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À propos de l’exposition Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production

Regarding the Exhibition Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production
Boaz Levin et Esther Ruelfs
Traduction de Jean-François Caro
p. 122-131

Résumés

Cet article présente la structure et des œuvres clés présentées dans l’exposition Mining Photography. L’empreinte écologique de la production d’images. En adoptant une approche matérialiste et environnementale de l’histoire de la photographie, il montre que l’invention de la photographie au XIXe siècle n’a pas simplement coïncidé avec l’émergence du capitalisme fossile, mais qu’elle y était intimement liée. Dès son apparition, la photographie a dépendu et contribué au commerce mondial et à l’extraction des ressources dites naturelles, à la recherche d’une main-d’œuvre bon marché et à la production de déchets. L’article explore les défis narratifs que pose une telle histoire et présente quelques exemples représentatifs de la manière dont ces défis ont été abordés dans l’exposition.

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Notes de la rédaction

Traduction de l’anglais par Jean-François Caro

Notes de l’auteur

Cet article reprend une communication à deux voix réalisée à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles le 6 juillet 2023 lors d’une journée d’études intitulée « Quelles images pour quelle écologie ? » L’exposition Mining Photography. L’empreinte écologique de la production d’images a été présentée au Museum für Kunst and Gewerbe de Hambourg en 2022, au Kunst Haus Wien à Vienne en 2023, puis au Gewerbe-museum de Winterthour en 2023-2024. Le catalogue de l’exposition est déjà une référence pour appréhender la photographie à l’aune des questions environnementales1.

Texte intégral

1On peut difficilement exagérer l’urgence de la crise climatique à laquelle nous faisons face. L’été 2023 a été le plus chaud jamais enregistré. Pour la neuvième année consécutive, les températures ont dépassé les moyennes de l’ère préindustrielle d’au moins un degré. Depuis les années 1980, chaque décennie est plus chaude que la précédente, et chaque année est le théâtre d’inondations, de sécheresses et d’incendies provoquant des déplacements de population et des dommages sans précédent2. Ce changement climatique global présente également de nouveaux défis pour les photographes et les artistes désireux de témoigner et de se confronter au monde qui les entoure. Son échelle est difficile à mesurer et demeure curieusement intangible – nous sommes témoins des effets, mais les causes nous échappent.

2Les images de villes côtières inondées et d’habitations calcinées sont aujourd’hui devenues presque banales. Souvent réalisées en vue aérienne, ce qui leur confère une dimension sublime, elles ont tendance à nous insensibiliser. Que pouvons-nous apprendre de ces images et comment pouvons-nous agir ? Que disent-elles des causes de notre situation actuelle ? Le problème de la représentation est exacerbé par une tendance culturelle qui consiste à apparenter ces événements climatiques extrêmes à des « catastrophes naturelles », ce qui sous-entend que celles-ci n’auraient aucun rapport avec les actions et la responsabilité humaines. Or nous savons désormais que les causes immédiates de ce type d’événements n’ont rien de naturel, mais proviennent au contraire d’activités humaines relativement récentes : l’exploitation des ressources naturelles et la combustion toujours plus intense des énergies fossiles. Comment pouvons-nous expliquer – à défaut de les représenter – les raisons qui ont mené à l’utilisation de ces énergies, et ainsi retracer les prémices de leur exploitation ?

La photographie et « l’âge du capital »

3Initialement présentée au Museum für Kunst und Gewerbe de Hambourg en 2022, l’exposition Mining Photography énonce un postulat de départ simple et direct : le fait que la photographie émerge au début du XIXe siècle, au moment précis où la combustion des énergies fossiles s’accélérait – et avec elle, l’accroissement des émissions de dioxyde de carbone – n’est nullement une coïncidence.

  • 3 Paul Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, vol. 23, no 415, 2002.

