Conservation du patrimoine photographique et écologie
Résumés
Dans cet entretien, Agnès Gall-Ortlik revient sur son engagement pour une transformation écoresponsable des pratiques dans le milieu de la conservation et de la restauration du patrimoine en général et des collections photographiques en particulier. Les concepts d’écologie, de développement durable et de décroissance sont abordés au regard des problématiques actuelles de conservation du patrimoine photographique, de stockage des collections, de la muséographie d’exposition ainsi que des matériaux de conservation-restauration. L’entretien fait également un état des recherches en cours en matière d’écoconservation et d’écophotographie, ici présentées comme une évolution responsable et cohérente de la discipline en vue des enjeux climatiques actuels.
Entrées d’index
Mots-clés :
conservation-restauration, écologie, développement durable, décroissance, écoconservation, écophotographie, patrimoine photographiqueKeywords:
conservation-restoration, ecology, sustainable development, de-growth, eco-conservation, eco-photography, photographic heritageTexte intégral
1Agnès Gall-Ortlik est responsable de l’Atelier de restauration et conservation de photographies de la Ville de Paris. Elle est interrogée sur son travail et sur les transformations écoresponsables des pratiques de conservation-restauration de la photographie par Pau Maynés, restaurateur à Photo Élysée à Lausanne. Leur entretien a été enregistré au jardin du Luxembourg à Paris le 16 septembre 2023.
Pau Maynés : Madame Gall-Ortlik, vous avez choisi le jardin du Luxembourg au centre de Paris pour réaliser cet entretien, un espace vert au cœur d’une de plus grandes métropoles d’Europe.
Agnès Gall-Ortlik : Oui, ce jardin est un objet exemplaire de l’art paysagiste français et aussi un sujet photographique typique de Paris. Nous conservons dans les collections de la Ville de Paris d’émouvantes images de ce jardin prises par Eugène Atget au début du XXe siècle, par exemple, ou plus tardivement par les grands photographes humanistes comme Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson ou Willy Ronis. À quelques mètres d’ici, Gabriel Lippmann a réalisé à la fin du XIXe siècle une des premières images en couleurs de l’histoire, une photographie qui montre les parterres verts et symétriques et la terrasse surélevée qui caractérisent le parc, ainsi que la façade du palais du Sénat devant un beau ciel bleu sur lequel se découpent les toits typiques de Paris. De plus les espaces verts sont une des clés de la réussite dans la lutte contre le réchauffement climatique dans les milieux urbains.
Vous êtes responsable de l’atelier de restauration et conservation de photographies de la Ville de Paris (ARCP). Quelle est la mission de ce service et votre rôle en particulier ?
L’ARCP, créé en 1983 par Anne Cartier-Bresson, a comme mission principale la préservation matérielle des collections photographiques de la Ville de Paris (fig. 1). Le nombre important de phototypes conservés par la municipalité, qui s’élève à environ seize millions d’items (négatifs sur verre, sur plastique, épreuves positives depuis l’invention de la photographie en 1839 jusqu’à nos jours) justifie la création d’un service dédié uniquement à la conservation-restauration de photographies, qui fête déjà cette année ses quarante ans d’existence.
1. Équipe de l’ARCP en intervention d’urgence suite à un dégât des eaux, mai 2020
© A. Barisan, ARCP, Ville de Paris
Les collections parisiennes sont conservées au sein d’institutions multiples et variées par leurs modes de fonctionnement et missions, comme les bibliothèques spécialisées de la ville (la bibliothèque de l’Hôtel de Ville, la bibliothèque historique de la Ville de Paris, les bibliothèques Forney, François Truffaut, L’Heure joyeuse, Marguerite Durand ou celle des Littératures policières), ses différents musées (maisons de Balzac et Victor Hugo, musée d’Art moderne, musées Bourdelle, Carnavalet, Cernuschi, Cognacq-Jay ou Zadkine, ceux de la Libération de Paris ou de la Vie romantique, Palais Galliera, Petit Palais), les archives de Paris, mais aussi le Fonds d’art contemporain – Paris Collections, ou encore la cinémathèque Robert‑Lynen.
