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Introduction

Viviana Agostini-Ouafi et Mariella Colin
p. 9-18

Texte intégral

  • 1 Lettres italiennes en France (n° 3, 1999) ; Lettres italiennes en France (II). Réception critique, (...)
  • 2 Dans cette dynamique dialectique entre conservation et renouveau, la traduction joue un rôle majeur (...)

1Dans ce numéro de Transalpina, nous avons souhaité poursuivre la réflexion, lancée dans la revue dès 1999, sur la réception et la traduction de la littérature italienne en France1, en prenant en compte cette fois-ci, en particulier, la perspective de la traduction et / ou de la retraduction des « classiques », à savoirs les ouvrages considérés comme canoniques qui ont contribué à fonder et à caractériser au fil du temps sa tradition culturelle, ainsi qu’à établir, à conserver ou à renouveler ses valeurs esthétiques et littéraires2. La canonicité de ces œuvres, représentatives par excellence de la culture italienne, a suscité d’abord leur sélection et exportation traductives au-delà des Alpes, puis dans des temps ultérieurs plus ou moins rapprochés leur(s) retraduction(s).

  • 3 G. Steiner, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction [1975], trad. L. Lotringer, Paris (...)
  • 4 Voir entre autres Palimpsestes, n° 4, 1990 : Retraduire, P. Bensimon (dir.), notamment l’article d’ (...)
  • 5 Les quatre volumes de l’Histoire des traductions en langue française, Y. Chevrel, J.-Y. Masson (dir (...)
  • 6 Si Les Belles infidèles de G. Mounin ne sont qu’un essai littéraire qui aborde ces questions en 195 (...)

2Comme le souligne George Steiner, la culture occidentale, depuis Cicéron et saint Jérôme, s’interroge sur la nature et les modalités de la traduction : chaque période historique a apporté dans le temps de nouvelles pierres à l’édifice théorique et pratique du traduire, édifice millénaire qui jouit désormais autant d’une dimension interlinguistique et interculturelle que transdisciplinaire3. Quant à la retraduction, elle a fait l’objet, notamment depuis les années 1990, mais avec une accélération dans cette dernière décennie, d’une série de plus en plus importante d’études liées à une mise en perspective historique des pratiques socio-culturelles de la traduction4. La théorie de la réception d’Hans-Robert Jauss et la théorie du polysystème de l’école de Tel-Aviv d’abord, et dernièrement l’approche génétique et philologique des traductions (avec un retour dans les fonds d’archives, une conscience accrue de l’importance de l’établissement du texte et un approfondissement des aspects anthropologiques et sociologiques du traduire) ont contribué à cette mise en valeur de l’historicisation, tendance qui paraît aujourd’hui constituer, après le cultural turn postcolonial des Translations studies, un énième virage traductologique5. Il faut néanmoins rappeler que, dès les années 1960, le souci historicisant a accompagné en Europe, et notamment en Italie, les études sur la traduction, pour ne citer que Georges Mounin et Gianfranco Folena6.

  • 7 R. Kahn, « Retraductions », p. 326.

3La retraduction demande une mise en perspective de l’histoire littéraire et de ses canons, autant pour le texte original du pays source que pour sa traduction dans le pays cible, et pose la question des conceptions historiques du traduire qui évoluent dans le temps et dans l’espace, selon les pays concernés et les époques. Autrement dit, plus que la traduction, la retraduction requiert une approche théorique et méthodologique qui tienne compte d’une dimension inter-factorielle complexe. Seulement une théorie de la complexité peut aider à comprendre ce phénomène dans toutes ses possibles facettes : en effet les raisons les plus diverses peuvent motiver des retraductions. Par exemple, à cause des politiques de marketing et de vente, les maisons d’édition s’adaptent aux exigences changeantes de publics spécifiques en valorisant les stratégies traductives dont les canons répondent aux courants littéraires, souvent hégémoniques, qui privilégient la lisibilité du texte d’arrivée à l’adéquation vis-à-vis du texte de départ. Elles préfèrent donc présenter ces retraductions en les définissant comme des nouvelles traductions ou des traductions inédites7. L’œuvre originale peut subir aussi des révisions philologiques ou génétiques suite à un nouvel établissement du texte sur les manuscrits autographes, ou faire l’objet d’une réécriture / révision accomplie par l’auteur s’il est encore vivant : ces retouches plus ou moins profondes donnent naissance à de nouvelles éditions et interprétations, qui, à leur tour, imposent des retraductions.

