans une société postmigratoire ? Plus spécifiquement, en suivant la libération conditionnelle de Brahim, dans son quartier d’enfance, cinq ans après les attentats qu’il a coordonné à vingt-trois ans, la notion du post-terrorisme est placée au centre des interrogations : est-ce qu’un terroriste peut se défaire de cette catégorie lorsqu’il est libéré ou tente de réintégrer la société ? Si le système judiciaire lui accorde une seconde chance, il lui assigne dans le même temps une identité figée de terroriste. Dans son premier entretien avec son agent de probation, Brahim doit ainsi le corriger en rétorquant qu’il ne fait plus partie d’une organisation terroriste. L’agent continue pourtant à le considérer comme tel : « Si tu veux mon avis, tu es condamné à ta liberté, et tant pis si tu sais pas quoi en faire21 ». Dans sa famille, cette assignation continue également. Sa mère lui fait remarquer : « Tu es seul […] Tout seul […] Si quelque chose doit être fait dehors et que tu ne peux pas, je le ferai pour toi si je peux. Mais ça ne voudra pas dire que tu n’es pas seul22 ». Son père le traite de blasphémateur, sa sœur le rejette et le qualifie d’être « d’une autre espèce », tout en accentuant son manque d’humanité. Plus tard dans le roman, Brahim découvre un projet d’attentat contre des mosquées bruxelloises, mais il choisit de ne pas alerter les autorités, convaincu que son statut de terroriste présumé compromettrait la crédibilité de son témoignage. Le roman propose donc une critique d’une société qui rejette, ostracise et ne paraît pas offrir de voie de réintégration à ce personnage anciennement radicalisé et choisit plutôt d’explorer les limites et les possibilités de sa réinsertion.
- 23 Interview avec Kenan Görgün, op. cit.
11Les contre-récits autour de la figure du terroriste islamiste se prolongent aussi lorsque le récit intègre des personnages de terroristes issus du groupe majoritaire et met en place des stratégies narratives qui remettent en question le discours dominant sur le terrorisme en Occident généralement centré sur les communautés diasporiques. La première stratégie apparaît par le biais de la figure de Xavier Brulein, dont la trajectoire est longuement abordée : un viol subi dans l’enfance, la pauvreté d’un quartier défavorisé, la participation à la guerre d’Irak, un passage en prison après un épisode violent et, finalement, son embrigadement menant à sa conversion à une forme d’islam radical. Dans son entretien, Kenan Görgün parle en effet du phénomène de « capitalisme idéologique », soulignant que la vulnérabilité en milieu carcéral est souvent exploitée pour recruter et « fabriquer » de nouveaux terroristes23. En montrant à nouveau les failles dans le système judiciaire et les relations sociales, le récit montre comment celles-ci peuvent contribuer à nourrir, voire à cristalliser de nouveaux conflits postmigratoires. Vers la fin du roman, lorsque Xavier tente de quitter la cellule terroriste et de reprendre son ancienne identité, il se fait agresser par ses anciens complices, révélant une fois de plus l’emprise quasi inéluctable du marqueur « terroriste ». Pour Xavier comme pour Brahim la notion du post-terroriste ou de la post-altérité se décline ainsi à travers l’impossibilité de s’en libérer.
- 24 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, op. cit., p. 199.
12Cette critique sociale prend de l’ampleur avec l’introduction de la Fraternité Aryenne, un groupe nationaliste blanc, actif tant dans la prison de Saint-Gilles qu’en ville, où il organise des attentats contre la communauté musulmane. À l’image de Brahim et de Xavier, le roman révèle que les personnages de ce collectif ont également connu, dans leur jeunesse, une certaine convivialité interculturelle avant de dériver vers la violence identitaire. Ils ont été rattrapés par la pauvreté, puis par un processus d’endoctrinement en prison, encouragé par l’appartenance ethnique mais aussi sur l’influence d’idéologies étrangères – cette fois-ci, venues des prisons américaines et imprégnées des idéologies du nazisme, du Front National et des appropriations idéologiques extrêmes des légendes arthuriennes24. Le récit insiste sur le fait que la Fraternité Aryenne est née au Texas avant de « migrer » en Europe, nous rappelant ainsi que les circulations idéologiques et les formes de terrorisme ne se limitent pas à l’islamisme, contrairement à ce qu’affirment les médias et les discours politiques occidentaux. Sans nier la réalité des menaces terroristes, quelles qu’en soient les origines, Le Second Disciple invite le lecteur à dépasser une vision réductrice du phénomène et à questionner sa propre position face à la figure du terroriste dans un contexte post-attentat.
