1Le célèbre tableau de Millet peint en 1857 rend hommage à ces glaneuses ramassant les épis et restes de la récolte tombés au sol, condamnés à retourner à la terre. Il témoigne de la pauvreté rurale et des relations asymétriques de solidarité entre propriétaires terriens et sous-prolétaires de l’époque (Bruneteaux et Lanzarini, 1999), qui permettaient à ces familles de combattre la faim, de faire face aux potentielles pénuries à venir. Cette pratique se rattache à ce que Florent Quellier nomme une « culture de la faim », ainsi définie :
[…] un cadre mental essentiel pour qui veut comprendre l’univers paysan et plus largement celui de l’immense majorité de la population de l’Ancien Régime ; soit une hantise de la disette liée à l’absence d’un approvisionnement alimentaire garanti pour le plus grand nombre, si vous préférez l’incertitude alimentaire du lendemain. (Quellier, 2007, p. 39)
- 1 Je souhaite d’abord remercier les membres du comité de lecture dont les retours et suggestions m’o (...)
2Depuis1, le modèle industriel de production agricole s’est imposé comme la norme de production dominante et les systèmes de protection et de solidarité se sont transformés. Les innovations technologiques du xxe siècle ont permis à la France d’atteindre une certaine autonomie alimentaire, tout en effaçant les périodes de pénurie et de disette de la mémoire collective. Dans le même temps, l’accès à cette production par le plus grand nombre est rendu possible par une hausse générale du niveau de vie. L’institutionnalisation des systèmes de protection a joué un rôle majeur (Duvoux, 2011) et la mise en place de la Sécurité sociale en 1946 en est le point d’orgue. Bien que les marchés de consommation demeurent segmentés, l’accès à la consommation marchande est alors pensé comme un facteur d’intégration des plus pauvres au reste de la société (Lazarus, 2018).
3Cependant, depuis les années 1980, le système de protection collective, rattaché au statut de salarié et financé par les travailleurs eux-mêmes, dérive vers un système d’assistance qui tend à individualiser – par la contractualisation et la segmentation croissante de ces catégories de classement et d’action – les derniers filets de secours (Friot, 2012) : c’est la montée de « l’individualisme négatif » (Castel, 1995). Cette transition a accompagné la fragilisation progressive du statut des travailleurs (dont celui de salarié en premier lieu), ainsi que la précarisation croissante – et toujours en cours – des conditions d’emploi et de travail. Ces deux processus ont contribué à faire émerger, dans les années 1990, les « nouveaux pauvres » (Paugam, 1997) : des travailleurs qui, pour la plupart, ayant connu une relative stabilité sociale, notamment par l’accès à la propriété, ont vu, plus ou moins soudainement, leurs socles s’ébranler (travail, maison, famille), avant de tomber dans la pauvreté par la désaffiliation (Castel, 1990). C’est dans ce contexte que l’on observe dans les médias, à partir de la fin des années 1990, une résurgence de la pratique du glanage en milieu urbain, lieu de concentration des capitaux et des personnes. Le glanage des classes populaires est, une nouvelle fois, associé à la pauvreté, au manque et à la faim, tant par le faible capital économique de ces populations que par leur exclusion des circuits d’approvisionnement marchand.
- 2 Istanbul (Turquie), Le Caire (Égypte), Vancouver (Canada), Paris (France), Buenos Aires (Argentine (...)
4Les études sur le glanage apparaissent au début des années 2000 et montrent une pratique qui a pour issue la revente des objets glanés : on parle alors de biffins. Elles mettent en avant la place importante occupée par la récupération dans l’économie informelle de différentes villes du globe (Barles, 2011)2, participant de la survie économique de celles et ceux qui s’y adonnent (Raoulx, 1999 ; Florin, 2016 ; Gorbán, 2006). Sont mises au jour des organisations du travail hiérarchisées à l’échelle de la ville, parfois calquées sur des hiérarchies raciales (Florin, 2015). D’autres recherches évoquent la répression des pouvoirs publics sous l’impulsion de mobilisations d’habitants (Milliot, 2011) ou de représentants d’intérêts économiques privés (Florin, 2015), ainsi que les tactiques mises en place pour y échapper (Cirelli et Florin, 2016). Le glanage des populations plus aisées (détentrices de capital culturel) est aussi questionné par des travaux qui soulignent les dimensions politique et écologique que peut revêtir cette pratique (Corteel, 2015 ; Guien et Ramirez, 2017). On remarque que dans nombre de ces recherches, l’accès au glanage se fait par le biais de collectifs structurés (associations en Europe ou coopératives, notamment en Argentine : Gorbán, 2006 ; Fernández Álvarez, 2016 et 2018). Elles mettent au jour l’intégration des glaneurs pauvres au reste de la société par la dimension productive ou militante de leur activité de récupération et de revente.