Nous prenons ainsi soin des collections photographiques municipales. Entre autres projets, nous avons récemment travaillé pour le palais Galliera sur des photographies de mode en couleurs du fonds Scaoni tirées sur procédé Vivex, ou sur le fonds documentaire de la maison de Balzac pour réaliser un bilan sanitaire. Nous traitons depuis des années les fonds Eugène Atget et Charles Marville ou plus récemment le fonds France Soir de la bibliothèque historique de la Ville de Paris. Nous réalisons également des constats d’état avant et après exposition pour la Maison européenne de la photographie et les musées municipaux. Nous accueillons en outre des stagiaires français et internationaux et nous menons des recherches appliquées aux problématiques de la conservation de la photographie.
Il était important que ce service soit sous la responsabilité d’un restaurateur du patrimoine et pas d’un conservateur, pour permettre une prise en charge bien plus adaptée des aspects techniques. Les questions de gestion humaine sont aussi au cœur de ma fonction et nous nous attelons avec mes collègues à rendre le service le plus efficace possible. Les profils de mes collègues sont interdisciplinaires : une équipe de conservation composée d’un chef restaurateur de photographies, accompagné de six collègues, trois restauratrices de photographies et trois techniciens en conservation du patrimoine. À ces spécialistes de la conservation des photographies s’ajoutent une photographe, un régisseur, deux documentalistes chargées du pôle numérisation et documentation, et enfin une adjointe administrative.
Vous êtes arrivée à la direction de ce service après une carrière dans la pratique de la restauration d’œuvres d’art. Quand apparaît votre intérêt pour l’écologie et depuis quand faites-vous de la recherche en écologie appliquée à la conservation du patrimoine ?
À l’origine de ma carrière professionnelle, j’étais restauratrice en arts du feu, spécialiste de la conservation-restauration d’objets en verre, en céramique, en émail et en métal. Ce ne sont pas des matières si éloignées de la photographie, un médium aux matériaux constitutifs très variés. La photographie m’a cependant toujours intéressée et j’ai voyagé, participé à des congrès, visité des centres de recherche et rencontré nombre de pionniers de la conservation des photographies et de la redécouverte des procédés anciens, comme José Orraca, Grant Romer et Nora Kennedy aux États-Unis ou Anne Cartier-Bresson et Bertrand Lavédrine en France. Cette première génération de spécialistes en conservation des photographies (en réalité la deuxième génération après les vrais pionniers comme Eugene Ostroff dans les années 1970 à la Smithsonian Institution de Washington ou Françoise Flieder au Centre de recherches sur la conservation des documents graphiques, le CRCDG, à Paris) s’est concentrée sur la recherche pour connaître, comprendre et décrire les procédés photographiques anciens, leurs fragilités et les possibles solutions aux dégradations des images argentiques. Cette génération a posé les bases des connaissances qui permettent nos pratiques actuelles. J’ai toujours considéré la conservation de photographies comme un domaine de recherche stimulant, et le fait que nous vivions aujourd’hui une énième transformation technologique, qui met l’image photographique électronique au cœur des stratégies de communication visuelle, a stimulé mon engagement dans ce secteur.
