Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture [Barthes 1977, p. 116].
1« Je reçois dans ce moment le billet où vous me promettez de ne pas mourir sitôt. Vous me faîtes un très grand plaisir. », écrit Fénelon à Madame Guyon le 12 mars 1689 [Fénelon CF, II, p. 85]. Dans cette citation, Éros (« plaisir ») et Thanatos (« mourir ») ponctuent déjà les phrases de celui qui vient tout juste de faire la connaissance de la mystique. Dans leur correspondance, Fénelon ne cessera ensuite de convoquer ces deux pôles : la « mort », la « sécheresse », la « stérilité », et « rien », d’une part, la « résurrection », l’ « union », le « plaisir », la « fécondité », « tout », d’autre part.
2Vingt-et-un ans plus tard, le prélat déplore cette alternance entre Éros et Thanatos. Il l’évoque à sa confidente comme un tiraillement entre deux tendances contradictoires : « D’un côté j’aime à faire honneur à l’Église par une dépense noble et bienfaisante. D’un autre côté je me reproche de n’être pas dans une certaine frugalité apostolique. […]. Cela n’est pas assez simple. Qu’en dites-vous ? » [Fénelon CF, XIV, p. 239].
- 1 Sans toutefois la condamnation morale que l’on trouverait chez un saint Augustin.
3Précisons que l’extrapolation de la « dépense » et de la « frugalité » à Éros et Thanatos nous est autorisée par le fait que nous entendons Éros dans son sens originel de pulsion de vie, et non pas celui, amoindri, de pulsion sexuelle : « la libido de nos pulsions sexuelles coïnciderait avec l’Éros des poètes et des philosophes qui maintient la cohésion de tout ce qui vit », écrit Freud lorsqu’il introduit le concept dans Au-delà du principe de plaisir [Freud 1920, p. 52]. En suivant le fondateur de la psychanalyse, on peut identifier différentes expressions d’Éros dans les plaisirs des sens (libido sentiendi), de la connaissance (libido sciendi), et du pouvoir (libido dominandi)1.
- 2 En italiques dans l’édition Klincksieck.
4Éros est la force motrice qui vise la jouissance de la création : son accomplissement est une naissance. Que la naissance visée soit le rayonnement de l’Église catholique (comme Fénelon plus haut), la procréation, la création esthétique, ou « l’être nouveau » qui émane de « la jouissance2 de Dieu » [Fénelon CF, II, p. 86-87], la pulsion de vie met en mouvement le futur géniteur vers autrui pour « maint[enir] la cohésion de tout ce qui vit ».
5Toutefois, cette force créatrice dialogue intimement avec l’ascétisme de la pulsion de mort – Thanatos – que Fénelon creuse pour atteindre le pur amour pour Dieu. Cette polarité entre Éros et Thanatos « n’est pas assez simple », diagnostique alors l’archevêque de Cambrai dans notre citation, comme à la recherche d’une position médiane entre le plaisir de la dépense (« j’aime ») et son anéantissement dans la « frugalité ».
6L’autocritique résonne d’autant plus fort lorsque l’on connaît les portraits de Fénelon par Saint-Simon entre une apparence mesurée et une libido dominandi dévorante [Saint-Simon 1985, p. 148], ou encore cette confidence du prélat : « Je hais le monde, je le méprise, et il me flatte néanmoins un peu » [Fénelon OC, VII, p. 348]. On se souvient également que, pour François-Xavier Cuche [2000, p. 64], Fénelon « oscille entre défiance et confiance, entre pessimisme et optimisme ».
7Pourtant, l’itinéraire mystique que Fénelon s’est choisi refuse justement le juste milieu entre les deux extrêmes. Le pur amour requiert de parvenir à l’extrémité de Thanatos (« la faiblesse de l’homme » – son anéantissement), pour ensuite, entrevoir Éros (« l’espérance la plus folle » – l’union en Dieu) [Cuche 1995a, p. 180]. Comme le dit François-Xavier Cuche [1995b, p. 212], « la souffrance, […], la ‘sécheresse’, la ‘nuit’, la ‘langueur’, les ‘dégoûts’ […] » sont les prérequis de l’extase. Et même, la tradition dans laquelle Fénelon et Madame Guyon s’inscrivent en pleine conscience a toujours souligné ce paradoxe originel de la vie mystique entre Éros et Thanatos. Fénelon l’exprime à Madame Guyon de façon saisissante en mars 1689 :
Il me semble que notre union va toujours croissant. Je me suis uni à vous non seulement en disant la messe les jours de Joseph et de l’Annonciation, mais encore les autres jours. Je veux tout en rien. Vous m’entendez. Il m’arrive tous les jours beaucoup de petites choses que je ne saurais dire dès qu’elles sont passées, mais qui contribuent dans le moment à me faire mourir peu à peu. [Fénelon CF II, p. 87]
8En délégant l’opposition entre « uni » et « mourir » aux pronoms indéfinis antonymes « tout » et « rien », Fénelon souligne le paradoxe dans une phrase aussi courte que saisissante : « Je veux tout en rien ». En même temps, il fait référence à un savoir commun : « Vous m’entendez ». Comme résumant les deux formes de pulsion auxquelles le sujet mystique est nécessairement soumis depuis le Pseudo-Denys et jusqu’à des expressions frappantes comme chez Thérèse d’Avila, le prélat dit un an plus tard à sa confidente : « Je veux tout, je suis prêt à tout croire, à tout attendre, et néanmoins je ne tiens à rien » [Fénelon CF II, p. 165]. Ailleurs, il reprend le paradoxe entre Eros et Thanatos sous la forme du topos mystique du silence éloquent : « Je serais ravi de me taire avec vous. Il faut vous voir avant votre départ, pour parler de Dieu et pour nous taire en lui chez N. » [Fénelon CF II, p. 88]. Il écrit encore à Madame Guyon que ce passage de la mort à la vie, qui est aussi celui de la « stérilité » à la « fécondité », est celui-là même voulu par Dieu :
J’ai lu deux fois le 54e chapitre d’Esaïe. Il représente la gloire et la fécondité de l’Église chrétienne, qui est d’abord l’épouse délaissée et stérile. Les âmes que Dieu destine à attirer vers lui les autres, ont part à cette grâce ; elles passent d’abord comme l’Église par le délaissement et par une stérilité pleine de tribulation, mais dans la suite, il les glorifie et les rend fécondes. [Fénelon CF II, p. 88]
9Fénelon et Madame Guyon seraient donc de ces « âmes » destinées à passer de la mort à la vie, de la stérilité à la fécondité ou encore de la parole au silence pour guider leurs congénères sur la voie du pur amour, alors même que Fénelon ne semble pas se satisfaire de cette situation difficile et paradoxale. L’on comprend alors pourquoi ses lettres les plus intimes, celles qu’il destine à Madame Guyon, sont lexicalement structurées autour de ces deux pôles difficilement compatibles.
