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A Postmodern Late Style?

L’apocalypse selon Don DeLillo : style tardif minimaliste dans The Silence

Étienne Roy

Résumés

The Silence (2020), court roman aux accents apocalyptiques, est à ce jour la dernière œuvre publiée du romancier Don DeLillo. Ce texte met en scène cinq personnages réunis dans un appartement new-yorkais pour regarder le Super Bowl. Les protagonistes sont fascinés par le blackout technologique qui a lieu, sans vraiment être confrontés à ses conséquences. DeLillo se défait de l’intertexte biblique qui sous-tend généralement les récits apocalyptiques en poussant à l’extrême une esthétique épurée et minimaliste, où les obsessions habituelles affleurent sans véritablement émerger. Dans The Silence, le style tardif de DeLillo constitue un nouvel idiome, qui trouve son expression dans la finitude qui hante le texte. L’effondrement civilisationnel se déroule en un silence assourdissant, dans un monde où le langage tourne à vide et où les discours se replient sur eux-mêmes. Dès lors, l’apocalypse – contrairement à son étymologie – ne constitue nulle révélation grandiloquente, mais met en lumière l’absence de résolution des tensions qui parcourent le roman. En parallèle, DeLillo propose un discours ironique voire parodique sur le postmodernisme, en s’interrogeant sur sa possibilité. L’œuvre crépusculaire devient alors un lieu d’autoréflexivité pour l’auteur, qui va jusqu’à questionner sa propre écriture. Le roman s’achève sur un écran noir, les mots venant à manquer, comme si tout le roman constituait finalement une métaphore sur l’arrêt de l’écriture en posant la question – individuelle, mais aussi collective – suivante : y a-t-il encore quelque chose à raconter, ou même à représenter ?

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Texte intégral

1« What The Silence is missing […] is the heaviness of history », écrivait le critique littéraire Craig Hubert à propos du dernier roman publié par Don DeLillo, mettant le doigt sur un aspect fondamental de l’écriture de l’auteur new-yorkais, qui s’est progressivement détourné, en particulier au cours des années 2010, des grands sujets qui étaient autrefois centraux à son œuvre, comme le terrorisme, la guerre ou le complot gouvernemental. Cette évolution atteint son paroxysme dans The Silence (2020), ultime texte – à ce jour – au titre presque programmatique. Achevé peu de temps avant la pandémie de Covid-19, ce court roman de cent-vingt pages, en grande partie un huis-clos, narre la soirée de cinq New-Yorkais réunis dans un appartement pour regarder le match du Super Bowl 2022. Rapidement, un blackout généralisé des systèmes électroniques survient, mettant hors d’usage télévisions, ordinateurs, smartphones et autres moyens de communication, laissant pressentir des catastrophes en chaîne et la possible fin d’un monde. En dépit de ce phénomène principal fondateur, le roman demeure avare en événements, DeLillo signant ici une intrigue minimaliste, à l’image de son écriture. En effet, depuis le début du xxie siècle et le roman The Body Artist (2001), DeLillo a progressivement privilégié des ouvrages aux dimensions réduites, que ce soit en termes de longueur ou de diégèse. Le romancier new-yorkais a choisi d’abandonner les grandes fresques historiques qu’étaient des romans comme Libra (1988) ou Underworld (1997), ambitieux tant au niveau de la masse d’informations livrées au lecteur qu’au niveau de la longueur du texte : dans leur première édition américaine, Libra et Underworld comportent respectivement quatre cent cinquante-huit et huit cent vingt-sept pages. Cette réduction formelle s’est également accompagnée d’un recentrement sur l’intériorité des personnages, au moyen d’une certaine retenue dans le traitement des événements formant le cœur de l’intrigue, et ce même lorsque l’écrivain aborde des sujets majeurs et sensibles, comme les attentats du 11 septembre 2001 dans Falling Man (2007). Les romans de DeLillo publiés au cours du xxie siècle sont ainsi fondés sur la « tendance au succinct et à l’oblique » de leur auteur (Zubeck 2, ma traduction).

