Introduction
Texte intégral
- 1 Cf. à ce propos Scrittrici in esilio tra Ottocento e Novecento, S. Tatti, C. Licameli (dir.), Macer (...)
1Les écrits de voyage représentent aujourd’hui des sources déterminantes et transdisciplinaires pour lire l’histoire des mutations des contextes, en l’occurrence le contexte italien, de la contemporanéité. Dans ce numéro de Transalpina, nous avons voulu focaliser l’attention sur la découverte et la description du territoire italien par des regards féminins, non seulement de voyageuses qui font l’expérience du Grand Tour, mais aussi de femmes-reporters, de réalisatrices, d’exilées et de migrantes (internes et étrangères) entre le XVIIIe et le XXIe siècle, qui se sont déplacées en Italie et ont raconté leur rencontre avec la péninsule italienne et ses habitants1. Nous nous sommes intéressés en particulier aux récits de voyages et de migrations qui ont tenté de saisir, par le déplacement géographique, les caractéristiques du territoire et de la culture italiens observés du point de vue du regard féminin sur le monde.
- 2 Cf. Altrove. Viaggi di donne dall’antichità al Novecento, D. Corsi (dir.), Rome, Viella, 1999 ; Don (...)
- 3 A. Brilli, S. Neri, Le viaggiatrici del Grand Tour. Storie, amori, avventure, Bologne, Il Mulino, 2 (...)
- 4 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin. Voyageuses du XIXe siècle, Amsterdam – Atlanta, R (...)
- 5 Il convient cependant de rappeler que bien avant le XVIIIe siècle, les femmes européennes voyagent (...)
2Le thème du voyage dans une perspective de genre a déjà donné lieu à un certain nombre de publications, qui ont permis de mettre au jour des récits inédits ou ignorés et ont proposé des réflexions sur le lien entre écriture féminine, récits de voyages et construction de soi2. Les voyages féminins, ainsi que leurs représentations littéraires, sont désormais considérés comme un phénomène de longue durée, qui commence dans sa forme moderne à partir du XVIIIe siècle et de l’expérience du Grand Tour3 et continue jusqu’aux narrations contemporaines4. Comme nous pouvons le remarquer, le voyage féminin à l’intérieur de et vers l’Italie concerne surtout, d’un point de vue chronologique, les quatre derniers siècles5, en se proposant donc, à travers les récits et les représentations employés, comme une sorte de fil rouge qui nous dévoile les changements de la société italienne pendant cette période.
- 6 F. Sabba, Patrimonio culturale condiviso : viaggiatori prima e dopo il Grand Tour, Naples – Bologne (...)
3Le choix d’élargir l’axe chronologique jusqu’au XXIe siècle avait pour but précisément d’intégrer à l’étude non seulement les récits de voyages touristiques et ceux produits par les migrations internes (principalement du Sud au Nord de la Péninsule)6, mais aussi le regard porté sur l’Italie par les émigrantes de « retour » et par des autrices immigrées qui, par comparaison avec leur contexte d’origine, décrivent leur découverte des lieux et des comportements sociaux avec une attention particulière aux relations de genre.
4Pour ce faire, nous avons essayé d’inclure dans notre analyse différentes typologies de voyage, en tenant compte des motivations différentes des séjours et transferts (touristiques, reportages journalistiques, études anthropologiques, migrations de travail, exils politiques). Un premier élément distinctif, qui entame aussi une réflexion intersectionnelle, prenant en compte non seulement le genre mais aussi la classe sociale de référence, concerne la différence entre « voyage » et « migration », en considérant avec le premier terme un déplacement temporaire et avec le second un transfert dû à des raisons économiques ou d’ordre familial. Une deuxième différence entre ces deux paradigmes pourrait être l’acte volontaire ou obligatoire du déplacement, mais, comme nous le verrons, cette notion de « volonté » et de « liberté de choix » est souvent ambiguë et elle est remise en cause par des narrations complexes et nuancées, où, même si le voyage se présente comme un élément tendanciellement émancipateur dans la vie des femmes, il peut néanmoins apporter des nouvelles restrictions et interdictions.