- 3 Nous soulignons.
- 4 Nous modernisons l’orthographe et ajoutons la ponctuation.
10Dès mars 1689, Fénelon souligne le caractère périlleux de leur association : « […] on peut jusqu’au dernier soupir perdre la grâce : ainsi l’union est imparfaite et fragile » [Fénelon CF II, p. 86]3. Jeanne-Lydie Goré a d’ailleurs analysé ce paradoxe du pur amour où « l’union » et le « dernier soupir » doivent coexister : « le moi doit mourir – faute d’être pur – sans pourtant s’anéantir, puisqu’il est promis à l’union divine » [Goré 1951, p. 266]. Madame Guyon écrit tout aussi explicitement à Fénelon que l’équilibre subtil entre les deux forces est bien subtil, voire ténu : « Il est vrai que la pensée que je mourrai bientôt m’est restée quelques temps dans l’esprit, mais cela m’a été enlevé tout à coup. Tout est dans l’équilibre pour vivre ou mourir » [Fénelon CF XIV, p. 239]4. Ainsi, l’articulation d’Éros à Thanatos n’est pas systématique ni exactement chronologique. Elle est périlleuse, ardue, jamais tout à fait acquise.
- 5 « Pour l’union avec vous elle est intime et, quoique je ne puisse, dans mon degré, correspondre ave (...)
- 6 Cette correspondance est en fait la même que celle qui est disponible par ailleurs dans l’édition K (...)
11Le corpus des lettres de Fénelon à Madame Guyon, structuré thématiquement autour de cette gageure de l’« union » dans la « mort », nous fournit donc l’occasion d’explorer la genèse des enjeux les plus radicaux de l’écriture fénelonienne dans son rapport contradictoire aux pulsions. C’est dans ce corpus que Fénelon évoque sa fameuse « sécheresse » [Fénelon CF II, p. 85], celle qui fait de lui « un bateau qui n’a ni rames ni voiles » [Fénelon CF II, p. 94], et qui a été depuis rapprochée de la pulsion de mort. Par l’intimité5, voire le « secret » [Sahler 1982]6 qu’elles révèlent, ainsi que leur datation entre 1689 et 1690, ces missives constituent un moyen de sonder les origines du lien entre mystique, psychanalyse et stylistique dans l’œuvre de Fénelon.
12Notre corpus permet d’effectuer un parallèle entre trois itinéraires qui pourraient sembler a priori éloignés : les itinéraires mystique, psychanalytique et amoureux.
13Jacques Le Brun a, le premier, révélé la correspondance profonde entre la trajectoire du pur amour et ce que la psychanalyse nomme les pulsions : « c’est ce rapprochement entre mystique et pulsions de mort que la lecture du texte de Freud invite à opérer celui qui tente de penser un amour pur », écrit-il dans le Pur amour de Platon à Lacan [Le Brun 2002, p. 295]. Il compare, en effet, l’anéantissement total du moi exigé par le pur amour au « Christ mélancolique et inscrivant l’empire d’une pulsion de mort dans la personne même du Fils abandonné et condamné par le Père. Le rapport établi par Freud entre le surmoi et le père qui pose le devoir et l’interdit ne peut que nous encourager à une telle lecture des textes mystiques […] » [Le Brun 2002, p. 297].
- 7 « Nommé une semaine auparavant précepteur du duc de Bourgogne, Fénelon préparait son départ pour Ve (...)
14Par rapport aux œuvres dévotes, notre corpus ajoute à ces deux trajectoires mystique et psychanalytique, celle de l’amour. En effet, les deux correspondants vivent leur relation comme une incarnation de la relation à Dieu. De ce fait, la pensée de l’un à l’autre oscille entre Thanatos et Éros, de même que la vie mystique, que l’activité psychique, mais aussi que tout discours amoureux : « À peine, Madame, ai-je le loisir de respirer, tant je suis pressé et embarrassé7 ; mais, au milieu de cet embarras, je me trouve dans une paix et dans une union avec vous, qui n’a jamais été plus grande » [Fénelon CF II, p. 127]. Dans leurs écrits, les déclarations d’ « union » sont toujours teintées de cette perméabilité où s’unir l’un à l’autre, comme dans le mariage catholique, c’est s’unir aussi à Dieu et en Dieu. C’est pourquoi, lorsque Fénelon souhaite à Madame Guyon ce que penser à elle provoque en lui, on pourrait croire, sans le contexte, qu’il décrit sa relation à Dieu : « C’est une vue confuse et comme morte, qui a néanmoins le germe de tout, avec un goût de paix et un rassasiement en Dieu », écrit-il à sa correspondante » [Fénelon CF II, p. 88]. Or c’est bien ce qu’il ressent « en pensant si souvent à [elle] » que Fénelon tâche de décrire. Discours amoureux et discours mystique sont interchangeables. La communauté de vues de la psychanalyse et de la vie mystique se double donc aussi de celle de l’amour entre Fénelon et Madame Guyon, tous itinéraires oscillant entre Éros et Thanatos.
