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Alice Béja, Voltairine de Cleyre. Anarchisme, féminismes, et amours libres

Aliénor Sterlin
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Alice Béja, Voltairine de Cleyre. Anarchisme, féminismes, et amours libres. Ivry : Éditions de l’Atelier, 2025, 296 pages, ISBN : 978-2708247024, 21€.

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Texte intégral

1Dans cet ouvrage, Alice Béja nous livre l'histoire d'une figure méconnue du mouvement anarchiste étatsunien des XIXème et XXème siècles : Voltairine de Cleyre. Moins connue que sa contemporaine Emma Goldman, Voltairine de Cleyre est restée une figure de l'ombre, en partie du fait de cette comparaison récurrente. Béja et Paul Avrich (1978), le premier biographe de de Cleyre, expliquent qu'elle est tombée dans l'oubli par sa marginalité, choisie et subie, ses prises de position plus radicales, l'absence de publication de livre de son vivant, et surtout par le manque d'archives la concernant – une grande partie de celles-ci ayant été détruites par ses camarades ou sa famille. Alice Béja nous enjoint ici à découvrir la vraie histoire d'une femme trop souvent passée sous silence, ou mal représentée. Loin du portrait d'une ascète austère, érigée au rang de martyre dévouée corps et âme à la cause anarchiste, elle nous présente une femme dans toute sa complexité, qui aura lutté toute sa vie pour incarner ses idées, malgré les limites imposées – par l'État, la société, ou par son propre corps. Dans cette biographie chrono-thématique, l'auteure examine les différentes dimensions de la vie de de Cleyre – militante, féministe, amoureuse, malade – animées par un même objectif : vivre libre.

2Dans le premier chapitre, Alice Béja retrace le cheminement de Voltairine de Cleyre vers l'anarchisme. Tout·e militant·e a un « moment fondateur » à l'origine de son engagement politique, qui peut être réel ou romantisé pour prendre une dimension mythique. Pour de Cleyre, c'est au couvent Notre Dame du Lac Huron, où son père l'envoie suivre une éducation, que naît son désir de rébellion contre toute forme d'oppression. Elle devient actrice de son émancipation à sa sortie du couvent lorsqu'elle change de nom, marquant la rupture avec son père. Le premier cercle militant dans lequel elle évolue est ironiquement le même que celui auquel se revendique celui-ci, celui des libres penseurs. Elle trouve vite des limites à ce mouvement, et c'est dans l'anarchisme qu'elle trouve à la fin des années 1880 une manière d’approfondir son combat contre la religion, tout en l’étendant à d’autres formes d’autorité. De Cleyre est d'abord une « militante du verbe » (270), mais elle ne dit pas seulement sa conviction, elle l'incarne. Son militantisme est ancré dans, et façonné par son expérience ; la diversité des mouvements autour desquels elle gravite et les différents types d'anarchisme auxquels elle a pu s'identifier sont la preuve d'un engagement éclairé par son expérience et celles de ceux qui l'entourent.

3Alice Béja contribue ici à la mémoire anarchiste, mais souhaite le faire en rétablissant la vérité sur qui était Voltairine de Cleyre. Jeune femme blanche de milieu modeste, elle mena une vie de pauvreté et d'isolement, tantôt choisie, tantôt subie. Isolement et pauvreté choisis car l'appartenance même à la cause anarchiste la plaçait en marge de la société, et car elle ne voulait pas être rémunérée pour son travail militant. Isolement subi du fait de sa position de femme aux idées radicales, et sa condition de femme malade. Refusant en plus de montrer ses faiblesses (physique et mentale), de Cleyre était la martyre par excellence, dont la mort prématurée a fait de sa vie une encore plus grande tragédie. Béja s'attache donc à souligner dès le début de son ouvrage que de Cleyre n'était pas une héroïne tragique de la martyrologie anarchiste, mais une militante certes dévouée à sa cause, mais également pétrie de contradictions, et en proie au doute et à la mélancolie.

