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Traduire pour l’édition aujourd’hui : quatre traductrices racontent

Anne Boudrot et Nathalie Moreau
p. 7-17

Texte intégral

1Qui n’a pas rêvé de traduire un livre, d’avoir son nom dans l’ours ou en quatrième de couverture ? Traduire pour une maison d’édition : le Graal. Beaucoup de candidat·es, peu d’élu·es, et les expériences sont diverses. Alors, comment décrocher un projet ? Quelles sont les contraintes propres à ce domaine ? Et quid des aspects financiers ?

2Nous avons interrogé quatre professionnelles :

  • Claire Billaud (CB), traductrice de l’anglais vers le français, spécialisée en édition jeunesse et correctrice ;

  • Bérengère Lepoutre Roudil (BLR), traductrice de l’anglais et de l’espagnol vers le français, réviseuse et correctrice ;

  • Amandine Pierru-Chantenay (APC), traductrice de l’anglais et de l’espagnol vers le français, spécialisée notamment dans le domaine artistique ;

  • Marie Renier (MR), traductrice de l’anglais vers le français en littérature jeunesse et bande dessinée.

3Précisons que les propos recueillis pour cet article sont le reflet de leurs expériences personnelles avec des maisons d’édition qui n’ont pas toutes le même fonctionnement, ni les mêmes moyens ou priorités.

Un pied dans l’édition

4CB : Je suis entrée dans la traduction par l’édition. Chez Rageot, j’étais en particulier chargée de l’achat d’ouvrages étrangers (prospection internationale à la Foire de Bologne, sélection de livres dans les catalogues de droits étrangers, lectures, contrats…) et du suivi éditorial des traductions. Je rêvais de traduire à mon tour et, un jour, la directrice de la maison m’a donné ma chance. Elle m’a confié la traduction d’un roman de « Premières lectures », puis d’une série de quatre romans graphiques. Ces projets ont tous fait l’objet d’un contrat de traduction, et je traduisais en dehors de mon temps de travail. J’aimais toujours beaucoup mon métier d’éditrice, notamment sa dimension internationale, et je n’envisageais pas encore de faire de la traduction mon activité principale. C’est un peu plus tard, à la fin d’un CDD chez Nathan, que la question s’est posée. Je souhaitais continuer à travailler autour du livre jeunesse, de l’international, des traductions. Une collègue et amie m’a dit : « Je te verrais bien traductrice. En plus, tu as déjà traduit ! » J’ai réalisé combien l’aventure me tentait, alors l’idée s’est imposée : me lancer en indépendante (édition, correction) et développer mon activité de traduction.

5BLR : C’est la révision qui m’a amenée à traduire pour l’édition. Après mes études (Sciences Po Grenoble et une maîtrise de communication, option Produits d’édition), j’avais pour projet professionnel d’intervenir dans la fabrication des livres, d’une manière ou d’une autre. J’ai suivi une formation reconnue par le syndicat des correcteurs français, puis je suis partie m’installer au Québec, où j’ai fréquenté le Salon du livre de Montréal et rapidement obtenu des projets. J’ai d’abord corrigé des ouvrages littéraires et des essais et, ensuite, révisé des manuels scolaires et universitaires, traduits ou écrits en français. La révision, là-bas, c’est un peu ce qu’on appelle en France la « préparation de copie ». J’ai collaboré en particulier avec deux grandes maisons (Chenelière et ERPI), avec lesquelles j’ai établi une relation de confiance. Ainsi, petit à petit, elles m’ont confié des missions de révision, de gestion de projet et de traduction, parfois cumulées. Je traduis des mises à jour de manuels.

6APC : Je suis entrée dans le monde de l’édition à l’occasion d’un stage aux Éditions HYX dans le cadre de mon master en traduction d’édition. Cette maison spécialisée dans l’art contemporain et l’architecture m’a permis de découvrir les rouages du secteur via une approche très complète. J’ai notamment participé au suivi des projets, traduit et effectué quelques tâches rédactionnelles, en travaillant sur des supports divers et variés : des articles issus de monographies d’artistes, la correspondance avec les auteur·rices, des communiqués de presse, des notes d’honoraires, etc. Le propre des monographies d’artistes est qu’elles combinent haut niveau de technicité et fort caractère poétique. Leur traduction peut se révéler épineuse, mais toujours très stimulante. Ce stage a par la suite débouché sur quelques missions en freelance.

