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Actualité de la recherche

Journée d’études : « L’œuvre de Joy Harjo »

24 novembre 2025, Université Bordeaux Montaigne
Farah Benramdane

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1Le 24 novembre 2025, l’Université Bordeaux Montaigne a mis à l’honneur la poétesse et musicienne muskogee Joy Harjo, qui s’est vu remettre les insignes de Docteure Honoris Causa. La cérémonie était précédée d’une journée d’études sur l’œuvre de la poétesse autochtone et d’un entretien public qui se sont tenus à la Bibliothèque Rigoberta Menchú. La journée d’études est le fruit du travail de Lionel Larré (CLIMAS – Université Bordeaux Montaigne), Margaux Valensi (Plurielles – Université Bordeaux Montaigne), Nathalie Cochoy (CAS – Université Toulouse Jean Jaurès) et Anne Pélabon (CAS – Université Toulouse Jean Jaurès). Elle visait à illuminer la richesse de l’œuvre de Joy Harjo, première poétesse autochtone à porter la distinction de « Poet Laureate » des États-Unis entre 2019 et 2022. Son œuvre occupe une place centrale dans la littérature étasunienne et son recueil An American Sunrise (2019) est au programme de littérature comparée à l’agrégation de lettres modernes.

2La poésie de Joy Harjo a participé à l’émergence du champ d’études littéraires autochtones dans les universités étasuniennes, s’inscrivant ainsi dans le sillage des études autochtones, « native studies », qui, depuis les années soixante-dix, replacent les voix et les expériences autochtones au cœur des productions scientifiques. La poésie de Joy Harjo reflète les tensions et les enjeux inhérents à la situation coloniale des nations autochtones aux États-Unis. Les engagements de Joy Harjo portent tant sur le droit des peuples autochtones à l’autodétermination que sur la reconnaissance des épistémologies et des cultures autochtones dans les milieux artistiques. Ses poèmes, enracinés dans la terre, explorent l’histoire autochtone étasunienne en offrant aux lecteurs une immersion littéraire, visuelle et rythmée qui illustre la richesse des médiums utilisés par l’artiste. L’histoire muskogee occupe une place centrale dans l’œuvre de Joy Harjo, aux côtés d’autres artistes et chercheurs autochtones, et contribue à donner de la visibilité à un récit historique longtemps oublié. Une autre histoire voit alors le jour grâce au travail de la poétesse qui met à l’honneur les voix autochtones non seulement dans ses poèmes, mais aussi par son travail éditorial, notamment en dirigeant trois anthologies. L’historiographie dominante se voit alors progressivement effacée par les mémoires, les chants et les récits autochtones mis à l’honneur par Joy Harjo.

3La journée d’études s’est ouverte avec une communication d’Aurore Clavier (ECHELLES, Université Paris Cité), intitulée « La poétique anthologique de Joy Harjo ». La chercheuse a proposé une analyse de la forme anthologique comme acte éditorial à partir de trois ouvrages dirigés par la poétesse muskogee : Reinventing the Enemy’s Language (1997), When the Light of the World Was Subdued, Our Songs Came Through (2020), et Living Nations, Living Words (2021). En s’appuyant notamment sur le paratexte, Aurore Clavier montre que ces projets éditoriaux relèvent d’une « poétique anthologique » qui articule enjeux littéraires, politiques et territoriaux. La communication débute par une contextualisation historique de l’anthologie dans la tradition euro-américaine, soulignant son rôle dans la formation d’un canon littéraire national aux États-Unis. Ce processus a souvent contribué à reléguer les peuples autochtones à un passé révolu. Les écrivains autochtones se sont toutefois réapproprié ce format, transformant l’anthologie en outil d’affirmation culturelle et politique. L’analyse met ensuite en évidence l’importance de la spatialité dans les anthologies de Joy Harjo. À travers des dispositifs tels que la table domestique, l’organisation régionale des textes ou encore la cartographie interactive du projet Living Nations, Living Words (2021), ces ouvrages recomposent l’espace de la littérature autochtone. Enfin, la communication montre que ces anthologies proposent une conception non linéaire du temps, permettant de réinscrire les voix autochtones dans une histoire littéraire vivante et plurielle. Le « nous anthologique » qu’elles mettent en scène apparaît ainsi comme une promesse politique d’écoute et de pluralité, faisant écho au pan-tribalisme revendiqué par la poétesse.