- 8 « Pour composer ce sujet amoureux, on a ‘monté’ des morceaux d’origine diverse. Il y a ce qui vient (...)
15Si l’on veut préciser cette analyse, il conviendrait de poser que, au moins pour les itinéraires mystiques et amoureux, Thanatos constitue une première étape après la rencontre, étape qui doit être dépassée par Éros. La relation mystique ou amoureuse commence avec l’arrivée précoce de Thanatos et l’incertitude quant à l’avènement durable d’Éros. Les « fragments du discours amoureux » de Roland Barthes – d’ailleurs nourris d’écrits mystiques et psychanalytiques8 – s’ouvrent sur ces mots du jeune Werther : « Je souffre (de je ne sais quel incident) » [Barthes 1977, p. 15]. Rappelons-nous aussi, que, pour Stendhal, les phases de « cristallisation » sont aussitôt associées à la souffrance, dépassée ensuite par le plaisir de l’amour réciproque. Là encore Thanatos doit être dépassé par Éros :
6° Le doute nait […] l'amant, revenu de son premier étonnement, […], demande des assurances plus positives et veut pousser son bonheur. […] L'amant arrive à douter du bonheur qu'il se promettait ; il devient sévère sur les raisons d'espérer qu'il a cru voir. Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d'un affreux malheur le saisit, et avec elle l'attention profonde. […] À chaque quart d'heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l'amant se dit : Oui, elle m'aime ; [Stendhal 2014, p. 66]
16De même, la rencontre entre Fénelon et Madame Guyon s’effectue selon ce passage de la « souffr[ance] » à « l’union » lorsque la mystique la narre :
Un soir, je fus tout occupée de [Fénelon] avec une extrême force et douceur. Il me sembla que Notre-Seigneur me l’unissait très intimement, et plus que nul autre […] ; alors il me parut qu’il se fit de lui à moi comme une filiation spirituelle. J’eus occasion de le voir le lendemain ; je sentais intérieurement que cette première entrevue ne le satisfaisait point, qu’il ne me goûtait pas ; et j’éprouvais un je ne sais quoi, qui me faisait tendre à verser mon cœur dans le sien ; mais je ne trouvais pas de correspondance, ce qui me faisait beaucoup souffrir. La nuit, je souffris extrêmement à son occasion ; nous fûmes trois lieues en carrosse ensemble : cela s’éclairait un peu, mais il n’était pas encore comme je le souhaitais. Je souffris huit jours entiers ; après quoi je me trouvais unie à lui sans obstacle, et depuis ce temps, je trouve toujours que l’union augmente de manière très pure et ineffable [Sahler 1982, p. 39].
17Trajectoires mystiques et amoureuses se confondent dans un même parcours où la pulsion de mort prime pour laisser place, ensuite, à la pulsion de vie.
- 9 Terence Cave [1969, p. 2]montre que la réappropriation des procédés du discours profane est typique (...)
- 10 Michèle Clément [1996, p. 236-237] l’a étudié : « On trouve chez Ronsard mais aussi chez Hopil, Thé (...)
18Les correspondants renforcent le parallèle, en utilisant un même lexique pour décrire leur relation de l’un à l’autre, d’une part, et de l’un et de l’autre à Dieu, d’autre part. Si la diction de la vie mystique en termes amoureux était déjà l’apanage des poètes dévots9 et mystiques10 dans le sillage du Cantique des cantiques, l’ « attachement » authentique d’un homme et d’une femme télescope le procédé dans notre corpus.
19Nous en arrivons à l’idée que la spécificité de ce corpus, notamment par rapport aux œuvres dévotes, repose sur une médiatisation de l’union en Dieu par l’union réelle entre l’homme Fénelon et la femme Guyon, ce qui pourrait influer les conclusions stylistiques quant à l’usage de la répétition.
- 11 Ce corpus a fait l’objet de notre travail de thèse de doctorat, soutenue le 31 mars 2016 à Lyon 3, (...)
- 12 Nous suivons les travaux récents de Francis Pasche [1999, p. 132] qui relie la compulsion de répéti (...)
20Dans un travail antérieur11, nous avons mis au jour qu’Éros et Thanatos informaient stylistiquement les œuvres dévotes sous la forme de deux usages différents de ce phénomène que la psychanalyse lie à l’activité pulsionnelle12. Dans ces œuvres, en effet, deux répétitions entrent en concurrence, l’une « stérile », et l’autre « fécond[e] », pour reprendre les mots du prélat. La répétition stérile ou redondance est sans rendement stylistique. Expression de la pulsion de mort, elle ressasse et insiste jusqu’à anéantir toute voix humaine dans le texte. Elle est celle qui vise l’anéantissement du locuteur pour faire place nette au Verbe. Mais c’est en s’approchant du Verbe, davantage infini [Devillairs 2006, p. 12] qu’immuable chez Fénelon, que la répétition stérile achoppe et s’inverse pour devenir féconde, c’est-à-dire poétique. Elle aboutit alors aux figures de la répétition, expressions inavouées et inavouables de la pulsion de vie, qui créent la prose poétique et le plaisir du texte. Dans ce mouvement stylistique, c’est parce que la pulsion de mort est nourrie de la crainte du retrait de Dieu, en même temps que du désir d’embrasser l’infini, que la pulsion de vie se fait jour. Autrement dit, c’est d’une forme de rapport angoissé et total à Dieu, que naissent tout à la fois : l’échec de l’anéantissement du moi dans le texte, l’invention stylistique et l’écrivain Fénelon.