7MR : J’ai toujours travaillé dans l’édition. Je n’étais diplômée ni d’une école de traduction ni d’une faculté de langues lorsque je me suis lancée dans la traduction. En revanche, j’avais travaillé dans le marketing et la communication chez des éditeurs. D’ailleurs, quand j’ai quitté mon poste de salariée pour devenir traductrice indépendante, j’avais à peine entendu parler des agences de traduction et, venant de l’univers du livre, je me suis spontanément tournée vers l’édition. Au départ, j’ai démarché un peu tous azimuts puis, ayant fait une école de commerce et travaillé dans le marketing et le management, je me suis dit qu’il serait plus judicieux de cibler des maisons publiant des contenus liés au monde de l’entreprise. J’ai obtenu très peu de réponses, puis une éditrice de Dunod a fini par m’appeler, m’a fait passer un test et m’a proposé de traduire un livre, puis deux, puis trois. C’est ce qui m’a lancée. Mon passage par l’édition, bien que j’y aie occupé des fonctions marketing et support, m’aide énormément aujourd’hui. Il m’a permis de comprendre ma place dans la chaîne du livre, les relations avec les éditeurs ; je sais ce qui se joue en interne, je connais les schémas de validation. C’est assurément un atout que d’avoir eu cette vision de l’intérieur.

Semer des graines

8Se frayer une place dans le monde de l’édition est un travail de longue haleine. Chaque expérience, chaque rencontre sont autant de petites graines que l’on sème et qui peuvent mener, des années plus tard, à un projet de traduction.

9CB : J’ai débuté en tant qu’éditrice puis correctrice freelance en 2017, avec l’intention de me ménager du temps pour prospecter en traduction. Mais ce temps était trop souvent grignoté par la correction. J’ai profité, à un moment donné, d’une avance de trésorerie suffisante pour bifurquer, d’autant qu’entre-temps j’avais traduit deux romans chez Nathan et des albums chez Kaléidoscope. J’ai suspendu les missions de correction afin de me consacrer à la prospection de traduction : j’ai continué à me rendre aux salons du livre, j’ai pu étudier de plus près les catalogues des maisons et aussi créer une première version de ma bibliographie – un document que j’ai soigné et remanié plusieurs fois. La prospection en traduction, c’est très difficile, même lorsqu’on a un réseau solide. On ne sait jamais si notre « candidature spontanée » va tomber « au bon moment », c’est l’incertitude. En tout cas, j’ai fini par me présenter comme traductrice tout court, sinon on ne me proposait que de la correction. Il faut persévérer. Si je traduis pour Albin Michel Jeunesse aujourd’hui, c’est parce que j’ai laissé ma carte de visite à une éditrice au Festival du Livre de Paris. Je lui ai ensuite envoyé ma bibliographie et, quelques mois plus tard, une de ses collègues m’a proposé de réaliser un essai sur un roman « middle grade » (dès 8 ans). Heureuse coïncidence, j’avais rencontré cette dernière quelques années plus tôt au Salon de Montreuil, alors qu’elle exerçait chez Bayard. Son retour a été positif et j’ai travaillé avec elle.

10APC : Me concernant, le réseau très proche, en dehors du secteur de la traduction, ainsi que les rencontres dans des cadres informels ont été plus efficaces que le démarchage en bonne et due forme. Il ne s’agit nullement de piston (j’ai toujours dû passer des tests), simplement de quelques heureux hasards. J’ai ainsi rencontré l’une de mes clientes régulières, qui fait du montage vidéo, lors d’une fête d’anniversaire. Je ne sais pas si cela se vérifie auprès d’autres personnes, mais, pendant des années, j’ai tenté de percer dans le secteur en faisant des lectures et des évaluations de manuscrits pour différentes maisons d’édition, une tâche peu rémunératrice (60 euros bruts la fiche de lecture à l’époque) et chronophage. Certaines de ces maisons m’ont confié des missions de traduction, d’autres non. Il m’a fallu moi-même demander s’il était envisageable de faire un essai de traduction… Ce à quoi on m’a répondu « Ah bon, vous êtes traductrice ? » alors que c’était sous cette casquette que je m’étais initialement présentée ! Chaque professionnel·le a ses propres préoccupations, et il est parfois nécessaire de rappeler ses spécialités et langues de travail.

Parlons projets !