- 7 M. Zancan, Il doppio itinerario della scrittura. La donna nella tradizione letteraria italiana, Tur (...)
- 8 An Anthology of Women’s Travel Writing, S. Foster, S. Mills (dir.), Manchester, Manchester Universi (...)
5Aux diverses typologies de voyage s’ajoutent les différentes formes et genres littéraires utilisés pour raconter ces expériences. Cette question croise, au moins en partie, celle de la condition sociale des femmes et de son évolution au cours de la contemporanéité. Alors que dans la tradition littéraire italienne les écrits féminins ont longtemps été considérés comme des « rare presenze nel discorso critico e in quello storiografico », des voix « decentrate, minori, occasionali, immagini mute, indecifrabili »7, l’historiographie récente a cependant contribué à les rendre de plus en plus visibles. En cela, la littérature de voyage, dans ses différentes modalités, a également joué un rôle déterminant. Il n’est donc pas surprenant qu’en 2002 une anthologie de l’écriture féminine de voyage ait vu le jour, éditée par Shirley Foster et Sara Mills8. Le numéro monographique de la revue Genesis de 2023, ainsi que celui de Transalpina, pourraient contribuer à élargir la réflexion et à enrichir le « canon littéraire » traditionnel.
- 9 Sur les récits de voyage en Italie, nous signalons les travaux et les colloques réalisés par le CIR (...)
6Pour explorer l’écriture féminine du voyage et de la migration, nous avons choisi de focaliser notre attention sur les récits consacrés à la visite de la péninsule italienne9. Les articles qui composent le dossier nous permettent de voir la grande variété de perception du territoire italien en fonction des autrices, mais aussi les points communs qui se dégagent.
- 10 Cf. A. Brilli, Il viaggio in Italia. Storia di una grande tradizione culturale, Bologne, Il Mulino, (...)
7Les trois premiers articles du volume analysent des récits de voyages produits par des femmes de lettres et artistes qui découvrent et décrivent l’Italie artistique et littéraire en se mesurant aux attentes et aux images « canoniques » du Grand Tour. Si elles suivent les traces des « circuits » balisés du voyage dans la Péninsule10, qui comprennent notamment des étapes à Florence, Rome et Naples, leurs textes sont cependant tous marqués par une grande singularité, et la forme « classique » du Grand Tour est réemployée par ces écrivaines à l’intérieur d’un parcours original, qui propose des variations à partir d’un modèle initial constamment réécrit et reconstruit.
8Pour commencer, la correspondance de Giulia Colbert, analysée dans l’article de Patrizia Guida, intitulé « Le lettere odeporiche di Giulia Falletti Colbert scritte a Silvio Pellico durante il petit tour italiano (1833-1834) », offre très peu de descriptions de paysages ou d’informations de caractère socio-culturel sur les lieux qu’elle visite : son parcours dans la Péninsule, vécu comme un pèlerinage le long des lieux de la foi, est l’occasion de méditations philosophiques et religieuses. Les « merveilles » du territoire italien lui inspirent avant tout des réflexions sur la caducité de l’existence, qui font partie d’un projet visant à construire une représentation de soi en tant que paradigme de l’éthique et de la vertu.
- 11 Cf. L. Fino, La Campania del Grand Tour. Vedute e ricordi di tre secoli di Napoli, Avellino, Beneve (...)
