Navigation – Plan du site

AccueilNuméros70Varia : Étude biblique, HistoireSans armes face à la rafle du 11 ...

Varia : Étude biblique, Histoire

Sans armes face à la rafle du 11 septembre 1942

(dans la « Zone rattachée » à Bruxelles)
Monique Heddebaut
p. 119 – 167

Résumés

Le 11 septembre 1942, près de 600 juifs ont été arrêtés dans le Nord/Pas-de-Calais. Ils ont été rassemblés dans la gare de Lille-Fives pour être déportés à Auschwitz. Les cheminots, aidés par les gens du quartier, ont permis le sauvetage d’une soixantaine d’adultes et d’enfants environ. Certains d’entre eux étaient des résistants du mouvement Voix du Nord. Ils ont ensuite créé le « Comité clandestin de sauvetage des juifs » en lien avec d’autres réseaux de résistants, avec des juifs, des protestants, des catholiques… Ce type de sauvetage est unique en France.

Haut de page

Texte intégral

Sans armes face à la rafle du 11 septembre 1942

(dans la « Zone rattachée » à Bruxelles)

La rafle des 16 et 17 juillet 1942 à Paris et dans sa banlieue, dite « rafle du Vel’ d’Hiv’ », qui a entraîné 13 152 arrestations est bien connue. En revanche, celle du 11 septembre 1942 qui a eu lieu dans les départements du Nord/Pas-de-Calais avec ses 513 personnes déportées, l’est beaucoup moins. Cette journée est pourtant l’une des plus meurtrières pour les communautés juives du Nord/Pas-de-Calais.

  • 1 Danielle Delmaire, Thierry Kleiman, « Liste des déportés du convoi X », Tsafon, n° 9-10, été-automn (...)

1Pour qui travaille sur la Shoah et entreprend d’interroger les archives de la Seconde Guerre mondiale, l’investigation est aujourd’hui grandement facilitée grâce à leur ouverture en 2005. De l’identification à l’exclusion, de la spoliation à la déportation, tous ces aspects sont désormais largement documentés. Et pourtant, dans l’urgence de « l’ère du témoin » qui s’achève, des témoignages de personnes qui jusqu’à présent ne s’étaient jamais manifestées, surgissent encore. Il est donc important de les confronter aux études publiées depuis les dernières décennies, parmi lesquelles celles de Danielle Delmaire. Elle avait listé avec Thierry Kleiman les noms des personnes qui avaient été arrêtées lors de la rafle du 11 septembre 1942 et qui furent rassemblées dans la gare de Lille-Fives en vue d’être acheminées vers Malines avec Auschwitz comme destination ultime1. Des récits laissés par des survivants et par des enfants cachés complétaient cette recherche.

2Il est néanmoins opportun de revenir sur cette journée au vu de témoignages inédits ou d’archives qui n’ont pas encore été complètement exploitées. Ce qui permet dans un premier temps d’exposer le mode opératoire et le déroulement de la rafle dans les différentes villes ciblées. Un tableau tout en nuances de l’attitude des intéressés au sens large du terme peut être ainsi dressé. Mais, aspect bien plus méconnu, il est désormais possible de se représenter la façon dont les cheminots de la gare de Lille-Fives ont procédé pour essayer de sauver le plus grand nombre de juifs à la descente du train et dans le courant de cette funeste journée. Et enfin, à la lumière de l’organisation mise sur pied le jour même et au lendemain de la rafle pour cacher ceux qui ont échappé à la déportation, il est nécessaire d’examiner tout particulièrement le parcours, le rôle et l’engagement de celles et ceux qui ont été les moteurs de ce sauvetage.

  • 2 Archives départementales du Nord (désormais A.D.N.) 170W71070 à 170W71076.
  • 3 A.D.N. 170W71075, dossier Roger Millien.
  • 4 Échange avec Catherine Lacour-Astol qui a publié Le genre de la Résistance. La Résistance féminine (...)
  • 5 Olivier Wieviorka, La mémoire désunie, Paris, Éditions du Seuil, 2010, 307 p.

3Au lendemain de la guerre une coupure stricte a été opérée entre résistance armée, militaire et civile, notamment envers les personnes victimes de persécutions raciales. Le pouvoir gaulliste avait reconnu le statut de résistant à ceux qui pouvaient se prévaloir de faits d’arme, critère auquel répondaient parfaitement les anciens de la France libre, mais beaucoup moins les Français engagés sur le territoire national dans les mouvements qui avaient privilégié l’action civile. De même, une distinction nette fut établie entre les déportés politiques – arrêtés pour fait de résistance – et les déportés raciaux. C’est ainsi que les uns devenaient titulaires de la carte de Combattant Volontaire de la Résistance (C.V.R.) et d’autres recevaient la médaille de la Reconnaissance française ou éventuellement une lettre de félicitations. Les dossiers établis en vue d’obtenir cette dernière distinction apportent un éclairage inédit sur la rafle du 11 septembre 19422. Il était courant de lire que des cheminots de la gare de Lille-Fives étaient intervenus, mais qu’ils étaient restés dans l’anonymat. Or, il n’en est rien. Vingt-quatre cheminots, au minimum, ont opéré ce sauvetage avec l’aide des riverains de la gare. Sous les sept cotes qui regroupent plus de 700 dossiers, on relève des demandes centralisées et transmises à la préfecture du Nord par G. Gerschel, président de l’association cultuelle israélite de Lille, soit en 1947 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, soit en 1954. Un nombre plus restreint concerne les dossiers présentés par le chef de gare principal Jean Mabille, par des associations de résistants ou par des personnalités. Mais si l’on considère le traitement qui a été réservé à ces demandes, on mesure le peu d’importance accordée à l’époque au sauvetage des juifs et le primat réservé à l’armée des ombres. En 1946-1947 surtout et dans une moindre mesure en 1954, les faits ont été considérés avec un relatif désintérêt, voire avec dédain : « Bien que la conduite de M. Milien soit celle d’un bon Français […] les faits accomplis, quoique très méritoires, semblent insuffisants pour lui permettre de prétendre à l’attribution de la médaille de la Reconnaissance française »3. C’est ainsi que les très rares dossiers C.V.R. qui font allusion à l’aide apportée aux juifs par les résistants, ne donnent jamais de détail sur l’aide4. Mais, à partir des années soixante-dix, la Seconde Guerre mondiale est entrée dans un nouveau régime mémoriel : les victimes ont pris le pas sur les héros5. Et c’est à la lumière de cette relecture qu’il convient de réexaminer la journée du 11 septembre 1942.

Roch Hachana 1942

  • 6 Maxime Steinberg, La persécution des Juifs en Belgique (1940-1945), Bruxelles, Éditions Complexe, 2 (...)

4On observe une accélération et une intensification de la persécution raciale en 1942 qui représente une année charnière dans l’engrenage qui a conduit à l’extermination des juifs d’Europe. En Belgique la Sipo-SD a organisé cinq grandes rafles d’envergure du 15 août au 11 septembre 1942. Dans la région Nord/Pas-de-Calais rattachée au Militärbefehlshaber für Belgium und Nordfrankreich (M.B.B.), dite « Zone rattachée » à Bruxelles, la principale rafle massive a lieu le 11 septembre 1942 selon un calendrier qui diffère de celui de la zone occupée, soit deux mois après la rafle du Vel’ d’Hiv’ de juillet 1942. Car, même s’il existe une quasi-simultanéité dans le traitement de la question juive dans les trois territoires – Paris, Bruxelles, La Haye –, et si les autorités allemandes s’interrogent et s’informent mutuellement, Bruxelles doit « réfréner la prétention de Paris de lui faire la leçon dans cette question juive »6.

5Le premier convoi à destination d’Auschwitz a démarré de la caserne Dossin de Malines le 4 août 1942 avec à son bord des juifs raflés dans le Nord/Pas-de-Calais, comprenant à la fois les juifs domiciliés dans cette région ou résidant en Belgique, mais nés en France ou de nationalité française et n’appartenant pas aux communautés des deux départements.

Départ des convois de Malines à destination d’Auschwitz (jusqu’au 12 septembre 1942)

Numéro de convoi

Date de départ de Malines

Convoi I

04/08/1942

Convoi II

11/08/1942

Convoi III

15/08/1942

Convoi IV

18/08/1942

Convoi V

25/08/1942

Convoi VI

29/08/1942

Convoi VII

01/09/1942

Convoi VIII

08/09/1942

Convoi IX

12/09/1942

  • 7 En mai 2015 Laurence Schram, archiviste et historienne, a soutenu une thèse sur le camp de rassembl (...)

6Ce centre a été conçu pour devenir le lieu exclusif de rassemblement de la « Zone rattachée » dans le processus de la déportation raciale. Ce bâtiment, construit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à mi-chemin entre Anvers et Bruxelles, a surtout l’avantage d’être desservi par une voie de chemin de fer avec des communications vers l’est. Le camp de Malines a été ouvert le 27 juillet 1942 et a fonctionné jusqu’au 4 août 1944. C’est l’équivalent en France de « Drancy » pour la zone occupée7.

  • 8 A.D.N. 1W1844.

7Le mode opératoire de la plus importante rafle décidée par les Allemands a été soigneusement mis au point et concerté : calendrier, méthode et déroulement. Les Français sont utilisés en renfort, comme forces supplétives, essentiellement pour boucler les quartiers où habitent les juifs à arrêter. Coordination, rapidité et effet de surprise sont les garants de la réussite de l’opération. La façon dont les autorités allemandes ont procédé est connue pour Lille, Douai, Valenciennes, Denain et Condé-sur-Escaut8.

8Les Allemands ont choisi le 11 septembre 1942 pour opérer l’arrestation d’une très grande partie de la communauté juive. À cette date, les familles sont rassemblées pour célébrer Roch Hachana, le Nouvel An juif, qui va avoir lieu le lendemain. La méthode et le calendrier ont été concertés entre Allemands et Français dans le Nord/Pas-de-Calais et le déroulement en a été soigneusement préparé : les acteurs doivent intervenir de façon simultanée, au petit matin, là où sont implantées les principales communautés juives : dans le bassin minier (Lens, Avion, Sallaumines, Bully-les-Mines, Hénin-Liétard, Harnes, Liévin…), la métropole lilloise (Lille, Roubaix, Tourcoing), le Valenciennois (Valenciennes, Condé-sur-Escaut, Denain), Douai et dans les quelques villes où résident quelques familles, quelques individus isolés.

9Le commissaire central de Lille qui a reçu des instructions dans le courant de l’après-midi du 10 septembre, rend compte de l’opération dès le lendemain au préfet de région :

J’ai mis ce matin à 4 heures, à la disposition de M. le Commandant de la Feldgendarmerie de la Ortskommandantur 914, 5 gradés et 100 gardiens de la paix. Ces gradés et gardiens ont été chargés par l’autorité allemande de surveiller les immeubles dans lesquels des juifs étaient domiciliés, à l’effet d’empêcher l’entrée et la sortie dans les immeubles en question, jusqu’à l’intervention de la Feldgendarmerie allemande qui a procédé dans le courant de ce jour à l’arrestation d’un certain nombre de personnes de race juive, hommes, femmes et enfants. Les personnes ont été conduites au fur et à mesure à la Feldgendarmerie de l’Ortskommandantur ; elles auraient ensuite été dirigées vers la gare Saint-Sauveur pour être embarquées dans un train. Les opérations en question ayant été effectuées uniquement par la Feldgendarmerie, il ne m’a pas été possible de connaître le nombre de personnes arrêtées.

10Cette non-communication d’informations est confirmée par la mairie de Lille qui a tenté de reconstituer en avril 1945 la liste des personnes arrêtées :

  • 9 Archives municipales de Lille (désormais A.M.L.) 5H9/40. Liste des personnes arrêtées par les autor (...)

Au début de l’occupation le tribunal allemand adressait à la mairie un exemplaire des sentences pénales prononcées, et ce, pour transmettre au parquet. Puis pendant un temps assez long aucun renseignement ne fut fourni, ni sur les arrestations, ni sur les condamnations.9

11Le 10 septembre 1942 à 17 h 30, le Kreiskommandant de Valenciennes donne l’ordre au commandant de section de gendarmerie, sans lui en préciser le motif, « de mettre à sa disposition pour le lendemain matin à 4 heures, un effectif de 25 gendarmes ». Ordre identique reçu par la brigade de Denain : deux gendarmes doivent se rendre à l’Ortskommandantur de Denain le 11 septembre à 4 heures.

  • 10 A.D.N. 1W1844.

