Navigation – Plan du site

AccueilNuméros77Dossier : Contribution à l'histoi...Fray Luis de León, traducteur des...

Dossier : Contribution à l'histoire des traductions juives de la Bible hébraïque

Fray Luis de León, traducteur des psaumes
Le retour à la veritas hebraica

Marion Vidal
p. 25-34

Résumés

Au sujet des traductions bibliques de fray Luis de León, la critique a tendance à réduire son analyse en une question : le traducteur suit-il la Vulgate ou la Bible hébraïque ? La question est pourtant plus complexe : chez fray Luis, il ne s’agit pas seulement de suivre un modèle ou l’autre, mais bien de mettre en application la théorie onomastique qu’il expose dans De los nombres de Cristo.

Haut de page

Texte intégral

Introduction

1Fray Luis de León est l’une de ces figures troubles du Siècle d’Or espagnol. S’il est surtout célèbre aujourd’hui pour ses poèmes, au XVIe siècle, ce n’est pas la poésie de fray Luis qui retient l’attention, mais plutôt ses traductions.

2Il faut bien reconnaître qu’à l’époque, c’est bien elle – la traduction – qui se retrouve au cœur des débats littéraires et politiques. En Espagne, et en Europe d’une façon plus générale, traduire permet de se réapproprier les trésors littéraires du passé (la Bible et les auteurs gréco-latins, surtout) tout en faisant fructifier la langue vernaculaire. Fray Luis de León vit de près ces bouleversements linguistiques : né vers 1527 à Belmonte, mort en 1591 à Madrigal de las Altas Torres, ce moine de l’ordre des Augustins, descendant de converso (c’est-à-dire de juif converti au catholicisme) se retrouve naturellement traducteur, une activité propre à tout humaniste de la Renaissance.

  • 1 “declarar la corteza de la letra”. C’est moi qui traduis. Pour alléger le nombre de notes donnant l (...)

3C’est par le Cantique des Cantiques que fray Luis fait ses débuts en traduction, vers 1560 : l’éminent philologue, amoureux de la langue hébraïque, propose dans sa traduction de « déclarer l’écorce de la lettre »1 (Luis de León, 1994, p. 47). C’est cette traduction extrêmement littérale qui le mène dans les cellules inquisitoriales de Valladolid. L’Inquisition espagnole voyait en effet d’un mauvais œil ce retour à la veritas hebraica, qui plus est de la part d’un descendant de juif converti. Non seulement fray Luis avait bafoué la Vulgate de saint Jérôme, lui préférant la Bible hébraïque, mais en plus il avait bravé l’index de 1559 qui interdisait la traduction des Écritures saintes en langue vulgaire.

4L’activité traductive de fray Luis continue avec la traduction du Livre de Job, sur laquelle il travaille dès 1571. L’ambition du traducteur est de taille : il s’agit de proposer, d’abord, une traduction littérale du texte original en hébreu ; puis de commenter cette traduction, verset par verset ; enfin, d’en donner une version en vers. Fray Luis fait ainsi montre de ses talents de philologue, de théologien et de poète.

  • 2 “Por cierto caso hallé hoy este papel que es de Marcelo, adonde, como parece, tiene apuntados algun (...)
  • 3 “Pimpollo”, “Faces de Dios”, “Camino”, “Pastor”, “Monte”, “Padre del siglo futuro”, “Brazo de Dios” (...)

5Mais c’est sans doute dans De los nombres de Cristo que fray Luis de León révèle tout son génie de traducteur. Pendant ses quatre années de « loisir » – c’est ainsi qu’il qualifie lui-même son séjour en prison, de 1572 à 1576 – fray Luis élabore son chef-d’œuvre, à la fois dialogue renaissant, traité théologique et véritable théorie sur le langage. Dans cet ouvrage, trois amis, Marcelo, Sabino et Juliano, se retrouvent à la fin du mois de juin dans un agréable verger des environs de Salamanque. Sabino tire de son sein un petit papier où il est écrit « Des noms du Christ ». « Un hasard m’a fait trouver aujourd’hui ce papier », dit-il, « qui est de Marcelo et où il a noté, semble-t-il, quelques-uns des noms que le Christ reçoit dans les saintes Écritures et les passages où il porte ces noms »2 (Luis de León, 2008, p. 16). Sabino et Juliano demandent alors à Marcelo, qui semble être l’alter ego de fray Luis, d’expliquer et de commenter ces noms qui annoncent le Christ dans l’Ancien Testament. Ils sont au nombre de quatorze : « Bourgeon », « Face de Dieu », « Chemin », « Berger », « Montagne » et « Père du siècle futur » dans le premier livre ; « Bras de Dieu », « Roi de Dieu », « Prince de la Paix » et « Époux » dans le deuxième ; « Fils de Dieu », « Agneau », « Aimé » et « Jésus » dans le troisième3.

