Bibliographie
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Notes
Voir sur ce sujet, Frédéric Calas (éd.), Peau d’âne et peaux de bêtes, 2021.
Robert Delort, Les animaux ont une histoire, 1984.
Paul J. Smith, « Inconstant et variable. Le caméléon entre histoire naturelle et emblématique », 2014.
Voir les analyses du caméléon dans la « suite » officielle de l’Histoire naturelle de Buffon proposées par Étienne de Lacépède (« Le Caméléon », Histoire naturelle des quadrupèdes ovipares et des serpens, t. I, 1788, p. 337-359).
Les gravures de Gessner, d’Aldrovandi, de Belon et celle réalisée par A. Bosse pour Perrault sont restées, entre autres, célèbres.
Faute de place, je ne traiterai pas ici des illustrations et plus généralement du rapport entre le texte et l’image naturalistes. Sur ce point, voir par exemple Thierry Hoquet, Buffon illustré. Les gravures de l’Histoire naturelle (1749-1767), 2007 ; Swann Paradis, « Louis-Jean-Marie Daubenton’s anatomic descriptions complemented by Jacques de Sève’s drawings : The hidden scientific gem of Buffon’s Histoire Naturelle », 2017.
Mon analyse sera principalement consacrée au corpus en langue française.
Madeleine de Scudéry, Description anatomique d’un caméléon [1669], 2022 [désormais abrégée en DAC].
Michèle Weil, « Comment repérer et définir le topos ? », 2016, p. 1.
Tertullien est un théologien chrétien de langue latine de la fin du iie siècle. Dans Le Manteau (De pallio), ouvrage destiné à convertir les païens au christianisme, il consacre un long passage au caméléon dans le cadre d’une critique sociale des mœurs de son époque (2007, III, 3, p. 122-127). Cette séquence naturaliste, dont la finalité est pourtant morale, est restée célèbre jusqu’au xviie siècle et a fait longtemps autorité auprès des naturalistes.
Au début du portrait du caméléon de Lacépède, qui poursuit le projet de l’Histoire naturelle de Buffon, l’auteur distingue l’animal « fantastique » de l’animal « réel » : les Anciens « ont cru voir, dans cet être qui n’était pas le Caméléon, mais un animal fantastique produit & embelli par l’erreur, une image assez ressemblante de plusieurs de ceux qui fréquentent les cours » (« Le Caméléon », op. cit., p. 338). Buffon se montrait aussi sévère à l’égard du « vice du recopiage » : il reprochera à Pline, soit de n’avoir fait, « pour ainsi dire, que copier Aristote » (« Le Chameau et le Dromadaire », Histoire naturelle, t. XI, 1764, p. 213) et qui, « en copiant Aristote, loin de corriger ses erreurs, semble les confirmer & en ajouter de nouvelles » (« L’Hippopotame », ibid., t. XII, p. 23). Sur la critique des histoires-recueils qualifiées de « fatras d’érudition », voir Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, 2005, p. 105-138. Les deux méthodes – l’observation directe et la lecture des Anciens –, seront encore longtemps complémentaires, en dépit des affirmations de savants comme Buffon qui font la promotion de la première pratique. Sur ce point, voir Benoît De Baere, La Pensée cosmogonique de Buffon. Percer la nuit des temps, 2004, p. 150 sq.
Philippe Hamon, Du Descriptif, 1993, p. 241 sq.
L’exemple le plus frappant, à cet égard, est celui de l’Histoire naturelle de Pline, démarquant point par point la séquence narrative aristotélicienne consacrée au caméléon, dont il reprend aussi bien l’ordre scénaristique du portrait de l’animal que le système comparatif et le lexique (Pline, Histoire naturelle, vol. I, 2016, VIII, LI, p. 528 sq.). Il sera relayé par Solin qui, dans le chapitre xli du Polyhistor (nom de la seconde édition augmentée des Collectanea rerum memorabilium) démarque à son tour les passages que Pline consacre au caméléon dans l’Histoire naturelle. Cette double nature du portrait zoologique du caméléon (« visible » et « lisible ») est portée à son comble par les naturalistes de la Renaissance comme Conrad Gessner (« Du caméléon », Historiae animalium liber II, De quadrupedibus Oviparis, 1554, p. 2-7) ou Ulisse Aldrovandi (« Le caméléon », De Quadrupedibus digitatis viviparis libri tres et de quadrupedibus digitatis oviparis libri duo, p. 668-676).