9L’article d’Ylenia De Luca, intitulé « Le paysage italien vu par Élisabeth Vigée Le Brun, une artiste peintre de la Révolution », examine les notes de voyage transformées en souvenirs ou en récits par l’autrice après son séjour dans la Péninsule effectué entre 1789 et 1792. Y. De Luca pose d’emblée les ambiguïtés de ce texte, écrit très longtemps après les faits non pas par l’artiste exilée mais par des collaborateurs qui ont transcrit sa voix et remanié ses notes. S’il est vrai que Madame Vigée Le Brun opère sur sa propre existence un processus d’idéalisation, le regard de cette femme peintre sur l’Italie est un témoignage bouleversant et unique d’une indéniable valeur littéraire, notamment pour ses lettres qu’elle compose comme un tableau, traduisant son émerveillement en « lettre-tableau ». Les Souvenirs de Vigée Le Brun proposent aussi une synthèse efficace entre la typologie du voyage du Grand Tour et celle de la migration. Même si son déplacement n’est pas volontaire, Vigée Le Brun essaye de transformer son exil italien (donc une migration forcée pour des raisons politiques) en un véritable voyage de formation professionnelle, dont le modèle est précisément celui du Grand Tour. Comme Giulia Colbert, elle montre une grande curiosité pour la connaissance de l’altérité italienne, notamment méridionale, et se mesure aux récits stéréotypés qui mettent en avant la pauvreté, l’archaïsme et le choc culturel face à une humanité « autre »11. L’émoi des voyageuses est cependant très variable : pour la marquise de Colbert, l’arrivée à Naples est vécue de façon traumatique, tandis que Vigée Le Brun est enchantée par les fêtes populaires et fascinée par la puissance du Vésuve.
10Le modèle du Grand Tour est toujours présent, cette fois aussi revisité et même déplacé chronologiquement, dans le roman Artemisia d’Anna Banti, objet de l’article d’Ilaria Rossini « “La storia ha pur sempre dei vuoti”. Figure del paesaggio e del viaggio in Artemisia di Anna Banti », qui propose une réflexion sur le croisement de langages différents (roman, journal de voyage, peinture baroque), décisif pour représenter un voyage dont la typologie apparaît comme hybridée et complexe. I. Rossini montre bien l’influence de la formation en tant qu’historienne et critique d’art d’Anna Banti sur son écriture, qui la rapproche de Vigée Le Brun par sa pratique du « langage de l’image ». Ses descriptions ne tracent pas uniquement des images extérieures, mais dessinent aussi des paysages intérieurs et des paysages sonores, inséparables de son expérience de « lectrice de tableaux », d’érudite et d’exploratrice d’archives.
11Les trois articles suivants sont consacrés à des écrivaines et reporters qui partent à la découverte des marges de l’Italie d’une part, réalisant des enquêtes et rédigeant des « rapports de voyage » mettant en avant les descriptions ethnographiques des habitants et le folklore des territoires italiens « sauvages », et d’autre part celles qui se mesurent à l’épreuve du feu lors des guerres mondiales et qui offrent un regard féminin sur les conflits et leurs conséquences.
12L’article de Paolo Ronzoni, intitulé « Suggestioni albanesi nel viaggio in Calabria di Caterina Pigorini Beri (1883) », analyse le reportage In Calabria que Caterina Pigorini Beri publia dans les pages de la Nuova Antologia en 1883, consacré aux populations albanaises du Pollino. Longtemps lu par l’historiographie comme un texte chargé d’images et de considérations stéréotypées, bien que C. Pigoni Beri essaye, toutefois avec difficulté, de s’éloigner d’un regard presque « colonial » sur l’Italie méridionale, son reportage est ici réexaminé en l’insérant dans un contexte social et même « anthropologique ». P. Ronzoni rappelle que l’autrice n’était pas inconnue dans le paysage littéraire italien de la seconde moitié du XIXe siècle, et on peut penser que son choix d’adopter un « stratagème narratif » était délibéré. Elle le fit en étant consciente de s’adresser à un public, celui des lecteurs de la revue florentine, « curieux » non seulement de connaître le territoire de la Calabre de la fin du XIXe siècle, mais aussi de lire les impressions d’une femme voyageuse, elle-même à son tour encore « victime » des stéréotypes liés à son appartenance à un sexe qui, lorsqu’il avait voyagé, l’avait fait accompagné ou contraint.