  • 8 Ibid., p. 328.
  • 9 A. Berman consacre à cet aspect des pages très pertinentes (« La retraduction comme espace de la tr (...)

4Mais, à la différence des originaux, les traductions vieillissent, car elles restent souvent étroitement liées à la langue, à la culture, aux modèles linguistiques et littéraires ainsi qu’à l’idéologie de leur temps. Selon Robert Kahn, la durée moyenne d’une traduction est actuellement de trente ans8. Une longévité remarquable ne peut être que l’apanage de ce que l’on appelle les « grandes traductions »9. Les retraductions permettent souvent de corriger les défaillances des précédentes (coquilles, erreurs de langue, omissions, censures, pratiques traductives et / ou éditoriales dépassées…) et sont généralement plus respectueuses des formes textuelles des œuvres étrangères, alors que les premiers traducteurs ont souvent cherché à les acclimater pour mieux les intégrer à la culture d’accueil. Parfois, s’il s’agit du même traducteur, les retraductions constituent le champ d’expérimentation d’une nouvelle poétique du traduire, ou, s’il s’agit d’autotraduction, mettent en branle l’original lui-même, aboutissant à une réécriture par l’auteur-traducteur de son œuvre.

  • 10 R. Kahn, « Retraductions », p. 331.
  • 11 Charles Le Blanc propose de considérer le texte traduit moins comme un texte que comme une « lectur (...)

5La retraduction des classiques pose également la question des emprunts intertextuels entre différentes versions, et plus généralement des contacts et des échanges du retraducteur avec ceux qui ont traduit l’œuvre avant lui. La réception d’une œuvre originale produit dans le temps des interprétations qui enrichissent son horizon herméneutique : Kahn appelle ce phénomène « boucle de rétroaction » et estime que toute retraduction devrait en tenir compte10. Pour mieux cerner cette boucle et ses multiples enjeux, on peut aussi exploiter les documents archivistiques des traducteurs, ainsi que leurs déclarations métatraductives ou traductologiques, formulées souvent dans le paratexte (préfaces, postfaces et notes) et dans des écrits critiques (articles, ouvrages, comptes rendus). La retraduction répond à un projet plus complexe que celui de la première traduction car elle doit prendre en compte tout ce qui l’a précédée et doit justifier quelque part la nécessité de sa venue. Mais aucune traduction ne remplace ou efface les précédentes car chacune représente une lecture-écriture de l’œuvre qui a sa propre logique et sa raison d’être11.

6Ce numéro de Transalpina n’a pas la prétention d’apporter des réponses théoriques générales ou exhaustives à toutes ces questions, toujours ouvertes, ni d’explorer tous ces cas de figure, mais plutôt de proposer quelques analyses de cas concrets illustrant des parcours spécifiques. Étant donné le caractère franco-italien de la revue, on se penchera, pour la première fois ou selon des perspectives nouvelles, sur des transferts en France d’œuvres de la littérature italienne appartenant à des auteurs variés, par genres littéraires, poétiques et styles, et aux époques les plus diverses, du Moyen Âge à nos jours : on étudiera ainsi les (re)traductions, relativement à une période chronologique chaque fois déterminée, de la Vita Nova de Dante Alighieri, des Piacevoli notti de Giovan Francesco Straparola, des Promessi sposi d’Alessandro Manzoni, de I Malavoglia de Giovanni Verga, de Ferito a morte de Raffaele La Capria et de La Freccia Azzurra de Gianni Rodari. Ces cas nous permettent de problématiser davantage les questions susmentionnées, selon l’optique particulière pratico-théorique, ou théorique-pratique, de la retraduction des classiques.

  • 12 R. Kahn consacre une section spéciale à Dante et aux retraductions de la Divine Comédie en intitula (...)