À l’heure indiquée […] ils furent répartis en groupes sous la direction de gendarmes allemands. Ils reçurent pour mission d’accompagner la gendarmerie allemande au domicile des juifs de nationalité étrangère tant à Valenciennes qu’à Denain. [Ils] furent conduits dans une des salles d’attente de la gare de Valenciennes, les gendarmes français furent alors rendus libres et rejoignirent leur brigade. Les maisons abandonnées par les Juifs sont placées sous la surveillance de l’autorité française.10

  • 11 A.D.N. 1W1844.

12Le commandant de la section de gendarmerie de Valenciennes précise dans son rapport qu’ « aux termes d’un imprimé qui a été soumis par l’autorité allemande à la signature des gendarmes français » il a prêté ainsi main-forte à l’armée d’occupation11.

  • 12 A.D.N. 1W1844.

Ceci porte à 65 le nombre de juifs [...] arrêtés le 11 septembre courant, dans mon arrondissement, par la Feldgendarmerie qui avait requis à cet effet le concours de la gendarmerie française et à Condé celui de la police locale12.

  • 13 A.D.N. 1W1844.

13Il en va de même à Denain où « deux agents du commissariat réquisitionnés par la Feldgendarmerie ont assisté à cette expulsion. Les membres de la famille Berkowicz, avec leurs bagages, ont pris le tramway en direction de Valenciennes sur l’ordre des Feldgendarmes […] Quatre agents de police de Douai ont accompagné les gendarmes allemands qui ont arrêté et emmené les familles d’étrangers de race juive », les quatre enfants nés en France, donc Français par le droit du sol, ne sont pas mentionnés dans ce rapport13.

  • 14 Tsafon, n° 9-10, été-automne 1992, témoignage anonyme, p. 16.

14La Feldgendarmerie pousse les investigations et exerce une pression telle sur une mère de famille arrêtée à Lille qu’elle arrive à lui faire dire où sont ses enfants – Oscar, 10 ans, et Jean, 21 mois. Ceux-ci se trouvent chez leur nourrice à Faches-Thumesnil et sont alors amenés à la gare14.

15Pour ne pas attirer l’attention de la population et surtout craignant ses réactions, les Feldgendarmes accompagnés des forces de l’ordre françaises agissent au point du jour, scindent les groupes, éloignent les spectateurs. Il ne faut éveiller ni la méfiance des personnes concernées, ni celle de la population. Rafles et regroupements doivent se faire sans cris, sans précipitation, sans affolement, pour avoir le moins de visibilité possible. Mais les arrestations ne sont pourtant pas sans témoins, ni sans réactions.

La rafle vue par les témoins

16La famille Baran habite au 50 rue de la Vignette, une rue qui se trouve non loin de la gare. Les parents qui sont apatrides voient leur vie se dégrader au fur et à mesure que sont édictées les lois raciales. Leur fils Maurice est momentanément placé à Épinal, dans les Vosges, mais revient à Lille à la naissance de Michel, le 30 mai 1942. Le père est arrêté le 25 juillet, incarcéré à la prison de Loos-lez-Lille, puis déporté le 4 août à Auschwitz par le premier convoi qui a démarré de Malines. À 6 heures du matin on a bruyamment frappé à la porte :

  • 15 Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord. Familles entre amour et silence (1942-19 (...)

Nous n’eûmes pas le temps de nous cacher dans la chambre de bonne au dernier étage. Ma mère finit par leur ouvrir et ils se précipitèrent à l’intérieur de l’appartement, nous ordonnant de préparer un minimum de vêtements qu’on entassa dans une valise. […] J’eus le temps d’apercevoir sur le balcon d’en face des Allemands surveiller les environs. Nous avons été emmenés dans la rue où un camion nous attendait avec d’autres personnes assisses à l’arrière. On nous embarqua, la bâche fut baissée et nous voilà partis vers une direction inconnue.15

  • 16 À Douai, de nouveaux témoignages ont pu être recueillis en 2013 lorsque la rafle du 11 septembre a (...)

17À Douai16 :

  • 17 Bernadette Roger, témoignage, 2013.

Un Allemand et un Français sont intervenus très tôt, au petit matin, pour arrêter ce couple, malade. Il fallait faire vite, l’Allemand les pressait. Les Slomonicki étaient tremblants et vraiment affolés. Lui (?) était malade du cœur. Rose Sidrac, la locataire qui habitait au-dessus du magasin, 28 rue de Paris, leur a donné des médicaments. Ils sont partis comme des malheureux.17

18Georgette Liakhoff assiste aussi à l’arrestation de sa famille qui habite la même rue :

  • 18 Georgette Liakhoff, témoignage, 2013.

J’ai d’abord vu partir ma tante, Laja Slomonicki-Pruszicka, et son mari au petit matin, vers 6 heures, de leur maison du 28 rue de Paris, encadrés par des policiers français et allemands qui les emmenaient à la gare.18

19Mme Darnal, une Douaisienne qui demeure sur le trajet emprunté par les policiers, se souvient d’une famille juive, les Gliksman :

  • 19 Les Gliksman habitaient au 24 rue des Blancs Mouchons qui donne dans la rue des Écoles.
  • 20 Mme Darnal, témoignage, 2013.

Le papa était tailleur. Ils habitaient rue des Écoles19. [Elle les a] vu passer devant ses fenêtres, entourés de soldats allemands, dans la direction de la gare, en deux fois, d’abord la mère et un ou deux garçons, puis deux filles.20

20On peut ainsi quasiment reconstituer l’itinéraire emprunté par les quatorze Douaisiens : la famille Sokolski de la rue du Champ fleuri passe par les rues Saint-Waast et des Malvaux, par le même chemin que celui d’Isidor Rosenblit, son fils Herman et les Gliksman arrêtés rue des Blancs Mouchons. Ils rejoignent la rue Fortier (appelée aussi rue des Écoles) convergeant ainsi vers la gare. Les Slomonicki domiciliés à l’autre extrémité de Douai ont vraisemblablement été regroupés avec les autres à la gare, au point de rassemblement.

21À Avesnes :

  • 21 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

Un Allemand et un gendarme français ont frappé à la porte. Vous pouvez imaginer comment. Nous dormions. C’était de nuit, au petit matin, entre 4 et 6 heures. Ma grand-mère a ouvert. Pendant ce temps-là ma mère était montée avec nous, ses deux filles, sur la terrasse et avait fermé la fenêtre. L’Allemand a touché les lits qui étaient encore chauds. Il a dit à ma grand-mère que quelqu’un avait dormi là. Il a fait le tour de la maison, puis a remarqué la terrasse. L’Allemand est revenu sur la terrasse et a vu ma mère qui nous cachait, ma sœur et moi. Ma mère avait eu l’imprudence de taper à la fenêtre, car elle croyait que l’Allemand était parti. Il criait, il criait : « Kinder ! Kinder ! » avec une lampe électrique dans nos yeux. Le gendarme français n’était pas à l’aise, il était gêné. Il nous a dit gentiment : « Prenez des vêtements, un maximum d’argent. Prenez ce que vous avez de plus précieux ». Ma mère avait déjà cousu de l’argent dans la doublure des manteaux, des pièces d’or.21

22Au départ, les quatorze Douaisiens et leurs familles ne sont pas spécialement anxieux. Les Allemands font en sorte de ne pas éveiller les soupçons. Jusqu’à cette rafle massive visant indistinctement hommes, femmes et enfants, certains s’étaient persuadé que seuls les hommes, et notamment les étrangers, étaient déportables dans le cadre de la mise au travail. Ce qui explique que beaucoup d’hommes et de pères de famille se soient cachés, soit dans la région Nord, soit en zone libre, préparant souvent l’arrivée de leurs familles. L’attention de Georgette Liakhoff qui est partie entre temps à la gare voir son oncle et sa tante, est attirée par trois petites filles :

  • 22 Le quartier de la gare a été particulièrement atteint par les bombardements le dimanche 19 mai 1940
  • 23 Georgette Liakhoff, témoignage, 2013.

Sur les quais de la gare, Jacqueline, Arlette et Francine Sokolski étaient tellement belles et gentilles. J’avais une quinzaine d’années. J’ai pu jouer sur place en toute liberté dehors avec les trois fillettes qui étaient charmantes. Nous sortions de la gare et y revenions. J’ai apporté de la nourriture, un panier avec des victuailles pour le voyage, préparé par ma mère. On pouvait aller voir sans difficulté et parler avec les familles arrêtées. Elles ne montraient, selon mon souvenir, aucune inquiétude. Les gardiens étaient fort discrets. Les familles juives étrangères arrêtées attendaient l’arrivée du train, installées aussi confortablement que possible dans les ruines de la gare22. Personne n’avait peur. Il ne s’agissait que d’un petit voyage… Si on avait su… À ce moment-là on aurait pu, comme les autres enfants, les prendre par la main et les sortir sans problème de la gare… Mais aucun parent n’a voulu se séparer de ses enfants… On aurait pu prendre les enfants sans difficultés. Mais les parents s’y opposaient. Chacun se sentait en sécurité. Personne ne semblait particulièrement inquiet. Même ceux qui avaient entendu des témoignages d’horreur par des membres allemands de leurs familles étaient convaincus que c’était de la propagande. Les témoignages ne pouvaient être qu’exagérés. Les Allemands étaient quand même civilisés. En tout état de cause, cela ne pourrait jamais se passer en France… La rafle ne concernait que les juifs étrangers. Et tout le monde pensait qu’on allait simplement emmener « ailleurs » les raflés avec leurs valises bien rangées… Nous pensions, et eux aussi, qu’ils étaient en sécurité. Les gens venaient à la gare voir ce qui se passait… Aucun parent n’a accepté de laisser ses enfants alors que cela aurait été possible… Les juifs français n’étaient pas concernés…23

23Bernadette Roger, âgée de 15 ou 16 ans, a entendu le récit de la voisine des Slomonicki ; elle veut se rendre sur place poussée par la curiosité et par son antipathie envers les Allemands. Leur domicile est voisin de la Geheime Feld Polizei (G.F.P.) – improprement appelée Gestapo par la plupart des gens à l’époque – installée au 5 quai du Maréchal Joffre. Il arrive que la famille voie passer des voitures allemandes avec des résistants en mauvais état à bord :

  • 24 Bernadette Roger, témoignage, 2013.

Mon père, anti-allemand, qui écoutait radio-Londres sans toutefois être engagé dans la Résistance, est allé à la gare dans la matinée quand il a été mis au courant de la rafle. Il a vu les juifs arrêtés, dans le train, les enfants enfermés, en pleurs. Il m’a empêchée d’y aller, jugeant que c’était trop dangereux.24

  • 25 Delmaire, Danielle, « Grandeur et Misère de la Communauté juive de Lens (1920-1944) », Gauheria, n° (...)

24Les réactions de la population douaisienne sont sans commune mesure avec ce qui s’est passé à Lens où « des raflés rescapés se souviennent que sur leur passage, alors qu’ils se dirigeaient vers la gare en ce 11 septembre 1942, des Lensois se réjouissaient de leur arrestation »25.

25Au même moment des familles juives sont ramassées dans le sud du département.

  • 26 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

La camionnette s’est arrêtée deux ou trois fois. Nous étions tous assis dans cette camionnette : ça faisait donc une dizaine en tout. Il y avait là une femme avec son bébé qui pleurait. Une dame polonaise – non juive –, au dehors, lui a dit : « Confiez-moi votre bébé ». Elle a refusé. « Il ne sera jamais aussi bien qu’avec moi ! »26.

26Ils embarquent à Valenciennes pour Lille, avec une halte à Douai. Le train de Valenciennes est parti à 13 h 18, emportant les juifs arrêtés dans le sud du département du Nord et arrive dans l’après-midi à Lille. Il rejoint celui qui a été amorcé en gare de Lens avec à son bord tous ceux qui ont été arrêtés dans le bassin minier, dans le Pas-de-Calais.

  • 27 Ignace Enten, témoignage, 2015.

27L’inquiétude a vraisemblablement monté au fur et à mesure de la journée. Chez les immigrés de fraîche date, les réactions, les craintes varient selon les individus, les familles, selon leurs expériences de l’antisémitisme et des pogroms. Ainsi Ignace Enten raconte que son « père en avait fait de la dépression nerveuse. Il écrivait à sa famille en Pologne : il y avait encore plusieurs frères et sœurs. Il envoyait des colis. Puis un jour, il n’a plus eu de nouvelles. Alors il a compris »27. D’autres ont pu être alertés par ce qui s’est passé à Paris les 16 et 17 juillet.

La rafle vue par ses instigateurs et ses partisans

  • 28 Étienne Dejonghe, Yves Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande. 1940-1944, Lille, Éd (...)
  • 29 A.D.N. 1W1844.