4Aux yeux d’un nombre croissant de scientifiques, l’aube du XIXe siècle marque l’origine d’une nouvelle ère géologique où le principal facteur d’influence sur le climat est l’activité humaine par le biais des émissions de dioxyde de carbone et de méthane, provoquées par la vapeur alimentée au charbon puis par le pétrole. Certains désignent cette nouvelle ère sous le nom d’« Anthropocène » – littéralement « âge des humains3 ».

  • 4 Andreas Malm, « The Origins of Fossil Capital. From Water to Steam in the British Cotton Industry » (...)
  • 5 Organisation des Nations unies, « Facts and Figures » (en ligne : ‹ un.org/en/actnow/facts-and-figu (...)

5Or, à son âge d’or, le principal avantage de la machine à vapeur par rapport aux autres sources d’énergie telles que la force hydraulique était sa fiabilité et sa mobilité, qui permirent son implantation dans les centres urbains, et par là offrirent au capital un avantage décisif sur le travail à une époque caractérisée par l’intensification de la contestation sociale et la remise en cause des conditions de travail4. Baptiser notre époque l’« âge des humains » revient dès lors à ignorer et à dissimuler son véritable contexte historique. Durant la majeure partie de la présence de l’humanité sur terre – environ 99,9 % de l’existence de l’espèce –, nous ne brûlions simplement pas des quantités indécentes de combustibles fossiles. C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui pour la plupart d’entre nous. À l’heure où nous écrivons ces lignes, les 1 % les plus riches de la population mondiale sont responsables d’un plus grand nombre d’émissions que les 50 % les plus pauvres5.

  • 6 Andreas Malm et Alf Hornborg, « The Geology of Mankind? A Critique of the Anthropocene Narrative », (...)

6En faisant le constat de cette inégalité criante dans la responsabilité des émissions de carbone et en identifiant des liens historiques unissant la politique de classe, le colonialisme et les origines du changement climatique, un nombre croissant d’historiens, de chercheurs et d’activistes désigne notre ère géologique actuelle sous le nom d’« Âge du capital » ou « Capitalocène »6. Afin de mieux comprendre et représenter le changement climatique – non pas en y voyant une sorte de « catastrophe naturelle » concernant un lointain « ailleurs », ni de destin prédéterminé de notre espèce, mais en tenant compte de toute sa spécificité historique –, nous devons en premier lieu comprendre comment la même logique a influencé nos modes de représentation. Comme le démontre cette exposition, la photographie a émergé au moment même où les énergies fossiles sont devenues le moteur de l’âge du capital. C’est à la lumière de cette intrication que nous pourrons appréhender au mieux le médium photographique.

  • 7 « Le Pyréolophore : un nouveau principe de moteur », Maison Nicéphore Niépce (en ligne : ‹ photo-mu (...)
  • 8 Patents for Inventions. Abridgments of Specifications Relating to Electricity and Magnetism, Their (...)

7Ces deux éléments sont directement liés : l’inventeur français Nicéphore Niépce, auteur de la première image photographique subsistante, avait élaboré pendant la majeure partie de sa vie d’adulte une invention différente. Avec son frère Claude, il fit breveter ce que l’on considère aujourd’hui comme le premier moteur à combustion (prédécesseur direct des moteurs automobiles actuels), alimenté par un mélange de charbon et de résine. Les deux frères parvinrent à faire remonter la Saône à un bateau de 900 kg, non loin de la maison du Gras où Niépce réalisa sa célèbre photographie depuis une fenêtre. C’est seulement à la mort de Claude que Nicéphore se consacra entièrement à l’« héliographie » ou « écriture solaire ». Il se trouve que la principale prouesse technologique de Niépce dépendait des mêmes matériaux utilisés dans le moteur inventé par les deux frères : c’est en découvrant que le bitume, autrement dit du pétrole brut, cessait d’être soluble une fois exposé à la lumière que Niépce fut en mesure de fixer une image photographique. En d’autres termes, la première image photographique n’est rien autre qu’une gravure sur combustible fossile7. D’autres pionniers de la photographie ont également travaillé sur des moteurs : son contemporain Henry William Fox Talbot – qui est aujourd’hui plutôt connu comme l’un des inventeurs de la méthode calotype et éditeur du premier livre illustré de photographies – est l’auteur de cinq demandes de brevets liés à diverses innovations dans le domaine de l’« énergie motrice8 ».

