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AccueilNuméros8La peau et la saisie de l’altéritéUn sujet d’émerveillement

La peau et la saisie de l’altérité

Un sujet d’émerveillement

La peau du caméléon de l’Antiquité au xviie siècle
A subject of wonder. The skin of the chameleon from Antiquity to the 17th century
Aude Volpilhac

Résumés

Tout en « inventant » la peau du caméléon en 1669, Claude Perrault s’inscrit dans une lignée d’auteurs qui, depuis l’Antiquité, ont fait de la « question naturelle » des changements chromatiques de la peau du caméléon un véritable sujet zoologique. Cette évocation topique, qui prend son origine dans le portrait zoologique d’Aristote, va s’étoffer au fil du temps et gagner en narrativité. En effet, le caméléon fait partie depuis l’Antiquité des mirabilia, ces prodiges de la nature qui suscitent l’étonnement et l’admiration. Mentionner le sentiment d’émerveillement que suscitent les changements chromatiques de sa peau constitue une composante essentielle de ce topos, qui repose sur l’apparition fugace du sujet observateur émerveillé au sein de la description zoologique. Le xviie siècle représente pourtant un tournant dans l’écriture de la fascination pour un animal longtemps considéré comme fabuleux mais désormais délesté des légendes qui l’entouraient. Le merveilleux ne disparaît pas pour autant ; il change de nature, le merveilleux naturel se substituant au merveilleux surnaturel.

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Texte intégral

  • 1 Voir sur ce sujet, Frédéric Calas (éd.), Peau d’âne et peaux de bêtes, 2021.
  • 2 Robert Delort, Les animaux ont une histoire, 1984.
  • 3 Paul J. Smith, « Inconstant et variable. Le caméléon entre histoire naturelle et emblématique », 20 (...)
  • 4 Voir les analyses du caméléon dans la « suite » officielle de l’Histoire naturelle de Buffon propos (...)
  • 5 Les gravures de Gessner, d’Aldrovandi, de Belon et celle réalisée par A. Bosse pour Perrault sont r (...)
  • 6 Faute de place, je ne traiterai pas ici des illustrations et plus généralement du rapport entre le (...)

1Si la peau d’âne du conte de Charles Perrault est restée célèbre dans la mémoire collective1, la peau du caméléon décrite par son frère, Claude Perrault, pourtant tout aussi fameuse à son époque, ne connut pas la même postérité. Elle avait cependant fait date dans l’histoire naturelle, au mitan du xviie siècle, à un moment où le caméléon, depuis le siècle précédent, était en train de changer de forme et de se métamorphoser en l’animal que nous connaissons aujourd’hui. En d’autres termes, le caméléon a une histoire2 au sein de laquelle l’époque moderne joua un rôle décisif. Les récits de voyage de la Renaissance puis du xviie siècle contribuèrent à préciser la silhouette d’un animal exotique qui fut pendant longtemps peu connu et avec lequel se familiarisèrent progressivement les Européens grâce aux illustrations des récits viatiques et aux spécimens rapportés par les voyageurs, naturalisés pour servir d’ornement dans les cabinets de curiosités3 avant d’investir les lieux savants comme le Cabinet du Roi4. Mais il faut attendre le xviie siècle pour que le caméléon acquière définitivement une peau, précisément grâce à Claude Perrault, dont les travaux de zoologie au sein de la récente Académie royale des sciences du jeune Louis XIV ont posé les fondements de la description scientifique (textuelle et iconographique). À partir de la Renaissance, les portraits du caméléon sont régulièrement accompagnés de gravures qui permettent de se le figurer5. La description textuelle change alors de nature, entretenant désormais un rapport de complémentarité avec l’image avec laquelle elle entre en dialogue6.

  • 7 Mon analyse sera principalement consacrée au corpus en langue française.
  • 8 Madeleine de Scudéry, Description anatomique d’un caméléon [1669], 2022 [désormais abrégée en DAC].
  • 9 Michèle Weil, « Comment repérer et définir le topos ? », 2016, p. 1.
  • 10 Tertullien est un théologien chrétien de langue latine de la fin du iie siècle. Dans Le Manteau (De (...)
  • 11 Au début du portrait du caméléon de Lacépède, qui poursuit le projet de l’Histoire naturelle de Buf (...)
  • 12 Philippe Hamon, Du Descriptif, 1993, p. 241 sq.
  • 13 L’exemple le plus frappant, à cet égard, est celui de l’Histoire naturelle de Pline, démarquant poi (...)
  • 14 J’emprunte cette notion à Thierry Buquet qui l’a forgée pour désigner le « camelopardis » (« La gir (...)

2Mais les représentations iconographiques du caméléon se sont aussi modifiées sous l’effet du regard qu’on portait sur l’animal. Perrault « invente » la peau du caméléon en même temps qu’il l’observe avec précision : l’élaboration d’une langue pour dire cette peau va indissociablement de pair avec un savoir dans le domaine des sciences naturelles alors en train de s’affiner7. Sa Description anatomique d’un caméléon (1669)8, si elle rompt sur bien des points avec ses prédécesseurs, ne s’inscrit pas moins dans une lignée d’auteurs qui, depuis l’Antiquité, ont fait de la « question naturelle » des changements chromatiques de la peau du caméléon un véritable sujet zoologique. Est-il pour autant pertinent de convoquer la notion de topos pour parler de littérature zoologique et identifier la séquence consacrée aux particularités de la peau du caméléon ? L’acception usuelle du topos, comme « configuration narrative récurrente9 », semble convenir à l’analyse diachronique d’un passage narratif qui connut, dans ses répétitions et ses variations, des reprises et des infléchissements significatifs. L’intertextualité est en effet une caractéristique inhérente à l’histoire naturelle au moins jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Jusqu’à Claude Perrault, évoquer la peau du caméléon et ses fluctuations chromatiques ne relève pas nécessairement de l’observation directe : si Aristote et Tertullien10 ont manifestement étudié de près ce quadrupède ovipare (qui fut même selon toute vraisemblance disséqué par le premier), on ne saurait rien affirmer de tel pour Pline l’Ancien ou pour Solin par exemple, compilateur de langue latine du ive siècle et commentateur de Pline dans son recueil de curiosités, le Polyhistor, lui-même commenté à son tour par Saumaise en 1629 dans ses Commentaires sur l’Histoire naturelle de Pline dans le Polyhistor de Solin. Jusqu’au xviie siècle au moins, le discours zoologique procède d’une autre configuration épistémologique et relève davantage de la transmission et du commentaire érudit de connaissances héritées des auctoritates, ces autorités dont l’historien naturel se fait le compilateur et le relais, contribuant aussi de la sorte à la diffusion de leurs erreurs11. En termes littéraires, la peau du caméléon n’appartient donc pas seulement à l’ordre du « visible » mais aussi à celui du « lisible », selon la terminologie de Philippe Hamon. Ce dernier distingue, dans la pratique descriptive, ce qui relève, avec le « lisible », de la réécriture intertextuelle et autoréférentielle d’un lieu littéraire sédimenté par les multiples réappropriations au cours du temps d’une part, et, d’autre part, le « visible », qui rend compte de la capacité mimétique de la description à donner à voir le monde référentiel12. Hybride de nature et de culture, la peau du caméléon fut donc parfois décrite sans avoir été observée de visu, mais réécrite à partir d’un canevas antérieur dont Aristote constitue la matrice originelle13. En somme, bien que l’écart se réduise avec le temps entre l’animal « philologique14 » et l’animal « réel » à la faveur de l’observation directe, la médiation de la langue brouille nécessairement l’idée d’une frontière intangible entre le référent et le signe linguistique qui le désigne.

  • 15 Cf. Karl A. E. Enenkel et Paul J. Smith, « Introduction » à Early Modern Zoology. The Construction (...)
  • 16 Dans Les Métamorphoses, le caméléon fait partie de la liste des animaux extraordinaires aux formes (...)

3Étudier la séquence topique de la peau du caméléon permet donc de mesurer la complexité des modes de pensée de la seconde moitié du xviie siècle, où, loin de s’opposer, coexistent connaissance livresque et connaissance empirique, où se côtoient différents protocoles de description15 et se chevauchent diverses formes de rationalité. La langue est partie prenante de ce processus de connaissance en donnant des mots à ce dont le caméléon était dépourvu auparavant : une surface corporelle. L’amplification inédite à laquelle Perrault soumet cette séquence narrative dont le scénario initial et les composantes minimales remontent donc à Aristote, transforme un mini-canevas initialement sommaire en un récit dont les éléments, au départ principalement descriptifs, gagnent en narrativité : le descripteur se mue aussi en narrateur de la peau. Ce changement de qualité de l’observateur se fait notamment à la faveur de l’évocation des variations chromatiques de la peau, qui constitue dès l’Antiquité le toposème majeur de cette séquence topique. Bien que la réécriture de Perrault se démarque de ses devanciers, elle n’en conserve pas moins les composantes principales d’un topos qui avait déjà connu diverses amplifications et variations dès la Renaissance. En effet, le caméléon fait partie depuis l’Antiquité des mirabilia, ces prodiges de la nature qui suscitent l’étonnement et l’admiration16. Avec son régime alimentaire – animal pneumatique, le caméléon ne se nourrirait que de vent –, les changements chromatiques de sa peau constituent les deux sources d’émerveillement inexpliquées qui ont toujours fasciné les observateurs et les poètes, au même titre que trois autres particularités zoologiques (le mouvement indépendant des yeux, la queue préhensile et la langue téléscopique), qui font du caméléon un cas hors du commun au sein du vivant. Mais, loin d’être inclassable, cet animal est souvent rapporté à d’autres formes du vivant (en fonction de l’aspect de sa peau ou de son prétendu mimétisme) qui permettent de lui donner une place à la fois singulière et familière au sein des créatures naturelles.

  • 17 L’expression est d’Annie Bitbol-Hespériès et Jean-Pierre Verdet dans leur « Introduction » à Descar (...)
  • 18 Barbara de Negroni, « L’allée des roses ou les plaisirs de la philosophie », 1990, p. 29.
  • 19 On en trouve encore une illustration dans les Fables de La Fontaine : « Je définis la cour un pays (...)

4Mentionner le sentiment d’émerveillement que suscitent les changements chromatiques de sa peau constitue donc une autre composante essentielle de ce topos, qui repose sur l’apparition fugace du sujet observateur au sein de la description zoologique : si le naturaliste observe et rend ce qu’il a vu, il recourt aussi à une rhétorique de l’admiration à même de faire émerger, en creux, ses propres affects pour les partager avec le lecteur. Le xviie siècle représente pourtant un tournant dans l’écriture de la fascination pour un animal longtemps considéré comme fabuleux. Les écrits scientifiques de Descartes s’étaient donné pour but d’expliquer « toute la nature » en nous délivrant de l’admiration. Ce « projet d’éradication de l’admiration17 » (comprise au sens fort en incluant l’étonnement et la stupeur), devenu le programme épistémologique du cartésianisme, marque les portraits zoologiques du caméléon du xviie siècle : si l’émerveillement persiste, il se modifie une fois que les légendes anciennes qui entouraient le caméléon sont mises à mal. Mais le merveilleux ne disparaît pas pour autant ; il change de nature. Barbara de Negroni soulignait naguère, au sujet de la poétique de Fontenelle inspirée du cartésianisme, le passage « du faux merveilleux de la superstition au vrai merveilleux de la grande mécanique18 ». Or, me semble-t-il, la substitution d’un merveilleux naturel à un merveilleux surnaturel s’applique aussi aux procédés descriptifs de Perrault pour lequel les changements chromatiques du caméléon restent encore sur bien des points énigmatiques. De fait, l’actualisation que le naturaliste propose de la séquence topique consacrée à la peau du caméléon met en évidence une autre de ses composantes essentielles : l’interprétation que le descripteur, endossant alors le rôle d’herméneute, donne du processus de variation chromatique. Cet autre toposème – l’interprétation de ce phénomène physique – était déjà constitutif de la littérature morale où la peau changeante du caméléon fut longtemps le support d’une interprétation allégorique qui en fit l’emblème privilégié de l’opportunisme et de la flatterie19. Or, avec les récits de voyage de la Renaissance et plus encore avec les études zoologiques du xviie siècle, le toposème des changements chromatiques de la peau du caméléon va cristalliser des enjeux scientifiques et épistémologiques souvent lestés d’un caractère polémique qui témoigne de l’affrontement entre théories savantes et entre postures scientifiques. Dans ces conditions, on voit émerger une composante inédite de la séquence topique de la peau du caméléon, dès lors investie d’une dimension réflexive (sur la pratique et le langage scientifiques) de plus en plus manifeste à l’époque moderne.

5L’évocation topique de la peau du caméléon, à partir du noyau dur qu’est le portrait zoologique d’Aristote, va s’étoffer au fil du temps et gagner en narrativité, de même que ses composantes principales vont se déployer davantage à l’époque moderne. Aussi ai-je choisi une perspective à la fois diachronique et synchronique : il s’agira, à partir d’un assez large empan chronologique qui s’étend de l’Antiquité jusqu’au xviie siècle, de repérer l’histoire de la constitution de ce topos et de ses variations. De manière synchronique, je m’attarderai sur cette étape charnière de son approfondissement que constitue la seconde moitié du xviie siècle en m’arrêtant notamment sur la description anatomique de Perrault. Mon corpus sera constitué de trois types de texte : le discours zoologique, la littérature morale et les récits de voyage. Ce découpage est certes arbitraire, dans la mesure où ces modalités discursives s’interpénètrent et échangent leurs procédés, mais il permet d’identifier les lignes de force génériques qui déterminent le traitement topique de la peau du caméléon.

