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Hors cahier
Lu pour vous

Sur les bouts de la langue. Traduire en féministe/s de Noémie Grunenwald

Hélène Tagand
p. 97-100
Référence(s) :

Noémie Grunenwald, Sur les bouts de la langue. Traduire en féministe/s, Lille (France), éditions de La Contre Allée, coll. « La Sente », 2021.

Texte intégral

© La Contre Allée

1Sur les bouts de la langue est un récit autobiographique de Noémie Grunenwald, qui raconte d’une plume inspirée comment ses lectures féministes l’ont menée vers la traduction, où elle est entrée « par effraction ». C’est aussi une méditation assez poétique sur le fait de traduire, les réflexions que cette activité lui inspire, les critères selon lesquels elle fait ses choix, l’engagement féministe qui la guide et qu’elle fait passer dans ses textes, par la traduction d’autrices méconnues ou redécouvertes, ou par les techniques de traduction non sexiste qu’elle emploie.

2Le livre a eu un certain succès à en juger par le nombre de librairies ou de festivals où je l’ai vu mis en valeur, et le nombre d’ami·es et de collègues qui me l’ont recommandé. Je suis une femme, je suis traductrice et je suis féministe, il aurait dû me plaire… Alors qu’est-ce qui fait que je me suis sentie un peu flouée en le refermant ? Eh bien, au-delà des trouvailles linguistiques de l’autrice et des nombreuses citations de penseuses ou d’écrivaines, un examen attentif des thèses du livre fait apparaître une vision parfois convenue, souvent nébuleuse, voire contradictoire, et une démarche finalement pas si loyale aux femmes, et notamment aux traductrices.

D’abord interpréter et traduire en contexte. Il y a des mots, des expressions et des tournures qui sont plus ou moins utilisées dans les contextes sources ou cibles, dans les communautés et les milieux où le texte s’écrit ou se lit. En s’y adaptant, alors que d’autres options de traductions auraient été possibles, on crée une relation de confiance avec celleux qui écrivent et celleux qui lisent. (p. 84)

3Ou encore :

Pour traduire en féministe/s, on s’interroge sur les langues qu’on travaille et sur la/les société/s et la/les culture/s dans lesquelles on évolue. (p. 98)

Quelle que soit notre aisance avec la langue, le processus de traduction révèle des problèmes de compréhension qu’on n’identifie pas toujours à la lecture. (p. 53)

4Je sais bien que notre métier est vraiment mal connu du grand public, mais a-t-on vraiment besoin d’une sagacité prodigieuse pour se douter qu’on traduit toujours en contexte ? Ou bien qu’une analyse rigoureuse d’un texte fait apparaître des subtilités qui nous avaient d’abord échappé ?

5Ensuite, je trouve que passées ces évidences, l’éloquence de l’autrice fait oublier qu’elle affirme un peu tout et son contraire :

  • 1 Marie-Hélène Dumas, Journal d’une traduction, Donnemarie-Dontilly (France), Éditions iXe, 2016, p.  (...)
  • 2 Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », traduit par Martine Broda, Po&sie, no 55, 1991 [1923], (...)

Je n’écris au service d’aucun sens préalable qui serait enfoui de manière cohérente je ne sais où dans mon cerveau. À partir de là, ça n’a guère de sens de rechercher le sens profond d’un texte en espérant le retranscrire dans une autre langue. […] « Comme si, dans la même langue, on se comprenait vraiment […] comme si, chacun de nous connaissait tous les sens de chaque mot1. » Il n’y a pas de sens profond. Ce sont des mots juxtaposés les uns à côté des autres. Si les mots sont le matériau brut de l’écrivain·e, alors ce sont les outils premiers des traducteur·rices. Ce qui fait de leur choix un élément primordial de notre travail. « Mais dans un mot déterminé le visé est lié au mode de visé2. » C’est pourquoi les équivalences n’existent pas. La traduction est un échec permanent. Redire le sens en interprétant le mot juste. (p. 50)

6Et vice versa, comme chantaient les Inconnus.

  • 3 George Orwell, « La politique et la langue anglaise », Essais, articles, lettres, volume IV (1945-1 (...)

7Ainsi, tout au long du texte, l’autrice insiste énormément sur l’interprétation, sur la lecture de telle autrice par telle traductrice, comme si tout était subjectif, comme si les mots n’avaient que le sens qu’on veut leur donner. Or, en disciple de George Orwell, je pense que « ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots, et non l’inverse3 ». Il me semble que c’est la grande exigence politique si l’on veut que notre métier serve réellement à créer de la compréhension entre une autrice et des destinataires. Poursuivons avec Orwell :

  • 4 Ibid., p. 172.