5Dans cet article nous souhaitons au contraire porter notre regard sur les pratiques informelles de glanage qui ne se réinscrivent pas dans une économie instituée, en nous centrant sur l’activité de récupération alimentaire des fractions inférieures des classes populaires. Que se passe-t-il concrètement sur les lieux de glanage ? Quelles formes d’interaction les glaneurs entretiennent-ils avec les autres acteurs de la remballe de fin de marché ? Des transactions de divers ordres existent-elles, et sous quelles formes ? Le concept de culture de la faim est-il toujours pertinent pour rendre compte de la pratique de récupération en milieu urbain, en France, au xxie siècle ? Le propos de cet article est de montrer que le glanage ne peut se réduire à une pratique de survie uniquement liée à la faim, mais est inséré au sein de systèmes de transactions structurées par des obligations et valeurs morales spécifiques, relevant de ce que certains auteurs ont nommé « économie morale » (Fontaine, 2008 ; Fassin, 2009). Nous montrerons qu’adopter cette grille analytique permet de rendre visible la formation de protections rapprochées, c’est-à-dire des protections non institutionnelles basées sur des relations d’interconnaissances, historiquement antérieures aux formes de protections institutionnelles, et principalement centrées sur les réseaux familiaux (Castel, 1995 ; Weber, 2011). Pour restituer de tels systèmes matériels et symboliques et nous interroger sur leur sens, nous nous appuierons sur l’étude ethnographique de la fin d’un des marchés du centre de Nantes.
Encadré 1. Une observation participante au long cours parmi les sous-prolétaires
Commencée en 2016 dans le cadre du master, puis d’une thèse de sociologie toujours en cours, l’enquête de terrain repose sur une présence hebdomadaire sur les lieux de glanage et de sociabilité des enquêtés, principalement des espaces publics. Basée d’abord sur l’observation participante, puis sur la participation observante (Soulé, 2007), tout en ayant recours aux entretiens informels (Bruneteaux, Lanzarini, 1998), l’enquête est réalisée auprès d’une douzaine de personnes. Tous vivent en milieu urbain et sont disséminés dans différentes villes ou quartiers de la métropole. Majoritairement composés d’hommes seuls âgés de vingt-huit à soixante-dix ans, sans diplôme au-dessus du bac et issus des classes populaires, les individus au centre de cette enquête sont à la marge du marché du travail depuis de nombreuses années (pauvreté monétaire), pour la plupart en rupture familiale, et en relation avec diverses institutions d’aide sociale (pauvreté institutionnelle). L’éclatement de leurs lieux de vie et le peu de ressources à leur disposition (économiques, sociales ou symboliques) les rendent vulnérables à l’isolement social, phénomène favorisant le maintien en situation de pauvreté (Auzuret, 2017). De manière plus générale, la thèse porte sur les pratiques économiques informelles de ces sous-prolétaires, mises en lien avec leurs usages et représentations des institutions de l’aide sociale. Pour cet article, nous retiendrons particulièrement les pratiques de glanage qui s’instaurent à la fin de l’un des marchés nantais, et qui se distinguent des autres par les interactions entre glaneurs et la configuration atypique prise chaque fin de semaine depuis 2012.
Encadré 2. Le glanage du marché de Talensac : une organisation collective, collaborative et informelle
Chaque dimanche vers 13 h 30, des glaneurs de différents milieux sociaux se coordonnent pour mettre en commun les denrées récupérées sur un marché bourgeois, doté d’une partie couverte et d’une partie extérieure (voir le croquis en annexe 1). En échange d’une participation des glaneurs à l’activité de remballe – qui consiste à jeter une partie des déchets (cagettes, cartons vides, bacs de glace) –, les vendeurs leur réservent une grande partie de leurs invendus. Une fois récupérés, ceux-ci sont déposés dans un espace extérieur au marché : le « trottoir d’en face ». Les invendus sont triés, puis organisés par les glaneurs, pour ensuite être mis à disposition de chacun (voir l’annexe 2). Il n’est possible de se servir qu’une fois le signal donné, lorsque tous les glaneurs sont de nouveau réunis (voir les annexes 3 et 4). Cette organisation collective, collaborative et informelle n’a pas d’existence administrative et regroupe en moyenne une trentaine de glaneurs chaque semaine. Elle perdure depuis 2012, car elle repose sur une base de fidèles assidus, une dizaine d’individus aux profils relativement variés qui constituent son noyau. Il y a d’abord les « anciens » : SDF ou anciennement SDF, qui se définissent comme des personnes « de la rue ». S’ajoutent les retraités et les chômeurs de longue durée, avec qui ils cumulent et partagent diverses formes de « handicap au sens large (infirmité, maladie, mais aussi vieillesse, enfance abandonnée, veuvage avec de lourdes charges familiales, etc.) » (Castel, 1995, p. 64), faisant d’eux des bénéficiaires réguliers des dispositifs d’assistance institutionnels (Dubois, 2010). En périphérie de ce noyau se positionnent étudiants et travailleurs précaires, dont la présence peut être tout aussi régulière que celle des « piliers », mais se révèle plus récente. Ce sont les individus les mieux insérés socialement, bien qu’ils soient eux-mêmes sujets à des formes de précarité économique.
6Nous montrerons dans une première partie comment les glaneurs les plus pauvres de ce dispositif mobilisent cette configuration atypique de glanage pour développer des protections rapprochées, non pas entre membres d’une même communauté familiale, mais entre individus partageant certaines caractéristiques de conditions de vie (ou perçues comme telles), par-delà les différences générationnelles et les statuts socioprofessionnels. La seconde partie de l’article interroge la genèse des dispositions économiques de l’un des glaneurs pour qui la récupération occupe la majeure partie du temps. Cette étude de cas (Passeron et Revel, 2005) vise à montrer que les dispositions économiques ne sont pas seulement déterminées par des situations de survie structurées par l’incertitude du lendemain, du manque et de la faim, mais qu’elles se sont constituées lors de phases de socialisation scolaire et professionnelle passées, transformant aussi bien les modalités d’action que le sens donné à la pratique.