Écrire la peau du caméléon

  • 20 François Hartog, Le miroir d’Hérodote, 2001 ; voir aussi par exemple Frédéric Tinguely, « Jean de L (...)
  • 21 Ce motif du corps écailleux est présent chez la plupart des naturalistes de l’Antiquité mais aussi (...)
  • 22 « Mais tout cela ne faisait point ressembler cette peau à celle d’un Crocodile, comme Aristote veut (...)
  • 23 La traduction est celle de Claude Perrault (DAC, p. 121). « Chameleon pellicula vivit » (Tertullien (...)
  • 24 Il fut longtemps concurrencé par le terme de « cuir », qui peut être encore associé à la peau humai (...)
  • 25 À la fin du xiie siècle, Alexander Neckam, théologien et poète anglais, utilise « cutis » (« Huic c (...)
  • 26 Le récit de Madeleine de Scudéry entretient un rapport étroit avec La Description anatomique d’un c (...)
  • 27 En 1690, Antoine Furetière consacre un très long article à l’animal dans le Dictionnaire universel. (...)
  • 28 Ni Monconys ni Souchu de Rennefort ne recourent au terme de « peau ».

6Aristote a donc le premier consacré au caméléon une séquence importante de l’Histoire des animaux qui va servir de modèle à ses héritiers. Le chapitre xi du livre II, qui lui est entièrement dévolu, constitue à ce titre l’hypotexte fondateur du portrait zoologique de l’animal. Les variations chromatiques de sa peau y acquièrent d’emblée une place décisive, elle-même enchâssée entre la description de l’apparence physique de l’animal et son anatomie interne. Conformément au canevas aristotélicien, les histoires naturelles évoquent d’abord l’aspect général du caméléon en rendant compte de sa morphologie puis des caractéristiques générales de sa peau. Depuis le Stagirite, son allure corporelle est souvent comparée à celle d’un lézard dont le ventre s’étire vers le bas. Puis, conformément au procédé de fragmentation analogique qui découpe l’animal inconnu en parties distinctes comparées successivement à un animal de l’univers de référence du lecteur20, la comparaison aristotélicienne avec le crocodile souligne d’emblée la singularité de la peau du caméléon : loin d’être lisse comme celle du lézard ou du serpent, elle se caractérise au contraire par son aspérité21. Équivalent latin du grec τραχύς, l’adjectif asper, présent dans la plupart des descriptions de la peau du caméléon antiques, est le strict antonyme de « poli, lisse » et désigne une forme d’irrégularité et de rugosité. Claude Perrault, affinant l’analyse, est le premier à remettre en cause la comparaison avec la peau du crocodile : il ne s’agit plus d’évoquer l’apparence et la matérialité de la peau, mais de préciser l’arrangement des éminences qui la constituent : chez le crocodile, ces dernières, de taille inégale, sont rangées en ordre, à rebours de celles du caméléon22. Dans Le Manteau (début du iiie siècle), Tertullien avait déjà doté le caméléon d’une peau avec une formule restée célèbre : le caméléon « n’est qu’une peau vivante23 ». Mais il s’agissait surtout d’insister sur sa maigreur, l’absence de chair rendant son squelette étonnamment saillant. Globalement, les textes antiques ne distinguent pas le corps lui-même de la peau du caméléon. C’est seulement à partir du xviie siècle qu’apparaît puis se généralise l’usage du terme « peau24 ». Bien que l’on en repère quelques usages sporadiques avant la fin du xviie siècle25, Claude Perrault est le premier à en systématiser l’emploi. Il sera suivi sur ce point par Madeleine de Scudéry, dans le récit éthologique qu’elle a consacré aux deux caméléons qu’elle avait reçus en cadeau (Histoire de deux caméléons, 168826) tandis que le Dictionnaire de Richelet (1680) puis celui de Furetière (1690)27 enregistreront dans la dernière décennie du siècle l’emploi de ce terme et contribueront à en élargir l’usage28. Peut-on inférer de ce choix lexical que la peau animale est désormais envisagée à l’identique de la peau humaine alors que l’usage distinguait la peau humaine du cuir des bêtes ?

Inventer la peau du caméléon

7Distinguer la peau du corps, dans la langue comme dans le regard, procède d’un autre type d’attention portée à l’animal et à la spécificité puis au détail de la surface corporelle. Rafael Mandressi analyse ainsi les effets épistémologiques du regard de l’anatomiste :

  • 29 Matteo Realdo Colombo, médecin et chirurgien italien du xvie siècle.
  • 30 Rafael Mandressi, Le Regard de l’anatomiste, 2003, p. 13 sq.

Dans la Rome ancienne, certains organes ou parties du corps n’avaient pas de nom. […] Leur nom est venu quand ils ont été isolés par le tracé d’une frontière différente, quand on a cru identifier chez eux de bonnes raisons pour en faire des unités autonomes. De même, le clitoris devint un jour une province nouvelle, fruit du découpage que Colombo29 estima correspondre à la « vérité ». Mais cette vérité ne se trouvait pas dans le bout de chair qu’il répertoria. Elle était dans son regard d’anatomiste.
Un commerce s’établit entre ce regard et le corps […]. Le corps n’y est pas offert par transparence, mais devient un objet de connaissance, engendré par le regard de l’anatomiste lorsqu’il y taille ses « vérités30 ».

  • 31 Irène Salas, À la frontière du corps : l’imaginaire de la peau à la Renaissance, 2014, p. 13.
  • 32 Perrault ne travaillait jamais seul, mais au sein d’une équipe de savants naturalistes et anatomist (...)

8Nommée, distinguée du corps, découpée par le regard de l’anatomiste et approfondie par sa plume, la peau du caméléon devient une entité organique à part entière. Ce regard inédit porté sur la peau du caméléon bénéficie largement de la « découverte » de la peau humaine et non-humaine qui s’est produite à la Renaissance, et dont Irène Salas a retracé « l’épiphanie », aussi bien d’un point de vue lexical que médical et artistique31. Si l’étude de Perrault se situe à une époque antérieure à la science dermatologique, elle est contemporaine des premières coupes histologiques réalisées en Italie par Malpighi. Avec la Description anatomique d’un caméléon de Perrault et de son équipe32, le lecteur la voit littéralement se déployer sous ses yeux :

  • 33 DAC, p. 121 sqq.

La superficie de la peau était inégale et relevée par de petites éminences comme le Chagrin, étant néanmoins assez douce au toucher, parce que chaque éminence était fort polie. Ces éminences ou grains étaient de grosseur différente. La plus grande partie était comme la tête d’une médiocre épingle, à savoir les grains qui couvraient les bras, les jambes, le ventre et la queue. Il y en avait d’autres un peu plus gros, de figure ovale, sur les épaules et sur la tête, et quelques-uns de ces gros grains étaient plus élevés et pointus, à savoir sous la gorge, où ils faisaient une rangée en forme de chapelet, qui allait depuis la lèvre inférieure jusqu’à la poitrine33.

  • 34 Michel Foucault, Les mots et les choses, 1966, p. 146.
  • 35 DAC, p. 122.

9La peau du caméléon n’est plus désormais une surface uniforme mais se divise en zones distinctes en même temps qu’elle acquiert épaisseur et profondeur. La description de Perrault figure le relief de la peau en lui donnant une verticalité inédite et lui confère les proportions d’un paysage escarpé dont les particularités géographiques sont saisies avec la rigueur du cartographe cherchant à en fixer les lignes et les formes, les structures géométriques et les irrégularités. Comme l’avait déjà montré M. Foucault dans Les mots et les choses au sujet de l’histoire naturelle à l’âge classique, l’étendue se voit affectée de quatre variables (forme, quantité, répartition dans l’espace, grandeur relative)34. L’hésitation féconde entre deux caractérisations, « éminences ou grains », que Perrault ne tranche pas, cherche à donner à voir ce qui fait l’aspérité de la peau de l’animal et la difficulté de l’observateur à en rendre compte. L’unicité de la peau semble alors mise en péril : sous l’effet de ce regard, elle paraît comme divisible à l’infini, et le multiple, à la faveur des nombreux pluriels, se substituer à l’un. Quelques lignes plus loin, Perrault atomise encore davantage la peau en revenant sur ces éminences dont la dissection a révélé les plus infimes parties. Il les nomme, par une expression délibérément redondante, « de petites pellicules35 », qui en formeraient comme la plus petite unité de matière.

10Selon Foucault, « l’âge classique donne à l’histoire un tout autre sens : celui de poser pour la première fois un regard minutieux sur les choses elles-mêmes » :

  • 36 M. Foucault, Les mots et les choses, opcit., p. 146.

Observer, c’est donc se contenter de voir. De voir systématiquement peu de choses. De voir ce qui, dans la richesse un peu confuse de la représentation, peut s’analyser, être reconnu par tous, et recevoir un nom que chacun pourra entendre36.

11Pour cela, le dispositif textuel doit donner l’impression au lecteur que les mots s’abolissent devant la chose auquel ils semblent donner un accès immédiat. Mais, contrairement à l’idée reçue selon laquelle la langue scientifique se serait construite en objectivant son sujet d’étude et en neutralisant les affects de l’observateur, le soin apporté à la minutie de l’évocation de la peau n’est pas incompatible avec l’usage de comparaisons hétérogènes nécessaires à une description vive. Ainsi de la première comparaison de l’extrait ci-dessus, qui rapproche la peau du caméléon de celle du « Chagrin » :

  • 37 Furetière, Dictionnaire universel, art. Chagrin.

[Le chagrin est un] certain cuir fait de peau de cheval, et d’asne, ou de mulet, dont le meilleur se prépare en la ville de Tauris. Il se fait seulement du derriere de la beste, & celui de l’asne a le plus beau grain. C’est avec des grains de moutarde, qu’on presse dessus, qu’on y fait paroistre ce beau grain qui le fait estimer37.

  • 38 DAC, p. 127 ; HDC, p. 69.
  • 39 DAC, p. 121. « Médiocre » signifie ici de taille moyenne.
  • 40 Ibid., p. 129.
  • 41 Ibid., p. 122.

12Perrault, comme le fera Madeleine de Scudéry après lui38, compare ici une peau vivante avec la peau tannée d’un autre animal qui servait à l’époque à relier les livres. Elle n’était pas lisse mais couverte d’aspérités et criblée de cratères : c’est ce grain qui en faisait le prestige. Cette première comparaison, qui ménage le passage d’un organisme vivant à un objet en brouillant la frontière entre le naturel et l’artificiel, le mort et le vif, s’inscrit dans un vaste réseau d’images concrètes et prépare les suivantes où les plus grandes éminences sont rapprochées d’objets du quotidien, comme la tête d’une « médiocre épingle39 ». De même, la peau qui entoure les doigts est comparée à une « mitaine40 » et la ligne des grosses éminences « à une rangée en forme de chapelet41 ». La peau n’en devient pas moins chiffrable et quantifiable :

  • 42 Ibid.

Les grains qui étaient sur le dos et sur la tête étaient joints et amassés les uns contre les autres, tantôt au nombre de sept, tantôt de six, de cinq, de quatre, de trois et de deux, laissant entre ces différents amas quelques intervalles semés d’autres petits grains presqu’imperceptibles, qui étaient d’ordinaire d’un rouge pâle et jaunâtre, de même que le fond de la peau qui paraissait entre ces amas de grains42.

  • 43 Perrault ne mentionne pas ici de microscope mais il était utilisé, bien que modérément, à l’Académi (...)

13La peau devient chair : Perrault est en effet le premier à identifier clairement les deux couches de la peau du caméléon, le derme et l’épiderme, et à avoir l’intuition du rôle des cellules chromatophores du premier dans le processus de changement chromatique. Bien que le naturaliste ne mentionne pas l’usage du microscope, l’Académie royale des sciences l’utilisait régulièrement43. De même, la description mène le lecteur au seuil de l’invisible. Une pédagogie du visible guide ici l’écriture de la peau : sa démarche progressive donne à voir au lecteur d’abord un relief global, puis des formes et enfin la couleur. Le descripteur opère ici comme un peintre qui esquisserait d’abord le dessin général de son tableau pour en préciser ensuite les détails avant d’y ajouter les couleurs pour rendre compte de la carnation de l’animal.

Les couleurs de la peau : de la tonalité à la saturation

  • 44 J’emprunte ces notions à Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, (...)
  • 45 C’est d’autant plus vrai que la gravure de la Description anatomique d’un caméléon n’est pas coloré (...)
  • 46 Sur la dimension culturelle des couleurs, voir Michel Pastoureau : « La couleur n’est pas seulement (...)
  • 47 Voir à ce sujet le numéro de Féeries, « Contes en couleur », 2021.
  • 48 La saturation désigne, selon Élodie Ripoll, l’intensité ou la plénitude de la couleur (Cf. Penser l (...)
  • 49 Rabelais, Le Quart-Livre [1552], 1997, p. 104.
  • 50 Balthasar de Monconys, Journal des Voyages de Monsieur de Monconys, 1665, p. 448.

