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Dynamisme plastique et perceptif

Mouvement du fond, mouvement de la figure : la caméra embarquée et ses paradoxes perceptifs

Moving Ground, Moving Figure : The Onboard Camera and its Perceptual Paradoxes
Tatian Monassa
p. 19-29

Texte intégral

  • 1 Jean Epstein, « Le monde fluide de l’écran » [1950], Écrits sur le cinéma, t. II, Paris, Seghers, 1 (...)
  • 2 Gilles Deleuze, Cinéma 1. L’Image-mouvement, Paris, Minuit, 1983, p. 27.
  • 3 Jean Epstein, Alcool et cinéma [1946-1949], repris dans Écrits sur le cinéma, op. cit., p. 206.

1L’écran cinématographique nous offre un monde visuel qui a ses propres lois. C’est le monde fluide de l’écran, comme le disait Jean Epstein1. Cette fluidité est fonction de la remarquable propriété de l’écran de « donne[r] une commune mesure à ce qui n’en a pas2 ». Les dimensions relatives des choses du monde n’y sont pas respectées : l’écran ne présentant pas d’étalon ni de référent invariable, ceux-ci « diffèrent à chaque plan de façon imprévisible, donn[a]nt l’indétermination de l’espace cinématographique3 ». De plus, le cadre peut modifier son rapport aux éléments figurés sous nos yeux, puisque l’appareil de prise de vues est mobile.
Considérant ces vertus du cadre cinématographique, nous analyserons les rapports dynamiques qui peuvent s’y dessiner entre les catégories de la figure et du fond, en nous attardant sur la « caméra embarquée » : ce que les spectateurs comprennent comme une prise de vues réalisée avec la caméra sur ou dans un véhicule qui se déplace dans un monde tridimensionnel et transporte (le plus souvent) un personnage. L’exploration des problématiques perceptuelles à l’œuvre dans ces configurations formelles nous permettra de mettre en avant l’interdépendance, voire la potentielle interchangeabilité des catégories de la figure et du fond, ainsi que de circonscrire le délicat équilibre qu’elles peuvent entretenir.

Retournant la mobilité

  • 4 Vue Lumière no 295, Venise, 25 octobre 1896. Notons que cette vue a été retenue par différents comm (...)

2Le mouvement, au sens de déplacement, est un phénomène reposant entièrement sur la relativité. Comme l’on sait, son appréciation dépend de la détermination d’un référent – qui, dans une situation ordinaire, pour un sujet observateur extérieur, revient à un point de l’espace environnant considéré pour son immobilité, par rapport auquel le déplacement effectué par l’élément mobile sera mesuré. En revanche, si l’on adopte le point de vue « interne » au mouvement, celui de l’élément qui se déplace, il faut admettre que c’est l’environnement qui « passe », qui semble s’animer à ses yeux, alors qu’un autre élément se déplaçant à la même vitesse que lui paraîtra être au repos.
Dans les images de film, la perception d’un mouvement différentiel entre deux ou plusieurs éléments dépend également de la détermination du référent. S’il est vrai que nous attribuons, par principe, une fixité ontologique à l’espace environnant, le fait que l’appareil de prise de vues puisse se déplacer donne au cadre la possibilité d’adopter des référents mobiles, altérant la perception de « l’animation » des éléments à l’image. Les mouvements perçus peuvent alors devenir incertains, et aller à l’encontre de notre savoir pragmatique sur la motilité des choses.
Ce phénomène esthétique « contre-intuitif » est très bien posé par l’opérateur Lumière Alexandre Promio qui, en commentant son Panorama du Grand Canal pris d’un bateau4, écrit ceci :

  • 5 Alexandre Promio, « Carnet de route », Histoire du cinématographe. De ses origines jusqu’à nos jour (...)

Arrivé à Venise et me rendant en bateau de la gare à mon hôtel, sur le Grand Canal, je regardais les rives fuir devant l’esquif et je pensais alors que si le cinéma immobile permet de reproduire des objets mobiles, on pourrait peut-être retourner la proposition et essayer de reproduire à l’aide du cinéma mobile des objets immobiles5.

  • 6 Il revient à Marco Bertozzi d’avoir observé que le « bateau » du titre est de toute évidence un tra (...)
  • 7 Observons que, même sans un développement conceptuel, Constant Girel a recours à un vocabulaire pro (...)
  • 8 Une « vue d’optique » consiste en une bande comportant des enluminures gravées à l’eau-forte et col (...)
  • 9 Voir Jacques Aumont, L’Œil interminable, Paris, La Différence, 2007, p. 61-62.
  • 10 Rudolf Arnheim, « Les idées qui firent bouger l’image », Le Cinéma est un art, Paris, L’Arche, 1989 (...)

3Cette « vue panoramique » – réalisée en disposant la caméra sur un traghetto6 – offre ainsi l’agencement le plus élémentaire de la question : un cadre en mouvement face à un paysage. C’est juste un fond que nous donne à voir Promio, un fond qu’il rend mobile en filmant au cours d’un déplacement7. Dans le film, on voit passer latéralement, de droite à gauche et légèrement de biais, les façades des bâtiments sur les quais du Grand Canal, l’eau occupant la partie inférieure du cadre.
Cet énoncé à propos de la conversion de l’immobilité en mobilité a particulièrement attiré l’attention du psychologue de la perception Rudolf Arnheim. Il estime que Promio découvre une nouvelle logique de représentation, selon laquelle il est possible de faire bouger le cadre par rapport à ce qui est figuré au lieu de déplacer une image entière par rapport à un cadre fixe, comme dans les vues d’optique8 et dans le panorama mouvant pratiqué aux États-Unis9. Arnheim postule ainsi que dans Panorama du Grand Canal pris d’un bateau « le principe de la relativité du mouvement sur lequel l’effet [du défilement du paysage] se fonde se trouvait explicité : dans l’image animée, le mouvement n’est pas absolu mais toujours en relation avec la position de la caméra10 »[Fig.1].