28En raison de son ampleur, la rafle ne peut passer inaperçue. Le préfet Carles écrit qu’elle a suscité « une émotion passagère » et constitue « un nouveau sujet d’hostilité à l’égard des autorités d’occupation »28. Il faut dire aussi que les réquisitions de main d’œuvre commencent à la fin de l’année 1942. Curieusement, le commissaire central de Lille signale qu’ « aucun incident n’a été porté à [sa] connaissance »29 alors qu’on peut estimer à plus de cent le nombre de personnes arrêtées dans la métropole lilloise.

29Le sous-préfet de Valenciennes en rend compte ainsi au préfet du Nord :

  • 30 A.D.N. 1W1844. 

Ces Israélites ont été rassemblés en gare de Valenciennes d’où ils sont partis à 13 heures 18 en direction de Douai et Lille. Le départ a eu lieu sans incident, mais au préalable le public avait été invité à évacuer les quais de la gare. Je dois signaler que cette opération a toutefois jeté un certain émoi dans une partie de la population.30

30Il a effectivement craint des réactions parmi les Valenciennois et les familles. Il est vrai que la communauté juive de cette ville est relativement nombreuse et structurée, avec des familles implantées depuis environ deux siècles. À Douai les Allemands de surveillance dans la gare se sont contentés d’être discrets pour ne pas susciter l’inquiétude des familles.

  • 31 Le P.P.F. fondé et dirigé par Jacques Doriot était le principal parti politique collaborationniste (...)

31Conscient de la réprobation d’une partie de la population, le Parti populaire français (P.P.F.) réagit et organise très rapidement la riposte avec une série de quatre conférences, dans la métropole lilloise, une à Valenciennes le 11 septembre et une à Aulnoye le 12 septembre31. Le P.P.F. se réserve ainsi de faire une vaste campagne afin de justifier la politique anti-juive et les rafles. Par la voix de Maurice Klein, secrétaire fédéral du P.P.F. pour la région Nord, négociant en cuir à Arras, le P.P.F. ne passe pas sous silence les rafles et leur ampleur, mais tente de les justifier. Il reprend les poncifs de l’anti-France et de l’antisémitisme, à savoir la responsabilité des juifs dans la guerre, avance des statistiques démographiques fausses : ainsi il surévalue le nombre de juifs à 1 500 000, alors que leur nombre est estimé à 330 000 en métropole. Il s’exprime ainsi :

  • 32 A.D.N. 1W1280. Rapport du commissaire aux Renseignements généraux du 14/11/1942 sur une réunion du (...)

Nous sommes anti-juifs sous un angle racial et non sous un angle religieux. Vous êtes au courant des rafles monstres qui ont été opérées ces derniers temps dans toute la France. Lorsque ces opérations se sont déroulées à Lille, j’ai vu des gens pleurer et s’apitoyer sur le sort des Juifs. Croyez-vous que les juifs, responsables de cette guerre, ont pleuré lorsqu’ils ont vu partir vos maris et vos fils au front ? Je ne développerai pas ici le problème juif, mais je puis vous dire qu’en ce moment sévit en zone libre une véritable vague d’antisémitisme, de pogromisme. Cette vague s’explique par le grand nombre d’Israelites qui se trouvent en ce moment en zone non occupée. En effet les statistiques nous révèlent que sur 1 500 000 juifs qui se trouvent en France, 150 000 seulement résident en zone occupée. Par conséquent, 1 350 000 juifs se trouvent sur les territoires non occupés. Ils se livrent à un marché noir forcené et affament littéralement les populations de la zone libre. […] La France ne se régénèrera pas tant qu’elle conservera des métèques sur son sol […]32.

32Dans cette même campagne, Émile Nedelec, ancien président de l’Association Républicaine des Anciens Combattants (A.R.A.C.), déclare :

  • 33 Ibidem.

C’est la race du Juif qui veut qu’il répugne à toute besogne. Vous chercheriez en vain un Juif ouvrier agricole. On comptait deux ouvriers Juifs contre 10 000 Français dans une usine. Par contre, 65 % des banquiers avant-guerre étaient israélites. […] Ancien combattant ou non, baptisé ou non, un Juif reste un Juif et ne sera jamais un aryen.33

Mais l’antisémitisme fait de moins en moins recette. En cette année 1942, il est « en chute libre » : seuls 18 auditeurs sont présents à Aulnoye.

Se préparer à fuir

33Les informations sur l’organisation de la rafle ont très peu percé. On imagine bien que ses instigateurs ont travaillé en comité restreint et sûr pour garder secrète la date. En revanche, l’ampleur de l’opération et les coordonnées des personnes à arrêter dans le Nord/Pas-de-Calais ont certainement été plus difficilement contenues. Certains ont pris les devants. D’autres ont été prévenus de l’imminence de la rafle la veille ou le matin-même par des policiers, par d’autres canaux ou par un Allemand en personne, le pasteur Günther Fritz.

  • 34 Tsafon, n° 9-10, été-automne 1992, p. 22.

Déjà dès le début de la guerre [Léon Leser] avait dû abandonner son magasin de réparation de radios, activité interdite aux juifs et les interdits se suivirent durant toute l’année 1941. Aussi lorsque les menaces se firent de plus en plus lourdes durant l’été 1942 – il avait fallu porter l’étoile et les juifs de Lille avaient pris connaissance des grandes rafles de Paris – M. Leser décida de changer de résidence et emmena clandestinement sa famille chez des amis. Bien lui en prit, c’était peu de temps avant la rafle du 11 septembre.34

34Les plus jeunes sont alors pris en charge par la filière de l’abbé Stahl qui cache des enfants au patronage du Buisson, près de Marcq-en-Barœul.

35Le fils d’Yitzchak Lipzyc, Abraham, âgé de quinze ans, garde un souvenir très précis du climat qui règne à l’époque et des réactions des Lillois :

  • 35 Abraham Lypzyc (Avraham Lif), témoignage, 1987.

La rumeur circula que les Allemands avaient l’intention de transférer les juifs dans des camps de concentration. Comme jeune garçon je pouvais ressentir quelque chose d’inquiétant depuis que nous devions porter l’étoile jaune de David avec le mot « juif » qui, à ma grande surprise, amenait parfois les passants à nous manifester des marques de respect et de sympathie. Il arrivait que des gens que je ne connaissais pas s’arrêtent pour nous saluer et même nous serrer la main. Je dois dire que mon père avec sa longue barbe devait être fort impressionnant.35

36Celui-ci est le shohet de la synagogue de Lille, le sacrificateur chargé de l’abattage rituel.

  • 36 Ibidem.

Mes parents tenaient parfois de mystérieuses conversations à voix basse et cherchèrent des cachettes possibles. Ils se préparèrent même furtivement pour un éventuel départ. Nous reçûmes le renseignement venant, je pense, de quelqu’un appartenant à la police française locale qu’un recensement de juifs avait été terminé et qu’on pouvait s’attendre à une rafle à grande échelle. On m’envoya informer plusieurs membres de notre communauté, en leur suggérant de quitter leur maison pendant quelques temps. C’est ainsi que nous avons, tous les sept, quitté la ville et passé deux ou trois jours dans une ferme, à la campagne. […] La maison était pleine de crucifix de tailles variées sur les murs.36

  • 37 Ibidem. Yitzchak et sa femme Tauba Leiderman, Israël et Sarah, ont été déportés de Malines sous les (...)

37La famille revient ensuite, mais prend la précaution de faire dormir les enfants, Perla, Hélène et Abraham, en différents endroits jusqu’à ce qu’ils trouvent un abri chez le pasteur Henri Nick, à Fives. Les deux plus jeunes, Israël et Sarah, restent avec leurs parents qui pensent que leurs enfants ne seront pas inquiétés puisqu’ils sont nés en France. Mais ils sont pris dans la rafle. « On nous a dit qu’on avait offert à mes parents la possibilité de s’échapper, mais qu’ils refusèrent d’abandonner à leur destin les autres membres de la communauté »37.

38Hélène et Perla trouvent finalement refuge à la clinique Ambroise Paré située à la limite nord de Lille, non loin de Fives. Eva Durrleman fait passer les deux filles pour des élèves infirmières et leur demande, pour leur propre sécurité, de ne pas révéler leur identité et de ne pas pratiquer ouvertement leur religion – notamment le shabbat et les lois alimentaires. Leur secret est pourtant découvert et la mère d’une élève-infirmière vient se plaindre que la directrice et son assistante mettent en danger tout l’hôpital pour deux jeunes juives. Eva Durrleman doit donc trouver une nouvelle cachette pour ses protégées38. Elles sont alors placées au préventorium de Trélon, dans l’Avesnois, en avril 1943.

  • 39 Abraham Lypzyc (Avraham Lif), témoignage, 1987. Le fac similé de la liste des arrivées publiée par (...)

39Abraham est caché chez le docteur Léonce Baron, mais ses activités de résistant – avec le mouvement Voix du Nord – attirent l’attention. L’adolescent doit quitter cette famille et là, encore une fois, intervient le pasteur Nick qui le conduit chez son fils Pierre à Inchy, dans le Cambrésis. Il est présenté comme un parent venant du sud de la France ayant besoin de changer de climat : il devient Louis Dubus. À l’automne 1943 il rejoint ses sœurs à Trélon39.

  • 40 C’est aujourd’hui la Chambre de commerce, place du Théâtre.

40La Wehrmacht a réquisitionné la Bourse de Lille40 qui est devenue le siège de l’Oberfeldkommandantur (O.F.K.) 670. Y travaille un soldat-interprète, Günther Fritz, qui filtre les visiteurs. Cet homme est un pasteur militant de l’Église confessante (Bekenntniskirche) en lutte ouverte contre les chrétiens allemands (Deutsche Christen) qui cautionnent le national-socialisme. Il ne tarde pas à entrer en relation avec le pasteur Marcel Pasche, de nationalité suisse et parfaitement bilingue, en poste à Roubaix. Celui-ci a créé le Comité d’assistance juridique devant les tribunaux allemands en faveur de ceux qui sont arrêtés par les Allemands. Il se rend alors fréquemment à l’O.F.K. 670. Günther Fritz est alors :

  • 41 Marcel Pasche, « Friedrich Günther – Une figure lumineuse », Liens protestants, Protestants résista (...)

…particulièrement précieux lors des rafles de juifs étrangers. Ayant appris qu’une première rafle devait avoir lieu de bonne heure le lendemain, il n’hésita pas à aller de nuit, franchir la clôture du presbytère protestant de Lille, rue Jeanne d’Arc, pour avertir le pasteur Chéradame de ce qui allait se passer. Ne l’ayant pas trouvé en personne, il s’en retourna sans rien dire, car l’affaire était extrêmement risquée pour lui. Son appareil téléphonique étant branché en permanence sur le réseau allemand, il en usa pour des interventions « à distance » ; il se présentait comme un personnage important de l’Oberfeldkommandantur, et le coup réussit plusieurs fois.41

41Nous n’en savons pas plus car il est mort le 30 août 1944, atteint de plusieurs balles tirées par l’un de ses supérieurs qui prépare le départ de Lille et qui le traite de défaitiste et de déserteur.

42À la différence des villes plus modestes, des informations ont circulé à Lille permettant à certains de fuir le jour même et parfois quelques jours auparavant. On peut supposer que le nombre de dossiers à traiter en vue d’établir la liste des personnes à arrêter a obligé les Allemands à faire appel à un personnel plus important, également français, ce qui a pu être à l’origine des fuites de la part de policiers notamment.

  • 42 A.D.N. 18W37074. Libération-Nord-Soir, 10 janvier 1945.

Le jeudi 10 septembre 1942, vers 18 heures, la sonnerie du téléphone retentit au commissariat de police. C’est la Gestapo. « Il nous faut absolument 110 agents pour procéder à une rafle cette nuit ». Qu’est-ce que ça signifie encore ? On s’informe, on prend des renseignements […]. Quelques policiers français profitent du répit qui leur est accordé pour donner l’alarme. Des petits groupes s’organisent et préviennent les intéressés du sort qui les attend.42

43Certains sont prévenus très tôt, le matin même. Mme Legry, l’épouse de l’inspecteur de l’académie de Lille, se rend dans les quartiers qui n’ont pas encore été « visités » par les Allemands. Sa proximité avec Mme Carles, la femme du préfet, pourrait expliquer l’origine de ses informations.