On pourra ensuite choisir – et non pas seulement accepter – les formulations qui serreront au plus près la pensée, puis changer de point de vue et voir quelle impression elles pourraient produire sur d’autres personnes. Ce dernier effort mental élimine toutes les images rebattues ou incohérentes, toutes les expressions préfabriquées, les répétitions inutiles et, de manière générale, le flou et la poudre aux yeux4.

8Ce « tout est subjectif » a en outre pour corollaire qu’il rend impossible toute revendication de compétence. Nulle part il ne sera en effet question de reconnaissance d’un savoir-faire, de techniques, d’astuces, d’expérience accumulée… d’un vrai métier, en somme.

9Cela nous amène à mon regret principal : celles qui prennent la traduction au sérieux, qui s’y sont formées, qui s’y forment encore et qui forment à leur tour leurs paires, celles qui s’efforcent d’en faire une profession respectée et titulaire de droits collectifs, qui luttent contre une précarisation et une perte d’autonomie croissantes sont les grandes oubliées de l’histoire.

10On aura beaucoup lu sur le langage et sur le fait que les traductrices « travaillent contre le pouvoir : c’est pour le saboter qu’elles subvertissent la grammaire et contestent les présupposés androlectaux » (p. 70), mais il aura fallu attendre la note du bas de la page 165 pour apprendre que 74 % des membres de l’Association des traducteurs littéraires de France sont des femmes. Or je ne pense pas que la langue soit performative à ce point. Je ne crois pas qu’on sabote tant que ça le pouvoir en subvertissant la grammaire. Il s’agit là d’une définition foucaldienne du pouvoir, selon laquelle le pouvoir est partout, dispersé en de multiples micropouvoirs, une définition qui, de mon point de vue, masque les rapports de force réels à l’œuvre dans la société et nous dépossède de tout pouvoir d’agir concrètement. C’est ainsi qu’on ne trouvera rien dans ce livre (autre que le paragraphe de la page 165) qui concerne des moyens d’action de type syndical, qu’aucun rapport de force autre qu’impersonnel (« le patriarcat ») ne sera jamais nommé. Les stratégies de lutte proposées sont toutes d’inspiration poststructuraliste : subvertir la langue, faire l’apologie des voix singulières, agir dans les marges, collaborer entre punks… Comme si toute tentative de faire du commun était vouée à l’échec, toute transformation sociale impossible. Et pourtant, il y a des éléments biographiques qui auraient pu donner lieu à des réflexions de ce type : on apprend que l’autrice a commencé à traduire pour des revues en leur envoyant des traductions à titre gracieux. Ou bien que lorsqu’elle a signé son premier contrat de traduction chez Cambourakis, elle a dû travailler comme serveuse à côté (parce que son appartement était hors de prix, apprend-on, et certainement pas parce que les tarifs de traduction dans l’édition sont généralement indigents).

11Bref, cette réflexion autobiographique, aussi plaisante soit-elle à la lecture, a fini par m’écœurer. J’ai eu la désagréable impression que Noémie Grunenwald mobilisait le métier que j’aime tant à des fins d’autopromotion, d’une manière finalement très compatible avec le néolibéralisme actuel. La logique des marges ne fonctionne qu’adossée à un système dont elle peut se distinguer : c’est une stratégie qui ne peut se généraliser car elle a besoin que perdurent, pour les autres, le système traditionnel et ses écueils. Je ne pense pas que ce soit comme ça qu’on aide les femmes, et certainement pas les consœurs. Pour moi, traduire en féministe, au-delà de traduire des femmes dont la voix est marginalisée et plus que d’exposer mon engagement en mettant des ·e, des E, des (e) ou des/e, c’est d’abord allumer la mèche de la dynamique collective.

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Notes

1 Marie-Hélène Dumas, Journal d’une traduction, Donnemarie-Dontilly (France), Éditions iXe, 2016, p. 57.

2 Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », traduit par Martine Broda, Po&sie, no 55, 1991 [1923], p. 156.

3 George Orwell, « La politique et la langue anglaise », Essais, articles, lettres, volume IV (1945-1950), en coédition L’Encyclopédie des nuisances et Ivrea/fonds Champ libre, p. 171.

4 Ibid., p. 172.

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Table des illustrations

Crédits © La Contre Allée
URL http://journals.openedition.org/traduire/docannexe/image/4942/img-1.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Hélène Tagand, « Sur les bouts de la langue. Traduire en féministe/s de Noémie Grunenwald », Traduire, 252 | 2025, 97-100.

Référence électronique

Hélène Tagand, « Sur les bouts de la langue. Traduire en féministe/s de Noémie Grunenwald », Traduire [En ligne], 252 | 2025, mis en ligne le 16 juin 2025, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/traduire/4942 ; DOI : https://doi.org/10.4000/148nr

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Droits d’auteur

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