2Le blackout électronique généralisé est en définitive assez secondaire, et importe bien moins que les dialogues et réflexions qu’il génère, devenant une sorte de prétexte à des échanges philosophiques parfois abscons entre les personnages et à l’émergence des tropes delilliens, qui sont à la fois thématiques (dans les passages sur la puissance creuse de l’image et de la publicité, ou encore sur les travers de la postmodernité), et stylistiques (comme les répétitions, les aphorismes, ou encore les dialogues hermétiques). Comme le constate Florian Tréguer, « l’apocalypse chez DeLillo est bien d’abord un événement spéculatif, une source continuelle d’interrogations et le fantasme projectif des peurs intimes de chacun. Sa réalité objective importe moins que le flux conjectural auquel il donne lieu » (610). C’est donc bien la marge de l’événement qui intéresse DeLillo. Ce choix permet à l’écrivain de pousser à l’extrême les traits minimalistes de son écriture (phrases courtes et nominales, dialogues désaccordés, syntaxe altérée et répétitions) qui sont ici exacerbés et contribuent ainsi à définir le style tardif propre à The Silence.

  • 1 Dans un entretien avec Maria Nadotti, qui demandait à DeLillo comment il réagissait à sa classifica (...)

3De plus, et contrairement à son étymologie, l’apocalypse n’est pas ici l’occasion d’une révélation majeure : les personnages formulent bon nombre d’hypothèses à propos des origines et causes potentielles de cette panne globale des systèmes électroniques, mais aucune explication définitive n’est donnée. L’atmosphère apocalyptique demeure, mais en toile de fond. L’absence de révélation et de véritable conclusion à The Silence en fait un roman pétri de tensions et de contradictions irrésolues qui accaparent l’esprit des personnages et du lecteur. Il s’agit là d’une des caractéristiques du style tardif tel que le définit Edward Said dans l’ouvrage qu’il a consacré à cette question : « But what of artistic lateness not as harmony and resolution but as intransigence, difficulty, and unresolved contradiction ? » (7). Said développe ici une conception de l’œuvre tardive qui, loin de proposer un rapport harmonieux au monde, refuse la résolution. The Silence est justement un roman qui repose sur l’absence d’harmonie, une narration fragmentée et des dialogues engourdis et absurdes, autant d’éléments qui induisent une instabilité langagière. C’est pourquoi The Silence fait partie de ces « dernières œuvres d’auteurs qui, au moment de vieillir, ne conquièrent ni sagesse ni sérénité, mais continuent à batailler avec le temps et avec leur temps, réinventant une lutte avec le monde et ses valeurs dans des œuvres sans paix, toujours à contre-courant (“against the grain”), souvent fragmentaires, inachevées ou difficiles » (Macé 485). Marielle Macé souligne ici la présence du questionnement de la fin logé au cœur du style tardif. Il s’agit d’un motif central dans The Silence : le roman aborde les thèmes de l’entropie et de la finitude humaine, construisant un « imaginaire de la fin » (Tréguer 613) qui devient définitoire du style tardif delillien et qui occupe progressivement tout l’espace discursif, sans que l’auteur ne propose une « conclusion » qui résoudrait les questions posées tout en offrant un horizon autre. The Silence est en effet un roman eschatologique qui postule l’altération et le délitement du langage : la communication entre les personnages devient peu à peu impossible. Il y a également lieu de s’interroger sur la teneur postmoderne du style tardif de Don DeLillo : s’agit-il, dans cette œuvre crépusculaire, de continuer à questionner la pertinence du postmodernisme comme esthétique et de poursuivre le commentaire critique à l’égard de la postmodernité ? Ou est-ce que The Silence n’est pas la dernière allusion de DeLillo au postmodernisme, étiquette qui lui a souvent été attribuée mais dans laquelle il ne se reconnaissait pas nécessairement1 ? Les personnages et le lecteur sont laissés dans l’attente, notamment d’un dénouement qui ne vient jamais, au travers d’un dénuement stylistique. Cet idiome tardif, qui constitue l’apogée du minimalisme esthétique delillien, annonce une potentielle fin de l’écriture.

Un roman de l’attente

4L’intrigue de The Silence est relativement statique : elle se déroule presque entièrement à huis-clos, et comporte peu d’événements marquants. L’attente est donc l’un des vecteurs principaux de ce blackout aux accents apocalyptiques, comme l’indique, entre autres éléments textuels, l’enchaînement des locutions « [e]veryone waiting », « [t]hey waited » et « [t]hey waited some more » (DeLillo, 2021 60-61) : l’action se limite au simple fait d’attendre passivement une issue qui ne semble jamais advenir. Ce statisme s’exprime stylistiquement par le recours à des verbes ou des substantifs de regard comme « look », « watch », ou encore « stare », dont la présence dans le discours est frappante. Ces termes renvoient plus précisément à l’atmosphère contemplative qui règne dans le texte, poussant l’attente à son paroxysme. L’observation passive de l’écran noir est un motif récurrent, qui dénote une fascination des personnages pour cet écran vide d’images et d’informations. Le verbe « watch » a un poids particulier dans The Silence : s’il désigne, en anglais, le fait de regarder un écran de télévision ou d’ordinateur, ce verbe charrie également tout un imaginaire orwellien de la surveillance qui induit une impression de figement des personnages sous un œil inquisiteur anonyme.