  • 43 A.D.N. 1W1844.
  • 44 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

44D’autres ne sont pas embarqués en raison de leur âge. La Felgendarmerie a laissé en liberté quelques personnes âgées, parmi lesquelles « un vieillard, le nommé Princ Gerzon, 83 ans, domicilié 30 rue d’Amiens et une infirme Frydman Denise, 17 ans, domiciliée 183 rue de Paris à Lille ». Ils ont toutefois été admis à l’hospice des incurables de Saint-André43. De la même façon est épargnée Mincha Elefant à Avesnes : « Nous sommes montées dans la camionnette. Mais ils ont laissé ma grand-mère, c’est ce qui nous a sauvées. L’Allemand a dit qu’elle était trop vieille : j’ai entendu ‘alt’ » [vieille]44.

  • 45 « Le nom de Madeleine Dietz, héroïne face au nazisme, donné à l’épicerie solidaire », Voix du Nord,(...)

45La famille Dancygier de Valenciennes est amenée à la gare. « La maman était sur le point d’accoucher. Un Allemand a eu pitié. Il leur a dit de partir. L’enfant est né quatre jours plus tard »45. Les arrestations semblent parfois avoir été plus sélectives dans cette ville.

46Ignace Enten se souvient précisément de ce jour :

  • 46 A.D.N. 1W1844. Maria Kryeslaw habitait au 17, rue d’Anzin avec son grand-père et sa grand-mère.
  • 47 Ignace Enten, témoignage, 2015.

Devant chez moi, au n°17, habitait Myriam Gnieslaw, la petite Marie, une jeune fille de onze ans environ. Elle est arrivée à la gare avec deux filles, le grand-père, l’oncle qui avait une jambe de bois46. Un Allemand à la gare vérifiait les listes. Quand il a vu le grand-père et l’oncle, il leur a dit : « Rentrez chez vous ». Ils ont échappé à une seconde rafle. En effet, un Allemand annonce dans un café que des juifs vont être arrêtés. Il décrit les victimes, mais ne veut pas donner de noms. Alors ils le font boire un peu pour en savoir plus. Ils les ont bien reconnus, surtout quand il a parlé de la jambe de bois. Immédiatement, le propriétaire du café, un Polonais originaire du même village, est parti prévenir cette famille.47

47Certaines personnes – âgées, invalides ou une femme enceinte – n’ont pas été ramassés. Faut-il voir là à Lille, à Valenciennes ou encore à Avesnes, une plus grande tolérance de la part de la hiérarchie allemande, un libre arbitre exercé par certains soldats, le facteur humain tout simplement ?

  • 48 Ibidem.

48Que certains aient pu échapper à l’arrestation relève aussi du hasard. À Valenciennes la police française se présente au domicile de la famille Lewkowitz. À ce moment-là le mari est sorti avec deux des enfants, Betty, sept ans, et Jacques, cinq ans. Sa femme, Perla Lewkowitz-Blumsztajn, est arrêtée ainsi que Maurice, leur fils de deux ans48.

  • 49 www.yadvashem.org, n°s 6220, 6220A et 6220B, Marie et Victor Aymard, Marguerite et Jean Crombez, fa (...)

49À Lille, des gendarmes se présentent au domicile des Treister, dont le nom figure sur la liste des juifs étrangers. Mais la famille Treister n’est pas à la maison ce jour-là, car Anna travaille dans un home protestant pour enfants. Prévenue par une voisine, la jeune femme ne rentre pas chez elle, mais cherche sans délai un asile pour Guy, 9 ans, Richard, 5 ans et pour la plus jeune, Josette, qui est née en janvier 1940. Sa voisine et ses collègues lui conseillent de s’adresser au pasteur Henri Nick, qui, elles le savent, aide les juifs et les résistants. Grâce à eux, elle réussit à placer les enfants49.

50D’autres sortis brutalement de leur sommeil inventent quelques stratagèmes, des parades, incontestablement mis au point auparavant. À Valenciennes :

  • 50 Ignace Enten, témoignage, 2015.

Les Wajsfeld habitaient rue de Lille. Les Allemands ont frappé à la porte. La femme a répondu : « Mon mari est parti à la campagne ». Le père et le fils avaient eu le temps de se cacher dans une armoire à glace.50

  • 51 François Dembin, témoignage, 2015.

51À Bully-les-Mines, Charles, le père de François Dembin, a joué les imbéciles quand les personnes venues l’arrêter lui ont demandé où était sa femme. « Elle m’a quitté, cette p… Je n’ai pas cherché à la suivre : je dois travailler. Je ne sais pas où elle est partie ». Et comme il parlait l’allemand, il a compris ce que disait l’un des Allemands : « Le pauvre bougre, il ne sait pas ce qui l’attend ! »51.

52La grand-mère de Paulette et Jacqueline Waisberg qui n’a pas été emmenée, sauve sa fille et ses deux petites-filles. La famille est ensuite épargnée grâce à l’intervention d’un officier allemand. Les Waisberg ont été arrêtées au petit matin à Avesnes et sont en route pour la gare de Valenciennes. La grand-mère est allée réveiller les voisins d’en face qui sont allés à leur tour réveiller Mado Pacôme.

  • 52 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

Nos deux familles étaient très amies et s’étaient connues au bal à Lille. Elle est allée à la Kommandantur voir le chef de la Kommandantur, car son mari avait joué devant les Allemands. Il avait même prêté son violon au chef de la Kommandantur. Ça lui a valu après-guerre d’être traité de collabo. Elle l’a supplié. Il lui a dit : « J’ai essayé de sauver mes amis en Allemagne. Mais je n’ai pas pu. Alors je vais essayer de sauver les vôtres ». On l’a su après, mais on était déjà dans la camionnette, à Valenciennes. Le Kommandant a téléphoné : ça s’est joué à quelques secondes près, devant la gare de Valenciennes. Si nous avions été dans la gare, perdues dans la foule, c’était fichu. Il y avait le téléphone dans la camionnette. On a téléphoné au chauffeur qui a dit : « Tout le monde descend pour la gare de Valenciennes. Mais la famille Waisberg, vous, vous restez dans la camionnette. On vous ramène ». Ma mère ne comprenait pas ce qui se passait. Elle se disait : « Je lui plais ; il va me laisser partir ».52

53Joseph Herman, dit Jojo, le petit copain d’Ignace Enten, est sauvé lui aussi :

  • 53 Ignace Enten, témoignage, 2015.

Rosa et Symcha Herman-Biegel et deux de leurs trois enfants, dont la petite Jacqueline, ont été raflés. C’était à cinq minutes de chez nous. Les Allemands ont laissé entrer des gens. L’épicière, Mme Masson, en a profité pour prendre le gamin par la main et l’a emmené.53

La résistance des cheminots

54Mais nombreux sont ceux qui ne peuvent se soustraire et qui sont contraints de monter dans les trains affrétés spécialement pour la circonstance.

  • 54 William Scharfman, témoignage, Tsafon, n° 9-10, été-automne 1992, p. 16.
  • 55 Sauf mention contraire, les renseignements relatifs aux cheminots, au déroulement de la journée du (...)

55Lille intra muros compte trois gares à l’époque : une pour les voyageurs (rue de Tournai) et deux pour les marchandises : Saint-Sauveur (boulevard des Écoles) et Fives. Les Allemands ont retenu Fives à la fois comme centre de regroupement pour tous les juifs de la « Zone rattachée » et comme point de départ d’un train spécial à destination de Malines en fin de soirée (voir en annexe le document 1 : Gare de Lille-Fives. Vue sur les garages des locomotives). Les juifs arrêtés ont tout d’abord été rassemblés dans la cour de la préfecture, place de la République, pour être ensuite conduits par camions54. Tous sont regroupés dans le bâtiment principal, dans l’ancien réfectoire des agents des trains, qui jouxte des chambres-dortoirs abandonnées ou utilisées comme magasin. Ils attendent avec les autres qui sont arrivés plus tôt l’embarquement pour une destination inconnue55.

  • 56 A.D.N. 170W71076. Dossier Marcel Sarazin.

56Vers 8 h du matin, l’attention de Marcel Sarazin, le débitant de tabacs qui habite rue de Bavai face à la gare de Fives, est attirée par un va-et-vient insolite de camions allemands : « Je m’informai de suite sur place et ne tardai pas à apprendre qu’il s’agissait d’une déportation de juifs »56, ce qui ne semble guère l’étonner (voir en annexe le document 2 : Plan du quartier de Lille-Fives, détail. Ravet-Anceau).

57Certains réussissent à s’échapper à l’arrivée en gare de Lille-Fives. Israël Szwarc qui a survécu à Auschwitz, a surtout pensé à ses deux fils :

  • 57 Les wagons à bestiaux pour le transport des déportés sont utilisés à partir du convoi du 19 avril 1 (...)
  • 58 « Israël Szwarc, dans la grande rafle du 11 septembre 1942 », Voix du Nord, 5 mai 2005.

D’abord parqués dans la cour d’un hôtel face à la gare de Lens, les membres de la famille Szwarc sont embarqués […]. Henri Szwarc [19 ans] a eu juste le temps d’évoquer sa détermination à fuir à la première occasion. « Si tu te sauves, je te demande d’emmener Léon [14 ans] » lui glisse-t-il. À proximité de la gare de triage de Fives, profitant d’un ralentissement, les deux garçons sautent par la fenêtre du wagon (c’est un train de voyageurs)57, l’aîné tenant la main du plus jeune. « On a entendu des cris, des coups de feu. Après avoir atterri sur les ballasts, on a pu se glisser sous des wagons, passer au-dessus d’un mur et filer ».58

Faut-il voir là un ralentissement inopiné, inhérent aux manœuvres d’entrée en gare ou bien provoqué par le conducteur de la locomotive ?

  • 59 Le terme Gestapo a été conservé lorsqu’il correspond aux déclarations des témoins.

58Les cheminots se retrouvent soudainement confrontés quelques six cents personnes regroupées dans la gare de Fives qui sont surveillées par les sentinelles allemandes armées et équipées de chiens, accompagnées de gardiens de la paix français et encadrées par des membres de la Gestapo en civil59. Le chef de gare principal, Jean Mabille, relate ainsi la décision des cheminots sous ses ordres, surpris par l’afflux de camions et de trains remplis de juifs (voir en annexe le document 4 : Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946. A.D.N. 170W71070) :

  • 60 Annuaire Ravet-Anceau, 1939. Il s’agit des services suivants : Matériel et traction, ateliers de ma (...)

Le personnel des trois grands services du chantier de Fives60, douloureusement ému du sort réservé à ces individus de toutes conditions, de tout rang et de tout âge, dans un élan spontané de solidarité, s’est empressé de leur porter secours et a employé tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour soustraire des infortunés à leurs oppresseurs qui devaient les emmener en fin de soirée par un train spécial amorcé à Lens vers les bagnes nazis.

  • 61 Les renseignements que le chef de gare avait consignés par écrit ont disparu dans le bombardement a (...)

59Le chef de gare principal, Jean Mabille, couvre ses hommes et les aide dans toute la mesure du possible. La liste qu’il a établie le 29 août 1946 fait état de vingt-quatre cheminots ayant participé à l’opération61.

60René Douce, électricien, et Louis Saint-Maxent, contremaître de manœuvres, prennent les choses en main. Ils se rendent dans la gare pour organiser le sauvetage des juifs rassemblés en attente de leur départ avec la ferme intention d’en faire évader le plus possible. Ils mettent alors à profit leur excellente connaissance des bâtiments, leur expérience des lieux et les liens de proximité tissés avec les gens du quartier. Ils trouvent les appuis nécessaires chez les habitants des rues du Grand Balcon, de Bavai et de l’Est qui donnent sur le bâtiment principal de la gare de Lille-Fives. Certains maîtrisent l’allemand comme Augustin Handtschowerker et Léon Lammelein qui font fonction d’interprètes, ce qui va grandement leur faciliter la tâche.

61Maurice Baran, avec ses yeux d’enfant de neuf ans, a compris ce qui fait la force des cheminots :

  • 62 Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord…, op. cit., p. 57.

Imaginez un espace où l’on trouve des locomotives et des wagons en préparation d’assemblage pour des départs, avec des mécaniciens, chauffeurs, ouvriers d’entretien de la S.N.C.F., maîtres des lieux qu’ils fréquentaient quotidiennement. Des cheminots réussirent à extraire des enfants et des adultes du quai grâce au positionnement de wagons sur voie de garage.62

  • 63 A.D.N. 1 170W71070 Rapport du chef de gare principal Mabille.

62Le sauvetage a démarré dès la descente du train, sur le quai. Cela signifie que les cheminots, même s’ils ont pu être surpris par l’ampleur de la rafle, ont anticipé la riposte. Et là, l’un d’entre eux joue un rôle prépondérant. C’est le visiteur Marcel Hoffmann, du poste des V. et W. de Fives, l’employé qui visite les essieux et les sonde à l’aide d’un marteau. Par ses fonctions il peut s’approcher des trains et des voies, se trouvant ainsi aux avant-postes. « À l’arrivée du train de Lens contenant déjà des juifs ramassés sur le parcours, il a fait évader au moins trois personnes de ce train au nez et à la barbe des sentinelles allemandes »63.