  • 4 “ideologic tool”. Laurie Kaplis-Hohwald, « Fray Luis de León as translator of the Psalms : a readin (...)
  • 5 La numérotation est celle des éditions chrétiennes.

6Ce dialogue renaissant est en très grande partie fondé sur la traduction des psaumes de David. En effet, les psaumes sont systématiquement cités, dans leur traduction en castillan, afin d’étayer les démonstrations théologiques du maître. Comme le souligne Laurie Kaplis-Hohwald, ils sont de véritables « instruments idéologiques »4 : fray Luis y puise les passages qui vont illustrer ses affirmations et, surtout, s’en sert comme points d’orgue venant conclure chacun des trois livres qui forment le traité. Chaque livre du dialogue se termine ainsi par la traduction, en vers, d’un psaume : les psaumes 103, 44 et 1025 terminent les chapitres « Père du Siècle futur », « Époux », et « Jésus », respectivement.

  • 6 David Gitlitz, « Fray Luis’ Psalm Translations : From Hebrew or Latin? », Romance Notes, n°24, 1983 (...)

7Tout porterait à croire que la traduction de ces trois psaumes suit rigoureusement le modèle canonique de la Vulgate de saint Jérôme. D’abord, parce que fray Luis devrait être échaudé par son interminable procès avec l’Inquisition espagnole et craindre désormais de s’approcher de trop près du texte hébraïque original. Ensuite, parce que ces trois psaumes ponctuent, rappelons-le, un traité sur les noms du Christ, débordant de sève chrétienne : pour traduire les psaumes, saint Jérôme serait donc un meilleur patron que David. Et c’est ce que la critique tend à affirmer : pour traduire les psaumes, fray Luis suit davantage la Vulgate de saint Jérôme que la Bible hébraïque6.

8Pourtant, si l’on analyse de près la traduction luisienne des trois psaumes et qu’on les compare avec la Vugate latine et la Bible hébraïque, on arrive à la conclusion que fray Luis n’est en rien échaudé par ses démêlés avec l’Inquisition et que ses traductions sont plus hébraïsantes que jamais.

La traduction du psaume 103

  • 7 “apóstoles”, “sagrados doctores”, “los demás santos”, “doctrina”.

9Le psaume 103 conclut le premier livre de De los nombres de Cristo et ferme le chapitre « Père du siècle futur ». Pour parler du « siècle futur », Fray Luis a logiquement choisi un psaume qui loue la création du Seigneur. Avant d’offrir sa traduction en vers du psaume, le poète salmantin en propose une paraphrase en prose. Tout en suivant la lecture donnée par saint Augustin dans ses Enarrationes in Psalmos, fray Luis explique que la création chantée par David dans le psaume 103 – les cieux, les montagnes, les vallées, les animaux, et toutes les créatures – correspond en fait à l’ère nouvelle de l’Église. Dans cette paraphrase, fray Luis utilise un vocabulaire très proche de celui de saint Augustin, donc très christianisé : il interprète le psaume 103 et voit les cieux comme l’allégorie des « apôtres », des « docteurs sacrés » et des « autres saints », les nuages comme leur « doctrine »7, etc (Luis de León, 2008, p. 153-154). Or, tout ce vocabulaire ecclésiastique disparaît complètement dans la traduction en vers du psaume : fray Luis s’éloigne du commentaire de saint Augustin pour se rapprocher de la lettre originelle du psaume hébraïque.

10Certains passages montrent sans ambiguïté que fray Luis suit la Bible hébraïque, comme par exemple celui du verset 12, où le psalmiste évoque les oiseaux qui chantent. Dans le psaume hébraïque originel, on lit qu’ils chantent “mi beyn ‘afaim”, c’est-à-dire, « du milieu des feuilles » ou « des branches ». Saint Jérôme transforme légèrement le texte original en traduisant : de medio petrarum dabunt voces, autrement dit les oiseaux « donneront de la voix du milieu des pierres ». On passe donc des « feuilles » aux « pierres ». Mais notre traducteur espagnol ne reproduit pas cette transformation et décide au contraire de revenir à la littéralité du texte hébraïque original : dans sa traduction, les oiseaux, “por las ramas cantan”, chantent bien « dans les branches » (Luis de León, 2008, p. 157).

