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Recensions

Hugo Bouvard. Gays et lesbiennes en politique. Représenter les minorités sexuelles en France et aux États-Unis

Mickaël Durand
Référence(s) :

Hugo Bouvard. Gays et lesbiennes en politique. Représenter les minorités sexuelles en France et aux États-Unis. Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2024, 378 pages, ISBN : 978-2-7574-4234-0, 25,00 €.

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Texte intégral

  • 1 Les autres minorités sexuelles et de genre (« LGBT ») ne font pas l’objet de l’analyse car l’auteur (...)

1Le livre d’Hugo Bouvard, Gays et lesbiennes en politique, s’intéresse aux élu·es homosexuel·les1 (membres du Conseil municipal, départemental ou régional, maires et parlementaires en France, membres du Conseil municipal de New York ou du Parlement de l’État de New York aux États-Unis) et à la représentation politique en comparant les États-Unis et la France. Comment se gère le coming out en politique ? Comment cette catégorie a-t-elle été construite ? Comment ces élu·es pensent-ils et elles représenter les minorités sexuelles ? Comment cela est-il devenu un enjeu dans le champ politique étasunien et français ? L’auteur traite ces questions en 7 chapitres, répartis en deux parties, qui tiennent habilement ensemble une approche sociohistorique (partie I) et une entrée plus microsociologique (partie II). L’enquête empirique repose sur un riche travail de terrain. L’auteur a mené des observations ethnographiques de manifestations politiques, des entretiens d’histoire orale et un travail d'archives, pour la première partie du livre. La deuxième partie repose sur des entretiens semi-directifs réalisés entre 2012 et 2020 avec 56 élu·es ou ancien·nes élu·es (44 en France dont 9 femmes, 12 aux États-Unis dont 2 femmes) ayant exercé différents types de mandat. Côté français, l’enquêteur a rencontré une quinzaine d’élu·es dans l’est, l’ouest et le sud-ouest, mais côté étasunien, l’enquête est centrée sur la ville de New York. Le critère de recrutement dans les deux pays était que l’élu·e ait réalisé au moins une déclaration publique volontaire dans les médias sur son homosexualité.

  • 2 The Representative Claim. Oxford : Oxford University Press, 2010.

2La démarche de l’auteur repose sur deux pas de côté. Premièrement, il entend sortir des débats qui visent à objectiver l’effet (positif ou négatif) d’un coming out sur les chances de remporter ou non une élection, pour s’intéresser plutôt au travail d’ajustement entre la minorisation (sexuelle) et les conditions pour rendre publique « son » homosexualité en politique. Deuxièmement, l’auteur suit la conceptualisation de Michael Saward2 en termes de « prétention à la représentation », qui met l’accent sur la dimension processuelle et interactionniste de l’activité de représentation. Dans cette perspective, la relation de représentation s’étudie en analysant les liens entre « l’auteur » de la proposition de représentation (l’acteur qui dit qu’il y a représentation), le « sujet » de celle-ci (le représentant du groupe, auto-désigné ou assigné), et le public (le groupe prétendument représenté). Cela permet par exemple d’étudier les cas où l’acteur qui prétend qu’il y a représentation d’un groupe n’est pas forcément la personne qui prétend aussi représenter le groupe – fonction qui peut aussi lui être attribuée malgré elle. Ce cadre théorique apparaît particulièrement pertinent pour mettre en avant le rôle des divers·es acteurs et actrices dans l’activité de représentation comme le démontre tout l’ouvrage.

  • 3 Bereni, Laure. La bataille de la parité. Mobilisations pour la féminisation du pouvoir. Paris : Eco (...)

3Les 4 premiers chapitres constituent la première partie. Ils retracent la construction de « la cause de la représentation politique des gays et lesbiennes » (14), c'est-à-dire comment la représentation des gays et lesbiennes est devenue un enjeu dans « l’espace de la cause des minorités sexuelles » (16). Cette notion, empruntée à Laure Bereni3, complexifie celle de « mouvement » gay et lesbien en mettant en avant la variété des acteurs (de divers univers sociaux), des « sites de protestation » et de revendications autour d’une cause. La focale sur les groupes ou collectifs homosexuels liés à la politique partisane et électorale, ce que l’auteur appelle le « pôle électoral-partisan de l’espace de la cause de la représentation des minorités sexuelles » (17), est un avantage du livre, tant ce « pôle » et les groupes qui le constituent restent sous-étudiés comparativement à d’autres « sites » de revendication du mouvement gay et lesbien (comme les associations de lutte contre le VIH).