4La défense de l'émancipation des femmes dans tous les aspects de leur vie fait de Voltairine de Cleyre une féministe radicale, selon Alice Béja. Dans un contexte d'industrialisation qui voit facilité le transport des idées et des personnes, de plus en plus de femmes intègrent la sphère publique par différents modes de participation – notamment au travers d'associations religieuses et de tempérance comme la Woman's Christian Temperance Union, ou d'associations suffragistes comme la National American Woman Suffrage Association. Le suffrage, d'ailleurs, n'est pas une cause dans laquelle de Cleyre se reconnaît. En cela, ses idées se rapprochent du garrisonisme (1830-1850), dont les adeptes refusaient toute participation politique dans un système qu'ils considéraient comme intrinsèquement corrompu ; voyant que les hommes américains n'étaient pas tous libres et égaux malgré leurs droits politiques, de Cleyre ne voyait aucune utilité pour l'avancement de la cause féminine dans l'obtention du droit de vote. Le féminisme de de Cleyre est davantage universaliste, comme en témoigne son identification et son adhésion aux idées de Mary Wollstonecraft qui revendiquait l'émancipation des femmes par une reconnaissance de l'égalité naturelle entre hommes et femmes, dont les différences ne relèvent pas de l'inné, mais de l'acquis. Enfin, pour de Cleyre, la liberté n'est pas atteignable sans l'indépendance économique, ce qui est impossible dans une société capitaliste.

5Les systèmes d'oppression que de Cleyre dénonce, l'Église, l'État, et le capitalisme, se retrouvent en une seule institution qu'elle rejette également : le mariage. Elle défend donc l'amour libre, celui qui n'impose aucune attente à chacun des partenaires, et surtout celui qui protège la femme d'un carcan d’épouse, ou de mère. Elle apparaît même comme visionnaire dans sa façon de voir les relations entre hommes et femmes, et le besoin d'indépendance de chacun·e, lorsqu'elle revendique la nécessité de pièces à soi (105), presque quarante ans avant A Room of One's Own de Virginia Woolf. Aussi, de Cleyre ne voit pas les hommes progressistes comme des alliés de la cause féministe : ils voient l'amour libre comme une façon de multiplier les partenaires, sans attaches, mais ont les mêmes attentes que la société quant aux femmes et à la maternité, et reproduisent les mêmes rapports de domination qu'ils dénoncent. À nouveau, Alice Béja démontre que l'engagement chez de Cleyre est motivé par l'expérience : son féminisme s'est radicalisé par l'expérience de relations tumultueuses, d'un avortement, et d'une grossesse non désirée. Le rejet de toutes ces formes d'asservissement se retrouve dans le manque de trace même de ces expériences intimes, autre limite archivistique à laquelle l'historienne s'est heurtée. Les bribes que laissent entrevoir les écrits de de Cleyre permettent cependant, comme le souligne Alice Béja, de montrer une femme passionnée, et non froide et austère, qui a vu ses ardeurs refrénées par des expériences déçues.