Les alliances postmigratoires
- 25 Foroutan (Naika), Die postmigrantische Gesellschaft : Ein Versprechen der pluralen Demokratie, Bi (...)
13Une autre stratégie de reconfiguration des rapports de pouvoir dans Second Disciple réside dans une réflexion active sur la construction de liens entre individus. Selon Naika Foroutan, les rassemblements sociaux peuvent être qualifiés de « non-dominants » lorsqu’ils regroupent des individus autour d’une identité partagée en vue de revendiquer pouvoir et participation, ou de « radicaux », lorsqu’ils remettent en question les catégories d’appartenance établies et contestent leur marginalisation25. Cette seconde forme de regroupement est souvent décrite comme postmigratoire car elle transcende les conceptions traditionnelles d’ethnie, de genre et d’héritage. Ainsi, les alliances postmigratoires cheminent vers de nouvelles formes d’appartenance non plus basées sur des critères hérités, mais sur des affinités politiques, idéologiques ou liées à des expériences communes.
- 26 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, op. cit., p. 11.
14Paradoxalement, le roman de Görgün met initialement en scène une Bruxelles encore largement structurée par les classes sociales. Dès la préface, le récit nous plonge dans une ville fragmentée, où les divisions socio-économiques se matérialisent par la frontière symbolique du canal Charleroi-Bruxelles séparant violemment la chaussée de Gand (où se trouve Molenbeek) du quartier Dansaert : « À partir du pont 9, le canal, de mouroir latent, devient ainsi une colonne, un repoussoir, une veine jugulaire dans l’épiderme de la ville, veine sectionnée d’où fuse la bile des divisions26 ». Cette géographie urbaine cloisonnée impose une lecture des relations humaines fondée sur l’appartenance à des groupes sociaux déterminés, homogènes et exclusifs. Il n’est donc pas étonnant que les personnages de terroristes s’appuient précisément sur ces divisions géographiques pour recruter, endoctriner et opérer. La séparation physique et symbolique entre les quartiers devient un terreau fertile pour les discours extrémistes, qui prospèrent sur les sentiments d’exclusion et de marginalisation. En ce sens, le canal Charleroi-Bruxelles ne représente pas seulement une frontière géographique, mais aussi une ligne de fracture idéologique et identitaire.
15Les attentats perpétrés par la cellule de Brahim prolongent également ces clivages mais en produisant de nouvelles formes d’exclusion basées cette fois-ci sur l’appartenance ethnique et religieuse comme dans le passage décrivant les réactions immédiates après l’attentat :
- 27 Ibid., p. 192.
L’attentat n’a pas encore été revendiqué à ce moment-là […] Mais pour le monde il ne fait pas de doute que c’est un crime islamiste, toutes les personnes qui ont un profil plus au moins arabe suscitent une réaction ambiguë : d’une part, on les assimile aux coupables, même s’il est rare qu’on se l’avoue ; de l’autre, les « musulmans » , dont on parle toujours comme un groupe homogène, font l’objet d’une sollicitude particulière de la part de ceux qui pensent que la fraternité des hommes finira par l’emporter sur les mauvais instincts, pourtant plus nombreux et mieux entraînés.27
- 28 Ibid., p. 281.
- 29 Ibid., p. 372.
- 30 Ibid., p. 242.
16Le moment de rupture symbolisé par l’attentat agit donc comme catalyseur de peurs et de stéréotypes autour de l’image de l’autre, tantôt jugé coupable, tantôt victime d’une stigmatisation systématique. Il génère aussi des actes de méprise, comme l’illustre le narrateur en reflétant la perspective des nationalistes blancs : « depuis les attentats à Paris et à Bruxelles, les humiliations dont les responsables sont issus de ces rues puantes de “Molem” [abréviation argotique de Molenbeek], les branches belges de l’organisation sont soumises à un feu nourri de questions et de reproches28 ». La montée des tensions se confirme avec la série d’attaques de la Fraternité Aryenne contre les mosquées bruxelloises, ce qui amène une manifestation de jeunes musulmans aux cris de « on tue des musulmans ! Nous ne serons pas vos juifs29 ! » Ces observations, mises en relation, révèlent un climat d’exclusion, de clivages hiérarchisés et d’essentialisation où l’appartenance se construit par opposition à une altérité systématiquement dénigrée. Comme Xavier l’analysera plus tard, ces dynamiques révèlent le triomphe de la méprise, laquelle « dresse les uns contre les autres. Elle tue et fait tuer30 ». Ainsi, le terrorisme exploite et alimente les fractures sociales dans un cycle de violence qui pourtant n’épuise pas toutes possibilités d’espoir.