Mon intérêt pour l’écologie a été personnel avant d’être professionnel. Je me suis interrogée sur ma pratique professionnelle à partir de 2008 et j’ai tenté d’améliorer mon espace de travail en utilisant des matériaux plus respectueux de l’environnement. En 2010, j’ai coordonné un colloque international qui abordait le sujet de la conservation au regard du développement durable. Puis, je me suis peu à peu intéressée à l’architecture bioclimatique, pour réaliser en 2013 la rénovation d’un logement en collaboration avec un groupe d’architectes spécialisés dans l’architecture en terre crue. Cette expérience m’a marquée car elle m’a fait comprendre qu’il est possible d’agir et de sortir des conventions occidentales par rapport à la construction, la gestion des ressources et des matériaux. Ce cheminement m’a amenée en 2015 à m’inscrire au Master en conservation préventive de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne pour approfondir le thème de l’écologie appliquée à la conservation du patrimoine. J’ai, dans ce cadre, imaginé des réserves bioclimatiques pour le musée du Vivant, premier musée de l’écologie et du développement durable, qui appartient à l’école d’agronomie AgroParisTech et qui était situé à l’époque dans le château de Grignon en région parisienne. Je me suis fortement inspirée pour cette recherche du travail d’un collègue anglais, Tim Padfield, qui a pensé et mis au point au Danemark depuis les années 1990 des bâtiments de réserves à faible consommation d’énergie. Il a, entre autres choses, exploré les possibilités offertes par la terre crue en tant que matériau de construction. En Europe, la Maison des plantes de Laufon, près de Bâle, en Suisse, un bâtiment de stockage de plantes conçu par les architectes Herzog et de Meuron, construit avec des murs en pisé aveugles pour l’entreprise Ricola, devrait servir d’inspiration pour les bâtiments d’archives photographiques et de réserves muséales en général (fig. 2).
Qu’avez-vous appris en faisant ce cheminement intellectuel ?
- 1 Serge Latouche, Survivre au développement (2004) et Petit traité de la décroissance sereine (2007), (...)
- 2 Sarah Staniforth, « Slow Conservation », Studies in Conservation, vol. 55, no 2, 2010, pp. 74-80.
- 3 Sarah S. Brophy et Elizabeth Wylie, The Green Museum. A Primer on Environmental Practice, Lanham, A (...)
Ce travail m’a permis d’affiner ma pensée et de prendre position quant aux différents concepts qui peuvent être utilisés, surtout par rapport à celui de développement durable. Ce terme, qui apparaît pour la première fois en 1987 (voir le rapport Our Common Future de la Commission mondiale pour le développement et l’environnement de l’ONU), est en effet celui utilisé le plus couramment pour décrire la manière dont il faut penser et agir pour pouvoir assurer un développement humain tout en respectant notre environnement. C’est un très beau concept, de prime abord, qui prend en compte conjointement les dimensions environnementales, sociales et économiques et qui a été décliné sous différentes formes, une des dernières étant les Objectifs de développement durable (ODD, ou SDGs en anglais pour Sustainable Development Goals). Mais ce concept ne remet pas en cause le principe même de développement économique continu dans un monde fini et c’est là que le bât blesse, je pense. Je préfère les termes de décroissance ou d’acroissance utilisés depuis la fin des années 1970 en France pour dénoncer la notion même de développement durable comme un terme ambigu et contradictoire, qui sert à tranquilliser la bonne conscience de notre société. Il est aussi intéressant parce que lui est associé le cercle vertueux des huit R : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, relocaliser, réduire, réutiliser et recycler1. Les trois derniers ont d’ailleurs été récupérés et sont utilisés à toutes les sauces sans qu’on sache toujours d’où ils viennent. Je suis également très attachée au concept d’écologie, terme inventé par le zoologiste et biologiste allemand Ernst Haeckel dans les années 1860-1870 pour désigner la science des relations entre les organismes vivants et leurs milieux. En ce sens, il nous rappelle que nous sommes des animaux comme les autres – ce que nous oublions trop souvent – et que la Terre est notre maison. L’écologie s’est également développée comme mouvement social et politique dans la seconde moitié du XXe siècle, visant à limiter les conséquences négatives de nos activités sur l’environnement, avec des chercheurs engagés comme Rachel Carson aux États-Unis ou René Dumont en France, mais qui n’ont malheureusement pas été suffisamment entendus à leur époque. J’utilise donc plutôt le préfixe « éco- » que l’adjectif « durable » pour mon travail et je parle d’écoconservation et d’écoresponsabilité. Les Anglo-Saxons ont de leur côté développé les concepts de « slow conservation2 » et de « green conservation3 ».
Quels sont les enjeux pour la conservation des photographies si on veut rendre la pratique écoresponsable ?