6Alice Béja aborde ensuite un aspect central à la lutte anarchiste : la violence. Elle rappelle le contexte de fin du XIXème siècle : l'attentat de Haymarket en 1887 à Chicago, et l'assassinat du président McKinley en 1901 entraînent une criminalisation accrue des anarchistes, vus comme une menace existentielle. Voltairine de Cleyre, protégée par son statut de femme blanche d'origine étatsunienne militant principalement au travers de ses écrits, ne connait pas la violence directe (elle ne commet aucun acte violent), mais est témoin et affectée par la violence perpétrée à l'encontre de ses camarades, comme Emma Goldman, qu'elle soutient en lui écrivant des lettres et en la remplaçant dans des conférences. De Cleyre, explique Alice Béja, s'attache plutôt à l'élaboration d'un contre-discours ; l'anarchiste n'est pas un monstre qui produit une violence impromptue, sa violence est une réponse à une violence acceptée – celle de l'État, de la police, ou des Pinkerton, l'agence de détectives privés souvent sollicitée dans la répression des mouvements ouvriers. Ainsi, plutôt que condamner toute forme de violence, et comme Frances Kellor, sociologue qui s'intéresse aux explications environnementales, sociales, et économiques du crime, de Cleyre concentre son attention sur l'individu, son vécu, et ce qui a pu le pousser à agir violemment. L'anarchiste montre à nouveau qu'elle incarne réellement ses idées lorsqu'elle est elle-même victime d'un attentat en 1902 par Helcher, un ancien élève éconduit. Grièvement blessée, un temps crue condamnée, elle est enjointe de porter plainte contre son attaquant, mais refuse, prétendant ne pas être sûre que c'était lui. En réalité, elle ne souhaite pas l'accabler et fait preuve d'une empathie sans condition ; nul ne peut juger la souffrance des autres ni les actions qui en découlent dans une société capitaliste violente. Alice Béja souligne l'aspect contradictoire de la position de de Cleyre : elle ne croit pas en la violence individuelle comme outil de changement politique, mais refuse de condamner les responsables de cette violence, participe à une idéalisation de la violence anarchiste et alimente la martyrologie anarchiste – les martyrs seront nécessaires tant que « la croyance selon laquelle on peut tuer des idées en tuant des hommes » (134) demeurera. La posture de de Cleyre, partagée par nombre de ses camarades, montre ses limites. Après l'assassinat de McKinley, le mouvement cherche à changer de stratégie : plutôt qu'opposer violence légitime et illégitime, il s'agit désormais de mettre l'État face à ses propres contradictions.

7Le mouvement entreprend alors un processus « d'américanisation » ; pour contrer le discours établissant que les anarchistes sont profondément opposés à la démocratie et aux valeurs américaines, le mouvement inverse la tendance, en affirmant que c'est le gouvernement qui, bafouant la liberté d'expression, va à l’encontre des documents et valeurs fondatrices américaines – la Constitution, et le premier amendement en particulier. Emma Goldman est une des figures de proue de l'américanisation de l’anarchisme ; elle prône un mouvement « inclusif », plus limité seulement aux classes populaires des communautés immigrées, mais acceptable aux yeux de militants progressistes de l'époque. Si Goldman voit en de Cleyre le visage rêvé de cette stratégie – jeune femme blanche, et « vraie » américaine de surcroît – cette dernière est farouchement opposée aux tactiques de Goldman. De Cleyre rejette l'ouverture du mouvement aux classes bourgeoises, progressistes. Pour elle, la révolution anarchiste doit être collective (syndicale ou révolutionnaire), et émaner des classes ouvrières, des communautés pauvres, opprimées, et démunies – des communautés dont elle est proche, et qui correspondent à sa vision sacrificielle de l'anarchisme. Alice Béja ne manque pas de souligner l'ironie de l'opposition entre ces deux femmes : Emma Goldman, juive et d'origine russe immigrée, veut s'associer aux cercles « américains », tandis que Voltairine de Cleyre, américaine de naissance, se range du côté des communautés comme la communauté juive russe immigrée de Philadelphie qu'elle côtoie au quotidien. Par une prise de position radicale assumée, de Cleyre renforce sa marginalisation au sein d'un mouvement déjà marginalisé.