J’emprunte cette notion à Thierry Buquet qui l’a forgée pour désigner le « camelopardis » (« La girafe, belle inconnue des bibles médiévales. Camelopardis : un animal philologique », 2008), animal philologique qui connut une existence autonome et indépendante de la girafe par les commentaires et les traductions successives. Si le caméléon ne connut pas un tel dédoublement, on trouve néanmoins la présence d’un véritable écart entre l’animal réel et son double littéraire, épaissi par les phénomènes de réécriture.
Cf. Karl A. E. Enenkel et Paul J. Smith, « Introduction » à Early Modern Zoology. The Construction of Animals in Science, Literature and the Visual Arts, 2007, p. 5.
Dans Les Métamorphoses, le caméléon fait partie de la liste des animaux extraordinaires aux formes mouvantes qui peuplent le livre XV. Sans le nommer, Ovide évoque « tel autre animal qui se nourrit d’air et de vent / Reflète aussitôt les couleurs de tous les objets qu’il touche » (« quod ventis animal nutritur et aura, / Protinus assimulat, tetigit quoscumque, colores », 2019, p. 417, v. 411-412).
L’expression est d’Annie Bitbol-Hespériès et Jean-Pierre Verdet dans leur « Introduction » à Descartes, Le Monde, L’Homme, 1996, p. x.
Barbara de Negroni, « L’allée des roses ou les plaisirs de la philosophie », 1990, p. 29.
On en trouve encore une illustration dans les Fables de La Fontaine : « Je définis la cour un pays où les gens / Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, / Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être, /Tâchent au moins de le paraître, / Peuple caméléon, peuple singe du maître […] » (« Les obsèques de la Lionne » (XVIII, 14), Fables, 1985, p. 475, v. 17-21).
François Hartog, Le miroir d’Hérodote, 2001 ; voir aussi par exemple Frédéric Tinguely, « Jean de Léry et les vestiges de la pensée analogique », 1995.
Ce motif du corps écailleux est présent chez la plupart des naturalistes de l’Antiquité mais aussi de la Renaissance comme Conrad Gessner et Ulisse Aldrovandi.
« Mais tout cela ne faisait point ressembler cette peau à celle d’un Crocodile, comme Aristote veut avec la plupart des Auteurs. Car le Crocodile a sur le dos des écailles fort larges et fort épaisses, à proportion de celles qu’il a sous le ventre ; et elles sont arrangées de suite : au lieu que les éminences de la peau du Caméléon sont semées sans aucun ordre, et de grandeur peu différente » (DAC, p. 122). Évoquant l’aspect de la peau du caméléon, Antoine Furetière déplace une image déjà proposée par Perrault pour évoquer les vertèbres de l’animal mais qu’il applique à la description de la surface de la peau pour susciter l’étonnement du lecteur tout en cherchant à donner à voir l’aspect singulier de cette peau en relief, « plissée et hérissée comme une scie » (Dictionnaire universel, 1690, art. caméléon).
La traduction est celle de Claude Perrault (DAC, p. 121). « Chameleon pellicula vivit » (Tertullien, Le Manteau, op. cit., III, 3). La traductrice, Marie Turcan, propose pour sa part la traduction suivante : « Le caméléon, c’est une petite peau qui vit » (p. 123 sq.).
Il fut longtemps concurrencé par le terme de « cuir », qui peut être encore associé à la peau humaine dans la langue classique mais qui désigne d’abord, selon Furetière, la « Peau des animaux qu’on courroye, & qu’on prepare pour servir à divers usages, particulierement à faire des bottes, des souliers, à couvrir des carrosses, des meubles, des Livres, &c » (Art. cuir). Sur les mots de la peau, voir aussi le numéro : La pelle umana, 2005.
