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  • 1 Cf. M. Letourneux, « La disparition du genre des mystères au début du XXe siècle », in Les mystères (...)

1Contrairement à ce qui a été fait en France1, la littérature critique sur les mystères urbains en Italie – qui n’est pas, à vrai dire, excessivement abondante – n’a jamais posé, de façon explicite et systématique, la question de la survivance de ce genre dans la littérature du XXe siècle. Question qu’on pourrait résumer, et simplifier, dans les termes suivants : y a-t-il des textes italiens novecenteschi susceptibles d’être inscrits dans la tradition littéraire des mystères urbains ? Et si ce n’est pas le cas, y a-t-il du moins une persistance, une latence du genre au XXe siècle, dans des textes qu’on ne saurait qualifier de mystères urbains tout court mais qui présentent, par ailleurs, certaines caractéristiques de leurs ancêtres, certaines solutions – narratives, thématiques, stylistiques, idéologiques, etc. – qu’on pouvait relever chez les Mastriani, les Sauli et les Barrili, et surtout chez l’inventeur du genre, Eugène Sue ? Autrement dit, rupture ou continuité entre les deux siècles ?

  • 2 Q. Marini, I « Misteri » d’Italia, Pise, ETS, 1993, p. 20.
  • 3 Ibid.

2Quinto Marini, auteur de l’ouvrage de référence sur les mystères urbains dans la littérature italienne, propose une périodisation concentrée et rigoureuse, peut-être un peu rigide aussi. Selon lui, les mystères urbains seraient « un fenomeno abbastanza delimitabile cronologicamente e letterariamente, tanto da non consentire di allargare indiscriminatamente il campo di indagine a tutti i Misteri italiani (cioè a tutti i libri che sanno di Misteri o che si fregiano di tale titolo) »2 : en dehors d’une fourchette chronologique d’une douzaine d’années – « tra la fine degli anni Cinquanta [du XIXe siècle] e l’inizio dei Settanta »3 –, aucun roman de mystères urbains stricto sensu n’aurait été produit en Italie. Le critique insiste à raison sur la nécessité d’une contextualisation historique des faits littéraires :

  • 4 Ibid., p. 21.

c’è innanzitutto una storicità del fenomeno letterario da rispettare, al di là della quale si entra nel nominalismo e si attribuisce all’involucro esteriore valore di sostanza, dal momento che il titolo di Misteri costituisce, ad un certo punto, solo un richiamo commerciale senza più corrispondere alle istanze originali4.

  • 5 Cf. ibid., chap. I, p. 15-60.
  • 6 Ibid., p. 21. Sur I misteri di Napoli en tant que texte exceptionnel dans le panorama italien, cf. (...)
  • 7 Ibid., p. 176.
  • 8 Ibid., p. 22. Sur Valera en tant que dernier représentant italien des mystères, voir également p. 5 (...)
  • 9 Ibid., p. 57.

3Mais à partir de cette volonté de contextualisation – qui est en soi, cela vaut la peine de le répéter, tout à fait légitime et louable –, Marini va peut-être un peu loin, en prétendant non seulement qu’aucun roman authentique de mystères urbains n’a été écrit après la prise de Rome (grosso modo), mais que, à bien y regarder, aucun roman de mystères n’a jamais été écrit en Italie, à l’exception peut-être des Misteri di Napoli de Francesco Mastriani (1869-1870) et de Milano sconosciuta de Paolo Valera (1879) ! Mastriani serait, lit-on dans un premier chapitre significativement intitulé « Gli impossibili “Misteri” »5, l’auteur des « unici legittimi Misteri italiani »6 ; quant à Valera, Marini en admet l’orthodoxie presque à contrecœur, pour ne pas confiner Mastriani, plus qu’il ne lui paraît nécessaire, dans son splendide isolement : Milano sconosciuta doit être considérée comme « forse l’unica opera di questo genere letterario [dei misteri italiani] che [sappia] raccoglie[re] la sfida dei Mystères »7. Marini s’empresse toutefois de souligner qu’avec Milano sconosciuta on atteint le bout du rouleau : « siamo ormai al tramonto del genere »8 ; après Valera, « la città tentacolare e convulsa, con le sue ciminiere, i suoi cantieri, gli “sventramenti” e le ricostruzioni, le folle di operai che si recano al lavoro, sembra non lasciar più spazio a sogni che la riguardino »9.