5En outre, les protagonistes s’interrogent régulièrement sur les origines de la panne : la modalité interrogative est l’un des traits définitoires des dialogues, et vient symboliser le doute existentiel causé par l’événement au caractère apocalyptique. Ainsi, Tessa se demande :

From one blank screen in this apartment to the situation that surrounds us. What is happening ? Who is doing this to us ? Have our minds been digitally remastered ? Are we an experiment that happens to be falling apart, a scheme set in motion by forces outside our reckoning ? This is not the first time these questions have been asked. Scientists have said things, written things, physicists, philosophers. (DeLillo, 2021 88-89)

6L’enchaînement de questions vient mettre en lumière l’absence des causes tangibles de l’événement. Le blackout n’a pas seulement éteint les écrans, il a aussi obscurci l’avenir. La panne provoque une forme de logorrhée via des questions qui, au lieu de recevoir des réponses, ne font que déclencher davantage d’interrogations.

7L’attente engendre un effet d’étirement du temps en dépit de la brièveté du texte, ce qui repose en partie sur l’évolution du style de l’auteur vers la retenue : « DeLillo has turned toward writing shorter sentences, shorter paragraphs, even shorter novels, that seem to elongate the reading experience rather than compress it » (Dill 172). Il résulte d’un tel choix linguistique un style plus percutant : davantage que l’événement apocalyptique, c’est le traitement langagier et stylistique des suites immédiates qui marque le lecteur. Plus précisément, la suspension temporelle à l’œuvre dans The Silence incarne une forme de résistance à la compression du temps qui caractérise la postmodernité. Non sans ironie, DeLillo met en avant la persistance de l’écrit par rapport à l’instantanéité très éphémère du numérique qui vient justement de s’éteindre, peut-être à tout jamais. Tous ces questionnements sont de surcroît nourris par la temporalité disjointe du texte, dont la première partie est rédigée au prétérit, et la deuxième au présent simple. C’est comme si avec la perte de repères spatio-temporels, DeLillo semble mettre en mots l’« affaiblissement de l’historicité » (Jameson 6, ma traduction) propre à la postmodernité.

  • 2 DeLillo n’a jamais caché son intérêt pour le théâtre, et a même écrit plusieurs pièces, comme Valpa (...)

8En se plaçant à l’écart des conséquences à grande échelle du blackout et en adoptant définitivement la forme brève, DeLillo livre « une version décalée, à la fois contemplative et antispectaculaire de l’apocalypse » (Tréguer 614). L’absence relative d’événements majeurs au sein d’une intrigue essentiellement elliptique vient confirmer l’approche oblique, et renforce le style minimaliste du texte. Les discussions entre les protagonistes importent davantage que les descriptions de l’événement, le lecteur occupant une position d’observateur des échanges qui se déroulent au sein de l’appartement. Il en est même le spectateur, tant l’influence du théâtre sur le style delillien est patente dans ce dernier roman2 : plusieurs caractéristiques singulières rendent ce texte très théâtral, que ce soient les nombreux dialogues, les éléments narratifs qui rappellent des didascalies, les monologues qui composent la dernière partie du texte, ou la concision de l’ouvrage. Si le roman est le genre privilégié des auteurs postmodernes, DeLillo, dans The Silence, s’appuie justement sur une sorte d’hybridité générique dans le but d’interroger la forme romanesque. Cet emploi des codes du théâtre constitue un exemple supplémentaire du rapport ambigu et ironique que l’œuvre de DeLillo entretient depuis toujours avec le postmodernisme : l’auteur en reprend certains codes et caractéristiques pour questionner leur pertinence ou les détourner.

  • 3 Dans Mao II (1991), par exemple, l’auteur fictif, Bill Gray, insiste sur l’influence du théâtre de (...)

9En utilisant des éléments qui évoquent l’écriture dramatique, DeLillo assume plus que jamais son héritage beckettien, déjà très présent dans des romans précédents3. Le style rappelle le théâtre de l’absurde : les dialogues sont secs et répétitifs, l’écriture est minimaliste, sans fioritures stylistiques. Les grandes réflexions philosophiques qui caractérisaient le style delillien dans des œuvres précédentes sont plus rares et font place à des échanges plus absurdes ou sans but :

“Something to eat.”