4La journée d’études a continué avec la communication d’Anne Pélabon (CAS – Toulouse Jean Jaurès), intitulée « Le tiraillement de la mémoire historique chez Joy Harjo : entre aliénation et réconciliation ». La chercheuse analyse la manière dont Joy Harjo met en scène la mémoire historique autochtone à travers une tension constante entre traumatisme colonial et survivance culturelle. L’étude montre que l’œuvre de la poétesse explore les difficultés inhérentes au retour vers le passé pour les peuples autochtones, confrontés à la fois à la nécessité de reconnaître les violences historiques et au risque que la remémoration ravive un traumatisme transmis de génération en génération. Cette ambivalence est résumée par l’oxymore que Joy Harjo utilise pour qualifier l’histoire autochtone comme étant à la fois « fantastique » et « terrible », révélant la coexistence paradoxale de la violence coloniale et de la persistance des communautés autochtones. À partir de l’analyse de plusieurs poèmes, notamment « Anchorage », « Exile of Memory » et « Autobiography », Anne Pélabon montre comment Joy Harjo mobilise la poésie pour représenter les effets du « traumatisme historique », notion élaborée par la psychologue lakota Maria Yellow Horse Brave Heart pour désigner la transmission intergénérationnelle des violences coloniales. L’image de la spirale de l’ADN dans « Exile of Memory » symbolise ainsi la persistance du traumatisme dans les corps et la mémoire des descendants, tout en renvoyant, dans la culture muskogee, à une conception non linéaire du temps permettant d’envisager la mémoire comme un espace de transmission et de guérison. Enfin, la communication souligne également les défis du travail de mémoire dans l’écriture de Joy Harjo, notamment la tentation de l’oubli et les limites du langage face à l’horreur de l’histoire. L’écriture poétique apparaît finalement comme une forme de cérémonie visant à approcher l’histoire avec respect et à transformer la mémoire du traumatisme en ressource pour la survivance culturelle et la reconstruction collective.

5Faisant écho aux deux communications précédentes, Franck Miroux (ALTER – Université de Pau et des Pays de l’Adour) a poursuivi la réflexion sur les liens étroits qu’entretient la poésie de Joy Harjo avec les notions d’histoire et de mémoire en proposant une analyse du recueil An American Sunrise, publié en 2019. Le titre de sa communication, « “Coming home through stories”: An American Sunrise de Joy Harjo », reprend un concept théorisé par le poète et chercheur nehiyaw/cri Neal McLeod. Par « coming home through stories », McLeod désigne le processus par lequel les auteurs autochtones nord-américains réinvestissent de manière symbolique les territoires non cédés mais ayant fait l’objet d’une spoliation. Il s’agit donc à la fois d’une écriture fonctionnant comme un antidote à la diaspora idéologique et culturelle imposée aux peuples autochtones par les structures coloniales en place depuis plusieurs siècles, et d’une résistance à l’expansionnisme étasunien et canadien. Le chercheur démontre que dans son recueil, Joy Harjo réinvestit les territoires dont son peuple fut chassé lorsque le gouvernement étasunien se servit de la Loi sur le déplacement des Indiens de 1830 (Indian Removal Act) pour contraindre celles que les colonisateurs avaient nommé les cinq tribus civilisées à migrer à l’ouest du Mississippi, en Oklahoma. Franck Miroux s’intéresse particulièrement à la versification et aux rythmes des poèmes de Joy Harjo. En les rapprochant des mythes, des chants et des danses muskogee, son analyse stylistique met en évidence les stratégies poétiques par lesquelles Harjo résiste au déracinement et à l’effacement des identités autochtones aux États-Unis.

