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Yohann Lucas, Renaissance de Harlem et Black Arts Movement. La construction d’un canon littéraire africain-américain

Cécile Cottenet
Référence(s) :

Yohann Lucas, Renaissance de Harlem et Black Arts Movement. La construction d’un canon littéraire africain-américain. Paris : Sorbonne Université Presses, 2025, coll. « Americana/AFEA », 392 pages, ISBN 9791023108217, 22€.

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Texte intégral

1Cette étude de Yohann Lucas est issue de sa thèse de doctorat, et on ne saurait sous-estimer le travail requis pour transformer un volume conséquent de plus de 600 pages en une monographie adressée à un lectorat plus vaste, et sans doute moins expert, qu’un jury de soutenance. Cet ouvrage propose d’ouvrir une « porte d’entrée » (20) sur plusieurs mécanismes de canonisation de la littérature africaine américaine, et plus spécifiquement sur le rôle des magazines et des anthologies, ainsi que l’articulation possible entre ces deux formats imprimés dans la production, la reproduction et la préservation de ce canon. Ce sont d’ailleurs ces trois étapes, successivement, qui structurent et font la singularité de l’architecture de l’ouvrage : trois chapitres initiaux consacrés aux contextes et conditions de production des magazines et anthologies, suivis d’une plongée dans la matérialité des textes reproduits (chapitres 4 à 6), et enfin un dernier chapitre qui envisage la question de la préservation de cette littérature par le biais de sa diffusion initiale et des reprises des textes, ainsi que des réseaux, à la fois intertextuels et de sociabilité. En choisissant de ne pas structurer son texte selon un déroulement chronologique depuis le mouvement de la Renaissance de Harlem jusqu’aux Black Arts Movement, Lucas évite quelques redites sur la production des magazines et des anthologies mais prend le risque de densifier sa démonstration. Il mobilise principalement des approches issues de l’analyse textuelle, de la sociologie culturelle, et de l’histoire de l’imprimé et de l’édition. En cela, il suit les pas à la fois d’afro-américanistes français (Michel Fabre, Jean-Paul Rocchi, Frédéric Sylvanise ou encore Monica Michlin, notamment) et de chercheurs qui, dès le tournant des années 2000, ont entrepris d’explorer le croisement fertile entre les études africaines américaines et l’histoire du livre et de l’édition ; ainsi Lucas ne manque pas de convoquer les travaux de Claire Parfait, Laurence Cossu-Beaumont ou encore Michaël Roy, et aux États-Unis, ceux d’Elizabeth McHenry, de John K. Young et George Hutchinson. Pour être plus précise, l’étude s’inscrit sans doute davantage dans le champ de l’histoire des institutions littéraires que de l’histoire de l’édition, en ce qu’elle éclaire le rôle non seulement de la presse magazine et des anthologies, mais également des universités à travers le développement des départements d’études africaines américaines dans les années 1960, et des réseaux de sociabilité dans la construction et la pérennisation d’un canon littéraire.

2Il faut souligner la clarté de l’introduction, qui répond parfaitement aux attentes de l’exercice. Revenant brièvement sur les amples débats sur le canon en littérature, Lucas précise que le corpus ici envisagé est un ensemble d’œuvres « canoniques dans la culture africaine-américaine et non des œuvres africaines-américaines qui font partie du canon américain » (16). La démonstration est bâtie sur une définition très englobante du canon, « un ensemble d’œuvres qui, dans un espace social et culturel donné, se distinguent parmi la masse d’œuvres littéraires produites. Cette distinction prend la forme d’une saillance, d’une visibilité particulière donnée par l’intermédiaire du public, de la critique, des artistes eux-mêmes ou même des trois réunis » (16). Si on peut considérer que la catégorie « critique » englobe les rédacteurs en chef et équipes éditoriales des magazines, on pourra s’étonner que ne soient pas adjoints à cette trilogie, dès l’introduction, les éditeurs (publishers) des anthologies qui ont contribué à construire cette visibilité, et qui restent quelque peu en retrait dans les analyses qui suivent. Tranchant sur l’absence de consensus critique sur la périodisation, en particulier, de la Renaissance de Harlem, Lucas propose logiquement de s’appuyer sur des tournants éditoriaux pour déterminer le bornage chronologique : de 1922, quand parut l’anthologie la première édition de The Book of American Negro Poetry établie par James Weldon Johnson, à 1937, année du dernier numéro du magazine Challenge/ New Challenge ; de 1961, année de lancement du magazine Freedomways, à 1976, lorsque fut arrêté l’influent magazine Negro Digest/ Black World. Le corpus à l’étude est impressionnant, soit 10 magazines et 56 anthologies que Lucas a surtout traités selon des approches quantitatives, même si son ouvrage compte également des analyses textuelles. Quelle incidence ces supports ont-ils eue sur la vie des œuvres qu’ils ont diffusées ? Peut-on démontrer un mouvement des textes d’un support à un autre, dans des perspectives tout à la fois synchroniques et diachroniques ?

