Défendre la traduction humaine
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traduction, collectifs militants, IA, intelligence artificielle, éthique de la traductionTexte intégral
1Dans un contexte marqué par la précarisation croissante des métiers de la traduction et par la remise en question de leur valeur – accentuée par la pression économique, la fragmentation des statuts professionnels et la diffusion rapide des technologies d’intelligence artificielle (IA) – le collectif militant apparaît comme une réponse visant à défendre la pérennité, l’éthique et la reconnaissance du travail du traducteur. Face à un sentiment généralisé d’isolement et à l’affaiblissement des structures traditionnelles de négociation, ces regroupements offrent des espaces de parole, de partage des savoirs et de réappropriation du débat sur l’avenir de la profession. Ils permettent ainsi aux traducteurs de se mobiliser et de produire des réflexions critiques sur leur rôle et leurs pratiques. Ces collectifs fonctionnent comme de véritables lieux de sociabilité professionnelle et de construction du savoir. Ils proposent un cadre de réflexion partagée où les membres analysent les transformations du métier, discutent des enjeux éthiques et techniques liés à l’automatisation et confrontent leurs pratiques. Ces espaces deviennent dès lors à la fois des forums de discussion, des laboratoires d’expertise et des plateformes d’action capables de transformer un isolement potentiellement paralysant en une force de mobilisation et d’innovation partagée.
2Nous nous proposons d’analyser le dispositif du collectif militant comme un lieu de résistance, situé à l’intersection du professionnel et du politique, en nous concentrant notamment sur deux collectifs emblématiques de la traduction écrite : En chair et en os, fondé en octobre 2023 avec la publication de son manifeste, et IA-lerte générale. Il s’agira d’examiner les formes d’engagement privilégiées et les stratégies discursives employées par ces collectifs afin de rendre visibles les enjeux spécifiques de la traduction, de sensibiliser aux transformations en cours et de fédérer une communauté professionnelle souvent dispersée et hétérogène. L’analyse, quant à elle, s’appuie sur l’étude de textes programmatiques, de prises de position publiques et de dispositifs de mobilisation.
3Le manifeste intitulé « Littérature, cinéma, presse, jeux vidéo : non à des traductions sans âme », publié par le collectif En chair et en os et traduit en dix-huit langues, illustre de manière exemplaire la mobilisation contemporaine des créateurs face à l’expansion rapide des technologies d’automatisation générative. Cette initiative dépasse le strict cadre professionnel pour s’inscrire dans un débat plus large sur la valeur culturelle des œuvres et sur les transformations induites par l’intelligence artificielle dans la production de contenu. Le texte se caractérise par une rhétorique manifestement classique : il articule un diagnostic d’urgence, une opposition radicale entre création humaine et production automatisée, et un appel à la mobilisation collective.
4Les signataires dénoncent la réduction de la traduction et de la création à de simples opérations statistiques, affirmant que l’acte de traduire engage une expérience réflexive et stylistique, indissociable de la subjectivité de l’auteur ou du traducteur. Par cette approche, le manifeste formule une critique implicite des discours techno-optimistes, qui présentent l’IA comme un progrès neutre, en mettant en lumière ses effets potentiellement uniformisants et biaisés : reproduction de normes linguistiques dominantes, propagation de stéréotypes sexistes et racistes, et banalisation d’une culture standardisée.
5Le manifeste intègre également une dimension éthique et écologique, soulignant l’exploitation invisible des travailleurs chargés de la modération et de l’annotation des données, ainsi que l’empreinte carbone des infrastructures numériques nécessaires au fonctionnement des modèles génératifs. Placée dans une perspective historique, l’analyse de ce texte – à la lumière des manifestes artistiques et technocratiques, de Dogme95 à la critique contemporaine des IA génératives – permet de situer cette mobilisation dans une lignée intellectuelle qui articule la défense du savoir-faire humain, la souveraineté culturelle et la résistance aux logiques industrielles de production. En ce sens, le manifeste ne se limite pas à une critique technique : il constitue un véritable acte de réflexion sur les potentialités d’une culture humaine, sur la valeur du travail créatif, et sur les enjeux politiques, éthiques et écologiques liés à l’automatisation croissante de la production culturelle. Il propose ainsi un cadre d’analyse et de mobilisation pour repenser à la fois les pratiques professionnelles et les dispositifs institutionnels de régulation.