  • 9 Ce lien est rarement évoqué dans les histoires de la photographie. Une récente et remarquable contr (...)
  • 10 Nadia Bozak, The Cinematic Footprint. Lights, Camera, Natural Resources, New Brunswick, Rutgers Uni (...)
  • 11 Ibidem.

8Ces conjonctions sont-elles de simples coïncidences9 ? Il existe une analogie plus fondamentale entre la fonction première de la photographie et la logique du capitalisme fossile : tout comme le Capitalocène est issu de la maîtrise de l’énergie solaire sto-ckée sous la forme de combustibles fossiles – avancée qui permit de décupler la productivité humaine –, la photographie – littéralement « écriture lumineuse » – a permis à l’humanité de contrôler la lumière et de transformer ainsi l’énergie en images. Dans son livre The Cinematic Footprint, la spécialiste du cinéma Nadia Bozak décrit en effet l’image photographique et cinématographique comme une forme de « lumière solaire fossilisée », expression poétique empruntée à l’historien de l’environnement Alfred W. Crosby qui l’employait pour décrire les propriétés du pétrole et d’autres combustibles fossiles10. « L’image cinématographique et photographique », écrit Bozak, nous offre « une visualisation incroyablement succincte de la composante géologique de la culture industrielle »11. Penser la photographie de cette manière nous permet de la considérer non seulement à travers sa production, ce qu’elle nous montre – ses images –, mais aussi comme un procédé matériel qui consomme de l’énergie, génère des déchets et mobilise de la main-d’œuvre à l’échelle planétaire.

9Précisons que le but de cette exposition n’était aucunement de « désigner la photographie comme responsable du changement climatique ». Nous nous intéressions davantage à ce que l’image photographique passe sous silence, le travail et les ressources qu’elle mobilise sans que nous les interrogions et, plus globalement, à ce que cette mise sous silence peut nous révéler sur notre rapport à l’environnement.

10En d’autres termes, Mining Photography relate la relation ambiguë qu’entretiennent la photographie et l’environnement, en montrant comment ce médium décrit le monde qui nous entoure tout en contribuant à ses transformations. L’exposition met au jour les liens inextricables entre l’histoire de la photographie et celle du changement climatique provoqué par l’être humain – elle jette la lumière sur tout ce qui reste généralement en dehors du cadre photographique : le travail et les matériaux nécessaires à la production des images et les déchets qu’elle génère.

Matériaux et parcours de l’exposition

11Comment raconter cette histoire ? Dès ses prémices, notre travail sur l’exposition s’est rapidement mué en une véritable enquête policière. D’emblée, une évidence s’est imposée : la production photographique exige une quantité de ressources – mais quelles sont ces ressources et d’où viennent-elles ? Nous avons défini la structure de l’exposition à partir des matériaux utilisés dans la production photographique. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous avons voulu présenter des exemples illustrant la relation complexe entre ce processus de production et les matières premières nécessaires. Nos choix ont été guidés par les œuvres conservées dans la collection du Museum für Kunst und Gewerbe : un portrait au daguerréotype d’Alexander von Humboldt, conseiller des Mines de Prusse et naturaliste, que nous avons mis en relation avec des échantillons de cuivre et d’argent qu’il avait ramenés d’Amérique du Sud, matériaux nécessaires à la fabrication d’une telle image ; des œuvres de photographes fin-de-siècle fascinés par la matérialité de différents papiers et les qualités tactiles de leurs surfaces – avec en toile de fond la violence latente de l’industrialisation, comme en témoigne à merveille Hüttenwerk (hauts-fourneaux) d’Eduard Arning, un grand tirage à la gomme bichromatée incorporant de la suie comme pigment (fig. 1) ; les extraordinaires images d’abattoirs parisiens réalisées par Madame d’Ora, figurant les entrailles d’animaux dont est tirée la gélatine (fig. 2) ; les récentes héliogravures de terrains radioactifs de Susanne Kriemann, qui emploient des pigments artisanaux tirés des plantes contaminées, mêlés à de la suie.