  • 10 Ibid., p. 21.
  • 11 Cf. F. Mastriani, I misteri di Napoli. Studi storico-sociali, Naples, G. Nobile, 1869-1870, vol. I, (...)
  • 12 Q. Marini, I « Misteri » d’Italia, p. 13.

4Il y aurait beaucoup à dire sur cette reconstruction de l’histoire du genre au XIXe siècle : dans le numéro précédent de Transalpina, consacré aux textes classiques, nous avons essayé d’apporter des nuances et des ajustements à ce qui, dans cette vision, relève, à notre sens, d’un excès d’exclusivité. Il est cependant plus urgent, ici, de chercher à comprendre d’où découle cette exclusivité de Marini ; nul besoin n’est, par ailleurs, de chercher bien loin, car la réponse est claire dès le début : en Italie, les mystères urbains subissent un « processo di “nostranizzazione” »10, d’appropriation et d’adaptation, qui comporte également une réduction. Les écrivains qui s’essaient à ce genre par excellence français tâchent, pour ainsi dire, de le couler dans un moule national, italien ou italianisé : or, transposés dans le contexte littéraire et culturel de la péninsule, voire ramenés à des mesures provinciales et locales (rappelons que le mot nostrano s’applique de préférence, en italien, aux produits du terroir comme le vin, le fromage, la charcuterie), les mystères urbains perdraient, dès l’éclatement de l’« averse de textes » qu’évoque Mastriani11, ce caractère de dénonciation sociale et politique qu’ils avaient eu en France à partir des Mystères de Paris de Sue (1842-1843). C’est en somme la nostranizzazione des mystères qui empêche le genre, d’abord de prendre véritablement racine dans la littérature italienne, ensuite de produire une quelconque progéniture – à supposer que l’on puisse faire état d’une postérité des mystères urbains dans d’autres littératures du XXe siècle. En revanche – nous touchons là à un point important, une virtualité du discours de Marini qu’il s’agit, selon nous, de récupérer et de valoriser –, le critique qui nous sert ici de mentor n’est pas toujours aussi exigeant et astreignant ; dans son chapitre initial, par exemple, il évoque, au détour d’une phrase, l’existence de deux possibles réincarnations novecentesche du genre : les mystères « già primonovecenteschi di Carolina Invernizio » et ceux qui « dei Misteri originali hanno via via perduto i connotati e […] si sono addirittura trasformati in baedeker delle varie città »12. C’est à peine plus qu’une allusion, mais nous avons fait le pari, dans ce numéro de Transalpina, de suivre ce « second Marini » – celui qui laisse la porte entrouverte à une conception moins stricte du genre et à la découverte de ses éventuelles ramifications au XXe siècle.

  • 13 Par ce syntagme, nous essayons d’exprimer la souplesse à laquelle aspire notre tentative d’identifi (...)
  • 14 Le concept de « dominante », proposé pour la première fois par Boris Eichenbaum, fut par la suite r (...)

5On peut, en effet, repérer des traces posthumes des mystères urbains, des cas de survivance même, pourvu que l’on assume le point de vue qui convient le mieux à notre enquête. En l’occurrence, il s’agit, selon nous, de ceci : plutôt que de chercher un texte qui correspondrait à tous égards au paradigme ottocentesco du genre, autrement dit, des Mystères de Paris ou des Misteri di Napoli écrits cent ans plus tard, il faut chercher des textes qui présentent une combinaison de quelques éléments déjà à l’œuvre dans les mystères urbains du XIXe siècle. Il serait illusoire de prétendre dénicher un roman qui, au XXe siècle, remplirait toutes les conditions et tous les critères qui définissaient les modèles du genre, parus au siècle précédent : la situation ayant changé, cette totalité – et l’identité qu’elle sous-tend – n’est plus disponible. Ce qu’on peut identifier, en revanche, ce sont des romans qui obéissent à quelques-uns des critères en question et respectent plusieurs des conditions susmentionnées – deux, trois, quatre critères ou conditions, selon les cas, les œuvres et les écrivains. En somme, il faudrait peut-être parler, plutôt que d’exemples de mystères urbains dans la littérature du XXe siècle, de « configurations textuelles »13 susceptibles de présenter un certain nombre de ces traits « dominants »14 qui, dans la réflexion des formalistes russes, désignent un genre littéraire et assoient son existence en tant qu’entité conceptuelle théoriquement fondée.

