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Tu me dis solitude, je te dis coworking

Samuel Deleuze
p. 29-34

Texte intégral

  • 1 Ami traducteur, je pense aussi à toi. Le féminin m’a simplement semblé plus pertinent pour m’adress (...)

1Amie traductrice1,

2Toi qui aspires à l’émancipation par l’entreprise individuelle, mais frémis à l’idée de passer le reste de tes jours en la seule compagnie d’un matou multipliant les allers-retours entre tes genoux et ton clavier, réjouis-toi : tu n’es pas seule. Nombreux sont en ce monde, au sein comme au-delà des frontières de ta profession, les « indépendantistes » confrontés à ces mêmes affres. Ainsi naquit le coworking, fruit d’un instinct grégaire et parfois fédérateur, bienfaisante réponse aux besoins de socialisation de travailleurs désireux de côtoyer des humains au quotidien lorsque leur statut professionnel ne le prévoyait pas.

Concept, formes et structures

3Dénommé « cotravail » par la Commission d’enrichissement de la langue française et s’inscrivant dans la catégorie hyperonymique des « tiers lieux », le coworking a pour vocation de réunir des travailleurs dans un espace de bureaux partagé. Vu la prestation proposée, lesdits travailleurs se rattacheront nécessairement à des professions exercées, pour tout ou partie, dans un environnement fait d’écrans et de claviers, où les souris pullulent et où le wifi est roi.

4Les organisations proposant ce type de service varient. Si la prestation présente un caractère commercial, la structure prendra la forme d’une société louant des bureaux à qui le voudra afin d’en tirer un revenu. Pour d’autres, le tiers lieu trouvera ses racines dans l’initiative d’une collectivité ou institution publique, souvent aux fins de dynamisation de l’économie locale. Dans un contexte associatif, enfin, le coworking se composera d’individus ayant uni efforts et ressources pour partager un espace de travail qu’ils entreprendront de gérer en autonomie.

5Conformément à cet objectif de mise en commun, un espace de coworking se composera souvent de pièces de travail ouvertes et proposant des postes dits « nomades » (non individuellement attribués), pour laisser aux occupants du lieu la liberté de s’y installer à leur guise. Les postes dits « fixes » (individuellement attribués) y seront également courants. Si, par souci commercial, bien des structures proposent également des bureaux fermés afin de répondre aux besoins d’une plus large cible, ce cloisonnement tend à faire obstacle au principe de partage inhérent au concept de coworking et, en conséquence, à rapprocher l’établissement d’un traditionnel centre d’affaires.

  • 2 La lectrice désireuse d’informations plus fournies est encouragée à consulter le très complet rappo (...)

6Enfin peuvent s’y rattacher toutes sortes de services annexes, de la domiciliation d’entreprise à la garde d’enfants, en passant par des activités culturelles et autres services de formation, d’événementiel ou de restauration2.

Y a du bon, y a du mauvais

7En cette chose comme en toutes, il serait mensonger d’affirmer que tout n’est que licornes, cœurs et arcs-en-ciel dans le merveilleux monde du coworking. De l’expérience et de l’avis de l’auteur, néanmoins, et sous réserve d’avoir accès à un lieu dont l’atmosphère vous convienne, les avantages outrepassent de loin, et sans difficulté, les inconvénients que l’on pourra y trouver.

Rencontre

8Sans surprise, votre première protection contre la solitude résidera dans la rencontre. Mieux qu’un estaminet offrant simplement une connexion wifi, l’espace de coworking est avant tout un lieu partagé dans lequel, sauf asocialité chronique ou misanthropie farouche, le côtoiement sera inévitable et souvent bénéfique. Notez que, par son fonctionnement et les valeurs qu’il porte, le coworking choisi déterminera souvent la population côtoyée, et donc les bienfaits que vous pourrez en tirer, mais également que ceux-ci dépendront autant de votre disposition à l’échange que de celle de votre entourage.