Fig.1 : Panorama du Grand Canal pris d’un bateau (1896), Alexandre Promio

Fig.1 : Panorama du Grand Canal pris d’un bateau (1896), Alexandre Promio

4Autrement dit, en ouvrant l’image au mouvement et en offrant la possibilité de transporter le point de vue à travers l’environnement, le cinéma instaure une relativité généralisée, dépendante d’un cadre de référence potentiellement mobile : celui de l’appareil de prise de vues, qui, de surcroît, ne se laisse pas voir. Dans un cas de figure comme la vue de Promio, où l’image ne présente pas d’autres éléments que cet espace supposé fixe, il n’y a pas de relativité à évaluer entre les éléments internes à l’image, et tout se joue entre la caméra (ou le cadre) et le monde devenu paysage. Mais que se passe-t-il avec l’introduction d’autres éléments dans la composition ?

Ménage à trois : le cadre, le fond et la figure

  • 11 Malgré le fait d’être assez courant, cet emploi de l’expression « caméra embarquée » n’est pas ment (...)
  • 12 Star Film no 151.

5Si la capacité d’offrir un point de vue en mouvement interne à l’espace représenté est ce qui permet au cadre cinématographique de rendre une figuration spatiale mobile à l’image, c’est également ce qui va lui permettre de se solidariser avec une figure en déplacement, vis-à-vis de laquelle il sera alors plus ou moins fixe. Pour ce faire, l’appareil de prise de vues doit forcément accompagner cette figure dans son trajet. Dans la configuration qui nous intéresse ici, celle de la caméra embarquée, il est question de se déplacer au moyen d’un véhicule. Mis en scène d’une manière ou d’une autre, ce véhicule est généralement compris dans le cadre, au moins en partie, et comporte des personnages qu’il transporte11.
Nous pouvons estimer qu’en termes de complexité compositionnelle, la catégorie suivant celle du pur « fond mouvant » consiste en l’inclusion d’une partie du véhicule à l’image – comme on peut le voir dans certaines vues du cinéma des premiers temps à peine postérieures à celles de Girel et Promio, à l’exemple de Panorama pris d’un train en marche (189812) de Georges Méliès. La caméra étant posée sur le toit de la locomotive, celle-ci occupe la partie inférieure de l’image : le cadre fait ainsi corps avec le véhicule, qui s’affirme comme une figure s’enlevant sur fond de paysage mouvant. Le train avance frontalement dans l’espace, et notre regard avec. La présence d’un élément en premier plan modifie l’équilibre de la composition – dans la mesure où le regard se rapporte à cet élément en priorité – et introduit la question du mouvement différentiel entre figure et fond. On est amené à apprécier le mouvement du paysage à partir de et en relation avec ce toit qui apparaît comme largement fixe par rapport au cadre (seules quelques discrètes trépidations se font sentir) : le point de vue, et donc le référent du mouvement, sont clairement manifestes. Notons aussi que la mise en relation entre le premier plan et le fond consiste en un enjeu central de la représentation : l’identification au véhicule-figure implique une expérience semi-subjective de traversée de l’espace, parachevée par d’autres interactions figuratives, comme les ombres portées – sur le toit du train – des ponts au-dessous desquels il passe.
Nous observons une configuration similaire dans Le Vol du grand rapide (The Great Train Robbery, 1903) d’Edwin S. Porter, juste avant que les voleurs viennent s’emparer du conducteur pour qu’il détache la locomotive, laissant les wagons de passagers en proie au dévalisement. Dans ce plan, la caméra est posée sur le toit du train, juste derrière la locomotive, où un compartiment ouvert prolonge la cabine de commande. Occupant toute la moitié inférieure de l’image, le véhicule avance frontalement dans le paysage, alors qu’un des bandits entre dans le cadre par le bas, au tout premier plan. Il résulte de cette entrée que les spectateurs disposent non plus deux mais trois éléments de référence dans le cadre pour l’évaluation des mouvements : le paysage, la locomotive et un corps humain. Mais force est de constater que l’ajout d’un corps ne change pas de manière sensible l’équilibre de la composition, car le personnage apparaît comme une petite figure se déplaçant par rapport au véhicule, qui reste le référent pour le mouvement du cadre [Figs. 2 et 3].

Fig. 2 : Le Vol du Grand Rapide (1903), Edwin S. Porter

Fig. 2 : Le Vol du Grand Rapide (1903), Edwin S. Porter

Fig. 3 : Le Vol du Grand Rapide (1903), Edwin S. Porter

Fig. 3 : Le Vol du Grand Rapide (1903), Edwin S. Porter
  • 13 Ce phénomène produit par la constance du référent à l’image a été observé par Jean Mitry par rappor (...)