  • 4 Désigne les organisations assimilationnistes des années 1950-1960 du mouvement homosexuel. Le terme (...)

4Le chapitre 1 rend compte des transformations qui ont rendu possible la publicisation de l’homosexualité en politique. L’auteur part de quatre cas d’affaires ou scandales (deux françaises, deux américaines) de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, pour aller jusqu’à la première candidature d’une personne ouvertement homosexuelle (José Sarria, candidat à l’élection municipale de San Francisco en 1961). Il montre que l’homosexualité n’a pas constitué un obstacle redoutable dans la compétition politique, à l’inverse de ce que l’on imaginerait spontanément, quand bien même elle a pu servir d’« arme de disqualification particulièrement efficace à droite comme à gauche de l’échiquier politique » (43). Une différence entre les deux pays réside dans la répression plus affirmée aux États-Unis, interprétée par l’auteur comme l’expression d’une hétéronormativité beaucoup plus forte dans le champ politique américain. À la même époque, l’impératif de secret dans le champ politique français apparaît moins lourd. Les personnels politiques disposaient d’une plus grande marge de manœuvre, du moment qu’ils étaient respectables, que l’apparence des bonnes mœurs était maintenue, et que l’homosexualité était tue. L’instrumentalisation de l’homosexualité dans la compétition partisane a alors été beaucoup plus flagrante aux États-Unis, ce qui explique que ce soit outre-Atlantique qu’apparaissent d’abord les premiers candidats ouvertement homosexuels (que des hommes à l’époque). L’auteur explique cette différence par la constitution plus précoce des gays et lesbiennes en une minorité aux États-Unis, conséquence du contexte répressif (que l’on voit bien, par exemple, avec les congédiements des GI homosexuel·les) et par les transformations sociales à l’œuvre (mouvement homophile4, développement des quartiers gays des villes, mouvement des droits civiques). En France, l’idée de groupe minoritaire était débattue voire rejetée par les organisations du mouvement homosexuel qui voyaient d’un mauvais œil tout « séparatisme » homosexuel (61) et qui bénéficiaient d’une moindre reconnaissance de la part du champ politique.

5Le chapitre 2, qui court des années 1970 aux années 1990, revient sur l’émergence du « pôle électoral-partisan », plus rapide aux États-Unis. Le Parti démocrate fait en effet rapidement de l’élection d’homosexuel·les une cause, dont l’institutionnalisation est facilitée par le nombre important de militant·es homosexuel·les, par les conventions nationales quadriennales qui permettent de démarcher les candidat·es à l’investiture, et par l’organisation décentralisée du parti, qui permet aux entrepreneurs de cette cause de s’appuyer sur les clubs démocrates homosexuels. En France, l’émergence de ce pôle est ralentie par le reflux militant qui suit 1981 et l'accès de la gauche au pouvoir, et surtout du fait d’une dynamique de concurrence auprès du Parti socialiste entre deux organisations prétendant représenter les gays et lesbiennes, dont le groupe Homosexualité et Socialisme (HES) qui naît en 1983. La cause de la représentation politique n’est toutefois pas une priorité, la revendication d’une « tradition » universaliste y faisant écran. Dans les deux pays, le « pôle électoral-partisan » émerge ainsi des liens entre le mouvement gay et lesbien et les principaux partis de gauche. Les quelques candidatures homosexuelles de l’époque émanent du champ militant « dans le sillage de la contre-culture et des mobilisations étudiantes » (93), bien que les militant·es français·es aient été plus critiques de la politique des partis que leurs homologues étasunien·nes. Néanmoins, l’hétéronormativité ne produit pas les mêmes critiques dans les deux pays : aux États-Unis, les entrepreneurs et entrepreneuses de la « cause de la représentation » sont accusé·es de défendre une cause unique, alors qu’ils et elles sont accusé·es de « communautarisme » en France.