6Cécile Brochard (LAMO – Nantes Université) a poursuivi l’étude du recueil An American Sunrise (2019) en l’inscrivant dans une réflexion centrée sur la notion d’archive. Sa communication, intitulée « An American Sunrise de Joy Harjo : la création poétique d’une archive collective », examine la manière dont le recueil s’ancre dans une tradition poétique américaine attentive aux origines et au travail des archives. En rappelant l’importance de cette question dans l’histoire de la poésie étasunienne, la chercheuse souligne que plusieurs poètes, à l’instar de Susan Howe, ont développé une pratique de la poésie documentaire fondée sur l’exploration des archives et sur la valorisation des voix marginalisées. Dans cette perspective, l’écriture poétique apparaît comme un moyen de s’écarter des paradigmes patriarcaux de l’histoire officielle et de restituer le point de vue des vaincus. Sur ce point, la communication de Cécile Brochard rejoint celle d’Aurore Clavier qui, au début de cette journée d’études, avait exploré le même processus à travers le format de l’anthologie. Comme l’a montré aussi Franck Miroux, dans An American Sunrise, Joy Harjo revient sur la déportation des nations autochtones, événement fondateur pour l’histoire de son peuple muskogee. Le recueil adopte la forme d’une enquête poétique qui rassemble citations, témoignages familiaux et fragments d’archives afin de documenter cette expérience historique. Bien que quantitativement limitées, ces sources documentaires confèrent au recueil une forte dimension testimoniale et participent d’un geste contemporain de réappropriation historique. La chercheuse met en évidence l’importance du montage et de la fragmentation dans l’écriture de Joy Harjo qui, par la juxtaposition de citations littéraires, de voix anonymes et de témoignages rapportés, compose une archive polyphonique qui fait dialoguer le passé et le présent. Ce travail de collecte et de montage, proche de la méthode documentaire, permet de faire émerger les fragments d’une mémoire traumatique souvent laissée dans l’ombre de l’histoire coloniale. La chercheuse montre que cette archive collective repose sur une poétique de la hantise, la voix des morts et des oubliés traverse le recueil et se mêle à celle du sujet. À travers ce feuilletage temporel, la poésie de Joy Harjo fait persister le passé dans le présent et transforme les fragments de mémoire en espace de transmission et de résistance.

7La journée d’études s’est clôturée par un entretien avec Joy Harjo mené par Anne Pélabon, dont la thèse qu’elle réalise actuellement porte sur l’œuvre de la poétesse. Les questions ont permis à Joy Harjo de revenir sur les nombreuses thématiques abordées lors de la journée d’études, notamment sur la puissance des mots, l’importance des rêves comme porteurs de sens à la fois dans la poésie de Joy Harjo et dans sa vie de femme muskogee. L’entretien a mis en évidence les liens étroits entre l’œuvre poétique et la spiritualité autochtone qui sont au cœur des préoccupations de la poétesse. Mais l’échange a aussi permis à Joy Harjo de se prononcer sur des problématiques auxquelles font face aujourd’hui les communautés autochtones aux États-Unis. Elle a évoqué la violence de la vie politique étasunienne, le taux de suicide des jeunes autochtones, touchés de manière disproportionnée, et la politique d’immigration menée par l’administration Trump et son impact sur les citoyens autochtones et ceux issus des communautés les plus marginalisées.

8Au terme de cette journée riche en échanges, Joy Harjo s’est vu remettre les insignes de Docteure Honoris Causa par le Président de l’Université Bordeaux Montaigne, Alexandre Péraud. Lionel Larré, professeur en études autochtones et civilisation américaine et co-organisateur de la journée d’études, a eu l’honneur de présenter la poétesse dans un discours prononcé en anglais. Joy Harjo n’est que la huitième femme, et la première Muskogee, Autochtone des États-Unis, à recevoir cet honneur à l’Université Bordeaux Montaigne. La cérémonie a une importance particulière pour l’université qui figure parmi les premiers établissements universitaires français à inclure, dans les programmes de licence d’anglais, l’enseignement de l’histoire et de la littérature autochtones américaines. Le discours de Lionel Larré a retracé le parcours de Joy Harjo, du mouvement de Native American Renaissance à nos jours, de la poésie à la musique, et a mis en évidence les enjeux que la poétesse n’a cessé d’interroger. La mémoire, l’histoire, la survivance et la résistance sont autant de notions que l’artiste a mises à l’honneur tout au long de sa carrière. Dans le sillage des nombreux mouvements de revendications autochtones des années soixante, l’œuvre de Joy Harjo a participé, aux côtés du travail d’autres auteurs, activistes et chercheurs, à amplifier les voix autochtones. De Shakespeare à Emily Dickinson, de l’ougandais Okot p’Bitek à la musique de Nat King Cole, la poésie de Joy Harjo est inspirée et inspirante. Elle transcende les frontières et le temps et participe, à sa manière, à réaffirmer la souveraineté autochtone. L’acte poétique apparaît alors comme un acte de résistance à part entière, il affirme la souveraineté culturelle des peuples autochtones. Les poèmes, les recueils, les mémoires et la musique de Joy Harjo rassemblent ses lecteurs, leur donnant accès à d’autres mondes et à d’autres cultures.