14À la fin de la Renaissance, la quête d’une langue à même de rendre compte avec précision de la qualité matérielle des couleurs de la peau du caméléon (vive ou terne, saturée ou délavée, unie ou tachetée, lisse ou rugueuse44) se double d’un soin apporté à la représentation des processus de changements chromatiques eux-mêmes. La variabilité des coloris – qui réclame une attention permanente de l’observateur – devient dès lors une composante essentielle du topos. Il culmine dans la Description anatomique de Perrault et dans l’Histoire de deux caméléons de Madeleine de Scudéry, où écrire le passage d’une couleur à l’autre relève bien de la gageure poétique45. Avec Madeleine de Scudéry, la palette lexicale permettant de désigner les couleurs du caméléon s’enrichit et profite notamment des nuances alors à la mode dans le dernier tiers du siècle46. La romancière voit ainsi sur la peau de l’animal une nuance de « gris de lin », violet en vogue dans la culture matérielle et littéraire de l’époque, particulièrement présente dans les contes de fées notamment47. Plus généralement, si les descripteurs de langue française cherchent d’abord à évoquer la tonalité des couleurs, ils s’attardent désormais davantage sur la représentation des degrés de saturation ou de désaturation d’une couleur48. Les procédés sont variés : le suffixe « âtre », l’adjonction d’un adjectif (« pâle ») et les modalisateurs viennent préciser l’intensité ou la perte de densité d’une nuance. Chez Rabelais, l’accumulation des adjectifs prend le relais de la description et fait basculer l’animal dans le merveilleux : « sus un tapiz verd, je l’ay vu certainement verdoyer, mais, y restant quelque espace de temps, devenir jaulne, bleu, tannée, violet par succes49. » Les potentialités du verbe sont aussi exploitées pour mettre en évidence les processus de saturation et de désaturation de la couleur, comme la tournure périphrastique « tirer sur » ou « venir + nom/adjectif de couleur ». Les verbes réfléchis et la pronominalisation permettent également d’évoquer les oscillations chromatiques. Balthasar de Monconys, voyageur du xviie siècle, évoque ainsi un caméléon découvert au cours de son périple en Natolie, qui « se fait jaune et vert50 », de même que Furetière, à l’article « caméléon » du Dictionnaire universel, utilise le verbe « se changer » mais en faisant de la couleur le sujet grammatical :

  • 51 « Minime » : « couleur très sombre, telle que celle que portent ces religieux. C’est un gris fort o (...)
  • 52 Furetière, Dictionnaire universel, art. Caméléon.

ce gris se change en un gris plus brun tirant sur le minime51 ; & ses parties moins éclairées se changent en diverses couleurs qui forment des taches de la grandeur de la moitié du doigt, dont il y en a quelques-unes de couleur isabelle52.

  • 53 DAC, p. 123. Elles seront reprises à l’identique dans l’Encyclopédie (Daubenton, art. Caméléon, (Hi (...)

15Plusieurs isotopies permettent de saisir le mélange des teintes de la peau de l’animal. Volontiers hétérogènes, les comparaisons avec la marqueterie ou avec les draps mêlés de laines de plusieurs couleurs proposées par Perrault et reprises par Furetière53, suggèrent l’entrelacs chromatique, le dessin géométrique et l’effet esthétique de la peau du caméléon : l’évocation des couleurs est indissociable d’une forme de délectation éprouvée par l’observateur.

  • 54 Madeleine de Scudéry, pour sa part, recourt au balancement du « quelquefois… quelquefois » pour évo (...)

16Le toposème des variations chromatiques de la peau du caméléon s’enrichit enfin au xviie siècle d’une forme de temporalité, les naturalistes mentionnant la durée des couleurs : leur fréquence et le rythme de leurs changements sont ainsi soigneusement consignés selon que ceux-ci adviennent subitement ou progressivement54. Sous la plume de Perrault, la séquence topique de la peau du caméléon, initialement descriptive, gagne en narrativité et, ce faisant, change de nature. Aux notations succinctes de la micro-description originelle succède un véritable récit de métamorphose :

  • 55 DAC, p. 123 sq.

Or ce gris qui colorait tout le Caméléon exposé au grand jour, se changeait quand il était au Soleil ; et tous les endroits de son corps, qui étaient frappés de la lumière, prenaient au lieu de leur gris bleuâtre, un gris plus brun et tirant sur le minime. Le reste de la peau qui n’était point éclairée du Soleil, changea son gris en plusieurs couleurs plus éclatantes, qui formèrent des taches de la grandeur de la moitié du doigt, qui descendaient de la crête de l’épine jusqu’à la moitié du dos ; d’autres parurent aussi sur les côtés, sur les bras et sur la queue. Toutes ces taches étaient de couleur Isabelle, par le mélange d’un jaune pâle, dont les grains se colorèrent, et d’un rouge clair, qui est la couleur du fond de la peau qui paraît entre les grains.
Le reste de cette peau non éclairée du Soleil, et qui était demeurée d’un gris plus pâle que l’ordinaire, ressemblait aux draps mêlés de laine de plusieurs couleurs : car on voyait quelques-uns des grains d’un gris un peu verdâtre, d’autres d’un gris minime, d’autres d’un gris bleuâtre ordinaire, le fond demeurant comme devant.
Lorsque le Soleil cessa de luire, la première couleur grise revint peu à peu, et se répandit par tout le corps, à la réserve du dessous des pieds qui demeura de sa première couleur, mais un peu plus brune55.

17D’emblée, la rupture introduite par la conjonction de coordination prépare la surprise ménagée par les découvertes expérimentales. Surtout, l’utilisation du système temporel propre au récit enrichit l’imparfait de la description par le passé simple qui a pour effet d’introduire de l’action et de distinguer deux régimes de temporalité, dramatisant ainsi le motif des changements chromatiques. Le descripteur, devenu narrateur, distingue le temps long du déploiement et de l’expansion de la couleur dans certaines parties du corps – dont rend compte l’évocation du camaïeu de gris –, mais aussi le temps court de l’apparition subite. L’enjeu de la mise en intrigue est scientifique : elle ménage la curiosité du lecteur en dévoilant les ressorts du phénomène naturel. La lumière du Soleil, et telle est la découverte de Perrault et de son équipe, serait donc la cause première des changements chromatiques.

La peau du caméléon : une réalité tangible

  • 56 Ibid., p. 121.
  • 57 HDC, p. 73.
  • 58 I. Salas, À la frontière du corps, opcit., p. 29.

18La séquence topique consacrée à la peau du caméléon possède une composante ténue à l’origine mais largement amplifiée au xviie siècle. Si la peau faisait surtout l’objet d’une saisie visuelle, l’évocation de sa matérialité tangible était initialement contenue dans la seule mention de sa rugosité. Or, Perrault comme Madeleine de Scudéry s’arrêtent sur la sensation que procure la peau de l’animal. Dès lors, ce toposème témoigne de l’originalité de leur démarche respective. Pour Perrault, il ne s’agit plus de compiler des analyses érudites sur un caméléon de papier, mais bien d’évoquer un animal de chair et d’os : « cette peau était fort froide au toucher56 ». La naturaliste consigne elle aussi les variations thermiques de son spécimen : « Je lui ai toujours trouvé la peau froide, excepté quand il était fort mince, et qu’il avait été longtemps au Soleil, car alors je lui ai quelquefois trouvé la peau un peu chaude57. » Irène Salas a déjà montré combien la Renaissance avait magnifié la vertu esthétique de la peau, capable d’éveiller aussi bien le sens de la vue que celui du toucher58.

19Devenue palpable, la peau du caméléon est soumise à un protocole expérimental. Dans la Description anatomique d’un caméléon, le naturaliste appréhende la peau comme une réalité organique que la main du savant doit disséquer et passer au scalpel afin d’en révéler les mystères :

  • 59 DAC, p. 122.

On a reconnu depuis, que tous ces grains, tant les grands que les petits, étaient formés en partie par la peau qui s’élevait en dehors, étant creuse par dedans au droit de chaque grain, ainsi que les lames de métal qui sont ciselées ou estampées ; en partie aussi par plusieurs petites pellicules fort minces, et couchées les unes sur les autres, qui augmentaient l’épaisseur de chaque éminence, et qui s’enlevaient aisément quand on les raclait avec un scalpel59.

  • 60 Ibid., p. 131.
  • 61 Sur la gravure en regard de la description textuelle du caméléon de l’Académie royale des sciences (...)

20La mort de l’animal ne met pas un terme à la connaissance mais la renouvelle. La peau, ainsi « levée60 », s’ouvre à la manière d’un rideau sur l’anatomie interne de l’animal. Le naturaliste dévoile comme un coup de théâtre la face cachée de la peau qui, retournée, laisse apparaître sa face interne détaillée ainsi pour la première fois61 :

  • 62 DAC, p. 123.

Et il y a apparence que la couleur naturelle de la peau du Caméléon, qui selon Aristote est le noir, était dans le nôtre ce gris qui le révélait partout lorsqu’il était en repos, et qui est demeuré à l’envers de la peau quand il a été écorché ; quoique le dessus ait conservé quelques temps après, les taches et les différentes couleurs qui y étaient au moment qu’il est mort, mais qui se sont presque toutes effacées quand la peau a été sèche62.

21Grâce au processus de dessication, Perrault identifie le fonds de la peau, c’est-à-dire le derme dont les couleurs restent stables par rapport aux variations chromatiques de l’épiderme, la couche la plus superficielle de la peau. Cette hypothèse est étayée par une expérience qui l’amène à marquer la peau de l’animal comme on écrirait sur un parchemin :

  • 63 Ibid., p. 125.

Pour être plus certains de cela, nous marquâmes par de petits points d’encre ceux des grains qui nous paraissaient les plus blancs lorsqu’il pâlissait ; et nous avons toujours trouvé que lorsqu’il devenait plus brun, et que sa peau se tachetait, ces grains que nous avions marqués devenaient toujours moins bruns que les autres63.

  • 64 « Estoffe faite ordinairement de poil de chevre, avec laine ou soie » (Furetière, Dictionnaire univ (...)
  • 65 HDC, p. 80.
  • 66 Elle continuera jusqu’aux derniers moments de sa vie à la montrer à ses visiteurs, comme le rapport (...)

22Madeleine de Scudéry, pour sa part, rapporte la manière dont elle a conservé la peau de son caméléon après que celle-ci a été écorchée lors de la dissection menée par Perrault et son équipe : « Je gardai la peau de cet animal remplie de coton, qui tout sec qu’il est paraît encore avoir la peau comme du camelot64 d’Hollande gris, mêlé de quelque autre couleur65. » Madeleine de Scudéry fait de la peau de Méléon – c’est le nom qu’elle a donné à l’animal – un ornement de cabinet de curiosités, mais aussi un vestige de sa gloire passée66. Mais ces peaux exhibées comme des reliques d’une célébrité révolue disent aussi l’attachement d’une femme pour des animaux auxquels elle s’était liée et dont elle avait fait le récit de leur relation affective.

Herméneutique de la peau

  • 67 L’œuvre de Théophraste est perdue et résumée ainsi par Photius (Bibliothèque, 1977, §278 Théophrast (...)
  • 68 Aristote, Les Parties des animaux, 2011, 692a, p. 455.
  • 69 Pline, Histoire naturelle, 2016, XXVIII, 29, p. 356.
  • 70 Sénèque, Questions naturelles, vol. 1, 2002, I, V.7, p. 28.
  • 71 Plutarque, dans le chapitre où il oppose les animaux de terre et ceux de la mer (« Quels animaux so (...)

23Donner une interprétation du phénomène de changement chromatique du caméléon s’apparente à un véritable défi dès l’Antiquité. Décrire sa peau est indissociable d’une tentative d’explication étiologique qu’Aristote avait abordée de deux manières. Dans l’Histoire des animaux, il rapporte ses changements chromatiques à sa respiration, hypothèse que reconduit son disciple Théophraste dans le chapitre qui rassemble les animaux changeant de couleur comme le polype (poulpe) et le renne sauvage67. Mais, dans un passage sur les ovipares terrestres de son traité consacré aux Parties des animaux, Aristote réfère les changements chromatiques à la petite quantité de sang de l’animal qui détermine « le caractère de son âme. Du fait de la peur, en effet, il prend plusieurs apparences. Car la peur est un refroidissement dû à la pauvreté en sang, et donc au manque de chaleur68 ». Cette hypothèse, une fois délestée de sa complexité biologique au profit d’un portrait anthropomorphisé d’ordre moral et comportemental de l’animal — le caméléon serait un animal craintif —, connaîtra une large postérité dans la littérature morale, notamment par le relais de Pline : « il est, dit-on, le plus timide des animaux, et c’est pour cela qu’il change de couleur69 ». Sénèque, dans un chapitre des Questions naturelles consacré aux phénomènes optiques, déplace la perspective et introduit une autre problématique en considérant que le caméléon fait partie des animaux qui changent de couleur par disposition interne, soit volontairement soit involontairement70. Au fil du temps, deux lectures opposées de ce phénomène vont se stabiliser : la première fait des variations chromatiques une réaction passive du caméléon à son environnement tandis que la seconde en fait une action volontaire de l’animal – sans qu’on parvienne pour autant à comprendre ce qui la détermine, qu’il s’agisse d’un facteur extérieur ou intérieur71. Alors que le caméléon devient un symbole de mimétisme passif et de perméabilité à ce qui l’entoure, l’association de sa peau à son environnement naturel se trouve désormais au cœur de l’interprétation allégorique de l’animal.