3Avant de s’attaquer à ces questions centrales, le premier chapitre, « Littérature et mouvements » revient sur les contextes au sein desquels s’est produit ce que Lucas nomme une « pulsion éditoriale » (16). Il aborde les conditions d’émergence des réseaux africains américains de l’imprimé, et notamment l’ouverture des magazines des années 1960 et 1970 aux littératures noires internationales, après la conférence de Bandung, ce qui n’est pas sans rappeler la tentative du magazine Challenge, dans les années 1930, de s’ouvrir à des « mises en récit d’expériences extraterritoriales », insistant sur « une comparaison et une identification plus directes entre la condition des Africains-Américains et celles des Noirs dans d’autres pays » (29). Des dimensions pan-africaines de certains magazines de la Renaissance de Harlem aux perspectives nationalistes, voire séparatistes, de projets du Black Arts Movement, du leadership intellectuel d’Alain Locke à celui de Larry Neal, déjà apparaissent des médiateurs et médiatrices importants et souvent méconnus de l’histoire de la littérature africaine américaine.

4Le chapitre suivant revient sur la perception de la littérature africaine américaine comme étant nécessairement adossée aux sciences sociales. De fait, la tendance de la critique à la réduire à son « importance sociale », pendant longtemps, fit obstacle au développement de véritables théories littéraires de la littérature noire, comme l’a montré Henry Louis Gates dans Figures in Black: Words, Signs, and the “Racial” Self (1987). Après avoir démontré combien deux mouvements critiques, le New Criticism et les New York Intellectuals, se désintéressèrent finalement de la littérature africaine américaine, Lucas aborde le lien entre critique, littérature et université au moment de la multiplication des départements d’études africaines américaines, et montre comment put se mettre en place un intéressant « processus de légitimation circulaire » (85) d’un média à un autre au moment du Black Arts Movement :

[…] les universitaires pouvaient puiser dans l’apport théorique formulé au sein des magazines afin de justifier leur projet éditorial d’une anthologie critique, de même que les magazines pouvaient se targuer de compter parmi leurs contributeurs des universitaires suffisamment en vue pour éditer des anthologies chez des maisons d’édition importantes… (85)

5Ce deuxième chapitre se termine sur l’articulation parfois délicate d’une littérature d’avant-garde avec les prétentions « démocratiques » et politiques de nombre de petits magazines. Les exemples convoqués ici – Nkombo, Soulbook, pour les années 60, et Saturday Evening Quill pour la fin des années 1920 – sont bien mis en valeur, mais reste une interrogation sur l’absence de données sur les tirages, par exemple, qui permettraient d’établir une typologie de ces périodiques. Saturday Evening Quill, aventure éditoriale peu connue car de très courte durée et à vocation non commerciale que Lucas examine, diffère en effet beaucoup de celle de Negro Digest, publié par l’important groupe de presse de John H. Johnson, également éditeur des magazines éminemment commerciaux Ebony et Jet. S’il est vrai que depuis une dizaine d’années les catégories little, big et quality magazines tendent à être redéfinies dans la critique moderniste, notamment sous la poussée de l’analyse computationnelle (voir par exemple les travaux de Brooks Hefner et Edward Timke), une typologie des magazines selon des critères matériels aurait l’avantage d’aider le lecteur à s’orienter dans une pléthore de publications. Si, en revanche, le choix de ne pas catégoriser les périodiques est délibéré, peut-être aurait-il pu être davantage explicité.

6Le chapitre 3, « Horizons et limites éditoriales », esquisse les contraintes dans lesquelles opérèrent anthologistes et directeurs de revues, et rend compte du foisonnement de la littérature noire en lien avec le développement de structures éditoriales africaines américaines, dont certaines furent souvent en manque de financements, comme en attestent les difficultés de maisons indépendantes telles que Third World Press dans les années 60. La centralité de la figure de Hoyt Fuller, qui reprit la rédaction en chef du défunt Negro Digest en 1961 pour le transformer en Black World, se dessine de plus en plus nettement. Le texte de Lucas a ici le mérite de faire sortir de l’ombre des figures comme Fuller ou encore Dorothy West, rédactrice en chef de Challenge.