  • 15 Sur cette catégorie, voir M. Petricola, The Next-to-Last End : Intermediate States between Life and (...)

6Cette approche nous permet, par exemple, d’inscrire un roman comme Un amore (1963) dans la progéniture des mystères urbains : bien qu’il n’appartienne pas au domaine de la littérature populaire – cette appartenance étant l’un des paramètres indispensables au XIXe siècle –, le texte de Buzzati se conforme à d’autres règles constitutives du genre, telles que la mise en scène d’une métropole tentaculaire, la présence d’un point de vue moral, voire moraliste, interne à la narration, ou l’utilisation d’un surnaturel exclusivement métaphorique. Dès qu’on remplace l’excès d’historicisme de Marini par une démarche plus élastique, en effet, d’autres traces des mystères urbains apparaissent au regard, d’autres indices se font jour, si bien qu’on en viendrait presque à penser que l’oubli apparent dissimule une latence occulte : de Bontempelli et Savinio à Ortese et jusqu’à Saviano, de Calvino à Paolo Zanotti, d’Emilio De Rossignoli à Umberto Eco en passant par Gianfranco Manfredi, pour descendre, au fur et à mesure, vers les créations contemporaines du dessinateur Elfo (Giancarlo Ascari) et de la romancière de science-fiction Nicoletta Vallorani, la littérature italienne des XXe et XXIe siècles se révèle moins hostile aux mystères urbains qu’on aurait pu le croire… Pour filer la métaphore biologique chère à la théorie des genres littéraires, les mystères urbains ne sont peut-être pas morts, ou pas tout à fait : on les dirait plongés dans un sommeil profond d’où ils se réveillent, de temps à autre, pour nourrir – encore une fois, en profondeur – les œuvres de tel ou tel écrivain ; figés dans un « statut résiduel »15, une demi-vie ou une demi-mort, qui ne les empêche pas de sortir périodiquement de leur état de léthargie, en inspirant tel projet littéraire que Buzzati n’arrive pas à mener à bonne fin ou bien en suggérant telle lecture décisive de jeunesse que Vallorani oublie par la suite, mais qui continue d’alimenter sa réflexion prospective sur les villes à venir.

  • 16 Le zombie étant, en effet, l’un des mythes de la littérature contemporaine, et une métaphore puissa (...)

7Les mystères urbains seraient-ils le genre zombie de la littérature italienne contemporaine16 ?

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  • 17 M. Letourneux, « La disparition du genre des mystères au début du XXe siècle », p. 12.

8À la question : « que devient la littérature des mystères urbains au XXe siècle ? », une première réponse est apportée par Matthieu Letourneux, qui constate le déclin brutal des romans associant des intrigues sociales à tonalité misérabiliste à un imaginaire urbain et criminel − les traits qui caractérisent le genre – dès l’aube du nouveau siècle. En France (le pays où les mystères urbains sont nés, avant de se répandre en Europe), les œuvres immédiatement identifiables comme telles par leurs titres, unissant les mystères et une ville, disparaissent des pratiques littéraires lorsque la publication en feuilleton est remplacée par le système des collections éditoriales à identité générique spécifique. Pour M. Letourneux, les architextes des mystères urbains sont étroitement liés au support de la presse et à la dynamique du feuilleton : une dynamique ouverte qui permettait la multiplication des personnages, des drames et des rebondissements, en repoussant sans cesse le dénouement. Le sort des mystères urbains étant indissolublement rattaché à la civilisation de la presse, cette rupture leur sera fatale ; la logique du nouveau support éditorial, qui resserre la narration en un seul volume, concentre le récit et le reconfigure. Cette mutation – et bien d’autres – expliquent la disparition du genre des mystères tel qu’on l’avait connu auparavant, et son « occultation » aux yeux des lecteurs et des critiques : « Nous avons oublié ce genre tout simplement parce qu’il ne correspond pas à ce que nous appelons [, aujourd’hui,] un genre »17, conclut M. Letourneux.