9Pour autant, si la cohabitation s’avère réussie, le coworking vous offrira un contact véritablement profitable avec les occupants réguliers de l’espace, voire un sentiment de communauté dont les liens s’ancreront bien au-delà du simple réseau professionnel.

Réseau professionnel

10Et quand on parle du loup… ce second avantage ne sera pas des moindres. Dans ces lieux peuplés de travailleurs aptes au nomadisme, les opportunités de développer son réseau professionnel sont nombreuses. Que ce soit par la rencontre de consœurs ou de membres d’autres professions susceptibles de solliciter des services de traduction, la toile que vous fera tisser le coworking ne saura que s’avérer précieuse pour l’indépendante que vous êtes.

Découverte

11Intimement liés au réseau professionnel, les bienfaits retirés de ces rencontres ne se limiteront pas aux opportunités commerciales.

12Le rapprochement avec d’autres traductrices, en premier lieu, ne manquera pas de jeter une lumière nouvelle sur vos propres conditions de travail et d’en inspirer l’amélioration, que ce soit en matière de relations client, de procédures de travail, de tarifs, ou autre.

  • 3 À titre de référence : dans la catégorie des prestations dites intellectuelles, rares sont les prof (...)

13À cet égard, selon l’expérience de l’auteur, la découverte d’autres métiers pourra se montrer plus éclairante encore sur les pratiques, tarifaires entre autres, du monde professionnel qui nous entoure. Les usages d’autres secteurs sauront en effet apporter, dans l’esprit et la conscience de la traductrice, un bienfaisant contrepoids au litanique prétexte de la « compétitivité du marché », si cher à notre secteur, et lui offriront un référentiel nouveau pour la valorisation de son activité3.

Entraide

14Ensuite, les contacts avec d’autres indépendants constituent un appui précieux pour un aspect parfois oublié de la vie professionnelle. J’ai nommé : la paperasse (si numérisée soit-elle aujourd’hui).

15Sur ce plan, certes épineux, l’indépendante néophyte perplexe face à la marée administrative suscitée par la gestion d’une entreprise trouvera de nombreux et rassurants appuis dans un environnement partagé avec des professionnels rompus à l’exercice. Une telle assistance s’avérera particulièrement précieuse en l’absence de comptable, notamment si vous exercez votre activité en microentreprise.

Cadre de travail

16Sur un plan plus élémentaire, le coworking vous fournira un environnement de travail dont l’avantage se montrera double.

17Primo, la division travail/vie personnelle sera plus évidente. Chose appréciable si, comme l’auteur, vous souffrez d’un manque de structuration chronique dans la répartition de votre temps lorsque vous exercez votre activité à domicile. Au coworking, pas de lessive à lancer, pas d’enfant à garder, pas de courses à faire, rien d’autre dans votre esprit que le segment suivant à traduire.

18Secundo, l’atmosphère studieuse trouvée dans votre espace de coworking, seulement emplie du bruissement des claviers affairés, ne saura que vous inciter au travail. Suivant le lieu, d’occasionnelles ruptures, produites par quelque discussion, éclat de rire ou autre pause-café, pourront même s’y ajouter pour agrémenter votre journée de labeur d’éparses notes de réjouissance.

Trajet

19Dernier avantage identifié par l’auteur : le trajet, parenthèse temporelle suspendue entre la sortie de votre logement et l’entrée dans votre espace de coworking. Nous reconnaissons que ce point se fera avantage ou inconvénient selon le mode de transport, le temps que vous y consacrerez et votre point de vue.

20Si vous choisissez de ne pas le considérer de but en blanc comme perdu, ce moment passé le plus souvent à pied, à deux-roues (motorisé ou non), dans les transports en commun ou en voiture, vous donnera l’occasion de vous réveiller doucement à l’aller, et de décompresser au retour.