7Si le dispositif précédemment décrit centralise une large partie des denrées glanées de ce marché, il tend également à imposer une forme d’échange spécifique entre glaneurs et vendeurs, sous la forme de dons et de contre-dons (Mauss et Lévi-Strauss, 2010). Cependant, les pratiques de glanage de chacun des membres ne s’en trouvent pas pour autant uniformisées, car si l’absence de contrat formel entre vendeur et glaneur alimente une certaine insécurité sociale (Castel, 2003), d’autres logiques d’affiliation que la subordination par le rapport salarial se révèlent. Nous mobiliserons trois cas illustrant trois formes de glanage qui, chacune à sa façon, éclairent de manière complémentaire le développement de protections rapprochées. Ces trois cas n’ont pas été retenus pour leur caractère représentatif d’une réalité plus vaste, mais ont été jugés pertinents pour analyser des « logiques qui sont à l’œuvre chez bien d’autres individus, quoique sous des formes spécifiques et dans des contextes toujours singuliers » (Palheta, 2011, p. 60). Nous verrons que le premier des systèmes d’échanges non marchands présentés repose sur des valeurs morales de solidarité et d’entraide entre personnes qui, par-delà leurs différences de statuts socioprofessionnels, partagent des caractéristiques de conditions de vie communes. Le deuxième cas illustre comment le don d’invendus vise à amoindrir une dette morale (Bourdieu, 1976) contractée auparavant auprès d’un autre glaneur. Le troisième montre comment des biens glanés dans les poubelles, et donc ordinairement considérés comme sans valeur (Debary, 2019), offrent la possibilité au donateur de multiplier ses ressources sociales, matérielles et symboliques.
- 3 Le « banc » renvoie au support servant à présenter les denrées aux chalands. Plus le capital écono (...)
8Le marché de Talensac est réputé pour sa centralité et la qualité de ses produits ; il l’est également pour son prix de vente moyen, plus élevé que dans tous les autres marchés de la ville. Cependant, la richesse produite par les commerces se répartit inégalement parmi les cent cinquante vendeurs hebdomadaires, comme le montre la configuration variable des « bancs » de commerçants3. Ces détails n’échappent pas au regard affûté des glaneurs réguliers, qui ajustent leur pratique et les termes de l’accord tacite construit avec les commerçants.
- 4 Aujourd’hui âgé de trente-six ans, il glane depuis l’âge de dix-huit ans. Débutant d’abord par des (...)
- 5 Il dénonce la présence sur les produits de résidus chimiques néfastes pour la santé à long terme, (...)
- 6 Ce marché centralise une large partie des denrées alimentaires de la région, regroupant aussi bien (...)
9Observons la pratique de Jean4, qui adopte l’itinéraire type du glaneur du marché extérieur, bien qu’il soit l’un des rares à commencer son « petit tour » par son aile est, regroupant les producteurs de fruits et légumes, moins nombreux que les revendeurs de l’aile ouest. La probabilité d’en revenir avec des invendus est donc plus faible car, contrairement aux revendeurs, leurs productions vendues sont moindres et moins variées. Mais peu importe : Jean recherche en priorité des invendus « bio », mais surtout « locaux », qu’il présuppose issus d’un modèle agricole émancipé des logiques productivistes5. Vers 14 heures seulement il arrive dans l’aile ouest (zone 1 du croquis), plus tardivement que les autres glaneurs, pour se placer à une position inhabituelle : derrière un des stands qui longent les halles, à la place du vendeur où se trouve notamment la caisse de la journée. Il est en train d’attendre le retour d’Hassan, revendeur indépendant sans employé, parti chercher sa camionnette garée à quelques rues de là. Pendant son absence, Jean surveille la marchandise toujours exposée, achetée quelques jours plus tôt au marché d’intérêt national (MIN) de Nantes6. Sa camionnette fait partie des plus petites du marché, et le confinement de son espace de rangement nécessite une organisation particulière pour loger tous ses produits. Par l’ancienneté et la répétition de leur collaboration – ils s’entraident depuis deux ans –, Jean maîtrise l’ensemble des étapes et manières de faire spécifiques de ce vendeur. Ces relations de confiance et d’interdépendance solidement établies le placent dans une position d’employé : il manipule les fruits et légumes jugés vendables, donc toujours porteurs d’une valeur marchande ; il les entrepose d’abord dans des cagettes de bois vides, puis les empile sur le diable avant de les ordonner à l’arrière de la camionnette. Cette maîtrise de l’organisation et de la division du travail permet au commerçant de gagner un temps précieux pour terminer la remballe avant le passage des agents municipaux de la voirie, condition nécessaire au maintien de son emplacement chaque semaine.
- 7 J’emprunte à Florence Weber cette expression « donner la pièce », qu’elle mobilise pour rendre com (...)