6Cela devient encore plus clair lorsque le voleur interpelle les conducteurs, qui se trouvaient partiellement occultés dans la cabine, et que son collègue entre dans le cadre exactement comme lui, l’image totalisant alors quatre personnages qui se débattent sur ce morceau de train : nous avons toujours un point de vue correspondant à quelqu’un sur le toit qui verrait le paysage passer, en observant en plus des hommes qui sont, eux aussi, sur le véhicule, donc solidaires de son mouvement vis-à-vis de l’environnement. Le mouvement qui anime le paysage est alors à confronter à cet ensemble formé par le cadre et les figures au premier plan (le véhicule et les corps sur lui).
Le fait que le véhicule occupe une aire invariable (et importante) dans l’image a comme conséquence immédiate l’impression de fixité du point de vue qui détermine le cadre, produisant un paradoxe perceptif, dans la mesure où l’on sait que le train se déplace13. En outre, si, comme le dit Arnheim, le mouvement au cinéma est apprécié dans « sa relation à la position de la caméra », inclure le véhicule à l’image implique d’offrir une structure spatiale qui vient concurrencer l’environnement en tant que repère de déplacement, surtout quand des figures humaines entrent dans la composition.
Reste à savoir comment ces données se présentent dans le cas d’une caméra embarquée à l’intérieur d’un moyen de transport.

Fond, mais quel fond ? Le paysage contre le véhicule

  • 14 Voir Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard, Les Effets spéciaux au cinéma. 120 ans de création e (...)
  • 15 Le trucage en question est le cache/contre-cache (matte/counter matte) : « une technique consistant (...)
  • 16 Ibid., p. 94. Sur la question économique, voir aussi Farciot Edouart, « The Evolution of Transparen (...)

7Voyons le plan précédent du Vol du grand rapide, qui nous propose une vue de l’intérieur du train, au moment où le gardien du coffre est surpris par les voleurs. Du côté droit de l’image, une grande ouverture rectangulaire donne à voir un paysage arboré qui défile latéralement, signalant que le train est en plein mouvement. Dans ce type de composition, dont le premier exemple connu se trouve dans Flirt en chemin de fer (Pathé, 1902)14, le véhicule non seulement s’affirme comme le référent du mouvement, mais occupe presque toute la composition, s’avérant être l’intérêt principal de l’image. La caméra relègue ainsi le paysage défilant à une zone restreinte et délimitée, le cadre d’une ouverture donnant sur l’extérieur. Apparaissant comme absolument statique vis-à-vis de l’espace intérieur du train, le cadre de l’image semble nous offrir un environnement paisible qui accueille un bout de paysage mobile comme une sorte de motif.
En plus de redistribuer les enjeux de la composition, ce plan propose un mouvement relatif entre le train au premier plan et l’environnement extérieur sans véritablement embarquer la caméra dans un véhicule en déplacement. Tourné en studio, le décor du wagon postal a été combiné, au moyen d’un trucage, à une prise de vues mobile de paysage15. Cette « astuce », employée également dans Flirt en chemin de fer, constitue ce que nous pourrions appeler la fausse caméra embarquée. Remodelée sans cesse au fil de l’histoire du cinéma et de l’évolution des techniques de création d’images composites, elle permet « le tournage de séquences complètes en studio, sans avoir à envoyer des acteurs et des équipes de tournage dans des décors extérieurs lointains, dangereux, peu accessibles ou trop onéreux16 ». La fausse caméra embarquée engage ainsi une appréciation du phénomène de défilement du paysage proche de ses premières prises en charge par la représentation – avec les vues d’optique et les panoramas mouvants –, dans la mesure où il est question de produire une illusion de mouvement au moyen d’une image de paysage défilant.
Quoi qu’il en soit, puisque nous sommes face à un plan de film qui se manifeste comme un tout, le cadre nous offre cette image truquée comme il aurait pu nous offrir celle d’une vraie caméra embarquée – hormis la trop parfaite fixité du cadre. Il est donc nécessaire de préciser les enjeux de ce type de composition par-delà le partage entre déplacement faux et authentique – quand bien même serait-il souhaitable de le réintroduire ensuite pour honorer les nuances plastiques, perceptives, voire sémantiques entre les deux.
Affichant un degré de complexité compositionnelle supérieur à l’exemple de la caméra sur le toit du train, la configuration formelle offerte par l’installation de l’appareil de prise de vues à l’intérieur d’un moyen de transport avec fenêtre peut être considérée comme le modèle paradigmatique de la « caméra embarquée », tel qu’il a été consacré par le cinéma de fiction : un véhicule « contenant », un personnage transporté et un aperçu (plus ou moins important) de l’espace traversé. Que ce soit en train, en voiture, en bateau ou en avion, là où il y a une fenêtre donnant sur l’espace extérieur nous retrouvons cette configuration, moyennant des variations qui tiennent à la position de la caméra dans le véhicule et au type de mouvement du cadre par rapport à l’environnement : latéral, axial ou de biais. Bien que rapporté à l’expérience première du voyage – qui serait ici celle des personnages –, l’enfermement du phénomène du défilement du paysage dans un cadre dans le cadre reconfigure entièrement notre perception de spectateurs. Puisque la caméra est à l’intérieur du véhicule, elle impose ce milieu comme un décor accueillant la figure humaine, tandis que l’espace extérieur devient un arrière-plan vu à travers ce plan principal. Plus qu’un référent, le véhicule devient un fond structurel à partir duquel tous les mouvements seront évalués : celui du cadre de l’image, celui du personnage et celui du paysage qui, en glissant continuellement par la fenêtre, semble devenir une image autonome, un corps ayant pris soudainement vie. Survenant comme un événement figuratif circonscrit, la variation de l’espace extérieur apparaît alors comme un signe localisé du déplacement de l’ensemble formé par le véhicule, la figure humaine et l’appareil de prise de vues, dans la mesure où cette variable sert à construire une relation topologique entre l’ensemble en question et l’environnement.
L’effet cinématographique du défilement du paysage se trouve ainsi fondamentalement transformé : il ne s’agit plus d’offrir la vision subjective ou semi-subjective d’un élément qui se déplace, mais de donner à comprendre qu’on est à bord d’un véhicule en mouvement. La réduction graphique du phénomène visuel du défilement du paysage – auquel on attribue une fonction fictionnelle – implique qu’il cesse d’être une vision pour se muer en indice intelligible. De plus, sa circonscription à l’intérieur des limites d’une fenêtre détermine une séparation entre le cadre à partir duquel le défilement sera apprécié et le cadre de l’image du film elle-même.
Ramené à ses circonstances d’origine (analogues aux vues d’optique et aux panoramas mouvants), l’effet devient un « objet » de la prise de vues – alors que chez Promio il en était le sujet. Le surcadrage suscite un départ de la représentation en deux images qu’il s’agit de mettre en relation par le biais d’un mouvement différentiel – raison pour laquelle il n’est pas difficile de le fausser en produisant deux images indépendantes qu’on agence ensuite.