Littérature morale et mimétisme social

  • 72 Du Bartas distingue par exemple l’admiration pour cette créature merveilleuse qu’est le caméléon de (...)
  • 73 M. Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, opcit., p. 176.
  • 74 Le caméléon fait partie des animaux impurs énumérés dans le Lévitique (Ancien Testament, XI, 30).

24Deux traditions allégoriques antithétiques entourent le caméléon depuis l’Antiquité : la première, minoritaire, faisant de son régime aérien un symbole d’un mode de vie éthéré, l’associe au Christ par exemple72 ; la seconde, majoritaire, s’appuie sur les connotations négatives attachées à la bigarrure et aux variations de couleurs73 pour en faire un repoussoir74. Incontournable dans les écrits naturalistes, l’interprétation des métamorphoses chromatiques de la peau du caméléon est en effet également une composante topique de la littérature morale où, associée à une autre interprétation de son régime alimentaire aérien (il ne se nourrit que de vent), elle sert de support à une analyse anthropocentrique des défauts humains. On trouvait déjà chez Tertullien les germes de cette lecture allégorique :

  • 75 « Nam cum illi coloris proprietas una sit, ut quid accessit, inde suffunditur. Hoc soli chamaeleont (...)

[Le caméléon] a la vertu de changer complètement, sans cesser d’être lui-même. En effet, quoiqu’il n’ait qu’une couleur qui lui soit propre, il prend celle de l’objet qui l’approche. Au caméléon seul il a été donné, comme le dit le proverbe, de se jouer de sa peau75.

  • 76 On la trouve également mentionnée chez Neckam (De naturis rerum, opcit., p. 376, v. 127), chez La (...)
  • 77 Paru pour la première fois en latin en 1531, ce recueil connut dans les années qui suivirent des éd (...)

25En s’appuyant sur une tradition qui remonte à Théophraste, l’idée que la peau du caméléon prendrait toutes les couleurs de son environnement immédiat, sauf le rouge et le blanc, devient topique dans la littérature morale76. Cette exception est un motif récurrent de la littérature emblématique dont l’exemple le plus fameux se trouve dans le recueil d’Emblèmes d’Alciat77. Concentré à l’extrême, le portrait zoologique du caméléon bascule des sciences naturelles à l’emblème au moyen d’un système de correspondance allégorique et d’une interprétation métaphorique :

In Adulatores
Semper hiat, semper tenuem, qua vescitur, auram
Reciprocat Chamaeleon :
Et mutat faciem, varios sumitque colores,
Praeter rubrum vel candidum.
Sic et adulator populari vescitur aura,
Hiansque cuncta devorat :
Et solum mores imitatur Principis atros
Albi et pudici nescius.

  • 78 On le voit, dans cette traduction de 1549, Barthelemy Aneau utilise justement le terme de peau (Alc (...)

Contre les flateurs
Chameleon toujours baille en allant,
L’air (dont il vit) prend, et rend anhelant.
Change de peau et quelque que ce soit,
(Fors rouge, et blanc), toute couleur reçoit.
Ainsi flateurs d’air populaire vivent.
Devorent tout : et seulement ensuyvent
Les mœurs du Prince obscurs de vice inique,
Fors rouge, et blanc d’innocence pudicque78.

  • 79 Encore au xviiie siècle, Lacépède, rappelle au début de son portrait du caméléon, comment on emploi (...)

26Connoté négativement, le mimétisme supposé de l’animal sera pendant longtemps interprété en mauvaise part : dans une perspective sociale, il est traduit en termes moraux d’imitation servile par opportunisme et intérêt personnel, conformément à une tradition qui remonte à Plutarque79. Ce dernier identifiait dans deux œuvres différentes le flatteur au caméléon :

  • 80 Plutarque, Œuvres morales, op. cit., vol. 1, p. 42 verso. De même, dans la Vie d’Alcibiade, Plutarq (...)

Mais le flatteur fait tout à la mesme sorte que le Chameleon, lequel se rend semblable et prend toute couleur fors que la blanche : aussi le flatteur és choses bonnes et importantes ne pouvant rendre semblable, ne laisse rien de mauvais & de laid à imiter80.

27Plutarque emprunte à Théophraste cette particularité physique qu’il simplifie pour l’efficacité de sa démonstration en évacuant le rouge, dont l’équivalent moral lui paraît sans doute moins évident que pour le blanc. On mesure alors l’originalité d’Alciat, qui parvient à imaginer un équivalent allégorique au rouge qui représente sous sa plume la honte à laquelle le flatteur sans vergogne se montre insensible. Dans la fable qu’il consacre au caméléon en 1618, Estienne Perret demeure marqué par l’interprétation allégorique d’Alciat, sous l’égide duquel il place d’emblée son propre poème : « Cameleon de couleur variant / Semble au flateur de propos inconstant ». Le fabuliste poursuit ainsi :

  • 81 Estienne Perret, Fable XVII, XXV Fables des animaux, 1618, (n. p.), v. 5-16.

Sa peau d’une couleur est, & l’eschine dure ;
Mais transmuer peut son ventre, doz [dos], queve [queue], & flanc,
En toute autre couleur, excepte rouge & blanc.
Bien mal changer l’on peut ce qu’est contre nature.
D’une telle nature est le malin flateur,
Lequel vit selon l’air & humeur des personnes :
Et selon qu’il les voit en tristesse ou en bonnes,
Aussi scait demonstrer puis joye & puis douleur :
Mais en rouge il ne peut ni en blanche couleur
Se changer ; car ce sont les marques des vertus ;
Honte, & sincerite, contraire a ses abus,
Qui de flateurs se garde, il aime son honneur81.

Du merveilleux surnaturel au merveilleux naturel

  • 82 Il ne s’agit pas du caméléon mais des « animaux qui muent en changeant leurs humeurs internes, ou l (...)
  • 83 Élien, La Personnalité des animaux, 2019, II, 14, p. 42 sq.
  • 84 Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the Order of Nature, 1150-1750, 2001, p. 17.
  • 85 « Et coloris natura mirabilior » (Pline, Histoire naturelle, opcit., vol. 1, p. 529). Dans une pe (...)
  • 86 Pline, Histoire naturelle, opcit., vol. 2, p. 357.

28Théophraste avait déjà exprimé la fascination que suscitait la catégorie des « animaux qui changent de couleur82 » dans l’Antiquité. Pour Élien (iiie siècle après J.-C.), dont l’œuvre paradoxographique s’attache à recenser les formes les plus sensationnelles du vivant, le caméléon est aussi un animal de choix. Les changements chromatiques de la peau de l’animal, qu’il compare à un « comédien qui changerait de masque ou revêtirait un autre costume », provoquent l’admiration de l’auteur pour les pouvoirs surnaturels de la nature, comparée à une magicienne telle Médée ou Circé83. Les mirabilia ne désignent pas seulement des phénomènes naturels exceptionnels mais rendent compte de la relation qui se noue entre un objet et son observateur. Ils se situent donc à la conjonction d’un objet qui excède l’ordre de la nature et de la sensibilité du sujet humain qui les décrit. Le processus est donc dynamique entre l’admiration humaine et les objets d’étonnement qui la suscitent et cette rencontre ne cesse d’être reconfigurée au fil des commentaires et des découvertes, comme le rappellent Lorraine Daston et Katharine Park84. De fait, la description de la peau du caméléon est, depuis l’Antiquité, indissociable d’une rhétorique de l’admiration qui fait émerger, en creux, les affects du descripteur. Pline, le premier, s’extasia des changements chromatiques de la peau du caméléon85. Mais la frontière fut d’emblée ténue entre le phénomène naturel hors du commun et la légende ou la superstition. Les fables qui entouraient cet animal légendaire chez les Grecs suscitaient déjà l’amusement de Pline. Dans un autre passage important de l’Histoire naturelle, ce dernier évoque le caméléon dans une perspective thérapeutique à partir du commentaire d’un ouvrage aujourd’hui perdu de Démocrite consacré aux vertus médicinales de l’animal. Si le naturaliste se garde de les accréditer et s’en moque ouvertement, il n’en cite pas moins un grand nombre et notamment celles qui sont attachées à la peau du caméléon. Ingérée dans des conditions très précises, celle-ci aurait certaines propriétés bénéfiques : elle permettrait notamment de soigner la mélancolie « en buvant dans de la peau de caméléon le suc de la plante appelée chamaeléon86 ».

  • 87 Sur les critiques de Perrault et de ses successeurs au sujet de l’histoire-commentaire et de l’hist (...)
  • 88 Pierre Belon, Les observations de plusieurs singularitez et choses mémorables, 1554, p. 125 ; De Aq (...)
  • 89 « J’obseruay comme mon Cameleon qui estoit vert ; comme j’entray dans ma chambre l’ayant mis fur un (...)
  • 90 Pierre Gassendi accuse encore plus clairement le trait que ne l’avait fait Peiresc : « il constata (...)

29Ce sont précisément ces discours fabuleux autour des deux mythes qui entourent le caméléon (son régime alimentaire et les changements chromatiques de sa peau) qui vont cristalliser dès le xvie siècle l’intérêt des voyageurs et des curieux. Si les récits de voyage de la Renaissance, d’une part, ne s’affranchissent pas totalement du paradigme scientifique fondé sur le régime d’autorité des Anciens et restent subordonnés au savoir livresque fixé dans l’Antiquité, et que, d’autre part, le témoignage direct n’est pas nécessairement synonyme de savoir objectif87, il n’en demeure pas moins que le contact avec les animaux exotiques relaté par les voyageurs contribue à amender le savoir antique. L’observation directe vient ainsi contredire ce qui désormais apparaît comme des légendes qu’il faut corriger. La séquence que les voyageurs consacrent aux changements chromatiques du caméléon, tout en demeurant intertextuelle, n’en devient pas moins conflictuelle et agonistique. Deux éléments sont de proche en proche remis en cause : le fait que la peau change par mimétisme d’une part, l’inaptitude de la peau à prendre le rouge et le blanc d’autre part. Dès le milieu du xvie siècle, le voyageur naturaliste Pierre Belon a soin de préciser que la peau du caméléon d’Arabie, comme celui d’Égypte, peut prendre toutes les couleurs88 et Balthasar de Monconys, dans son Journal des voyages de 1665, soumet son caméléon à des expériences qui établissent que ses changements chromatiques n’ont pas nécessairement pour cause son environnement immédiat89. Le savant Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, à la fin des années 1630, avait déjà écorné cette théorie et en avait informé son cercle d’amis curieux par sa correspondance90.

  • 91 Rabelais, Le Quart-Livre [1552], 1997, chap. ii, p. 102.

30Mais c’est dans un ouvrage de fiction qui prend, certes, l’allure d’un récit de voyage que se trouve formulée pour la première fois avec netteté en 1552 l’idée que la peau du caméléon changerait de couleur en fonction de ses affects et non de son environnement immédiat. Dans Le Quart-Livre en effet, alors que les personnages arrivent à Médamothi, ce lieu de nulle part, le narrateur de Rabelais évoque des animaux fabuleux comme le tarande et la licorne avant d’évoquer le caméléon, qu’il affirme avoir vu « couleur changer non à l’approche seulement des choses colorées, mais de soy mesmes, selon la paour et les affections qu’il avoit91 ». Vingt ans plus tard, dans le portrait qu’il consacre au caméléon dans son recueil Des monstres et des prodiges, Ambroise Paré hésite encore, à partir de l’idée de la ténuité de la peau, entre les deux interprétations dont il exacerbe encore l’opposition :

  • 92 Ambroise Paré, Des monstres et des prodiges [1573], 1971, chap. xxxvi, p. 140.

Au reste, c’est une chose admirable de parler de sa couleur, car à toutes heures, principalement quand il s’enfle, il la change : qui se faict à cause qu’il a le cuir fort delié et mince, et le corps transparant ; tellement que de deux choses l’une, ou qu’en la tenuité de son cuir transparant est aisement representee, comme en un miroüer, la couleur des choses qui luy sont voisines (ce qui est le plus vray-semblable), ou que les humeurs, en luy esmeus diversement selon la diversité de ses imaginations, representent diverses couleurs vers le cuir, non autrement que les pendans d’un coq d’Inde92.

31D’un côté, la peau du caméléon est pensée comme un miroir qui réfléchit la Création, cristallisant le lien profond entre le macrocosme et le microcosme ; de l’autre, en reprenant sans doute à Rabelais la comparaison de la peau du caméléon avec la crête du coq d’Inde qui change de couleur en fonction de ses émotions, Paré insiste davantage sur la manière dont les humeurs contaminent, de l’intérieur, la surface du corps. Dans les deux cas, la peau est conçue comme une matière poreuse, frontière liminaire propice aux échanges, soit qu’elle favorise la réverbération de l’environnement extérieur de l’animal, soit qu’elle réagisse à ses déséquilibres passionnels.

32Perrault met définitivement un terme à la thèse controuvée du mimétisme et déleste la peau du caméléon des oripeaux de la fable en corrigeant, par le témoignage direct et l’expérience, le savoir des Anciens, relégué définitivement du côté de l’erreur :

  • 93 DAC, p. 124 sq.

