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Recension bibliographique
Notes critiques

« Femmes et migration : les itinéraires de l’attente dans la littérature italienne (XIXe-XXIe siècles) », Isabelle Felici, Giusi La Grotteria (dir.)

Brigitte Le Gouez
p. 201-205
Référence(s) :

« Femmes et migration : les itinéraires de l’attente dans la littérature italienne (XIXe-XXIe siècles) », Isabelle Felici, Giusi La Grotteria (dir.), Les langues néo-latines, no 410, septembre 2024, p. 7-95.

Texte intégral

  • 13 I. Felici, G. La Grotteria (dir.), Femmes et migration : les itinéraires de l’attente dans la litté (...)

1Le numéro 410 des Langues néo-latines, paru à l’automne 2024, propose un dossier en prise non seulement avec l’actualité de la recherche, mais aussi avec l’actualité tout court, dans un moment où les dynamiques migratoires représentent, à plusieurs égards, un défi permanent pour nos sociétés occidentales. Le dossier « Femmes et migration : les itinéraires de l’attente dans la littérature italienne (XIXe-XXIe siècles) » rassemble huit études introduites et coordonnées par Isabelle Felici, chercheuse qui s’occupe des représentations culturelles et politiques des phénomènes migratoires, et Giusi La Grotteria, spécialiste de la représentation de la condition féminine dans la littérature italienne du siècle passé. Les cinq articles réunis dans le volume imprimé – auxquels s’ajoutent en complément trois autres cas disponibles en ligne13 – constituent une mosaïque où chaque pièce reflète un moment fort de l’histoire migratoire italienne. Bien que les paramètres de celle-ci aient considérablement varié depuis la fin du XIXe siècle, c’est un même enjeu fondamental qui ne cesse de se représenter : celui d’une confrontation à l’altérité, menant nécessairement à une reconfiguration de l’intime.

2Cette approche thématique s’inscrit dans le plus vaste mouvement de mise en lumière du rôle des femmes et de leur apport à une histoire migratoire qui a longtemps négligé leur importance. L’idée qu’elles n’étaient que des « suiveuses » subissant une situation impulsée par les hommes, voire des « veuves blanches » figées dans une attente souvent aussi vaine qu’inutile, a longtemps prévalu dans l’imaginaire collectif. Ce dossier offre l’occasion d’une profonde remise en question de quelques a priori.

3Les sources soumises à l’examen sont littéraires et c’est, pour l’essentiel, sur le ressenti du sujet qu’ont porté les études, ainsi que sur les stratégies narratives des différents auteurs. Les textes analysés mettent en scène des femmes qui n’ont pas toutes personnellement vécu l’expérience de la migration mais, d’une façon ou d’une autre, leur existence s’en est trouvée bouleversée. Les cas de figure sont très variés : certaines des femmes dont il est question ont existé (L’anello forte – Storie di vita contadina, Nuto Revelli, 1985 : étude en ligne) ; dans d’autres cas, la figure féminine est un personnage de fiction, souvent nourri par le réel (Vita, Melania Mazzucco, 2003, texte qui relève de la catégorie hybride définie comme « exo-fiction ») ou, plus tragiquement, le personnage, bien que fictionnel, est inspiré par l’actualité de la traite d’êtres humains (comme dans deux des trois pièces de théâtre étudiées par Francesco D’Antonio dans son étude en ligne) ; enfin, dans le cas très récent de Jhumpa Lahiri, c’est l’écrivaine elle-même qui, dans la stase volontairement prolongée d’une transition entre deux langues et cultures, est à la fois sujet et objet de l’étude.

4Le terme même d’« attente », en contexte migratoire, se révèle plus polysémique qu’on pouvait s’y attendre : entre deux moments ou deux lieux, l’attente se mue parfois en espace de liberté où se déploient l’imaginaire et le désir (Milena Agus lue par Sarah Amrani dans l’étude en ligne, Jhumpa Lahiri lue par Kenza Bensaada). L’attente est aussi celle de la société d’accueil : attentes – plus souvent exprimées au pluriel – auxquelles il faudra répondre, sous peine de se voir refuser l’intégration dans un tissu économique et social préconstitué. C’est le défi relevé par les femmes des vallées piémontaises dont Nuto Revelli, en 1985, collectait les histoires de vie. Son recueil est l’objet d’étude de Ninon Chevrier, Armelle Girinon et Stéphanie Lanfranchi.