  • 8 “yeshevrou praim tzamam”.

11Au niveau lexical, donc, fray Luis est plus proche du psaume original. Cette proximité linguistique avec l’hébreu influence tellement le traducteur qu’il en vient à produire des hébraïsmes. Ainsi, au verset 11, les onagres « brisent leur soif »8 : c’est ainsi que l’hébreu exprime l’idée d’« étancher sa soif » – on retrouve ce même verbe dans l’expression « briser le jeûne ». Saint Jérôme ne reprend pas le verbe « briser » mais traduit ce passage par “expectabunt onagri in siti sua”, littéralement, « les onagres espéreront dans leur soif ». Lorsque l’on connaît la vénération de fray Luis pour la « langue première », il n’est pas surprenant de constater qu’en espagnol, les onagres “allí la sed quebrantan”, « ils brisent là leur soif » (ibid.). L’expression quebrantar la sed (« briser sa soif ») est donc un hébraïsme qui montre, là encore, l’influence de la Bible hébraïque sur la traduction luisienne.

12Si la traduction de fray Luis semble suivre la Bible hébraïque de très près, il y a en revanche d’autres passages où notre traducteur prend plus de libertés. Mais ces libertés sont toujours justifiées. Ainsi, aux versets 8 et 9, le psalmiste évoque les montagnes qui se sont dressées, obéissant aux ordres de Yahvé. Dans la Vulgate de saint Jérôme et dans la Bible hébraïque, ces montagnes ne reçoivent pas de qualificatif. En revanche, dans la traduction de fray Luis, les montagnes sont qualifiées par deux adjectifs : “subidos” et “hinchados”, elles sont donc « élevées » et « enflées ». L’ajout de ces deux adjectifs n’est pas purement ornemental : ils viennent consolider au contraire le commentaire linguistique que fray Luis a exposé précédemment, dans le chapitre « Montagne ». Il y déclare en effet que « Montagne » est un nom qui définit parfaitement le Christ, d’une part parce que les montagnes représentent ce qu’il y a de plus haut, de plus élevé ; d’autre part – et on voit là, de nouveau, la fascination qu’exerce sur fray Luis la langue hébraïque – parce qu’en hébreu, « montagne » se dit “har”, ce qui est fort proche de “harah” qui signifie « enceinte » : le Christ porte en lui toutes les qualités, il est comme le ventre rebondi d’une femme enceinte, comme une montagne « enflée » (ibid. p. 103). Voilà donc pourquoi dans notre psaume, les montagnes sont immédiatement qualifiées d’ « élevées » et d’ « enflées ».

13Ces deux ajouts permettent au traducteur de mettre à l’essai les subtilités linguistiques qu’il expose en amont de sa traduction et prouvent que l’analyse de la traduction luisienne des psaumes ne peut se réduire à la question du modèle suivi – Vulgate ou Bible hébraïque.

La traduction du psaume 44

14Le psaume 44 sert d’illustration au chapitre « Époux », le dernier du deuxième livre. En effet, David chante dans ce psaume le mariage d’un roi juif avec une reine étrangère. Après avoir loué les qualités des deux époux, le psalmiste leur souhaite une longue descendance. Évidemment, dans le chapitre « Époux », le mariage est un mariage allégorique : le Christ est l’époux de l’Église et de cette union doit naître une nouvelle lignée de chrétiens.

15C’est bien ce que spécifie saint Jérôme, dans l’en-tête de sa traduction latine : il s’agit d’un “carmen nuptiale regis Messiae”. S’il est bien vrai que la lecture que fait fray Luis du psaume 44 suit celle de la tradition allégorique chrétienne – on le voit tout au long du chapitre « Époux », dans lequel le poète explique les délices de ce mariage spirituel entre le Christ et son Église – il n’en demeure pas moins que sa traduction en vers, considérée séparément du chapitre qu’elle vient clore, suit davantage la Bible hébraïque que la version latine de saint Jérôme. Voyons quelques exemples.

  • 9 “bnot melakhim, byqerotekha”.
  • 10 “ardiendo en tus amores”.