11Les quatre traductrices que nous avons interrogées ont toutes travaillé sur des projets éditoriaux différents. Nous leur avons demandé de choisir un type de projet qui les a marquées et de nous en présenter les particularités.

L’album jeunesse

12CB : L’une des spécificités de l’album jeunesse est qu’il est fait pour être lu à voix haute à l’enfant – je lis donc beaucoup mes traductions à voix haute. La musicalité globale est essentielle : elle doit plaire à l’enfant, pour qu’il ait envie d’écouter la suite de l’histoire (sonorités, rythme, rimes). Le texte est court (2 000 signes en moyenne), il faut ciseler la traduction, doser les répétitions et réfléchir au vocabulaire à utiliser. Je peux choisir des mots simples sans pour autant m’interdire d’avoir recours à des expressions ou à des mots peut-être plus « mystérieux » : une sorte de magie opère dans les mots inconnus que l’enfant entend dans un récit, cela stimule son imagination. Sur ce sujet du choix des mots, la traductrice Clémentine Beauvais dit quelque chose de très juste : selon elle, la fidélité n’est pas de traduire « mot pour mot », mais « sens pour sens et effet pour effet ». Dans l’album jeunesse, il y a bien sûr aussi la présence de l’illustration, qui peut être tantôt une contrainte, tantôt une aide. C’est une contrainte dans la mesure où l’on ne peut pas « tricher » ; l’image est là, on doit « faire avec ». Il arrive que les illustrations comportent du texte, qu’il faut alors traduire, en gardant le même encombrement que la version originale (défi plus ou moins facile à relever, le français étant souvent plus long que l’anglais). Mais l’illustration peut aussi être une aide : parfois, elle permet de trouver les mots justes, ou encore de faire l’économie de certains mots, car elle est « parlante ». Concernant le genre des personnages ou des animaux, il faut autant que possible respecter la cohérence de l’histoire et le souhait de l’auteur·rice. Je pense par exemple à l’album La Petite Dragonne qui ne savait pas cracher du feu, de Gemma Merino (éditions Kaléidoscope) : il s’agit bien d’une héroïne dans l’histoire originale, et même si « dragonne » ne figure pas encore dans tous les dictionnaires français en tant que féminin de « dragon », j’ai pris le parti d’employer ce mot.

Les manuels scolaires et universitaires au Québec

13BLR : J’ai travaillé pour l’éditeur scolaire ERPI sur la troisième édition de Personnalité : théorie et recherche, fondée sur la 14e édition de l’ouvrage américain de D. Cervone et L. A. Pervin. En tant que gestionnaire de projet et traductrice, j’ai d’abord identifié les mises à jour, le nouveau texte à traduire depuis l’édition précédente. Parfois, il y avait juste un petit paragraphe à traduire, d’autres fois une section entière, d’autres fois encore un chapitre complet. Certains chapitres étaient restructurés.

14J’ai collaboré avec trois « adaptateurs », des enseignants spécialistes du domaine chargés de valider le contenu et la terminologie, et d’adapter si besoin le texte en fonction du programme québécois. Quand on traduit une mise à jour, il est d’abord important de s’appuyer sur la terminologie existante, pour assurer la cohérence générale. Mon rôle, en tant que traductrice ou spécialiste du français, consiste notamment à recommander les termes français adaptés, d’après le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française et Termium, qui sont les références, et des textes du domaine. Quand il existe plusieurs possibilités, je fais des propositions et je discute avec les adaptateurs, qui peuvent avoir des préférences. Je rédige en « français international », car ce type d’ouvrages peut être destiné au marché francophone mondial. Autre particularité, un manuel comporte de nombreuses figures et définitions. Il faut veiller à harmoniser le texte, les définitions et les figures. Enfin, la bibliographie doit être présentée selon des normes spécifiques. Au niveau des délais, je n’ai jamais subi de pression. Ce type de projets s’échelonne sur plusieurs mois. La traduction concerne moins de la moitié de l’ouvrage.