De mon point de vue, ce serait clairement de réussir à avoir une pratique respectueuse des principes de la décroissance, avec l’implantation du cercle vertueux des huit R. En photographie, spécifiquement, les questions à étudier et à résoudre actuellement seraient, entre autres : la pollution engendrée par les produits chimiques photographiques, la dépense énergétique liée à la climatisation des espaces de réserves, le questionnement de la numérisation à tout va des fonds photographiques, la gestion des fonds numériques natifs, le mode de production des expositions et des foires, en lien direct avec l’industrie culturelle de masse ou encore les pratiques des conservateurs-restaurateurs.
- 4 Patricia Ford (dir.), Sustainable Preservation Practices for Managing Storage Environments, Rochest (...)
- 5 Thi-Phuong Nguyen, « De nouvelles normes pour définir les consignes climatiques pour la conservatio (...)
- 6 Par exemple l’espérance de vie d’un négatif sur acétate de cellulose sain conservé à 5 °C et 30 % d (...)
Particulièrement sensibles à la lumière, à l’humidité, à la chaleur et aux polluants divers contenus dans l’atmosphère, les épreuves et négatifs photographiques sont parmi les biens culturels les plus fragiles. Ils bénéficient en ce sens d’un certain nombre de normes ISO édictées pour les réserves ou magasins d’archive depuis les années 2000 afin de leur assurer une préservation optimale et par là même une espérance de vie maximale. Mais les conditions requises pour atteindre ces conditions idéales supposent une consommation énergétique soutenue, en particulier pour maintenir dans un climat sec et froid les phototypes en couleurs et les négatifs sur nitrate et acétate de cellulose. L’Image Permanence Institute (IPI) du Rochester Institute of Technology (RIT) aux États-Unis mène depuis quelques années une réflexion pour optimiser la manière d’atteindre ces conditions tout en évitant de consommer trop d’énergie4. Il existe aujourd’hui une réflexion autour de la révision des normes climatiques pour les collections d’archives et de bibliothèques5. Mais la question fondamentale à se poser est peut-être de savoir si l’on pourrait accepter de modifier ces valeurs qui entraînent une certaine consommation d’énergie, et par là même accepter de conserver moins longtemps les items6.
- 7 Voir la journée d’étude sur le thème de la régie des œuvres et le développement durable organisée e (...)
Les expositions, dans les musées, foires ou galeries, sont un autre sujet sensible du point de vue écologique. Événements par nature éphémères, elles représentent non seulement un gaspillage indécent de matériaux divers et variés, mais aussi une consommation d’énergie et une empreinte carbone élevée en fonction du mode de transport des visiteurs et des œuvres elles-mêmes. En France, les régisseurs représentent le collectif qui a le plus réfléchi ces dernières années à ce sujet7.
Enfin, les conservateurs-restaurateurs s’interrogent de plus en plus sur leur pratique quotidienne, à propos des méthodes ou produits qu’ils ont appris à utiliser pendant leur formation initiale. Il s’agit de se demander quelles sont les conséquences de cette activité sur l’environnement. Peut-on utiliser moins de solvants, moins d’eau, de coton, de carton ?
Pouvez-vous nous donner des exemples de ces évolutions souhaitées et nécessaires ?
Sur le sujet de l’écoresponsabilité, il me paraît urgent de démystifier le recours à la numérisation comme panacée à la préservation du patrimoine. Nous devrions avoir un regard plus critique envers ces grands investissements qui sont réalisés sur les dernières technologies, très énergivores et dont nous ne savons pas ce qu’elles deviendront au fil des générations. Nous sommes en train de créer des « doublons » des collections matérielles, qu’il faut gérer avec tout autant d’attention que les objets physiques dont nous nous occupons à l’ARCP (fig. 3). Peut-être que les arbres de la numérisation ne nous laissent pas voir la forêt qu’ils cachent.