9Stefano Lazzarin cherche en revanche à vérifier s’il existe, dans la littérature italienne du XXe siècle, des textes qui pourraient encore être inscrits au nombre des mystères urbains. Afin de les repérer, il identifie d’abord les « traits dominants » de la forme classique du genre, au nombre de huit : une alliance singulière entre la représentation « spectaculaire » des bas-fonds urbains misérables et leur dénonciation sociale, voire politique ; le lien avec l’avènement des métropoles modernes ; la composante littéraire hypertextuelle ; l’appartenance à la littérature populaire ; la forte dimension morale, sinon moraliste et manichéenne, allant de pair avec un hyper-réalisme descriptif ; une topique riche et codifiée ; le recours aux stratégies éditoriales propres à la littérature de masse ; l’utilisation purement métaphorique du surnaturel. Or, il est impossible de les rencontrer tous dans un seul texte du XXe siècle. C’est pourquoi S. Lazzarin préfère parler de « configurations textuelles » reprenant certains de ces traits, qu’il retrouve chez les écrivains de plusieurs courants littéraires (au nombre de quatre) : les avant-gardes du début du siècle (Bontempelli et Savinio) ; la littérature engagée (Ortese, Pasolini, Saviano) ; les textes de Buzzati (les plus proches des formes prototypiques) ; le courant hyper-littéraire et post-moderne (de Calvino à Zanotti). Mais il s’agit à chaque fois de littérature savante, d’élite. C’est un roman relevant de la littérature populaire qui lui semble être le meilleur exemple de « roman de mystères urbains en plein XXe siècle » : A che punto è la notte (1979) de Fruttero et Lucentini. Un roman dont les personnages évoluent dans une ville de Turin perpétuellement plongée dans une nuit ténébreuse, où les banlieues cachent une foison de « misteri », et où le centre-ville lui-même abrite, dans le sous-sol, un « ventre della città » servant de repaire à une bande de brigands digne de la littérature romantique : même si des différences significatives éloignent Fruttero et Lucentini d’Eugène Sue, elles n’occultent pas les nombreuses affinités.

10Lucia Masetti soutient à son tour que les mystères urbains connaissent une floraison inattendue en Italie dans la seconde moitié du XXe siècle, où se fait jour une vision différente des relations entre la ville, le tissu social et le crime. Certaines œuvres s’ouvrent aux intrigues politiques et aux méfaits de la criminalité organisée, d’autres s’aventurent sur les sentiers du surnaturel et du légendaire. Deux écrivains participent activement à ce renouveau : Dino Buzzati et Italo Calvino. Buzzati, qui anime dans le Corriere della Sera une rubrique intitulée I misteri di Milano, est fasciné par les « mystères infinis » que la « ville secrète » héberge dans les tréfonds de son corps labyrinthique où l’homme moderne, incapable de s’orienter, s’égare ; la ville devient un monstre, un lieu infernal peuplé de créatures inquiétantes. Chez Calvino, ses Città invisibili abritent des villes utopiques ou bien dystopiques, portent en elles leurs doubles lumineux ou bien obscurs que la nuit révèle parfois. Pour Buzzati comme pour Calvino, c’est un parcours initiatique qui ouvre l’accès à la vérité profonde de la ville (Milan pour Buzzati, Venise pour Calvino).