Le catalogue d’exposition

15APC : Dans le cadre de l’exposition Beauté Congo, montée par la Fondation Cartier pour l’art contemporain, j’ai traduit deux articles pour le catalogue, rédigés en anglais et portant l’un sur la bande dessinée, l’autre sur la musique. Ce travail a nécessité énormément de recherches et de recoupements, car je connaissais peu l’art congolais. Comme à l’accoutumée, j’avais interrogé l’éditrice sur le style attendu, les consignes spécifiques et la possibilité de poser des questions, y compris aux auteur·rices. J’ai obtenu des réponses précises, ce qui est toujours un plus pour garantir une traduction optimale ; il faut dire que l’équipe éditoriale avait l’habitude de travailler avec des traductaires, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres secteurs. De plus, ce projet était particulier en raison du calendrier, car les dates de l’exposition et du vernissage sont impossibles à décaler. Le catalogue doit évidemment être disponible dès le lancement de l’exposition, puisque c’est dans ce cadre qu’un nombre significatif de ventes est réalisé. Concernant la mise en page, les contraintes étaient très limitées, les articles et illustrations figurant sur des pages distinctes. La fondation m’avait simplement demandé de coller le plus possible au volume du texte source, tout en tenant compte du foisonnement naturel lors du passage au français. Le vernissage de l’exposition a été un moment assez magique pour moi, car à l’entrée, en guise de présentation, était placardé un extrait du communiqué de presse que j’avais traduit. Même si mon nom ne figurait pas en bas du panneau, c’est rare de voir sa traduction affichée de la sorte. Par ailleurs, la rémunération se situait dans une tranche supérieure à ce qui se pratique en général au feuillet pour des ouvrages de fiction.

L’ouvrage sous licence officielle

16MR : Je travaille depuis quelques années sur des ouvrages sous licence officielle, comme Harry Potter pour Gallimard Jeunesse et Huginn & Muninn. J’ai traduit entre 25 et 30 livres ancrés dans cet univers. Le service marketing de l’éditeur d’origine ne manque pas d’idées pour exploiter le filon : les amis de Harry, les lieux emblématiques, les potions, les baguettes magiques. J’ai notamment traduit des ouvrages de loisirs créatifs et de bricolage sur la thématique Harry Potter : de la couture à l’origami, en passant par le dessin ou encore le jardinage. Cette licence a ceci de particulier que le lectorat connaît les répliques et les références sur le bout des doigts. Autant dire qu’aucune approximation n’est permise. Très souvent, pour traduire, je repars du matériau de base, les films ou les livres : je relis ou revois la scène en question, je réécoute les dialogues, revérifie tel ou tel détail, si le chapeau penche à droite ou à gauche. Ce ne sont pas des traductions difficiles, mais je passe un temps fou à effectuer des recherches, à vérifier les formules magiques, à tout contrôler. Je prévois généralement une demi-journée par livre rien que pour visionner à nouveau tous les extraits concernés. Par moments, j’ai la sensation d’avoir déjà traduit certains passages, car, si le matériau est très riche, il est aussi limité. Ce n’est pas déplaisant, j’ai parfois l’impression de réenfiler de vieilles chaussures, je rentre dans des automatismes agréables. La collaboration est bien assise : une fois les consignes reçues et mes quelques questions posées, je travaille en autonomie. Pour les ouvrages jeunesse par exemple, je demande systématiquement si je dois employer le tutoiement ou le vouvoiement pour les adresses au lectorat. J’ai même vérifié avec Gallimard s’il était possible d’utiliser le passé simple. L’éditeur a dit oui, car il souhaitait favoriser cet apprentissage auprès des plus jeunes.

Une approche collaborative

17CB : La remise de ma traduction à l’éditrice est suivie de plusieurs relectures et nos échanges sont toujours riches. L’ouvrage traduit s’inscrit dans un programme et une ligne éditoriale, mais aussi au sein de la production jeunesse existante, ce qui explique certains choix (changement de titre, de noms de personnages…).

18Pour le titre, j’effectue des recherches, je propose des options. Puis j’en discute avec l’éditrice, qui prend l’avis du service juridique et des commerciaux. Ainsi, l’album de Kate Read intitulé Boo ! en anglais est devenu Panique dans l’océan (chez Kaléidoscope), car un album français portait déjà le titre Bouh !

19Je traduis dans Word, à partir d’une version PDF du texte original (avec illustrations), et en respectant les consignes ou commentaires fournis pour la mise en page. Souvent, les projets sont des co-impressions, c’est-à-dire que les traductions sont imprimées en même temps que l’édition originale. Je traduis donc sans avoir vu l’objet livre fini, sans connaître le format, le papier, le « traitement fab » (les différentes options de finition) de la couverture, etc., que je découvre au moment où je reçois mes exemplaires justificatifs à parution. C’est toujours une surprise et une grande joie !

