Idiss
Paris, Fayard, 227 p., 20 €.
Texte intégral
1« J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss. Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé. Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils », telle est l’information que Robert Badinter donne dans la p. 4 de couverture. Et voilà résumé, en quelques lignes, le contenu de ce petit livre que l’auteur dédie à ses petits-enfants, se constituant ainsi le chainon de la lignée familiale, entre une femme, illettrée, immigrée de sa Russie natale vers une France qu’elle croyait libératrice, et de jeunes Français, intégrés dans l’intelligentsia française, cent ans plus tard. Quel ravissement pour le lecteur de pénétrer, par le truchement des souvenirs de l’auteur, dans cette famille remarquable !
2Née en 1863, dans un pauvre shtetel de la Russie tsariste où l’antisémitisme sévissait quotidiennement, Idiss n’eut pas la possibilité de fréquenter une école : les études ne concernaient pas les filles. Mais le bon sens ne lui manquait pas, ni le courage pour faire face à l’absence d’un mari qui quitta sa femme et ses deux fils pour servir dans l’armée du tsar ! Cela dura cinq longues années pendant lesquelles le retour semblait de plus en plus improbable. Avec ce retour naquit le troisième enfant du couple : une fille, Chiffra, la mère de Robert Badinter. La vie était si rude que les fils aînés émigrèrent vers la France et incitèrent le reste de la famille à les rejoindre. C’est ainsi qu’Idiss, accompagnée de Chiffra encore adolescente, traversa l’Europe, elle qui n’avait pas quitté son shtetel, en passant par Vienne, capitale de l’Empire des Habsbourg, emplie de luxe et de frivolité étourdissants.
3Dans la France d’avant la Première Guerre mondiale, en 1911, Chiffra, devenue Charlotte, bénéficia des bienfaits de l’école républicaine et découvrit avec bonheur la culture française. Hélas, si elle pouvait accéder à l’éducation, à la différence de sa mère Idiss, Charlotte ne poursuivit pas d’études, l’heure n’était pas encore arrivée où les filles pouvaient entreprendre de longues études, regrette Robert Badinter.
4Au lendemain de la guerre, Idiss devint veuve. Elle s’installa alors chez sa fille qui venait d’épouser Simon Badinter, un jeune Bessarabien. Celui-ci était arrivé en France avant la Première Guerre mondiale ; il participa à la défense de sa nouvelle patrie lorsque celle-ci se trouva agressée par l’Allemagne. L’entre-deux-guerres fut la période heureuse de la famille. Idiss vivait chez sa fille et son gendre, non loin de ses deux fils mariés eux aussi. Le cocon familial était chaleureux, Idiss entourait ses petits-fils d’un amour discret mais profond et ceux-ci le lui rendaient bien. Le couple Badinter s’intégra dans la société environnante, s’embourgeoisa et obtint la nationalité française en 1927. Simon Badinter vouait une grande admiration à la France, surtout celle du Front Populaire, celle de Léon Blum qu’il écoutait avec ferveur. Il appréciait les valeurs laïques de cette République qu’il trouvait accueillante.
5Et pourtant, les nuages assombrissaient ce bonheur, à partir de 1940. La déception s’abattit sur la famille avec les premières mesures antisémites. Les angoisses réinvestissaient Idiss, comme par le passé lorsqu’elle vivait dans la Russie tsariste. Ce bon sens qui l’habitait depuis si longtemps lui faisait pressentir le pire. Elle le redoutait vivement car elle l’avait connu dans son shtetel. Approchant des quatre-vingts ans, Idiss décéda d’un cancer en 1942. Ce pire lui avait été épargné.
6Comme a prévenu l’auteur, nous n’apprenons pas grand-chose sur la vie du shtetel, l’immigration juive venant de Russie et l’amour des immigrés pour la République française ; nous en savons encore moins sur le sort de la famille durant la guerre, sinon qu’un oncle fut déporté. Qu’en était-il des enfants et des petits-enfants d’Idiss après son décès ? Le lecteur reste sur sa faim.
Pour citer cet article
Référence papier
Danielle Delmaire, « Idiss », Tsafon, 77 | 2019, 175-176.
Référence électronique
Danielle Delmaire, « Idiss », Tsafon [En ligne], 77 | 2019, mis en ligne le 09 septembre 2019, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/2125 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.2125
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