8Dans le quatrième chapitre, Alice Béja approfondit la dimension quotidienne de l'anarchisme de de Cleyre à Philadelphie. Là-bas, le mouvement anarchiste est un cercle restreint, que Béja qualifie de « micro-mouvement » (170) où ses membres pratiquent une politique préfigurative ; ils et elles forment une communauté à l'image de ce qu'ils et elles veulent pour la société entière, un microcosme régi par seuls l'entraide, le mutualisme et l'égalité. La branche anarchiste de Philadelphie s'attache à la diffusion des idées anarchistes, à laquelle participe activement Voltairine : en 1890, elle crée une bibliothèque anarchiste et socialiste, la Radical Library, et en 1900 elle forme un groupe de lecture anarchiste au sein du principal groupe anarchiste de la ville, la Philadelphia Social Science Club. Dans ce « micro-mouvement », comme une famille choisie, chacun et chacune aide à sa façon et participe à la propagande au quotidien dans des tâches en apparence banales mais nécessaires – impression des pamphlets, transport, distribution, ou organisation des réunions. Pour ce genre de missions militantes, de Cleyre ne veut pas être rémunérée, et subvient à ses besoins en enseignant. Sa relation avec l'enseignement est à nouveau paradoxale : elle le considère comme un frein à son militantisme, car elle ne peut quitter Philadelphie par peur de perdre ses élèves et son gagne-pain, mais il lui permet également de former de futurs anarchistes. Sa profession, donc, mais aussi ses problèmes de santé, empêchent Voltairine de quitter Philadelphie trop longtemps, ce qui a contribué à sédentariser sa pratique militante. Au cours de sa vie, elle n'effectue que deux voyages en Europe. De Cleyre s'y épanouit, donnant des conférences appréciées, faisant connaissance avec les milieux anarchistes européens, et repart aux États-Unis avec une commande d'article pour le journal anarchiste britannique Freedom, et le projet de traduction du livre de l'anarchiste Jean Grave. Si elle ne voyage que peu, elle contribue au caractère cosmopolite et transnational du mouvement anarchiste au travers d'un outil précieux : la langue. Que ce soit au travers de l'enseignement – elle donne des cours d'anglais, et apprend le yiddish pour communiquer avec la communauté juive de Philadelphie – ou par le biais de traduction d'ouvrages anarchistes, elle crée des ponts culturels et linguistiques, ce qui témoigne de son souhait d'habiter une société sans frontière, polyglotte et multiethnique. Ses idéaux se heurtent malheureusement à la complexité d'unifier des communautés avec une telle diversité culturelle et linguistique.

9Cette façon d'habiter le militantisme au quotidien, entre ancrage local et ambitions cosmopolites, reflète ce qu’Alice Béja identifie comme le principe central de la pensée de de Cleyre ; la « liberté d'essayer » (de Cleyre, 1901), le fait de pouvoir oser expérimenter les principes anarchistes en s'adaptant à son époque. Pour l’historienne, ce cadre théorique permet également à de Cleyre d'accepter les limites qui sont les siennes et celles du mouvement étatsunien, sans avoir l'impression de faillir dans son militantisme d'action.

10Lorsque l'éducation des enfants devient l'un des fers de lance de la propagande anarchiste au début du XXème siècle, de Cleyre, forte de son expérience au couvent et en tant qu'enseignante, est consciente de l'importance de l'instruction comme outil de formation politique. Elle adhère aux principes défendus par Ferrer (anarchiste espagnol qui a fondé l'« École moderne » à Barcelone en 1901), mais émet toutefois une critique de l'entreprise éducative anarchiste. En plus de soulever les considérations pratiques de l'éducation libertaire (matérielles et financières), elle déplore l'instrumentalisation pure de l'éducation à des fins politiques. Pour elle, le combat est ailleurs ; c'est au travers des enseignants qu'il faut « inoculer le poison au sein des écoles publiques » (202). Alice Béja établit que cet énième conflit entre idéologie et pratique au sein du mouvement anarchiste vient faire vaciller les convictions de de Cleyre, qui, vers la fin de sa vie, est de plus en plus en proie au doute et au désintérêt.