1. Eduard Christian Arning, Hauts-fourneaux, 1902

1. Eduard Christian Arning, Hauts-fourneaux, 1902

Épreuve à la gomme bichromatée dans son cadre original, 81 x 108,4 cm. Hambourg, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg.

2. Madame d’Ora, La Dentelle, série Abattoir, 1956‑1957

2. Madame d’Ora, La Dentelle, série Abattoir, 1956‑1957

Tirage chromogène, 16,4 x 22,7 cm. Hambourg, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg.

© Madame d’Ora, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg

  • 12 L’ensemble de ces entretiens est disponible sur la chaîne YouTube du musée.

12Chaque partie de l’exposition est consacrée à une matière première spécifique, permettant ainsi de rapprocher et de tisser des liens entre des œuvres d’artistes contemporains, des aspects de l’histoire de la photographie et des archives des entreprises Agfa, Gevaert, Kodak et Schoeller. Chaque section est conçue pour éclairer les visiteurs sur un aspect particulier de la matérialité de la photographie avec un appui scientifique : une série d’interviews vidéo avec des spécialistes issus de différentes disciplines permet de porter un autre regard sur l’exposition. Nous nous sommes entretenus avec la minéralogiste Katrin Westner et l’historienne de l’art Susan M. Barger à propos de l’exploitation du cuivre, avec l’historienne de l’art Katherine Mintie sur les routes commerciales et les conditions de production du papier photographique au XIXe siècle, avec le chimiste Rainer Redmann sur la récupération de l’argent et les questions environnementales implicites liées à l’industrie photographique, et avec le biologiste Hans Joosten sur l’absorption du carbone par les zones humides12.

13La section intitulée « Cuivre, or et daguerréotype » est consacrée aux plaques de cuivre, premiers supports de l’image photographique dans les années 1840 et 1850. Ces plaques étaient fabriquées industriellement, principalement à Paris, et vendues dans le monde entier. Le cuivre était raffiné au Pays de Galles, dans la région de Swansea, où l’industrie des énergies fossiles était en plein essor. Les minerais étaient expédiés du monde entier vers l’Angleterre pour y être fondus puis commercialisés sur le marché international. La photographie dépendait du commerce du cuivre, et la rapide diffusion du médium aurait été impensable sans les combustibles fossiles, l’expansion coloniale et l’extraction abusive des minerais.

14Les photographies réalisées pendant la ruée vers l’or offrent une illustration sans équivoque de l’impact de l’industrie minière. Elles témoignent tout à la fois de la destruction du paysage et de la fierté des chercheurs d’or posant en entrepreneurs face à l’objectif. Leurs homologues féminins, les « pit brow women » employées dans les houillères de Wigan en Angleterre, représentent la main-d’œuvre invisible mobilisée par le médium photographique à l’ère industrielle. Spécialement réalisé pour l’exposition, Hygieia Watches Over Us d’Ignacio Acosta associe une statue de cuivre de la déesse de la santé et de l’hygiène, Hygie, érigée à la chambre de Commerce de Hambourg, et l’entreprise hambourgeoise productrice de cuivre Aurubis. Cette œuvre s’inscrit dans le projet Copper Geographics (2010-en cours), dans lequel l’artiste retrace les routes commerciales du cuivre depuis son Chili natal (fig. 3).

3. Ignacio Acosta, Aide informatique, œuvre de la série Copper Geographics, 2015

3. Ignacio Acosta, Aide informatique, œuvre de la série Copper Geographics, 2015

Tirage chromogène, 24 x 30 cm.