Puissances du mouvement différentiel

  • 17 À ce propos, voir Arjan den Boer, « The Trans-Siberian Express at the Paris Universal Exposition of (...)
  • 18 Rappelons que le concept de ce dispositif spectaculaire a été repris dans les premiers temps du cin (...)

8Cet ensemble de déterminations de ce qu’on a appelé le modèle paradigmatique de la caméra embarquée est illustré de manière absolument édifiante par une célèbre séquence de Lettre d’une inconnue (Letter from an Unknown Woman, Max Ophuls, 1948) où les protagonistes se rendent à une attraction de foire consistant à simuler un voyage à travers des contrées lointaines. Installés dans une cabine de train stationnaire, ils regardent par la fenêtre et voient défiler un paysage peint sur un rouleau de grandes dimensions. Il s’agit très exactement d’un « train window panorama », sous-genre du panorama mouvant17. Reposant sur le même principe opératoire – le défilement latéral d’une bande peinte tenue par des rouleaux –, ce dispositif avait le mérite de démultiplier l’effet illusoire procuré par le défilement en impliquant non seulement la vue mais tout le corps des spectateurs, installés dans un véhicule bien concret18.
Dans le film d’Ophuls, nous voyons les personnages assis chacun sur sa banquette, face à face et de profil, avec entre eux la fenêtre à l’intérieur de laquelle défile, de gauche à droite, l’image peinte. Nous jugeons sans peine que la caméra est posée sur un wagon statique qui accueille le couple dans le parc d’attractions du Prater à Vienne, qui vient d’être montré. La scène s’ouvre avec un bref travelling arrière, alors que les personnages regardent par la fenêtre. Avant que le mouvement d’appareil ne s’arrête en un plan fixe de demi-ensemble, le personnage féminin entame une conversation. S’ensuit un champ-contrechamp selon le même axe, avec chaque personnage pris isolément et accompagné d’une partie de la fenêtre montrant le paysage qui défile. Dans ces plans, on aperçoit de très légers panoramiques qui semblent, plus qu’effectuer des recadrages pour accommoder les gestes des acteurs, vouloir appuyer l’effet illusionniste du dispositif, en mimant les tremblements de l’appareil de prise de vues produits typiquement par le mouvement d’un véhicule [Fig. 4].

Fig.4 : Lettre d’une inconnue (1948), Max Ophuls.

Fig.4 : Lettre d’une inconnue (1948), Max Ophuls.
  • 19 Attirons l’attention sur un détail révélateur : à la fin du tour, c’est-à-dire quand le rouleau arr (...)
  • 20 Technique « qui repose sur la rétroprojection d’un film de décor sur un écran semi-transparent plac (...)

9Même en sachant qu’il ne s’agit que d’une image peinte bidimensionnelle qui passe, nous sommes pris volontiers dans l’illusion ludique avec les personnages, en prêtant au wagon de train un mouvement fictif19. L’artifice avoué du dispositif attire l’attention sur l’effet perceptif du mouvement différentiel entre le plan principal de l’image et ce qui est compris comme un environnement extérieur, fonctionnant comme la preuve par neuf de la puissance de cette composition filmique pour représenter un déplacement. Il nous permet aussi d’appuyer le constat selon lequel nous faisons clairement la différence entre le mouvement du cadre de l’image par rapport à son référent (le véhicule) et le mouvement du paysage à l’intérieur du cadre de la fenêtre. Cette scène élabore ainsi un commentaire généalogique et autoréflexif vis-à-vis du modèle paradigmatique de la caméra embarquée, si récurrent au cinéma.
La confrontation à d’autres images de fausse caméra embarquée permet de l’attester. Prenons, par exemple, Une femme disparaît (The Lady Vanishes, 1938) d’Alfred Hitchcock, qui se déroule pour une bonne partie dans un train et comporte de nombreux plans avec un paysage défilant à l’extérieur par transparence (back projection)20. Dans la scène où la dame du titre prend le thé dans le wagon restaurant avec une jeune femme, on pourrait voir un doublon – réalisé dix ans auparavant – de la séquence de Lettre d’une inconnue : encastré dans la fenêtre, le paysage s’anime, tandis que le cadre de l’image nous apparaît comme largement fixe, à l’exception de légers panoramiques de recadrage, appréciés tout naturellement vis-à-vis du décor du train. Seule manque la dimension réflexive et ironique d’Ophuls.
Nous voyons que la solution pratique de tourner en studio dans un décor de véhicule à l’arrêt et de combiner cette prise à une vue de paysage filmée en mouvement repose sur la compréhension des effets du mouvement différentiel, et qu’elle reprend à son compte l’artifice de la toile mouvante pour signaler la mobilité d’un moyen de transport. De ce fait, l’usage très répandu de la fausse caméra embarquée ne fait que souligner le problème perceptif dont nous étions partis : le mouvement des éléments à l’intérieur de l’image, ainsi que le mouvement du cadre lui-même, sont évalués à partir du référent donné par la composition. Qu’en est-il de la vraie caméra embarquée à l’intérieur d’un véhicule ?