10En échange de ce « coup de main », Jean récupère les invendus d’Hassan, quelques denrées toujours porteuses d’une valeur marchande, et parfois reçoit la pièce7 en plus (Weber, 2000). À première vue, on pourrait penser que ce sont les apports matériels de cet échange qui motivent cette forme de glanage, bien que la quantité glanée soit souvent inférieure à celles des autres stands. Pourtant, la comparaison avec des pratiques d’échanges se déroulant quelques mètres plus haut fait douter de cette première interprétation. Florence, une commerçante labélisée « bio », qui en outre possède avec son mari deux laveries en ville, est présente chaque semaine depuis 2009. Ses deux employés arrivent à 8 heures chaque dimanche, et ne repartent avec un imposant camion qu’après avoir démonté et embarqué la structure du stand – composée d’une petite dizaine de tables d’exposition. Pendant ce temps, la patronne discute et « paye un coup » à d’autres commerçantes des halles, tandis que les glaneurs – principalement des étudiants – s’occupent des cagettes et cartons vides. En raison de cette division du travail accrue, le temps de glanage est plus court – une petite dizaine de minutes contre une vingtaine pour la remballe intégrale –, ce qui permet aux récupérateurs de passer à un autre stand et ainsi d’augmenter leur productivité, tout en glanant des denrées plus valorisées que celles du stand d’Hassan. Mais si Jean ne se joint pas à eux et préfère glaner moins de denrées, qui de plus s’écartent des normes de production qu’il valorise, c’est d’abord pour soutenir un commerçant dont il perçoit les signes de pauvreté : une structure commerciale de mauvaise qualité, une maîtrise imparfaite de la langue française liée à une migration récente et forcée, l’absence de locaux pour entreposer la marchandise qui reste la plupart du temps dans le camion. C’est également pour soutenir un commerçant dont il connaît une partie de la biographie : lors de son arrivée à Nantes, Hassan fut dans un premier temps hébergé par son voisin de palier, ce qui lui permit de découvrir le parcours migratoire et les conditions de vie précaires du revendeur. Jean dit préférer aider un commerçant « qui galère », plutôt que de se faire employer « par un patron qui s’en met plein les poches ». Cette interdépendance rappelle la distinction « eux » versus « nous » mise au jour par Richard Hoggart (1970), le « nous » se matérialisant ici par des relations de réciprocité fondées sur des valeurs morales d’entraide et de solidarité qui structurent cette interdépendance et donnent sens à cette forme de glanage.
- 8 Âgé de vingt-neuf ans, il glane sur ce marché depuis une dizaine d’années. Depuis février 2019, il (...)
- 9 Le « talon » peut être soit l’entame, soit la fin d’un rouleau de viande. Sont également glanés pi (...)
- 10 Les glaneurs de ce marché peuvent se diviser en deux catégories, selon leur degré d’engagement et (...)
11Noé8 adopte quant à lui l’itinéraire type du glaneur des halles. Il est l’un des premiers à arriver, vers 13 h 20, et a pour habitude de « faire le tour » des stands de poissonnerie, boucherie et charcuterie (zone 2 du croquis). S’y employant chaque dimanche depuis au moins sept ans, il est désormais connu et reconnu des différents vendeurs qui attendent son passage pour lui donner leur poubelle de la journée. Une fois au niveau des bennes extérieures, Noé cherche à mains nues parmi les déchets, parfois sans ménagement ni crainte de se salir, talons9 et autres morceaux jetés, bien que toujours bons à la consommation. Il apporte ses trouvailles sur le « trottoir d’en face », où restent les glaneurs-passifs10. Parmi eux, Olivier, cinquante-cinq ans, un des personnages charismatiques du dispositif, est le glaneur le plus ancien du marché, qu’il fréquente assidûment depuis 1996. Il est un des destinataires de ces denrées données sans mutualisation. Si ces transactions sont, à première vue, unilatérales, elles prennent place dans une série d’échanges dont il est difficile de déceler le don inaugural. Depuis de nombreuses années, Olivier mobilise ses connaissances des rouages de l’assistance administrative pour conseiller Noé, glaneur illettré, en l’aidant à déchiffrer son courrier, en le conseillant pour s’orienter vers le service social adapté à sa demande, et savoir quelle question poser pour obtenir tel type d’aide. Il partage également avec lui ses expériences « de la rue », qu’il a fréquentée pendant une bonne vingtaine d’années, en lui donnant son avis sur les « combines » trouvées par Noé pour améliorer ses conditions de vie, comme sur les fréquentations à maintenir ou éviter. Ainsi donnés à Olivier, ces invendus acquièrent une valeur d’usage des plus importantes, car ils viennent répondre de deux manières « aux enjeux sociaux qui peuvent se nouer autour de l’alimentation [des personnes de la rue, qui] tendent à renforcer le repli et l’isolement » (Caillavet et al., 2005, p. 48) : d’une part, ces invendus permettent d’accéder à certaines denrées socialement marquées – ici la viande –, représentant un comportement alimentaire socialement valorisé des classes supérieures à la leur (Rius, 2014) ; d’autre part, le fait de pouvoir inviter, quand il le souhaite, des personnes à venir partager un barbecue improvisé le long de la Loire est un exemple de pratiques alimentaires qui permet d’avancer que celles-ci peuvent redevenir des vecteurs de socialisation (Caillavet et al., 2005). Bien que jamais exprimés comme tels, ces dons sont une forme – parmi d’autres – de rétribution indirecte qui s’inscrit dans un ensemble de transactions sociales qui font système.