- 13 François-Xavier Cuche [2001, p. 584], Jean-Philippe Grosperrin [1998, p. 217-236] et Laurent Susini (...)
21Comme le reste de sa production13, les lettres de Fénelon à Madame Guyon, se caractérisent par leurs répétitions. Mais dans ce corpus particulier, la pulsion de vie s’incarne dans un désir d’union à l’autre, union certes non charnelle, mais non pas moins réelle, ce dont ne cessent de se réassurer les deux correspondants. L’angoisse du retrait de l’autre étant alors rendue inexistante de par les déclarations multiples d’un amour infini, reste-t-il une place pour que la pulsion de vie s’incarne dans le texte ? En d’autres termes, le passage du ressassement stérile aux répétitions vivifiantes mis au jour dans les œuvres dévotes peut-il advenir dans ce corpus parcouru par la satisfaction de la réciprocité ?
22La question n’est pas innocente. Y répondre par la négative validerait deux hypothèses. La première hypothèse identifie le besoin d’assouvir une (inavouable) pulsion de vie sous-jacent à l’écriture de Fénelon. La deuxième postule que la quête absolue d’un Dieu infini serait non seulement médiatisée, mais remplacée ici par une autre forme d’absolu : l’amour inconditionnel que Fénelon et Madame Guyon se déclarent l’un à l’autre.
23Nous nous demanderons donc dans quelle mesure les répétitions de Fénelon dans les lettres qu’il destine à Madame Guyon permettent ou non une expression stylistique d’Éros au-delà de Thanatos. Dans ce corpus de lettres d’amour, la redondance est-elle à même d’être dépassée par une répétition créatrice du style qui « coule de source » ?
24Søren Kierkegaard oppose « répétition » et « ressouvenir » : « Répétition et ressouvenir sont un même mouvement, mais en sens opposé ; car ce dont on se ressouvient a été ; c’est la répétition dirigée en arrière ; mais la répétition proprement dite est le ressouvenir porté en avant » [Kierkegaard 1933, p. 26]. De même, la répétition linguistique peut être « portée en avant » ou « dirigée en arrière », c’est-à-dire faire ou non figure. Michel Le Guern l’explique en révélant qu’à l’époque de Fénelon, « […] il y a les bonnes répétitions et les mauvaises répétitions. [Bouhours] exprime en quelques lignes ce qui semble bien être la tendance dominante de la fin du XVIIe siècle : ‘Quand les répétitions ne sont point nécessaires, ou qu'elles ne font point figure, elles sont toujours vicieuses en notre langue, qui aime la variété, et qui hait naturellement les redites’ » [Le Guern 1986, p. 270]. En somme, la répétition se justifie quand elle est nécessitée par la syntaxe, ou quand elle provoque un agrément par sa figuralité. Ces conditions de validité sont encore valables aujourd’hui. Alain Rabatel et Véronique Magri le suggèrent : « […] la répétition est décriée comme pléonasme ou tautologie quand elle associe un caractérisant purement redondant par rapport au caractérisé », mais « l’intentionnalité » est un « critère apte à écarter facilement la répétition » de « la redite fautive », tandis que « la saillance […] érige la répétition en figure du discours, en la dotant d’une plus-value stylistique » [Rabatel et Magri-Mourgues 2015, p. 7-9]. La frontière entre redondance et répétition est donc fine, mais déterminante car au fondement de la littérarité. Si la répétition figurale est celle qui participe du rendement esthétique du texte, la redondance interdit, au contraire, toute élaboration esthétique.
25Le premier type de répétitions visible dans les lettres de Fénelon à Madame Guyon sont les redondances. Elles visent le tarissement de toute voix humaine afin de laisser place au Verbe qui, chez Fénelon et Madame Guyon, s’assimile à la doctrine du pur amour. Répéter sans cesse, ressasser à l’aide de redondances multiples, sert à viser le silence, cet équivalent stylistique de l’anéantissement du moi.
26Si pour Fénelon, « l’enfant est facilement « frappé par la fréquente répétition du même mot pour signifier le même objet » [Fénelon OC, V, p. 565]14, il semble qu’il étende ce raisonnement à sa correspondante. En effet, ses lettres s’organisent souvent autour de la répétition abondante d’un ou de quelques mots, c’est-à-dire de l’itération à peu de distance d’écart d’un signe identique et ce, jusqu’à des dizaines d’occurrences. La question de la distance entre les unités répétées est primordiale lorsqu’il s’agit de traquer systématiquement de tels phénomènes à l’aide d’un logiciel informatique. Pour ce travail, nous pouvons nous contenter de la définition d’Élisabeth Richard [2004, p. 53] : « on appelle répétition le retour à l’identique du même matériel lexical au sein d’une proposition, ou, à la rigueur, de deux propositions en successions immédiates » . Dans les lettres de Fénelon à Madame Guyon, cette pratique est extrêmement courante. Elle tend à proposer le retour d’une même unité d’une proposition à l’autre ou d’une phrase à l’autre dans des séquences étendues. Si Françoise Berlan [1986, p. 231] a déjà noté la « très faible dispersion du vocabulaire » fénelonien , nous ajoutons donc que ce vocabulaire minimaliste se déploie en « rafales » [Lafon 1981, p. 157-188] – un passage étant organisé autour d’un ou de quelques mots.