6Les deux collectifs ont en commun de rassembler majoritairement des professionnels de la traduction exerçant en indépendants et partageant une position critique à l’égard de l’usage de l’intelligence artificielle dans leur domaine. Leur mobilisation ne se limite toutefois pas à la seule défense d’intérêts du métier. Comme l’a souligné Pauline Tardieu-Collinet, membre du collectif En chair et en os, lors de l’événement « Contre-sommet de l’IA : pour un humanisme de notre temps », organisé au théâtre de la Concorde à Paris le 10 février 2025, l’objectif est également de politiser la question de l’usage de l’IA, c’est-à-dire de l’inscrire dans un débat plus large portant sur les transformations culturelles, sociales et économiques qu’elle implique.
7Le collectif IA-lerte générale, fondé plus récemment, poursuit quant à lui un objectif complémentaire : porter à la connaissance du grand public certaines pratiques jugées préoccupantes dans le secteur de la traduction, en particulier celles des agences de sous-traitance, qui captent une part importante du marché. Selon Laura Hurot, venue représenter ce collectif lors du même Contre-sommet, l’une des évolutions les plus significatives concerne la généralisation de la postédition, pratique à bas coût consistant à corriger rapidement un texte préalablement généré par un système d’IA, souvent sans que la clientèle en soit informée, afin de réduire les coûts de production et la rémunération des traducteurs.
8Cette pratique soulève, selon les collectifs, plusieurs types de problèmes. Sur le plan professionnel, elle peut s’apparenter à une forme d’exploitation, dans la mesure où la correction d’un texte généré par une IA s’avère fréquemment plus longue et plus complexe que la traduction elle-même, tout en étant nettement moins rémunérée. Sur le plan de la charge mentale, cette organisation impose aux traducteurs des cadences de plus en plus rapides, susceptibles d’accroître la fatigue et le risque d’erreurs. Sur le plan éthique, elle pose également la question de la transparence vis-à-vis des clients, qui peuvent ignorer que les textes livrés ont été produits à partir de systèmes automatisés, parfois dans des contextes sensibles, notamment dans les domaines technique ou industriel, où les documents traités contiennent souvent des données stratégiques : l’exemple du nucléaire revient régulièrement dans les blogs des collectifs. Enfin, sur le plan économique, cette évolution contribue à fragiliser davantage une profession déjà précarisée, tout en rendant le métier de traducteur de moins en moins attractif.
9À ces préoccupations s’ajoutent les risques environnementaux et sociétaux liés au développement de l’IA, que les deux collectifs évoquent également dans leurs prises de position. Ils partagent notamment le constat selon lequel la traduction automatique ne constitue pas nécessairement un gain de temps pour les professionnels. Au contraire, la phase du premier jet permet au traducteur d’entrer progressivement dans le texte, d’en saisir le contexte, les intentions, le rythme et les nuances stylistiques. Ce premier contact constitue une étape fondamentale dans l’appropriation du texte et dans la compréhension de son système interne. Or, l’introduction d’une proposition générée par l’IA modifierait profondément cette dynamique. Le texte produit par l’algorithme tend en effet à s’imposer comme une solution déjà formulée, exerçant une forme d’autorité implicite, dit « biais d’ancrage ». Pour le traducteur, il devient alors nécessaire de produire un effort supplémentaire pour se détacher de cette version préfabriquée, qui peut fonctionner comme un texte parasite faisant écran entre lui et le texte source. Dans cette perspective, les collectifs dénoncent une forme de dépossession du travail du traducteur : dépossession de la temporalité propre au processus de traduction, des savoir-faire mobilisés, de la liberté de choix stylistique, mais aussi de la responsabilité intellectuelle qui accompagne traditionnellement l’acte de traduire.
- 1 Des linguistes et philosophes du langage observent que les textes générés par les grands modèles de (...)
10Les collectifs soulignent également que ces transformations s’inscrivent dans un cercle potentiellement vicieux pour la société dans son ensemble. L’usage massif de textes issus des modèles algorithmiques et portant sur des corpus de plus en plus générés par l’IA tend à appauvrir l’usage du langage, tant sur le plan syntaxique que lexical1. Cette dynamique, désignée dans les médias sous le nom d’« effet Habsbourg », renvoie au risque d’une dégradation progressive de la qualité des productions algorithmiques elles-mêmes, comparable à une forme de dégénérescence résultant d’une reproduction sur des bases de plus en plus appauvries.
11Dans cette perspective, les collectifs mettent en garde contre les conséquences culturelles et politiques d’un tel processus. Si les pratiques de traduction et d’écriture venaient à être progressivement remplacées par des productions automatisées, les compétences linguistiques et stylistiques risqueraient de s’éroder. Moins on traduirait et moins on saurait traduire ; moins on écrirait et moins on saurait écrire. Une langue appauvrie pourrait ainsi se diffuser progressivement, jusqu’à devenir la norme et être reproduite sans remise en question. C’est précisément contre cette perspective que les deux collectifs entendent alerter, en défendant la traduction comme pratique intellectuelle, créative et critique, indispensable à la vitalité culturelle des sociétés contemporaines.
