Stefano Jossa, Un paese senza eroi. L’Italia da Jacopo Ortis a Montalbano
Stefano Jossa, Un paese senza eroi. L’Italia da Jacopo Ortis a Montalbano, Rome – Bari, Laterza, 2013, 298 p.
Texte intégral
1Stefano Jossa, après avoir réfléchi sur l’identité littéraire de la nation italienne (L’Italia letteraria, Bologne, Il Mulino, 2006), s’interroge dans son dernier ouvrage sur l’absence de véritables héros nationaux parmi les personnages littéraires créés par les romanciers italiens lors des deux derniers siècles et cherche à savoir « pourquoi il n’y a pas de Robin Hood en Italie ? ».
2Son livre montre que le modèle héroïque d’origine littéraire, élaboré par les cultures nationales modernes créatrices de symboles comme Robin Hood, d’Artagnan et Guillaume Tell, n’a pas eu d’équivalent en Italie. Et pourtant tous les protagonistes, donc les héros, des romans les plus célèbres du canon officiel de la littérature italienne, de Jacopo Ortis à Ettore Fieramosca et Francesco Ferrucci, de Carlino Altoviti à Andrea Sperelli et Daniele Cortis, de Pinocchio, Enrico et Gian Burrasca à Mattia Pascal et Zeno Cosini, de Pin, le « partigiano Johnny » et Metello jusqu’au Guépard et au commissaire Montalbano, avaient bien les caractéristiques requises pour devenir des héros nationaux, même si souvent sous la forme d’antihéros. Aucun d’entre eux, pourtant, n’a réussi à obtenir le titre de héros national, alors même que toute la littérature italienne est traversée depuis deux siècles par les réflexions sur la figure du héros et l’héroïsme dans une perspective nationale.
3D’après l’auteur, les protagonistes des romans italiens sont en effet « trop complexes, peut-être même trop réalistes, et probablement trop singuliers et pas assez typés ; tout comme Jacopo, Carlino et Daniele, même Andrea Sperelli ne peut incarner un symbole collectif, mais c’est bien pour cette raison qu’il est lui aussi une grande création littéraire » (p. 169). S. Jossa constate également que les héros italiens, toujours placés dans des situations de conflit, ne peuvent jamais plaire à tout le monde : « ils peuvent difficilement être neutralisés, tandis que le héros national doit être inclusif et doit susciter un sentiment d’identification de la part du plus grand nombre » (p. 170). L’auteur est convaincu que la réflexion littéraire sur le héros national constitue un dispositif pour vérifier le caractère anthropologique italien : l’absence de héros italiens serait révélatrice d’une résistance forte, de la part de la culture littéraire, aux projets de symbolisation du personnage pour en faire une représentation collective. Même Pinocchio, qui par sa réception littéraire, son utilisation pédagogique et la rhétorique publique avait tous les éléments nécessaires pour devenir un héros national, n’a pas réussi à acquérir ce statut : « il s’en est rapproché plus que tous les autres héros littéraires, mais sa complexité et sa richesse l’ont heureusement sauvé d’un destin symbolique malheureux » (p. 185).
4La complexité de l’histoire culturelle italienne, faite de grandes oppositions et de fortes idéologies, qui même sous le fascisme connaît des oscillations continuelles entre le modèle héroïque et le modèle antihéroïque, a construit une tradition de résistance à la naissance de héros nationaux partagés et unitaires. C’est cette conflictualité de la culture italienne, d’un côté, et la complexité des personnages littéraires, de l’autre, qui préservent les héros d’une fonction de role model qui les aurait embrigadés dans l’idéologie et les aurait vidés de leur sens. Ainsi les petits héros (Enrico de Cuore, Pinocchio et Gian Burrasca) « ne sont pas des héros nationaux, mais plutôt des modèles national-populaires » (p. 197).
5Quant aux héros de la résistance, et notamment Partigiano Johnny de Fenoglio, qui se rapproche le plus de Robin Hood, il « semble destiné à être le champion d’un modèle résistant car il a trop de personnalité par rapport aux attentes de l’héroïsme national, qui enracine les héros dans l’histoire mais qui les projette vers un futur qui doit encore être réalisé » (p. 258). Johnny, comme les autres personnages examinés, n’arrive pas à être un héros rassurant et anodin, selon la tradition bourgeoise et libérale qui demande au héros de représenter le sens du devoir et l’engagement tout en restant à sa place. Les héros italiens sont quant à eux comme incapables de rester à leur place, et ainsi les romans « canoniques » italiens du XIXe et du XXe siècle « opposent des anticorps adéquats à la pensée héroïque, véritable idole de notre modernité » (p. 288).
6Non seulement le modèle héroïque élaboré par la tradition littéraire italienne répond généralement à des principes d’antihéroïsme plutôt que d’héroïsme, mais surtout l’éventualité d’une substitution du héros par un antihéros pour en faire un paradigme de la nationalité italienne est systématiquement empêchée et démentie par la critique d’un tel projet. S. Jossa remarque une conflictualité interne, une dialectique entre des récits d’héroïsme populaire et d’antihéroïsme aristocratique, qui pourrait être une caractéristique anthropologique de l’Italie, constituée sur la base de ses traditions et de son imaginaire national plutôt que comme une donnée naturaliste.
7L’enracinement dans l’histoire serait la raison principale de cette résistance des héros de romans italiens à assumer une fonction symbolique, car il manque aux personnages protagonistes ce que Bakhtine appelait « l’exotopie de l’auteur par rapport au héros », c’est-à-dire la possibilité du héros d’être « une totalité, indépendamment du sens, des réalisations, du résultat et du succès de sa vie orientée vers le futur » (p. 292). Les héros des romans analysés ne vivent pas sur un plan purement littéraire, comme Robin Hood, d’Artagnan et Guillaume Tell, mais ils se confrontent continuellement avec une histoire, l’Histoire, qui leur appartient et dont ils font partie exactement comme l’auteur. De cette façon, les héros italiens sont toujours inaccomplis, tandis que leurs auteurs ont tendance à vouloir occuper à leur place le devant de la scène, sur le modèle du poeta-vate, guide et interprète de son temps.
8Le constat final est donc que les écrivains italiens ont inventé peu de grands personnages, et que ce sont eux les véritables héros et personnages de la péninsule : Casanova, Alfieri, D’Annunzio, Malaparte, Pasolini et aujourd’hui Saviano ont remplacé les héros de papier, dans un pays où la tradition romanesque est somme toute faible, peu influente et lacunaire. Mais la tradition antirhétorique italienne est considérée comme positive par S. Jossa, car elle contrebalance les excès des éphémères sauveurs de la patrie, elle protège les Italiens des aveuglements émotifs et contrebalance avec l’humour l’irrationalité de la politique.
Pour citer cet article
Référence papier
Laura Fournier-Finocchiaro, « Stefano Jossa, Un paese senza eroi. L’Italia da Jacopo Ortis a Montalbano », Transalpina, 17 | 2014, 275-277.
Référence électronique
Laura Fournier-Finocchiaro, « Stefano Jossa, Un paese senza eroi. L’Italia da Jacopo Ortis a Montalbano », Transalpina [En ligne], 17 | 2014, mis en ligne le 29 mars 2022, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transalpina/1709 ; DOI : https://doi.org/10.4000/transalpina.1709
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Haut de page