27Par exemple, « amour » et « aimer », qui font partie des termes les plus répétés à l’échelle des œuvres dévotes, provoquent régulièrement des répétitions en rafales dans les lettres de Fénelon à Madame Guyon : « […] les personnes qui aiment Dieu d’un amour si pur, et qu’il aime à proportion, doivent passer par le creuset et mourir à elles-mêmes » écrit-il, non sans négliger la paronomase entre aime et mêmes [Fénelon CF, II, p. 95]. D’autres termes clefs de la mystique du pur amour dépouillent des passages entiers de leur variété lexicale. C’est le cas du verbe « vouloir » dont Michel de Certeau a démontré le rôle pivot dans la pensée mystique de Maître Eckhart à Madame Guyon [Certeau 1982, p. 235-236] : « Cependant je fais tous les jours des fautes, qui marquent de la volonté très propre et très vive, mais c’est par entraînement passager, et sans interrompre ma disposition fixe. Si c’était à moi de juger, je croirais que je n’ai aucune propriété volontaire et délibérée » [Fénelon CF, II, p. 88]. La répétition du radical du verbe vouloir (volonté, involonté, vouloir, vouloir pas, je veux) atteint même treize occurrences dans un passage (trop long pour être reproduit ici) du 26 juin 1689 [Fénelon CF, II, p. 105-106]. Dans cette lettre, le « pur vouloir » évoqué a pour équivalent une purification lexicale, le vocabulaire tournant autour de ce terme. Comme par une force centripète – la pulsion de mort du pur amour – le vocabulaire fénelonien se concentre sur un ou plusieurs terme(s) noyau(x) jugé(s) essentiel(s). C’est donc la mystique que Fénelon s’est choisie – qui, justement, réclame un anéantissement du moi –, qui évide la parole de sa diversité lexicale et forme le centre énonciateur de la parole fénelonienne dans ses lettres à Madame Guyon. Ce n’est pas tout.
28La répétition favorise la « cohésion » [Siouffi 2010, p. 77-84], ainsi que la « cohérence » [Fournier 1991, p. 90] de l’énoncé pour les théoriciens classiques comme contemporains [Rabatel et Magri-Mourgues 2015, p. 13]. Fénelon s’inscrit dans cette perspective dans la Lettre à l’Académie : « Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée ; il n'y a que les faiseurs d'énigmes qui soient en droit de présenter un sens enveloppé. Auguste voulait qu'on usât de répétitions fréquentes, plutôt que de laisser quelque péril d'obscurité dans le discours » [Fénelon OC, VI, p. 627]. Là où les théoriciens insistent sur les vertus clarificatrices de la répétition, le prélat souligne, au contraire, le danger du manque de répétitions. Le contre-modèle de l’ « énigme » qui donne de la voix à la sagacité du lecteur est repoussé, tandis que le « péril d’obscurité » fait surgir le spectre de la mauvaise interprétation. Au-delà de la simple clarté, la répétition garantirait donc une lecture conforme au sens précisément voulu par l’auteur en réduisant au maximum les opérations de co-énonciation. Par ailleurs, si seule la répétition d’ « outils grammaticaux » est censée garantir la clarté du texte chez Vaugelas [Siouffi 1996, p. 292], Fénelon, au contraire, répète des mots lexicaux. La répétition s’opère, en effet, moins dans un souci de clarté que dans une volonté de contrôle du sens.
29Fénelon utilise la répétition immédiate d’un mot à l’aide d’un déterminant démonstratif : Un / Le N → Ce N. L’analyse de ce phénomène révèle une forme d’écriture du surmoi où la crainte de l’ambiguïté référentielle qui ouvre la voie à l’interprétation humaine est palliée par la redondance.
30Tout d’abord, Fénelon privilégie toujours la « reprise immédiate » à la reprise pronominale. On se rappelle que Nathalie Fournier [1998, p. 191-214] a relevé les nombreuses équivocités de « l’anaphore pronominale en français classique » dans les cas où plusieurs mots du cotexte étaient candidats à la fonction d’antécédent du pronom. Fénelon tranche ce débat entre « référent saillant » et « référent de proximité » [Fournier 1998, p. 211] en n’utilisant presque jamais de pronom. Dans une lettre à Madame Guyon, la répétition est préférée par deux fois à l’emploi du pronom personnel « lui », alors même que le « référent de proximité » semble évident : « Je suis très persuadé que le pur amour, quand il a détruit toute propriété, fait éprouver des choses que le seul pur amour [et non : « seul lui »] est capable d’entendre. Nul ne connaît les profondeurs de l’esprit de Dieu, si ce n’est l’esprit de Dieu même [et non : « lui-même»] » [Fénelon CF, II, p. 93]. On ne voit guère de concurrents sérieux à « pur amour » et « esprit de Dieu » comme antécédents de « lui ». Toutefois, alors même qu’elle n’est pas requise par la clarté référentielle, Fénelon fait le choix de deux reprises immédiates. Les reprises immédiates étant non nécessaires, elles forment des redondances.
31La maîtrise de l’univocité s’accentue lorsque les reprises immédiates s’effectuent à l’aide du démonstratif : « Et, quoique mes fautes me causent une humiliation cuisante, je veux non seulement porter cette humiliation, mais encore sans exception toutes les suites les plus terribles que Dieu veut y attacher »15 [Fénelon CF, II, p. 131]. L’anaphore fidèle d’ « humiliation » à l’aide du démonstratif plutôt que du déterminant défini (« je veux non seulement porter l’humiliation ») traduit ce que Georges Kleiber [1986, p. 56] appelle « un zèle référentiel trop poussé ». En effet, le choix de la reprise immédiate sur l’anaphore pronominale est accentué par le fait que l’occurrence répétée est précédée du déterminant le plus redondant : le démonstratif (Un N → Ce N). Georges Kleiber a démontré comment les reprises immédiates se répartissaient entre reprise avec démonstratif (Ce N) et reprise définie (Le N), la première étant toujours possible, mais pas la deuxième. Pour les cas de reprise où les deux déterminants sont envisageables, le linguiste précise que « l’adjectif démonstratif est plus sûr […] pour assurer le lien coréférentiel anaphorique » [Kleiber 1986, p. 57], mais qu’avec lui, on court le risque de l’inconvenance : « une sorte d'excès dans l'identification » [Kleiber 1986, p. 56]. C’est toujours ce choix de la « sûreté » référentielle, quitte à verser dans « l’excès » qu’opère Fénelon quand les deux déterminants sont possibles.