9Margaux Valensi (PLURIELLES – Bordeaux Montaigne), maîtresse de conférences en littératures modernes et co-organisatrice de la journée d’études, a ensuite pris la parole pour présenter l’œuvre de Joy Harjo en français. La chercheuse a ouvert son discours par une question. La poésie sauve, mais de qui sauve-t-elle et de quoi ? On trouve les réponses à ces questions dans les poèmes et les autobiographies de Joy Harjo. Émancipatrice, la poésie a offert à Joy Harjo la possibilité de s’affirmer en tant que femme et artiste. Faite de musique ou de mots, la poésie permet de communiquer avec le sacré, de « porter et de soulever les mots ». Se revendiquant « Poet Warrior », poétesse guerrière en français, Joy Harjo trouve dans les mots les armes qui réunissent les sujets, les langues et les voix dans leur lutte pour la reconnaissance de l’existence et de la légitimité des cultures autochtones. La poétesse guerrière s’émancipe de l’image de « l’Indien », se réapproprie la langue de l’ennemi pour affirmer sa souveraineté, et s’impose dans un monde éditorial régi par des hommes blancs. La résistance, dans l’œuvre de Joy Harjo, ne réside pas simplement dans le geste anthologique, mais aussi dans le devenir d’un geste qu’elle se propose d’initier. La question de la mémoire constitue une modalité essentielle de son engagement. Il s’agit d’une part de préserver et de sauver des chants, et d’autre part, d’explorer les modalités poétiques de résistance et de transmission. Les poèmes de Joy Harjo proposent une autre lecture de la colonisation qui s’inscrit contre la version officielle et offre de nouveaux cercles de parole pour braver le silence.

10Au terme de ces discours, et après s’être vu remettre les insignes de Docteure Honoris Causa, Joy Harjo a offert à auditoire une expérience musicale et poétique. La poétesse guerrière, armée d’une flûte traditionnelle, a ouvert son discours avec un chant improvisé, avant de prendre la parole en anglais, et d’évoquer la grotte de Lascaux, où se trouve sa peinture préférée. Malgré les milliers d’années qui la séparent de l’artiste qui a peint à Lascaux, Joy Harjo voit, dans la beauté de cette peinture, une connexion à sa culture et à son art. Elle a aussi rendu hommage à ses ancêtres, proches et lointains, témoignant ainsi de son appartenance à une longue lignée d’Autochtones ayant choisi l’art comme forme de résistance. Elle a également évoqué la difficulté pour de nombreux Autochtones de sa génération, notamment durant les années de « l’Indian Renaissance », d'apprendre à naviguer entre leur culture et leur épistémologie autochtones et les cultures et épistémologies dominantes du monde universitaire étasunien.

11C’est précisément à travers l’art, d’abord la peinture, puis la musique et la poésie, qu’elle parvient à créer ces passerelles. À l’image de la terre, intrinsèquement liée à sa culture muskogee, elle a composé des poèmes sous forme de strates et au sein desquels la mémoire est sacrée. L’écriture est pour elle un acte physique et, au-delà de la beauté, elle dit écrire pour assurer la survivance des peuples autochtones. Au terme de son discours, Joy Harjo prononce un mot, « Mvto », qui signifie « merci » dans la langue muskogee, qu’elle adresse au public, aux membres du comité d’organisation, à sa famille et à sa communauté avant de lire le poème, « Road », pour conclure la cérémonie.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Farah Benramdane, « Journée d’études : « L’œuvre de Joy Harjo » »Transatlantica [En ligne], 1 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transatlantica/29300 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16jv1

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Auteur

Farah Benramdane

CLIMAS – Université Bordeaux Montaigne

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