Ensuite on l’enveloppa dans un linge, où ayant été deux ou trois minutes, on l’en retira blanchâtre ; mais non point si blanc que celui dont parle Aldrovandus, qui disparut, étant devenu tout à fait semblable au linge dans lequel il avait été mis. Le nôtre, qui avait seulement changé son gris ordinaire en un gris fort pâle, après avoir gardé cette couleur quelque temps, la perdit insensiblement.
Cette expérience nous fit douter qu’il soit vrai que le Caméléon prend toutes les couleurs hormis le blanc, comme Théophraste et Plutarque disent : car le nôtre paraissait avoir tant de disposition à recevoir cette couleur, qu’il devenait pâle toutes les nuits ; et quand il fut mort, il avait plus de blanc que d’autre couleur. Nous n’avons point aussi trouvé qu’il change de couleur par tout le corps, ainsi qu’Aristote a dit : car quand il prend d’autres couleurs que sa grise, et qu’il se déguise comme pour aller en masque, ainsi qu’Elian [Élien] dit agréablement, il n’en couvre que certaines parties de son corps.
Enfin, pour achever l’expérience des couleurs que le Caméléon peut prendre, on le mit sur différentes choses de diverses couleurs, et on l’y enveloppa : mais il ne les prit point, comme il avait fait la blanche ; et même il ne la prit que la première fois que l’expérience en fut faite, quoiqu’on la réitérât plusieurs fois en différents jours.
En faisant ces expériences, nous observâmes qu’il y avait beaucoup d’endroits de sa peau qui ne brunissaient jamais que fort peu93.

33Les expériences de Perrault et de son équipe permettent de déconnecter les changements chromatiques de l’environnement immédiat de l’animal en établissant qu’il n’y a pas entre eux de relation de cause à effet systématique. En revanche, les observateurs mettent en évidence le rôle central qu’y jouent le Soleil, mais aussi les réactions de l’animal lorsqu’il éprouve de la peur ou de la surprise par exemple. Le toposème des variations chromatiques de la peau du caméléon se voit dès lors lesté d’une dimension épistémologique et polémique. Un changement de paradigme est en train de se mettre en place : la peau ne fonctionne pas comme un miroir, elle n’est plus le reflet de l’environnement de l’animal mais à la fois l’effet de la chaleur comme de la luminosité du Soleil et l’extériorisation des affects de l’animal.

  • 94 Voir supra n. 18.
  • 95 L’article de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert consacré au caméléon en 1752 par Daubenton, l’ (...)
  • 96 L. Daston et K. Park, Wonders and the Order of Nature, opcit., p. 17. Mais celle-ci est loin d’êt (...)

34Or, contre toute attente, le progrès des connaissances ne met pas un terme à l’admiration que suscite la peau du caméléon, au contraire : si l’émerveillement de l’observateur reste constitutif de la description topique de sa peau, il change de nature. La mise en scène de soi comme sujet émerveillé se rationalise en même temps que le merveilleux naturel se substitue au merveilleux surnaturel. Pour Perrault, décrire la peau du caméléon favorise donc le passage du « faux merveilleux de la superstition au vrai merveilleux » de la physiologie animale94. La peau n’en sort pas désenchantée pour autant dans la mesure où l’infinie complexité de son fonctionnement physiologique remplace la superstition. Le merveilleux qui entoure la peau du caméléon est donc délibérément moderne : libérée des fables et des légendes, elle demeure toujours aussi fascinante pour les esprits éclairés95. Le caméléon, en tant que mirabilia, justifie donc le choix du temps long de l’étude des objets d’admiration analysés par L. Daston et K. Park, selon lesquelles l’examen de la relation d’émerveillement entre un objet naturel prodigieux et son observateur subjugué fait voler en éclats la périodisation trop rigide qui tend à voir dans le rationalisme la liquidation de l’admiration pour les prodiges de la nature. Loin de faire disparaître les mirabilia, les changements scientifiques de l’époque moderne reconfigurent la relation entre l’objet naturel et son observateur96.

Èthos et compétence du descripteur

  • 97 « Si vile et si laide bête » (DAC, p. 117). À plusieurs reprises, la romancière recourt à un procéd (...)
  • 98 Ibid., p. 72. Pour autant, l’esthétisation de la peau ne bascule pas dans la réification de l’anima (...)
  • 99 Cf. François Cornilliat et Richard Lockwood, « Avant-propos » à Èthos et Pathos. Le Statut du sujet (...)

35Pour sa part, Madeleine de Scudéry investit le toposème de l’émerveillement d’une dimension esthétique inédite. Si les changements chromatiques suscitaient principalement une forme d’étonnement et de surprise face à un phénomène qui semblait excéder l’ordre de la nature, la romancière insiste davantage sur la beauté du caméléon, à rebours de Perrault qui avait amorcé sa propre description par l’affirmation péremptoire de sa laideur97. Madeleine de Scudéry va même jusqu’à mettre ses caméléons sur une tenture pour les faire paraître plus beaux98, faisant insensiblement glisser la description de leur peau du côté de l’ekphrasis, la description d’œuvre d’art. Dès lors, la description topique se fait le support de l’exhibition de la compétence du descripteur, indissociable d’une certaine conception de la pratique d’observation qu’il met en scène et qui va de pair avec la manière dont le sujet se présente et se produit dans et par le discours99.

Quel type de savoir ?

  • 100 Je reprends ici le concept forgé par Anne Simon, Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, 2 (...)
  • 101 Éric Baratay, « Claude Perrault (1613-1688), observateur révolutionnaire des animaux », 2012 ; « De (...)
  • 102 Claire Salomon-Bayet, L’Institution de la science et l’expérience du vivant, 1978 ; Christian Licop (...)
  • 103 Frédérique Aït-Touati, « La fourmi enivrée au brandy : anecdote, observation et expérience au xviie(...)

36Avec les Descriptions anatomiques, Perrault pose la première pierre d’un ambitieux projet de refondation des sciences naturelles. Dans cette perspective, la description de la peau du caméléon cristallise des enjeux épistémologiques cruciaux : il s’agit à la fois de mettre un terme aux erreurs véhiculées depuis l’Antiquité, d’imposer un dispositif méthodique d’étude des corps animaux et d’ébaucher un programme poétique. En effet, Perrault exhibe un triple savoir-faire, d’expérimentateur, d’observateur et d’écrivain pour exposer une méthode à même de voir et de donner à voir les particularités de la peau de l’animal. Sa description propose donc une technique d’observation qui s’avère indissociable d’une zoopoétique100, une mise en écriture de l’animal. Elle relève ainsi d’une stratégie de conquête du champ des sciences naturelles qui permettra à Perrault de s’imposer et d’y acquérir une autorité qui sera rapidement reconnue. Amender le passage topique consacré depuis la littérature zoologique antique à la peau du caméléon, par la suppression des superstitions, l’observation minutieuse d’un spécimen et une série d’expériences, sonne donc comme un programme scientifique fondé sur une rupture épistémologique101. L’èthos de l’observateur participe ainsi du processus de professionnalisation de la science dont l’Académie royale est une actrice essentielle102. Mais ce protocole scientifique – loin de l’idée réductrice qui s’est imposée par la suite selon laquelle l’effacement de l’observateur était la condition d’une approche objective et impartiale de son sujet d’observation – repose aussi bien sur la présence manifeste de l’observateur qui se met en scène en tant que tel que sur la mise en récit des anecdotes animalières à forte teneur démonstrative103.

37En tant que femme, sans déroger aux normes sexistes qui régissent le champ du savoir et de l’accès à la culture sous l’Ancien Régime, Madeleine de Scudéry ne saurait prétendre pour sa part à une compétence identique à celle d’un naturaliste dont le domaine, l’histoire naturelle, est traditionnellement réservé aux hommes. L’èthos de l’Histoire de deux caméléons est donc marqué par ce statut de mineure. Mais, de manière discrète et oblique, elle souligne toutefois son savoir-faire en matière de lectures autorisées sur le caméléon, d’observation scrupuleuse et enfin de descriptrice. Dialoguant avec Perrault sur ce point, elle s’approprie le motif topique de la peau du caméléon pour proposer sa propre zoopoétique, qu’elle investit du vécu animal, tout en exhibant une compétence spécifique, celle de coloriste. Madeleine de Scudéry s’attache en effet à rendre compte des nuances chromatiques de la peau de l’animal au moyen d’une large palette lexicale qui témoigne d’une sensibilité chromatique remarquable :

  • 104 HDC, p. 71.

Quelquefois ils devenaient tout couverts des plus belles taches du monde ; quelquefois ils étaient d’un gris brun, d’autres fois d’un gris argenté mêlé de noir. La couleur dominante de la Caméléone était la couleur d’or, et le gris de lin ; elle prenait aussi facilement une couleur où le vert se mêlait à l’or et à de la couleur de chair. Mais pour le Caméléon ses changements se faisaient avec du noir, du gris-brun, du violet, un peu de couleur de chair, et du blanc, cela varié de plusieurs façons très différentes. […] Je l’ai vu aussi plus de trente fois comme s’il eût eu une peau de camelot mêlé d’incarnat, de blanc, et de vert104.

  • 105 Ph. Hamon, Du Descriptif, opcit., p. 37-77.

38L’évocation zoologique topique de la peau du caméléon s’apparente alors à un véritable morceau de bravoure. L’exhibition d’un savoir-faire littéraire qui, selon Ph. Hamon, est le propre du descriptif105, favorise la mise en scène de l’observatrice aussi comme écrivaine. Tout au long du passage consacré à la peau du caméléon, la description topique se mue insensiblement en hypotypose : l’observatrice apporte un soin attentif aux procédés qui rendent l’évocation de la peau de l’animal animée et vivante, comme la mention des circonstances accidentelles, le recours au présent de l’indicatif, aux déictiques, aux indicateurs spatiaux. Surtout, la description littéraire de la peau de l’animal est indissociable de l’évocation des affects de la narratrice et du lien émotionnel qui la relie à ce dernier, rendant ainsi poreuse la frontière entre l’èthos et le pathos du sujet rhétorique.

Le caractère « occulte » de la peau du caméléon : les limites du savoir

39Bien que la peau du caméléon tende à perdre son statut légendaire à la fin du xviie siècle, elle ne cesse d’intriguer parce que la science continue d’achopper à rendre compte de ses variations chromatiques. La peau du caméléon ne peut se lire comme un livre ouvert : telle semble être, implicitement, la leçon que propose Madeleine de Scudéry dans l’Histoire de deux caméléons. En effet, la naturaliste reconduit l’interprétation anti-dogmatique de la peau du caméléon déjà formulée par Montaigne dans le chapitre 12 du livre II des Essais consacré à l’« Apologie de Raimond Sebond ». Dans ce passage, l’auteur cherche en effet à rabattre l’orgueil humain en montrant que l’homme se conçoit abusivement comme une forme achevée du vivant dont il constituerait le sommet. Reprochant aux hommes leur présomption en matière de connaissances, il montre que la supériorité qu’ils s’imaginent avoir à l’égard des bêtes n’est qu’une vue de l’esprit qui repose notamment sur leur incapacité à savoir ce qui se passe à l’intérieur de l’esprit des animaux, l’intériorité animale leur demeurant définitivement inaccessible. Le caméléon, comparé au poulpe, fait partie des bêtes que convoque Montaigne pour montrer que nous sommes face à deux cas de changements chromatiques qui n’ont toutefois pas la même cause. Mais cette comparaison zoologique sert une démonstration d’une autre nature :

  • 106 Montaigne, Essais, opcit., II, 12, p. 204. Comme le rappelle l’éditeur du texte E. Naya, Montaign (...)

Nous avons quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte, et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage : mais c’est par l’effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir, mais il n’est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effects que nous reconnaîssons aux autres animaux, plus grands que les nostres, témoignent en eux quelque faculté plus excellente, qui nous est occulte ; comme il est vray-semblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparances ne viennent jusques à nous106.

  • 107 Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, Histoire du visage, 1994. Voir aussi Lucie Desjardins, L (...)

40Madeleine de Scudéry, adoptant la posture du moraliste, articule à son tour le traitement sceptique du motif des variations chromatiques de la peau du caméléon avec une critique de l’arrogance humaine. La description topique de la peau de l’animal, de nature initialement zoologique, prend ici une signification morale, voire religieuse. À la différence d’un visage humain dont on peut interpréter les signes, la peau du caméléon résiste à tout geste herméneutique assuré. Comme l’ont montré naguère Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, la science des passions qui s’élabore tout au long de l’Âge classique repose sur l’idée que l’homme est constitué d’une partie visible (le visage) et d’une partie invisible (les passions de l’âme). Mais cette intériorité cachée se manifeste extérieurement à la surface du corps et plus particulièrement sur le visage qui en réfléchit et en exprime les sentiments107. Pour la moraliste chrétienne, si la peau du caméléon ne fait pas signe, c’est parce que les hommes ne sont pas capables d’interpréter un des mystères de la Création divine. Alors que s’impose tout au long du xviie siècle un art de lire le visage humain dont le langage expressif est traduisible pour l’observateur attentif, l’illisibilité de la peau du caméléon à laquelle aboutit la romancière est la preuve paradoxale, selon elle, de son infinie profondeur. La peau du caméléon révèle ainsi le mystère insondable du vivant et de certains organismes animaux que l’on aurait tort de prétendre pouvoir connaître :

  • 108 HDC, p. 76.