Solidarité et interférences

  • 21 Dans un article à propos d’une technique de cache mobile, Robert L. Hoult évoque la possibilité de (...)

10Installer un appareil de prise de vues sur ou dans un véhicule en déplacement implique de le rendre solidaire du mouvement de celui-ci à travers l’environnement. Et ce non seulement en termes intelligibles (par le biais d’un mouvement différentiel affiché dans le cadre de l’image), mais aussi en termes concrets, en lui faisant arpenter l’espace avec lui. Cela a pour conséquence de produire des interactions entre le moyen de transport et le corps de la caméra, interactions qui sont le reflet de celles entre le moyen de transport et l’environnement. Le contact physique entre la caméra et le véhicule et entre celui-ci et l’espace extérieur engendre dès lors des interférences avec le cadre – lequel ne peut que difficilement apparaître comme parfaitement fixe vis-à-vis de son référent.
Les très légers ondoiements dans Panorama du Grand Canal pris d’un bateau ou les discrètes trépidations dans Panorama pris d’un train en marche contrastent ainsi avec l’imperturbable immobilité du plan à l’intérieur du train dans Le Vol du grand rapide. Et si nous confrontons celui-ci avec des images filmées réellement à l’intérieur d’un train en déplacement, comme par exemple dans L’Enfance nue (1968) de Maurice Pialat, nous pouvons apprécier pleinement ce que l’ensemble d’interactions entre la caméra, le moyen de transport et l’environnement produisent à l’image. Dans une séquence au début du film, un groupe d’enfants de foyer et les trois dames qui les accompagnent sont assis à côté d’une fenêtre : le paysage défile à l’extérieur, bordé par les limites de la vitre, et le cadre de l’image tremblote vis-à-vis du wagon. Ce sont des mouvements angulaires de faible amplitude, constants mais irréguliers, se manifestant surtout dans le sens vertical, et accessoirement dans le sens oblique. Par ailleurs, le va-et-vient de la lumière du soleil qui traverse la fenêtre et touche les corps des personnages scelle un sentiment d’homogénéité plastique et de communion ontologique entre les figures, leur fond immédiat et l’arrière-plan de paysage.
Dans l’impossibilité, ou du moins la très grande difficulté, de fausser les interactions lumineuses entre l’espace extérieur et l’ensemble formé par l’intérieur du véhicule, la caméra et les figures humaines dans les plans de fausse caméra embarquée, le tremblement du véhicule et/ou les constants mouvements angulaires du cadre ont été retenus comme les effets plastiques à reproduire pour contrecarrer la fixité du référent et l’impression de dissociation entre les images du véhicule et du paysage21. C’est ce que semble faire Ophuls en faisant osciller la caméra dans la scène de Lettre d’une inconnue que nous avons analysée, et ce que nous observons dans la grande majorité des plans qui montrent des voitures « roulant » devant un environnement en transparence, où le véhicule est secoué pour simuler les trépidations occasionnées par la route. Déjouant l’immobilité du référent, cela produit un léger mouvement différentiel entre le véhicule et le cadre de l’image ou entre le véhicule et le paysage.
En poussant cette ruse à son paroxysme, on peut tomber dans la caricature, comme dans certains plans de Faster, Pussycat! Kill! Kill! (Russ Meyer, 1965), ce fameux film de série B réalisé avec très peu de moyens. Lors des séquences de course en voiture au début du film, les plans qui montrent les personnages au volant, cadrés notamment en plan poitrine et de profil depuis l’extérieur, ne comportent aucun environnement défilant en arrière-plan, juste le ciel lointain et ses nuages placides. Il n’y a donc pas de mouvement différentiel qui « atteste » du déplacement. En revanche, la voiture fait l’objet de secousses enjouées. Cela manque à produire l’effet d’interférence entre la route et le véhicule ou entre le mouvement du véhicule et le cadre, et l’agitation de la voiture est perçue comme un mouvement propre.