11Milan sera encore au centre des contributions suivantes, dans lesquelles les héritages des mystères urbains apparaissent sous des formes différentes. Pour Fabio Camilletti, Milan est même « le centre magique du monde » : sommet et apothéose de « l’occultura italiana », la ville apparaît comme un lieu où les lois sont piétinées, l’innocence est persécutée et l’abus de pouvoir demeure impuni. Ce sont les conclusions que l’auteur tire de la lecture de trois romans des années 1980 (publiés à Milan, écrits par trois Milanais d’adoption, et donc « milanais ») : Concerto per una bambola d’Emilio De Rossignoli, Magia rossa de Gianfranco Manfredi et Il pendolo di Foucault d’Umberto Eco. Sur la ville réelle des années 1980, qui sert de cadre aux trois narrations, plane l’ombre du Milan d’autrefois : lieux mystérieux, topographies occultes, cités irréelles habitées par des fantômes qui renvoient à un passé encore vivant. L’ombre portée de la Colonna infame évoquée par Manzoni hante ce décor contemporain, et la mémoire littéraire rappelle la spécificité des mystères milanais, dont les composantes sont diverses : la violence des faits liés à la peste noire du XVIIe siècle rapportés par I promessi sposi d’une part, les liens entre l’histoire du mouvement ouvrier et les sciences occultes de l’autre. Cette dernière thématique a engendré des stratégies narratives et des motifs typiques du répertoire gothique (la magie, les sociétés secrètes, les complots), qui produisent un nouveau genre de mystères urbains.

  • 18 Cf. L. Bani, « Paolo Valera : ideologia e critica sociale nella Milano dei misteri urbani », Transa (...)

12Francesco Bonelli s’inscrit également dans la ligne milanaise en reliant « Valera à Valera ». Paolo Valera, auteur d’un reportage intitulé Milano sconosciuta18 − où il décrivait dans le genre des mystères urbains le côté sombre de la grande ville du nord de l’Italie −, sera ressuscité cent ans plus tard par Elfo (alias Giancarlo Ascari, auteur italien de bandes dessinées), qui en fera un détective aux prises avec des histoires mystérieuses inspirées de la science-fiction et des BD underground. L’étude de F. Bonelli interprète la série des BD dont Valera est protagoniste comme une réécriture moderne du genre des mystères, sur la base de correspondances thématiques telles que la prégnance du cadre urbain, le poids de la connotation politique, l’inscription des faits divers et l’impact de l’actualité sociale. Ces histoires plongent le lecteur dans une ville de plus en plus mystérieuse, où le quotidien se mêle à l’étrange dans une atmosphère hallucinatoire ; Milan – ou plutôt, ses bas-fonds, son monde souterrain – baigne dans une ambiance sinistre, mais en même temps grotesque et extravagante. F. Bonelli montre comment, à côté de Valera l’enquêteur, la ville joue un rôle si central qu’elle finit par apparaître comme la véritable protagoniste de ces bandes dessinées.

13D’un siècle à l’autre, Milan va continuer d’être la ville sombre et secrète qui se prête à tous les scénarios de la littérature des mystères urbains, le long d’un parcours qui évolue en allant des Misteri di Milano (1857-1859) de Sauli à Paolina (1865-1866) de Tarchetti et à Milano sconosciuta (1879) de Valera, pour aboutir à la « cronaca nera » du quotidien La Notte (1952-1995) et à Italia nera (1960) de Franco Di Bella. Fabrizio Foni et Irene Incarico complètent cette série par leur étude d’un roman de science-fiction : Eva (2002) de Nicoletta Vallorani, qui leur semble présenter une série d’affinités avec le genre des mystères. Milan y devient une ville dévastée par la guerre des Balkans, qui s’est étendue dans la péninsule et qui a morcelé la métropole en fragmentant l’habitat en îlots dégradés : prisons, taudis, ruines, lotissements ravagés par la misère et le crime. Eva est un théâtre dans lequel les beaux quartiers d’autrefois sont devenus des bas-fonds ; la métamorphose génétique annoncée par ce roman promet au lecteur d’autres mystères pour le futur.

***

14À la question que nous posions au début de notre introduction − faut-il acter la disparition totale et définitive des mystères urbains, ou bien peut-on suivre la trace des épopées des bas-fonds d’autrefois dans la littérature du siècle suivant ? −, nous pouvons désormais répondre que les mystères urbains ne se sont pas définitivement éteints en Italie avec la fin du XIXe siècle. Ils ont constitué un laboratoire d’expérimentation qui a évolué, en se mélangeant avec d’autres genres et sous-genres de la littérature populaire : le roman policier, le roman judiciaire, le roman gothique, la bande dessinée, le roman de science-fiction… Un processus de transformation qui, tout en s’appuyant sur les traces des structures traditionnelles, en a redessiné les contours et élargi les objectifs.