20BLR : Je travaille en collaboration avec des « adaptateurs », qui sont souvent des enseignant·es, des « spécialistes » de la discipline. Ces personnes n’ont pas toujours le temps de tout lire de manière approfondie. Elles regardent surtout mes commentaires et mes questions. Après plusieurs allers-retours, ce sont elles, en tant que garantes du contenu pour la maison, qui tranchent. Quant à moi, je ne vois pas forcément la toute dernière version qui part en impression.

21APC : Dans les projets d’édition, en général, la livraison de la traduction n’est pas du tout la dernière étape du processus. Viennent ensuite la relecture, les corrections, le bon à tirer, la fabrication… À ce sujet, pour en avoir discuté lors d’un atelier professionnel organisé par Ciclic Centre-Val de Loire1, force est de constater que la validation des épreuves par les traductaires n’est pas systématique alors qu’elle fait partie des bonnes pratiques… De même, les coupes drastiques dans le texte ne sont pas nécessairement de leur fait, mais peuvent être le choix de la maison d’édition ou bien liées à des contraintes particulières.

22MR : Je traduis actuellement une bande dessinée des années 1930, un comics américain, dont l’auteur est décédé il y a une quarantaine d’années. Cette BD est très ancrée dans son époque : la façon dont sont représentés les rapports hommes-femmes, tous les stéréotypes qu’elle véhicule ne seraient pas acceptables aujourd’hui. Une réflexion est en cours avec l’éditeur pour savoir jusqu’où aller dans la fidélité à l’original : en gros, soit on reste relativement fidèle tout en ajoutant une note sur ce parti pris, soit on l’édulcore d’emblée. Je ne suis évidemment pas pour cette dernière solution, mais c’est une option pour la maison d’édition si elle ne veut pas s’attirer les foudres de son lectorat. De même, de nombreux personnages ont un accent étranger. Comment transposer ces accents de manière efficace et lisible, sans blesser qui que ce soit ? Les échanges avec l’éditeur, le cheminement des idées donnent lieu à des discussions extrêmement riches.

Traduire pour… des cacahuètes ?

23Peut-on vivre de la traduction d’édition ? Ne faut-il pas, dans la plupart des cas, compléter ce « métier-passion » par une activité complémentaire, qui peut, par ailleurs, apporter un réel épanouissement ? Chacune évoque son expérience personnelle, ses choix et le regard qu’elle porte sur le secteur.

24CB : Financièrement parlant, non, je n’en vis pas encore. Je traduis en ce moment quatre à cinq albums et un à deux romans par an. En outre, il faut jongler avec les projets : pour un album, je compte une semaine de travail, du premier jet à la remise ; la traduction d’un roman peut prendre plusieurs mois. Alors, oui, je continue à faire un peu de correction. Au début, celle-ci représentait 99 % de mes revenus. Cette année, la tendance commence à s’inverser : mes projets de traduction en représentent plus de la moitié. Il faut aussi tenir compte des droits de prêt reversés par la Sofia ; au cumul, ces petites sommes ne sont pas négligeables quand on a une bonne quantité de titres disponibles en bibliothèque. La traduction constitue aujourd’hui mon activité principale, celle à laquelle je consacre le plus de temps (prospection comprise). Je vais au Salon de Montreuil tous les ans, je mène une veille active sur les parutions jeunesse anglo-saxonnes et françaises, et j’assiste à divers événements autour de la traduction.

25BLR : Non, je n’en vis pas. Je fais également de la traduction pragmatique pour des agences et des clients directs. En fait, mes intérêts et les demandes me font mêler traduction, révision, rédaction et gestion de projets. Je n’ai pas encore réussi à obtenir de mission de traduction avec des maisons d’édition en France ou en Belgique. Il faudrait que je prospecte directement dans les salons. Ce secteur me semble relativement fermé et assez parisien.