“Maybe at halftime. If halftime ever comes.”

“Einstein,” she said. “The manuscript.” (DeLillo, 2021 31)

10Il s’agit là d’un échange entre Martin et Diane, particulièrement représentatif de ces dialogues de la déconnexion : les protagonistes se laissent guider par leur flux de pensée plus que par une volonté de se répondre logiquement, et leurs paroles sont faites de fragments linguistiques sans lien apparent. La narration romanesque semble privée de direction, comme si le texte était rédigé dans un style volontairement plat et propre à décevoir les attentes des lecteurs. Au lieu de livrer un dernier ouvrage en forme de point d’orgue flamboyant à l’ensemble de son œuvre, DeLillo choisit d’inscrire The Silence dans la lignée de ses œuvres post-2000 et de prolonger leur esthétique minimaliste. L’apothéose réside dans l’expérimentation radicale de l’écriture avec une extrême sobriété, dans ce refus évident de la grande œuvre qui apporterait une réponse à tous les questionnements laissés en suspens dans les romans précédents.

Dénuement de l’écriture et absence de dénouement

11DeLillo fonde son style tardif sur un véritable dénuement, tant sur le plan stylistique que thématique. Même le moment où tous les systèmes électroniques tombent en panne, passage essentiel s’il en est, se fonde sur une rhétorique sobre :

Then the screen went blank. Max hit the power button. On, off, on. He and Diane checked their phones. Dead. She walked across the room to the house phone, the landline, a sentimental relic. No dial tone. Laptop, lifeless. She approached the computer in the next room and touched various elements but the screen stayed gray. (DeLillo, 2021 25-26)

  • 4 La référence à White Noise (1985) est à peine déguisée : le roman est célèbre pour ses listes de ma (...)

12Les phrases nominales, qui privent le discours narratif de tout souffle, renforcent paradoxalement la puissance apocalyptique du texte en établissant un certain sentiment d’urgence lors de la lecture. En outre, la parataxe et les énumérations participent d’un sentiment de déconnexion à la lecture de cet événement pourtant majeur. Cette forme de déconnexion est principalement métaphorisée par le motif de l’écran gris : il marque la fin des deux parties, qui se concluent respectivement par les phrases « Then he stared into the blank screen » et « Then he stares into the blank screen » (DeLillo, 2021 73 ; 116). L’écran noir est un objet de fascination pour les protagonistes. Il représente l’absence de signes à déchiffrer, dans un monde habituellement envahi par les signes, notamment visuels. Les personnages reproduisent finalement eux-mêmes ces signes d’autrefois, qui représentent la société capitaliste du tout-technologique : à titre d’exemple, le personnage de Max, à plusieurs reprises, récite des slogans publicitaires face à l’écran vide de sa télévision (DeLillo, 2021 47-48)4.

  • 5 L’écran – de télévision, de cinéma, d’ordinateur et autres – occupe une place essentielle dans l’œu (...)

13En conséquence, le blackout crée une béance matérialisée par l’écran noir qui immobilise les regards : « In this latest addition to his oeuvre, DeLillo ventures a daring variation of his trademark interest in the spectacle – its absence – to display its grip on people » (Sun 962). Le romancier, après avoir étudié la saturation d’images qui régit le capitalisme tardif et la postmodernité5, se penche justement sur le vide laissé par la disparition soudaine de ces images en allant au bout de cette logique de saturation. Le style tardif de DeLillo met donc en avant le déficit informationnel par la brièveté des phrases, jusqu’à un assèchement littéral, ainsi que la dimension cryptique de cette apocalypse aux causes inconnues, soulignant la dépendance humaine au numérique : la défaillance de cet élément essentiel à la communication humaine au xxie siècle engendre toutes les discussions absurdes.