  • 1 Jean Toomer, lettre à James Weldon Johnson, 11 juillet 1930, Jean Toomer Papers, Beinecke Library, (...)

7Le chapitre 4, à mes yeux le plus réussi, nous plonge dans la matière des textes en nous invitant à examiner leurs paratextes en périodiques et dans les anthologies. Lucas y examine la manière dont ces textes de présentation ont pu contribuer, in fine, à enfermer la littérature africaine américaine dans une authenticité fabriquée : que ce soit dans le cas d’anthologistes, souvent blancs, usant d’associations avec le jazz ou avec la culture de la drogue et renvoyant à diverses problématiques de « ghettoisation », ou d’autres dont le militantisme politique a pu mener à l’exclusion d’auteurs qui, refusant d’être réduits à une identité noire (comme Frank Yerby), furent jugés insuffisamment « noirs » (ou « trop blancs »). L’approche numérique s’avère ici utile pour déterminer, justement, qui fut inclus ou exclu des anthologies : en particulier les autrices, sauf dans des anthologies spécifiques et souvent féministes, et plusieurs auteurs et autrices homosexuels. De tels repérages sur un corpus aussi large ne sont possibles que grâce à l’approche numérique statistique, et Lucas fournit ici, et dans les deux chapitres suivants, plusieurs tableaux comptabilisant la récurrence des œuvres et des auteurs qui seront fort utiles aux chercheurs à venir ; en revanche, en l’absence d’accès aux décisions des anthologistes ou rédacteurs et rédactrices en chef, il est difficile de déterminer précisément les raisons de telles exclusions. Dans le cas des anthologies, comment savoir à qui revenait la décision d’exclure certains auteurs ou textes : à l’anthologiste, à l’éditeur (publisher), ou encore à l’auteur ou l’autrice qui se serait auto-exclu ? De tels cas existent : les archives de Jean Toomer révèlent que le poète refusa à J.W. Johnson l’autorisation de réimprimer certains de ses textes dans la deuxième édition de The Book of Negro Poetry en 1930, car il refusait, après la publication de Cane en 1923, d’être identifié comme auteur « noir »1. La notion de double cadrage mobilisée ici, qui se caractérise plus spécifiquement par le duo anthologiste blanc/préfacier noir, renvoie au paratexte blanc authentifiant des récits d’esclaves comme à celui du volume de poèmes de Phillis Wheatley paru en 1773. Lucas montre bien comment le critique est alors « instrumentalisé », devenant gage d’authenticité ou caution éditoriale.

8Sur la base de l’analyse chiffrée des données, le chapitre 5 revient sur l’intuition à l’origine de la thèse, à savoir la circulation des textes depuis les magazines vers les anthologies – même si le chapitre suivant démontre que cette circulation ne se vérifie que très peu – tout en indiquant que le mouvement inverse est également avéré. Ici, Lucas propose un critère pertinent de définition du canon :  la preuve de la mobilité des textes – et des auteurs – d’un espace à un autre et, surtout, d’un format à un autre. En outre, plusieurs types de césures, médiatiques, systémiques et épistémologiques, sont identifiées, révélant une fois encore la très faible représentation de femmes au sein des anthologies ainsi que la disparition de certains textes d’un volume à un autre.

9Un léger glissement s’opère dans le chapitre 6, du canon à la « tradition » littéraire africaine américaine, notion qui gagnerait peut-être à être définie au regard du canon. S’appuyant sur des mesures statistiques de récurrence de textes d’une anthologie à une autre, Lucas tente ici de comprendre comment ces supports ont pu aider à « fabriquer » une tradition littéraire africaine américaine. Ses conclusions semblent démontrer que davantage que les textes, ce sont les noms des auteurs qui circulent d’une anthologie à l’autre. À partir des œuvres les plus reproduites et de la circulation des noms, il propose donc d’examiner cette tradition à l’aune du « corpus anthologique » des auteurs, en tenant compte de l’envergure (le nombre de textes d’un même auteur reproduits) et de l’intensité de ce corpus (le nombre d’entrées de noms au sein des anthologies). L’approche quantitative m’a vivement intéressée, d’autant plus qu’elle ne m’est pas familière, mais il me semble que la notion de « consensus critique » des anthologistes, convoquée pour expliquer les variations d’intensité et d’envergure, de l’apparition ou de la disparition de certains auteurs, mériterait d’être davantage problématisée. L’approche quantitative, en effet, semble parfois prendre le pas sur une analyse « sociologique », au sens où l’entendait le bibliographe et « sociologue des textes » D.F. McKenzie, qui prendrait en considération les hommes et les femmes qui, par leurs interventions, ont pu orienter ce « consensus » : l’explication de la fluctuation du consensus critique selon les périodes (297) semble par moments presque décorrélée des interventions des anthologistes eux-mêmes, sans parler de celles des éditeurs (publishers). On pourrait effectivement s’interroger sur l’intérêt de ces anthologistes dans leur travail de sélection et de compilation : par exemple, Lucas a raison d’évoquer la fameuse Norton Anthology of African American Literature, dirigée par Nellie McKay et Henry Louis Gates, bien que celle-ci ait été publiée après sa période d’étude, en 1997 ; or, la place – le poids – de Gates dans la critique africaine américaine à partir de la fin des années 1980, ainsi que la tradition et la qualité des anthologies publiées chez W.W. Norton depuis 1962, aidèrent à établir « l’autorité » de ce volume précis. Les choix que Gates opéra, avec Nellie McKay, façonnèrent durablement le canon littéraire africain américaine à partir des années 1990. Dans quelle mesure en fut-il de même pour les anthologistes de la période du Black Arts Movement ?

