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Dossier : Les Juifs dans la Libération en France – histoire, mémoires, récits

Présentation du dossier

Martine Benoit et Danielle Delmaire
p. 17-19

Texte intégral

1Le 16 mai 2025, nous organisions, à l’université de Lille et avec le soutien du RRA, une journée d’études sur le thème : « Les Juifs dans la Libération en France – histoire, mémoires, récits ». Cette rencontre se présentait comme un diptyque réparti entre histoire et littérature auquel s’ajoutaient les témoignages de trois enfants juifs cachés pendant la guerre.

  • 1 Expression empruntée à Virginie Linhart, La Vie après, Paris, Seuil, 2012.

2Nous souhaitions rappeler, pour son quatre-vingtième anniversaire, la fin de la guerre entre la reddition de l’Allemagne en mai 1945 et celle du Japon en août. Durant ces quelques mois, les déportés, politiques et « raciaux », rentrent en France. Les premiers sont souvent ovationnés même s’il faut déplorer leur délabrement physique et moral ainsi que la disparition de 60 % d’entre eux. En revanche, les seconds, très peu nombreux (le nombre de survivants juifs est estimé à 5 %), parviennent difficilement à se réjouir de leur retour tant ils sont submergés par la détresse et tant ils se sentent isolés, sans ressource : souvent leur famille, leurs proches ne sont pas là pour les accueillir. C’est la solitude qui revient constamment dans leur témoignage. Quant aux Juifs qui ont vécu de longs mois dans la clandestinité, la fin de la guerre est, certes, source de soulagement mais non pas de réjouissance. Il leur faut récupérer leurs biens confisqués, retrouver leur dignité de citoyen, reprendre « la vie d’avant ». Mais était-ce seulement possible de retourner à cette « vie d’avant » ou commencer « la vie après »1 ?

  • 2 Nous avons conscience que, dans cette journée, manque une étude sur les spoliations mais le s (...)

3Deux historiens ont étudié ce retour pour deux zones urbaines : Haguenau en Alsace et Lille-Lens pour le Nord et le Pas-de-Calais. Ces deux régions partagent la particularité d’être détachées du reste de la France (occupée et non occupée) : l’Alsace est annexée au Reich tandis que le Nord et le Pas-de-Calais sont rattachés au Commandement militaire allemand de Bruxelles. Lors de l’invasion, beaucoup de Juifs avaient fui ces deux régions pour se réfugier dans le sud du pays où ils avaient vécu plus ou moins clandestinement. Quant à ceux qui étaient restés, ils avaient dû se cacher avec davantage de précaution car la présence des Allemands, suppléés par des collaborateurs, était plus prégnante. Nicolas Laugel (Université de Strasbourg) renseigne, de manière originale, sur la reconstitution de la communauté juive de Haguenau à partir de la remise en état de sa synagogue, ravagée durant la guerre. Dans les mois qui suivent la Libération, les Juifs de la ville s’enquièrent de retrouver des traces de leur « vie d’avant » dans les ruines de leur synagogue. Reconstruire leur lieu de prières, retrouver des objets du culte, telle est la tâche que les Juifs haguenoviens s’assignent pour réaffirmer leur existence. Danielle Delmaire (Université de Lille), pour sa part, dresse un bilan des communautés lilloise et lensoise au lendemain de la guerre. Les témoignages oraux ou écrits qu’elle a pu rassembler, s’accordent pour rapporter la grande solitude des rescapés de la Shoah et l’incompréhension de leur entourage : l’abime de la déportation était tel qu’il est indicible, quasi intransmissible car inaudible et impensable. Quant aux Juifs qui rentrent chez eux après de longs mois de vie dans l’anonymat et l’ombre, ils ont trop à faire pour retrouver leur famille et pour recouvrer leurs biens. Il faut redémarrer « à zéro » selon l’expression d’un témoin car « il n’y a plus rien »2.

4Trois témoins, trois enfants juifs cachés ont complété cette matinée consacrée à l’histoire. Comment le retour à la vie normale s’est effectué à hauteur d’un enfant ? Comment retrouver leurs parents dont ils ont été séparés ? Comment reprendre ou commencer des études lorsqu’elles ont été impossibles durant des mois ? Confié à un couple ami de ses parents alors qu’il est encore un nourrisson, comment Georges Waysand peut-il reconnaître sa mère, qu’il n’a pas connue, en cette femme ravagée par la déportation et qui vient le reprendre ? Comment Lucie Linnéwiel-David revoit sa grand-mère, à l’arrestation de laquelle elle a assisté, et comment réintègre-t-elle son école après son errance dans le Lyonnais ? Enfin comment Roselyne Biezunski se sépare-t-elle de ses « seconds papa et maman » pour suivre ses parents ? « La vie après » ne peut pas correspondre à la « vie d’avant ». Ces témoignages ont été enregistrés puis transcrits. Volontairement leur style oral a été conservé pour leur rester fidèle.

5Le second volet du diptyque renferme trois interventions sur des écrivains qui, dans leur œuvre, ont abordé l’après-guerre des Juifs. Juliette Adams (Université de Lille) s’attache à la romancière Anna Langfus qui choisit le genre romanesque pour dire sa survie dans le ghetto de Lublin (Le Sel et le soufre – 1960) puis sa survivance après la guerre dans Les Bagages de sable (1962), distingué par le Prix Goncourt : la solitude, l’angoisse, « la maladie de la guerre » dominent ce deuxième récit analysé par Juliette Adams. Aurélie Barjonet (Université de Lille) se consacre au regard des petits-enfants des survivants, la « troisième génération », avec notamment Virginie Linhart et ses tentatives de « mettre fin aux effets de la Shoah dans la famille », également Colombe Schneck ou Nathalie Skowronek ou encore Daniel Mendelsohn. Quant à Michèle Tauber (Université de Strasbourg), elle analyse la présence du yiddish familial disparu chez Henri Raczymow, où la langue française se fait refuge, « langue d’accueil », de cette absence : par la présence presque imperceptible d’expressions yiddish traduites, de vocables yiddish ou de terme français à désinence yiddish, d’une gestuelle théâtrale, également de l’accent yiddish et de sa musique. Et comment mieux faire renaître le yiddish disparu qu’en entonnant, à travers les romans, des chansons du répertoire yiddish populaire, témoignant « de l’imprégnation de la langue par la musique et les textes transmis de génération en génération ». Mais le constat reste sans appel : « tout a été englouti ».

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Notes

1 Expression empruntée à Virginie Linhart, La Vie après, Paris, Seuil, 2012.

2 Nous avons conscience que, dans cette journée, manque une étude sur les spoliations mais le sujet est si vaste qu’il mérite à lui seul une journée de travaux.

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Pour citer cet article

Référence papier

Martine Benoit et Danielle Delmaire, « Présentation du dossier »Tsafon, 91 | 2026, 17-19.

Référence électronique

Martine Benoit et Danielle Delmaire, « Présentation du dossier »Tsafon [En ligne], 91 | 2026, mis en ligne le 22 juin 2026, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/19551 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16hnf

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Auteurs

Martine Benoit

ALITHILA (Analyses littéraires et histoire de la langue)
RRA (Réseau de recherche sur le Racisme et l’Antisémitisme)

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Danielle Delmaire

Association Jean-Marie Delmaire

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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