Notes
Jacques Aumont, Le Montreur d’ombre, Paris, Vrin, 2012, p. 74.
Traduction de l’allemand par Tobias Ertl. Texte original : « Es ist für die Fleischfarbe ein völlig neutraler Grund, insofern es rahmt, zurücktritt, die Helligkeit und Wärme des Fleisches hebt und selbst keinen Ausdruckswert hat als den, keinen zu beanspruchen. » Max Raphael, Die Farbe Schwarz. Zur materiellen Konstituierung der Form, Herausgegeben von Klaus Binder. Werkausgabe 5. Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1989, p. 30. Son étude consacrée à la couleur noire est constituée de notes d’observation et de réflexion sur dix-sept portraits issus de la collection du Metropolitan Museum pendant son séjour à New York, entre 1941 et 1952. Cette étude s’appuie notamment sur l’idée de la couleur comme matière première de la peinture. Dans le passage consacré au « noir, couleur de fond », en comparant trois tableaux – Portrait de Maria Portinari, épouse de Tommaso (vers 1470) de Hans Memling, Portrait de Selvaggia Sassetti (1487-88) de Davide Ghirlandaio, et Tiburcio Pérez y Cuervo de Goya (1820) – Max Raphael résume les trois propriétés de la couleur noire, au contraire du blanc : la neutralité du fond noir pour la couleur chair, l’isolement de la figure, une indétermination qui est encore en quête de réalité. Voir aussi Max Raphael, « La Couleur noire », Noir, Charles Grivel, Alain Buisine, Alain Gigandet (dir.), Paris, Noésis, 1988, p. 55-58.
Ibid.
Louis Marin, De la représentation, Paris, Seuil/Gallimard, 1994, p. 259.
Ibid.
Le premier studio du cinéma, Black Maria, est connu pour sa couleur noire et sa forme atypique. Comme le décrit W. K. L. Dickson : « Sa couleur est un noir sinistre et menaçant qu’éclaire la faible lumière d’une myriade de points métalliques : elle est faite de papier goudronné abondamment percé de petits clous. Avec son grand toit oscillant comme une voile et sa teinte ébène, elle a une apparence étrange, à moitié nautique, comme la carcasse massive d’un vaisseau pirate. L’effet inquiétant ne diminue pas quand, à un signal imperceptible, le grand bâtiment pivote lentement sur lui-même, présentant tous ses angles aux rayons du soleil et rendant son apparence indépendante des variations du jour. » Voir W. K. L. et A. Dickson, History of the Kinetograph, Kinetoscope and Kinetophonograph, New York, Arno Press, 1970 [1895], p. 19-20, cité dans Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’image en mouvement, Paris, Macula, 2012 [1998], p. 57).
En vue de ses études physiologiques du mouvement, Étienne-Jules Marey a perfectionné le fond noir pour sa chronophotographie à plaque fixe. Afin de visualiser la décomposition d'un mouvement continu en différentes attitudes ainsi que la trajectoire du déplacement du sujet, il recourt à la méthode des photographies instantanées successives et à la technique de la surimpression. Pour cette dernière, Marey intègre alors le fond noir dès la construction de la Station physiologique en 1882. Cependant, dans la prise de vue devant une simple surface noire en plein soleil, il se trouve encore une certaine luminosité du fond impressionnée sur la plaque. Marey se réfère dès lors aux études de Michel Eugène Chevreul sur la théorie du « noir absolu ». Pour les nouvelles versions du fond noir de Marey, il s’agit plutôt d’un « champ obscur » qu'une simple surface noire. Avec une profondeur de 3 m sur une longueur de 15 m et une hauteur de 4 m, ce « champ » est entièrement couvert du noir (de fumée ou de velours), pour que cet espace ne reçoive aucune lumière et qu'aucune réflexion ne soit possible. Ce hangar noir va grandir jusqu'à 10 m de profondeur pour sa troisième version, construite en 1886. Voir Étienne-Jules Marey, Développement de la méthode graphique par l'emploi de la photographie, Paris, G. Masson, 1884 ; Étienne-Jules Marey, Le Mouvement, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1994 [1894]; Michel Frizot, Étienne-Jules Marey : chronophotographie, Paris, Nathan/Delpire, 2001.
Le texte original : « Against the nether gloom their figures stand out with the sharp contrast of alabaster basso-relievos on an ebony ground. », dans W. K. L. Dickson et A. Dickson, History of the Kinetograph, Kinetoscope, and Kineto-Phonograph, op. cit., p. 22. Edison a aussi remarqué : « we covered it with tar-paper outside, and painted it a dead black inside to bring our actors into the sharpest relief. » (voir Thomas Alva Edison, Dagobert D. Runes, The Diary and Sundry Observations of Thomas Alva Edison, New York, Philosophical Library, 1948, p. 69, cité dans Noam M. Elcott, Artificial Darkness: An Obscure History of Modern Art and Media, Chicago/London, University of Chicago Press, 2016, p. 43).
Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg, op. cit., p. 63.
Le spectacle de l’illusion optique « Fantôme de Pepper » est inventé en 1862 par le professeur de chimie de la Royal Polytechnic Institution, John Henry Pepper. Ce spectacle nécessite deux scènes : la scène ordinaire du théâtre et une deuxième scène installée en contrebas. Cette deuxième scène, cachée à la vision du spectateur, est couverte du velours noir, devant lequel un acteur drapé en blanc interprète le fantôme, fortement éclairée par une lumière artificielle contrôlable. Sur la scène ordinaire, est installé un écran en verre suffisamment grand pour qu’il ne soit pas vu du spectateur. Sur cet écran de verre, le spectateur verra les deux scènes cohabiter. Car le fond noir permet que le spectateur ne voie que l’image du fantôme, reflétée par le verre, sans apercevoir le reflet du mur de la deuxième scène. Le spectateur peut avoir l’impression que l’acteur et le fantôme coexistent sur la même scène. Voir John Henry Pepper, The True Story of the Ghost; And All about Metempsychosis, London, Cassell & Co., 1890.
Dans le cas de la fantasmagorie et du théâtre noir, le noir occupe parfois non seulement le fond de scène, mais tout espace de représentation, voire toute la salle, alors que, pour le « fantôme de Pepper », le fond noir est installé en contrebas de la scène. Voir le chapitre consacré au fond noir des différents dispositifs, dans Noam Elcott, Artificial Darkness, op. cit., p. 77-133.
Le dispositif du théâtre noir exige non seulement la mise au noir de la scène et de la salle, mais aussi un travail spécifique des lumières. L’usage du noir dans la création scénique est étroitement associé à la maîtrise de l’éclairage. Le théâtre noir a fortement évolué avec l’installation de l’électricité dans les salles de spectacles. À ce sujet, voir Frédéric Tabet, Le Cinématographe des magiciens. 1896-1906, un cycle magique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2018, p. 130-142 ; Véronique Perruchon, Noir. Lumière et théâtralité, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2016, p. 239-242.
Frédéric Tabet, Le Cinématographe des magiciens, op. cit., p. 133. Voir aussi Frédéric Tabet, « Entre art magique et cinématographe : un cas de circulation technique, le Théâtre Noir », 1895. Revue d’histoire du cinéma, nº 69, 2013, p. 31.
Il s’agit notamment de la technique du cache/contre-cache. Déjà dans les années 1850, l’élément noir en tant que cache sert à faire une image composée de deux prises de vue. Un des premiers exemples est la série photographique de Gustave Le Gray, Les Marines (1855-1857), dans laquelle l’image du paysage et celle du ciel, issues de différentes prises, se combinent, en laboratoire, en une seule photographie, comme une image composite. Et le noir du cache sera invisible dans l’image finale. Voir Édouard Belin, « Le retouche des clichés de paysage », Revue suisse de photographie, n° 12-13 (1900-1901), p. 87-95 ; Réjane Hamus-Vallée, « Fabriquer le nuage parfait. Un siècle de trucages atmosphériques au cinéma », Communications, n° 101, 2017, p. 145.
À ce sujet voir notamment Clément Chéroux, Avant l’avant-garde, du jeu en photographie 1890-1940, Paris, Textuel, 2015.
À ce sujet, voir notamment Frédéric Tabet, « Entre art magique et cinématographe », art. cit.
Aneta Grzeszykowska a fait quatre vidéos dans lesquelles le fond noir joue un rôle essentiel. Black est son premier film qui explore les possibilités des jeux de fond noir. Elle a ensuite réalisé Headache (2008), Bolimorfia (2008-2010) et Clock (2008-2011). Créés avec des techniques numériques d’animation, ces trois films sont notamment conçus pour expérimenter des compositions visuelles et chorégraphiques de corps sur un fond noir, comme un prolongement de certaines parties de Black (telles la première et la sixième séquences).
Ma traduction. Le texte original : « It is not, however, usual black background, it is rather a magnetic inside of black hole, the perfect space of non-existence. » Aneta Grzeszykowska, Portfolio [en ligne], Raster Gallery : http://www.raster.art.pl/galeria/artysci/grzeszykowska/aneta_grzeszykowska.pdf (consulté le 10 décembre 2018).
Jacques Aumont, Le Montreur d’ombre, op. cit., p. 75.