16L’auteur de la Vulgate fait le choix d’atténuer certains passages érotiques du texte hébraïque. Ainsi, au moment d’évoquer les jeunes filles qui entourent le roi, au verset 10, saint Jérôme écrit : “filiae regum in honore tuo”. Mais ces jeunes vierges, présentes en « l’honneur du roi », sont décrites de façon bien plus érotique dans le psaume originel où l’on peut lire : « des filles de rois, parmi tes chéries »9. Plutôt que de garder la formule de saint Jérôme, “in honore tuo”, fray Luis décide de conserver l’eros du texte original hébraïque, voire de l’accentuer, puisque dans sa version en vers du psaume, les jeunes filles qui entourent le roi « brûlent d’amour »10 pour lui (ibid. p. 327). Bien plus explicite que la Vulgate latine, la version de fray Luis permet de retrouver la sève hébraïque du psaume original.

  • 11 « ils t’amèneront au lit, / où à la place de tes ancêtres tu auras des fils ».

17On retrouve cette même accentuation érotique au verset 16. À la fin du psaume, l’épouse, accompagnée de plusieurs vierges, est menée vers le « temple » du roi. On retrouve l’équivalent du terme « temple » aussi bien dans la Vulgate (“templum”) que dans la Bible hébraïque (“hekhal”). Cependant, fray Luis fait ici un choix de traduction décisif : au lieu de traduire par “templo”, le poète traduit, de façon métonymique, par “lecho”, « lit » (ibid.). Le passage de « temple » à « lit » amplifie évidemment l’érotisme du psaume hébraïque en évoquant l’acte sexuel. D’ailleurs, fray Luis explicite cette idée dans le vers suivant. Dans la Vulgate et dans la Bible hébraïque, le verset 17, qui évoque la descendance de l’épouse, n’est lié au verset précédant par aucune conjonction de coordination : il n’y a pas de lien de cause à effet entre le fait que l’épouse soit menée au « temple » du roi, et sa propre descendance ; en revanche, dans la traduction de fray Luis, on lit : “te llevarán al lecho, / Do en vez de tus abuelos tendrás hijos” 11(ibid.). Le pronom relatif “do”, forme contractée de donde, est un ajout de fray Luis, qui établit ainsi un lien logique entre les deux versets : l’épouse est menée au « lit » du roi, lieu symbolique duquel naîtront ses nombreux fils.

18Si le lecteur de De los nombres de Cristo prête au psaume 44 une lecture allégorique, c’est parce qu’il a en mémoire tout le chapitre précédent, dans lequel fray Luis explique qu’il ne s’agit pas d’un mariage charnel, mais spirituel. La traduction du psaume, quant à elle, ne donne que peu d’indices invitant à une telle lecture. C’est au contraire une version qui suit de très près la Bible hébraïque, restituant et accentuant même l’érotisme de l’original.

La traduction du psaume 102

19Nous en venons donc au dernier psaume, qui sert de conclusion générale au dialogue De los nombres de Cristo. Le psaume 102 ferme le chapitre « Jésus », dans lequel fray Luis rappelle la racine hébraïque du nom “Yehoshuah”, racine qui donne en hébreu les mots « salut » ou « santé ». Le philologue espagnol montre ainsi que le nom propre « Jésus » signifie en fait « sauveur » : c’est pour cela qu’il est notre « remède » à tous, explique fray Luis (ibid. p. 464).

20Encore une fois, la comparaison de la traduction luisienne avec la Vulgate et la Bible hébraïque montre que fray Luis est décidément plus proche de la Bible hébraïque. La traduction du verset 8 est frappante : on lit dans le psaume hébraïque que le Seigneur est “erekh apaym”. “Erekh” veut dire « long » et “apaym” les narines. Le Seigneur est donc « long de narines ». On touche là à un concept très particulier chez les Hébreux : dans l’Ancien Testament, Dieu est souvent qualifié de « long de narines », cela signifie qu’il est « lent à la colère », qu’il est patient. En effet, en hébreu, le mot “af” désigne à la fois « nez » et « colère ». C’est que l’un et l’autre sont intimement liés : la colère se voit à l’accélération de la respiration nasale – l’on dit bien, aujourd’hui encore, que « la moutarde nous monte au nez »... Chez les Hébreux, donc, avoir un nez court, être « court de nez » est synonyme de « colérique », puisque les fumées de colère qui montent du cœur ont du mal à être expulsées. En revanche, être « long de nez » signifie que le souffle peut s’échapper facilement, puisque les narines sont plus larges. Saint Jérôme ne traduit pas littéralement cette expression dans sa Vulgate en latin et préfère utiliser l’adjectif “longanimis” : dans sa version, le Seigneur n’est pas « long de narines » mais « long d’âme », il est « longanime ». Cela revient à peu près au même mais on perd l’image du nez. Contrairement à saint Jérôme, fray Luis décide de revenir à la littéralité du psaume hébraïque et, dans sa version, le Seigneur est “ancho de narices” (ibid. p. 482), ce qui signifie « large de narines ». Un tel calque de l’hébreu est la preuve flagrante que fray Luis ne prend pas pour modèle la Vulgate de saint Jérôme – ou du moins, que la Vulgate n’est pas son unique source.