17Le roman intègre en effet d’autres interactions entre des personnages qui franchissent les barrières d’identité et s’orientent vers un effort de compréhension mutuelle. Qu’il s’agisse de la brève scène où la mère de Brahim offre du thé aux policiers – lesquels s’excusent de ne pas avoir remarqué qu’elle observe le Ramadan – ou de l’intervention des amis de Brahim qui, durant son enfance, le défendent face à un groupe de skinheads, parce qu’ils reconnaissent dans sa mère la même affection que dans leurs propres foyers, ces moments sont significatifs. Ils illustrent l’émergence de solidarités inattendues. Un moment particulièrement révélateur de cette empathie partagée apparaît lorsque Brahim, confronté aux attentats perpétrés par la Fraternité Aryenne, observe des mères musulmanes dont l’angoisse lui rappelle celle des mères du groupe majoritaire affectées par l’attentat qu’il a lui-même mené :
- 31 Ibid., p. 349.
Ces mères de famille voilées ressemblent tout à coup beaucoup aux mères de famille blondes d’il y a cinq ans. Leurs angoisses, leurs pleurs, ça ressemble tellement aux prières de ces mères européennes… ces pères à barbe et à moustache ressemblent beaucoup, ce soir, aux pères en costume--et-cravate et attaché-case… Plus de différence entre eux et ces pères qui marmonnent en arabe. Tu cours au milieu d’une humanité perdue, qui refuse d’affronter la vérité qu’au fond elle sait.31
18Bien que Brahim structure d’abord sa vision du monde dans un système binaire, il opère ici une déconstruction en mettant l’accent sur la ressemblance humaine, une composante clé de la perspective postmigratoire. L’attentat apparaît paradoxalement à nouveau comme un catalyseur, mais cette fois-ci pour montrer que les personnages peuvent, malgré tout, toujours construire des ponts qui contestent les clivages socio-économiques, religieux, politiques et même ceux artificiellement érigés par l’extrémisme.
- 32 Ibid., p. 75.
- 33 Giraud-Claude-Lafontaine (Marie), De nouvelles formes d’engagement littéraire dans la littérature (...)
19Le cas du lien entre Xavier et Brahim est néanmoins révélateur d’un phénomène peu abordé dans les études de la postmigration, car leur alliance, quoique destructrice, se fonde aussi en dehors des critères d’appartenance. Dans le contexte hautement polarisé du roman, leur alliance naît comme un pont entre deux hommes aux parcours fortement différents. Ici la divergence dépasse les divisions entre personnage d’origine étrangère et autochtone belge. On apprend, par exemple, que Xavier, décrit comme encore plus marginalisé que Brahim, est désigné par le terme « kette du quart monde32 ». Ce terme, d’origine flamande, peut être à la fois stigmatisant et affectueux, comme dans l’expression « Mannekenpis, ketje de Bruxelles » pour se référer à un gamin de rues33 et est également revendiqué comme identitaire par les Bruxellois. Ainsi, la rencontre entre les deux protagonistes en prison, espace propice aux replis identitaires, et la conversion de Xavier à l’islam – bien que celle-ci relève davantage d’une instrumentalisation – suscitent à la fois solidarité et hostilité. Ce moment constitue un passage clé du roman, en ce qu’il fait émerger une sensibilité apparentée au concept de la postmigration : une forme de société plurielle, traversée par des négociations souvent conflictuelles entre appartenances culturelles et politiques. Cette conception apparaît encore plus nettement lorsque Xavier tente de convaincre les membres de sa cellule du bien-fondé de leur futur attentat :
- 34 Ibid., p. 124.