14On note à cet égard que DeLillo choisit de placer son intrigue au commencement de l’apocalypse. Si de nombreuses fictions contemporaines se situent dans des univers post-apocalyptiques représentant le monde un certain temps après l’événement déclencheur, ici l’action se déroule à l’aube de l’événement-apocalypse, donnant à voir seulement les prémices de ce que pourrait être un monde sans télécommunications ni images numériques. The Silence, par ce choix, et du fait de son style épuré et sec, relève de l’« eschatologie mineure » (Schmitt), c’est-à-dire de fictions apocalyptiques qui figurent le quotidien de personnages survivant dans un monde altéré où la civilisation humaine n’a pas encore disparu, sans qu’il y ait aucune description ou évocation d’un cataclysme à grande échelle. Pour autant, The Silence est une œuvre qui demeure singulière, voire inclassable. En effet, DeLillo signe ici un récit d’un grand pessimisme qui met en avant l’a-potentialité de cette apocalypse numérique : si l’événement catastrophique est généralement synonyme de changements majeurs dans la marche du monde, cet à-venir n’advient jamais dans The Silence. L’apocalypse reste palpable en creux, dans une absence-présence au sens où elle occupe une partie des dialogues, mais n’est jamais représentée en tant que telle. Le concept même d’apocalypse semble dès lors cristalliser l’intérêt du romancier (Rosen 144). DeLillo en propose une redéfinition ironique, en faisant cohabiter ouverture et fermeture : le roman ne laisse entrevoir aucune alternative à la suite du blackout. Le style tardif de DeLillo est donc principalement spéculatif, ouvrant des questionnements sans jamais offrir de réponse, ni même d’ébauche.

15Plus encore, cet événement irrésolu est l’occasion pour DeLillo de parodier, voire saboter, le genre apocalyptique, plusieurs fois utilisé par ses pairs postmodernes états-uniens : l’homme qui boîte aperçu par Jim et Tessa à la page 63 (« a hobbling man pushing a battered cart »), pourrait être une personne sans-abri dont la présence contredirait alors la possibilité même des changements radicaux que l’apocalypse est supposée générer. En demeurant au seuil de l’apocalypse, DeLillo met en avant l’irrésolution de cet événement, et l’aporie qu’il génère, comme le souligne cet échange entre Jim et une infirmière dans un hôpital :

“Then what?” the woman said.

“Then what ?” Jim said.

They waited for Tessa to add her voice to the elemental dilemma but she simply shrugged. (DeLillo, 2021 62)

16Les personnages s’interrogent sur l’avenir, mais l’emploi du verbe « say » en lieu et place de « ask », par exemple, sape la question au moment même où elle est formulée et la transforme en un simple fait énonciatif parmi d’autres. Aucune autre réponse que la répétition et le silence de Tessa n’émerge, anticipant l’imminence de la fin : celle de l’humanité telle que nous la connaissons, mais aussi fin de l’écriture. Le roman ne propose pas de modèle ou de système de pensée philosophique à propos de la fin du monde, et s’efforce plutôt d’en démontrer l’imminence et le caractère inévitable. La conclusion de l’ouvrage est à ce titre pleine de sens : « Whereas other novels, Zero K, for example, end with a miracle, or […] an astronomical event like a sunset, The Silence ends with uncertainty about these very things » (Naas 240).

17L’incertitude est donc l’un des traits définitoires du style tardif de Don DeLillo : nulle clôture ou résolution n’est proposée à la fin du récit, qui s’achève abruptement sur un écran noir fixé par Max, les mots venant ultimement à manquer face au vide. Le roman, au travers de la fin de l’humanité telle que nous la connaissons, propose une réflexion sur la fin de l’écriture.

Vers la fin de l’écriture

  • 6 Voir aussi Point Omega, qui propose une réflexion sur le temps long, géologique, et sur la fin du m (...)

18Si Don DeLillo lui-même reconnaît l’importance de la fin dans ses œuvres (« I think there is a sense of last things in my work », DeLillo et Passaro, 1991 81), jamais cet aspect n’a été aussi prégnant que dans The Silence. C’est sans doute avant tout cette obsession pour le crépuscule et l’achèvement qui fait de ce roman une œuvre tardive. Le texte est parcouru de références à la fin des temps : en convoquant régulièrement la figure d’Einstein, le personnage de Martin renvoie au spectre de l’apocalypse nucléaire, cette dernière étant remplacée par l’effondrement technologique. Le roman se fait de surcroît le relais des angoisses propres à l’anthropocène. Ainsi le narrateur, en ouverture de la deuxième partie, s’interroge-t-il sur le dérèglement climatique : « Are the oceans rising rapidly ? Is the air getting warmer, hour by hour, minute by minute ? » (DeLillo, 2021 77). L’usage du présent progressif, de l’adverbe « rapidly » et la gradation de « hour by hour » à « minute by minute » indiquent l’imminence de la catastrophe climatique. Le sens de la fin, dont la force est particulièrement palpable dans The Silence, permet de penser plus largement les problématiques auxquelles l’humanité est directement confrontée. De cette manière, DeLillo démontre sa capacité à s’emparer des sujets de société caractéristiques de son temps, comme il avait pu le faire avec le terrorisme dans Falling Man, le transhumanisme dans Zero K ou le capitalisme dérégulé dans Cosmopolis. Toutes ces problématiques tendent vers la mort et la fin, cette fois-ci non plus au niveau individuel, mais bien à l’échelle collective6.