- 11 Ce glaneur sera présenté de manière approfondie dans la seconde partie de cet article.
- 12 Elles sont suffisamment hautes pour qu’il ne soit pas possible d’y entrer.
- 13 Il faut réussir à tenir en hauteur et d’une seule main le bac de glace, afin de le renverser d’un (...)
- 14 On y trouve généralement des pavés de saumon, des ailes de raie, du merlu, de la sole, du thon, du (...)
12Le temps de plusieurs allers-retours, il est déjà 14 heures passées, heure à laquelle Noé rejoint Patrick11, autre personnage central du dispositif. Ensemble, ils se dirigent vers « le stand de Yannick », une poissonnerie des halles, pour participer à la remballe. Cette aide consiste d’abord à évacuer la glace du banc d’exposition dans une dizaine de bacs en plastique posés sur un chariot, pour ensuite les monter jusqu’aux bennes extérieures. L’eau coule sur le sol et sur les pieds de ceux qui les vident, la glace fondue éclabousse : mains et vêtements sentent le poisson. Le sol pentu de la place accentue le poids à transporter, la hauteur dissuasive des bennes12 rend le vidage de la glace particulièrement complexe, et demande à celui qui s’en charge une dextérité experte13. Une fois les bacs vidés, il faut les redescendre à l’intérieur des halles et frotter le banc d’exposition en métal, gelé par la glace désormais enlevée. La cadence est soutenue, sous l’œil attentif de l’employé qui, pour sa part, s’occupe de laver sol et ustensiles. Il veille à ce qu’aucun des recoins, marqués par des pièces métalliques tranchantes, ne soit oublié. En échange de ce travail, les invendus, dont le contenu varie chaque semaine, ont été soigneusement mis de côté un peu plus tôt14.
13Ces formes d’accords entre glaneurs et vendeurs, stabilisées par l’interdépendance, permettent aux premiers de s’assurer l’accès à des produits frais de qualité, tout en contournant la dimension marchande (excluante) de leur accès. En s’insérant dans l’organisation du travail, ils deviennent une main-d’œuvre de circonstance, gratuite et relativement stabilisée. En effectuant les basses tâches de la remballe – qui nécessitent un investissement physique parfois éprouvant et un savoir-faire non reconnu impliquant une très forte proximité à la souillure –, ils permettent à l’employé d’occuper une fonction jusqu’alors remplie par le patron, celle de contremaître. Ce glissement de position temporaire participe d’une rétribution symbolique, dans la mesure où cette posture est ordinairement dévolue à une position hiérarchique supérieure. Ces systèmes d’échanges permettent aux glaneurs de mettre à distance les logiques d’assistance qui dominent l’accès à la nourriture des dispositifs d’aide institutionnelle et associative (Retière et Le Crom, 2018), dont une des caractéristiques principales est la dimension unilatérale et asymétrique – parfois formalisée par un règlement intérieur – qui définit les interactions entre personnels et bénéficiaires.
14Les invendus relevant de cette troisième forme d’accord avec les vendeurs de poisson ne sont mutualisés qu’en cas de grande quantité glanée : passent en premier « ceux qui ont travaillé ». L’effort physique et la proximité de la souillure, plus importants que pour la récupération de fruits et légumes, le justifient aux yeux de ces derniers. Cependant, une partie de ces denrées est rapidement mise à disposition pour une consommation immédiate : « l’apéro ». Ce moment de sociabilité hebdomadaire rassemble une petite dizaine de glaneurs, souvent les plus pauvres, restés après que chacun s’est servi dans les invendus rapportés sur le « trottoir d’en face ». Très souvent, Patrick initie ce rituel : en assemblant quelques cagettes, il confectionne une petite table de fortune, déplie un tissu, un torchon ou un sac plastique qu’il dépose en guise de nappe. Les denrées préalablement sorties sont ensuite découpées puis disposées sur la table, placées au centre du groupe. Parfois, une bouteille de mousseux ou de muscadet passe de bouche en bouche, pendant que la table-plateau fait un premier tour de main en main.
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- 16 Principalement des vêtements, mais également d’autres biens de consommation comme des cigares, ou (...)
- 17 Il fait partie des trois glaneurs légitimes à donner le signal, et donc à permettre à chacun de se (...)