© Ignacio Acosta, Londres

  • 13 Jacob W. Lewis, « Early Photogravure & the Material Unconscious », in Geoff Bender et Rasmus R. Sim (...)

15La deuxième partie de l’exposition, intitulée « Combustibles fossiles, charbon et bitume » examine l’utilisation de pigments à base de suie et de charbon mélangés aux colorants photographiques, comme l’illustrent notamment les œuvres d’Eduard Arning, d’Oscar et Theodor Hofmeister, de Susanne Kriemann ou encore celles d’Anaïs Tondeur sur les particules fines, imprimées avec des encres incorporant des particules de carbone (fig. 4). À travers le motif récurrent des paysages de landes, toiles de fond des mines de charbon (fig. 5), l’« inconscient matériel » du médium devient le sujet même de ces images. Autre combustible fossile, le bitume photosensible est un asphalte naturel employé dans la production photographique13. Pour l’exposition, Noa Yafe présente des paysages de la mer Morte où cette matière première se développe à l’état naturel.

4. Vue de l’exposition Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg, 2022

4. Vue de l’exposition Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg, 2022

Œuvres de la série Noir de carbone (2017-2018) d’Anaïs Tondeur.

© Henning Rogge, Hambourg

5. Jürgen Friedrich Mahrt, exploitation de la tourbe dans le marais de Hartshoper, circa 1930

5. Jürgen Friedrich Mahrt, exploitation de la tourbe dans le marais de Hartshoper, circa 1930

Tirage argentique colorié, 12,2 x 15,7 cm. Rendsburg/Berlin, collection Mahrt/Storm.

16La partie « Le papier et son couchage » se concentre sur le coton, la cellulose, la gélatine et le celluloïd. Au XIXe siècle, l’Europe était la place forte de la production de papier. Ce matériau était initialement fabriqué à partir de chiffons de coton ou de lin. Vers 1860, le coton était cultivé et récolté dans le Sud esclavagiste des États-Unis. Il était ensuite expédié en Europe et transformé en textile qui servait, sous forme de chiffons, de base à la fabrication de papier. Ce n’est qu’au XXe siècle que l’industrie papetière adopta la cellulose dérivée du bois. Dans leurs travaux respectifs, les photographes Alison Rossiter et F & D Cartier examinent la matérialité de papiers photographiques anciens en s’appuyant sur des images « trouvées » empreintes d’une poésie abstraite. Les produits animaux étaient un ingrédient essentiel pour le couchage du papier : les œufs au XIXe siècle, puis la gélatine de bovins au XXe siècle, principalement obtenue à partir des os. S’intéressant chacune à leur manière aux enduits de couchage des papiers photographiques, les images de Madame d’Ora et de James Welling témoignent des brutales réalités de l’industrie de la viande. Spécialement réalisée pour l’exposition, une œuvre de Tobias Zielony, tirée d’un travail de recherche mené au sein d’Agfa Filmfabrik Wolfen (devenu ORWO en 1964), explore quant à elle les problématiques du travail et de l’écologie dans l’industrie photographique (fig. 6 et 7).

6. Tobias Zielony, Wolfen, 2022

6. Tobias Zielony, Wolfen, 2022

Diapositive tirée de l’installation, dimensions variables.

© Tobias Zielony, Berlin

7. Stock de papier brut d’AGFA, Leverkusen, 1956

7. Stock de papier brut d’AGFA, Leverkusen, 1956

Tirage chromogène monté sur support cartonné, 13 x 18 cm. Cologne, Musée Ludwig, collection Agfa.