  • 12 « tout ce qui est à l’intérieur de moi ».
  • 13 « Loue, ô mon âme, Dieu, et tout ce que renferme en lui ton sein ».

21L’influence du psaume hébraïque est également décelable dans la traduction du mot “qerev” qui apparaît dès le premier verset. Dans le psaume original, le psalmiste demande à son âme et à son “qerev” de louer le Seigneur. Le “qerev” indique, en hébreu, le ventre, le cœur ou la pensée, et bien souvent cela désigne les entrailles ou le sein maternel. Le mot a donc une connotation affective et place immédiatement le psaume sous le signe du sein maternel, de la matrice. On retrouve ainsi, tout au long du psaume, ce champ lexical des « entrailles » : Dieu entoure l’homme de sa « miséricorde » ou “rakhamim” – mot de la même famille que “rekhem” signifiant « entrailles » – ; Dieu « aime » l’homme comme un père « aime » ses enfants – on retrouve, là encore, le verbe “lirkhom”, lui aussi de la même famille que “rekhem”. Non seulement ce champ lexical est omniprésent dans le psaume mais, en plus, il est tout à fait cohérent avec le commentaire philologique de fray Luis qui explique que le nom “Yehoshuah” provient de la racine trilitère d’un verbe qui signifie « sauver ». « Sauver » l’homme, c’est en fait le « ré-engendrer », ou le « matricier », pour reprendre un néologisme bien connu de la traduction d’André Chouraqui. Dans la Vulgate de saint Jérôme, toute cette notion matricielle disparaît avec la périphrase “omnia quae intra me sunt”12, qui évoque davantage les intestins que le sein maternel. En revanche, la traduction de fray Luis commence par ces vers : “Alaba, ¡oh alma!, a Dios, y todo cuanto/encierra en sí tu seno”13 (ibid. p. 181), qui font réapparaître le « sein » (“seno”) en le faisant rimer en fin de strophe avec « plein » (“lleno”). Ce choix traductif permet ainsi de redonner au psaume sa lecture hébraïque originale où le « sein » est symbole d’abondance et promesse de salut.

  • 14 « Il manifesta à Moïse ses conditions sur le mont élevé ».
  • 15 “condición”, “profesión”, “obras”, “ley”.

22Une dernière remarque sur ce psaume 102 qui montre à quel point la traduction luisienne est le fruit d’une véritable réflexion sur la langue. Au verset 7, le psalmiste dit que Dieu a montré à Moïse son « chemin ». En hébreu, on lit “derekh” (« chemin ») ; dans la Vulgate, on lit “vias” (« voies »). Fray Luis ne traduit ni par “camino” ni par “vía” mais par “condiciones” (« conditions ») : “Manifestó a Moisén sus condiciones / en el monte subido”14 (ibid. p 482). Pourquoi un tel écart avec le texte original ? Tout simplement parce que fray Luis met en pratique ici la théorie qu’il a exposée dans le chapitre « Chemin » de De los nombres de Cristo. Il y donne en effet quatre définitions du nom « Chemin » : ce nom signifie « condition », « profession », « œuvres » et « loi »15 (ibid. p. 71). “Condición” est donc synonyme, pour fray Luis, de « chemin ». Un tel choix de traduction montre donc que fray Luis ne se contente pas de suivre aveuglément la Vulgate ou la Bible hébraïque : au contraire, sa traduction du psaume 102 révèle une véritable réflexion traductologique qui met en jeu toute sa théorie onomastique.