15Cet instant de convivialité fait donc perdurer le temps des sociabilités, et par là même celui des transactions, qui se différencie du précédent par l’introduction d’objets et de denrées allogènes au marché. Les glaneurs sous-prolétaires toujours présents se donnent, s’échangent, ou se vendent alors d’autres produits de nécessité quotidienne. Parmi eux, Patrick, dont le réseau de récupération s’étend sur plusieurs quartiers, et recouvre différents types de commerces15. Il se saisit de l’apéro pour distribuer, par des transactions interpersonnelles sans contrepartie immédiate, une partie de son butin hebdomadaire16. Mais pratiquer ces dons sans retour immédiat ne demeure pas sans bénéfice : en concentrant et redistribuant une grande partie des denrées et objets glanés, il capitalise ainsi un ensemble d’obligations et de dettes qui seront acquittées de deux manières. D’une part, par des rétributions symboliques – telles que respect, honneur et fidélité – participant de sa position (dominante) dans le dispositif17 et dans les hiérarchies informelles des systèmes d’échange non marchand et des groupes de sociabilité (Bourdieu, 1976 ; Fontaine, 2008 ; Schijman, 2013). D’autre part, par des rétributions sous forme de service, en fonction du capital matériel des créditeurs. Ces échanges lui ont permis, en moins d’une année, de résoudre, au moins partiellement, différentes problématiques de sa vie quotidienne : il a pu accéder à une machine à laver en se faisant laver ses vêtements par une autre glaneuse, et pallier partiellement ses déplacements sans titre de transport valide, en trouvant une personne proposant sa voiture pour certains de ses trajets. Ainsi, en passant par ces systèmes d’échanges, les biens glanés dans les poubelles lui permettent d’accéder à des services présents dans les sphères marchandes mais desquels il est ordinairement exclu par son faible capital économique. La multiplication de ces formes de dons s’inscrit également dans une stratégie d’accumulation de nouvelles formes d’interdépendance : rechercher des liens de réciprocité à moindres frais par la création de dette morale permet de repérer quelles sont les personnes « fiables » qui s’acquitteront de leurs dettes, pour ensuite bénéficier de ces liens d’interdépendance tout en continuant de les alimenter chaque semaine. Cela prend d’autant plus de sens que la configuration de glanage décrite précédemment permet de regrouper différents profils de glaneurs, aux ressources et capitaux économiques, culturels, sociaux et matériels inégaux, augmentant ainsi la probabilité de diversifier ses futures ressources. Ainsi, en analysant les cas de ces trois systèmes d’échanges, nous avons voulu montrer que le glanage alimentaire ne se limite pas à la faim mais s’insère dans des relations denses, marquées par des interdépendances et relations d’entraide, desquelles ces glaneurs sous-prolétaires dépendent pour alimenter matériellement et symboliquement leur vie sociale, par les logiques d’honneur et de prestige qui y sont rattachées.
16Patrick se distingue des autres glaneurs de ce marché par l’étendue de son réseau de glanage – il dit accumuler « plus d’un SMIC de bouffe par mois ». Mais bien qu’étant en situation de pauvreté monétaire et administrative depuis de nombreuses années, il ne cherche pas pour autant à convertir ce capital matériel accumulé en capital économique. Le cas de Patrick n’est pas retenu pour son caractère « représentatif » (Beaud et Weber, 1997, p. 205), « mais [pour] sa capacité à faire toucher du doigt des configurations sociales ou, pour le dire autrement, à permettre des “descriptions denses” (Geertz, 1998) de systèmes de relations » (Palheta, 2011, p. 60). Dans la lignée des travaux s’inscrivant à l’encontre de la notion de culture de pauvreté (Lewis, 1966 ; Duvoux, 2010), il s’agit de montrer que ces dispositions économiques non marchandes se sont formées non pas dans des contextes de pauvreté où la faim aurait structuré ces pratiques alimentaires et économiques, mais qu’elles l’ont été au contraire lors de socialisations scolaire et professionnelle, à l’intérieur du reste de la société.
17Patrick fait partie de ces nombreux glaneurs sous-prolétaires « enfants de la DASS ». Il passe par plusieurs familles d’accueil, jusqu’à ses dix-huit ans. L’entrée dans l’institution scolaire marque la découverte de sa marginalité et de sa violence. Considéré comme « mauvais élève », aussi bien du fait de ses résultats que de ses rapports conflictuels avec les autres élèves et l’institution, il est rapidement orienté vers une formation professionnelle, comme nombre d’enfants des classes populaires à distance de la culture scolaire (Palheta, 2011). Cette orientation révèle sa volonté de s’émanciper des dispositifs d’assistance en « trouvant un métier », mais aussi son besoin de conjurer la peur de la disette, due à une enfance marquée par la privation :
J’ai abandonné l’école, on m’a rattrapé finalement pour faire un CAP de boulanger-pâtissier […]. Donc moi je me suis dit quoi ? Je me suis dit : « Bah j’aurais à manger. Au moins j’aurais à manger. » Terminé les bouts de croûtons tout durs, et les pâtes même pas cuites avalées en s’cret dans la chambre, quoi. Terminé, ça sera fini ça. Et c’est vrai qu’effectivement c’était fini parce que, du coup, notre prof s’arrachait vers 11 heures, et comme on était plutôt des bons gars, il nous laissait vaquer à nos occupations. Donc on avait un super plan, qui consiste à remplir un moule à brioche avec de la pâte briochée, et à l’intérieur mettre des oignons, des lardons, mettre de la crème fraîche, du fromage, tu refermes le haut du moule, tu fous ça au four éteint une fois que les baguettes ont été cuites, le four est encore dans les deux cents degrés, tu sors ça du four et avec les copains on se partageait ça. (Patrick, 42 ans, glaneur de marché depuis 1998, entretien réalisé en 2018)
- 18 Le diplôme d’accès aux études universitaires, une équivalence au baccalauréat.