19Grammaticalement, l’usage du présent simple dans la deuxième partie du texte renforce encore l’imminence de la fin. Le temps de narration de The Silence passe du prétérit au présent, tout en comportant thématiquement des interrogations sur l’avenir, et mêle plusieurs temporalités. C’est cette grande variété qui permet à l’auteur d’interroger l’époque dans laquelle l’humanité évolue : « Don DeLillo’s later fiction captures the imperceptible feel of the present thanks to the writer’s ability to split and suture into time a knot of narrative temporalities that create new modes of encountering the present in an increasingly dematerialized world » (Iliescu 202). La fiction tardive de DeLillo se concentre donc sur le temps présent, sans pour autant renier les ambitions et obsessions de ses œuvres du passé. DeLillo s’appuie en effet pour partie sur son passé – tropes habituels et effets de style typiques – afin de penser l’effondrement en cours de la civilisation. C’est comme si The Silence était l’occasion pour DeLillo de réinterroger des motifs déjà abordés dans son œuvre passée, dans une forme de récapitulation de ce qu’il a écrit précédemment, ce qui permet cette cohabitation réflexive du passé avec le présent qui caractérise assez logiquement l’œuvre tardive. C’est d’ailleurs de cette façon que Said définit le tardif : « Lateness is being at the end, fully conscious, full of memory, and also very (even preternaturally) aware of the present » (14).

20L’idiome du roman s’appuie ainsi sur le recyclage et la citation, deux phénomènes associés au postmodernisme et qui marquent cette idée d’un langage qui s’épuise et peine à se renouveler. Par exemple, le personnage de Max s’efforce de reproduire l’expérience du visionnage du Super Bowl, en recréant des commentaires sportifs ou des slogans publicitaires, qui sont légion lors de la diffusion télévisée de cet événement. Les dialogues sont envahis par un discours publicitaire qui empêche le véritable dialogue et la communication :

“Wireless the way you want it. Soothes and moisturizes. Gives you twice as much for the same low cost. Reduces the risk of heart-and-mind disease.”

Then, singing, “Yes yes yes, never fails to bless bless bless.” (DeLillo, 2021 47)

21En reprenant ces mantras publicitaires, DeLillo montre aussi la vacuité d’un tel langage, qui refuse la complexité. Le système capitaliste réduit le langage à des slogans matraqués en boucle et vides de toute substance : les verbes des phrases énoncées par Max n’ont pas de sujet, pointant une déshumanisation inhérente à la publicité. Par la citation des publicités, DeLillo effectue également une quasi auto-citation de White Noise, paru en 1985, dans lequel le narrateur et les personnages listent des noms de marques sans raison apparente. Toutefois, si White Noise représentait une postmodernité saturée d’images et de slogans télévisés, The Silence se penche plutôt sur le vide inéluctable, selon DeLillo, auquel conduit cette saturation : la télévision n’a même plus la capacité de représenter quoi que ce soit, accentuant le sentiment d’un effondrement inévitable du monde et mettant en avant l’idée que la postmodernité est arrivée au bout de sa logique, dans une forme d’épuisement. C’est pourquoi le style delillien prend une vraie dimension autoparodique, qui s’exprime aussi au moyen de certaines réflexions métatextuelles par l’intermédiaire de son narrateur : « Half sentences, bare words, repetitions. Diane wanted to think of it as a kind of plainsong, monophonic, ritualistic, but then told herself that this is pretentious nonsense » (DeLillo, 2021 46). DeLillo propose une forme d’autoréflexivité, invariant bien connu du postmodernisme, sur le style à l’œuvre dans The Silence, ainsi que sur la brièveté du texte, avec Jim qui s’exclame, dans son soliloque final, « to make a short story even shorter » (DeLillo, 2021 107), comme si l’histoire racontée par l’auteur était à la fois trop courte et trop longue. Dans ce dernier ouvrage, DeLillo n’a de cesse de questionner les fondements mêmes de l’écriture postmoderne et des possibilités qu’elle offre ou n’offre plus : en employant le présent dans la section qui clôture le roman, l’auteur signale à la fois que sa propre écriture finit par inévitablement retomber dans une forme de présentisme, et que ce présentisme exacerbé pourrait bien mener à la fin du postmodernisme lui-même.

