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Newsletter et communauté : le pari du « 15-15 »

Aurélia Nana Gassa Gonga
p. 24-29

Texte intégral

1Quand je termine une mission d’interprétation en langue des signes, je rentre chez moi. Il n’y a pas de salle des interprètes, pas de machine à café partagée, pas de collègue à qui demander : « Toi aussi, tu as galéré sur ce terme ? » Il y a le silence. Celui qui suit chaque prestation et qui, pour beaucoup d’entre nous, dure bien au-delà.

2L’isolement est une réalité structurelle du métier d’interprète en langue des signes française (LSF) – langue officielle en France depuis 2005, langue première de plusieurs centaines de milliers de personnes sourdes sur tout le territoire. Mais cet isolement s’est accentué au fil des années avec une transformation profonde du marché du travail. En 2012, à ma sortie de master, la plupart de mes camarades de promotion accédaient à des postes salariés. Aujourd’hui, la majorité de mes étudiantes entrent directement dans la profession en tant qu’indépendantes. Les postes en interne se font rares. On se forme, on s’installe, et l’on disparaît dans son agenda – sans filet institutionnel, sans espace entre pairs, sans lieu où poser les questions qu’on n’ose pas poser.

3C’est de ce constat qu’est née, en octobre 2023, une newsletter mensuelle destinée aux interprètes en langue des signes française, envoyée le 15 du mois à 15 heures : Le 15-151. Ce nom est un clin d’œil au rythme du métier, les interprètes se relayant en général toutes les quinze ou vingt minutes, selon les configurations. Vous l’aurez compris, je suis dans la team des quinze minutes.

4Aujourd’hui, Le 15-15 compte plus de 700 lectrices. Pour cette profession à effectifs restreints, c’est un taux de pénétration sans équivalent : plus de 80 % des interprètes LSF diplômées en France.

Fig.1 Page d’accueil du site du 15-15

Fig.1 Page d’accueil du site du 15-15

Partir de ce qui fait mal

5Pourquoi une newsletter peut-elle fonctionner là où d’autres dispositifs ont échoué ? Parce qu’elle est arrivée par là où ça fait mal.

6Dès les premières éditions, j’ai choisi de parler de ce qu’on ne dit pas dans les espaces professionnels habituels. L’argent. Les tarifs. La TVA et la peur qu’elle inspire aux indépendants. Le burnout. Les discriminations – non pas de la part des clients, mais entre collègues. J’ai publié des témoignages anonymes relatant des situations vécues en formation ou en exercice : l’étudiante stagiaire à qui son tuteur conseille de « marcher plutôt que prendre le bus, vu son poids » ; la coordinatrice qui remplace une équipe pour éviter « trop d’interprètes noires sur une même mission ». Des réalités que la profession préfère généralement taire.

Fig.2 Exemples de newsletter

Fig.2 Exemples de newsletter

7Les réponses ont été immédiates. Des e-mails longs. Des messages privés. Des « je pensais être la seule ». Ce n’est pas la communication professionnelle qui manquait – c’est l’espace pour dire la vérité sur ce que le métier fait à celles qui l’exercent.

8L’édition sur la TVA illustre bien cette dynamique. En France, le franchissement du seuil de TVA représente un véritable verrou psychologique pour les indépendants : beaucoup plafonnent volontairement leur activité pour l’éviter, par méconnaissance ou par crainte. J’ai consacré un numéro entier à ce sujet, en invitant une comptable qui est elle-même interprète. Depuis, chaque mois de novembre, je reçois des messages du type : « J’ai franchi le seuil cette année – et je n’ai pas eu peur. »

D’une newsletter à un écosystème

9À la suite des nombreux échanges reçus, Le 15-15 a rapidement dépassé le format de la lettre mensuelle. Je voulais que tout le monde puisse profiter des messages privés que je recevais après chaque envoi de newsletter. Ainsi, un serveur Discord privé, réservé aux interprètes et aux étudiantes, y a été adossé. On y échange quotidiennement à propos des pratiques, des tarifs, des ressources pour la préparation des missions, des situations délicates ; et, bien sûr, on commente la newsletter mensuelle. Pour une profession qui se construit souvent dans la solitude du terrain, cet espace d’échange continu représente quelque chose de structurellement nouveau.