La vérité n’est pas la même pour tout le monde. Mais voici un point commun fondamental : chaque homme de bien aspire à la vérité. C’est ce nous qui lie à tous nos frères humains. Il faut être capable de voir où se rejoignent nos aspirations. Ce qui peut fédérer nos efforts individuels en élan collectif34.
- 35 Giraud-Claude-Lafontaine (Marie), op. cit., p. 418.
20Le danger réside précisément dans cette manipulation des idéaux d’unité, de coexistence, de ressemblance humaine (« nos frères humains ») et du vivre-ensemble dans l’hétérogénéité, mobilisés pour légitimer leur acte de violence. Le roman de Görgün souligne ainsi la force et la fragilité de l’approche postmigratoire : s’il ouvre des perspectives inédites de solidarité et de compréhension, il peut aussi, lorsqu’il est détourné, devenir le vecteur de logiques d’exclusion ou de violence, en particulier dans un contexte marqué par la post-vérité. D’un côté, l’identité se libère de sa composante binaire traditionnelle pour s’ouvrir à des affinités politiques ou idéologiques ; de l’autre, la mise en commun peut être employée pour justifier l’exclusion ou l’extrémisme. Mais comme Marie Giraud-Claude-Lafontaine nous le rappelle, la rhétorique islamiste radicale fondée sur l’exaltation de l’ordre et de la vérité, valeurs fascistes par excellence, ne prend toute sa force qu’en érigeant un « ennemi, cause de toutes les perversions et des déchéances : la civilisation occidentale »35. Le roman propose ainsi une double lecture, puisqu’il célèbre, dans le contexte spécifique du milieu terroriste, l’émergence de solidarités capables de dépasser les divisions héritées, tout en rappelant que toute alliance fondée sur une humanité partagée demeure fragile et toujours exposée au détournement, surtout dans un univers romanesque où la fragilité sociale est omniprésente.
Conclusion
- 36 Aron (Paul), La Littérature prolétarienne. Bruxelles, Labor, coll. Un livre, une œuvre, 1995, réé (...)
21En 1995, dans son étude sur la littérature belge francophone, Paul Aron qualifiait l’immigration comme l’une des modifications structurelles majeures de la littérature de langue française36. Plus de vingt ans plus tard, Kenan Görgün propose avec Le Second Disciple un ouvrage réflexif qui porte un nouveau regard sur l’héritage migratoire en Belgique. Non pas un récit sur les inscriptions sociologiques du départ, de la nostalgie, de l’identité ou de la question de l’espace ou de la langue qu’Aron décrit comme des caractéristiques des littératures de l’immigration, mais plutôt, sous l’angle de la violence terroriste, le portrait d’une société belge plurielle, de ses transitions, de ses contradictions et de la vulnérabilité de ses habitants, dans un contexte du vingt-et-unième siècle où le terrorisme s’est progressivement inscrit dans le récit national et migratoire.
22Dans une Belgique postmigratoire et post-attentats, le terrorisme, tout comme les crises migratoires et les discours sur l’intégration, joue aujourd’hui un rôle central pour la négociation sociale, en alimentant fréquemment les essentialismes. Le roman de Görgün offre ici une perspective plus nuancée et complexe qui met en lumière les failles sociales et insiste sur la nécessité d’une représentation créative et réflexive de ces fractures. Les stratégies postmigratoires explorées émergent alors comme une réponse artistique à l’incompréhensible, et c’est précisément en cela que réside l’apport éthique du roman. Loin de prétendre offrir une solution ou une réponse définitive au terrorisme, Le Second Disciple invite son lectorat à adopter une distance critique, propice à réexaminer ses propres perspectives et sa place au sein d’une société de plus en plus divisée. Comme le montre notre lecture, dans le roman, cette société fictive, malgré ses clivages, n’est ni figée ni condamnée. Elle reste en mouvement, traversée par des tensions mais aussi par des possibilités de transformation. En explorant ces marges, le roman nous rappelle des forces capables de raviver les liens. Tant que la narration continue, la société et ses récits aussi peuvent se réécrire, se réinventer, et peut-être, se réparer.
Notes
1 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, Paris, Les Arènes, 2019.
2 Görgün (Kenan), Interview, LCR-Le Cour(r)ier Recommandé, [https://bx1.be/emission/lcr-kenan-gorgun/ ?theme =classic, 8 janvier 2020] consulté le 13.03.2025.