7La première contribution concerne la Vita Nova de Dante. Viviana Agostini-Ouafi y analyse la réception traductive française qu’en propose d’abord André Pézard dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce professeur du Collège de France publie une première traduction du petit livre, qui est un chansonnier où la prose accompagne, présente et commente des sonnets, des chansons et une ballade, en 1953, puis en 1965 il intègre une retraduction de la Vita Nova à l’œuvre complète de Dante qui paraît dans la collection de la Pléiade. C’est son « autoretraduction » dans ces Œuvres complètes qui fait l’objet de la première partie de cette étude, car, à la différence de la version de 1953, Pézard y modifie ses choix traductifs selon des principes traductologiques totalement différents, valables pour toutes les œuvres latines et italiennes traduites : cette fois-ci il privilégie le ton dantesque, le rythme et la versification des compositions sans trop se soucier de la lisibilité et des normes traductives d’accueil. Il y intègre aussi des archaïsmes épars qui relèvent d’une stratégie poétique visant le respect du rythme décasyllabique et la création d’un effet d’étrangeté musicalement évocateur et entraînant tel que le ressent, d’après lui, le lecteur italien contemporain confronté à cette écriture poétique médiévale. Pézard demande donc en 1965 à son lecteur français une participation active, d’être un lector in fabula de Dante. Mais sa traduction suscite presque aussitôt des vives critiques12 et une version plus lisible, œuvre d’un romancier, artiste et poète, Louis-Paul Guigues, est mise sur le marché neuf ans après, en 1974. L’article analyse en passant cette traduction qui, par les principes qui la guident, constitue un relais préparant le terrain, de plus en plus hostile dans les années 1980 à la version archaïsante pézardienne, pour la retraduction des Œuvres complètes par une équipe de traducteurs. Cette nouvelle édition paraîtra en 1996 sous la direction d’un professeur universitaire spécialiste de la Renaissance, Christian Bec. Comme chez Guigues, chez Pézard en 1953 et même chez Henri Cochin en 1914, Bec traduit la Vita Nova sans se soucier du rythme et du ton dantesques. Il affirme vouloir viser l’exactitude et, à la différence de Pézard, vouloir proposer une langue aisément lisible. Comme pour Pézard, c’est la ballade qui est étudiée et confrontée aux versions de la Vita Nova déjà publiées. Si d’une part l’exactitude n’est pas vraiment littérale, d’autre part la version prosaïque de la ballade interpelle : peut-on négliger l’expérience poétique complexe quoique discutable de Pézard, sans en tirer aucun profit ?

8La deuxième contribution est celle de Rosaria Iounes-Vona. Son étude concerne deux traductions du XVIe siècle et leur révision par l’un des deux traducteurs, Pierre de Larivey. Cette révision est menée selon les modalités qui préfigurent pour certains aspects les belles infidèles du XVIIe siècle, lesquelles conduiront plus tard à la Querelle des Anciens et des Modernes : nous sommes confrontés en effet à une libre adaptation qui intervient sur le texte original pour le réécrire selon les bienséances en vogue et qui s’imposera comme un modèle à suivre. Dans son article, R. Iounes-Vona analyse les premières traductions en français du célèbre conte de fées connu sous le titre de Re Porco (II, 1) des Piacevoli notti de Giovan Francesco Straparola. Le premier livre de l’ouvrage de Straparola fut traduit en 1560 par Jean Louveau, à la demande du libraire lyonnais Roville. Louveau donna du Roi Porc une traduction fidèle à l’original pour l’ensemble de la narration (rythme, incipit et dénouement), tout comme pour les dialogues et la composition poétique finale (l’énigme) en octaves. La suite fut traduite en 1576 par Pierre de Larivey, qui entama une fructueuse collaboration avec le libraire parisien L’Angelier. Pour répondre à la demande du public, ce libraire réunit en 1577 la version Louveau (devenue le Premier livre des facécieuses Nuitctz) et la version Larivey du Second et dernier livre ; puis en 1585 il donna une traduction homogène entièrement revue par Larivey. Ce dernier adopta une stratégie à mi-chemin entre fidélité et trahison : il conserva la narration du Roi Porc, mais il « améliora » la langue et transforma l’énigme, tant au plan métrique (il remplaça l’octave par des quatrains, une forme plus moderne) qu’au niveau du contenu, par une libre adaptation donnant une autre signification à la sentence finale de Straparola. Ce procédé était typique de la France du XVIe, où la « traduction-explication » était la forme la plus habituelle de la traduction, qui se devait d’ajouter à la délectation de la nouveauté le plaisir d’un sujet honnête, singulier et parfois édifiant. La version de Pierre de Larivey entra dans la postérité comme la traduction par antonomase, et au siècle suivant elle devint source d’inspiration pour Madame d’Aulnoy, qui l’imita pour son conte Le Prince Marcassin, sans jamais avouer avoir lu Straparola dans la version de Larivey.