10Un annuaire2 en ligne a également été créé pour améliorer la visibilité des interprètes – qui, faute d’appartenir à une structure, peinent parfois à se faire connaître des donneurs d’ordre potentiels.

11La dimension solidaire s’est ensuite concrétisée sous une forme plus structurée : la bourse du 15-15. L’idée découle directement de mon histoire personnelle. Quand j’étais étudiante en master d’interprétation, entre 2010 et 2012, la contrainte financière des stages était réelle : se déplacer sur tout le territoire pour effectuer ses heures de pratique supervisée coûte cher, et les aides sont rares. J’ai voulu créer ce que j’aurais voulu trouver à l’époque.

12Organisée en partenariat avec plusieurs acteurs de l’interprétation en langue des signes – Rogervoice, Médiapi, Empreintes, Lumo Signes –, la bourse en est à sa deuxième édition. Elle offre plusieurs prix destinés aux étudiantes en master 1 et master 2 d’interprétation LSF, allant jusqu’à 350 euros de défraiement pour couvrir les frais de transport, de logement et de repas liés aux stages. Les candidates soumettent également une idée d’amélioration de la profession – un critère d’évaluation qui transforme la bourse en espace de réflexion collective sur l’avenir du métier.

Fig.3 Bourse du 15-15

Fig.3 Bourse du 15-15
  • 3 Signant : qui s’exprime en langue des signes.

13Ce que révèlent les projets lauréats est en soi éloquent. Lors de la première édition (saison 2024-2025), les projets primés portaient sur la création d’un forum international pour les interprètes, le développement de la supervision professionnelle, et une année préparatoire aux études d’interprétation. La deuxième année, le prix coup de cœur de la communauté a récompensé un projet de plateforme collaborative pour professionnelles signantes3 ; une candidate proposait par ailleurs une campagne publicitaire visant à faire connaître la LSF au grand public. Ce système dépasse la simple demande de bourses : c’est la profession qui, à travers ses étudiantes, formule ce qu’elle attend d’elle-même.

14La sélection se fait par un jury composé de représentants des entreprises partenaires et par un vote de la communauté du 15-15 pour un prix spécifique. Ainsi, la profession elle-même participe à désigner celles qu’elle soutient.

Ce que le modèle révèle

15Le 15-15 est une initiative individuelle, portée depuis son origine par une seule personne, sans financement institutionnel au démarrage. Ce point mérite attention : dans une profession sans syndicat actif, sans espace de formation continue systématisé, c’est un outil à faible coût d’entrée – une newsletter – qui a créé des conditions favorables au développement d’une communauté. Une telle initiative personnelle n’est pas sans poser des questions de durabilité et de dépendance. Mais c’est aussi une leçon quant aux attentes des professions isolées : non pas des plateformes complexes ou des organisations formelles, mais des espaces où quelqu’un prend la parole en premier, en toute honnêteté, sur ce qui est difficile.

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Notes

1 https://le1515.substack.com.

2 https://annuaire-interpretes.com.

3 Signant : qui s’exprime en langue des signes.

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Table des illustrations

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Fichier image/png, 87k
Titre Fig.1 Page d’accueil du site du 15-15
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Titre Fig.2 Exemples de newsletter
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Titre Fig.3 Bourse du 15-15
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Fichier image/jpeg, 268k
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Pour citer cet article

Référence papier

Aurélia Nana Gassa Gonga, « Newsletter et communauté : le pari du « 15-15 » »Traduire, 254 | 2026, 24-29.

Référence électronique

Aurélia Nana Gassa Gonga, « Newsletter et communauté : le pari du « 15-15 » »Traduire [En ligne], 254 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/traduire/5388 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16j81

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Auteur

Aurélia Nana Gassa Gonga

Aurélia Nana Gassa Gonga est interprète en langue des signes française et internationale, français, anglais depuis 2012. Elle enseigne l’interprétation de liaison à l’université Paris 8 et a soutenu en 2025 une thèse sur l’interprétation en langue des signes internationale à l’université Radboud (Pays-Bas). Elle est la fondatrice du 15-15, newsletter de référence pour les interprètes LSF.

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Droits d’auteur

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