3 Foroutan (Naika), « The Post-Migrant Paradigm », dans Bock (Jan-Jonathan), Macdonald (Sharon), éds., Refugees Welcome ? Difference and Diversity in a Changing Germany, New York, Berghahn, p. 121-142 (p. 152).
4 Schramm (Moritz), « Jenseits der binären Logik : Postmigrantische Perspektiven für die Literatur- und Kulturwissenschaft », dans Foroutan (Naika), (Julia) Karakayali, (Riem) Spielhaus, éds., Postmigrantische Perspektiven. Ordnungssysteme, Repräsentationen, Kritik, Frankfurt am Main, Campus, 2018, p. 83-94, (p. 84).
5 Geiser (Myriam), Der Ort transkultureller Literatur in Deutschland und in Frankreich. Deutsch-türkische und frankomaghrebinische Literatur der Postmigration, Würzburg, Könisgshausen & Neumann, 2015.
6 Schramm (Moritz), op. cit., p. 87.
7 Römhild (Regina), “Beyond the bounds of the ethnic for postmigrant cultural and social research”, Journal of Aesthetics and Culture, n° 9, 2017, pp. 69-75 (p. 70).
8 Ibid., p. 72.
9 Schramm (Moritz), op. cit., p. 92.
10 Moslund (Sten Pultz), « Postmigrant Revisions of Hybridity, Belonging, and Race in Gautam Malkani’s Londonstani. », ariel : A Review of International English Literature, n° 2, 2019, p. 105-136.
11 Moslund (Sten Pultz), op. cit., p. 129.
12 Gravet (Catherine) et Halen (Pierre), « Sensibilités post-coloniales », dans Halen (Pierre), Littératures belges de langue française de Belgique (1830-2000) : Histoire et perspectives, Bruxelles, Le Cri, 2000, p. 543-566.
13 Ibid., p. 560.
14 Steele (Jamie), « Diasporic Belgian Cinema : transnational and transcultural approaches to Molenbeek and Matongé in Black (Adil El Arbi and Bilall Fallah, 2015) », dans Harvey (James), dir., Nationalism in 21st-century Western European Cinema, Londres, Palgrave. 2018, p. 97-124.
15 Steele (Jamie), Francophone Belgian Cinema, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2019, p. 20.
16 Cf. Schramm (Moritz), op. cit., p. 91.
17 Cramer (Rahel), Schmidt (Jara) et Thiemann (Jule), Postmigrant Turn : Postmigration als Kulturwissenschaftliche Analysekategorie, Berlin, Neofelis, 2023, p. 17-18.
18 Ibid., p. 18.
19 Moslund (Sten Pultz), op. cit., p. 107-108.
20 Dehoux (Amaury), Écrits à l’ombre du terrorisme. Romans et romanciers face à l’expérience contemporaine de la terreur, Louvain, Presses Universitaires de Louvain, 2019, p. 21.
21 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, op. cit., p. 131.
22 Ibid., p. 270.
23 Interview avec Kenan Görgün, op. cit.
24 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, op. cit., p. 199.
25 Foroutan (Naika), Die postmigrantische Gesellschaft : Ein Versprechen der pluralen Demokratie, Bielefeld : transcript Verlag, 2019, p. 157-212.
26 Görgün (Kenan), Le Second Disciple, op. cit., p. 11.
27 Ibid., p. 192.
28 Ibid., p. 281.
29 Ibid., p. 372.
30 Ibid., p. 242.
31 Ibid., p. 349.
32 Ibid., p. 75.
33 Giraud-Claude-Lafontaine (Marie), De nouvelles formes d’engagement littéraire dans la littérature francophone contemporaine de Belgique. Thomas Gunzig, Charly Delwart et Kenan Görgün, Bruxelles, Peter Lang, 2024, p. 400.
34 Ibid., p. 124.
35 Giraud-Claude-Lafontaine (Marie), op. cit., p. 418.
36 Aron (Paul), La Littérature prolétarienne. Bruxelles, Labor, coll. Un livre, une œuvre, 1995, réédition 2006, p. 238.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Álvaro Luna-Dubois, « Construire le lien dans la fracture », Textyles, 68 | 2025, 133-146.
Référence électronique
Álvaro Luna-Dubois, « Construire le lien dans la fracture », Textyles [En ligne], 68 | 2025, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/textyles/7597 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14rmv
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