13Loin des circuits touristiques et artistiques des voyageuses « sentimentales » ou anthropologues, des femmes-écrivaines et journalistes du XXe siècle ont aussi visité des territoires marqués et ravagés par les guerres mondiales, en dépit des assignations de genre et des dangers qu’elles ont dû affronter. Ce sont ces « présences inhabituelles » qui sont examinées par Sara Follacchio dans son article « Presenze inusuali in prossimità del fronte. La narrazione delle inviate di guerra (1915-1917) ». Leurs récits se situent dans le contexte de la Première Guerre mondiale et d’un choix majoritaire – celui des deux principales associations féminines italiennes, l’Unione femminile italiana et le Consiglio nazionale delle donne italiane, qui ont appelé les femmes à soutenir l’effort de guerre de la nation et à ne pas s’y opposer par des attitudes défaitistes. Grâce à la permission obtenue du Commandement suprême de l’armée royale italienne, des envoyées de guerre ont pu visiter les arrières du front et parler avec des généraux et des officiers afin de contribuer à la propagande de guerre. Les témoignages des correspondantes de guerre Amalia Osta (Flavia Steno), Zina Centa Tartarini (Rossana), Ester Danesi Traversari, Stefania Türr, Amy Bernardy, Barbara Allason et Annie Vivanti, qui se sont rendues sur le front oriental, donnent à voir les tranchés, la boue et la désolation des vallées de l’Isonzo dans les Alpes Juliennes, les villes saccagées et les bois brûlés dans le haut Trentin, ou encore le froid et le gel subi par les soldats sur le plateau du Karst (Carso). Dans leurs reportages, les journalistes ne décrivaient cependant pas seulement les lieux traversés et l’humanité qui y vivait, elles fournissaient en même temps une image d’elles-mêmes et du sens de leur présence. Les biographies des correspondantes de guerre sont variées, témoignant de leurs formations différentes, mais leur écriture les montre toutes unies par le désir de « prendre part » à un conflit avec les seules armes qui leur étaient accordées.
14Le choix de la paix est au contraire ce qui anime Magda Trocmé lorsqu’elle traverse la péninsule italienne au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Nicolas Bourguinat l’analyse dans son article « Rome, Naples et Florence en 1947 : Magda Trocmé, une Italienne de retour chez elle face aux difficultés de l’après-guerre ». Le voyage de M. Trocmé est en réalité un « retour » temporaire dans son pays natal, mais il se propose en même temps comme « découverte ». En effet, née à Florence au début du XXe siècle, elle s’était ensuite installée en France où elle avait adhéré au mouvement pacifiste. Le parcours de M. Trocmé n’est pas celui d’un voyage de migration classique, même s’il présente des points communs avec ce dernier et avec les représentations littéraires des pèlerinages : en particulier, cette pacifiste, qui redécouvre son ancien pays en guerre, conçoit son voyage comme une mission à accomplir, en soulignant la dimension volontaire et engagée de ses déplacements. Dans son reportage qu’elle écrit en 1947 pour les Cahiers de la Réconciliation, le bulletin du Mouvement international de la Réconciliation (la branche française de l’IFOR), elle dépeint un territoire cruellement éprouvé par le conflit : Magda Trocmé observe la gare de Pise en partie réduite en cendres, mais surtout elle découvre et décrit une situation proche du chaos aussi bien à Florence, à Rome qu’à Naples, notamment l’atmosphère de déchéance et de désespérance qui touche la cité parthénopéenne. Toutefois, ce tableau sombre du territoire dévasté est compensé par la confiance de l’autrice dans la capacité de l’Italie et des Italiens à se relever. Elle raconte un pays qui doit être reconstruit non seulement du point de vue matériel, mais aussi et surtout dans ses bases démocratiques, après les vingt années de dictature fasciste.
- 12 Cf. M.-È. Thérenty, Femmes de presse, femmes de lettres, Paris, Biblis, 2023, p. 421-422.
15Ces regards très différents – des « militaristes » et d’une pacifiste – passent par des sources littéraires similaires : la presse périodique, qui constitue un exemple de l’accès progressif des femmes au monde de l’édition grand public. Ces voix féminines proposent des paysages variés également du point de vue politique, et montrent l’évolution de la péninsule italienne et sa modernisation progressive, même si celle-ci a dû passer par le carnage de la guerre. Par ailleurs, si les femmes grandes reporters constituent vraiment une minorité dans la première moitié du XXe siècle, et si souvent « le reportage est en quelque sorte un produit annexe, occasionnel, épisodique, labile »12, il est important de faire connaître leurs productions pour démystifier l’idée que le journalisme de terrain a été jusqu’à très récemment un métier exclusivement exercé par les hommes.