22Si DeLillo démontre l’échec ontologique de ses personnages, aux discours contaminés par la réclame et réduits à la simple citation, il se fait aussi le relais de sa propre impuissance en tant qu’auteur, lui qui cite presque explicitement White Noise à plusieurs reprises dans ce dernier roman. Le style tardif de DeLillo pourrait dès lors correspondre à cette reconnaissance de l’impossibilité pour un écrivain d’être totalement original à l’approche de la fin de sa carrière. The Silence propose donc une eschatologie de l’impuissance, métaphorisée au travers du style tardif.

23Les derniers mots de Diane viennent illustrer cette fin de l’écriture fondée sur un délitement du langage, quand elle cite directement Finnegans Wake, dernière œuvre de James Joyce parue en 1939, deux ans avant sa mort :

Before I shut up I will quote a stray line from Finnegans Wake, a book I’ve been reading on and off, here and there, for what seems like forever. The line has stayed secure in the proper mind slot, the word preserve. Ere the sockson locked at the dure. Just one more thing to say. To myself this time. Shut up, Diane. (DeLillo, 2021 105)

24Les derniers mots prononcés par Diane, qui s’impose ensuite le silence, proviennent directement d’une dernière œuvre : le langage est envahi par la fin, et paraît même se désagréger jusqu’à devenir inintelligible. Une fois encore, DeLillo semble métatextuellement faire référence aux pratiques postmodernes de la citation et du collage, qui sont généralement employées à des fins de détournement en instaurant une distance critique avec l’hypotexte original. Ici, la citation de Finnegans Wake pourrait représenter un dernier hommage, à la fois à l’usage postmoderniste de la citation et aux expérimentations romanesques modernistes, dont Joyce est l’avatar le plus canonique, au sein même de ce texte lui-même fort expérimental qu’est The Silence. Diane précise en outre que la citation lui reste en tête depuis longtemps (« The line has stayed secure in the proper mind slot, the word preserve ») : serait-ce ici la trace d’un dernier geste subversif de la part de DeLillo qui sous-entendrait que le modernisme a persisté et persiste encore – comme l’indique cet écho entre l’adverbe « forever » et le terme « dure » – dans ce monde où rien n’échappe à l’entropie, tandis que le postmodernisme encourt non seulement la fin mais l’oubli, oubli dont l’effacement des images numériques serait l’un des indices ? Le monologue de Diane s’achève sur le silence, fin inévitable en dépit des paroles déversées par les protagonistes au cours du récit, comme si cet ultime et mince flux verbal était non seulement le chant du cygne de ces personnages, mais aussi possiblement celui de l’écriture delillienne.

  • 7  Par ailleurs, la page blanche qui suit (« blank page » en anglais, tournure qui fait écho à l’expr (...)

25Tout dans le roman tend vers la finitude, et le style n’échappe pas à ce phénomène. Comme le relève Marielle Macé, dans l’expression anglaise qui désigne le style tardif (« late style »), l’adjectif « late » revêt « un sens plus dérangeant, le défunt : the late Mr. Wells : feu M. Wells – Late style : feu le style » (492). Dès lors, The Silence postule sa propre fin, en ce qu’il met en avant la fin possible de l’écriture, impuissante face au techno-capitalisme, comme le symbolise cet écran noir qui clôt le texte brutalement : les personnages et le narrateur semblent n’avoir plus rien à dire7. Le roman se dirige inévitablement vers la fin et la mort : fin de la civilisation technologique, mort de l’écriture qui se heurte au vide de l’écran noir. DeLillo suit finalement la maxime de Jack Gladney, personnage principal et narrateur de White Noise : « All plots tend to move deathward. This is the nature of plots » (DeLillo, 1985 30).

Conclusion

26Avec ce roman quelque peu déroutant, DeLillo prend à contre-pied les attentes de la critique et du lectorat, en choisissant d’envisager l’apocalypse depuis un petit appartement. L’intrigue demeure statique, et les dialogues disjoints ne font que souligner davantage l’absurdité du monde dans lequel évoluent les protagonistes. L’esthétique minimaliste de DeLillo atteint son paroxysme avec The Silence, roman dans lequel le style tardif de l’auteur arrive à son apogée. C’est précisément son minimalisme formel qui confère à l’écriture delillienne toute sa force : le contraste entre événement apocalyptique et huis-clos saisit le lecteur, d’autant plus que DeLillo ne ménage pas de véritable clôture et laisse le lecteur aux prises avec ses interrogations et celles des personnages.