9La troisième contribution concerne la première moitié du XIXe siècle, même si la traduction des Promessi sposi d’Alessandro Manzoni qui fait l’objet de cette étude paraît posthume en 1877. Son traducteur, le marquis de Montgrand, connaissait bien l’écriture romanesque manzonienne car, avant de s’attaquer aux Promessi sposi, il avait déjà traduit la Ventisettana, à savoir la rédaction précédente du même ouvrage, l’un des plus importants dans l’histoire de la langue et de la littérature italiennes. Dans son étude, Aurélie Gendrat-Claudel évalue avec beaucoup de finesse la version française de la Quarantana des Promessi sposi par Montgrand. La conservation du potentiel interprétatif du texte d’origine est appréciée selon une perspective critique s’appuyant sur les travaux de Lance Hewson, Antoine Berman et Michel Ballard. Il apparaît tout d’abord que Montgrand est un traducteur qui tend à ajouter plus qu’à retrancher, par des interventions traductives visant à clarifier ce qui est implicite (par des changements de catégorie grammaticale, ou des procédés d’expansion tels des ajouts et des gloses), avec des effets d’allongement et parfois de littérarisation et de dramatisation ; de tels commentaires produisent des énoncés plus longs et moins clairs du point de vue sémantique, loin de la brevitas manzonienne. Ensuite, Montgrand refuse de conserver en français les expressions idiomatiques utilisées par les personnages manzoniens ; il homogénéise la prose polyphonique des Promessi sposi selon un modèle littéraire soutenu, et remplace le style indirect libre par le discours direct. D’après A. Gendrat-Claudel, cette traduction peut être classée dans la catégorie des traductions hypertextuelles, qui aboutissent à un texte d’arrivée parfaitement idiomatique et hyperrhétorique, plus pauvre que l’original sur le plan herméneutique. Montgrand peut certes revendiquer un grand naturel en ligne avec une certaine prose narrative ou journalistique française, contribuant ainsi à harmoniser le style de la traduction à travers une sorte de lingua franca littéraire de l’époque ; mais ce faisant, il confère au roman italien une diction assez stéréotypée, appauvrissant du même coup son potentiel interprétatif.

10Avec la quatrième contribution, nous nous déplaçons dans la seconde moitié du XIXe siècle pour étudier des traductions et des retraductions de I Malavoglia (1881) qui s’étalent de 1887 à 1988. Alessandro Monachello compare les solutions apportées par les différents traducteurs aux redoutables problèmes traductifs posés par la langue « mêlée » − une fusion originale de l’italien et du dialecte sicilien marquée par des « greffes phraséologiques siciliennes » multiples − de Giovanni Verga. Des trois traducteurs, le premier − le critique suisse Édouard Rod –, tant dans la première édition française de Les Malavoglia, mœurs siciliennes (1887) que dans la suivante (1900), avait omis plusieurs tournures siciliennes qu’il avait jugées impossibles à rendre en français, et cela avec l’accord de l’écrivain. Ce qui laisse penser que ce critique littéraire renommé, bon connaisseur de la littérature italienne, n’avait pas compris l’importance fondamentale des expressions idiomatiques dans ce roman vériste, et même qu’il avait considéré ces éléments linguistiques comme une simple touche de « couleur locale ». Plus près de nous, en revanche, les deux autres traducteurs − l’académicienne Henriette Valot et l’écrivain d’origine tunisienne Maurice Darmon –, tous deux conscients qu’un traducteur de Verga ne peut se contenter d’une adaptation morphosyntaxique mais doit savoir être un « traducteur biculturel », ont eu à cœur de les transposer en français, afin de préserver la teneur vériste du roman. La traduction de 1957 d’Henriette Valot conserve presque à la lettre les « greffes phraséologiques siciliennes », avec des adaptations qui respectent à la fois la « langue mêlée » de Verga et la langue d’arrivée : elles sont aisées à comprendre pour le lecteur, parce que les expressions utilisées font partie du patrimoine linguistique français. Darmon en revanche propose en 1988 des solutions plus personnelles, et par sa grande attention à la parole collective des habitants du village de Trezza il parvient souvent à rendre en français la « dimension chorale » du roman sicilien.

  • 13 J.-R. Ladmiral, « Remarques épistémologiques », in Sourcier ou cibliste. Les profondeurs de la trad (...)