5Les multiples dimensions expérimentées par certains personnages et / ou auteurs illustrent des aspects non seulement très différents du vécu de l’attente, mais parfois opposés, voire contradictoires. Plusieurs a priori s’en trouvent invalidés, à commencer par l’idée que l’attente serait suspension de toute action. Il en va de même pour le cliché selon lequel, dans la migration, les sujets actifs sont masculins, incarnations d’un Ulysse naturellement porté à répondre à l’appel de l’ailleurs, tandis que les femmes seraient vouées à la passivité. Même l’étude qui, de prime abord, semblait consacrer la figure de Pénélope – celle que Sarah Amrani dédie à l’attente amoureuse chez quelques personnages féminins des romans de Milena Agus – finit par montrer comment cette attente d’un idéal masculin plus fantasmé qu’incarné est, en définitive, une forme de résistance contre l’enfermement insulaire et l’injonction du collectif à se conformer à ses expectatives mortifères.

6L’attente occupe une place très particulière dans la genèse comme dans la trame du roman de Melania Mazzucco, Vita (2003). L’attente d’une figure paternelle fantasmée – malgré le démenti d’une présence brutale bien réelle – et l’attente d’une fusion amoureuse à plusieurs reprises sur le point d’advenir, mais vouée à demeurer inaboutie, courent dans la trame du roman, lui-même porté par l’attente sous-jacente d’une écrivaine mise en difficulté dans son chemin de vie par les lacunes de son histoire familiale. C’est l’écriture qui finit par lui donner les moyens de (se) comprendre et, entre micro et macro-histoire, de se libérer des traumatismes enfouis. Sandra Bindel met en relief le paradoxe par lequel le personnage central, Vita, dont le nom dit bien le concentré de force vitale qui l’habite, est à la fois une figure d’agentivité rebelle, capable d’imprimer sa marque au réel, sans pourtant être jamais parvenue à s’affranchir d’une attente illusoire : celle de la consécration de son amour d’enfance.

7L’idée couramment admise selon laquelle la migration est rupture, discontinuité, se trouve, elle aussi, remise en question. Conjuguant les points de vue propres aux différentes disciplines dont elles sont issues, Ninon Chevrier, Armelle Girinon et Stéphanie Lanfranchi mettent en évidence comment des femmes, arrivées sans préparation aucune dans un espace à elles inconnu, se sont révélées puissants vecteurs de continuité, aussi bien familiale qu’économique. Quelques portraits de « femmes fortes » – ou « anello forte », pour employer le terme italien qui donne son titre au recueil de Nuto Revelli, soulignant leur fonction de relais et leur appartenance à un tout organique – sont particulièrement marquants. Celui de Cichina nous reste en mémoire : analphabète dialectophone de la région de Cuneo, avec pour seul capital son savoir-faire de fileuse, elle se transforme, une fois arrivée en France, en autodidacte acharnée et finit par devenir la patronne d’un atelier marseillais où elle a soin de recruter d’autres femmes de son village d’origine, leur offrant la même possibilité d’émancipation dont elle a pu bénéficier. C’est un portrait de « femmes en mouvement » qui se dessine alors. Les trois autrices de l’étude mettent cependant le lecteur en garde : les parcours n’ont pas tous conduit à la réussite.

8Participant de la même entreprise de déconstruction de l’archétype d’une femme de migrant passive, Marguerite Bordry s’intéresse à celles qui sont restées, telles que les dépeint Mario Rigoni Stern dans sa trilogie romanesque dite de « l’altipiano » : Storia di Tönle (1978), L’anno della vittoria (1987) et Le stagioni di Giacomo (1995). La chercheuse souligne comment les choix narratifs de l’écrivain ont fait d’elles des personnages secondaires, en partie invisibilisés, alors que, dans la trame même des romans, elles jouent un rôle essentiel pour la continuité de l’économie locale et familiale.

9Si la relégation au second rang pouvait déjà être vue comme une violence en soi, c’est d’une violence autrement létale dont il s’agit dans les trois pièces de théâtre des années dix de notre siècle, analysées par Francesco D’Antonio. On pénètre ici, avec le chercheur, la part obscure des dynamiques migratoires contemporaines. Dans Le nuvole tornano a casa de Laura Forti (2010), Lampedusa Beach de Lina Prosa (2013) et Atlassib, monologo teatrale d’Armando D’Amaro (2016), elles se concluent toutes par le triomphe de la violence machiste. Mais avant la disparition de deux des trois personnages féminins et l’emprisonnement du troisième, l’attente aura permis une diffraction du temps qui a creusé un espace pour l’accueil d’une indomptable liberté de penser. Au terme d’une conclusion tragique, la béance de l’absence demeure en point d’orgue dans l’esprit du spectateur / lecteur. Nous pouvons en témoigner : ce vide, que le texte littéraire empêche de refermer, lutte contre l’effacement de ces figures souvent anonymes, aspirées sans laisser de trace dans le vortex du grand mouvement migratoire de notre siècle.