17Une autre section est consacrée à l’argent, précieux métal qui demeure aux fondements de l’image photographique. De toutes les matières premières présentées dans l’exposition, il est la clef de voûte d’une industrie photographique qui, à une certaine époque, en était la principale consommatrice (fig. 8). Cette section rend compte de l’ampleur de cette dépendance. Les œuvres de Daphné Nan Le Sergent sur l’histoire de la production d’argent et d’or en Amérique du Sud (fig. 9), de Simon Starling sur les particules argentiques et les réseaux de production mondialisée, et de The Optics Division of the Metabolic Studio sur les mines d’argent abandonnées de Cerro Gordo et le lac asséché Owens, jadis exploités pour les besoins de Kodak et de Los Angeles (fig. 10), tissent des liens entre l’histoire coloniale des mines d’argent, l’extraction des matières premières et leur processus de raffinage. La vidéo de Le Sergent nous éclaire également sur le rôle moteur qu’a joué la valeur d’échange des métaux dans les innovations techniques de la photographie en les rendant plus lucratives. Les inventions ne sont jamais des success stories individuelles : comme en témoignent les œuvres d’Hercule Florence, auteur au Brésil, dès les années 1830, d’un procédé photographique resté méconnu, leur possibilité et leur viabilité dépendent entièrement d’une conjoncture spécifique.

8. Lingots d’argent dans la chambre forte de Kodak, 1945

8. Lingots d’argent dans la chambre forte de Kodak, 1945

Tirage argentique. Rochester, Kodak Historical Collection.

© Used with permission from Eastman Kodak Company 
© Rare Books, Special Collections, and Preservation, University of Rochester

9. Daphné Nan Le Sergent, L’Image extractive, 2021

9. Daphné Nan Le Sergent, L’Image extractive, 2021

Arrêt sur image, vidéo noir et blanc et couleur, 20 min.

© Daphné Nan Le Sergent, Paris

10. Optics Division du Metabolic Studio (Lauren Bon, Tristan Duke et Richard Nielsen), opération de tirage argentique dans le lit du lac Owens, 2013

10. Optics Division du Metabolic Studio (Lauren Bon, Tristan Duke et Richard Nielsen), opération de tirage argentique dans le lit du lac Owens, 2013

© Optics Division of the Metabolic Studio, Los Angeles

18Intitulée « Le poids du cloud : terres et métaux rares, énergie et déchets », la dernière partie de l’exposition étudie les ressources nécessaires à la production, à la diffusion et au stockage des images numériques. L’extraction des terres rares nécessite une énergie considérable ; aux côtés des « minéraux de conflit », elles sont utilisées dans la fabrication de nos smartphones et de nos appareils de stockage numériques. Les terres rares finissent dans les montagnes de déchets électroniques du Sud global qui ne cessent de grandir proportionnellement à notre soif de nouveauté. The Canary and the Hammer est une œuvre de Lisa Barnard tirée d’un travail de recherche qui explore la question du recyclage et de la place de l’or dans notre société. Mary Mattingly retrace les chaînes logistiques complexes et volontiers opaques du cobalt au moyen d’une cartographie de leurs trajectoires mise à jour en fonction des évolutions du marché. L’essai vidéo de Lisa Rave est consacré à un métal de terre rare baptisé europium, tandis qu’une application développée par Christoph Knoth et Konrad Renner en collaboration avec leurs étudiants de l’École supérieure des beaux-arts de Hambourg (HFBK) permet aux visiteurs de connaître la durabilité et la recyclabilité de leurs téléphones et les invite à réfléchir à leur propre consommation énergétique.

  • 14 Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris (...)

19Mining Photography est la première exposition photographique à tenter d’esquisser ainsi une histoire environnementale du médium (et non une histoire de la photographie environnementale), pour paraphraser l’ouvrage de Pierre Charbonnier14. À ce titre, ce projet a nécessité l’emploi de méthodes narratives expérimentales et interdisciplinaires tout en appelant à repenser le regard que nous portons sur les images photographiques. De nombreux artistes présentés dans cette exposition le démontrent : pour faire face aux défis posés par la crise climatique, nous devons non seulement procéder à une réévaluation radicale de nos approches artistiques et théoriques, mais aussi voir le monde différemment. Gageons qu’une histoire de nos modes de représentation et de leur contribution à cette crise puisse constituer un premier pas dans ce sens.