11La cinquième contribution concerne la seconde moitié du XXe siècle et présente la particularité d’être métatraductive et métatraductologique dans la mesure où son auteur, Vincent d’Orlando, enseignant universitaire et traducteur littéraire, compare deux traductions, dont la sienne qui date de 2007 : ses analyses sont donc le fruit d’une expérience réfléchie de traduction, d’une activité pratique-théorique que Jean-René Ladmiral aime définir comme une praxéologie13. L’article de V. d’Orlando poursuit en effet une ambition à la fois théorique et pratique : illustrer avec les outils de la traductologie les deux versions françaises de Ferito a morte (1961) − le plus célèbre roman de Raffaele La Capria −, dues respectivement à Rose-Marie Desmoulière (1963) et à V. d’Orlando lui-même (2007). Avant de proposer un échantillon raisonné des difficultés rencontrées et des solutions imaginées pour restituer le texte original, l’auteur propose une approche théorique allant au-delà du constat que chaque traduction est liée à l’évolution de la langue d’arrivée, ainsi qu’à l’évolution diachronique des critères traductifs. Il s’agit d’une réflexion spécifique dont les grandes lignes sont les suivantes : la retraduction exprime toujours le désir d’un retour à l’œuvre : elle transpose, quand la première traduction adapte, et s’attache à la littéralité, quand la première traduction a un rôle d’introduction, de connaissance ou de découverte ; la retraduction témoigne d’une poétique illusoire de l’achèvement, car le retraducteur considère que son travail a pour objet de parfaire – dans le double sens d’améliorer et d’achever – une traduction précédente ; la retraduction est l’expression d’un hommage aux grands textes : de fait, on retraduit majoritairement les classiques dans l’espoir d’atteindre, dans ce qui est le rendu de l’œuvre en langue étrangère, la trinité signifié, signifiant, rythme que les traductions précédentes avaient manquée. Si le traducteur est le premier lecteur d’une œuvre dont la lecture ne fait sens que parce qu’elle se transforme aussitôt en écriture, le retraducteur est un relecteur dont la proposition nouvelle n’est utile que dans la mesure où elle obéit à une série de critères : lexicaux et syntaxiques − la nouvelle version corrige des erreurs et tient compte de la réalité linguistique du moment traductif – ainsi que culturels, sociologiques et biographiques. La comparaison des deux versions françaises illustrera le credo défendu par le retraducteur du roman de La Capria : une traduction n’est pas seulement une opération de transposition linguistique, un bon traducteur n’est pas seulement un linguiste performant ou un lecteur attentif ; le résultat ne sera pertinent que si le traducteur maîtrise le contexte culturel et le projet littéraire d’un auteur dont il est à la fois un lecteur privilégié, un compagnon de réécriture et un « interprète » dans le double sens du terme. Comme dans le cas des romans véristes de Giovanni Verga, dans la pratique le pari sera de rendre en français le napolitain italianisé de l’écrivain − qui n’est pas un affichage folklorique, mais une manière à la fois musicale et existentielle d’écrire − en évitant toute méprise de compréhension et en étant attentif à la transposition des realia et des idiolectes.