À la fin du xiie siècle, Alexander Neckam, théologien et poète anglais, utilise « cutis » (« Huic clipeus cutis est aspera, dura, rigens », De naturis rerum, 1863, p. 376, v. 130) ; au xiiie siècle, le caméléon est absent des bestiaires hérités du Physiologos antique grec (iie siècle) qui ne l’évoque pas lui-même (Physiologos. Le Bestiaire des bestiaires, 2004), mais il est présent chez certains encyclopédistes comme Vincent de Beauvais qui lui consacre un chapitre dans le Speculum naturale, (1624, livre 19, chap. vi, « De Chameleonte »). Parmi les auctoritates citées au sujet des changements de couleur de l’animal, les Étymologies d’Isidore de Séville (viie siècle) jouent un rôle central. Ce dernier a consacré un article au caméléon repris régulièrement par la suite (« Cameleon non habet unum colorem, sed diversa est varietate consparsus […] Huius cameleontis corpusculum ad colores quos videt facillima conversione variatur » : le caméléon n’est pas unicolore, mais est constellé de mouchetures […]. Le corps menu de ce caméléon varie selon les couleurs qu’il voit par un changement très facile » (Isidore de Séville, Étymologies, livre xii, Des Animaux, 1986, 2, 18, p. 102 sq.). On retrouve des variations autour de cette formulation par exemple dans l’Opusculum de naturis animalium (xiiie siècle) : « Cameleon est animal diversicolor, cuius corpus ad colores quos videt facillima varietate mutatur » (f. 122r., traduction d’Ombeline Fichant, extraite d’une thèse en cours à l’EPHE intitulée « Exégèse et spiritualité monastique dans un florilège animalier c. 1200 : étude et édition de l’Opusculum de naturis animalium excerptum de dictis sanctorum et plurium magistrorum : « Le caméléon est un animal de diverses couleurs, dont le corps emprunte les couleurs qu’il voit avec la plus grande facilité » ; voir Isabelle Draelants et Ombeline Fichant, « L’Opuscule sur les natures des animaux, tiré des Dires des saints et de nombreux maîtres : premiers éléments sur une œuvre inexplorée du début du xiiie siècle », 2018, p. 299). De manière générale, si « corpus » est parfois présent, « cutis » est nettement plus rare. Je remercie ici I. Draelants et O. Fichant pour leur aide au sujet du corpus des encyclopédies médiévales. En langue française, à la fin du xiiie siècle, Brunetto Latini souligne que « sa piaus est dur comme de corcoril » (Li livres dou tresor, 1863, p. 238) ; Pierre André Matthiole, en 1572, dans son portrait du caméléon, évoque son corps tout escaillé comme le crocodile » (Commentaires sur les six livres de Ped. Dioscoride, 1572, p. 240) ; Yves d’Évreux, dans son Voyage dans le Nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614, note qu’« il semble qu’il ait la peau revêtue de poil ou de mousse » (1864, p. 189) ; Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, dans son abondante correspondance avec Thomas d’Arcos dans la décennie 1630 qui témoigne de son observation de nombreux spécimens (Lettres de Peiresc, t. VII, 1898, p. 115, 120 sq., 126, 137, 144 sqq., 155-159, 166-170, 184-189, 192 sq.), utilise également le terme de peau, quoique rarement. Au xvie siècle, le Thesaurus d’Hernandez utilise « pellis » et « cutis » (deux termes concurrents qui désignent aussi la peau humaine) dans sa description latine du caméléon mexicain (Rerum medicarum Nouæ Hispaniæ thesaurus, seu Plantarum animalium mineralium Mexicanorum historia, 1649, p. 721).