11Dans le cinquième et dernier chapitre, Alice Béja s'appuie sur le travail de Lauren J. Golder (2023) pour explorer en profondeur un aspect intime de Voltairine de Cleyre : la souffrance, physique et mentale, et comment cette expérience de la souffrance, la sienne comme celle des autres, a informé son anarchisme. De Cleyre souffre de ce qui est appelé à l'époque une « catarrhe chronique », une inflammation des sinus et de la gorge, dont les symptômes sont exacerbés par tout effort, notamment ses prises de parole en public. Elle endure également une souffrance psychologique : en proie à la dépression, elle tentera par deux fois de mettre fin à ses jours. Elle supporte mal la maladie car, d'une part, elle limite son militantisme, et d'autre part, elle suscite chez elle la peur d'être un fardeau. Ainsi, de Cleyre ne parle jamais explicitement de sa maladie et de sa souffrance en public, mais, comme le souligne Alice Béja, elles inondent ses correspondances et son imaginaire – ses essais, ses poèmes, et ses nouvelles. Le thème de la souffrance est central à la vision du monde de de Cleyre – la souffrance des femmes, forcées à se conformer à toujours plus de normes, ou la souffrance ouvrière. De cette souffrance omniprésente peut naître la colère et la révolte – c'est aussi ce qui explique sa position ambiguë sur la violence : l'empathie pour l'individu en souffrance prime sur la condamnation de l'acte.

12C'est précisément cette vulnérabilité partagée qui éclaire la relation singulière que de Cleyre développe avec Berkman, relation qu’Alice Béja caractérise de « camaraderie des profondeurs » (244). Berkman sort affaibli à tous points de vue après ses quatorze années en prison, et ne se reconnaît plus en un mouvement anarchiste embourgeoisé – son admiration mêlée à un rejet farouche d'Emma Goldman est d'ailleurs un des piliers de sa relation avec de Cleyre. Cette relation mène à une autre désillusion : alors que de Cleyre voit Berkman comme son égal, un frère au-delà du genre à qui elle peut tout confier et qui comprend sa peine, celui-ci ne la considère pas de la même façon – de Cleyre reste une femme, qui doit répondre aux normes qui viennent avec son statut, et qui doit surtout passer outre ses problèmes de santé pour militer plus activement. Malgré cette déception, la relation qu'elle entretenait avec Berkman est la preuve que de Cleyre était une militante profondément empathique, dont la pratique s'ancre dans la vulnérabilité.

13Ce dernier chapitre achève de démontrer que de Cleyre n'était ni l'ascète sereine que ses camarades ont dépeinte – elle était vulnérable, en proie au doute, et c'est précisément cette vulnérabilité qui a nourri sa pensée anarchiste – ni la martyre héroïque d'un mouvement stigmatisé : elle a ancré son anarchisme dans l'intime, le quotidien, et n'a jamais voulu se voir définie par sa maladie.

14Les gestes historiographiques d'Alice Béja sont sûrs dans cette biographie, et sont la fondation même de son ouvrage ; elle se place dans la lignée de Gerda Lerner (1975), refusant tout exceptionnalisme, et se met en opposition claire avec les historiographies masculines de la grandeur. Elle rejette le trope de la femme extraordinaire à la vie exceptionnelle, et s'attache à faire la part belle à « ces petits riens qui font le quotidien, souvent à l’abri de l’Histoire » (68). Alice Béja s'éloigne aussi de son prédécesseur, et jusque-là seul biographe de de Cleyre, Avrich. Elle juge sa biographie « complète sur le plan factuel » (17), ce qui laisse entendre que pour Béja, cela ne suffit pas. Elle ne veut pas juste donner à voir le mouvement anarchiste à travers de Cleyre, mais de Cleyre pour elle-même. Celle-ci n'a certes pas la notoriété de Goldman, n'a que peu voyagé, et n'a pas publié de livre de son vivant, mais sa voix et sa volonté « d'essayer » méritent d'être entendues et reconnues.

15Raconter l'histoire d'une femme qui est restée en marge, bien que farouchement impliquée, au sein du mouvement anarchiste, un mouvement lui-même marginalisé, a cependant ses limites. Alice Béja aborde avec honnêteté le caractère lacunaire des archives à sa disposition – des archives perdues ou volontairement détruites pour protéger l'intimité de de Cleyre après sa mort. Beaucoup de zones d'ombres demeurent dans le récit de la vie de l’anarchiste : ses relations avec Elliott et Gordon, sa relation avec Dyer D. Lum « seulement sous le prisme de ses écrits », sa grossesse et la relation avec son fils, ou encore la raison de son départ à Chicago à l’hiver 1910.