- 13 Cf. M. Cinquegrani, « Tra arcaismo e modernità. Il cinema documentario di Cecilia Mangini », in Cin (...)
16Les trois derniers articles du dossier font état d’une participation féminine à la contemporanéité encore plus évidente. L’essai d’Angela Bubba, « Essere (sempre) donne. Mito e speranza del reale nel cinema documentario di Cecilia Mangini », nous présente l’œuvre et la figure de la réalisatrice Cecilia Mangini, en analysant en particulier les documentaires Stendalì – suonano ancora (1960) et Essere donne (1964). Cet article se propose, d’un point de vue chronologique, comme un trait d’union entre les narrations de voyage de la Deuxième Guerre mondiale et de l’après-guerre et celles plus récentes des écrivaines migrantes. Le cinéma de Mangini met au centre de l’image le corps féminin, qui devient une métaphore du voyage et d’une nouvelle perspective à travers laquelle l’aborder. Ces deux films affrontent deux thématiques centrales dans les narrations de voyage des années soixante : d’une part, le documentaire Stendalì, consacré aux lamentations funèbres salentines, précisément celles d’un village appelé Martano, montre la persistance d’un monde archaïque et de ses traditions qui résistent dans un pays en train de changer ; de l’autre, Essere donne décrit le contexte de l’usine, symbole de l’Italie du boom économique et de la nouvelle modernité. L’usine est représentée à travers les expériences des femmes qui y travaillent, en montrant l’ambiguïté des migrations internes du Sud vers le Nord du pays, voyages qui se veulent émancipateurs, mais qui imposent à la fois de nouvelles formes de restriction et de contrôle sur le corps féminin. Le regard ethnographique de Mangini est donc double : il nous montre d’un côté une dimension anhistorique comme celle des traditions archaïques, et de l’autre les changements en cours dans l’Italie des années soixante. Cette duplicité est présente aussi dans la représentation du voyage féminin, à la fois élément archétypique de la condition de la femme et nouvelle forme d’émancipation ou d’oppression13.
17Si Angela Bubba, à travers le cinéma de Cecilia Mangini, analysait les migrations internes, dans les articles de Ricciarda Ricorda et de Serena Vinci les migrantes contemporaines sont au centre du discours critique. L’examen de romans écrits en italien par des autrices du XXIe siècle, issues de pays lointains, nous permet de mesurer comment les clichés et stéréotypes sur la Péninsule, véhiculés par les récits de voyages en Italie, sont récupérés par d’autres biais et en quelque sorte métabolisés dans la perspective de femmes immigrées qui découvrent et racontent l’espace et le paysage italien. Même si leurs narrations sont a priori très différentes par rapport à celles du Grand Tour, les écrivaines du XXIe siècle, qui s’approprient la langue italienne pour se faire une place dans le « canon » de la littérature italienne contemporaine, appartiennent généralement à une classe sociale intellectuelle, voire fortunée, ce qui les rapproche des narratrices du Grand Tour.
- 14 Cf. T. de Rogatis, Homing / Ritrovarsi. Traumi e translinguismi delle migrazioni in Morante, Hoffma (...)
- 15 J. Lahiri, Racconti romani, Milan, Guanda, 2022, p. 225.