  • 2 Voir notamment l’état des lieux que faisait, il y a déjà 15 ans, Leon Jackson dans « The Talking Bo (...)

10Faisant suite à ces pages qui abordent la fonction épistémologique de l’anthologie, le dernier chapitre s’éloigne quelque peu de ce support pour considérer les « pratiques et discours propres à influer sur [le] degré de visibilité [des œuvres] à la fois auprès de la critique et du public » (314). C’est bien une préservation « symbolique » qui se joue dans la promotion, la diffusion, ou encore la consécration. Lucas montre comment les œuvres ont pu être préservées par différents moyens de diffusion, depuis les lectures publiques dans des lieux parfois étonnants mais qui, de fait, fondent une des particularités de la circulation de la littérature africaine américaine au moins depuis le xixe siècle2, jusque dans les églises, écoles et workshops, ou au travers de sociabilités littéraires où se joue une « pollinisation littéraire » – ainsi du salon de la poétesse Georgia Douglas Johnson, par exemple, pendant la Renaissance de Harlem. Il rappelle également combien la littérature africaine américaine, « terrain d’enjeux mémoriels » (333), se préserve elle-même par des jeux d’intertextualité (citation, référence, hommage…), ou, en d’autres termes, de signifying, qui semblent augmenter les chances pour un texte d’être reproduit d’une anthologie à une autre. Le chapitre se clôt sur la contribution des prix et distinctions littéraires à la dynamique de visibilisation/ invisibilisation des œuvres sur la période étudiée, depuis les concours organisés par The Crisis et Opportunity pendant la Renaissance de Harlem, jusqu’à ceux organisés par le magazine Negro Digest/ Black World ou diverses distinctions décernées par les maisons d’édition telle Broadside Press au moment du Black Arts Movement.

11Yohann Lucas livre une étude ambitieuse et foisonnante, le résultat d’analyses d’un vaste corpus. Il braque des projecteurs sur des figures méconnues de la médiation de la littérature africaine américaine, dont on espère apprendre davantage en ce qui concerne leur rôle éditorial à l’occasion, peut-être, de futurs travaux. Cet ouvrage met surtout à l’honneur l’anthologie, format relativement peu étudié dans toute sa matérialité, et interpellera les chercheurs, littéraires, historiens de l’édition et sociologues de la littérature qui s’intéressent au rôle de l’imprimé dans la constitution, sur le long terme, d’une tradition littéraire africaine américaine.

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Bibliographie

HEFNER, Brooks E. et Edward TIMKE. « Beyond Little and Big: Circulation, Data, and American Magazine History ». The Journal of Modern Periodical Studies, vol. 11, no. 1, numéro spécial « Investigating Big Magazines », 2020, p. 25-51.

JACKSON, Leon. « The Talking Book and the Talking Book Historian: African American Cultures of Print—The State of the Discipline ». Book History, vol. 13, 2010, p. 283-284

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Notes

1 Jean Toomer, lettre à James Weldon Johnson, 11 juillet 1930, Jean Toomer Papers, Beinecke Library, Yale, boîte 20, fichier 48.

2 Voir notamment l’état des lieux que faisait, il y a déjà 15 ans, Leon Jackson dans « The Talking Book and the Talking Book Historian: African American Cultures of Print—The State of the Discipline ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Cécile Cottenet, « Yohann Lucas, Renaissance de Harlem et Black Arts Movement. La construction d’un canon littéraire africain-américain »Transatlantica [En ligne], 1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transatlantica/28866 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jvh

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