On ne peut pas apporter plus de soin à l’observer que j’ai fait durant sept mois, mais je n’ai jamais pu apercevoir de véritable cause au changement de ses couleurs dont mon esprit ait pu être convaincu. Ainsi j’admire toutes les raisons apparentes que ces excellents hommes qui en ont écrit ont trouvées, mais je les remercie en même temps d’avoir avoué de bonne foi qu’elles ne sont pas convaincantes, et de m’avoir laissé la liberté de dire que la cause de la variété des couleurs du Caméléon n’est guère moins cachée que celle de la vertu de l’Aimant108.

  • 109 C’est justement son observation minutieuse qui lui fait rejeter la thèse cartésienne : « On ne peut (...)

41La peau du caméléon impose, devant l’insaisissable complexité de son fonctionnement, une limite au savoir humain. La seule certitude réside dans le fait que la thèse mécaniste reformulée par les héritiers de Descartes, révélant ici ses limites, s’avère impuissante à éclairer ce mystère109.

  • 110 Peter Sahlins, « A Tale of Three Chameleons. The Animal between Science and Literature in the Age o (...)

42On aurait tort d’imaginer que pour sa part, Perrault, en tant que savant et promoteur d’une nouvelle science, prétende épuiser la peau du caméléon. Il rejette une interprétation mécanistique d’inspiration cartésienne des changements chromatiques de l’animal mais l’intègre dans les trois hypothèses susceptibles d’expliquer les changements chromatiques110 :

  • 111 Furetière définit la suffusion comme un « espanchement des humeurs qui se remarque sur la peau. Et (...)
  • 112 DAC, p. 146 sq.

Mais surtout, le changement de couleur arrêtera longtemps les curieux avant que d’en avoir découvert la cause, et de pouvoir déterminer s’il se fait par Réflexion, comme Solin estime ; ou par Suffusion111, comme Sénèque a pensé ; ou par le changement des dispositions des particules qui composent sa peau, suivant la doctrine des Cartésiens. Il est pourtant vrai que la Suffusion est la plus aisée à comprendre, principalement à ceux qui auront observé que la peau du Caméléon a une couleur naturelle112.

43Tout en se gardant de trancher trop rapidement entre la réflexion (l’action extérieure de la lumière), la suffusion (un épanchement des humeurs sur la peau, c’est-à-dire l’action intérieure des humeurs), et les mouvements corpusculaires des cartésiens, Perrault semble privilégier la deuxième hypothèse. Pour autant, l’infléchissement épistémologique est de taille : il s’agit désormais de rendre physiquement compte du changement de couleur et d’identifier la cause efficiente ou matérielle, et non plus de se prononcer sur la cause ultime ou finale à la manière d’Aristote. Le mystère du processus physiologique des changements chromatiques de la peau du caméléon fait donc prendre à Perrault ses distances à la fois avec l’aristotélisme et avec le cartésianisme. Il concluait déjà, avec prudence, sur sa propre interprétation :

  • 113 Ibid., p. 148.

On pourra trouver quantité de telles raisons probables, avant que d’en avoir rencontré une dont on puisse démontrer la vérité. Mais pour finir nos Observations sur le Caméléon par quelque chose de plus solide que n’est cette Philosophie des couleurs, nous rapporterons les remarques que nous avons faites sur ses Os, dont nous gardons le Squelette, où nous avons remarqué beaucoup de particularités considérables113.

  • 114 On retrouve la même circonspection dans l’article de Daubenton dans l’Encyclopédie : « Toutes ces d (...)

44Mettant délibérément à distance la figure du philosophe de la nature, il revendique ainsi le statut d’historien de la nature en même temps qu’il circonscrit son domaine d’application, ses objets et sa méthode114.

45La séquence topique consacrée à la peau du caméléon de l’Antiquité à l’époque moderne se modifie au fur et à mesure que l’animal devient un objet approfondi d’observation et d’expérimentation au xvie et surtout au xviie siècle. En rendant la peau du caméléon visible, la langue littéraire a donc les effets intellectuels et épistémologiques du microscope : si elle permet d’affiner le savoir zoologique en créant son objet, elle demeure subordonnée à des habitudes culturelles et des précompréhensions qui déterminent le regard. L’actualisation du toposème des changements chromatiques de la peau du caméléon montre, en définitive, que la langue de la science demeure éminemment littéraire tout au long du xviie siècle. La richesse du lexique chromatique notamment déployé par Claude Perrault et Madeleine de Scudéry en est la preuve. L’originalité de la sensibilité chromatique de ces deux écrivains met également en évidence combien la littérature zoologique repose sur un usage élargi du vocabulaire de la couleur afin de mettre en évidence la variété des teintes mais surtout les processus de saturation et de désaturation de la peau de l’animal. Mais les mots de la couleur ne saisissent pas tant la réalité matérielle de la peau de l’animal qu’ils réfléchissent la culture de leur époque : le caméléon observé au xviie siècle a pris les couleurs… du xviie siècle. Mais c’est aussi à cette époque que le topos de la description de la peau du caméléon change en profondeur et s’enrichit de composantes nouvelles qui témoignent de véritables enjeux scientifiques. Pour l’Académie royale des sciences, il s’agit d’établir un programme scientifique et une rupture épistémologique dont la peau du caméléon sera l’emblème. Se dessine en creux l’opposition entre l’historien naturel, qui se donne pour tâche de décrire la peau, et le philosophe naturel, qui prétend expliquer le mécanisme des variations chromatiques de l’animal dont le fonctionnement des cellules iridophores demeure, encore aujourd’hui, en partie mystérieux. La peau du caméléon conserve donc son pouvoir d’enchantement au-delà de l’époque moderne : bien qu’elle subisse les assauts d’un rationalisme soucieux de la débarrasser des oripeaux de la fable, elle continue de fasciner ceux qui l’observent, aussi bien par sa beauté que par la vertu « occulte » qui préside à ses variations chromatiques. Bien que Lacépède, parachevant l’Histoire naturelle de Buffon, distingue de manière définitive « le Caméléon des poètes » de celui des naturalistes, il admet volontiers le pouvoir de séduction de ce dernier :

Le Caméléon des poètes n’a point existé pour la Nature ; mais il pourra exister à jamais pour le génie & l’imagination.
Lorsque cependant nous aurons écarté les qualités fabuleuses attribuées au Caméléon, & lorsque nous l’aurons peint tel qu’il est, on devra le regarder encore comme un des animaux les plus intéressants aux yeux des Naturalistes, par la singulière conformation de ses diverses parties, par les habitudes remarquables qui en dépendent, & même par des propriétés, qui ne sont pas très-différentes de celles qu’on lui a faussement attribuées.

46Si l’on sait aujourd’hui que la peau du caméléon n’imite pas son environnement naturel, elle ne cesse, au fil des âges, de réfléchir, comme un miroir, les préoccupations que les hommes portent sur lui et sur eux-mêmes.

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Bibliographie

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Notes

1 Voir sur ce sujet, Frédéric Calas (éd.), Peau d’âne et peaux de bêtes, 2021.

2 Robert Delort, Les animaux ont une histoire, 1984.

3 Paul J. Smith, « Inconstant et variable. Le caméléon entre histoire naturelle et emblématique », 2014.

4 Voir les analyses du caméléon dans la « suite » officielle de l’Histoire naturelle de Buffon proposées par Étienne de Lacépède (« Le Caméléon », Histoire naturelle des quadrupèdes ovipares et des serpens, t. I, 1788, p. 337-359).

5 Les gravures de Gessner, d’Aldrovandi, de Belon et celle réalisée par A. Bosse pour Perrault sont restées, entre autres, célèbres.

6 Faute de place, je ne traiterai pas ici des illustrations et plus généralement du rapport entre le texte et l’image naturalistes. Sur ce point, voir par exemple Thierry Hoquet, Buffon illustré. Les gravures de l’Histoire naturelle (1749-1767), 2007 ; Swann Paradis, « Louis-Jean-Marie Daubenton’s anatomic descriptions complemented by Jacques de Sève’s drawings : The hidden scientific gem of Buffon’s Histoire Naturelle », 2017.

7 Mon analyse sera principalement consacrée au corpus en langue française.

8 Madeleine de Scudéry, Description anatomique d’un caméléon [1669], 2022 [désormais abrégée en DAC].

9 Michèle Weil, « Comment repérer et définir le topos ? », 2016, p. 1.

10 Tertullien est un théologien chrétien de langue latine de la fin du iie siècle. Dans Le Manteau (De pallio), ouvrage destiné à convertir les païens au christianisme, il consacre un long passage au caméléon dans le cadre d’une critique sociale des mœurs de son époque (2007, III, 3, p. 122-127). Cette séquence naturaliste, dont la finalité est pourtant morale, est restée célèbre jusqu’au xviie siècle et a fait longtemps autorité auprès des naturalistes.

11 Au début du portrait du caméléon de Lacépède, qui poursuit le projet de l’Histoire naturelle de Buffon, l’auteur distingue l’animal « fantastique » de l’animal « réel » : les Anciens « ont cru voir, dans cet être qui n’était pas le Caméléon, mais un animal fantastique produit & embelli par l’erreur, une image assez ressemblante de plusieurs de ceux qui fréquentent les cours » (« Le Caméléon », op. cit., p. 338). Buffon se montrait aussi sévère à l’égard du « vice du recopiage » : il reprochera à Pline, soit de n’avoir fait, « pour ainsi dire, que copier Aristote » (« Le Chameau et le Dromadaire », Histoire naturelle, t. XI, 1764, p. 213) et qui, « en copiant Aristote, loin de corriger ses erreurs, semble les confirmer & en ajouter de nouvelles » (« L’Hippopotame », ibid., t. XII, p. 23). Sur la critique des histoires-recueils qualifiées de « fatras d’érudition », voir Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, 2005, p. 105-138. Les deux méthodes – l’observation directe et la lecture des Anciens –, seront encore longtemps complémentaires, en dépit des affirmations de savants comme Buffon qui font la promotion de la première pratique. Sur ce point, voir Benoît De Baere, La Pensée cosmogonique de Buffon. Percer la nuit des temps, 2004, p. 150 sq.

12 Philippe Hamon, Du Descriptif, 1993, p. 241 sq.

13 L’exemple le plus frappant, à cet égard, est celui de l’Histoire naturelle de Pline, démarquant point par point la séquence narrative aristotélicienne consacrée au caméléon, dont il reprend aussi bien l’ordre scénaristique du portrait de l’animal que le système comparatif et le lexique (Pline, Histoire naturelle, vol. I, 2016, VIII, LI, p. 528 sq.). Il sera relayé par Solin qui, dans le chapitre xli du Polyhistor (nom de la seconde édition augmentée des Collectanea rerum memorabilium) démarque à son tour les passages que Pline consacre au caméléon dans l’Histoire naturelle. Cette double nature du portrait zoologique du caméléon (« visible » et « lisible ») est portée à son comble par les naturalistes de la Renaissance comme Conrad Gessner (« Du caméléon », Historiae animalium liber II, De quadrupedibus Oviparis, 1554, p. 2-7) ou Ulisse Aldrovandi (« Le caméléon », De Quadrupedibus digitatis viviparis libri tres et de quadrupedibus digitatis oviparis libri duo, p. 668-676).

14 J’emprunte cette notion à Thierry Buquet qui l’a forgée pour désigner le « camelopardis » (« La girafe, belle inconnue des bibles médiévales. Camelopardis : un animal philologique », 2008), animal philologique qui connut une existence autonome et indépendante de la girafe par les commentaires et les traductions successives. Si le caméléon ne connut pas un tel dédoublement, on trouve néanmoins la présence d’un véritable écart entre l’animal réel et son double littéraire, épaissi par les phénomènes de réécriture.

15 Cf. Karl A. E. Enenkel et Paul J. Smith, « Introduction » à Early Modern Zoology. The Construction of Animals in Science, Literature and the Visual Arts, 2007, p. 5.

16 Dans Les Métamorphoses, le caméléon fait partie de la liste des animaux extraordinaires aux formes mouvantes qui peuplent le livre XV. Sans le nommer, Ovide évoque « tel autre animal qui se nourrit d’air et de vent / Reflète aussitôt les couleurs de tous les objets qu’il touche » (« quod ventis animal nutritur et aura, / Protinus assimulat, tetigit quoscumque, colores », 2019, p. 417, v. 411-412).

17 L’expression est d’Annie Bitbol-Hespériès et Jean-Pierre Verdet dans leur « Introduction » à Descartes, Le Monde, L’Homme, 1996, p. x.

18 Barbara de Negroni, « L’allée des roses ou les plaisirs de la philosophie », 1990, p. 29.

19 On en trouve encore une illustration dans les Fables de La Fontaine : « Je définis la cour un pays où les gens / Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, / Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être, /Tâchent au moins de le paraître, / Peuple caméléon, peuple singe du maître […] » (« Les obsèques de la Lionne » (XVIII, 14), Fables, 1985, p. 475, v. 17-21).

20 François Hartog, Le miroir d’Hérodote, 2001 ; voir aussi par exemple Frédéric Tinguely, « Jean de Léry et les vestiges de la pensée analogique », 1995.

21 Ce motif du corps écailleux est présent chez la plupart des naturalistes de l’Antiquité mais aussi de la Renaissance comme Conrad Gessner et Ulisse Aldrovandi.