18L’article de Ricciarda Ricorda, « Dimorare altrove : il viaggio in Italia di Jhumpa Lahiri », consacré à l’œuvre de l’écrivaine indo-américaine Jhumpa Lahiri, analyse une migration intellectuelle et privilégiée. Nous retrouvons certains éléments des narrations du Grand Tour (le dépaysement, le rapport avec l’altérité, le mythe des traditions archaïques et populaires), mais revisités selon une perspective contemporaine, à partir de l’emploi d’une langue « autre » (l’italien) qui devient à la fois un outil d’intégration et d’éloignement de l’auteure vis-à-vis du sujet abordé14. Pour son premier voyage en Italie, qu’elle réélabore dans son premier livre en italien, In altre parole (2016), J. Lahiri choisit de se rendre à Florence « a vedere il paesaggio di Dante »15 : tout en suivant le circuit touristique « traditionnel » (visite des places, des églises), comme elle le fera d’ailleurs aussi à Venise en traversant les ponts et les canaux, on remarque d’emblée son intérêt particulier pour la langue italienne qui, comme l’explique R. Ricorda, la pousse à réaliser une « autobiographie linguistique » qui n’a plus les caractères de l’écriture de voyage. Ce sont surtout les lieux de Rome qui subissent la plus grande transformation lors du passage à l’italien comme langue d’expression : tandis que les protagonistes de son roman anglophone Unaccustomed Earth (2008) racontent une visite touristique classique de la capitale en deux jours, les Racconti romani (2022) sont davantage ancrés dans la réalité de la Rome contemporaine. La capitale est un lieu de croisements et de coexistence de visiteurs et d’habitants d’origines et de cultures diverses. L’espace est central dans la narration de J. Lahiri : Rome devient le lieu d’accueil, une sorte de nouvelle maison pour l’écrivaine, mais en même temps la capitale italienne, qui peut aussi se révéler inhospitalière envers les immigrés, souligne quotidiennement la distance qui la sépare de ce monde « autre ». Les nouvelles racines que J. Lahiri essaye de construire en Italie apparaissent ainsi comme métaphoriques, car le noyau de la représentation du voyage migratoire contemporain, en particulier celui conçu à partir d’une perspective intellectuelle, se révèle comme un dépaysement constant, où la notion de « chez soi » est toujours renégociée et remise en cause.
- 16 Cf. en particulier G. Zhang, « Contemporary Italian Novels on Chinese Immigration to Italy », Calif (...)
- 17 Cf. L’Italia postcoloniale, C. Lombardi-Diop, C. Romeo (dir.), Milan, Mondadori, 2014, p. 14.
19Enfin, l’article de Serena Vinci, « Uno spazio per la narrativa italiana a opera di autrici di origine cinese : Bamboo Hirst e Hu Lanbo », aborde un domaine de la littérature italienne de la migration, celui des écrivaines d’origine chinoise, qui a été jusqu’à aujourd’hui moins étudié, à quelques exceptions près16. Les deux écrivaines sont analysées à partir de leur réception et de leur collocation dans le contexte éditorial italien, mais aussi à travers une comparaison de leurs premiers ouvrages. Nous pouvons remarquer une grande différence dans leurs représentations du voyage migratoire : chez Lanbo règne l’inquiétude pour la condition féminine dans son pays d’origine, tandis que dans les romans de Hirst l’enthousiasme pour les opportunités données aux femmes dans le pays d’accueil occupe une place plus importante. Néanmoins, ces deux positionnements apparemment opposés montrent des éléments communs inattendus : dans les deux cas, nous pouvons voir à quel point les représentations littéraires des migrations contemporaines se définissent par rapport au genre et à la classe sociale d’appartenance, en soulignant les inégalités au lieu de les déconstruire. Bamboo Hirst et Hu Lanbo construisent elles aussi leur propre géographie de l’Italie : tandis que Hirst, immigrée à Milan en 1953, semble plus en quête de se remémorer ses racines chinoises que de décrire le territoire et la société italienne qui l’ont accueillie, Hu Lambo, qui migre volontairement de Pékin à Paris avant de se fixer à Rome en 1989, a un regard plus focalisé sur la vie quotidienne des communautés chinoises en Italie, grâce aussi à son expérience comme éditrice de la revue Cina in Italia, fondée à Rome en 2001. On remarque enfin que les écrivaines migrantes cherchent « une forme d’enracinement » dans le territoire italien et sont particulièrement sensibles aux situations de « postcolonialité indirecte »17 qui pèsent sur les communautés étrangères qui habitent et peuplent l’Italie d’aujourd’hui, et notamment sur les femmes.