12La dernière contribution concerne à nouveau la seconde moitié du XXe siècle et déborde également sur le XXIe. Le genre littéraire dont il est question n’est plus la littérature pour adultes mais celle pour la jeunesse, avec toutes les manipulations qui caractérisent souvent l’adaptation de ce type de textes dans le pays d’accueil. La retraduction est finalement celle que préconise Berman : elle redresse les défaillances de la première traduction et se fait espace d’accomplissement. Chiara Denti et Valeria Illuminati mènent une étude comparative des deux versions françaises du roman La Freccia Azzurra (1964) de Gianni Rodari, en analysant comment chacun des traducteurs a rendu tant la dimension culturelle que les enjeux stylistiques et idéologiques de l’œuvre : la première paraît en 1977 chez Hachette (collection « Bibliothèque rose ») sous le titre La Flèche d’Azur ; la deuxième en 2012 chez La Joie de lire (collection « Hibouk »), sous le titre La Flèche Bleue. La traductrice de la première édition est Anne Bernard, qui suit constamment une stratégie d’adaptation : la « domestication » à l’œuvre dans la restitution des marqueurs culturels − à savoir les noms propres (anthroponymes et toponymes) et les culturèmes ou realia − se manifeste également dans une transposition des expressions figées et des proverbes qui résorbe la créativité et l’esprit ludique de Rodari. Sa traduction, par ailleurs parsemée d’ajouts moralisateurs ou empathiques, procède aussi à des coupes qui simplifient ou évincent des passages ayant une charge morale, pédagogique, voire idéologique : Rodari, en effet, a été longtemps un écrivain inconfortable à traduire, car cela revenait à inclure dans le champ de la littérature de jeunesse française un auteur marxiste. Par ces censures, la traductrice de la « Bibliothèque rose » se conforme à l’esprit de la maison d’édition et fait le choix de négliger, voire de méconnaître, le Rodari militant et communiste. Dans l’édition de La Joie de lire, Olivier Favier en revanche suit une voie différente, et s’efforce de maintenir l’enracinement du texte de départ, même si cela l’engage à insérer des notes en bas de page, et laisse le récit se dérouler sur le sol italien. Il ne naturalise pas les expressions figées, garde les trouvailles de Rodari en restituant ce qu’il y a d’inventif dans ses expressions, et, surtout, conserve les éléments fortement connotés avec toute leur charge politique, en restituant l’image militante de Rodari biaisée par la version antérieure ; prise dans un mouvement de retour au texte de départ, la retraduction de Favier corrige les défaillances de la première traduction. Plus de trente ans séparent ces deux traductions ; l’étude comparative de C. Denti et V. Illuminati permet d’observer l’évolution aussi bien des normes et des contraintes socio-culturelles à l’œuvre dans la traduction que du rapport entre la société et son idée de l’enfance : la retraduction de La Joie de lire vient remédier à toutes les manipulations d’ordre stylistique et idéologique (ajouts, mutilations, interventions) de l’édition Hachette, qui dénaturaient le texte de départ et en avaient affaibli la dimension engagée.

  • 14 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », in Mythe et violence, trad. M. de Gandillac, Paris, Denoël (...)
  • 15 G. Gentile, « Du tort et du droit des traductions » [1920], traduit et présenté par C. Alunni, Le c (...)

13Ces quelques typologies de la réception et des traductions qui se suivent au fil du temps mettent bien en évidence la variété des approches et des stratégies traductives selon les auteurs, les genres littéraires, les personnalités des traducteurs et les époques, avec leurs normes littéraires et traductologiques. Les œuvres, dans leur survie traductive, comme nous le dit Walter Benjamin, sont « mutation et renouveau du vivant »14, car l’original aussi, dans ce mouvement perpétuel, se modifie. Et sur ce point, un autre philosophe idéaliste, Giovanni Gentile, avait affirmé en 1920 : « Le voilà le droit du traducteur. Dont le tort au fond ne provient que du préjugé selon lequel la réalité spirituelle, l’œuvre d’art par exemple, aurait une existence finie, achevée, close, et par conséquent matériellement prisonnière du temps comme de l’espace »15. En effet, si la traduction, par la retraduction, subit sans cesse des réécritures et des révisions qui en illustrent le statut d’inachèvement intrinsèque, l’original aussi évolue, se modifie (ne serait-ce que du point de vue philologique) : il fait l’objet d’une actualisation qui surgit de la lecture personnelle, souvent empathique, du traducteur.

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Notes

1 Lettres italiennes en France (n° 3, 1999) ; Lettres italiennes en France (II). Réception critique, influences, lectures (n° 8, 2005) ; La traduction littéraire. Des aspects théoriques aux analyses textuelles (n° 9, 2006) ; Poétiques des archives. Genèse des traductions et communautés de pratique (n° 18, 2015) ; Traductions, adaptations, réceptions de l’œuvre de Giovanni Verga (n° 22, 2019).

2 Dans cette dynamique dialectique entre conservation et renouveau, la traduction joue un rôle majeur. Voir à ce sujet A. Lavieri, « Il canone della traduzione. Modelli, tradizioni e pratiche culturali », in Tra estetica, poetica e retorica. In memoria di Emilio Mattioli, R. Messori (dir.), Modène, Mucchi Editore, 2012, p. 217-226.

3 G. Steiner, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction [1975], trad. L. Lotringer, Paris, Albin Michel, 1978, p. 224-227.