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Notes

1 Cf. M. Letourneux, « La disparition du genre des mystères au début du XXe siècle », in Les mystères urbains au XIXe siècle : circulations, transferts, appropriations, D. Kalifa, M.-È. Thérenty (dir.), Québec, Université Laval – Médias19, 2015, http://www.medias19.org/index.php?id=20045, p. 1-12. Voir également la version italienne de cette étude dans ce même n° 26 de Transalpina.

2 Q. Marini, I « Misteri » d’Italia, Pise, ETS, 1993, p. 20.

3 Ibid.

4 Ibid., p. 21.

5 Cf. ibid., chap. I, p. 15-60.

6 Ibid., p. 21. Sur I misteri di Napoli en tant que texte exceptionnel dans le panorama italien, cf. aussi p. 37.

7 Ibid., p. 176.

8 Ibid., p. 22. Sur Valera en tant que dernier représentant italien des mystères, voir également p. 56-57.

9 Ibid., p. 57.

10 Ibid., p. 21.

11 Cf. F. Mastriani, I misteri di Napoli. Studi storico-sociali, Naples, G. Nobile, 1869-1870, vol. I, p. VIII : « La smania d’imitare le cose francesi, funesta debolezza in Europa tutta e massime in Italia, fe’ piovere Misteri da tutte le parti » ; « Ogni paesello, ogni borgata ebbe un Eugenio Sue, tanto che i Misteri vennero in parodia ». C’est l’auteur napolitain qui souligne, en caractères italiques et en petites majuscules.

12 Q. Marini, I « Misteri » d’Italia, p. 13.

13 Par ce syntagme, nous essayons d’exprimer la souplesse à laquelle aspire notre tentative d’identifier des « rejetons » des mystères urbains dans la littérature du XXe siècle.

14 Le concept de « dominante », proposé pour la première fois par Boris Eichenbaum, fut par la suite repris et diversement interprété par Boris Tomachevski, Iouri Tynianov et Roman Jakobson. Cf. C. Depretto, « La “Dominante” de Roman Jakobson, ou comment parler du formalisme russe dans la Tchécoslovaquie de 1935 », Fabula LHT – Littérature Histoire Théorie, n° 10, décembre 2012, L’aventure poétique, F. Pennanech (dir.), https://www.fabula.org/lht/10/depretto.html.

15 Sur cette catégorie, voir M. Petricola, The Next-to-Last End : Intermediate States between Life and Death from E.A. Poe to Today, thèse de doctorat, D. Meneghelli (dir.), Bologne, Alma Mater Studiorum – Università di Bologna, 2019.

16 Le zombie étant, en effet, l’un des mythes de la littérature contemporaine, et une métaphore puissante de notre époque, on ne s’étonnera pas de voir sa silhouette déchiquetée pointer son nez – ou ce qu’il en reste – dans quelques-unes des études ici réunies, par exemple celle de F. Camilletti ou celle de F. Foni et I. Incarico.

17 M. Letourneux, « La disparition du genre des mystères au début du XXe siècle », p. 12.

18 Cf. L. Bani, « Paolo Valera : ideologia e critica sociale nella Milano dei misteri urbani », Transalpina, n° 25, 2022, Les mystères urbains en Italie, vol. I : Les textes du XIXe siècle, S. Lazzarin, M. Colin (dir.), p. 101-118, https://journals.openedition.org/transalpina/3780.

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Pour citer cet article

Référence papier

Stefano Lazzarin et Mariella Colin, « Introduction », Transalpina, 26 | 2023, 9-16.

Référence électronique

Stefano Lazzarin et Mariella Colin, « Introduction », Transalpina [En ligne], 26 | 2023, mis en ligne le 19 septembre 2023, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transalpina/3958 ; DOI : https://doi.org/10.4000/transalpina.3958

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Auteurs

Stefano Lazzarin

Université Jean Monnet, Saint-Étienne

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Mariella Colin

ERLIS – Normandie Université, Caen

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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