- 2 Le site et le blog sont consultables à l’adresse https://enchairetenos.org.
12Quels dispositifs de résistance peuvent être envisagés face à ces transformations ? Le collectif En chair et en os, à travers son site et son blog2, défend l’idée que la contestation du système d’exploitation du travail humain que favoriserait l’intelligence artificielle dans le marché de la traduction doit d’abord passer par une réappropriation de la parole publique. Interventions dans l’espace médiatique, prises de position sur les réseaux sociaux, échanges dans des groupes de discussion ou encore publications sur des blogs spécialisés constituent autant de moyens de rendre visibles les enjeux et les effets de ces technologies sur les métiers de la traduction. Dans cette perspective, parler, réfléchir collectivement et susciter la réflexion apparaissent comme les premiers leviers d’une mobilisation visant à politiser les transformations technologiques en cours.
13Cette stratégie de sensibilisation s’accompagne également de la mise à disposition de fiches-outils, conçues à destination des différents acteurs du monde de l’édition. Ces ressources ont pour objectif d’éclairer les mécanismes économiques, techniques et organisationnels introduits par les systèmes d’IA dans les professions éditoriales. Elles proposent des repères permettant à chacun, dans le cadre de son activité propre, de mieux comprendre les implications de ces transformations et d’engager une réflexion critique sur leur adoption éventuelle.
14Une telle initiative apparaît d’autant plus significative que le secteur éditorial se caractérise par une forte fragmentation professionnelle. Les traducteurs, les correcteurs, les éditeurs ou encore les auteurs exercent fréquemment sous des statuts indépendants et disposent de relativement peu d’espaces institutionnalisés de discussion et de coordination. Dans ce contexte, la production et la diffusion d’outils d’analyse partagés visent à recréer des formes de circulation de l’information et de solidarité professionnelle susceptibles de rompre l’isolement structurel des acteurs.
15La démarche du collectif repose ainsi sur l’hypothèse que la capacité de résistance aux transformations imposées par les technologies d’IA dépend largement d’une coordination à l’échelle de l’ensemble de la chaîne de production éditoriale. Si chacun des maillons – traducteurs, éditeurs, correcteurs, diffuseurs ou prestataires techniques – refusait individuellement et collectivement le recours à ces dispositifs, l’emprise de l’IA sur les pratiques professionnelles pourrait s’en trouver grandement limitée. La stratégie défendue par En chair et en os consiste donc à promouvoir une mobilisation répartie, fondée sur la diffusion de connaissances critiques et sur l’activation de responsabilités professionnelles partagées.
16Le collectif insiste également sur la nécessité d’une responsabilité collective, qui doit certes s’exercer à l’échelle individuelle des professionnels, mais aussi à celle des pouvoirs publics, appelés à jouer un rôle déterminant dans la régulation de ces pratiques. À ce titre, il formule plusieurs revendications. Il demande, d’une part, l’instauration d’une obligation de transparence, impliquant que toute production culturelle ayant recours à l’intelligence artificielle, à quelque étape que ce soit de son élaboration, fasse l’objet d’un signalement explicite. D’autre part, il plaide pour que les œuvres conçues entièrement ou partiellement à l’aide d’outils d’IA ne puissent bénéficier d’aucune aide publique.
17Le sujet des droits d’auteur et de la rémunération des œuvres occupe également une place centrale dans l’argumentaire du collectif. Celui-ci souligne que la phase actuelle du développement des technologies d’IA générative soulève la question de la compensation. Les modèles d’IA sont en effet entraînés sur d’immenses corpus de textes et d’images, issus en grande partie de productions humaines protégées par le droit d’auteur, qui sont transformées en données afin d’alimenter les systèmes algorithmiques. Dans cette perspective, le collectif dénonce ce qu’il qualifie de pillage des œuvres, les contenus étant exploités sans le consentement explicite de leurs auteurs.
18Si les entreprises développant ces technologies ont besoin de données de haute qualité, notamment pour éviter la dégradation progressive des modèles lorsqu’ils sont entraînés sur des contenus générés par d’autres IA, En chair et en os met en garde contre une solution aujourd’hui fréquemment avancée : l’instauration d’un système de compensation financière destiné à rémunérer les auteurs pour l’utilisation de leurs œuvres dans les processus d’entraînement des modèles. Il critique vivement cette proposition, estimant que les montants envisagés seraient dérisoires au regard du préjudice subi par les professionnels du secteur, déjà confrontés à une précarisation croissante de leurs conditions d’exercice. Surtout, une telle mesure reviendrait à entériner l’usage massif de ces technologies, en légitimant leur exploitation des œuvres.