4 Voir entre autres Palimpsestes, n° 4, 1990 : Retraduire, P. Bensimon (dir.), notamment l’article d’A. Berman, « La retraduction comme espace de la traduction », p. 1-7 ; Y. Gambier, « La retraduction, retour et détour », Meta, vol. 39, n° 3, 1994, p. 413-417 ; La Retraduction, R. Kahn, C. Seth (dir.), Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2010 ; Autour de la retraduction. Perspectives littéraires européennes, E. Monti, P. Schnyder (dir.), Paris, Orizons, 2011 ; R. Kahn, « Retraductions », in Histoire des traductions en langue française. XXe siècle, B. Banoun, I. Poulin et Y. Chevrel (dir.), Lagrasse, Verdier, 2019, p. 325-418 ; Testo a Fronte, n° 60, 2019 : Tradurre e ritradurre i classici, S. Ricciardi (dir.).

5 Les quatre volumes de l’Histoire des traductions en langue française, Y. Chevrel, J.-Y. Masson (dir.), Lagrasse, Verdier, 2012-2019, qui couvrent la période allant du XVe au XXe siècle, constituent à nos yeux l’une des réussites de ce tournant accomplie par les comparatistes de langue française : un outil précieux pour tous les traductologues.

6 Si Les Belles infidèles de G. Mounin ne sont qu’un essai littéraire qui aborde ces questions en 1955, son Teoria e storia della traduzione (trad. S. Morganti, Turin, Einaudi, 1965), très tôt traduit de l’italien vers l’allemand mais jamais publié en français, donne une certaine importance à l’histoire de la traduction, ainsi qu’à la philologie et à l’établissement des textes. Remarquable aussi l’essai de Gianfranco Folena « Volgarizzare e tradurre », paru chez LINT à Trieste en 1971, qui n’a été traduit en français que dernièrement : Traduire en langue vulgaire [1991], trad. A. Lazarev et L. Marignac, Paris, Éditions Rue d’Ulm – Presses de l’École Normale Supérieure, 2018.

7 R. Kahn, « Retraductions », p. 326.

8 Ibid., p. 328.

9 A. Berman consacre à cet aspect des pages très pertinentes (« La retraduction comme espace de la traduction », p. 2-3), mais il range presque toujours cette catégorie dans les retraductions : d’après lui les premières traductions sont ciblistes puisqu’elles tendent à privilégier la lisibilité du texte d’arrivée et les normes de la littérature d’accueil en adaptant l’œuvre à son nouveau lecteur.

10 R. Kahn, « Retraductions », p. 331.

11 Charles Le Blanc propose de considérer le texte traduit moins comme un texte que comme une « lecture écrite » originale, une pratique culturelle historique à tout point de vue, qui témoigne du rapport entretenu entre un auteur et ce lecteur si particulier qu’est le traducteur (Histoire naturelle de la traduction, Paris, Les Belles Lettres, 2019, p. 16-17).

12 R. Kahn consacre une section spéciale à Dante et aux retraductions de la Divine Comédie en intitulant une sous-section : « Le tournant de Tel Quel », revue où dès 1965, à l’initiative de Philippe Sollers, on inaugure une nouvelle image de l’œuvre de Dante qui aboutira plus tard aux traductions de Jean-Pierre Faye, Jacqueline Risset et Jean-Charles Vegliante (« Retraductions », p. 343-345).

13 J.-R. Ladmiral, « Remarques épistémologiques », in Sourcier ou cibliste. Les profondeurs de la traduction, Paris, Les Belles Lettres, 2015, p. 172.

14 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », in Mythe et violence, trad. M. de Gandillac, Paris, Denoël, 1971, p. 265. Voir A. Berman, L’âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin. Un commentaire, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2008.

15 G. Gentile, « Du tort et du droit des traductions » [1920], traduit et présenté par C. Alunni, Le cahier du collège international de philosophie, n° 6, 1988, p. 20. Voir V. Agostini-Ouafi, « La traduction et le fascisme : quelques réflexions à partir des théories de Croce et Gentile », Transalpina, n° 13, 2010, p. 15-32.

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Pour citer cet article

Référence papier

Viviana Agostini-Ouafi et Mariella Colin, « Introduction »Transalpina, 24 | 2021, 9-18.

Référence électronique

Viviana Agostini-Ouafi et Mariella Colin, « Introduction »Transalpina [En ligne], 24 | 2021, mis en ligne le 14 octobre 2021, consulté le 22 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/transalpina/868 ; DOI : https://doi.org/10.4000/transalpina.868

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Auteurs

Viviana Agostini-Ouafi

ERLIS – Normandie Université, Caen

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