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Notes

1 Boaz Levin, Esther Ruelfs et Tulga Beyerle (dir.), Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production, Leipzig, Spector Books, 2022.

2 « 2022 Confirmed as One of Warmest Years on Record », 12 janv. 2023 (en ligne : ‹ news.un.org/en/ story/2023/01/1132387 ›).

3 Paul Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, vol. 23, no 415, 2002.

4 Andreas Malm, « The Origins of Fossil Capital. From Water to Steam in the British Cotton Industry », Historical Materialism, vol. 21, no 1, 2013, pp. 15-68.

5 Organisation des Nations unies, « Facts and Figures » (en ligne : ‹ un.org/en/actnow/facts-and-figures ›).

6 Andreas Malm et Alf Hornborg, « The Geology of Mankind? A Critique of the Anthropocene Narrative », The Anthropocene Review, vol. 1, no 1, avril 2014, p. 64 ; voir Jason W. Moore (dir.), Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism, Oakland, PM Press, 2016 ; Andreas Malm, « Who Lit This Fire? Approaching the History of the Fossil Economy », Critical Historical Studies, vol. 3, no 2, automne 2016, pp. 215-248.

7 « Le Pyréolophore : un nouveau principe de moteur », Maison Nicéphore Niépce (en ligne : ‹ photo-museum.org ›).

8 Patents for Inventions. Abridgments of Specifications Relating to Electricity and Magnetism, Their Generation and Applications, Londres, George E. Eyre and William Spottiswoode, 1859. Par la suite, Talbot fut même approché par des propriétaires d’une filature de coton désireux d’utiliser sa technologie en remplacement de l’énergie hydraulique. Voir Busch & Co., lettre à William Henry Fox Talbot, 13 févr. 1846, Manuscripts – Fox Talbot Collection, British Library, Londres, LA46-027, doc. no 5562.

9 Ce lien est rarement évoqué dans les histoires de la photographie. Une récente et remarquable contribution à ce débat est apportée par l’étude de Matthew C. Hunter du peintre Joshua Reynolds, Painting with Fire. Sir Joshua Reynolds, Photography, and the Temporally Evolving Chemical Object, Chicago, University of Chicago Press, 2020, pp. 171-178.

10 Nadia Bozak, The Cinematic Footprint. Lights, Camera, Natural Resources, New Brunswick, Rutgers University Press, 2012, pp. 30-31.

11 Ibidem.

12 L’ensemble de ces entretiens est disponible sur la chaîne YouTube du musée.

13 Jacob W. Lewis, « Early Photogravure & the Material Unconscious », in Geoff Bender et Rasmus R. Simonsen (dir.), Photography’s Materialities. Transatlantic Photographic Practices over the Long Nineteenth Century, Louvain, Leuven University Press, 2021, p. 49.

14 Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020. Pour une introduction détaillée à la notion d’histoire environnementale de la photographie, voir Boaz Levin, « The Pencil of Cheap Nature. Towards an Environmental History of Photography », Philosophy of Photography, vol. 14, no 1 (« Violence: Part 2 »), 2023.