20L’ensemble des articles ici présentés nous permet d’opérer une première distinction entre les expériences de voyage « classiques » du Grand Tour et les migrations internes à l’Italie ou de l’étranger vers la Péninsule. Nous retrouvons néanmoins des éléments en commun dans toutes les descriptions du voyage : qu’il s’agisse de déplacements volontaires, d’exils, de voyages professionnels ou à visée artistique, on remarque que les femmes écrivaines et artistes montrent non seulement une sensibilité qui leur est propre dans leur approche du patrimoine national ou régional italien, mais surtout que leur point de vue leur permet une proximité plus grande avec les communautés féminines et leurs pratiques. On est face à une multiplicité de sources, mais toutes complémentaires, grâce auxquelles des femmes provenant de contextes sociaux variés, à différentes périodes historiques, et utilisant même des langues différentes, ont contribué à raconter l’évolution de la place des femmes dans le contexte italien.
- 18 Cf. Altrove. Viaggi di donne dall’antichità al Novecento, D. Corsi (dir.).
21Le thème de l’écriture de voyage peut ainsi être lu aussi comme une métaphore de l’occupation d’un espace élargi pour les femmes : non seulement géographique, mais aussi social et politique, entendu dans le sens de l’obtention de libertés féminines de plus en plus larges. Longtemps reléguées au domaine privé, les femmes ont, au cours de la contemporanéité, conquis un espace, physique et figuré, plus vaste et varié. Elles ont pu tout d’abord accéder à des niveaux d’instruction plus élevés, mais aussi entreprendre des voyages qui sont devenus eux-mêmes des moments de formation. À l’instar du Grand Tour pensé pour les jeunes aristocrates, les « granturiste » de toutes les époques ont également eu l’occasion de rencontrer des réalités différentes, d’étudier des us et coutumes et de surmonter les barrières de l’appartenance à un genre qui les voulait encore en grande partie confinées dans des espaces fermés et privés18. Le voyage a ainsi pu offrir aux femmes des occasions variées de se construire une forme différente d’émancipation.
Notes
1 Cf. à ce propos Scrittrici in esilio tra Ottocento e Novecento, S. Tatti, C. Licameli (dir.), Macerata, Quodlibet, 2022.
2 Cf. Altrove. Viaggi di donne dall’antichità al Novecento, D. Corsi (dir.), Rome, Viella, 1999 ; Donne in viaggio. Viaggio religioso, politico e metaforico, M.L. Silvestre, A. Valerio (dir.), Rome – Bari, Laterza, 1999 ; Donne in viaggio, viaggi di donne. Uno sguardo nel lungo periodo, R. Mazzei (dir.), Florence, Le Lettere, 2006 ; Spazi, segni, parole. Percorsi di viaggiatrici italiane, F. Frediani, R. Ricorda, L. Rossi (dir.), Milan, Franco Angeli, 2012 ; A. Gissi, « Donne e migrazioni », in Storia delle donne nell’Italia contemporanea, S. Salvatici (dir.), Rome, Carocci, 2022, p. 237-258 ; Genesis. Rivista della Società Italiana delle Storiche, vol. XXII / 1, 2023, Viaggi, E. Serafini, A.A. Zucconi (dir.).
3 A. Brilli, S. Neri, Le viaggiatrici del Grand Tour. Storie, amori, avventure, Bologne, Il Mulino, 2020.
4 B. Monicat, Itinéraires de l’écriture au féminin. Voyageuses du XIXe siècle, Amsterdam – Atlanta, Rodopi, 1996 ; N. Bourguinat, Le voyage au féminin. Perspectives historiques et littéraires (XVIIIe-XXe siècles), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2008 ; Id., « Et in Arcadia ego » : voyages et séjours de femmes en Italie, 1770-1870, Montrouge, Éditions du Bourg, 2017 ; R. Ricorda, Viaggiatrici italiane tra Settecento e Ottocento. Dall’Adriatico all’altrove, Bari, Palomar, 2011 ; C. Giuliani, Home, Memory and Belonging in Italian Postcolonial Literature, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2021.