16Aussi, dans son exploitation des archives existantes, Alice Béja a fait le choix d'élargir le corpus, révélateur de sa volonté de faire une biographie complexe et fidèle à qui était de Cleyre ; elle s'intéresse bien sûr aux discours et aux articles, mais aussi aux poèmes, aux nouvelles et aux lettres. Ce sont ces dernières auxquelles Alice Béja porte une attention toute particulière. Elle voit en elles un espace liminal de l'intime, où les correspondants se livrent en confiance, se « décentrent », mais demeurent protégés par la distance qui les sépare ; dans ses lettres transparaissent son humour, son mal-être, ses relations familiales, amicales et amoureuses, ses contradictions – son humanité, en somme. Même dans ce qui est tu dans les lettres, Alice Béja s'appuie sur le travail de Lucia Bergamasco pour trouver les « informations interstitielles » (347) qui s'y trouvent.

17Le format épistolaire est au cœur du travail d'Alice Béja, qui se livre à l'un des exercices d'écriture de prédilection de sa biographée. En effet, cette biographie est en réalité à deux voix ; au travers de cinq lettres adressées à de Cleyre, une à la fin de chaque chapitre, l'auteure donne à entendre la sienne. Ces lettres sont un espace d'introspection, où Alice Béja réfléchit à ses propres contradictions (ses relations, son rapport au féminisme, son militantisme). Tout comme elle nous a montré l'intimité de Voltairine, Béja nous fait entrer dans la sienne – ce que l’on peut voir comme un acte de réparation pour avoir trahi cet espace à elle que de Cleyre chérissait tant. Ce faisant, Alice Béja crée aussi un pont, sans tomber dans le présentisme, entre l'époque de sa biographée et la nôtre. À la fin de cette biographie, et bien qu'elle ne se revendique pas anarchiste, elle finit par ressembler à sa biographée à bien des égards : elle ancre son engagement dans l'intime et dans le quotidien ; elle raconte l'histoire de de Cleyre dans un langage accessible, capable de toucher le plus grand nombre.

18Dans un contexte de regain féministe et d'intérêt pour le mouvement anarchiste, et grâce au style accessible d'Alice Béja, cette biographie saura trouver un lectorat large, ne se limitant pas aux spécialistes de l'anarchisme. En associant un travail d'archives rigoureux et intime sur une militante ordinaire et une réflexion personnelle pleine de sincérité sur le féminisme et le militantisme au XXIe siècle, Alice Béja réussit brillamment à faire de Voltairine de Cleyre notre « truc » à tous et toutes.

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Bibliographie

AVRICH, Paul. An American Anarchist: The Life of Voltairine de Cleyre. Princeton : Princeton University Press, 1978.

BERGAMASCO, Lucia. « Postface ». Archives épistolaires et histoire. Dir. Lucia Bergamasco et Mireille Bossis. Paris : Connaissances et Savoirs, 2007, p. 347.

CLEYRE, Voltairine (de). « Anarchism ». Free Society, 13 octobre 1901.

GOLDER, Lauren J. « A Politics of Suffering: Anarchism and Embodiment in the Life of Voltairine de Cleyre ». Gender and History, janvier 2023, p. 1-19.

LERNER, Gerda. « Placing Women in History: Definitions and Challenges ». Feminist Studies, vol. 3, n° 1-2, automne 1975, p. 5-14.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aliénor Sterlin, « Alice Béja, Voltairine de Cleyre. Anarchisme, féminismes, et amours libres »Transatlantica [En ligne], 1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transatlantica/28910 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jvj

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Auteur

Aliénor Sterlin

Université de Lille

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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