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Table des illustrations

Titre 1. Eduard Christian Arning, Hauts-fourneaux, 1902
Légende Épreuve à la gomme bichromatée dans son cadre original, 81 x 108,4 cm. Hambourg, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg.
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 526k
Titre 2. Madame d’Ora, La Dentelle, série Abattoir, 1956‑1957
Légende Tirage chromogène, 16,4 x 22,7 cm. Hambourg, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg.
Crédits © Madame d’Ora, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 647k
Titre 3. Ignacio Acosta, Aide informatique, œuvre de la série Copper Geographics, 2015
Légende Tirage chromogène, 24 x 30 cm.
Crédits © Ignacio Acosta, Londres
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 855k
Titre 4. Vue de l’exposition Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg, 2022
Légende Œuvres de la série Noir de carbone (2017-2018) d’Anaïs Tondeur.
Crédits © Henning Rogge, Hambourg
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 452k
Titre 5. Jürgen Friedrich Mahrt, exploitation de la tourbe dans le marais de Hartshoper, circa 1930
Légende Tirage argentique colorié, 12,2 x 15,7 cm. Rendsburg/Berlin, collection Mahrt/Storm.
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-5.jpg
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Titre 6. Tobias Zielony, Wolfen, 2022
Légende Diapositive tirée de l’installation, dimensions variables.
Crédits © Tobias Zielony, Berlin
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 404k
Titre 7. Stock de papier brut d’AGFA, Leverkusen, 1956
Légende Tirage chromogène monté sur support cartonné, 13 x 18 cm. Cologne, Musée Ludwig, collection Agfa.
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 389k
Titre 8. Lingots d’argent dans la chambre forte de Kodak, 1945
Légende Tirage argentique. Rochester, Kodak Historical Collection.
Crédits © Used with permission from Eastman Kodak Company © Rare Books, Special Collections, and Preservation, University of Rochester
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 449k
Titre 9. Daphné Nan Le Sergent, L’Image extractive, 2021
Légende Arrêt sur image, vidéo noir et blanc et couleur, 20 min.
Crédits © Daphné Nan Le Sergent, Paris
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 213k
Titre 10. Optics Division du Metabolic Studio (Lauren Bon, Tristan Duke et Richard Nielsen), opération de tirage argentique dans le lit du lac Owens, 2013
Crédits © Optics Division of the Metabolic Studio, Los Angeles
URL http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1408/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 463k
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Pour citer cet article

Référence papier

Boaz Levin et Esther Ruelfs, « À propos de l’exposition Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production », Transbordeur, 8 | 2024, 122-131.

Référence électronique

Boaz Levin et Esther Ruelfs, « À propos de l’exposition Mining Photography. The Ecological Footprint of Image Production », Transbordeur [En ligne], 8 | 2024, mis en ligne le 15 février 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transbordeur/1408 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12gy3

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Auteurs

Boaz Levin

Boaz Levin est écrivain, commissaire d’exposition et codirecteur des expositions au C/O Berlin. Avec Esther Ruelfs, il est le co-commissaire de Mining Photography.The Ecological Footprint of Image Production (Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg en 2022, Kunst Haus Wien et Gewerbemuseum Winterthur en 2023). En 2023, il a co-commandité avec Kathrin Schönegg l’exposition Image Ecology au C/O Berlin. Depuis 2020, il est rédacteur de la plateforme Kiosk du magazine Cabinet.
Boaz Levin is a writer, curator and co-director of exhibitions at C/O Berlin. With Esther Ruelfs, he was co-curator of “Mining Photography: The Ecological Footprint of Image Production” (Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg in 2022, Kunst Haus Wien and Gewerbemuseum Winterthur in 2023). In 2023, with Kathrin Schönegg he co-curated the exhibition “Image Ecology” at the C/O Berlin. Since 2020, he has been editor of Cabinet magazine’s Kiosk platform.

Esther Ruelfs

Esther Ruelfs dirige le département Photographie et nouveaux médias du Museum für Kunst und Gewerbe de Hambourg. Parmi ses publications les plus récentes, citons Mining Photography. Zum ökologischen Fußabdruck der Bildproduktion (avec Boaz Levin, MK&G, 2022), Amateurfotografie. From Bauhaus to Instagram (MK&G, 2019), Activating the Body. Verlebendigung und Mortifikation bei Herbert List (Wilhelm Fink Verlag, 2016).
Esther Ruelfs is director of the Department of Photography and New Media at the Museum für Kunst und Gewerbe in Hamburg. Her most recent publications include Mining Photography. On the Ecological Footprint of Image Production (with Boaz Levin, MK&G, 2022), Amateur Photography. From Bauhaus to Instagram (MK&G, 2019), and Activating the Body. Verlebendigung und Mortifikation bei Herbert List (Wilhelm Fink Verlag, 2016).

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Droits d’auteur

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