3. Équipe de l’ARCP en train de nettoyer des négatifs sur plaque de verre dans la zone sèche de l’atelier, 2021
© A. Barisan, ARCP, Ville de Paris
D’autre part, la présence d’un « référent vert » (green manager) dans les institutions est essentielle, il faut qu’il y ait une personne dédiée qui traite de ce sujet à tous les niveaux, pour sensibiliser et former à l’écoresponsabilité et pour mettre en œuvre une politique définie en amont par l’institution ou l’entreprise.
- 8 Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot (dir.), Le Souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverne (...)
Mais surtout, il faudrait avant tout que chacun d’entre nous (re)prenne conscience du monde qui l’entoure et de sa place au sein de cet environnement terrestre. Il semblerait en effet que la déconnexion et la raréfaction de relations et d’expériences avec la nature et l’environnement soit une des causes de l’inertie humaine face au changement climatique8.
Quelles stratégies écoresponsables pratiquez-vous à l’ARCP ?
La transformation d’un service de conservation-restauration est un défi de taille, qui ne peut se faire du jour au lendemain. Cela demande du temps, pour en discuter avec les collègues, mais aussi pour mettre en place des stratégies différentes. Le sentiment que l’on peut avoir au début est d’être débordé et ne pas savoir par où commencer.
À l’ARCP nous avons choisi de travailler dans un premier temps sur ce qui nous semblait le plus simple parce que concret et visible, la gestion des déchets. Nous nous sommes fixé pour objectif d’atteindre le zéro déchet, même si je sais que c’est utopique. Dans un premier temps nous avons identifié tous les types de déchets que nous pouvions produire au sein de l’ARCP, nous les avons regroupés par grandes familles, puis nous les avons pesés à intervalles réguliers pendant un an. Nous avons intégré aussi bien les déchets issus de la pratique de la conservation-restauration que ceux administratifs ou de la vie quotidienne (pauses-déjeuner, etc.). Il s’agit maintenant de savoir ce que nous pouvons réduire, mais aussi d’identifier ce que nous pouvons faire pour que les matériaux dont nous ne nous servons plus ne soient pas considérés comme des déchets. Nous essayons par exemple de valoriser au maximum nos chutes de carton de conservation en les donnant à des services collègues de la Ville de Paris (ateliers Beaux-Arts ou Académie du climat).
- 9 Romain Perez, Étude pour une gestion plus durable et responsable de l’eau dans les ateliers de cons (...)
Nous avons également participé aux travaux de recherche d’un étudiant en Master de conservation préventive de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne qui a étudié l’usage de l’eau dans les ateliers de conservation-restauration9.
Connaissez-vous l’écophotographie ?
- 10 Voir Michel Wiedemann, « Le vocabulaire de la photographie », Cahier de lexicologie. Revue internat (...)
Oui ! J’ai même pratiqué la « phyto-photographie » pour expérimenter ces procédés qui connaissent un regain d’intérêt aujourd’hui. Le terme d’écophotographie désigne une photographie écologique par les sujets choisis dans le but d’éveiller les consciences par l’image utilisée, mais aussi par la manière de produire ces objets photographiques, dans une démarche de respect de l’environnement. Ce sont des procédés anciens, car des pionniers comme Hippolyte Bayard ou John Herschel avaient déjà étudié la photosensibilité des colorants végétaux. Aujourd’hui la prise de conscience des méfaits de la contamination de l’industrie photographique a fait revivre toute une série de techniques photographiques qui étaient oubliées. Il est d’ailleurs intéressant de se souvenir que le terme « photographie » était utilisé avant sa « découverte » en 1839 pour désigner l’effet de la lumière sur les plantes et les animaux10.
- 11 En ligne : ‹ gideonmendel.com/submerged-portraits/ › et ‹ gideonmendel.com/portraits-in-ashes/ ›.
- 12 Mathieu Asselin, Monsanto. Une enquête photographique, Arles, Actes Sud, 2017.