21Notez que si la véritable décompression n’aura sans doute guère lieu qu’à pied, vous aurez tout loisir d’y ajouter, pour peu que vos horaires correspondent à la majorité de la force de travail de votre nation de résidence, l’exaspération de la route et des embouteillages pour la voiture, une promiscuité tout à fait excessive pour les transports en commun, ou un risque récurrent de perdre la vie pour le deux-roues (motorisé ou non). Pour le propos de notre dissertation, nous opterons cependant pour le point de vue outrancièrement optimiste qui n’y voit qu’une excellente occasion, selon le cas, d’exercer ses capacités à supporter autrui ou de s’injecter deux fois par jour une savoureuse dose d’adrénaline.

Coût

22Alors oui, bénéficier d’autant d’avantages a un coût. « C’est là qu’est l’os », comme l’eût formulé un certain de Funès. Mais il s’agit d’un coût prévisible et, selon les critères de l’auteur, sans commune mesure avec la perte potentielle qu’engrangerait le manque de motivation, voire l’état de dépression, suscité par un isolement permanent.

23D’autant que la variété de l’offre disponible et la flexibilité de nombreux coworkings permettront souvent d’ajuster les frais au besoin temporaire de leurs occupants. Pour ceux qui proposent un fonctionnement sans engagement, il vous sera en effet aisé de moduler votre fréquentation entre temps plein et temps partiel afin d’en optimiser le coût, tout en continuant à sortir et rencontrer des êtres de chair et d’os un ou plusieurs jours par semaine, par mois, ou à quelque autre fréquence de votre choix.

24La structure associative, enfin, donnera au coworker l’accès à un espace géré par ses occupants. Pour peu que l’investissement de chacun soit suffisant pour permettre la survie de la structure, l’absence de salarié comme de but lucratif permettra d’en alléger agréablement le coût financier.

En quelques mots comme en mille

25Si la survie de votre activité en dépend, si vous êtes de celles qui, comme l’auteur, ne peuvent passer leurs journées cloisonnées dans l’invariable décor de leurs quatre murs, n’hésitez pas : sortez, rencontrez. Le coworking vous y invite et l’enjeu en vaut la chandelle.

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Bibliographie

Commission d’enrichissement de la langue française, Journal officiel du 05/08/2016, France, Commission d’enrichissement de la langue française, 2016, https://www.culture.fr/franceterme/terme/ECON1414?domaine=0&q=coworking, consulté le 23/02/2023.

Fondation Travailler autrement, Mission Coworking Territoires Travail numérique, Rapport 2018 : faire ensemble pour mieux vivre ensemble, France, Fondation Travailler autrement, 2018, http://s3files.fondation-ta.org.s3.amazonaws.com/Rapport%20Mission%20Coworking%20-%20Faire%20ensemble%20pour%20mieux%20vivre%20ensemble.pdf, consulté le 23/02/2023.

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Notes

1 Ami traducteur, je pense aussi à toi. Le féminin m’a simplement semblé plus pertinent pour m’adresser à une profession exercée par une immense majorité de femmes (80 %, tout de même).

2 La lectrice désireuse d’informations plus fournies est encouragée à consulter le très complet rapport de la mission coworking publié par la Fondation Travailler autrement.

3 À titre de référence : dans la catégorie des prestations dites intellectuelles, rares sont les professions dans lesquelles un indépendant acceptera de travailler pour une rémunération inférieure à 400 euros par jour.

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Pour citer cet article

Référence papier

Samuel Deleuze, « Tu me dis solitude, je te dis coworking », Traduire, 248 | 2023, 29-34.

Référence électronique

Samuel Deleuze, « Tu me dis solitude, je te dis coworking », Traduire [En ligne], 248 | 2023, mis en ligne le 15 juin 2022, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/traduire/3466 ; DOI : https://doi.org/10.4000/traduire.3466

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Auteur

Samuel Deleuze

Samuel DELEUZE exerce la traduction scientifique et technique depuis l’anglais et l’allemand vers le français. De formation scientifique puis linguistique, il a mis à profit sa reconversion pour proposer ses services de traduction et localisation à différents acteurs industriels, organismes d’enseignement et fabricants de produits de grande consommation. Il pratique son activité sous un statut indépendant dans un coworking associatif au cœur de Montpellier, et le vit bien.

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