32La référentialité n’est pas la seule propriété du signe à rendre rigide pour Fénelon. En effet, si l’enchaînement des signes peut provoquer une équivocité référentielle, les signes eux-mêmes sont polysémiques. Dans cette perspective, la répétition s’efforce de figer le signifié selon deux formes de glose : la répétition « autonymique » [Authier-Revuz 2004, p. 70] et la reformulation paraphrastique. Ces deux formes de répétitions métalinguistiques sont dotées de marqueurs propres : le mot de, le terme de et je dis que, d’une part, c’est-à-dire, d’autre part. Jacqueline Authier-Revuz rappelle le fonctionnement linguistique de l’ « autonymie » :
[…] un signe sémiotiquement complexe, dont le plan du signifié est lui-même un signe (pour reprendre une formulation proche de celle de Hjelmslev), c'est-à-dire un signe :
– de signifiant homomorphe à celui du signe ordinaire (mais avec un statut morphosyntaxique autre, […]),
– ayant pour signifié ce signe ordinaire tout entier, signifiant et signifié, et permettant d'y référer. [Authier-Revuz 2004, p. 70]
33L’étude d’une séquence répétitive d’une lettre à Madame Guyon datée de mars 1689 fournit un exemple. Fénelon y déploie une large répétition du radical du verbe « demeurer » :
En ce sens, non seulement on passe en Dieu, mais on y demeure : Mon Père et moi nous demeurerons en lui… Celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruit. Il demeure en moi et je demeure en lui [Jean, XIV, 23 et XV, 5]. Si vous ne demeurez en moi… Nous savons que nous sommes en lui… Celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu… Nul homicide n’a la vie éternelle demeurante en soi [I Jean, II, 5, IV, 16, III, 15]… Le terme de demeure, bien entendu, signifie un état fixe et paisible. [Fénelon OP, p. 1011]
34Ce passage se dépouille de sa variété lexicale en même temps que le sujet délègue sa situation dans le monde à celle du Père. On assiste donc à une matérialisation dans le lexique de l’anéantissement du moi, la pulsion de mort incarnée par le Père fonctionnant comme un surmoi, pour reprendre les analyses de Jacques Lebrun citées plus haut. De ce passage, le lecteur retient moins le détail de la démonstration que la puissance de la « demeure » du « Père ». Au sujet mystique qui passe de sa propre situation dans le monde à la demeure en Dieu, correspond un langage qui s’éloigne de la variété pour creuser uniquement les diverses formes d’un même radical.
35Surtout, le passage s’achève par une précision lexicale : « Le terme de demeure, bien entendu, signifie un état fixe et paisible ». Si le prélat répète demeure une dernière fois, mais cette fois-ci en autonymie (ou mention), c’est pour sélectionner les deux sèmes uniques (« fixe » et « paisible ») qu’il convient de lui attacher, l’autonymie venant verrouiller l’œuvre déjà insistante de la répétition en rafales.
36Plus souvent, dans ses lettres à Madame Guyon et contrairement aux œuvres dévotes, Fénelon remplace le mot de par je dis que. On peut postuler d’une plus grande oralité de ce choix, signe sans doute de la proximité des correspondants ou encore du cadre épistolaire de l’échange. L’effet est toutefois le même : le retour de pans entiers de phrase produit une redondance dont l’objectif est d’anéantir les mauvaises interprétations de sa correspondante qui pourraient entacher la diction du message divin :
Je crois qu’alors la mort est consommée, mais que la vie ne l’est pas : je dis que la mort est consommée, parce que toute vie propre est détruite et anéantie ; mais j’ajoute que la vie divine n’est pas consommée, parce qu’elle croît tous les jours et qu’elle ne sera en son comble qu’au moment où elle entrera dans l’éternité. [Fénelon CF, tome II, p. 93]
Pour la confiance en mon salut, je n’en ai aucune de volontaire, je dis volontaire parce que je sais bien que sans m’en apercevoir je m’appuie beaucoup sur la paix, quoique sèche, dont je jouis ; mais je ne m’arrête point volontairement à ce témoignage intérieur, et quand je l’aperçois, je l’outrepasse aussitôt. [Fénelon CF, tome II, p. 150]16
37La redondance est l’outil du contrôle des opérations d’énonciation, et de co-énonciation. À cet égard, un autre type de répétition révèle l’emprise métalinguistique constante de Fénelon sur le signifié : la reformulation paraphrastique qui s’effectue grâce à un marqueur unique, celui « prototypique de la glose » : c’est-à-dire [Vassiliadou 2005, p. 67].