18C’est donc avec ses camarades apprentis qu’il rompt ces périodes de privation vécues avec ses familles d’accueil, et qu’il développe des interconnaissances positives dont le partage de nourriture est le support : il éprouve dès lors une double fonction d’un repas partagé, celle de la sociabilité alimentaire (Larmet, 2002) et du resserrement des liens – fonctions que l’on retrouve lors de l’apéritif post-glanage. Attiré par les études, il obtient un DAEU18 puis occupe un emploi de boulanger-pâtissier pour financer ses deux années en faculté de langues, qu’il commence en parallèle. C’est à cette période qu’il glane pour la première fois, au marché de Talensac. Motivé par un faible capital économique, le glanage est stigmatisant parce que lié à la nécessité. Cependant, il développe des tactiques de présentation de soi atténuant le poids de la dette morale induite par le don :
J’avais une technique aussi à l’époque, j’avais des petits chats, j’habitais juste en face. Et donc je disais quoi ? Je disais : « Est-ce que vous avez du poisson pour un p’tit chat ? », alors la dame elle me disait : « Tiens, ça c’est pour le petit chat, et ça c’est pour toi. » Je disais « merci madame » [rires]. (Patrick, 42 ans, glaneur de marché depuis 1998, entretien réalisé en 2018)
- 19 Ces normes ne se fondent pas tant sur la comestibilité des produits vendus que sur celle de l’appa (...)
19Contrairement aux formes de glanage qu’il pratique actuellement, ces premières expériences se rapprochent du glanage charitable, dans la mesure où sont reproduites les transactions unilatérales de l’assistance, sans contrepartie. C’est au fil de ses expériences professionnelles que se transforment le sens donné à la pratique et les modalités d’action qui lui donnent forme. Après avoir « laissé tomber » ses études en langues étrangères, il travaille en grande distribution où il se rend compte de l’ampleur du gaspillage quotidien. La découverte des normes sanitaires de cet espace marchand distinguant une denrée d’un déchet suscite son incompréhension19. Du fait de sa trajectoire, il vit comme une injustice ces normes et leurs conséquences – jeter des denrées toujours consommables – dont il a déjà éprouvé l’absurdité lors de ses expériences antérieures de récupération :
Il n’y avait le droit de rien prendre. Tout passait dans un broyeur à l’époque. Ils avaient une espèce de benne avec un vérin, une espèce de truc avec une plaque à l’intérieur en métal, qui compressait tout en fait. Tout y passait hein ! Le plastique, la viande, les chocolats. Mon frère au départ il était au rayon frais, si par malheur en ouvrant le carton il y avait un coup de cutter qu’atterrissait dans un sachet de Kinder Bueno, bah le Kinder Bueno il allait à la poubelle avec la tarte aux pommes et puis les tranches de veau, quoi. (Patrick, 42 ans, glaneur de marché depuis 1998, entretien réalisé en 2018)
20Afin d’éviter une partie de ce gâchis alimentaire quotidien, il développe des tactiques pour passer outre les règles ordinaires de gestion des déchets, et contourner le droit de propriété en rendant à ces invendus leur statut de res derelictae (Cavé, 2015). Ainsi, au lieu de les jeter dans le compresseur, il les lance dans la haie matérialisant les limites de la propriété, pour ensuite les ramasser une fois la journée de travail terminée. Initialement pratique de survie pour combler la faim, le glanage devient un acte de résistance et de contestation d’un ensemble de valeurs dont il ne reconnaît pas la légitimité. Cette transformation résulte d’un « choc moral », au sens où l’entend Christophe Traïni :
[…] une réaction très vive, viscérale, ressentie physiquement parfois même jusqu’à l’écœurement, la nausée, le vertige ; elle conduit celui qui y est confronté à jauger et juger la manière dont l’ordre présent du monde semble s’écarter des valeurs auxquelles il adhère ; […] cette expérience sociale suscite un sentiment d’épouvante, de colère, de nécessité d’une réaction immédiate, qui commande un engagement dans l’action, et ce en l’absence même des facteurs favorables généralement soulignés par les théories de l’action collective. (Traïni, 2009, p. 101-102)
21Ce choc moral connaît une seconde phase, quelques années plus tard, lorsqu’il travaille à plein temps dans une des pâtisseries du MIN nantais. Cette fois-ci, étant plus proche de son supérieur en raison du nombre restreint d’employés, il tente de le convaincre d’éviter, là encore, une importante perte hebdomadaire :
- 20 Cette scène se passe avant la mise en place de la loi no 2016-138 du 11 février 2016, qui oblige l (...)