6Le chapitre 3 se focalise sur la France des années 1990 pour étudier les stratégies partisanes de recrutement à la lumière des transformations du mouvement homosexuel (ou de « l’espace de la cause des minorités sexuelles »). Cela constitue un apport notoire tant cette décennie reste un angle mort de la sociologie du mouvement gay et lesbien. Au cours de celle-ci, différentes propositions de représentation émergent qui font concurrence à celle du pôle électoral-partisan ; et au sein de celui-ci, les propositions se multiplient aussi du fait que les principaux partis de gauche et de droite lancent leurs groupes homosexuels ou LGBT à cette époque. On assiste alors à la montée en force d’HES qui discrédite toujours l’appartenance « communautaire » comme possible mode légitime de désignation des représentant·es et garde ses distances avec les initiatives de candidatures autonomes des décennies 1990-2000, pendant que la droite continue d’apparaitre plus fermée à l’égard des associations homosexuelles. Surtout, ce chapitre révèle qu’un tournant s’opère autour des municipales de 2001 où s’active une stratégie de recrutement par les partis qui courtisent, dans le contexte post-paritaire, d’anciens militants homosexuels pour constituer les listes électorales, conjointement avec d’autres types de ressources permettant de « cocher » des cases de la « diversité ».

7Le chapitre 4 achève le parcours sur l’institutionnalisation de la cause de la représentation des minorités sexuelles. Aux États-Unis, la création du Gay and Lesbian Victory Fund en 1991 a été essentielle pour faire élire plusieurs personnes « out » et pour promouvoir des arguments en faveur de la cause (comme l’idée qu’un groupe n’est jamais aussi bien représenté que par lui-même). Pour le cas français, l’auteur met en avant la « reformulation de la cause de la représentation », c'est-à-dire le fait que dans les années 2000, les journalistes du « pôle médiatique » de « l’espace de la cause homosexuelle » donnent la priorité, non pas à l’élection de candidat·es ouvertement « homos » comme aux États-Unis, mais à la visibilisation du personnel politique homosexuel. Il s’agit de faire pression sur les parlementaires homosexuels pour qu’ils « sortent du placard ». Les journalistes de ce « pôle » (notamment ceux du magazine Têtu) distribuent alors des « certifications » de coming out. Cela met en place une certaine normativité sur la manière de dire l’orientation sexuelle en politique, et contribue à construire les conditions de possibilité de la publicisation de l’homosexualité. Ainsi, alors qu’aux États-Unis c’est autour de la posture de l’élu·e « out » que se cristallisent des normes (le ou la « bon·ne » élu·e « out » doit adopter une posture universaliste en soutenant plusieurs causes par exemple), en France c’est sur la façon de faire son « coming out » que se cristallisent des normes (respecter la frontière vie privée/vie publique, par exemple, en n’évoquant pas la vie conjugale). L’auteur appuie son analyse notamment sur trois cas français de coming out pour comprendre les logiques de la labellisation d’élu·e « out » par les journalistes, mais c’est celui de Bertrand Delanoë qui constitue le véritable moment de sédimentation du « bon » coming out en politique et des règles du dicible et de l’indicible en matière de publicisation de l’homosexualité. Si des logiques contextuelles président à l’accréditation journalistique (politisation des questions sexuelles dans la France des années 1990, affaires sexuelles, logiques politiques de distinction par rapport à des concurrent·es), le chapitre montre surtout à quel point le label d’homme politique ouvertement homosexuel est le fruit d’une négociation entre journalistes et élus, et surtout que la publicisation de l’homosexualité ne peut s’accompagner que de l’absence de prétention au courtage des intérêts des gays et lesbiennes, au nom de l’universalisme. L’auteur relève ainsi un paradoxe à ce moment-là de l’histoire de la cause : ceux qui relaient de façon fiable les intérêts homosexuels restent discrets et entretiennent le flou sur leur appartenance sexuelle (ils représentent sans incarner), alors que ceux qui publicisent sans flou n’endossent pas le rôle de courtage des intérêts du groupe (ils incarnent sans représenter). Cela ouvre une période de standardisation et de dépolitisation des stratégies de coming out – qui tend à changer depuis 2017 du côté des personnalités politiques de gauche ou d’En Marche, constate l’auteur.

8La deuxième partie s’intéresse aux « stratégies de présentation sexuelle [de soi] » des élu·es (20). Elle croise la sociologie de l’engagement politique, de la professionnalisation politique et de l’homosexualité. Alors que les travaux existants se concentrent sur les circonstances des élections de candidat·es homosexuel·les et leur activité une fois élu·e, cette partie considère la biographie des élu·es avant qu’ils et elles ne deviennent des candidats d’élection.