11Prenons un autre exemple de vraie caméra embarquée où l’appareil est fixé à l’extérieur de l’habitacle du véhicule pour mieux observer et en préciser les effets. Dans Paris, Texas (Wim Wenders, 1984), quelques plans tournés avec la caméra posée, légèrement de biais, sur le capot de la voiture, et orientée vers le pare-brise, nous proposent une composition remarquable, où le cadre est divisé en deux parties avec des dynamiques figuratives dissemblables. Sur le chemin des retrouvailles avec son fils, le protagoniste, Travis, est assis à côté de son frère Walt, qui conduit le véhicule. Dans un champ/contrechamp peu conventionnel, alternent des plans cadrant l’un ou l’autre personnage de face, derrière le pare-brise, lequel occupe deux tiers de l’écran alors que l’autre tiers est occupé par l’environnement extérieur qui défile. Séparées par le contour de la carrosserie, ces deux parties affichent un grand contraste visuel : l’une est tout à fait statique par rapport au cadre de l’image, tandis que l’autre présente des lignes de perspective filant vers la profondeur. À l’intérieur de la démarcation créée par le pare-brise, on aperçoit aussi, derrière les personnages, une partie de l’environnement qui recule selon une perspective axiale [Figs. 5 et 6].

Fig. 5 : Le champ-contrechamp de Paris, Texas (1984), Wim Wenders.

Fig. 5 : Le champ-contrechamp de Paris, Texas (1984), Wim Wenders.

Fig. 6 : Le champ-contrechamp de Paris, Texas (1984), Wim Wenders.

Fig. 6 : Le champ-contrechamp de Paris, Texas (1984), Wim Wenders.

12Malgré le fait qu’il n’y ait aucun tremblement sensible entre le cadre et son référent, nous observons des légères secousses verticales de l’ensemble formé par le cadre, la voiture et le personnage vis-à-vis de l’espace environnant – ratifiant le fait qu’un véritable déplacement produit de faibles mouvements angulaires. Par ailleurs, le paradoxe perceptif produit par la caméra embarquée est exemplairement démontré par ces plans : la stabilité de composition assurée par l’association entre le cadre de l’image et le véhicule avec le personnage fait que nous percevons le cadre de l’image comme fixe, tout en observant l’environnement extérieur qui défile sur le côté et recule au fond (les deux portions vacillant, en plus, de haut en bas). Cela nous fait sentir et comprendre que l’appareil voyage dans l’espace avec la voiture.

  • 22 L’objectif à double foyer « permet de mettre au point en même temps un sujet très proche d’un côté (...)

13Par ailleurs, il est intéressant d’observer que l’aspect technique de la réalisation de ces images rejoint le caractère « truqué » de la fausse caméra embarquée : le chef-opérateur, Robby Müller, a utilisé un objectif à double foyer (split-diopter)22 pour que les deux moitiés du cadre soient parfaitement nettes à l’image. Une petite zone floue autour de la limite du pare-brise en témoigne. Cela ne fait que corroborer notre hypothèse selon laquelle donner à voir les mouvements relatifs du fond et de la figure suscite un départ de la représentation en deux images, situées à des plans différents.

Le paysage saute à la figure

14Tout compte fait, l’authenticité ontologique du déplacement de la caméra dans l’espace environnant et le gain d’homogénéité plastique que cela entraîne n’infirment pas le fait que dès que l’environnement extérieur apparait délimité ou surcadré, il cesse d’être un référent spatial pour le cadre – même s’il reste, en termes intelligibles, un repère pour l’action de déplacement. Devenant un élément animé, il fait événement à l’intérieur de ce qu’on perçoit comme la structure spatiale essentielle de l’image : le véhicule-décor. La caméra embarquée démontre ainsi qu’en termes structurels, la catégorie du « fond » n’a pas à être systématiquement appliquée à l’arrière-plan le plus éloigné apparaissant à l’image – ici, le paysage extérieur. Si le véhicule, en tant qu’élément mobile, traverse (véritablement ou non) l’environnement qui l’accueille, il ne traverse pas l’espace de l’image, il le tapisse, en imposant sa relative fixité. Parallèlement, le paysage, diminué, prend sur lui la mobilité. Au service de la compréhension du déplacement de la figure humaine, il finit par attirer l’attention, tandis que le véhicule s’éclipse comme un fond neutre.
En d’autres termes, dès que le véhicule se superpose à l’espace extérieur et est converti en une configuration spatiale pouvant servir de milieu environnant, il devient la « base » du cadre qui accueillera d’autres images : la figure humaine au premier plan et le paysage défilant dans des zones délimitées, devenu en quelque sorte lui aussi une figure. Ainsi, et pour résumer, dans le cas d’une caméra embarquée, réelle ou simulée (cache/contrecache ou transparence), l’environnement extérieur statique qui accueille le mobile voit sa valeur de fond déniée. Beau paradoxe.
La configuration formelle proposée par la caméra embarquée demande ainsi aux spectateurs de trouver un équilibre entre l’appréciation d’une animation graphique conférée à certains éléments et l’évaluation des mouvements différentiels entre les divers plans de l’image et entre eux et les bords du cadre, sachant que d’un moment à un autre cet équilibre peut devoir être réajusté. Permettant d’établir une compréhension au service de la fiction, cet agencement sollicite aussi, pour être pleinement apprécié, une imagination pragmatique portant sur le déplacement de l’appareil de vue pour filmer « en situation ». Cette délicate complexité, à laquelle on accorde rarement de l’attention, est une des manifestations les plus courantes de l’effort constant de reconfiguration des mesures et des références que réclame la fluctuation continuelle du monde de l’écran.

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Bibliographie

ARNHEIM Rudolf, « Les idées qui firent bouger l’image », Le Cinéma est un art, Paris, L’Arche, 1989 [1933].

AUBERT Michelle et SEGUIN Jean-Claude (dir.), La Production cinématographique des frères Lumière, Paris, Mémoires de cinéma, 1996.

AUMONT Jacques, L’Œil interminable, Paris, La Différence, 2007 [1989].