22 « Mais tout cela ne faisait point ressembler cette peau à celle d’un Crocodile, comme Aristote veut avec la plupart des Auteurs. Car le Crocodile a sur le dos des écailles fort larges et fort épaisses, à proportion de celles qu’il a sous le ventre ; et elles sont arrangées de suite : au lieu que les éminences de la peau du Caméléon sont semées sans aucun ordre, et de grandeur peu différente » (DAC, p. 122). Évoquant l’aspect de la peau du caméléon, Antoine Furetière déplace une image déjà proposée par Perrault pour évoquer les vertèbres de l’animal mais qu’il applique à la description de la surface de la peau pour susciter l’étonnement du lecteur tout en cherchant à donner à voir l’aspect singulier de cette peau en relief, « plissée et hérissée comme une scie » (Dictionnaire universel, 1690, art. caméléon).

23 La traduction est celle de Claude Perrault (DAC, p. 121). « Chameleon pellicula vivit » (Tertullien, Le Manteau, opcit., III, 3). La traductrice, Marie Turcan, propose pour sa part la traduction suivante : « Le caméléon, c’est une petite peau qui vit » (p. 123 sq.).

24 Il fut longtemps concurrencé par le terme de « cuir », qui peut être encore associé à la peau humaine dans la langue classique mais qui désigne d’abord, selon Furetière, la « Peau des animaux qu’on courroye, & qu’on prepare pour servir à divers usages, particulierement à faire des bottes, des souliers, à couvrir des carrosses, des meubles, des Livres, &c » (Art. cuir). Sur les mots de la peau, voir aussi le numéro : La pelle umana, 2005.

25 À la fin du xiie siècle, Alexander Neckam, théologien et poète anglais, utilise « cutis » (« Huic clipeus cutis est aspera, dura, rigens », De naturis rerum, 1863, p. 376, v. 130) ; au xiiie siècle, le caméléon est absent des bestiaires hérités du Physiologos antique grec (iie siècle) qui ne l’évoque pas lui-même (Physiologos. Le Bestiaire des bestiaires, 2004), mais il est présent chez certains encyclopédistes comme Vincent de Beauvais qui lui consacre un chapitre dans le Speculum naturale, (1624, livre 19, chap. vi, « De Chameleonte »). Parmi les auctoritates citées au sujet des changements de couleur de l’animal, les Étymologies d’Isidore de Séville (viie siècle) jouent un rôle central. Ce dernier a consacré un article au caméléon repris régulièrement par la suite (« Cameleon non habet unum colorem, sed diversa est varietate consparsus […] Huius cameleontis corpusculum ad colores quos videt facillima conversione variatur » : le caméléon n’est pas unicolore, mais est constellé de mouchetures […]. Le corps menu de ce caméléon varie selon les couleurs qu’il voit par un changement très facile » (Isidore de Séville, Étymologies, livre xii, Des Animaux, 1986, 2, 18, p. 102 sq.). On retrouve des variations autour de cette formulation par exemple dans l’Opusculum de naturis animalium (xiiie siècle) : « Cameleon est animal diversicolor, cuius corpus ad colores quos videt facillima varietate mutatur » (f. 122r., traduction d’Ombeline Fichant, extraite d’une thèse en cours à l’EPHE intitulée « Exégèse et spiritualité monastique dans un florilège animalier c. 1200 : étude et édition de l’Opusculum de naturis animalium excerptum de dictis sanctorum et plurium magistrorum : « Le caméléon est un animal de diverses couleurs, dont le corps emprunte les couleurs qu’il voit avec la plus grande facilité » ; voir Isabelle Draelants et Ombeline Fichant, « L’Opuscule sur les natures des animaux, tiré des Dires des saints et de nombreux maîtres : premiers éléments sur une œuvre inexplorée du début du xiiie siècle », 2018, p. 299). De manière générale, si « corpus » est parfois présent, « cutis » est nettement plus rare. Je remercie ici I. Draelants et O. Fichant pour leur aide au sujet du corpus des encyclopédies médiévales. En langue française, à la fin du xiiie siècle, Brunetto Latini souligne que « sa piaus est dur comme de corcoril » (Li livres dou tresor, 1863, p. 238) ; Pierre André Matthiole, en 1572, dans son portrait du caméléon, évoque son corps tout escaillé comme le crocodile » (Commentaires sur les six livres de Ped. Dioscoride, 1572, p. 240) ; Yves d’Évreux, dans son Voyage dans le Nord du Brésil fait durant les années 1613 et 1614, note qu’« il semble qu’il ait la peau revêtue de poil ou de mousse » (1864, p. 189) ; Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, dans son abondante correspondance avec Thomas d’Arcos dans la décennie 1630 qui témoigne de son observation de nombreux spécimens (Lettres de Peiresc, t. VII, 1898, p. 115, 120 sq., 126, 137, 144 sqq., 155-159, 166-170, 184-189, 192 sq.), utilise également le terme de peau, quoique rarement. Au xvie siècle, le Thesaurus d’Hernandez utilise « pellis » et « cutis » (deux termes concurrents qui désignent aussi la peau humaine) dans sa description latine du caméléon mexicain (Rerum medicarum Nouæ Hispaniæ thesaurus, seu Plantarum animalium mineralium Mexicanorum historia, 1649, p. 721).

26 Le récit de Madeleine de Scudéry entretient un rapport étroit avec La Description anatomique d’un caméléon de Perrault, qu’elle a lue de près et avec laquelle elle dialogue souterrainement. Sur ce dialogue et sur la singularité de ce texte éthologique de femme dans le paysage culturel de l’époque, voir Oded Rabinovitch, « Chameleons between Science and Literature : Observation, Writing, and the Early Parisian Academy of Sciences in the Literary Field », 2013 ; Erica Harth, « Cartesian Women », 1999 et Cartesian Women. Versions and Subversions of Rational Discourse in the Old Regime, 1992 ; Peter Sahlins, « A Tale of Three Chameleons. The Animal between Science and Literature in the Age of Louis XIV », 2015. Je renvois également à l’édition récente que j’ai proposée de ce texte avec la collaboration de Anthony Herrel et Thierry Hoquet dans Madeleine de Scudéry, Histoire de deux caméléons, 2022 [désormais abrégé en HDC].

27 En 1690, Antoine Furetière consacre un très long article à l’animal dans le Dictionnaire universel. Son projet encyclopédique est celui d’un Moderne et, en sciences naturelles, chaque notice s’attache à rendre compte des connaissances scientifiques les plus récentes. Il s’appuie donc ici sur la Description anatomique de Perrault qui fait désormais référence, et dont il reprend globalement l’ordre, les acquis scientifiques et le lexique. Pierre Richelet écrit ainsi : « il n’a point de poil, mais des taches sur la peau qui prennent la couleur du lieu où il est » (art. Caméléon, Dictionnaire françois, 1680, p. 105). Le terme n’apparaît pas dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie (1694).

28 Ni Monconys ni Souchu de Rennefort ne recourent au terme de « peau ».

29 Matteo Realdo Colombo, médecin et chirurgien italien du xvie siècle.

30 Rafael Mandressi, Le Regard de l’anatomiste, 2003, p. 13 sq.

31 Irène Salas, À la frontière du corps : l’imaginaire de la peau à la Renaissance, 2014, p. 13.

32 Perrault ne travaillait jamais seul, mais au sein d’une équipe de savants naturalistes et anatomistes (comme Jean Pecquet, Louis Gayant, puis Jacques-François-Marie Duverney) et de techniciens (voir Anita Guerrini, The Courtier’s Anatomists : Animals and Humans in Louis XIV’s Paris, 2015).

33 DAC, p. 121 sqq.

34 Michel Foucault, Les mots et les choses, 1966, p. 146.

35 DAC, p. 122.

36 M. Foucault, Les mots et les choses, opcit., p. 146.

37 Furetière, Dictionnaire universel, art. Chagrin.

38 DAC, p. 127 ; HDC, p. 69.

39 DAC, p. 121. « Médiocre » signifie ici de taille moyenne.

40 Ibid., p. 129.

41 Ibid., p. 122.

42 Ibid.

43 Perrault ne mentionne pas ici de microscope mais il était utilisé, bien que modérément, à l’Académie royale des sciences (cf. Anita Guerrini, The Courtier’s Anatomists, opcit., 2015, p. 143).

44 J’emprunte ces notions à Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, p. 147.

45 C’est d’autant plus vrai que la gravure de la Description anatomique d’un caméléon n’est pas colorée et qu’il n’y a pas d’illustration dans le récit de Madeleine de Scudéry. La question de la coloration des planches zoologiques, plus évocatrices que les mots, sera au cœur de la réflexion de Buffon par exemple. La planche XXII, consacrée au caméléon, (gravure de Catherine Haussard, dessin de Jacques De Sève) n’est pas colorée. Sur ce point, voir T. Hoquet, Buffon illustré, opcit., p. 31-39.

46 Sur la dimension culturelle des couleurs, voir Michel Pastoureau : « La couleur n’est pas seulement un phénomène physique et perceptif ; c’est aussi une construction culturelle complexe » (Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, opcit., p. 127) ; « toute histoire des couleurs doit d’abord être une histoire sociale. Pour l’historien – comme du reste pour le sociologue ou pour l’anthropologue –, la couleur se définit d’abord comme un fait de société » (M. Pastoureau, Noir. Histoire d’une couleur, 2008, p. 17).

47 Voir à ce sujet le numéro de Féeries, « Contes en couleur », 2021.

48 La saturation désigne, selon Élodie Ripoll, l’intensité ou la plénitude de la couleur (Cf. Penser la couleur en littérature. Explorations romanesques des Lumières au réalisme, 2018, p. 30).

49 Rabelais, Le Quart-Livre [1552], 1997, p. 104.

50 Balthasar de Monconys, Journal des Voyages de Monsieur de Monconys, 1665, p. 448.

51 « Minime » : « couleur très sombre, telle que celle que portent ces religieux. C’est un gris fort obscur tirant sur le noir tanné » (Furetière, Dictionnaire universel, art. Minime). Le terme apparaît déjà dans le portrait de Perrault (DAC, p. 124).

52 Furetière, Dictionnaire universel, art. Caméléon.

53 DAC, p. 123. Elles seront reprises à l’identique dans l’Encyclopédie (Daubenton, art. Caméléon, (Hist. nat. Zoolog.), Encyclopédie, vol. II, 1752, p. 570).

54 Madeleine de Scudéry, pour sa part, recourt au balancement du « quelquefois… quelquefois » pour évoquer les circonstances des changements chromatiques et surtout pour insister sur le fait que l’observatrice est incapable de comprendre ce qui les détermine (HDC, p. 71).

55 DAC, p. 123 sq.

56 Ibid., p. 121.

57 HDC, p. 73.

58 I. Salas, À la frontière du corps, opcit., p. 29.

59 DAC, p. 122.

60 Ibid., p. 131.

61 Sur la gravure en regard de la description textuelle du caméléon de l’Académie royale des sciences sont dessinées les deux faces de sa peau, mais en noir et blanc (Claude Perrault, Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux, 1671, p. 13).

62 DAC, p. 123.

63 Ibid., p. 125.

64 « Estoffe faite ordinairement de poil de chevre, avec laine ou soie » (Furetière, Dictionnaire universel, art. Camelot).

65 HDC, p. 80.

66 Elle continuera jusqu’aux derniers moments de sa vie à la montrer à ses visiteurs, comme le rapporte l’Anglais Martin Lister, associant le corps « en ruines » de Madeleine de Scudéry alors âgé de 91 ans, et celui de ses caméléons naturalisés et immortalisés (A Journey to Paris in the Year 1698, 1699, p. 93 sq.).

67 L’œuvre de Théophraste est perdue et résumée ainsi par Photius (Bibliothèque, 1977, §278 Théophraste, « Sur les animaux qui changent de couleur », 525b17-18) : « Quant au caméléon, c’est par la respiration, semble-t-il que se font ses changements car il est naturellement plein d’air ».

68 Aristote, Les Parties des animaux, 2011, 692a, p. 455.

69 Pline, Histoire naturelle, 2016, XXVIII, 29, p. 356.

70 Sénèque, Questions naturelles, vol. 1, 2002, I, V.7, p. 28.

71 Plutarque, dans le chapitre où il oppose les animaux de terre et ceux de la mer (« Quels animaux sont les plus advisés, ceulx de la terre, ou ceuls des eaux »), approfondit pour les nécessités de sa démonstration l’opposition entre le poulpe et le caméléon (Œuvres morales, vol. 1, 1572, p. 519 sq.). À la suite d’Aristote et de Théophraste, il insiste sur la timidité et sur le caractère pneumatique du caméléon pour expliquer ses changements chromatiques. Dans les Essais, Montaigne durcit encore l’opposition entre les deux animaux : « Le caméléon prend la couleur du lieu, où il est assis : mais le poulpe se donne lui-même la couleur qu’il lui plaît, selon les occasions, pour se cacher de ce qu’il craint, et attraper ce qu’il cherche : au caméléon c’est changement de passion, mais au poulpe c’est changement d’action » (Essais, II, 12, 2009, p. 204). « Passion » signifie ici, conformément à l’étymologie, la modification des affects.

72 Du Bartas distingue par exemple l’admiration pour cette créature merveilleuse qu’est le caméléon de son interprétation métaphorique, parfois négative (« Car le peuple agité de diverses humeurs, / Reçoit, cameleon, de ses princes les mœurs » : « Second jour », La Sepmaine ou Creation du monde, t. I, 2012, p. 122, v. 83-84) ou positive, quand l’accent est mis sur le régime alimentaire éthéré de l’animal, « dont le sobre sein ne se paist que de vent » (« Sixième jour », ibid., p. 315, v. 136).