Émile Cohl a utilisé un banc-titre pour photographier image par image ses dessins. Ce dispositif de prise de vue a été inventé en 1906 par Segundo de Chomón. Cohl a rajouté un éclairage latéral pour obtenir une image de meilleure qualité. Voir Sébastien Denis, Le Cinéma d’animation, Paris, Armand Colin, 2011, p. 21.
Le fond blanc du dessin renvoie tellement de lumière que les différences (même légères) de luminosité des dessins photographiés provoquent un scintillement lors du défilement des photogrammes à la projection. Le noir permet de supprimer cet effet de lumière. Comme le note Georges Sadoul : « Les dessins, comme il était naturel, étaient exécutés en noir sur du papier blanc. Mais à une époque où le scintillement était encore gênant dans les projections, ce fond blanc fatiguait la vue. Cohl projeta donc ses dessins animés en négatif et ils apparurent comme s’ils avaient été dessinés à la craie sur un tableau noir. » Jean-Georges Auriol observe différemment cet usage des images en négatif dans le cinéma de Cohl : « Les rayures provoquées par la projection étaient ainsi moins perceptibles par le spectateur, mais le dessin était moins agréable à l’œil. » Georges Sadoul, Histoire générale du cinéma. 2. Les pionniers du cinéma 1897-1909, Paris, Denoël, 1978 [1948], p. 456. Jean-Georges Auriol, « Les premiers dessins animés cinématographiques, 1908, Émile Cohl », La Revue du cinéma, n° 6, janvier 1930, p. 14.
Voir aussi Philippe-Alain Michaud, « Pourvoyeur d’irréalité, Fantasmagorie, Émile Cohl, 1908 », 1895. Revue d’histoire du cinéma, nº 53, 2007, p. 272-281.
À l’époque du cinéma muet, l’intertitre (ou le carton) est « généralement composé en lettres blanches sur fond noir (présentation moins sensible à l’usure du support que les lettres noires sur fond transparent) ». Le carton « doit son nom au support d’origine sur lequel il était peint, dessiné ou imprimé avant d’être filmé. » : Vincent Pinel, Christophe Pinel, Dictionnaire technique du cinéma, Paris, Armand Colin, 2016 [1996], p. 41.
Le photogramme, techniquement, est proche du « dessin photogénique » de Talbot, c’est-à-dire que pour créer des images photographiques, il suffit de poser des objets sur la surface sensible et de les exposer à la lumière. La lumière va noircir toute la surface sauf les parties sous les objets. On obtient ainsi une image avec des traces blanches sur un fond noir uniforme. La matière de la pellicule argentique d’aujourd’hui est beaucoup plus sensible que celle de l’époque de Talbot, autrement dit la moindre lumière peut impressionner la pellicule. À l’époque du cinéma muet, un film « sans caméra » s’effectue donc plutôt dans la chambre noire. De nombreux artistes ont expérimenté cette technique et ont ainsi donné différentes nominations pour mettre en avant leur spécificité, par exemple « Schadographie » pour Christian Schad, « Rayogramme », « Rayograph », « Rayographie » pour Man Ray, « Solarix » pour Théodore Brauner, « Argentype » pour Jean-Marie Fadier, etc.
Concernant le fond noir du négatif de Retour à la raison, voir Jacques Aumont, Le Montreur d’ombre, op. cit., p. 80. Cf. l’analyse du film par Deke Dusinberre, « Sens et non-sens », Man Ray : directeur demauvais movies, Jean-Michel Bouhours, Patrick de Haas (dir.), Paris, Centre Georges Pompidou, 1997, p. 28-39.
Présentation du film écrite par l’artiste, dans Esther Schlicht, Max Hollein (dir.), Zelluloid: Film ohne Kamera, Frankfurt am Main, Schirn-Kunsthalle, 2010, p. 89.
Joshua Yumibe, « L’espace de la couleur comme espace de jeu dans la littérature enfantine, le cinéma des premiers temps et les féeries », 1895. Revue d’histoire du cinéma, nº 71, 2013, p. 42.
Louis Marin, Détruire la peinture, Paris, Flammarion, 1997 [1977], p. 203-204. Le commentaire de Louis Marin concerne l’usage du noir dans les tableaux de Caravage. Marin y considère le noir comme un « plein » à densité maximale : « le tableau ‘noir’ est un espace représenté qui expulse hors de lui, hors de sa surface, les objets que le peintre voudrait y introduire. »
Jacques Aumont, Matière d’images, redux, Paris, La Différence, 2009, p. 13.
Remerciements à Vincent Gailhaguet et aux participants du séminaire du CREAViS pour la discussion et les remarques autour de ce travail.
Haut de page