Déjà au MIN on me faisait virer cinquante kilos de gâteaux tous les week-ends, tous les vendredis. J’suis entre cinquante et quatre-vingts kilos de gâteaux tous les vendredis. Et donc un jour, j’ai dit à mon patron : « Il y a une antenne du Secours populaire à l’intérieur, on ne pourrait pas leur donner en direct ? », et tu sais quoi ? Il me dit : « Bah non, non on ne peut pas Patrick, à cause des dates et tout ça ».20 (Patrick, 42 ans, glaneur de marché depuis 1998, entretien réalisé en 2018)
22De ce choc moral et de son incompréhension des justifications légalistes, il développe, en complicité avec les salariés des autres entreprises présentes au MIN, de nouvelles tactiques de résistance à sa hiérarchie, prenant cette fois-ci la forme de dons ou contre-dons :
Donc moi je m’arrangeais avec les maraîchères, et puis je passais avec mon vélo, avec deux sacs de cinquante litres remplis de crêpes et de galettes, et je donnais ça par la petite fente, aux gars de l’aquarium. Et eux ils me connaissaient bien hein ? Quand j’arrivais le vendredi, je passais et tout, ils disaient « bon Patrick, t’as quoi pour nous aujourd’hui ? », « bah là je t’ai ramené dix paquets de crêpes, et dix paquets de galettes, euh chacun », « Oh bah c’est très bien, ça va nous faire le week-end, impeccable, merci Patrick », et tout. Et des fois tu sais ce qu’ils me faisaient ? Le plus grand truc qu’ils m’ont fait : je suis rentré, ils avaient dû passer une nuit à boire, ils jouaient du djembé, donc ils avaient branché le djembé sur le micro du MIN pour dire « oui les camions machin-machin », et ils m’ont allumé, au fur et à mesure de ma progression en vélo, tout le MIN, j’étais un des premiers à rentrer, il devait être 5 heures et demie du matin, et du coup je rentre et ils m’ont allumé tous les trucs des légumes, jusqu’au boulot ! (Patrick, 42 ans, glaneur de marché depuis 1998, entretien réalisé en 2018)
- 21 Ses horaires de nuit ne sont pas rémunérés comme tels, et il juge les conditions de travail néfast (...)
23Les contre-dons sont ici de deux ordres. Le premier est matériel et concerne les individus en mesure d’échanger leurs propres invendus (des gâteaux contre des légumes). Le second est symbolique (la musique et l’éclairage progressif sur son passage), bien qu’également issu des outils de production mais dont l’usage a été détourné. Les bénéfices de ces contre-dons sont d’autant plus significatifs qu’ils participent de la revalorisation symbolique d’un individu au travail précaire et aux conditions de travail pénibles21. Ainsi, ces réactions au choc moral mettent en avant « non pas une simple “mobilisation” – mais bien une constitution de réseaux inédits parfois même improbables » (Traïni, 2009, p. 103). En l’occurrence, le développement de ces réseaux sous forme de système d’échange n’est pas si improbable, dans la mesure où ces types d’échanges non marchands sont très présents au sein du MIN. Ne se limitant pas aux glaneurs, ils interviennent de manière ordinaire dans les échanges marchands entre vendeurs et revendeurs :
Patrick H. : Et puis bon il y a des arrangements au MIN tout le monde le sait. Un jour tu dégages dix cartons de poires à un gars parce que ça le fait chier, il va pas les vendre et elles sont perdues. Lui du coup il perd déjà des thunes au MIN. Et bah, quand tu reviens, t’as le droit à je ne sais pas, cinq cartons de pommes de terre en plus, admettons.
Martin Manoury : Parce que tu l’as dégagé de…
Patrick H. : ... ses cagettes de poires qui allaient pourrir et se perdre et que le mec il allait pas voir le sou de ses poires, quoi. (Patrick, 42 ans, glaneur de marché depuis 1998, entretien réalisé en 2018)
24Le fait de développer ou non des systèmes d’échanges tient d’une mise en conformité de ses pratiques à celles communément admises dans le milieu où elles s’inscrivent. En effet, le management au sein de la grande distribution tend à individualiser les salariés et à limiter le plus possible leurs interactions. De ce fait, ne pouvant développer des relations de confiance nécessaires à la divulgation de pratiques illégales, les tactiques de récupération individuelle demeurent discrètes et non revendiquées. En effet, par leur invisibilisation recherchée et nécessaire à leur reproduction, ces actes isolés ne sont pas clamés, car leur mise en lumière serait fatale pour l’emploi des personnes concernées. En revanche, dans un autre espace où la pratique de récupération est beaucoup plus courante (au MIN), Patrick se conforme là aussi aux pratiques dominantes du milieu, permettant le dévoilement de systèmes d’échanges informels entre individus. Parallèlement, le sens donné à la pratique évolue dans la mesure où d’une récupération de denrées comme moyen de subsistance, le glanage devient une forme de résistance, individuelle puis collective, par la mise en place d’un système d’échanges non marchands au sein d’espaces de transactions marchandes. Ces dispositions aux dons et contre-dons sont intériorisées puis reproduites dans d’autres milieux où ces systèmes d’échanges sont moins courants : c’est, à première vue, le cas du glanage alimentaire.
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25En mobilisant l’économie morale de ces glaneurs sous-prolétaires comme cadre analytique (Fontaine, 2008), nous avons voulu montrer que si la faim peut occuper une place importante dans les conditions d’entrée dans la pratique de récupération alimentaire, elle n’en devient pas pour autant un élément structurant. Car si le glanage demeure une manière de se nourrir, il est aussi utilisé, par des personnes en manque de ressources et de protections collectives institutionnalisées, pour développer de nouvelles formes de protections rapprochées. Ces dernières prennent la forme de relations de réciprocité reposant sur des interdépendances matérialisées par des systèmes de transactions non marchandes, structurées par des valeurs morales d’entraide et de solidarité, et développées entre personnes partageant des trajectoires ou conditions de vie similaires (ou perçues comme telles). Cette recherche de protection, par la pratique de don et la notion de dette, régule, structure, stabilise et ordonne les sociabilités et interdépendances d’individus à la marge des collectifs protecteurs, aussi bien ceux du travail, par le statut lié à l’emploi, que ceux de la famille comme institution de préservation et de reproduction.