Pas très loin d’ici, à Montrouge en banlieue parisienne, la maison Robert Doisneau fait des ateliers pour les enfants en utilisant des colorants provenant d’espèces végétales qui sont plantées dans le jardin du musée. Cela permet aux médiateurs de parler d’écologie, de photosensibilité, de lumière, de couleur et de créativité. Nous avons vu récemment à Paris Photo le travail d’un jeune photographe belge, Lucas Leffler, qui fait des images photographiques sur de l’argile collectée dans une rivière contaminée par de l’argent des eaux résiduelles de l’usine Agfa-Gevaert en Belgique (fig. 4 et 5). C’est un travail surprenant, engagé et beau. Le défi de la conservation d’une telle œuvre, composée d’une fine couche d’argile crue avec une image argentique dessus, est aussi de taille et pas si loin de ma spécialité d’origine. D’autres photographes engagés dans une démarche écologique sont actuellement exposés à la Bibliothèque nationale de France dans l’exposition Épreuves de la matière (fig. 6) : Anne-Lou Buzot, qui enseigne également les procédés photochimiques à l’École nationale supérieure Louis Lumière, réalise des anthotypes et nous interpelle sur le caractère éphémère de ses créations ; Parme Baratier réalise des photogravures de plantes sur un papier constitué de ces dernières ; Meghann Riepenhoff fait des cyanotypes « marqués » directement par les éléments naturels comme le vent, les vagues ou le sable. D’autres photographes jouent plus sur le message lui-même, comme Gideon Mandel dans ses séries A Drowning World ou A Burning World11 (fig. 7), qui nous interrogent sur la fragilité humaine face aux inondations ou incendies provoqués par le changement climatique, ou Mathieu Asselin, qui nous livre un témoignage fort sur Monsanto et sur les conséquences dramatiques sur la nature et les humains travaillant et vivant autour de l’entreprise productrice de l’agent orange, du Roundup et des OGM12.
4. Lucas Leffler, détail de Mudprint 05, série Zilverbeek, 2021
Tirage argentique réalisé avec un mélange de boue, 70 × 100 cm.
© Lucas Leffler / 2024, ProLitteris, Zurich
5. Lucas Leffler, détail de Mudprint 07, série Zilverbeek, 2021
Tirage argentique réalisé avec un mélange de boue, 70 × 100 cm.
© Lucas Leffler / 2024, ProLitteris, Zurich
6. Hervé Boutet, vue de l’exposition Épreuves de la matière. La photographie contemporaine & ses métamorphoses, Bibliothèque nationale de France, Paris, 21 octobre 2023
© Hervé Boutet / Photo Synthèse / BnF
7. Gideon Mendel, Jeff and Tracey Waters 24/43, série Drowning World, Staines-Upon-Thames, Surrey, Angleterre, février 2014
© Gideon Mendel
Comment voyez-vous l’avenir dans le domaine de la conservation du patrimoine photographique ?
Aujourd’hui il existe à ma connaissance peu de travaux ou publications qui mettent en perspective la conservation du patrimoine photographique et le respect de l’environnement. Il reste donc encore beaucoup de chemin à parcourir pour changer de paradigme et j’espère que les futures générations de conservateurs-restaurateurs s’y attelleront. Pour l’ARCP, la prochaine étape sera, l’an prochain, le relogement de notre service dans de nouveaux locaux, étape que nous tenterons de réaliser avec le plus de conscience écologique possible. Rendez-vous dans deux ans pour évaluer les résultats !
Notes
1 Serge Latouche, Survivre au développement (2004) et Petit traité de la décroissance sereine (2007), Paris, Éditions Mille et Une Nuits.
2 Sarah Staniforth, « Slow Conservation », Studies in Conservation, vol. 55, no 2, 2010, pp. 74-80.
3 Sarah S. Brophy et Elizabeth Wylie, The Green Museum. A Primer on Environmental Practice, Lanham, AltaMira Press, 2008 (2e éd. 2013).
4 Patricia Ford (dir.), Sustainable Preservation Practices for Managing Storage Environments, Rochester, IPI/RIT, 2012 et Implementing Sustainable Energy-saving Strategies in Collections Environments, Rochester, IPI/RIT, 2017.