10La question du corps et de sa représentation littéraire avait ici toute sa place ; aussi peut-on regretter que l’article d’Alessandra Giro n’aborde ce thème annoncé dans son titre que dans les toutes dernières pages de son article et de manière plus citationnelle qu’analytique. Il n’en reste pas moins intéressant de se pencher sur sa proposition de mise en regard des stratégies auctoriales, par laquelle elle associe Les Ritals de François Cavanna (1978) et Vita (2003) de Melania Mazzucco, deux récits ancrés dans deux réalités historiques, sociales et géographiques pourtant fort différentes.

11De manière plus étonnante, l’attente peut aussi devenir le lieu d’une jouissance, comme le montrent deux études de ce numéro. Partant d’une grille de lecture qui oppose deux temporalités – le temps biologique des femmes et le temps linéaire de l’Histoire –, Rui Yuan offre une lecture très fine du roman Aracœli d’Elsa Morante (1982), dont il ressort que c’est dans le temps de l’attente que le personnage, affranchi des diktats de l’Histoire, aura fait l’expérience de la plénitude : pure jouissance du moment, de la présence à soi et à l’autre. En revanche, l’entrée dans le temps de l’Histoire – qui est, certes, le temps du progrès, mais aussi celui des guerres et des apocalypses du XXe siècle – débouche pour Aracœli sur la perte, le deuil, l’effritement et la dissolution.

12Plus proche encore de notre contemporanéité, au XXIe siècle, Jhumpa Lahiri, écrivaine reconnue aux États-Unis où elle a grandi, s’installe par amour de l’Italie dans l’entre-deux des langues et des cultures. C’est un positionnement choisi et revendiqué dont naît l’écriture de In altre parole (2015) et Dove mi trovo (2018). L’écrivaine ne recherche pas l’assimilation, mais vit au contraire comme une jouissance cet « espace-seuil », ainsi que le définit Kenza Bensaada. La chercheuse montre comment celui-ci est, pour Lahiri, le seul lieu possible d’une tension qui est, avant tout, désir.

13Au terme de la lecture de ce dossier, qui a interrogé avec profondeur et finesse les récits de l’attente vécue au féminin, dans leur diversité et leurs contradictions éventuelles, c’est l’image d’une femme en mouvement qui s’impose, venant invalider quelques représentations archétypales ici déconstruites de manière convaincante. Gradiva prend le dessus sur Pénélope. On doit encore souligner la parfaite lisibilité de chacun des articles dont plusieurs réservent même quelques bonheurs de lecture. Venant enrichir le domaine relativement récent des études de genre en contexte migratoire, ce dossier ouvre des points de vue riches en contraste et, à travers la variété des récits, rend hommage aux infinies capacités d’adaptation et de création des femmes d’hier et d’aujourd’hui, malgré nombre d’entraves – mentales et matérielles – dont il reste encore, en partie, à se libérer.

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Notes

13 I. Felici, G. La Grotteria (dir.), Femmes et migration : les itinéraires de l’attente dans la littérature italienne (XIXe-XXIe siècles), C. Marion-Andrès (éd.), septembre 2024 © Publications numériques de la Société des langues néo-latines, complément au no 410, https://neolatines.com/slnl/wp-content/uploads/complement_410_SLNL.pdf.

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Pour citer cet article

Référence papier

Brigitte Le Gouez, « « Femmes et migration : les itinéraires de l’attente dans la littérature italienne (XIXe-XXIe siècles) », Isabelle Felici, Giusi La Grotteria (dir.) »Transalpina, 28 | 2025, 201-205.

Référence électronique

Brigitte Le Gouez, « « Femmes et migration : les itinéraires de l’attente dans la littérature italienne (XIXe-XXIe siècles) », Isabelle Felici, Giusi La Grotteria (dir.) »Transalpina [En ligne], 28 | 2025, mis en ligne le 16 septembre 2025, consulté le 11 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/transalpina/5892 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14oh9

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