19Dans cette perspective, la position du collectif ne consiste pas seulement à réclamer une meilleure rémunération des contenus utilisés, mais à contester plus largement le principe même de cette appropriation des œuvres par les systèmes d’IA. Lors du Contre-sommet de l’IA, ses représentants soulignaient d’ailleurs que près des deux tiers des artistes et des professionnels du secteur éditorial se déclaraient opposés à l’utilisation de leurs œuvres pour entraîner des modèles d’intelligence artificielle. En chair et en os affirmait ainsi sa volonté de s’opposer activement à ces pratiques, en inscrivant cette revendication dans une réflexion plus large sur la protection du travail créatif et sur les conditions de production de la culture à l’ère des technologies génératives.
20Un autre point que les deux collectifs mettent en avant concerne la responsabilité des universités et des écoles de traduction. Selon eux, ces institutions doivent jouer un rôle actif dans la préservation des disciplines et des savoir-faire, et non se compromettre par crainte de manquer le train des innovations technologiques ou de perdre des étudiants. La formation, soulignent-ils, doit rester un lieu de transmission rigoureuse des compétences et de la réflexion critique, capable de préparer les étudiants à affronter les enjeux éthiques et techniques de demain.
21Enfin, les deux mouvements lancent un appel conjoint au sabotage du système low cost de la postédition, invitant les professionnels de la traduction à refuser de participer à la correction de textes générés par l’IA. Cette stratégie repose sur une logique de solidarité entre traducteurs indépendants : seule la mobilisation, affirment-ils, permet de contrer les pratiques d’exploitation imposées par certaines agences de traduction. L’objectif n’est pas seulement de contester économiquement ces dispositifs, mais également de renforcer la conscience professionnelle et collective de tout un chacun. Il s’agit d’un acte de résistance qui exige de dépasser le fatalisme, considéré comme l’ennemi principal de toute lutte et de toute tentative de préservation de valeurs humaines.
22Au-delà de la simple défense d’intérêts économiques ou statutaires, le collectif militant se révèle porteur d’une réflexion approfondie sur le sens du travail de traduction, son enracinement humain, sa dimension relationnelle et sa responsabilité sociale et culturelle. Il joue un rôle d’alerte pour la société civile, tout en constituant un point de rassemblement et de mobilisation pour les professionnels, en les incitant à sortir de leur isolement afin de se fédérer dans une action collective et solidaire. Par son engagement, il encourage à déconstruire les discours marketing autour de l’IA, à clarifier les enjeux et à fournir au grand public des outils de compréhension des mécanismes qui régissent la production culturelle automatisée. Parallèlement, il contribue à instaurer un sentiment légitime de fierté professionnelle, rappelant à chaque traducteur l’importance de valoriser son propre travail, ainsi que la créativité que celui-ci implique.
Notes
1 Des linguistes et philosophes du langage observent que les textes générés par les grands modèles de langage (LLM) reposent souvent sur des schémas linguistiques récurrents et stéréotypés. Ces modèles privilégient des formulations statistiquement fréquentes dans leurs données d’entraînement, ce qui produit un style relativement homogène. Cela entraîne plusieurs phénomènes, comme la répétition d’expressions typiques, la simplification des structures syntaxiques ou la réduction de la variété lexicale. Sur ce point s’est exprimée notamment l’UNESCO (www.unesco.org/fr/articles/vers-un-langage-sans-relief-limpact-de-lia-sur-nos-mots). Des recherches en informatique et en linguistique computationnelle ont tenté de mesurer ces effets. L’étude d’Y. GUO et al. intitulée The Curious Decline of Linguistic Diversity. Training Language Models on Synthetic Text (2024, arXiv:2311.09807v2) montre que lorsque des modèles de langage sont entraînés sur des textes synthétiques générés par d’autres modèles, la diversité linguistique diminue progressivement.
2 Le site et le blog sont consultables à l’adresse https://enchairetenos.org.
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| URL | http://journals.openedition.org/traduire/docannexe/image/5363/img-1.png |
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Pour citer cet article
Référence papier
Cristina Vignali, « Défendre la traduction humaine », Traduire, 254 | 2026, 16-23.
Référence électronique
Cristina Vignali, « Défendre la traduction humaine », Traduire [En ligne], 254 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/traduire/5363 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16j80
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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