Le récit de Madeleine de Scudéry entretient un rapport étroit avec La Description anatomique d’un caméléon de Perrault, qu’elle a lue de près et avec laquelle elle dialogue souterrainement. Sur ce dialogue et sur la singularité de ce texte éthologique de femme dans le paysage culturel de l’époque, voir Oded Rabinovitch, « Chameleons between Science and Literature : Observation, Writing, and the Early Parisian Academy of Sciences in the Literary Field », 2013 ; Erica Harth, « Cartesian Women », 1999 et Cartesian Women. Versions and Subversions of Rational Discourse in the Old Regime, 1992 ; Peter Sahlins, « A Tale of Three Chameleons. The Animal between Science and Literature in the Age of Louis XIV », 2015. Je renvois également à l’édition récente que j’ai proposée de ce texte avec la collaboration de Anthony Herrel et Thierry Hoquet dans Madeleine de Scudéry, Histoire de deux caméléons, 2022 [désormais abrégé en HDC].
En 1690, Antoine Furetière consacre un très long article à l’animal dans le Dictionnaire universel. Son projet encyclopédique est celui d’un Moderne et, en sciences naturelles, chaque notice s’attache à rendre compte des connaissances scientifiques les plus récentes. Il s’appuie donc ici sur la Description anatomique de Perrault qui fait désormais référence, et dont il reprend globalement l’ordre, les acquis scientifiques et le lexique. Pierre Richelet écrit ainsi : « il n’a point de poil, mais des taches sur la peau qui prennent la couleur du lieu où il est » (art. Caméléon, Dictionnaire françois, 1680, p. 105). Le terme n’apparaît pas dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie (1694).
Ni Monconys ni Souchu de Rennefort ne recourent au terme de « peau ».
Matteo Realdo Colombo, médecin et chirurgien italien du xvie siècle.
Rafael Mandressi, Le Regard de l’anatomiste, 2003, p. 13 sq.
Irène Salas, À la frontière du corps : l’imaginaire de la peau à la Renaissance, 2014, p. 13.
Perrault ne travaillait jamais seul, mais au sein d’une équipe de savants naturalistes et anatomistes (comme Jean Pecquet, Louis Gayant, puis Jacques-François-Marie Duverney) et de techniciens (voir Anita Guerrini, The Courtier’s Anatomists : Animals and Humans in Louis XIV’s Paris, 2015).
DAC, p. 121 sqq.
Michel Foucault, Les mots et les choses, 1966, p. 146.
DAC, p. 122.
M. Foucault, Les mots et les choses, op. cit., p. 146.
Furetière, Dictionnaire universel, art. Chagrin.
DAC, p. 127 ; HDC, p. 69.
DAC, p. 121. « Médiocre » signifie ici de taille moyenne.
Ibid., p. 129.
Ibid., p. 122.
Ibid.
Perrault ne mentionne pas ici de microscope mais il était utilisé, bien que modérément, à l’Académie royale des sciences (cf. Anita Guerrini, The Courtier’s Anatomists, op. cit., 2015, p. 143).
J’emprunte ces notions à Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, p. 147.
C’est d’autant plus vrai que la gravure de la Description anatomique d’un caméléon n’est pas colorée et qu’il n’y a pas d’illustration dans le récit de Madeleine de Scudéry. La question de la coloration des planches zoologiques, plus évocatrices que les mots, sera au cœur de la réflexion de Buffon par exemple. La planche XXII, consacrée au caméléon, (gravure de Catherine Haussard, dessin de Jacques De Sève) n’est pas colorée. Sur ce point, voir T. Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 31-39.
Sur la dimension culturelle des couleurs, voir Michel Pastoureau : « La couleur n’est pas seulement un phénomène physique et perceptif ; c’est aussi une construction culturelle complexe » (Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, op. cit., p. 127) ; « toute histoire des couleurs doit d’abord être une histoire sociale. Pour l’historien – comme du reste pour le sociologue ou pour l’anthropologue –, la couleur se définit d’abord comme un fait de société » (M. Pastoureau, Noir. Histoire d’une couleur, 2008, p. 17).
Voir à ce sujet le numéro de Féeries, « Contes en couleur », 2021.
La saturation désigne, selon Élodie Ripoll, l’intensité ou la plénitude de la couleur (Cf. Penser la couleur en littérature. Explorations romanesques des Lumières au réalisme, 2018, p. 30).
Rabelais, Le Quart-Livre [1552], 1997, p. 104.
Balthasar de Monconys, Journal des Voyages de Monsieur de Monconys, 1665, p. 448.