38Selon Hélène Vassiliadou, c’est-à-dire forme déjà une locution figée aux XVII-XVIIIe siècles et sert notamment à « explique[r] un mot ou plusieurs mots » [Vassiliadou 2005, p. 80]. Pour ce faire, l’opération « métalinguistique » qui pose une « équivalence entre X et Y » [Vassiliadou 2008, p. 321] est « une interprétation personnelle » rendue « acceptable » pour tous par le locuteur [Vassiliadou 2005, p. 79]. Par exemple, Fénelon revient sur des paroles de Madame Guyon pour en délivrer une interprétation personnelle qui lui semble la seule acceptable dans la citation suivante :
À la vérité, je vois bien le bon sens de ces paroles qui est que, quand Dieu vous met dans la nuit impénétrable, qui est sa volonté inconnue, on ne peut plus voir la main de Dieu qui nous mène, parce qu’on a besoin de perdre cet appui, pour se perdre soi-même ; mais alors il reste une certaine droiture d’intention, en sorte qu’on ne voudrait pas résister à l’attrait, quoique inconnu, c’est-à-dire que, quoique l’on ne puisse plus suivre Dieu clairement à la piste, on va néanmoins par ce mouvement intérieur et délicat à ce qui peut lui plaire ; autrement on ne pourrait pas dire, comme vous le faites : je sens que je résiste à Dieu, Dieu veut de moi une telle chose, il me presse. [Fénelon CF, tome II, p. 113]
39De même, la lettre du 11 août 1689 est une vaste réécriture d’une lettre précédente de Madame Guyon. On constate alors une pluie de c’est-à-dire dans les descriptions des cinq étapes du pur amour que Madame Guyon a transmises à Fénelon et que Fénelon lui résume à son tour [Fénelon CF, tome II, p. 120-121]. Conjoint aux répétitions autonymiques qui évident le lexique de tous les sens indésirables, c’est-à-dire prend part à une tentative de figer le signifié. Il s’agit de rendre le sens des mots en tous points conforme au dogme qui s’élabore sous les plumes de Fénelon et de Madame Guyon, mais selon, bien sûr, le point de vue de Fénelon dans notre corpus.
40Les redondances sont donc les instruments d’une dynamique négative, une mise à l’écrit de la pulsion de mort, qui tâche de réduire les opérations stylistiques et énonciatives du texte à zéro. Ce qui est visé, c’est, comme l’écrit François-Xavier Cuche [2000, p. 71] « la maîtrise de soi » et de l’autre, et plus particulièrement le « refoulement des pulsions et des désirs » .
- 17 « Répétez souvent que la lettre tue et que c’est l’esprit qui vivifie [Corinthiens, III, 6] », cité (...)
41Les pages consacrées à la lettre amoureuse des Fragments de Roland Barthes instillent un doute quant au potentiel esthétique de la lettre amoureuse quand celle-ci ne vise qu’à dire l’amour ou la pensée que l’on destine à l’autre. Le sémioticien décrit ce type de lettre comme un dispositif contradictoire, à la fois « vide » et « chargé de l’envie de signifier le désir ». Il cite Freud : « Qu’est-ce que ça veut dire ‘penser à quelqu’un’ ? […] C’est cette forme (ce rythme) que j’appelle ‘pensée’ : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis […] » [Barthes 1977, p. 187]. De fait, les lieux d’invention littéraire et stylistique se situent davantage dans l’alternance du doute, de la souffrance et des réassurances décrit par Stendhal, que dans la déclaration redondante d’un amour éternel. C’est ainsi, par exemple, que les Lettres portugaises de Guilleragues se rapprochent d’actes théâtraux nourris de rebondissements [Guilleragues [1669] 2009].
42Contrairement aux lettres d’amour qui ont acquis une fortune littéraire, l’ « union » que se déclarent Fénelon et Madame Guyon, à l’instar de l’union mystique de l’âme avec Dieu, est sans cesse dite éternelle, sans qu’aucun épisode de doute ou de souffrance ne vienne entacher la relation. Le fait que Fénelon et Madame Guyon s’écrivent encore en 1710, mais aussi que Fénelon n’ait jamais renié son attachement à la personne de Madame Guyon alors qu’il y a été mainte fois pressé, invitent d’ailleurs à postuler la sincérité de ces déclarations d’amour éternel. Dans le texte, la déclaration d’amour est éternellement répétée, jamais interrompue.
- 18 Notion de statistique lexicale que l’on doit à Pierre Lafon [1981, p. 157-188]
43Le mot que Fénelon répète le plus souvent, en « rafales »18, est celui d’ « union ». Dans une lettre datée du 8 avril 1689, son retour signale une forme de vacuité du discours qui dit je t’aime ou encore « je pense à vous » :
Je pense très souvent à vous, et je me trouve uni à vous de plus en plus, mais c’est une union générale et de pure foi. Je me trouve avec vous en celui qui est tout, et il me semble que nous y demeurerons toujours unis […]. Notre union est fixe et elle va toujours croissant dans ce temps même. Vous avez raison de dire que rien n’est si doux que ces union(s), […]
44En effet, lorsqu’il le prononce, le mot union fait l’effet du je-t’aime de l’amoureux. Roland Barthes a analysé ce qu’il appelle une « holophrase » en des termes qui résonnent fortement avec la pulsion de vie freudienne :
Je-t-aime n’est pas une phrase : il ne transmet pas un sens, mais s’accroche à une situation-limite : ‘celle où le sujet est suspendu dans un rapport spéculaire à l’autre’. C’est une holophrase […]
À l’instar de ce qui se passe avec le chant, dans la profération de je-t-aime, le désir n’est ni refoulé (comme dans l’énoncé) ni reconnu (là où on ne l’attendait pas : comme dans l’énonciation), mais simplement : joui. La jouissance ne se dit pas, mais elle parle et elle dit : je-t-aime. [Barthes 1977, p. 176]
- 19 Lettre 1377 décrite ainsi dans le tome XV de commentaires : « Extrait d’une lettre de M. de Cambray (...)
45Si la nature de la relation entre Fénelon et Madame Guyon interdit la répétition directe du je-t’-aime de l’amoureux, les aveux d’amour répétés n’en sont jamais bien loin. Jean Orcibal, Jacques Le Brun et Irénée Noye ne s’y sont pas trompés en publiant cette lettre inédite de Fénelon en 199219. Ils précisent : « Dans toute cette lettre on désigne Fénelon » :
On me charge de vous prier de croire qu’on veut être plus uni que jamais. […] On vous conjure de ménager votre santé et de ne mourir pas sitôt, car on a grand besoin de vous. On se trouve fort uni à P.P. et au petit abbé. On aime de tout son cœur et on embrasse votre fils M.F. avec une véritable tendresse.
On est à vous sans mesure [Fénelon CF, tome XIV, p. 245].