26APC : L’édition reste un milieu difficile d’accès et fluctuant. J’ai commencé à intervenir à l’université d’Orléans il y a huit ans. Je n’avais pas d’appétence particulière pour l’enseignement, mais on m’avait proposé d’enseigner au sein du master de traduction dont je suis diplômée. Grâce à un premier cours consacré à la création d’entreprise, j’ai découvert que j’avais beaucoup à apporter aux étudiant·es. S’en sont suivies des vacations dans différentes unités de formation et de recherche puis, par le fruit du hasard, un poste à l’école de kinésithérapie et à la faculté de médecine. J’y enseigne la « langue anglaise professionnelle », ce qui m’oblige, en bonne « tête chercheuse » que je suis, à apprendre une profusion de termes techniques. Mon activité freelance est moindre que par le passé, mais je gagne en connaissances et développe une expertise dans des domaines vers lesquels je ne me serais pas tournée sans cela. N’est-ce pas là l’un des traits de caractère des traductaires ?

27MR : Je ne vis plus que de ça, plus ou moins bien d’ailleurs. Quand je me suis lancée, j’étais salariée en parallèle. Je travaillais dans une galerie d’art à Paris, à raison de 22 heures par semaine, ce qui me garantissait un revenu minimum. J’ai jonglé entre ces deux activités de 2011 à 2015, et j’ai connu des moments difficiles. Aujourd’hui, ma charge de travail s’est lissée, mais au départ, elle était vraiment en dents de scie. Il m’a fallu du temps, non pas pour arriver à gagner suffisamment, mais surtout pour oser me dire « Allez, je lâche le parachute ».

En conclusion

28Ça se confirme : l’édition ne se laisse pas facilement approcher. Pourtant, la diversité des contenus publiés, qui oscillent entre créativité et technicité, offre de la place à des profils de traductaires extrêmement variés. Alors, pourquoi ne pas tenter une incursion dans ce Small World à la David Lodge ? Avec un peu de méthode, de la ténacité et une pincée de chance, tout peut arriver !

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Bibliographie

ActuaLitté, Jane Austen retraduite par Clémentine Beauvais : les coulisses d’un pari audacieux, Podcast « Les mots en boîte », 9 mai 2023, https://actualitte.com/article/111510/les-mots-en-boite/jane-austen-retraduite-par-clementine-beauvais-les-coulisses-d-un-pari-audacieux, consulté le 15/02/2024.

CERVONE Daniel, PERVIN Lawrence A., NADEAU Louise (adaptatrice), GAGNON Jean (adaptateur) et BOUDRIAS Jean-Sébastien (adaptateur), Personnalité : théorie et recherche, 3e éd. (d’après la 14e éd. de l’ouvrage américain), Montréal, ERPI, 2020.

MERINO Gemma, La petite dragonne qui ne savait pas cracher du feu, Paris, Kaléidoscope, 2021 (trad. Claire Billaud).

READ Kate, Panique dans l’océan, Paris, Kaléidoscope, 2021 (trad. Claire Billaud).

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Notes

1 Ciclic Centre-Val de Loire : https://ciclic.fr/, consulté le 15/02/2024.

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Pour citer cet article

Référence papier

Anne Boudrot et Nathalie Moreau, « Traduire pour l’édition aujourd’hui : quatre traductrices racontent », Traduire, 250 | 2024, 7-17.

Référence électronique

Anne Boudrot et Nathalie Moreau, « Traduire pour l’édition aujourd’hui : quatre traductrices racontent », Traduire [En ligne], 250 | 2024, mis en ligne le 17 juillet 2024, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/traduire/4010 ; DOI : https://doi.org/10.4000/123tp

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Auteurs

Anne Boudrot

Anne BOUDROT est traductrice indépendante de l’anglais et de l’espagnol vers le français depuis six ans, après onze années passées en entreprise dans le domaine de la validation linguistique. Spécialisée en traduction médicale, avec une certaine appétence pour les disciplines explorant le cerveau (psychiatrie, sciences cognitives, neurosciences, etc.), Anne travaille également sur des textes en sciences humaines et sociales et s’intéresse tout particulièrement à la recherche en danse.

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Nathalie Moreau

Nathalie MOREAU est traductrice indépendante de l’anglais et de l’espagnol vers le français et vit en région parisienne. Linguiste de formation, elle a passé plus de vingt ans dans l’édition, sur des fonctions de communication et de cession de droits notamment. De sensibilité littéraire et de nature curieuse, elle s’intéresse aux droits humains, à l’éducation et aux sciences humaines au sens large. Elle propose aujourd’hui des services de traduction pour l’édition, la presse ou l’audiovisuel notamment. Elle a récemment rejoint la Société française des traducteurs (SFT), l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et l’Association des traducteurs et éditeurs en sciences sociales (ATESS).

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