9Dans le chapitre 5, l’auteur articule carrière homosexuelle et carrière politique en interrogeant à chaque étape de la carrière politique le rôle possible de l’homosexualité. Il relève qu’en amont de l’engagement partisan, beaucoup des enquêté·es ont connu le militantisme homosexuel, plus intense dans les trajectoires américaines, où cet engagement est aussi beaucoup plus visible dans la suite de la carrière politique, alors qu’il est plus effacé chez les élu·es français·es. Dans l’Hexagone, les groupes homosexuels partisans sont plus rarement une porte d’entrée dans le parti, et le fait d’avoir milité pour la cause homosexuelle ne suppose pas un passage automatique par ces groupes. Si les élu·es approuvent par principe ces derniers, ils et elles s’en tiennent à distance – ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils et elles se désintéressent des questions homosexuelles. Une fois à l’intérieur du parti, le coming out n’est pas vraiment un enjeu pour les personnes rencontrées par Hugo Bouvard. Les carrières politiques sont bien plus structurées par la hiérarchie des domaines d’intervention politique que par l’homophobie. Cette hiérarchie relègue au bas de l’échelle les questions sexuelles et fait du militantisme homosexuel au sein du parti une cause très peu rentable du point de vue de la professionnalisation politique. Enfin, concernant le recrutement pour concourir à une élection, les mécanismes dépendent des différences nationales de scrutin (le scrutin uninominal aux États-Unis personnalise les élections) mais l’auteur met en avant un mécanisme de cooptation présent dans les deux pays, bien que plus marqué aux États-Unis. Dans ce dernier pays, la sélection pour être candidat·e dépend du fait d’avoir exercé des responsabilités importantes dans un club démocrate gay et lesbien. Côté français, la sélection pour une liste résulte de l’investissement dans le parti, et l’auteur avance que l’orientation sexuelle et le militantisme homosexuel pèsent relativement peu dans les logiques de recrutement. Si l’homosexualité joue dans l’élaboration des listes, c’est conjointement avec d’autres attributs comme la « jeunesse » ou la « couleur », l’identification homosexuelle fonctionnant « comme une identité stratégique d’appoint » (236). Lorsqu’il n’y a pas de combinaison d’attributs, la logique peut être celle de la mise en scène gayfriendly et du renouvellement de l’image du parti.

10Le chapitre 6 s’intéresse à ce qui se passe une fois la dynamique de candidature enclenchée puis le poste obtenu. Il s’agit d’identifier les « croyances » (244) et leurs effets sur les stratégies de présentation sexuelle. En France la catégorie d’élu·e « out » ne va pas de soi, contrairement aux États-Unis. L’auteur étudie alors les « luttes d’interprétation » qui entourent ce label, qu’il ne faut pas voir sous un jour binaire (« out » ou « au placard ») car la trajectoire militante peut rendre caduque le coming out, ou les journalistes en confisquer la possibilité. Ce chapitre révèle le décalage entre les prescriptions militantes intériorisées (injonction au coming out, à « l’authenticité ») et les normes du champ politique. Ce décalage, plus fort en France avec la doxa républicaine, force les candidat·es à « euphémiser leur homosexualité » (247), alors qu’aux États-Unis l’homosexualité est fortement mise en scène et devient un atout en campagne pour se distinguer. L’auteur souligne enfin le rôle des militant·es qui contribuent à assigner aux candidat·es un rôle de représentant·es. Ce dernier n’est revendiqué par les candidat·es elles et eux-mêmes qu’aux États-Unis, où ce ne sont pas tant les journalistes qui délivrent des certifications que d’autres institutions du « pôle électoral-partisan » (comme le Gay and Lesbian Victory Fund). Ce chapitre permet ensuite de voir comment les règles du bon coming out sont performées et adaptées (on fait son coming out après avoir acquis un certain capital politique, il faut paraître désinteressé·e et spontané·e), cet ensemble de règles formant une « éthique du soi minoritaire », qui renvoie finalement à un bricolage avec les normes pour rendre républicain le coming out, parfois au prix d’une « distorsion […] entre les représentations que ces élus ont d’eux-mêmes et le récit qu’ils font de leur trajectoire biographique » (277). Le positionnement des élu·es français·es est une conséquence de l’exemplarité construite par les entrepreneurs de la « cause de la représentation », ce qui montre que la construction de cette cause (partie 1 du livre) a des effets sur les trajectoires d’élu·es en contraignant l’incarnation du rôle. Parmi les stratégies de conformation républicaine, Hugo Bouvard en identifie une plus prégnante à droite qu’à gauche qui consiste à passer par le registre de la diversité. Enfin, ce chapitre permet de voir que le référentiel républicanisme/communautarisme prend un sens variable selon la position des individus dans le champ politique et leur socialisation politique antérieure. Il est particulièrement fort chez les socialistes professionnalisés depuis longtemps, y compris chez ceux qui ont eu un passage militant, qui mobilisent le communautarisme – perçu comme une influence étasunienne – comme un repoussoir. L’engagement associatif homosexuel favorise néanmoins la critique de l’injonction républicaine hétérosexiste qui confine le vécu conjugal et familial des élu·es homosexuel·les à la sphère privée. In fine, l’espace du dicible de l’homosexualité pour les élu·es français·es apparaît beaucoup plus contraint que pour leurs homologues américain·es.