  • 64 François Dembin, témoignage, 2015.

Le train s’est arrêté. Sur le quai, il y avait des chiens policiers. Mon père [Charles Dembin] était à côté de la porte. Un cheminot est passé, il lui a dit : « Suis-moi ». Il lui a mis un seau dans les mains, lui a donné un coup de pieds aux fesses : « Feignant ! Tu vas te mettre à bosser ! ». Il était alors devant un mur de 2 mètres de haut et il s’est retrouvé de l’autre côté.64

Il pourrait s’agir de Marcel Hoffmann.

63Augustin Handtschowerker fait échapper dans la matinée quatre enfants qui sont provisoirement abrités au café de Marcel Sarrazin, rue de Bavai, en attendant de trouver une solution pour leur hébergement. Lucien Debarge facilite l’évasion de certains en dégageant la fenêtre aveuglée d’un local mitoyen où ils ont été enfermés. Marcel Hoffmann en fait de même. Léon Lammelein de son côté en aide quelques-uns à quitter le train dans lequel on les embarque. Ils passent les enfants cachés dans des paniers à coke par les fenêtres des bureaux des chef et sous-chef de gare, Jean Mabille et Irénée Dubos. Autre stratagème pour tromper les Allemands : Marcel Dechryver et René Douce procurent des vêtements de travail et des brassards de la S.N.C.F. à plusieurs juifs qui peuvent ainsi se soustraire à leur arrestation. Se faisant passer pour des manœuvres de la gare, certains font la courte échelle pour franchir le mur des toilettes qui donnent sur la rue du Grand Balcon, là où ils sont accueillis chez Marcel Sarazin le débitant de tabac.

64Mais dans l’après-midi les choses se gâtent. Les Allemands deviennent beaucoup plus vigilants et agressifs au fur et à mesure qu’ils suspectent l’intervention des cheminots. Cela oblige ceux-ci à user de différentes ruses et à cacher les juifs dans la gare elle-même. René Douce se rend compte que la surveillance se resserre et que les évasions deviennent impossibles :

  • 65 A.D.N. 170W71072 Dossier Douce.

Je décidais d’enfermer plusieurs personnes dans un local, ensuite après avoir fermé la porte, j’ai mis plusieurs stères de bois devant cette porte. Je terminais ce travail quand Saint-Maxent qui faisait le guet vint me crier « Sauve qui peut ».65

65Jean Mabille se rend compte que deux de ses hommes sont particulièrement rodés à ce genre d’exercice : 

  • 66 A.D.N. 170W71070 Rapport du chef de gare principal Mabille.

Le cas des agents […] Douce et Saint-Maxent du dépôt de Fives m’est demeuré plus précis parce que leur action a été moins visible et plus rusée. Ces agents se sont présentés dans l’après-midi du 11 septembre 1942, ils se sont munis de balais, de seaux, de chiffons et ont simulé être des préposés à la salubrité procédant à l’entretien et au nettoyage des locaux occupés par les Juifs. À la faveur de ce manège, ils ont caché dans la chambre n° 8 désaffectée, une dizaine de juifs où j’en avais précédemment enfermés deux à clé, qui ne voulaient pas courir le risque de fuir le jour. Après avoir débarrassé, avec mon consentement, de leurs imprimés non usagés, deux armoires qui se trouvaient dans la chambre n° 3, utilisée comme magasin de gare, celles-ci ont été transportées, par eux, au fond du couloir, de manière à masquer les portes des chambres nos 7 et 8 situées dans un renfoncement, de manière ainsi à faire croire que, derrière elles, se trouvait le mur pignon du bâtiment et non l’accès à d’autres locaux.66

Eux-mêmes le relatent ainsi :

  • 67 A.D.N. 170W71076 Dossier Louis Saint-Maxent.

Vers 14 h, se faisant passer pour des agents de la gare de Fives, on se met à la tâche. Malgré la surveillance des Boches, on sauva plusieurs enfants et 2 hommes dans l’après-midi. Dans l’après-midi, vers 17 h, la rue du Grand Balcon étant surveillée par les sentinelles, le sauvetage à cet endroit devenant impossible, je fis le guet pendant que Douce cachait des personnes dans un local de la gare. À un certain moment nous devions finir paraissant suspects aux Boches.67

66Tout porte à croire que les Douaisiens n’ont pas pu bénéficier de l’aide des cheminots. En effet, ils sont arrivés dans le courant de l’après-midi, tout comme les Valenciennois qu’on sait être partis par le train de 13 h 18 : de ce fait, ils sont entrés en gare à un moment où la surveillance a été tout particulièrement renforcée. Ce qui explique qu’on ne connaît pas, à l’heure actuelle, de Douaisiens ayant réussi à s’évader de la gare de Lille-Fives, pas plus que de Valenciennois.

67Vers 22 heures, la gare de Lille-Fives reste surveillée par les Allemands, même après le départ du convoi à destination de Malines. Les cheminots qui ont caché des juifs dans la gare elle-même, doivent attendre le soir et même la nuit tombée pour mettre toutes les chances de leur côté. Louis Saint-Maxent fait alors évader six personnes qu’il avait cachées derrière des armoires. Le garde du passage à niveau 144, Paul Banquart, a été informé de la présence de juifs dans la chambre n° 8 dont la fenêtre s’ouvre juste au-dessus de la porte de la guérite dudit passage à niveau. Il tient les rescapés au courant des faits extérieurs en communiquant avec eux par un tuyau de vidange des eaux. Il les fait échapper par la fenêtre, aidé par René Douce et Louis Saint-Maxent, à l’aide d’une échelle que Banquart s’est sans doute procurée chez Mme Lecomte, une commerçante du quartier. Ils atterrissent rue du Grand Balcon. Douce et Saint-Maxent dirigent ou aident ensuite les fugitifs à gagner des lieux sûrs. Cette évasion a réussi grâce à la complicité active de Léon Lammelein, à la fois chef de train et interprète : celui-ci a invité Fritz Lienart, un agent de la Reichsbahn, que la Gestapo a chargé de surveiller les bicyclettes et les bagages confisqués et déposés en gare, à boire un verre dans un café de la rue Belle Vue. Il l’éloigne du bâtiment principal et détourne son attention. C’est là qu’intervient Marcel Sarazin qui réussit à cacher les bagages que les cheminots évacuent au fur et à mesure.

68Côté allemand, la réaction ne se fait pas attendre. Marcel Sarazin reçoit leur visite : 

  • 68 A.D.N. 170W71076.

Tard dans la soirée Messieurs Millien Roger, Douce René et Saint-Maxent, cheminots, réussirent à dresser mon échelle et à sauver un groupe jusque-là inaccessible. Immédiatement ces juifs ont été amenés chez moi, mais l’alarme avait été donnée et la Gestapo ne tardait pas. Grâce à la disposition de ma maison et alors que les juifs se trouvaient dans ma maison, je réussis à les amener sur le pas de ma porte jusqu’à ce que le dernier juif ait été parti. Deux heures après je subissais une perquisition en règle, mais sans résultat.68

Marcel Hoffmann a également été repéré.

  • 69 La gare de Lille-Délivrance est située sur les communes de Lomme et Sequedin.
  • 70 A.D.N. 170W71070.

L’agent qui fit preuve de plus d’audace dans cette affaire, qui s’est exposé davantage aux risques de la répression et qui a soustrait le plus grand nombre de personnes juives à leurs tortionnaires, est le visiteur Hoffmann Marcel, du poste des V. et W. de Fives […]. Des agissements suspects ayant été remarqués à ce moment par ces derniers, un gardien français le mit en cause. Le lendemain, et à quelque temps de là, il fut inquiété par la police allemande. Ce jour-là, le C.T.R. [chef de traction] Lammelein Léon de Lille-Délivrance69, alors détaché à Fives comme interprète […], fut appréhendé par un membre civil de la Gestapo qui fit effectuer une enquête à Lille-Délivrance le lendemain matin, et, je pense, y fit effectuer également une visite domiciliaire.70

69Mme Rapoport, prise dans la rafle, est consciente de la gravité de la situation. Elle s’adresse alors à un cheminot qui travaille à proximité et lui demande de conduire ses deux enfants au domicile de ses amis de longue date – non-juifs –, les Raynal. Il prend Fanny sur son dos et la sort de la gare pour la déposer chez eux. Joseph refuse de se séparer de sa mère. Ils sont donc déportés tous les deux. M. Rapoport a réussi entre temps à s’évader ; il rejoint sa fille chez les Raynal qui les ont cachés tous deux jusqu’à la fin de la guerre71.

70Maurice Baran est sauvé par l’employée de maison de ses parents. Georgette Franchois

  • 72 Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord… op. cit., pp. 60-61.

…prévenue par une infirmière, vint plus tard nous apporter des vêtements et de la nourriture. Elle put entrer sans difficulté. Ma mère la pria de m’emmener. Je ne me souviens plus des adieux tant j’étais effrayé. Très vite Georgette me prit par la main et m’emmena. Au moment de franchir la barrière, un garde nous demanda où nous allions. « L’enfant a soif, je vais lui donner à boire », fut la réponse de Georgette et il nous laissa passer. Nous partîmes à toutes jambes, franchîmes le pont de chemin de fer qui enjambait les voies et sans nous retourner arrivâmes rue de la Vignette chez la concierge où je restais caché toute la journée sous la table tellement j’avais peur.72

71La clinique Ambroise Paré joue également un rôle déterminant dans le sauvetage, aidée et soutenue en cela par la filière protestante. Le jour de la rafle, un officier de police français membre de la Résistance a informé Eva Durrleman. Trois des infirmières interviennent : elles sauvent ainsi Michel Baran qui est né là-bas, et son frère aîné, Maurice.

  • 73 Ibidem, pp. 61-62.

Entre-temps, Melle France Neubert, infirmière d’origine suisse […] prévenue par le pasteur Pasche, se porta volontaire pour venir aider les personnes regroupées dans la gare. On la laissa passer : elle parlait l’allemand, portait une tenue gris foncé qui rappelait les soldates allemandes et arborait un brassard de la Croix-Rouge. Ma mère la reconnut et lui demanda de prendre mon petit frère avec elle. France retourna à la clinique demander la permission aux Directrices qui acceptèrent immédiatement. Elle repartit avec son vélo et un sac à dos vers les quais. Au dernier moment ma mère hésita, Melle Neubert réussit à la convaincre de lui confier son bébé âgé de trois mois. Qu’en ferait-elle dans un camp de travail ? […] France Neubert profita de l’effet de diversion d’une locomotive haut-le-pied qui passait crachant un nuage de vapeur et en sifflant pour franchir la palissade qui entourait la gare avec mon frère, hurlant, dans un sac à dos. Aidée par un cheminot elle revint à la clinique avec son encombrant colis.73

72Beaucoup de mères n’ont pas accepté de se séparer de leurs enfants ce 11 septembre. Seules des relations de confiance nouées avant la guerre expliquent que ceux-ci aient pu être confiés à d’autres, les cheminots jouant souvent un rôle d’intermédiaires convaincants et efficaces.

  • 74 Témoignage, France Neubert, reproduit dans le Bulletin n° 21, Les Enfants cachés, décembre 1997, p. (...)

Le cheminot m’a rapidement emmenée chez lui et sa femme a sorti avec moi Michel du sac pour le rafraîchir et l’essuyer. (Il faisait très chaud), elle se lamentait sur ce bébé, et tout ce qui se passait... Michel s’est calmé, le cheminot m’a dit : « Mademoiselle, je vous raccompagne ». Il a poussé le vélo et moi je portais Michel sur mon bras. Nous sommes rentrés par l’avenue Salomon. Melle Matter, en haut de l’internat, guettait mon retour. Nous avons mis Michel à la maternité, baigné, nourri. Le lendemain, je suis allée à la mairie – sur ordre de mes directrices – demander le bulletin d’état-civil d’un garçon né le 31 mai 1942 à Metz, s’appelant « Pierre Dominique ». Je l’ai obtenu tout de suite car tout le monde savait que les archives de Metz avaient brûlé... Ce fut le nom officiel de Michel pendant toute la guerre.74

  • 75 « Maurice Baran-Marszak et la mémoire des Justes », La Voix du Nord, 8 septembre 2012.