BARNIER Martin et KITSOPANIDOU Kira, Le Cinéma 3-D. Histoire, économie, technique, esthétique, Paris, Armand Colin, 2015.

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BROWN B. S., « Hale’s Tours and Scenes of the World », The Moving Picture World, vol. 29, no 3, 15 juillet 1916, p. 372-373.

DELEUZE Gilles, Cinéma 1. L’Image-mouvement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1983.

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EPSTEIN Jean, Écrits sur le cinéma, t. II, Paris, Seghers, 1975.

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MITRY Jean, Esthétique et psychologie du cinéma, t. 2, Paris, Éditions Universitaires, 1965.

PROMIO Alexandre, « Carnet de route », Guillaume-Michel Coissac, Histoire du cinématographe. De ses origines jusqu’à nos jours, Paris, Cinéopse/Gauthier-Villars, 1925.

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Notes

1 Jean Epstein, « Le monde fluide de l’écran » [1950], Écrits sur le cinéma, t. II, Paris, Seghers, 1975, p. 145-158.

2 Gilles Deleuze, Cinéma 1. L’Image-mouvement, Paris, Minuit, 1983, p. 27.

3 Jean Epstein, Alcool et cinéma [1946-1949], repris dans Écrits sur le cinéma, op. cit., p. 206.

4 Vue Lumière no 295, Venise, 25 octobre 1896. Notons que cette vue a été retenue par différents commentateurs comme étant la première prise de vues en déplacement de l’Histoire. Elle est pourtant précédée de Panorama pris d’un bateau (vue Lumière no 227, Cologne, 21 septembre 1896), tourné par Constant Girel. Voir Michelle Aubert et Jean-Claude Seguin (dir.), La Production cinématographique des frères Lumière, Paris, Mémoires de cinéma, 1996, p. 346.

5 Alexandre Promio, « Carnet de route », Histoire du cinématographe. De ses origines jusqu’à nos jours, Guillaume-Michel Coissac, Paris, Cinéopse/Gauthier-Villars, 1925, p. 197.

6 Il revient à Marco Bertozzi d’avoir observé que le « bateau » du titre est de toute évidence un traghetto et non une gondole, comme il a souvent été dit. Voir « Le paysage dans les vues Lumière », CiNéMAS, vol. 12, n° 1, « Paysages », automne 2001, p. 23.

7 Observons que, même sans un développement conceptuel, Constant Girel a recours à un vocabulaire proche de celui de Promio pour décrire sa réalisation : « Une vue prise du bateau revenant de Coblence et arrivant à Cologne moi dessus les rives défilent – Des danseuses tyroliennes bien réussies », Lettre (Cologne, 22 septembre 1896), cité dans Michelle Aubert et Jean-Claude Seguin (dir.), La Production cinématographique des frères Lumière, op. cit, p. 46. Voir aussi p. 47.

8 Une « vue d’optique » consiste en une bande comportant des enluminures gravées à l’eau-forte et colorées à l’aquarelle. Placée dans une boîte optique, et contrôlée au moyen de manivelles, cette bande peut défiler, produisant un petit panorama déroulant qu’on regarde par une petite fenêtre carrée. Voir Edme-Gilles Guyot, Nouvelles récréations physiques et mathématiques, contenant ce qui a été imaginé de plus curieux dans ce genre et qui se découvre journellement, auxquelles on a joint, leurs causes, leurs effets, la manière de les construire, et l’amusement qu’on en peut tirer pour étonner et surprendre agréablement, tome 2, Paris, Gueffier, 1786, p. 150 et p. 159.

9 Voir Jacques Aumont, L’Œil interminable, Paris, La Différence, 2007, p. 61-62.

10 Rudolf Arnheim, « Les idées qui firent bouger l’image », Le Cinéma est un art, Paris, L’Arche, 1989 [1933], p. 172.

11 Malgré le fait d’être assez courant, cet emploi de l’expression « caméra embarquée » n’est pas mentionné dans les divers dictionnaires de termes cinématographiques que nous avons pu consulter. Ainsi, dans le Dictionnaire technique du cinéma de Vincent et Christophe Pinel, l’entrée « caméra embarquée » ne se réfère qu’aux petits caméscopes expressément conçus pour être attachés au corps ou à d’autres supports, à l’exemple de la GoPro. Voir Dictionnaire technique du cinéma, Paris, Armand Colin, 2016, p. 39.

12 Star Film no 151.

13 Ce phénomène produit par la constance du référent à l’image a été observé par Jean Mitry par rapport aux travellings d’accompagnement : « un travelling suivant à distance égale et à vitesse égale des personnages en mouvement est une autre forme de plan fixe : c’est le paysage qui a l’air de se déplacer », Esthétique et psychologie du cinéma, t. 2, Paris, Éditions Universitaires, 1965, p. 29.

14 Voir Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard, Les Effets spéciaux au cinéma. 120 ans de création en France et dans le monde, Paris, Armand Colin, 2018, p. 24.