« Minime » : « couleur très sombre, telle que celle que portent ces religieux. C’est un gris fort obscur tirant sur le noir tanné » (Furetière, Dictionnaire universel, art. Minime). Le terme apparaît déjà dans le portrait de Perrault (DAC, p. 124).
Furetière, Dictionnaire universel, art. Caméléon.
DAC, p. 123. Elles seront reprises à l’identique dans l’Encyclopédie (Daubenton, art. Caméléon, (Hist. nat. Zoolog.), Encyclopédie, vol. II, 1752, p. 570).
Madeleine de Scudéry, pour sa part, recourt au balancement du « quelquefois… quelquefois » pour évoquer les circonstances des changements chromatiques et surtout pour insister sur le fait que l’observatrice est incapable de comprendre ce qui les détermine (HDC, p. 71).
DAC, p. 123 sq.
Ibid., p. 121.
HDC, p. 73.
I. Salas, À la frontière du corps, op. cit., p. 29.
DAC, p. 122.
Ibid., p. 131.
Sur la gravure en regard de la description textuelle du caméléon de l’Académie royale des sciences sont dessinées les deux faces de sa peau, mais en noir et blanc (Claude Perrault, Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux, 1671, p. 13).
DAC, p. 123.
Ibid., p. 125.
« Estoffe faite ordinairement de poil de chevre, avec laine ou soie » (Furetière, Dictionnaire universel, art. Camelot).
HDC, p. 80.
Elle continuera jusqu’aux derniers moments de sa vie à la montrer à ses visiteurs, comme le rapporte l’Anglais Martin Lister, associant le corps « en ruines » de Madeleine de Scudéry alors âgé de 91 ans, et celui de ses caméléons naturalisés et immortalisés (A Journey to Paris in the Year 1698, 1699, p. 93 sq.).
L’œuvre de Théophraste est perdue et résumée ainsi par Photius (Bibliothèque, 1977, §278 Théophraste, « Sur les animaux qui changent de couleur », 525b17-18) : « Quant au caméléon, c’est par la respiration, semble-t-il que se font ses changements car il est naturellement plein d’air ».
Aristote, Les Parties des animaux, 2011, 692a, p. 455.
Pline, Histoire naturelle, 2016, XXVIII, 29, p. 356.
Sénèque, Questions naturelles, vol. 1, 2002, I, V.7, p. 28.
Plutarque, dans le chapitre où il oppose les animaux de terre et ceux de la mer (« Quels animaux sont les plus advisés, ceulx de la terre, ou ceuls des eaux »), approfondit pour les nécessités de sa démonstration l’opposition entre le poulpe et le caméléon (Œuvres morales, vol. 1, 1572, p. 519 sq.). À la suite d’Aristote et de Théophraste, il insiste sur la timidité et sur le caractère pneumatique du caméléon pour expliquer ses changements chromatiques. Dans les Essais, Montaigne durcit encore l’opposition entre les deux animaux : « Le caméléon prend la couleur du lieu, où il est assis : mais le poulpe se donne lui-même la couleur qu’il lui plaît, selon les occasions, pour se cacher de ce qu’il craint, et attraper ce qu’il cherche : au caméléon c’est changement de passion, mais au poulpe c’est changement d’action » (Essais, II, 12, 2009, p. 204). « Passion » signifie ici, conformément à l’étymologie, la modification des affects.
Du Bartas distingue par exemple l’admiration pour cette créature merveilleuse qu’est le caméléon de son interprétation métaphorique, parfois négative (« Car le peuple agité de diverses humeurs, / Reçoit, cameleon, de ses princes les mœurs » : « Second jour », La Sepmaine ou Creation du monde, t. I, 2012, p. 122, v. 83-84) ou positive, quand l’accent est mis sur le régime alimentaire éthéré de l’animal, « dont le sobre sein ne se paist que de vent » (« Sixième jour », ibid., p. 315, v. 136).
M. Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, op. cit., p. 176.
Le caméléon fait partie des animaux impurs énumérés dans le Lévitique (Ancien Testament, XI, 30).
