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Mes débuts chaotiques en traduction littéraire

Sanaa El Atlassi
p. 66-68

Texte intégral

1Ah, les débuts dans la traduction littéraire ! Personne ne peut réellement s’y préparer, beaucoup ignorent même par où commencer. En général, on se lance à la fac, grâce à une rencontre, à un stage… la voie royale, quoi. Pour moi, il a fallu attendre une pandémie, trois déménagements, deux années de master, et des emplois qui s’éloignaient de la traduction ou, au mieux, qui mettaient en avant mes compétences en langue. En gros, un vrai parcours du combattant.

2Ce n’est qu’en retournant dans ma ville natale que j’ai obtenu ma toute première traduction littéraire. Combien de temps après, vous demandez-vous ? Je vous le donne en mille : trois ans. Trois ans pour une pièce de théâtre contemporaine qui parle du cancer de la prostate avec cynisme et sarcasme. Mais alors, quel est le lien entre l’expérience des néotraducteurs littéraires et l’action collective en traduction, me direz-vous…

3Ce n’est pas comme s’il n’existait pas de résidences de traduction, des bourses, des voyages, des associations. Bien au contraire ! C’est même un ravissement… jusqu’à la lecture de la mention des conditions d’inscription : « le traducteur doit déjà avoir été publié », preuves à l’appui. Vient alors à l’esprit la question cruciale que tous les traducteurs littéraires se sont un jour posée : comment être publié quand on débute ? Quand on est seul ? Car oui, traduire, à ses débuts, est avant tout un tête-à-tête : avec son ordinateur, le manuscrit, un paquet de chips ou un pot de glace, souvent les deux, et l’envie de bien faire pour une reconnaissance dérisoire. Pas très collective comme dynamique…

4Puis arrive l’événement incontournable : les Assises de la traduction littéraire en Arles. C’est le must have, comme on le comprend. C’est un événement annuel majeur où les professionnels, les étudiants et les aficionados se retrouvent autour d’une passion commune : la fougue de la traduction. On se dit que ça va vraiment aider : on suit les séminaires, les ateliers, les projets. On participe tous ensemble, on met en commun et on vit un instant l’amour commun des lettres. Oui, on va se confronter, ne pas être d’accord, mais au moins, c’est le plaisir de traduire ensemble. Et pourtant, on sent rapidement, quand les ateliers se finissent, que les plus expérimentés se connaissent déjà. Nous, les nouveaux, on arrive là comme ça, avec beaucoup de volonté, d’énergie, pour finalement se présenter devant les traducteurs sans avoir produit grand-chose.

5Car, même quand on a suivi une formation reconnue, nous le savons : le traducteur est solitaire. Sur la dizaine de traducteurs diplômés d’une école chaque année, peu parviendront à entrer dans le milieu. Alors, on se rapproche des associations, on est sur le Discord de l’ATLF, on discute avec des membres du secteur, sans savoir où ça va nous mener. Majoritairement, on pose des questions, on aide les autres avec des conseils précieux, des anecdotes comiques et des appels à projets entre autres. Ce sont les avantages du réseau. C’est déjà ça. Là, la traduction devient collective.

6En soi, l’action collective est pour nous, les néotraducteurs, oui. Nul ne peut la nier. On y a droit, mais d’abord, on est seul à devoir faire ses preuves. Ce n’est plus un message subliminal, on nous le fait comprendre ; nous ne sommes pas stupides, juste inexpérimentés et à la recherche d’opportunités pour être publié. Alors, comment y parvenir ? À vingt-deux ans, j’aurais aimé connaître la réponse. Je l’ignorais. Je me destinais alors à la recherche, trop théorique pour la traduction pratique à l’époque. C’était justement ce qui me manquait, la traduction pratique éditoriale.

7En fin de compte, c’est en papillonnant de la recherche à l’édition que j’ai pu décrocher ma première traduction, grâce à un groupe WhatsApp d’anciens du master d’édition. Il aura suffi d’une demande de mise en relation avec un traducteur : j’ai sauté sur l’occasion. Contrairement à ce que j’avais vécu lors des Assises, les seules sollicitations reçues sont celles d’amis traducteurs strasbourgeois travaillant dans l’audiovisuel qui, malgré leurs avis et suggestions, n’ont pu m’apporter une aide concrète sur un texte littéraire éloigné de leur spécialité.

8On se demande même quand on va y arriver. On finit la traduction seule et tout l’aspect collectif se dissipe. Pour un néotraducteur, c’est un pas de géant. Pour les autres, ce n’est qu’une traduction parmi tant d’autres. On se rend compte finalement que les traducteurs littéraires sont souvent seuls et sont solidaires au travers de syndicats et des initiatives communes.

9Oui, je ne suis toujours pas publiée. Oui, j’ignore combien de temps ça va prendre. Tout ce que je sais, c’est que le monde des financements et des aides à la traduction m’est fermé, faute de publication actée. Non, je ne regrette pas d’être allée jusqu’au bout de mes démarches. C’est un premier pas. On avance petit à petit. En attendant, je reste seule derrière mon écran, à écrire, avec ma glace, mes chips et mon chat. Seule, oui, mais ensemble, malgré tout.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sanaa El Atlassi, « Mes débuts chaotiques en traduction littéraire »Traduire, 254 | 2026, 66-68.

Référence électronique

Sanaa El Atlassi, « Mes débuts chaotiques en traduction littéraire »Traduire [En ligne], 254 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/traduire/5590 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16j8h

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Auteur

Sanaa El Atlassi

Traductrice littéraire native de Marseille, Sanaa EL ATLASSI est trilingue de formation. Elle traduit de la littérature anglophone et italienne vers le français, et parfois du français vers l’anglais, plus rarement vers l’italien. Sa toute première traduction est destinée à une lecture publique de la pièce Radicale de David Friszman vers l’anglais (fin 2025). Préparant actuellement un projet de thèse autour des traductions de l’écopoésie, elle vit dans le Sud-Est de la France, où elle jongle entre les mondes du journalisme, du livre et de la traduction littéraire.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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