15 Le trucage en question est le cache/contre-cache (matte/counter matte) : « une technique consistant à ne filmer dans un premier temps qu’une seule partie de l’image du cadre, la partie non désirée de l’image étant marquée par un cache (carton découpé à la forme désirée) placé devant l’objectif de la caméra. Après la première prise de vues, une nouvelle scène est filmée avec cette fois-ci la section précédemment filmée obstruée par un autre cache : le contre-cache. Le résultat final est l’assemblage des deux scènes combinées sur le même morceau de pellicule. » Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard, Superviseur des effets visuels pour le cinéma, Paris, Eyrolles, 2016, p. 155. Cette technique rivalisait, dans les films des premiers temps, avec celle du fond noir, où un tissu noir recouvrait une zone du profilmique produisant une réserve non impressionnée sur la pellicule, qui était alors rembobinée pour une deuxième impression sur cette zone, le procédé pouvant être répété plusieurs fois. Voir Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard, Les Effets spéciaux au cinéma, op. cit., p. 15-16 et p. 48.

16 Ibid., p. 94. Sur la question économique, voir aussi Farciot Edouart, « The Evolution of Transparency Process Photography », American Cinematographer, vol. 24, no 10, octobre 1943, p. 359.

17 À ce propos, voir Arjan den Boer, « The Trans-Siberian Express at the Paris Universal Exposition of 1900 », Retours.eu, 2014, http://retours.eu/en/22-panorama-transsiberien-expo-1900 [consulté le 4 mars 2019]. Pour d’autres dispositifs semblables, voir aussi la conférence de Martin Barnier, « Univers virtuels et cinéma », La Cinémathèque française, 7 décembre 2018, http://www.cinematheque.fr/video/1369.html [consulté le 22 mars 2019], et Martin Barnier, Kira Kitsopanidou, Le Cinéma 3-D. Histoire, économie, technique, esthétique, Paris, Armand Colin, 2015, p. 33-34.

18 Rappelons que le concept de ce dispositif spectaculaire a été repris dans les premiers temps du cinéma par l’attraction Hale’s Tour, du nom de son inventeur George Hale. Dans cette attraction, l’image vue dans le wagon était celle d’un phantom ride projeté sur un écran disposé devant les spectateurs. Toutefois, cette vision frontale est en un sens moins réaliste par rapport à l’expérience ordinaire des voyages en train que celle du train window panorama. Voir B. S. Brown, « Hale’s Tours and Scenes of the World », The Moving Picture World, vol. 29, no 3, 15 juillet 1916, p. 372-373.

19 Attirons l’attention sur un détail révélateur : à la fin du tour, c’est-à-dire quand le rouleau arrive au bout, on voit le paysage faire un petit aller-retour (conséquence de l’inertie de la bande lors de l’interruption du mouvement), ce qui capte notre regard en surenchérissant, paradoxalement, sur l’effet illusionniste.

20 Technique « qui repose sur la rétroprojection d’un film de décor sur un écran semi-transparent placé derrière des acteurs en studio. », Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard, Les Effets spéciaux au cinéma, op. cit., p. 93.

21 Dans un article à propos d’une technique de cache mobile, Robert L. Hoult évoque la possibilité de produire des interférences lumineuses entre l’arrière-plan et le premier plan au moyen de la transparence. Selon lui, sa technique « convient à la création de tout type de scène dont le premier et l’arrière-plan peuvent être séparés en deux composants – à l’exception des scènes où un aspect de l’arrière-plan est réfléchi dans une partie du premier plan, comme dans une vue à travers le pare-brise d’une voiture où le ciel produit un reflet sur le toit de la voiture. […] Le reflet sur le toit de la voiture doit provenir directement de l’arrière-plan, donc ce type de scène serait mieux réalisé avec un autre procédé, par exemple la transparence. », « A Black-&-White Travelling Matte Process », American Cinematographer, vol. 40, no 10, octobre 1959, p. 634-635 (ma traduction).

22 L’objectif à double foyer « permet de mettre au point en même temps un sujet très proche d’un côté du cadre et un sujet très lointain de l’autre », Chris Malkievicz et M. David Mullen, Cinematography, New York, Fireside, 2005, p. 16.

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Table des illustrations

Titre Fig.1 : Panorama du Grand Canal pris d’un bateau (1896), Alexandre Promio
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Titre Fig. 2 : Le Vol du Grand Rapide (1903), Edwin S. Porter
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Titre Fig. 3 : Le Vol du Grand Rapide (1903), Edwin S. Porter
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Titre Fig.4 : Lettre d’une inconnue (1948), Max Ophuls.
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Titre Fig. 5 : Le champ-contrechamp de Paris, Texas (1984), Wim Wenders.
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Titre Fig. 6 : Le champ-contrechamp de Paris, Texas (1984), Wim Wenders.
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Pour citer cet article

Référence papier

Tatian Monassa, « Mouvement du fond, mouvement de la figure : la caméra embarquée et ses paradoxes perceptifs »Théorème, 35 | 2023, 19-29.

Référence électronique

Tatian Monassa, « Mouvement du fond, mouvement de la figure : la caméra embarquée et ses paradoxes perceptifs »Théorème [En ligne], 35 | 2023, mis en ligne le 01 mai 2024, consulté le 21 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/theoreme/425 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11szi

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Auteur

Tatian Monassa

Tatian Monassa est maître de conférences en études cinématographiques à l’université Paris Cité (ex-Paris7-Diderot) et enseigne l’esthétique, l’histoire et la technique du cinéma en rapport avec d’autres arts. Sa thèse porte sur les mouvements de cadre et leurs enjeux techniques et esthétiques et ses activités de recherche incluent la participation au projet « Cartographie des formes filmiques » (IRCAV) et des contributions à l’encyclopédie Technès. Parmi ses publications, on compte des articles dans les revues Théorème, Création collective au cinéma, La Furia umana et Film Quarterly.

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