11Le dernier chapitre étudie les différentes manières de représenter les minorités sexuelles à partir de ce que les enquêté·es pensaient avoir fait ou non pour améliorer la condition des gays et lesbiennes. L’auteur déplace ainsi la focale du seul travail législatif vers tout l’éventail des rôles de représentation à l’aide de la notion de « répertoire représentationnel ». Pour comprendre comment un·e élu·e en vient à recourir à tel ou tel élément de ce répertoire, l’auteur analyse la division du travail politique et l’engagement passé. Concernant la première, l’enjeu pour les élu·es est de ne pas être cantonné·es aux domaines qui les feraient apparaître comme « le gay de service » (discrimination, engagement citoyen) (291). L’auteur conclut à l’absence de division sexuelle du travail politique qui assignerait aux élu·es des délégations répondant à des stéréotypes sur l’homosexualité, et confirme que ce sont les hiérarchies classiques qui pèsent dans la répartition des thématiques. Ainsi, l’attribution des délégations dépend des compétences professionnelles et des capitaux partisans et politiques. Surtout, là encore, l’homosexualité ne joue pas indépendamment d’autres « capitaux corporels » et l’attribution des domaines répond parfois plus à des assignations de genre et d’âge. L’auteur détaille ensuite le répertoire représentationnel qui varie en fonction des scènes où elles se déploient (assemblée, parti, ou espace public), du degré de publicité, et des facettes du métier d’élu·e. Ils et elles peuvent se faire « entrepreneur de législation » (292), rôle régulièrement endossé par la plupart des enquêtés américain·es, faciliter l’accès aux infrastructures et financements publics pour les organisations LGBT, tenter de peser dans les programmes, défiler avec une écharpe (si la fonction l’autorise), prêter serment sur une anthologie de textes féministes et lesbiens aux États-Unis, socialiser des collègues à la gayfriendliness, etc. Tout ce répertoire est rendu compatible avec la doxa républicaine en France en diluant le combat pour les minorités sexuelles dans l’« égalité des droits » et la « lutte contre les discriminations », en les mettant en balance avec d’autres minorités. En revanche, aux États-Unis, les élu·es peuvent mobiliser leur propre vécu homosexuel et les émotions qui y sont liées lorsqu’ils et elles endossent le rôle de représentant·e, jusque dans la décoration arc-en-ciel de leur bureau. Néanmoins, dans les deux pays, certain·es n’endossent aucun rôle de représentant·e malgré leur passé militant et leur posture « out », ce qui nuance le poids du facteur biographique au profit de facteurs contextuels liés aux institutions, aux rapports de force entre partis et aux concurrences intra-partisanes. Enfin, en dépit de la réticence des élu·es français·es à représenter le groupe, ils et elles se retrouvent en pratique à le faire par des demandes de citoyen·nes (militant·es ou non) ou de collègues. L’auteur n’a pas manqué d’actualiser le propos en concluant cette seconde partie du livre sur le cas du Premier ministre français Gabriel Attal, décrypté au prisme des questionnements exposés dans les chapitres précédents.