73Maurice, quant à lui, est emmené à Loon-Plage où il passe la fin de la guerre. Il devient peu à peu un vrai petit campagnard et l’apprentissage du patois contribue à renforcer sa nouvelle identité, le rendant invisible. Ce n’est que plus de cinquante ans plus tard que Maurice apprend, au hasard d’une rencontre dans un café de la commune, que tout le village savait qu’il était juif et que personne n’a parlé. Au-delà d’une famille, c’est tout le village qui a protégé, par son silence, le petit Maurice75.

Quel bilan peut-on dresser à l’issue de cette journée ?

Nombre et origine des juifs arrêtés dans la région Nord. M. Heddebaut/L. Schram

  • 76 Les archives tant municipales que départementales ne font état que de 14 personnes.
  • 77 L’arrondissement de Lens a été créé en 1962.
  • 78 Hénin-Liétard est devenu Hénin-Beaumont en 1971.

Nord

Arrondissement

Nombre

domiciliés/arrêtés à

Avesnes-sur-Helpe

3

Aulnoye

1

Hautmont

2

Villers-Sire-Nicole

Cambrai

2

Cambrai

Douai

15

Douai76

Dunkerque

0

Lille

95

Lille

9

Roubaix

3

Tourcoing

Valenciennes

6

Condé-sur-Escaut

11

Denain

44

Valenciennes

Pas-de-Calais

21

Avion

Arras

3

Ivergny

Béthune77

3

Divion

12

Bully-les-Mines/Billy-Montigny

3

Harnes

7

Hénin-Liétard78

212

Lens

11

Liévin

21

Sallaumines

Boulogne

0

Montreuil

0

Saint-Omer

0

Adresse inconnue

25

Nord de la France

4

Domiciliés à Bruxelles, mais arrêtés dans le Nord.

Total

513

Ce 11 septembre 1942, il n’y eut aucune arrestation à Dunkerque, Boulogne, Montreuil et Saint-Omer, car les juifs soit avaient quitté le littoral dès les combats de juin 1940 (Dunkerque), soit avaient déjà été arrêtés en décembre 1940 (zone littorale).

  • 79 Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France, éditions Les Fils et Filles des Dé (...)
  • 80 La liste allemande comporte 1049 cases, mais un numéro est laissé en blanc (le X/1003) et un n° est (...)

74513 juifs raflés dans la « Zone rattachée » transitent par la gare de Lille-Fives et arrivent au Sammellager de Malines le 11 septembre pour un départ programmé le 15. Ils rejoignent les autres personnes arrêtées en Belgique pour former le Transport X79 qui compte 1047 personnes et qui arrive à Auschwitz le 17 septembre80.

  • 81 Krynica aujourd’hui, au sud-est de la Pologne.

75La liste des personnes qui forment le convoi a été constituée sur quatre jours : elle est entamée le 11 septembre 1942 et terminée, mais sans entrées, le 13. Josef Jozefowicz, né à Lens le 22 juillet 1942, est le plus jeune du convoi. Il a un mois et demi. Le plus âgé est Moïse Aschkenazy, né le 13 mars 1863, né à Kurczynca ? (Krymica)81 et âgé de 79 ans. Dans ce convoi de 1047 personnes, 716 ne sont pas sélectionnés pour le travail à l’arrivée à Auschwitz et disparaissent. Seuls 25 en reviennent (voir en annexe le document 3 : Liste du Transport X, page 13. Kazerne Dossin).

Composition du Transport X. Laurence Schram

Dép.

H

- 15

F

- 15

H i

F i

R

1047

405

132

413

97

230

101

3 F / 22 H

537

510

331

25

Légende :

Dép. : Déportés

H : Hommes

- 15 : âgés de moins de 15 ans

F : Femmes

H i : Hommes immatriculés

F i : Femmes immatriculées

R : Rapatriés

  • 82 Le chiffre est difficilement lisible.

76Il est impossible de connaître précisément le nombre des personnes sauvées. Les cheminots eux-mêmes l’estiment entre 40 et 60. L’un d’entre eux parle de 54 juifs délivrés en gare de Lille. Marcel Sarazin, le débitant de tabac, qui a récupéré la plupart des personnes raflées au bout de cette chaîne de solidarité et qui a joué un rôle très actif dans ce sauvetage, l’évalue aussi à la soixantaine, mais sachant que tous n’ont pas transité par son café. La Voix du Nord clandestine évoque, dans son n° 40 du 17 septembre 1942, 50 (ou 59) personnes82.

  • 83 A.D.N. 18W37074.

77Ces données ne concordent pas avec le journal Libération-Nord-Soir des 10 et 11 janvier 1945 qui mentionne « plus de 100 enfants et au moins 80 adultes »83, nombre qu’il faut sans doute minorer. Ce quotidien d’information fondé en 1940 par le mouvement « Libération de la France occupée » paraît dans un contexte de liberté retrouvée où le rôle de la Résistance est exalté et considéré à l’aune des crimes et de la barbarie nazie.

78On peut toutefois se risquer à une estimation. Sur 513 personnes déportées à partir du Nord/Pas-de-Calais, une soixantaine de personnes a été sauvée le jour de la rafle dans la gare, sans compter celles qui ont été prévenues de l’imminence des arrestations. Il est donc vraisemblable qu’au moins six cents personnes ont figuré sur les listes de juifs à déporter.

Le mouvement Voix du Nord et le groupe Deconninck

79Pour Olivier Wieviorka :

  • 84 Olivier Wierviorka, Histoire de la Résistance. 1940-1945, Paris, Perrin, 2013, p. 226.

La résistance ne fut guère hantée par le sauvetage des juifs – indifférence qui a nourri, hier comme aujourd’hui, le soupçon. Faut-il considérer ce silence comme la rançon accordée au primat de la lutte, politique ou armée, menée contre l’occupant ? Ou lire le signe de la proximité idéologique qu’une part des forces clandestines entretenait avec le régime vichyste ? Quoi qu’il en soit, les juifs de France ne purent que rarement compter sur l’armée des ombres pour échapper à la mort.84

80Deux autres historiens spécialistes de la Seconde Guerre mondiale dans le Nord, Étienne Dejonghe et Yves Le Maner, se sont penchés sur la rafle et le sauvetage des juifs par les cheminots. La question d’une aide extérieure aux juifs est posée. Faut-il considérer que :

  • 85 Étienne Dejonghe, Yves Le Maner, op. cit., p. 255.

…cacher des Juifs rescapés des rafles a été le premier acte de solidarité, un geste instinctif et individuel ? […] Cependant, le sauvetage collectif des juifs et des enfants est impossible sans des rudiments d’organisation et des concours extérieurs.85

  • 86 A.D.N. 170W71070.

81Il convient dès lors, au vu des dossiers déposés aux Archives départementales du Nord, de se demander qui sont précisément ces cheminots. Dans le rapport très précis de trois pages de Jean Mabille, il est question de vingt-quatre hommes « douloureusement émus du sort réservé à ces individus de toutes conditions, de tout rang et de tout âge », d’un « élan spontané de solidarité » et de cheminots qui s’empressent « de leur porter secours et [qui] emploient tous les moyens qui étaient en [leur] pouvoir pour soustraire des infortunés »86. Les termes choisis pour décrire cette journée tragique confortent effectivement l’hypothèse selon laquelle cet acte de solidarité tient du geste instinctif et individuel.

82Ils sont peut-être plus nombreux que vingt-quatre, car une partie des documents a été détruite dans le bombardement de la gare de Lille-Fives en décembre 1942. Ils sont restés dans l’anonymat, d’abord à leur demande, il faut le souligner. Mais plusieurs de ces cheminots sont longtemps restés en relation avec ceux qu’ils ont sauvés, et pourtant ils :

  • 87 A.D.N. 170W71070. Rapport du chef de gare Jean Mabille, 29 août 1946, voir le document 4, en annexe

…n’ont jamais fait état de leur action, ni demandé qu’il en soit officiellement rendu compte, considérant comme naturel et simplement humain, leur acte de dévouement devant une détresse aussi poignante qu’offrait celle de ces pauvres gens et ces pauvres enfants voués à une terreur que cependant, ils étaient encore bien loin de soupçonner.87

83La médaille de la Reconnaissance française précédemment instituée pour des faits relevant de la Première Guerre (décret du 13 juillet 1917) peut être cette fois décernée « aux personnes et collectivités qui se sont distinguées par leur dévouement à la cause française, au cours de la campagne ouverte en septembre 1939 » (circulaire du 17 novembre 1945). Un dossier et une liste sont donc déposés à cette fin.

Mais les demandes restent sans suite au motif que :

  • 88 A.D.N. 170W71070. Dossier Marcel Deschryver. Ce motif est fréquemment présenté dans ces dossiers.

Cette belle conduite ne lui fut pas exclusive et d’autres membres de la S.N.C.F. participèrent à cette action. […] Les faits semblent insuffisants pour lui permettre de prétendre à l’attribution de la Médaille de la Reconnaissance française. Il semblerait opportun de lui décerner une lettre de félicitations qui viendrait récompenser ses mérites.88

84Et seuls les dossiers des plus actifs ont été présentés. Il faut attendre 1954 pour que leurs dossiers soit transmis avec avis favorable, mais pour 23 cheminots seulement, car Gustave Delamarre a été tué dans le bombardement du 8 novembre 1942 et il n’a pas été envisagé de lui décerner un avis à titre posthume.

Liste des 24 cheminots déposée en vue d’obtenir la Médaille de la reconnaissance française (A.D.N. 70W71070)

Prénom Nom

Grade en 1946

Mabille Jean

Chef de gare principal hors classe

Dubos Irénée

Chef de gare de 1e classe - Adjoint

Lemeunier Raymond

Sous-chef de bureau de gare

Handschowerker Augustin

Chef de train principal

Debarge Lucien

Brigadier de manutention

Lammelein Léon

Chef de train principal

Debert Henri

Homme d’équipe principal

Delamarre Gustave

Ex-commis principal tué par bombardement le 8 novembre 1942

Deschryver Marcel

Ex-mécanicien

Thumerel Marcel

Ex-mécanicien

Abraham Bernard

Élève-mécanicien

Douce René

Ouvrier professionnel de 1e classe

Saint-Maxent Louis

Contremaître de manœuvres

Hoffmann Marcel

Visiteur de gare

Lenglet Raymond

Visiteur de gare

Millien Roger

Employé principal de 2e classe

Banquart Paul

Garde-barrières

Braessens Raoul

Ex-maître ouvrier

Bruynoghe Pierre

Chef de brigade principal d’ouvriers

Halipré Albert

Ouvrier professionnel de 1e classe

Leblanc Georges

Ex-ouvrier de 1e classe

Morel Henri

Maître ouvrier

Roger Léon

Ex-maître-ouvrier

Sandras Marcel

Auxiliaire-ouvrier professionnel de 1e classe

  • 89 A.D.N. 170W71076. Dossier Marcel Sarazin.
  • 90 A.D.N. 170W71070. Rapport du chef de gare Jean Mabille, 29 août 1946, voir le document 4, en annexe

85Se pose dès lors, inévitablement, la question de l’implication de ces cheminots dans la Résistance et dans le cas précis de ce sauvetage le 11 septembre 1942. Il est clair que, face à une rafle soigneusement préparée où le secret n’a pas permis de préparer une réponse méthodique et organisée, les cheminots n’ont pu que réagir et n’ont pas pu anticiper. Or, si Marcel Sarazin affirme : « L’ordre jaillit de bouche en bouche », il ajoute immédiatement : « Nous décidâmes et ce n’était pas la première fois, de nous y opposer »89. L’habitude semble de mise. Une remarque de Jean Mabille qui a couvert la conduite de ses hommes, incite à considérer plus précisément le parcours des meneurs et celui de ces cheminots, en général : « Le cas des agents M. T. [du Matériel de Traction] Douce et Saint-Maxent du dépôt de Fives m’est demeuré plus précis parce que leur action a été moins visible et plus rusée »90. Lui qui n’a pas d’engagement politique, syndical ou résistant connu, découvre peut-être ce jour-là deux hommes habitués à contrecarrer les objectifs de l’occupant. Il s’est sans doute demandé d’où venait leur expérience.

86Ces hommes ont 41 ans en moyenne, le plus jeune a 30 ans et le plus âgé, 52 ans. Paul Banquart, blessé pendant la Première Guerre, est réformé à 50 %. Raoul Braessens, René Douce, Jean Mabille et Léon Roger ont reçu la croix de guerre. La médaille commémorative d’Orient a été décernée à Marcel Thumerel en 1923 : il a vraisemblablement servi sous les ordres du général Franchet d’Esperey. Irénée Dubos a la croix du combattant et Lucien Debarge a été prisonnier civil entre 1916 et 1918. L’expérience et les souffrances de la Grande Guerre ont imprégné la mémoire collective dans cette région du Nord, tant chez ceux qui ont combattu que ceux qui ont vécu en pays occupé durant tout le conflit. Et il ne se passe que vingt-et-un ans entre l’armistice du 11 novembre 1918 et la déclaration de guerre en 1939. On peut parler ici de culture de guerre, d’où l’engagement rapide de certains cheminots.