5 Il convient cependant de rappeler que bien avant le XVIIIe siècle, les femmes européennes voyagent ; la montée en puissance d’une voix proprement féminine dans les écritures de voyage est observable depuis la Renaissance : cf. à ce propos Clio. Histoire, femmes et sociétés, n° 28, 2008, Voyageuses, et Genre & Histoire, n° 8 et n° 9, 2011, Voyageuses et histoire(s), N. Pellegrin (dir.).
6 F. Sabba, Patrimonio culturale condiviso : viaggiatori prima e dopo il Grand Tour, Naples – Bologne, Università degli Studi di Bologna, 2019 ; L’Italia delle migrazioni interne. Donne, uomini, mobilità in età moderna e contemporanea, A. Arru, F. Ramella (dir.), Rome, Donzelli, 2003.
7 M. Zancan, Il doppio itinerario della scrittura. La donna nella tradizione letteraria italiana, Turin, Einaudi, 1998, p. X.
8 An Anthology of Women’s Travel Writing, S. Foster, S. Mills (dir.), Manchester, Manchester University Press, 2002.
9 Sur les récits de voyage en Italie, nous signalons les travaux et les colloques réalisés par le CIRVI (Centro Interuniversitario di Ricerche sul Viaggio in Italia), fondé par Emanuele Kanceff, ainsi que sa collection « Biblioteca del Viaggio in Italia ». Nous signalons aussi la récente mise à jour de l’ouvrage fondamental de G. Bertrand, Le Grand Tour revisité. Le voyage des Français en Italie (milieu du XVIIIe siècle-début du XIXe siècle), 2e éd., Rome, École française de Rome, 2020.
10 Cf. A. Brilli, Il viaggio in Italia. Storia di una grande tradizione culturale, Bologne, Il Mulino, 2006 et C. De Seta, L’Italia del Grand Tour da Montaigne a Goethe, Naples, Electa, 1992.
11 Cf. L. Fino, La Campania del Grand Tour. Vedute e ricordi di tre secoli di Napoli, Avellino, Benevento, Caserta, Salerno e dintorni, Naples, Grimaldi & C. Editori, 2010 ; La Campania e il Grand Tour : immagini, luoghi e racconti di viaggio tra Settecento e Ottocento, R. Cioffi (dir.), Rome, L’Erma di Bretschneider, 2015.
12 Cf. M.-È. Thérenty, Femmes de presse, femmes de lettres, Paris, Biblis, 2023, p. 421-422.
13 Cf. M. Cinquegrani, « Tra arcaismo e modernità. Il cinema documentario di Cecilia Mangini », in Cinema e identità italiana, S. Parigi, C. Uva, V. Zagarrio (dir.), Rome, Roma TrE-Press, 2019, p. 298-299.
14 Cf. T. de Rogatis, Homing / Ritrovarsi. Traumi e translinguismi delle migrazioni in Morante, Hoffman, Kristof, Scego e Lahiri, Sienne, Edizioni Università per Stranieri di Siena, 2023.
15 J. Lahiri, Racconti romani, Milan, Guanda, 2022, p. 225.
16 Cf. en particulier G. Zhang, « Contemporary Italian Novels on Chinese Immigration to Italy », California Italian Studies, n° 4, 2013, p. 1-38.
17 Cf. L’Italia postcoloniale, C. Lombardi-Diop, C. Romeo (dir.), Milan, Mondadori, 2014, p. 14.
18 Cf. Altrove. Viaggi di donne dall’antichità al Novecento, D. Corsi (dir.).
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Référence papier
Daniele Comberiati, Laura Fournier-Finocchiaro et Elena Musiani, « Introduction », Transalpina, 27 | 2024, 9-19.
Référence électronique
Daniele Comberiati, Laura Fournier-Finocchiaro et Elena Musiani, « Introduction », Transalpina [En ligne], 27 | 2024, mis en ligne le 18 octobre 2024, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/transalpina/5427 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12koy
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