73 M. Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, opcit., p. 176.

74 Le caméléon fait partie des animaux impurs énumérés dans le Lévitique (Ancien Testament, XI, 30).

75 « Nam cum illi coloris proprietas una sit, ut quid accessit, inde suffunditur. Hoc soli chamaeleonti datum, quod uulgo dictum est, de corio suo ludere » (Tertullien, Le Manteau, opcit., p. 126).

76 On la trouve également mentionnée chez Neckam (De naturis rerum, opcit., p. 376, v. 127), chez Latini (Li livres dou tresor, opcit., p. 238), que reprend aussi Jean de Mandeville (fin xiiie siècle) précisant qu’il « change et mue souvent sa couleur, car une fois la voit on d’une couleur et autres fois d’autre, et se puet changier en toutes couleurs qu’elle veult, fors en rouge et en blanc » (Le Livre de Jean de Mandeville, 2023, chap. 65, p. 588).

77 Paru pour la première fois en latin en 1531, ce recueil connut dans les années qui suivirent des éditions bilingues en langue vernaculaire. Un livre d’emblème est l’association signifiante d’une image et d’un texte à des fins morales et édifiantes. Sur le caméléon d’Alciat, voir : David Amherdt, « Le caméléon, la chauve-souris, le gecko et les trompeurs de tout poil. Les Emblèmes 49, 53, 61, et 62 d’Alciat », 2006 ; Olivier Le Bihan, « Bestiaire et imaginaire de l’air, du xvie au xviiie siècle. Le caméléon et l’oiseau de paradis », 2004.

78 On le voit, dans cette traduction de 1549, Barthelemy Aneau utilise justement le terme de peau (Alciat, Emblemes, 1549, p. 77 sq.).

79 Encore au xviiie siècle, Lacépède, rappelle au début de son portrait du caméléon, comment on emploie « métaphoriquement » l’animal « depuis long-temps, pour désigner la vile flatterie » (« Le caméléon », opcit., p. 337).

80 Plutarque, Œuvres morales, op. cit., vol. 1, p. 42 verso. De même, dans la Vie d’Alcibiade, Plutarque insiste, dans le portrait moral qu’il dresse de son personnage, sur son art d’imiter par intérêt son entourage et le compare alors au caméléon : « Car c’était chez lui, dit-on, une faculté maîtresse parmi tous ses talents et un artifice pour prendre les hommes, que de s’adapter et de se conformer à leurs mœurs et à leur mode de vie : il était plus prompt à se transformer que le caméléon. Encore y a-t-il une couleur que celui-ci est, dit-on incapable de s’assimiler, la couleur blanche, au lieu qu’Alcibiade passait avec la même facilité du bien au mal et du mal au bien et qu’il n’était bien qu’il ne pût imiter et pratiquer » (vol. 1, 2001, XXIII, 4-5).

81 Estienne Perret, Fable XVII, XXV Fables des animaux, 1618, (n. p.), v. 5-16.

82 Il ne s’agit pas du caméléon mais des « animaux qui muent en changeant leurs humeurs internes, ou leur sang, ou autre chose » : « le changement de couleurs des poils, alors qu’ils sont secs et pendants se produit très rarement et c’est une chose tout à fait admirable et incroyable » (Photius, « Sur les animaux qui changent de couleur », opcit., 525a-525b, p. 157 sq.).

83 Élien, La Personnalité des animaux, 2019, II, 14, p. 42 sq.

84 Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the Order of Nature, 1150-1750, 2001, p. 17.

85 « Et coloris natura mirabilior » (Pline, Histoire naturelle, opcit., vol. 1, p. 529). Dans une perspective religieuse, pour Guillaume Du Bartas, les changements de couleur du caméléon et son régime alimentaire en font une œuvre admirable de la Création qui suscite l’éloge du Créateur : « Mais l’œil du Ciel ne void chose plus admirable / Que le Chameleon […] » (« Sixième jour », La Sepmaine ou Creation du monde, opcit., p. 315, v. 133-134).

86 Pline, Histoire naturelle, opcit., vol. 2, p. 357.

87 Sur les critiques de Perrault et de ses successeurs au sujet de l’histoire-commentaire et de l’histoire-témoignage (et du manque de bonne foi des voyageurs), voir Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, opcit., p. 105-113.

88 Pierre Belon, Les observations de plusieurs singularitez et choses mémorables, 1554, p. 125 ; De Aquatilibus, 1553, livre II, p. 57.

89 « J’obseruay comme mon Cameleon qui estoit vert ; comme j’entray dans ma chambre l’ayant mis fur une feüille de papier blanc devint noir, ce que j’attribue à la chandelle, parce que l’ayant remis à l’ombre il reprit la couleur verte ; il est vray qu’au Soleil il devient vert, estant fur la terre seche fans herbe, mais mis dans une chambre il se fait noir, puis fermé dans une armoire ou dans le sein, il se fait jaune & vert, qui sont les trois couleurs qu’il a seulement, car il est gris, & si obscur qu’on le doit prendre pour le noir, & le blanc tire au jaune » (Monconys, Journal des Voyages, opcit., p. 448). Mais l’expérience ne fait parfois que confirmer ce que l’on veut trouver au préalable : ainsi Souchu de Rennefort aboutit-il à la conclusion suivante : « ils prennent la couleur de l’objet fur lequel ils font pofez, & elle leur entre par les yeux de mefme qu’un petit filet devin tombant dans un verre, le rougit peu à peu. » (Histoire des Indes orientales, 1688, p. 120)

90 Pierre Gassendi accuse encore plus clairement le trait que ne l’avait fait Peiresc : « il constata aussi qu’il était faux que les caméléons revêtissent les couleurs des choses alentour » (Vie de l’illustre Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, 1992, p. 260).

91 Rabelais, Le Quart-Livre [1552], 1997, chap. ii, p. 102.

92 Ambroise Paré, Des monstres et des prodiges [1573], 1971, chap. xxxvi, p. 140.

93 DAC, p. 124 sq.

94 Voir supra n. 18.

95 L’article de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert consacré au caméléon en 1752 par Daubenton, l’anatomiste responsable des descriptions anatomiques de l’Histoire naturelle de Buffon, qui démarque la description anatomique de Perrault, entérine ce changement de paradigme : « ce qu’il a de plus merveilleux, c’est le changement de couleur qu’il éprouve à l’approche de certains objets » (Daubenton, art. Caméléon, opcit., p. 569). S’extasier sur un tel phénomène ne signifie pas pour autant accepter sans les vérifier les légendes qui entourent l’animal et la suite de l’article va précisément s’attacher à les invalider en faisant jouer les unes contre les autres les différentes hypothèses : « Le P. Feuillée Minime, par exemple, prétend dans son Journal d’observations physiques, mathématiques & botaniques, que le changement de couleurs de cet animal vient des divers points de vûe où l’on le regarde, ce qui n’est point aussi merveilleux que ce qu’en avoient publié les anciens » (ibid.).

96 L. Daston et K. Park, Wonders and the Order of Nature, opcit., p. 17. Mais celle-ci est loin d’être stable et uniforme à ce moment charnière qu’est la seconde moitié du xviie siècle : tandis que Perrault cherche à rectifier les erreurs des Anciens et débarrasser la peau du caméléon des superstitions antiques, Madeleine de Scudéry, tout en montrant l’importance du soleil dans les variations chromatiques de ses caméléons, maintient que l’air et le soleil constituent aussi leur nourriture.

97 « Si vile et si laide bête » (DAC, p. 117). À plusieurs reprises, la romancière recourt à un procédé typique de ses portraits héroïques idéalistes, l’hyperbole abstraite, pour rendre compte à la fois de la beauté de la peau du caméléon et de l’effet qu’elle produit sur son observatrice : « Quelquefois ils devenaient tout couverts des plus belles taches du monde […]. Je l’ai vu un soir ou deux qu’il faisait froid, entièrement blanc ; à dix heures du soir, plusieurs fois, entièrement jaune pâle ; mais presque tous les jours, à plusieurs reprises, tacheté le plus agréablement du monde depuis le haut de la tête jusqu’au bout de la queue, et jusqu’au bout de ses petits doigts » (HDC, p. 71).

98 Ibid., p. 72. Pour autant, l’esthétisation de la peau ne bascule pas dans la réification de l’animal, que Madeleine de Scudéry dote d’une subjectivité et d’une intériorité singulières.

99 Cf. François Cornilliat et Richard Lockwood, « Avant-propos » à Èthos et Pathos. Le Statut du sujet rhétorique, 2000, p. 7-12.

100 Je reprends ici le concept forgé par Anne Simon, Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, 2021.

101 Éric Baratay, « Claude Perrault (1613-1688), observateur révolutionnaire des animaux », 2012 ; « Des naturalistes dans les cages : l’exemple de Claude Perrault (1613-1688) », 2012.

102 Claire Salomon-Bayet, L’Institution de la science et l’expérience du vivant, 1978 ; Christian Licoppe, La formation de la pratique scientifique, 1996.

103 Frédérique Aït-Touati, « La fourmi enivrée au brandy : anecdote, observation et expérience au xviie siècle », 2012.

104 HDC, p. 71.

105 Ph. Hamon, Du Descriptif, opcit., p. 37-77.

106 Montaigne, Essais, opcit., II, 12, p. 204. Comme le rappelle l’éditeur du texte E. Naya, Montaigne est proche ici du « troisième mode pyrrhonien de la suspension du jugement, élaboré par Sextus Empiricus, qui fait l’hypothèse d’une constitution sensorielle différente de la nôtre chez les animaux » (n. 3, p. 711). Charron, organisant de manière ordonnée la matière montaignienne dans La Sagesse, réduit pour sa part le motif des changements chromatiques du caméléon à peau de chagrin, pour illustrer l’idée des « effects et proprietez merveilleuses, inimitables, voir inimaginables » de certains animaux et du « Cameleon et du Poulpe à prendre des couleurs » (La Sagesse [1601-1604], 1986, I, 34, p. 211).

107 Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, Histoire du visage, 1994. Voir aussi Lucie Desjardins, Le corps parlant, 2000.

108 HDC, p. 76.

109 C’est justement son observation minutieuse qui lui fait rejeter la thèse cartésienne : « On ne peut pas dire non plus que ce soit la disposition de tous ces petits points chagrinés qui composent sa peau, puisque presque au même instant et au même lieu il est très beau, il est très laid, et qu’il est varié, et non varié, sans qu’il y ait nul changement apparent ni en lui, ni en ce qui l’environne » (ibid., p. 75). On pense ici aussi à la théorie contemporaine d’Adolf Portmann, La Forme animale, [1948] 2013, sur la beauté des formes animales qui n’ont d’autre fonction que d’attirer les regards et réjouir les yeux. Portmann en effet, en affirmant la gratuité de la beauté, montre que l’approche en termes mécaniques ne suffit pas à rendre compte de la richesse des formes animales. Ce n’est plus alors Madeleine de Scudéry qui est l’artiste, mais le caméléon lui-même, dont l’observatrice se contente de mettre en évidence la beauté.

110 Peter Sahlins, « A Tale of Three Chameleons. The Animal between Science and Literature in the Age of Louis XIV », 2015.

111 Furetière définit la suffusion comme un « espanchement des humeurs qui se remarque sur la peau. Et particulierement il se dit du sang & de la bile. Cette rougeur qui vient de la honte est une suffusion de sang qui paroist sur les jouës. La jaunisse est une suffusion de bile par tout le corps » (Dictionnaire universel).

112 DAC, p. 146 sq.

113 Ibid., p. 148.

114 On retrouve la même circonspection dans l’article de Daubenton dans l’Encyclopédie : « Toutes ces diversités demanderoient un examen plus circonspect, qui épargnât la peine de chercher des explications, pour ce qui n’existe peut-être point » (art. Caméléon, opcit., p. 570). C’était déjà le choix de Pline à l’orée du livre xi de l’Histoire naturelle consacré aux insectes : « Mais laissons à chacun l’opinion qu’il se fait ; il nous suffit, pour atteindre notre but, d’indiquer les conditions manifestes des choses, sans juger les questions douteuses » (« Donec aestimatio sua cuique sit, nobis propositum est, naturas rerum manifestas indicare, non causas judicare dubias » ; Pline, Histoire naturelle, opcit., vol. 1, xi, ii, p. 647).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aude Volpilhac, « Un sujet d’émerveillement »Topiques, études satoriennes [En ligne], 8 | 2024, mis en ligne le 01 avril 2025, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/topiques/321

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Auteur

Aude Volpilhac

Docteure en langue et littérature françaises du xviie siècle, Aude Volpilhac est enseignante-chercheuse à l’UCLy - UR Confluence : sciences et humanités (EA 1598). Ses travaux portent désormais sur les représentations du vivant au xviie siècle. Elle s’intéresse aux animaux littéraires, et notamment aux insectes, en s’attachant à l’étude de l’articulation des enjeux éthiques, épistémologiques et esthétiques du texte littéraire. Elle a récemment coordonné le numéro « Approches écologiques du xviie siècle » de la revue xviie siècle (n° 301, 2023-2024).
avolpilhac@univ-catholyon.fr

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