« Nam cum illi coloris proprietas una sit, ut quid accessit, inde suffunditur. Hoc soli chamaeleonti datum, quod uulgo dictum est, de corio suo ludere » (Tertullien, Le Manteau, op. cit., p. 126).
On la trouve également mentionnée chez Neckam (De naturis rerum, op. cit., p. 376, v. 127), chez Latini (Li livres dou tresor, op. cit., p. 238), que reprend aussi Jean de Mandeville (fin xiiie siècle) précisant qu’il « change et mue souvent sa couleur, car une fois la voit on d’une couleur et autres fois d’autre, et se puet changier en toutes couleurs qu’elle veult, fors en rouge et en blanc » (Le Livre de Jean de Mandeville, 2023, chap. 65, p. 588).
Paru pour la première fois en latin en 1531, ce recueil connut dans les années qui suivirent des éditions bilingues en langue vernaculaire. Un livre d’emblème est l’association signifiante d’une image et d’un texte à des fins morales et édifiantes. Sur le caméléon d’Alciat, voir : David Amherdt, « Le caméléon, la chauve-souris, le gecko et les trompeurs de tout poil. Les Emblèmes 49, 53, 61, et 62 d’Alciat », 2006 ; Olivier Le Bihan, « Bestiaire et imaginaire de l’air, du xvie au xviiie siècle. Le caméléon et l’oiseau de paradis », 2004.
On le voit, dans cette traduction de 1549, Barthelemy Aneau utilise justement le terme de peau (Alciat, Emblemes, 1549, p. 77 sq.).
Encore au xviiie siècle, Lacépède, rappelle au début de son portrait du caméléon, comment on emploie « métaphoriquement » l’animal « depuis long-temps, pour désigner la vile flatterie » (« Le caméléon », op. cit., p. 337).
Plutarque, Œuvres morales, op. cit., vol. 1, p. 42 verso. De même, dans la Vie d’Alcibiade, Plutarque insiste, dans le portrait moral qu’il dresse de son personnage, sur son art d’imiter par intérêt son entourage et le compare alors au caméléon : « Car c’était chez lui, dit-on, une faculté maîtresse parmi tous ses talents et un artifice pour prendre les hommes, que de s’adapter et de se conformer à leurs mœurs et à leur mode de vie : il était plus prompt à se transformer que le caméléon. Encore y a-t-il une couleur que celui-ci est, dit-on incapable de s’assimiler, la couleur blanche, au lieu qu’Alcibiade passait avec la même facilité du bien au mal et du mal au bien et qu’il n’était bien qu’il ne pût imiter et pratiquer » (vol. 1, 2001, XXIII, 4-5).
Estienne Perret, Fable XVII, XXV Fables des animaux, 1618, (n. p.), v. 5-16.
Il ne s’agit pas du caméléon mais des « animaux qui muent en changeant leurs humeurs internes, ou leur sang, ou autre chose » : « le changement de couleurs des poils, alors qu’ils sont secs et pendants se produit très rarement et c’est une chose tout à fait admirable et incroyable » (Photius, « Sur les animaux qui changent de couleur », op. cit., 525a-525b, p. 157 sq.).
Élien, La Personnalité des animaux, 2019, II, 14, p. 42 sq.
Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the Order of Nature, 1150-1750, 2001, p. 17.
« Et coloris natura mirabilior » (Pline, Histoire naturelle, op. cit., vol. 1, p. 529). Dans une perspective religieuse, pour Guillaume Du Bartas, les changements de couleur du caméléon et son régime alimentaire en font une œuvre admirable de la Création qui suscite l’éloge du Créateur : « Mais l’œil du Ciel ne void chose plus admirable / Que le Chameleon […] » (« Sixième jour », La Sepmaine ou Creation du monde, op. cit., p. 315, v. 133-134).
Pline, Histoire naturelle, op. cit., vol. 2, p. 357.
Sur les critiques de Perrault et de ses successeurs au sujet de l’histoire-commentaire et de l’histoire-témoignage (et du manque de bonne foi des voyageurs), voir Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 105-113.