Conclusion

23L’analyse de ces quelques exemples montre, me semble-t-il, que la Vulgate de saint Jérôme n’est pas le seul et unique modèle de fray Luis pour sa traduction des psaumes. Les traductions en vers du poète semblent au contraire plus proches de l’« écorce » de la lettre originale : ce retour à la veritas hebraica mérite d’être mis en lumière non seulement pour les psaumes 103, 44 et 102 qui rythment le traité théologique du maître, De los nombres de Cristo, mais également pour tous les autres psaumes que fray Luis de León a traduits – plus d’une vingtaine en tout.

24Mais il ne s’agit pas simplement d’un retour au texte original en hébreu. Pour fray Luis, traduire les psaumes, c’est avant tout mettre à l’essai la théorie onomastique qu’il expose dans De los nombres de Cristo. Ainsi, lorsque le traducteur s’écarte du texte original – par des amplifications, des ajouts, des bouleversements dans l’ordre des mots, etc. – ce n’est généralement pas pour se plier aux caprices de la rime ou de la versification mais bien pour consolider sa théorie sur les noms du Christ. La traduction des psaumes n’est donc jamais bien loin du commentaire et cela n’a rien d’étonnant à l’aube de la Renaissance, à une époque où l’acte même du traduire n’est pas encore bien défini, ni même nommé.

25Ces quelques considérations prouvent que l’œuvre traduite de fray Luis de León mérite plus d’attention que celle que la critique lui a accordée jusqu’à présent : il faut tirer de l’oubli les traductions du maître salmantin, qui ont toute leur place aux côtés de ses poèmes originaux.

Haut de page

Bibliographie

- Luis de León, Cantar de cantares de Salomón, éd. critique par José Manuel Blecua, Madrid, Gredos, 1994.

- Luis de León, De los nombres de Cristo, éd. critique par Javier San José Lera, Barcelone, Galaxia Gutenberg, 2008.

- San José Lera, Javier, « Exégesis bíblica y poesía en la paráfrasis del salmo 102 de fray Luis de León », La Biblia en la literatura del Siglo de Oro, éd. Ignacio Arellano Ayuso et Ruth Fine, Madrid, Iberoamericana Vervuert, 2010.

Haut de page

Notes

1 “declarar la corteza de la letra”. C’est moi qui traduis. Pour alléger le nombre de notes donnant les références aux textes de fray Luis de León, je renvoie, entre parenthèses, à la bibliographie en fin d’article.

2 “Por cierto caso hallé hoy este papel que es de Marcelo, adonde, como parece, tiene apuntados algunos de los nombres con que Cristo es llamado en la Sagrada Escritura, y los lugares della adonde es llamado así”.

3 “Pimpollo”, “Faces de Dios”, “Camino”, “Pastor”, “Monte”, “Padre del siglo futuro”, “Brazo de Dios”, “Rey de Dios”, “Príncipe de paz”, “Esposo”, “Hijo de Dios”, “Cordero”, “Amado”, “Jesús”.

4 “ideologic tool”. Laurie Kaplis-Hohwald, « Fray Luis de León as translator of the Psalms : a reading of psalms 103, 44 and 102 in “De los nombres de Cristo” », Hispanic Review, n°1, 2002, p. 59-68, ici p. 60.

5 La numérotation est celle des éditions chrétiennes.

6 David Gitlitz, « Fray Luis’ Psalm Translations : From Hebrew or Latin? », Romance Notes, n°24, 1983, p. 142-147 ; L. Kaplis-Hohwald, op. cit.

7 “apóstoles”, “sagrados doctores”, “los demás santos”, “doctrina”.

8 “yeshevrou praim tzamam”.

9 “bnot melakhim, byqerotekha”.

10 “ardiendo en tus amores”.

11 « ils t’amèneront au lit, / où à la place de tes ancêtres tu auras des fils ».

12 « tout ce qui est à l’intérieur de moi ».

13 « Loue, ô mon âme, Dieu, et tout ce que renferme en lui ton sein ».

14 « Il manifesta à Moïse ses conditions sur le mont élevé ».

15 “condición”, “profesión”, “obras”, “ley”.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Marion Vidal, « Fray Luis de León, traducteur des psaumes
Le retour à la veritas hebraica »
, Tsafon, 77 | 2019, 25-34.

Référence électronique

Marion Vidal, « Fray Luis de León, traducteur des psaumes
Le retour à la veritas hebraica »
, Tsafon [En ligne], 77 | 2019, mis en ligne le 12 septembre 2019, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/1653 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.1653

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search