12Tout au long de l’ouvrage, l’auteur spécifie la position des lesbiennes par rapport aux gays, en expliquant par exemple que l’identité lesbienne au sein du parti peut faire bouclier face au sexisme, ou que le fait d’être une femme pèse davantage que le fait d’être lesbienne dans la sélection pour une liste électorale. La question du « miroir transatlantique » irrigue aussi l’ouvrage, montrant par exemple comment il sert à HES pour valoriser l’universalisme républicain. Sur ce point, l’auteur avance « que la revendication de l’universalisme n’est pas l’apanage de la France, et que l’opposition binaire universalisme/différentialisme, constitutive du miroir transatlantique tel qu’il est mobilisé dans les discours politiques hexagonaux, n’est pas fondée » (160). La comparaison enfin met en valeur des nuances très intéressantes comme le fait que la question de savoir s’il serait bénéfique ou non (pour les gays et lesbiennes) d’avoir plus de représentant·es du groupe n’est pas entendue de la même façon dans les deux pays. Les Américain·es l’interprètent sous l’angle de l’élection de plus d’homosexuel·les, et répondent unanimement par l’affirmative. Les Français·es la prennent sous l’angle de l’injonction au coming out, les élu·es ayant milité pour la cause homosexuelle répondant par l’affirmative, les autres (la majorité) arguant du caractère obsolète de la démarche ou du respect de la vie privée.

13L’ouvrage est parfois dense, la description peut susciter ponctuellement une impression de répétition sur les thèmes du coming out ou du rôle des journalistes, et le souci du dialogue avec les résultats plus généraux de la sociologie de l’engagement tend parfois à noyer ce qu’il pourrait y avoir de spécifique à la position sociosexuelle, mais il reste que l’ouvrage en constitue un apport important pour l’étude de la représentation politique et des carrières politiques. Il illustre avec brio l’utilité de penser la représentation politique comme une proposition. Il confirme que la prise en charge individuelle de la représentation par des élu·es minorisé·es ne va pas de soi, et qu’endosser le rôle de représentant·e dépend bien plus d’éléments de contexte (contraintes légales et institutionnelles, construction comme « intérêt » de tel ou tel enjeu, politisation des questions sexuelles, perception de l’équilibre des force politiques, demandes de représentation émanant du public) que du passé militant. L’ouvrage problématise et rompt l’évidence de catégories d’entendement politique et journalistique (coming out, « authenticité », être ou ne pas être « out »). Il permet surtout de saisir l’importance de l’hétérosexisme et des normes sexuelles dans la structuration du champ politique des démocraties euro-américaines, et enjoint à creuser la dimension relative à la sexualité dans le champ politique. La seconde partie notamment permet de voir à quoi sert l’homosexualité aux partis politiques, et de montrer qu’elle ne constitue pas un capital de diversité au même niveau que d’autres caractéristiques (sexe, âge, couleur). On pourrait regretter que le rapport des élu·es à l’homosexualité et à leur groupe d’appartenance, la dimension biographique ou conjugale de leur homosexualité, lesquelles peuvent peser sur la manière d’incarner la représentation ou « l’éthique minoritaire », n’aient pas été creusées plus avant, mais ce serait oublier à quel point interroger des professionnel·les de la politique sur leur vie privée est une gageure. L’entrée par les trajectoires et la sociologie de l’homosexualité reste une originalité qui met en perspective la littérature sur le rôle positif ou négatif de l’homosexualité dans les carrières d’élu·es et réinscrit la thématique dans une sociologie des trajectoires qui éclaire des aspects peu étudiés par les travaux quantitatifs dominant ce champ.

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Notes

1 Les autres minorités sexuelles et de genre (« LGBT ») ne font pas l’objet de l’analyse car l’auteur ne les a pas rencontrées sur le terrain.

2 The Representative Claim. Oxford : Oxford University Press, 2010.

3 Bereni, Laure. La bataille de la parité. Mobilisations pour la féminisation du pouvoir. Paris : Economica, 2015.

4 Désigne les organisations assimilationnistes des années 1950-1960 du mouvement homosexuel. Le terme « homophile » participait de la politique de respectabilité de ces organisations.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mickaël Durand, « Hugo Bouvard. Gays et lesbiennes en politique. Représenter les minorités sexuelles en France et aux États-Unis »Transatlantica [En ligne], 1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transatlantica/28813 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jve

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Auteur

Mickaël Durand

Chercheur postdoctoral, UCLouvain

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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