Pierre Belon, Les observations de plusieurs singularitez et choses mémorables, 1554, p. 125 ; De Aquatilibus, 1553, livre II, p. 57.
« J’obseruay comme mon Cameleon qui estoit vert ; comme j’entray dans ma chambre l’ayant mis fur une feüille de papier blanc devint noir, ce que j’attribue à la chandelle, parce que l’ayant remis à l’ombre il reprit la couleur verte ; il est vray qu’au Soleil il devient vert, estant fur la terre seche fans herbe, mais mis dans une chambre il se fait noir, puis fermé dans une armoire ou dans le sein, il se fait jaune & vert, qui sont les trois couleurs qu’il a seulement, car il est gris, & si obscur qu’on le doit prendre pour le noir, & le blanc tire au jaune » (Monconys, Journal des Voyages, op. cit., p. 448). Mais l’expérience ne fait parfois que confirmer ce que l’on veut trouver au préalable : ainsi Souchu de Rennefort aboutit-il à la conclusion suivante : « ils prennent la couleur de l’objet fur lequel ils font pofez, & elle leur entre par les yeux de mefme qu’un petit filet devin tombant dans un verre, le rougit peu à peu. » (Histoire des Indes orientales, 1688, p. 120)
Pierre Gassendi accuse encore plus clairement le trait que ne l’avait fait Peiresc : « il constata aussi qu’il était faux que les caméléons revêtissent les couleurs des choses alentour » (Vie de l’illustre Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, 1992, p. 260).
Rabelais, Le Quart-Livre [1552], 1997, chap. ii, p. 102.
Ambroise Paré, Des monstres et des prodiges [1573], 1971, chap. xxxvi, p. 140.
DAC, p. 124 sq.
Voir supra n. 18.
L’article de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert consacré au caméléon en 1752 par Daubenton, l’anatomiste responsable des descriptions anatomiques de l’Histoire naturelle de Buffon, qui démarque la description anatomique de Perrault, entérine ce changement de paradigme : « ce qu’il a de plus merveilleux, c’est le changement de couleur qu’il éprouve à l’approche de certains objets » (Daubenton, art. Caméléon, op. cit., p. 569). S’extasier sur un tel phénomène ne signifie pas pour autant accepter sans les vérifier les légendes qui entourent l’animal et la suite de l’article va précisément s’attacher à les invalider en faisant jouer les unes contre les autres les différentes hypothèses : « Le P. Feuillée Minime, par exemple, prétend dans son Journal d’observations physiques, mathématiques & botaniques, que le changement de couleurs de cet animal vient des divers points de vûe où l’on le regarde, ce qui n’est point aussi merveilleux que ce qu’en avoient publié les anciens » (ibid.).
L. Daston et K. Park, Wonders and the Order of Nature, op. cit., p. 17. Mais celle-ci est loin d’être stable et uniforme à ce moment charnière qu’est la seconde moitié du xviie siècle : tandis que Perrault cherche à rectifier les erreurs des Anciens et débarrasser la peau du caméléon des superstitions antiques, Madeleine de Scudéry, tout en montrant l’importance du soleil dans les variations chromatiques de ses caméléons, maintient que l’air et le soleil constituent aussi leur nourriture.
« Si vile et si laide bête » (DAC, p. 117). À plusieurs reprises, la romancière recourt à un procédé typique de ses portraits héroïques idéalistes, l’hyperbole abstraite, pour rendre compte à la fois de la beauté de la peau du caméléon et de l’effet qu’elle produit sur son observatrice : « Quelquefois ils devenaient tout couverts des plus belles taches du monde […]. Je l’ai vu un soir ou deux qu’il faisait froid, entièrement blanc ; à dix heures du soir, plusieurs fois, entièrement jaune pâle ; mais presque tous les jours, à plusieurs reprises, tacheté le plus agréablement du monde depuis le haut de la tête jusqu’au bout de la queue, et jusqu’au bout de ses petits doigts » (HDC, p. 71).
Ibid., p. 72. Pour autant, l’esthétisation de la peau ne bascule pas dans la réification de l’animal, que Madeleine de Scudéry dote d’une subjectivité et d’une intériorité singulières.