  • 91 Natalis Dumez, Le mensonge reculera…, Lille, 1946, pp. 22-23.

87Le mouvement de Résistance Voix du Nord trouve son origine dans les filières d’évasion des soldats et des pilotes alliés coincés dans le Nord à la fin des combats de l’été 1940. Parmi celles qui sont particulièrement actives, on note qu’Anastasie Samiez, 4 rue des Noirs à Fives, transmet des faux papiers et des renseignements militaires et que son fils est sous-chef de gare à Lille. C’est dans ce quartier que les premiers membres du mouvement ont été recrutés parmi les policiers, les cheminots lillois et hellemmois. Ses fondateurs, Natalis Dumez et Jules Noutour, habitent d’ailleurs respectivement 3, rue de Castiglione et rue Étienne Marcel, face à la gare. Pierre Hachin et ses camarades de la S.N.C.F. assurent la reproduction et la diffusion du journal clandestin sur tout le réseau ferroviaire de la région Nord. Son tirage atteint jusqu’à 900 exemplaires pour les ateliers d’Hellemmes, les usines de Fives-Lille et pour le groupe de la police91. L’implication des cheminots dans la résistance et dans le mouvement Voix du Nord est intiment liée à la vie de ce quartier. C’est ainsi que les premiers à pouvoir rendre compte de la rafle dans leur journal et à informer la population sont précisément les résistants de la Voix du Nord, avec pour informateurs les cheminots de Lille-Fives.

  • 92 André Diligent, Un cheminot sans importance, Éditions France-Empire, 1975, 253 p. Pierre Hachin (19 (...)

88Ceux-ci sont particulièrement au fait de la déportation par leur connaissance des réseaux ferroviaires européens et de leurs destinations ultimes ; en particulier, Augustin Handtschowerker et Léon Lammelein qui sont interprètes et qui ont des contacts avec leurs homologues allemands. Ils ne sont pas dupes de la soi-disant mise au travail des juifs et pressentent que le départ de ce convoi signifierait pour les déportés un aller simple vers la mort, un non-retour. Pierre Hachin truffe d’erreurs les listes du personnel S.N.C.F. fournies à la direction des transports de la Wehrmacht et, surtout, recopie pour la Voix du Nord les horaires de tous les transports militaires allemands de passage dans la région, avec indication exacte de leur composition92.

  • 93 Archives diocésaines Lille, 1 D 4, Charles Deconninck.

89Le mouvement a tout d’abord été en contact avec plusieurs prêtres pour assurer l’évacuation des prisonniers et leur hébergement. Parmi eux l’abbé Charles Deconninck, l’un des fondateurs du mouvement. Son groupe va jouer un rôle essentiel dans le sauvetage des juifs93. Issu d’une famille de neuf enfants, celui-ci a travaillé très jeune à l’usine de Fives-Lille. Il entre au séminaire après son service militaire. Il est ordonné prêtre en 1934. Mobilisé en 1939, fait prisonnier, il s’évade et se met en rapport avec le mouvement embryonnaire Voix du Nord. À la fin de 1940, il fait en sorte de revenir dans un quartier qu’il connaît bien : il est nommé vicaire à l’église de Notre-Dame de Lourdes à Hellemmes, dans l’immédiate proximité de la gare de Lille-Fives. Trois cheminots appartiennent à son groupe : Louis Saint-Maxent, Marcel Deschryver et Marcel Thumerel, engagés eux aussi dès la fondation du mouvement.

90Charles Deconninck remet les journaux à Marcel Thumerel, charge à lui de les distribuer ensuite à ses camarades de travail. Il remet aussi de fausses cartes d’identité pour les réfractaires et les personnes recherchées par la Gestapo. Il héberge des aviateurs anglais, le presbytère jouant un rôle et une fonction d’asile. Il faut bien en convenir : la rapidité des réponses des cheminots face à une situation exceptionnelle et la mise en place de différents stratagèmes dans le sauvetage des juifs témoignent d’un sens avéré de l’organisation, mais surtout et avant tout de l’expérience de la clandestinité.

91Appartiennent au mouvement des personnes qui vont jouer un rôle important dans le sauvetage et ce, jusqu’à la fin de la guerre. Il s’agit du docteur Léonce Baron domicilié 333 rue Pierre Legrand, non loin du presbytère de l’Église protestante du pasteur Henri Nick, dont le fils et la belle-fille à Inchy dans le Cambrésis sont également membres du mouvement Voix du Nord. Tout comme l’avoué Charles Pacôme à Avesnes-sur-Helpe, un Lillois d’origine, qui a sauvé les Waisberg.

92Ce mouvement se veut indépendant et résolument à l’écart de toute orientation sociale et politique. Néanmoins on relève dans les enquêtes diligentées en préfecture pour les dossiers de la médaille de la Reconnaissance française l’engagement politique de deux cheminots qui ont joué un rôle-clé. Marcel Hoffmann est un militant S.F.I.O. et René Douce est membre du parti communiste clandestin, responsable de la section de Lille-Moulins. Ce dernier fait partie du mouvement Voix du Nord et du groupe Deconninck. Il appartient très tôt aux F.T.P. et aux F.F.I. en tant que sous-lieutenant. Les Renseignements généraux signalent qu’il a fait de nombreux adeptes au dépôt de Lille-Fives après la dissolution du parti communiste. Il est arrêté le 6 décembre 1942 pour « activité communiste, détention de tacts et reconstitution de parti ».

  • 94 Notice bibliographique de Laurent Thiery, 11 septembre 1942 : un cheminot de Fives-Lille sauve des (...)

Interné à la prison de Loos, puis transféré à Douai, le 16 septembre 1943, il comparaît un mois plus tard devant la Section spéciale de la cour d’appel de Douai. Condamné à trois années de travaux forcés, il rejoint la prison de La Santé en région parisienne, puis la centrale d’Eysses dans le Tarn-et-Garonne. Le 19 février 1944, René Douce participe au soulèvement et à la tentative d’évasion menée par les détenus d’Eysses contre les miliciens et les Gardes mobiles de la centrale. En réaction, l’occupant prend en charge les détenus et, le 30 mai, Douce est transféré à Compiègne en vue de sa déportation. Le 18 juin 1944, il est embarqué dans les wagons à bestiaux avec près de 2 200 détenus pour rejoindre le camp de concentration de Dachau (matricule 73378). Libéré en avril 1945 par les Américains, il est rapatrié, le 15 mai, par le centre de Lutetia.94

  • 95 Il a adhéré au Mouvement Républicain Populaire (M.R.P.) après 1944 qui se présente comme un parti d (...)
  • 96 Georges Vankemmel a été maire d’Armentières de septembre 1944 à mars 1955.

93Les propagandistes de la Voix du Nord apportent leur concours à d’autres organisations. Le cheminot Lucien Debarge fait partie du mouvement de résistance « Rail »95. Il est aidé par Georges Vankemmel96 que l’on retrouve parmi les fondateurs du journal.

  • 97 Étienne Dejonghe, Yves Le Maner, op. cit., p. 308.

Les histoires de la Résistance présentent volontiers des tableaux très ordonnés, tracés au cordeau, des états-majors fournis. L’étude des faits montre que cette vision est erronée : ce qui prédomine, c’est la fragilité des structures, l’improvisation fréquente, la confusion des tâches plus que leur spécialisation […] Loin de former des structures statiques et étanches, réseaux et mouvements sont des organismes mouvants qui se chevauchent, s’interpénètrent, se lient.97

Le sauvetage des juifs en gare de Lille-Fives en est l’illustration.

Le mouvement Voix du Nord et de l’antisémitisme 

94Lors de cette journée, tragique s’il en est, les cheminots ont cherché à contrer la politique allemande de déportation raciale dans toute la mesure de leurs moyens. Mais au-delà du sauvetage que nous appellerions aujourd’hui humanitaire, cela signifie-t-il qu’ils étaient en adéquation avec les positions du mouvement Voix du Nord ?

  • 98 Natalis Dumez, op. cit, p. 14. Les articles des n° 40 à 61 ont été écrits par Jules Noutour aidé d’ (...)

95Dans leur journal publié le 17 septembre (numéro 40) immédiatement après les arrestations98, la condamnation est sans appel :

  • 99 A.D.N. 1W1844. Le nombre de 103 est très proche de celui de 105 avancé par le commissaire de police (...)
  • 100 Les Voix du Nord clandestines, Lille, Éditions La Voix du Nord, 2011, pp. 314-315.

Toute la population du Nord a appris avec horreur le scandale de l’arrestation des Juifs, dans la nuit du 10 au 11 septembre, par la police allemande aidée en sa tâche par la police d’État, mise gracieusement à sa disposition. Ceux qui n’ont pas vu ces Juifs arrachés à leur foyer, malmenés et brutalisés par des forcenés, ces femmes juives pleurant les enfants qu’on avait arrachés de leurs bras, ceux qui n’ont pas vu ces malheureux innocents se dirigeant stoïquement vers leur sombre destin, ne peuvent imaginer le sentiment de révolte éprouvé par la population à la vue de cette ignoble répression. Les rares Français qui doutaient encore de la barbarie allemande savent maintenant qu’elle n’est pas un spectre, qu’elle est une horrible et vivante réalité, négligeant tous les principes de la civilisation, bafouant le respect et la dignité de la personne humaine. Les sentiments d’hostilité sourde de la foule s’adressaient surtout aux brutes allemandes qui conduisaient à travers nos rues le triste cortège des persécutés. Ils s’adressaient aussi aux agents de la police d’État qui avaient coopéré à cette rafle. L’aide apportée aux Allemands par les 103 agents de la police de Pétain99 a prouvé une fois de plus que celle-ci n’était qu’un instrument entre les mains de la Gestapo. L’arrestation de l’agent qui avait laissé évader un Juif, en dit long sur cette servitude.100

96Le mouvement Voix du Nord a déjà pris très clairement position contre les mesures qui visent les juifs, et ce, à plusieurs reprises avant la rafle. Dans le numéro du 25 novembre 1941, soit sept mois après la diffusion du premier journal, on découvre le dialogue à bâtons rompus entre un homme blessé en mai 1940 et un vieux prêtre sur un banc du jardin Vauban à Lille, donnant lieu à des « confidences entre deux Français ». L’ecclésiastique propose à son interlocuteur de continuer cette conversation. Ce à quoi répond l’homme :

  • 101 Ibidem, p. 151.

Je regrette, Monsieur l’Abbé, je vous reverrais volontiers, mais pas ici […]. Mais qui pourrait donc essayer de nous en empêcher ? L’ennemi et ses collaborateurs ? Car je suis de religion juive et à partir de demain, je n’ai plus le droit de venir me promener dans un jardin public […] Nous ne ferons pas le jeu de l’ennemi, en épousant ses haines, en copiant ses méchancetés ; nous resterons Français dans la confiance et l’amitié les uns envers les autres101.

  • 102 Marc Sueur, « Des chrétiens dans la Résistance : l’exemple de la Voix du Nord », Revue du Nord, tom (...)

97Cela illustre directement l’interdiction faite aux juifs de fréquenter les lieux publics par l’ordonnance allemande du 8 juillet 1942. Dans ce dialogue entre un ecclésiastique et un juif on reconnaît la marque et l’engagement de Natalis Dumez. L’homme est issu d’un milieu catholique, avec de solides attaches dans les Flandres qui lui font prendre position pour l’abbé Lemire (abbé démocrate au début du XXe siècle, en Flandres). Venu du Sillon, mouvement créé en 1894 et destiné à réconcilier les ouvriers et le christianisme, il est très tôt mêlé aux combats de certains milieux catholiques102.

98Le 16 juin 1942 sont dénoncées les mesures prises contre les juifs qui :

  • 103 Les Voix du Nord clandestines, op. cit., p. 264.

…sont particulièrement odieuses. De nombreux Juifs ont été jetés dans des camps de concentration ; leurs biens ont été confisqués et maintenant, Vichy impose au juifs le port d’un insigne, comme pour les séparer du reste de la nation.103

99En effet Carl-Heinrich von Stülpnagel qui dirige le Militärbefehlshaber in Frankreich (M.B.F.) a signé le 29 mai la 8e ordonnance qui rend le port de « l’étoile juive » obligatoire en public à partir du 7 juin 1942, pour les juifs de plus de six ans dans la zone occupée, qu’ils soient français ou étrangers. Cette dernière mesure est très mal ressentie par une partie de la population.