5 Thi-Phuong Nguyen, « De nouvelles normes pour définir les consignes climatiques pour la conservation des collections d’archives et de bibliothèques », Support Tracé, no 17, 2017, pp. 176-177.
6 Par exemple l’espérance de vie d’un négatif sur acétate de cellulose sain conservé à 5 °C et 30 % d’humidité relative (HR) est estimé à 712 ans, alors que placé à 15 °C et 40 % d’HR ce temps passe à 130 ans (calcul réalisé en ligne : ‹ filmcare.org/optimize_collection_standalone ›).
7 Voir la journée d’étude sur le thème de la régie des œuvres et le développement durable organisée en 2019 par l’Association française de régisseurs d’œuvres d’art (en ligne : ‹ afroa.fr ›).
8 Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot (dir.), Le Souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner, Paris, CNRS éditions, 2017.
9 Romain Perez, Étude pour une gestion plus durable et responsable de l’eau dans les ateliers de conservation-restauration, mémoire de Master en conservation préventive, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2023.
10 Voir Michel Wiedemann, « Le vocabulaire de la photographie », Cahier de lexicologie. Revue internationale de lexicologie et de lexicographie, vol. 43, no 2, 1983, pp. 85-116.
11 En ligne : ‹ gideonmendel.com/submerged-portraits/ › et ‹ gideonmendel.com/portraits-in-ashes/ ›.
12 Mathieu Asselin, Monsanto. Une enquête photographique, Arles, Actes Sud, 2017.
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | 1. Équipe de l’ARCP en intervention d’urgence suite à un dégât des eaux, mai 2020 |
| Crédits | © A. Barisan, ARCP, Ville de Paris |
| URL | http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1415/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 586k |
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| Titre | 2. Iwan Baan, Herzog & de Meuron, Maison des plantes Ricola, Laufon, Suisse, 2014 |
| Crédits | © Iwan Baan |
| URL | http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1415/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 562k |
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| Titre | 3. Équipe de l’ARCP en train de nettoyer des négatifs sur plaque de verre dans la zone sèche de l’atelier, 2021 |
| Crédits | © A. Barisan, ARCP, Ville de Paris |
| URL | http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1415/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 399k |
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| Titre | 4. Lucas Leffler, détail de Mudprint 05, série Zilverbeek, 2021 |
| Légende | Tirage argentique réalisé avec un mélange de boue, 70 × 100 cm. |
| Crédits | © Lucas Leffler / 2024, ProLitteris, Zurich |
| URL | http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1415/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,4M |
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| Titre | 5. Lucas Leffler, détail de Mudprint 07, série Zilverbeek, 2021 |
| Légende | Tirage argentique réalisé avec un mélange de boue, 70 × 100 cm. |
| Crédits | © Lucas Leffler / 2024, ProLitteris, Zurich |
| URL | http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1415/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,5M |
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| Titre | 6. Hervé Boutet, vue de l’exposition Épreuves de la matière. La photographie contemporaine & ses métamorphoses, Bibliothèque nationale de France, Paris, 21 octobre 2023 |
| Crédits | © Hervé Boutet / Photo Synthèse / BnF |
| URL | http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1415/img-6.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 323k |
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| Titre | 7. Gideon Mendel, Jeff and Tracey Waters 24/43, série Drowning World, Staines-Upon-Thames, Surrey, Angleterre, février 2014 |
| Crédits | © Gideon Mendel |
| URL | http://journals.openedition.org/transbordeur/docannexe/image/1415/img-7.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 847k |
Pour citer cet article
Référence papier
Agnès Gall-Ortlik et Pau Maynés, « Conservation du patrimoine photographique et écologie », Transbordeur, 8 | 2024, 132-141.
Référence électronique
Agnès Gall-Ortlik et Pau Maynés, « Conservation du patrimoine photographique et écologie », Transbordeur [En ligne], 8 | 2024, mis en ligne le 15 février 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/transbordeur/1415 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12gy4
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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