Cf. François Cornilliat et Richard Lockwood, « Avant-propos » à Èthos et Pathos. Le Statut du sujet rhétorique, 2000, p. 7-12.
Je reprends ici le concept forgé par Anne Simon, Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, 2021.
Éric Baratay, « Claude Perrault (1613-1688), observateur révolutionnaire des animaux », 2012 ; « Des naturalistes dans les cages : l’exemple de Claude Perrault (1613-1688) », 2012.
Claire Salomon-Bayet, L’Institution de la science et l’expérience du vivant, 1978 ; Christian Licoppe, La formation de la pratique scientifique, 1996.
Frédérique Aït-Touati, « La fourmi enivrée au brandy : anecdote, observation et expérience au xviie siècle », 2012.
HDC, p. 71.
Ph. Hamon, Du Descriptif, op. cit., p. 37-77.
Montaigne, Essais, op. cit., II, 12, p. 204. Comme le rappelle l’éditeur du texte E. Naya, Montaigne est proche ici du « troisième mode pyrrhonien de la suspension du jugement, élaboré par Sextus Empiricus, qui fait l’hypothèse d’une constitution sensorielle différente de la nôtre chez les animaux » (n. 3, p. 711). Charron, organisant de manière ordonnée la matière montaignienne dans La Sagesse, réduit pour sa part le motif des changements chromatiques du caméléon à peau de chagrin, pour illustrer l’idée des « effects et proprietez merveilleuses, inimitables, voir inimaginables » de certains animaux et du « Cameleon et du Poulpe à prendre des couleurs » (La Sagesse [1601-1604], 1986, I, 34, p. 211).
Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, Histoire du visage, 1994. Voir aussi Lucie Desjardins, Le corps parlant, 2000.
HDC, p. 76.
C’est justement son observation minutieuse qui lui fait rejeter la thèse cartésienne : « On ne peut pas dire non plus que ce soit la disposition de tous ces petits points chagrinés qui composent sa peau, puisque presque au même instant et au même lieu il est très beau, il est très laid, et qu’il est varié, et non varié, sans qu’il y ait nul changement apparent ni en lui, ni en ce qui l’environne » (ibid., p. 75). On pense ici aussi à la théorie contemporaine d’Adolf Portmann, La Forme animale, [1948] 2013, sur la beauté des formes animales qui n’ont d’autre fonction que d’attirer les regards et réjouir les yeux. Portmann en effet, en affirmant la gratuité de la beauté, montre que l’approche en termes mécaniques ne suffit pas à rendre compte de la richesse des formes animales. Ce n’est plus alors Madeleine de Scudéry qui est l’artiste, mais le caméléon lui-même, dont l’observatrice se contente de mettre en évidence la beauté.
Peter Sahlins, « A Tale of Three Chameleons. The Animal between Science and Literature in the Age of Louis XIV », 2015.
Furetière définit la suffusion comme un « espanchement des humeurs qui se remarque sur la peau. Et particulierement il se dit du sang & de la bile. Cette rougeur qui vient de la honte est une suffusion de sang qui paroist sur les jouës. La jaunisse est une suffusion de bile par tout le corps » (Dictionnaire universel).
DAC, p. 146 sq.
Ibid., p. 148.
On retrouve la même circonspection dans l’article de Daubenton dans l’Encyclopédie : « Toutes ces diversités demanderoient un examen plus circonspect, qui épargnât la peine de chercher des explications, pour ce qui n’existe peut-être point » (art. Caméléon, op. cit., p. 570). C’était déjà le choix de Pline à l’orée du livre xi de l’Histoire naturelle consacré aux insectes : « Mais laissons à chacun l’opinion qu’il se fait ; il nous suffit, pour atteindre notre but, d’indiquer les conditions manifestes des choses, sans juger les questions douteuses » (« Donec aestimatio sua cuique sit, nobis propositum est, naturas rerum manifestas indicare, non causas judicare dubias » ; Pline, Histoire naturelle, op. cit., vol. 1, xi, ii, p. 647).
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