46Dans cette citation, la répétition du verbe unir se convertit de façon symptomatique en « On aime de tout son cœur » dans la formule de congé. C’est à cet endroit que, de façon à la fois convenue, mais aussi sans doute nécessaire pour l’épistolier, les aveux d’amour prennent la forme de répétitions d’autant plus expressives qu’elles sont circulaires. C’est le cas lorsque chiasmes et antanaclases se mêlent pour enfermer les correspondants dans un cercle d’amour divin : « Je suis à vous comme à Dieu, car je ne suis à vous qu’en lui et pour lui en toute vérité » [Fénelon, CF, tome II, p. 165] ; « […] je suis très persuadé que Dieu vous mène, et moi par vous. Je suis en lui tout ce qu’il veut que je vous sois » [Fénelon CF, tome II, p. 112] ; « Lui seul sait que vous m’êtes en lui et je vois bien que je ne le sais pas moi-même, mais je vous perds en lui comme je m’y perds, […] » [Fénelon CF, tome II, p. 159]. Dans toutes ces formules de congé, la jouissance de la pensée de l’autre se dit sous la forme de répétitions spéculaires où Dieu forme le miroir dans lequel se reflètent les deux correspondants. C’est dire combien la présence de Dieu est nécessaire : pour la bienséance, certes, en tant que comparant le plus efficace pour décrire un amour infiniment pur et puissant, également, mais surtout, nous semble-t-il, pour former le pivot sur lequel la phrase peut tourner pour renvoyer réciproquement je à vous et moi à vous.
47Surtout, aucune de ces citations, souvent conclusives, ne donne lieu à la prose poétique fénelonienne, le fameux style qui « coule de source ». Aussitôt dite, la jouissance du je-pense-à-vous ou du je-vous-aime s’interrompt afin de laisser place à l’aveu de l’autre qui doit nécessairement suivre.
48On peut signaler quelques exceptions à cette analyse, comme la belle lettre du 12 juin 1689 où Fénelon semble laisser aller sa plume au plaisir du texte, produisant une belle antanaclase sur « rien » : « Si vous connaissez quelque chose à quoi je manque et qui arrête les desseins de Dieu sur moi, je vous conjure de me le dire sans me ménager, car je ne veux rien que la volonté de Dieu ; et tout le reste ne m’est rien » [Fénelon CF, tome II, p. 102]. La lettre laisse même la place à un paragraphe où l’on reconnaît la prose poétique du prélat. Il commence par un quasi-alexandrin :
J’accepte tout sans réserve, je laisse tout tomber, que puis-je faire autre chose ? Faîtes le reste auprès de Dieu pour moi. Je veux aller aussi lentement et aussi vite qu’il le voudra. S’il veut que j’aille vite et que par là il m’en coûte davantage, je compte pour rien tout ce qu’il y aura à souffrir et toutes les répugnances que je sentirai dans ce temps. À chaque jour suffit son mal, et chaque jour aura soin de soi-même. Celui qui donne le mal sait le changer en bien. D’ailleurs il n’est plus question de mon bien, car je n’en veux plus connaître d’autre que celui de me perdre pour accomplir ce qu’il plaira à Dieu. [Fénelon CF, tome II, p. 102-103]
49Ces passages demeurent isolés dans les lettres de Fénelon à Madame Guyon, tandis que l’on constate une forme d’équivalence entre les aveux d’amour de Fénelon à Madame Guyon et ceux du discours amoureux théorisé par Roland Barthes. On y constate la même vacuité du je-pense-à-toi et la même spécularité du je-t’-aime, tous deux mus par la pulsion de vie, celle de la jouissance. À la différence des œuvres dévotes, cette pulsion de vie, parce qu’elle rencontre la réciprocité dans les réponses de Madame Guyon n’est pas transformée dans une invention stylistique. Le lieu de la jouissance ne se déplace pas dans le plaisir de la création du texte. Il se trouve déjà dans la création d’un « être nouveau », celui formé des deux amants dans leur relation à Dieu.
- 20 Grosperrin, Jean-Philippe, « Centre, cercle, embrassement. De l’amitié des hommes dans la Correspon (...)
50Dans un colloque de juin 2015 dédié à Fénelon à Strasbourg, Jean-Philippe Grosperrin20 a relevé les signes de la puissance du désir dans les correspondances de Fénelon avec ses amis masculins. À l’inverse, la puissance du refoulement du prélat a aussi souvent été notée, à travers les termes de « contrôle », « maîtrise », « anéantissement » ou encore « surmoi ».
51Ce que nous apprend le corpus des lettres de Fénelon à Madame Guyon, c’est que ce désir refoulé s’est trouvé au moins satisfait une fois. Dans cette relation vécue et narrée comme exceptionnelle, la pulsion de vie trouve un point d’ancrage et, partant, la valeur littéraire de la correspondance s’en trouve amoindri. Si les redondances expriment toujours autant qu’ailleurs la puissance du dogme du pur amour ou pulsion de mort que les correspondants ne cessent de gloser, la pulsion de vie ne s’exprime que peu, tarie par les aveux d’amour en je-pense-à-toi et je-t-aime. En effet, c’est dans ces aveux que Fénelon peut sceller définitivement le mariage d’Eros et de Thanatos à travers l’expression « mourir d’envie » : « Je meurs d’envie de vous voir, et je crois vous devoir dire que vous devez agir avec moi sans hésiter et avec moins de précaution » [Fénelon CF, tome II, p. 104], « Je meurs d’envie de vous voir ; je devrais parler plus civilement ; mais je ne puis le faire avec vous » [Fénelon CF, tome II, p. 128]. Une fois ce mariage prononcé, l’écriture n’a plus lieu d’être, elle ne « commence » pas, pour faire référence à la citation de Roland Barthes en exergue : elle s’interrompt.