27Le style tardif postmoderne chez DeLillo serait en fait l’occasion, pour l’auteur, d’une remise en question de la possibilité même de l’écriture postmoderniste, arrivée à son épuisement, comme le théorisait John Barth à propos du modernisme dans son article « The Literature of Exhaustion » (1967). Ce qui constituait l’acte de naissance du postmodernisme devient paradoxalement ce qui signe la fin d’un mouvement né sous le signe de l’épuisement. On pourrait envisager The Silence comme l’ultime manifeste delillien sur la fin du postmodernisme et de la postmodernité, arrivés à saturation et dont il n’a cessé de souligner le caractère autodestructeur tout au cours de son œuvre.

28C’est pourquoi le style tardif de DeLillo demeure résolument à l’écart. En effet, en faisant le choix d’une écriture à contre-courant de la survitesse caractéristique du techno-capitalisme, tout en se saisissant des grands enjeux propres à son époque, le romancier américain fait écho à une réflexion de Said : « Late style is in, but oddly apart from the present » (24). L’écriture de DeLillo est ancrée dans le présent avec des préoccupations contemporaines que sont le réchauffement climatique, la dérégulation des systèmes financiers ou la présence de plus en plus inévitable de la technologie dans nos vies, mais reste aussi à l’écart de cette ère avec cette écriture sobre, minimale, et qui n’offre pas de vraie fin. The Silence est une œuvre disparate, fragmentaire, qui refuse l’achevé et l’unité : le style tardif delillien offre une forme de résistance littéraire à la systématisation, aux carcans et aux codes d’une époque fondée sur la rapidité.

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Bibliographie

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ZUBECK, Jacqueline A., dir. Don DeLillo after the Millennium. Currents and Currencies. New York : Lexington Books, 2017.

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Notes

1 Dans un entretien avec Maria Nadotti, qui demandait à DeLillo comment il réagissait à sa classification dans la catégorie « postmoderne », celui-ci répondait : « I’d prefer not to be labeled. I’m a novelist, period. An American novelist » (Nadotti et DeLillo 115).

2 DeLillo n’a jamais caché son intérêt pour le théâtre, et a même écrit plusieurs pièces, comme Valparaiso (1999) ou Love-Lies-Bleeding (2005). En outre, The Names et Mao II ont été adaptés et mis en scène par Julien Gosselin au théâtre de l’Odéon à Paris en décembre 2018 (Ventéjoux).

3 Dans Mao II (1991), par exemple, l’auteur fictif, Bill Gray, insiste sur l’influence du théâtre de Samuel Beckett en mentionnant directement le nom du dramaturge irlandais : « Beckett is the last writer to shape the way we think and see » (157). Pour davantage de précisions sur l’influence de Beckett dans la fiction delillienne – en particulier les œuvres du xxe siècle –, lire l’article de Marc Farrant, qui parle d’un « modernisme tardif » (3, ma traduction) dans The Body Artist, Falling Man, Cosmopolis, Point Omega et The Silence.

4 La référence à White Noise (1985) est à peine déguisée : le roman est célèbre pour ses listes de marques et de slogans qui envahissent la narration et même le discours de personnages, qui citent des publicités dans leur sommeil.

5 L’écran – de télévision, de cinéma, d’ordinateur et autres – occupe une place essentielle dans l’œuvre de DeLillo : symbole d’aliénation, il est l’occasion de représenter la puissance du spectacle visuel et la fascination qu’il exerce. On pense alors à la famille Gladney qui observe un crash d’avion dans White Noise, à la limousine d’Eric Packer équipée d’un écran qui diffuse avec quelques secondes d’avance ce qui se passe dans les rues de New York dans Cosmopolis, ou encore au couple Neudecker dans Falling Man qui regarde en boucle les avions s’encastrer dans les tours jumelles du World Trade Center.

6 Voir aussi Point Omega, qui propose une réflexion sur le temps long, géologique, et sur la fin du monde et de l’humanité.

7  Par ailleurs, la page blanche qui suit (« blank page » en anglais, tournure qui fait écho à l’expression « blank screen » utilisée dans le texte original) semble actualiser cette fin du langage.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Étienne Roy, « L’apocalypse selon Don DeLillo : style tardif minimaliste dans The Silence »Transatlantica [En ligne], 1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transatlantica/28592 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16juj

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Auteur

Étienne Roy

Institut d’Études Transtextuelles et Transculturelles [IETT], Université Jean Moulin Lyon 3

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Droits d’auteur

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