100Ainsi le 29 juillet le journal continue et relève :

  • 104 Ibidem, p. 289.

…deux petits faits qui illustrent bien la désapprobation du sectarisme des Allemands et des hommes de Vichy : à Paris, dans le métro, un petit garçon portant au bras l’étoile de David, passe un peu confus. Un Monsieur l’interpelle : « Et alors, mon petit, toi aussi tu portes cela ? » Et comme l’enfant, tout gêné, ne sait quoi répondre, le Monsieur lui dit : « Ne t’en fais pas, va, vaut mieux être juif que d’être Auvergnat ». Traduisez : « Que d’être Laval ». À Lille, dans un tramway, un homme porte l’étoile de David ; un prêtre se trouve là ; ces deux hommes ne se connaissaient pas, mais la soutane de l’un et l’étoile de David de l’autre ont suffi pour que ces deux hommes engagent immédiatement une conversation très amicale, et, à les voir ainsi, unis fraternellement dans le respect des consciences, un sentiment de fière émotion et de féconde solidarité fit vibrer les cœurs des Français présents. Ce prêtre nous fit penser au Cyrénéen, qui aida le Juif Jésus, de la race royale de David, à porter sa croix…104

101La Voix du Nord clandestine du 17 septembre, dans la continuité des positions affichées et défendues, publie ce communiqué :

Nous tenons ici à témoigner notre sympathie aux juifs persécutés, […] à tous ceux que la barbarie teutonne a déjà frappés. Nous rendons hommage à la population française qui a manifesté son hostilité envers les Allemands et leurs [plats] serviteurs, à ceux qui ont facilité l’évasion et la mise à l’abri des Juifs.

102Les rédacteurs, non seulement félicitent ceux qui ont pris part au sauvetage, mais ils incitent ensuite très explicitement leurs lecteurs et sympathisants à s’impliquer dans la prise en charge de tous ceux qui ont réussi à échapper à la déportation :

  • 105 Les Voix du Nord clandestines, op. cit., p. 315.

Notre admiration va surtout aux hommes de cœur qui ont apporté une aide précieuse aux opprimés en facilitant la fuite et en recueillant les enfants juifs. Nous prions tous ceux qui le peuvent d’aider dans la mesure de leurs moyens, les familles qui ont recueilli ces innocents. À ces femmes et ces hommes, à ces pères et mères de famille qui sont allés arracher des griffes des monstres allemands 50 [59 ?] enfants juifs […] à Lille, nous adressons l’hommage de la France Combattante105.

Création et fonctionnement du Comité clandestin de secours d’aide aux juifs

103Se pose alors pour les cheminots, pour les résistants, une question cruciale : que faire des juifs auxquels ils ont évité la déportation ?

  • 106 Edgard Leser, fils de Léon Leser, témoignage, novembre 2015.
  • 107 Alexandre Raby est mort en déportation le 31 juillet 1943.
  • 108 Paul Smekens, arrêté le 24 octobre 1942, est mort en déportation à Hameln le 9 mars 1945.
  • 109 À cette date le mouvement Voix du Nord commence à être décapité. Les deux fondateurs sont arrêtés : (...)

104Les cheminots se sont impliqués, par la force des choses. Marcel Thumerel et René Douce hébergent certains de ceux qu’ils ont sauvés. Dans les jours qui suivent, ils font en sorte de placer un maximum de personnes et d’enfants surtout. René Douce décide dès le lendemain d’organiser avec Louis Saint-Maxent une quête et une collecte de vivres pour les premiers secours. Étape suivante dans la continuité du sauvetage, ils se mettent à la recherche de juifs pour créer une structure constituée quelques jours plus tard sous le nom de « Comité clandestin d’aide aux juifs recherchés par la Gestapo de la région lilloise ». Il est nécessaire que des juifs soient présents dans ce comité, qu’ils comprennent le yiddish, ne serait-ce que pour « débusquer les taupes »106. Les relations de proximité et de confiance expliquent que Louis Saint-Maxent qui habite dans une cour, au 24 rue des Brigittines, fasse appel à Simon Prechner, son voisin juif, au n°7 bis, lillois depuis 1907. Les deux hommes se retrouvent à la tête d’un comité mixte avec René Douce, Alexandre Raby, un commerçant de Roubaix107, Léon Leser et Paul Smekens108, soit trois juifs et trois non-juifs. Parmi eux trois résistants du mouvement Voix du Nord dont un résistant communiste. René Douce en est élu président, mais pour une courte durée puisqu’il est arrêté en décembre 1942109.

105Paul Smekens est président de l’association des Anciens combattants belges du Nord de la France. On considère qu’il a apporté à Natalis Dumez le concours d’un groupe déjà constitué110. Simon Prechner a toujours réussi à alimenter la Caisse de secours grâce à ses multiples démarches111. Léon Leser est parvenu à alerter dès le matin du 11 septembre les familles visées par la rafle. Il se met en quête de logements, de familles d’accueil pour les enfants seuls, trouve des faux papiers, des cartes de ravitaillement. Il effectue des démarches auprès des différents services, Il se démène également pour les réfractaires du S.T.O. Après-guerre, il s’est également occupé des personnes spoliées. Alexandre Raby, Simon Prechner (naturalisé en 1912) et Léon Leser (en 1930), puisque français, ne sont en principe pas visés par les lois raciales de Vichy. Mais ce dernier a pris la précaution de cacher ses enfants.

106L’action et l’efficacité du Comité de secours supposent nécessairement des complicités et la mise en œuvre d’une chaîne de solidarité. Cette structure va s’appuyer sur des personnalités de la région, sur d’autres personnes issues de professions, de religions, d’horizons divers, souvent liées à un mouvement résistant, créant ainsi un réseau efficace dans la prise en charge des juifs recherchés. Ces contacts leur permettent d’obtenir tout ce qui est nécessaire à qui veut se rendre invisible : fausses pièces d’identité, cartes de ravitaillement, logements sûrs, linge, vêtements pour leurs protégés dont le nombre augmente chaque jour. Subsides en nature et en espèces permettent également de payer les pensions aux logeurs de sept enfants en bas âge sauvés dont les parents ont été déportés. Car le nombre estimé de personnes prises en charge par le Comité s’élève à 54 sans compter ceux qui sont de passage, selon René Douce. Et le rayonnement du Comité va grandissant, selon Saint-Maxent.

107Trois femmes, et non des moindres, aide le Comité à ses débuts et par la suite. Tout d’abord, Mme Carles, l’épouse du préfet. Celle-ci, née Thérèse Lang, est d’origine juive, mais non pratiquante. Elle est plus proche de la religion de son mari qui est protestant.

  • 112 Carlo Schmid, responsable juridique à l’O.F.K. 670 pendant toute l’Occupation.
  • 113 Jacqueline Algis (fille de Thérèse Carles-Lang), témoignage, 5 avril 2007.

Elle a été citée par des juifs cachés comme étant une personne les ayant beaucoup aidés. En mai 1942, suite à l’obligation du port de l’étoile, Schmid112 a été voir Mme Carles et lui a dit : « Vous ne porterez pas l’étoile car vous avez beaucoup d’occupations. Si vous portez l’étoile, vous ne pourrez plus le faire ». Les sœurs de sa maman et sa grand-mère ont été raflées au Vel’ d’Hiv. L’officier Schmid les a fait sortir avant le départ.113

  • 114 A.D.N. 170W17076. Dossier Suzanne Signoret.
  • 115 A.D.N. 1W513.

108Jeanne Signoret-Vasserot114 a épousé l’inspecteur d’académie à Lille (1937-1942). En mars 1942 son mari est perçu comme « un homme sans énergie, de peu d’autorité ». Devant être admis prochainement à la retraite il doit être « remplacé par un inspecteur d’académie énergique, expérimenté, actif et parfait au point de vue national »115, à savoir un inspecteur qui appliquera la politique de Vichy avec zèle. Ses relations lui permettent d’obtenir secours et aides pour les personnes cachées. Elle est membre de la S.F.I.O. lilloise. Des entrevues avec le Comité se sont même déroulées dans ses appartements ou ceux de Mme Carles.

109Suzanne Legry-Nuez116 qui a organisé un poste de secours à la clinique Saint-Philibert à Lille en juin 1940, a favorisé l’évasion de nombreux prisonniers français en leur procurant vêtements civils et faux papiers. En 1941, elle prend contact avec Natalis Dumez qui vient de fonder le journal Voix du Nord : elle s’occupe de sa diffusion et même de l’impression à la ronéo en mairie de Lille. Lors de la rafle, elle prévient les familles, s’occupe de leur hébergement et de leur ravitaillement. Elle garde chez elle, pendant plusieurs mois, deux personnes recherchées. Également membre de la S.F.I.O. elle jouit d’une certaine influence dans les milieux politiques féminins de la région lilloise117.

  • 118 www.yadvashem.org, dossier n° 11077, Félicien Hautcœur.
  • 119 A.D.N. 170W71072. Dossier Julien Duribreux.
  • 120 A.D.N. 170W71071. Dossier Louis Aschkenazy.

110La structure est épaulée en mairie de Lille par Félicien Hautcœur118, chef de service du ravitaillement. Celui-ci est engagé dans le mouvement Libération-Nord. Son adjoint, M. Tricoteux et Julien Duribreux119, chef de bureau à la section textile, sont des maillons essentiels du dispositif. Louis Aschkenazy, par sa profession – il est artisan tailleur – n’a pas ménagé son temps ni sa peine ; il transforme des vieux vêtements qui sont distribués aux orphelins120.

  • 121 A.D.N. 170W17076. Dossier Charles Wattremez.
  • 122 A.D.N. 170W17071. Dossier Jules Carette.
  • 123 A.D.N. 170W17075. Dossier Georges Petit.
  • 124 A.D.N. 170W17071. Dossier Pierre Autem.
  • 125 A.D.N. 170W71072. Dossier Julien Duribreux.

111Les policiers sont des auxiliaires précieux. Leur rôle est indispensable : c’est ainsi que Charles Wattremez a alerté à plusieurs reprises Max Eibeschutz, ministre officiant à la synagogue de Valenciennes, des rafles qui sont prévues121. Vraisemblablement, l’information a circulé jusque celle de Lille. Zéphir Delvallée et Charles Honnart ont aussi assisté le Comité à Lille. D’autres, très impliqués dans les mouvements résistants, ont établi des liaisons entre ce même Comité et les résistants de la police, notamment Jules Carette122 du mouvement Voix du Nord et W.O. Ce dernier agit par ailleurs pour le Bureau Central de Renseignements et d’Action (B.C.R.A.) sous les ordres du commandant Bousson et du commissaire Georges Petit à Lille. Les perquisitions que ce dernier a dirigées « ont toujours été automatiquement et à dessein sans résultat »123. Pour l’O.C.M., Jules Carette dépend du commandement de Pierre Autem, commissaire de police à Dunkerque, grâce auquel le Comité de secours aux juifs a pu « remplir son rôle avec efficacité »124. Arrêté le 23 juillet 1944, il est déporté à Buchenwald. Julien Duribreux, un autre policier résistant125, héberge Suzanne Meller, une fillette placée chez lui avant la rafle.

  • 126 A.D.N. 170W71076. Dossier Ernest Raynal.

112L’aide aux juifs recherchés s’est appuyée sur un maillage de terrain. Le couple Raynal, qui a hébergé Fanny et Jacques Rapoport jusqu’à la fin du conflit, est exemplaire de ce travail en réseau. Ils se sont illustrés dans la Résistance, tout d’abord en hébergeant des aviateurs belges durant quelques jours au début de la guerre. Ils distribuent avec Suzanne Legry des cartes mensuelles d’alimentation aux juifs. Ils travaillent en liaison avec le directeur de la Croix-Rouge de Belgique à Lille, l’abbé Wannyn du Foyer belge de la rue Mazagran. Mme Dhael, qui leur prête du mobilier, et l’inspecteur de police Dangremont leur assurent leur concours126.

113C’est ainsi qu’en liaison avec le mouvement Voix du Nord se sont constituées des filières formant des relais essentiels notamment pour placer ceux qui ont échappé à la déportation et pour assurer leur sécurité. La filière du pasteur Nick avec la clinique Ambroise Paré en lien avec le préventorium de Trélon, celle de l’abbé Stahl avec le patronage du Buisson ont permis de sauver jusqu’à la fin de la guerre ceux et celles qui ont été soustraits à la déportation en gare de Lille-Fives.

114Nombreux sont ceux qui ont aidé indifféremment juifs et non-juifs, les actions ne se limitant pas aux victimes de la politique raciale de Vichy et des nazis. Les frontières ont été poreuses en matière d’aide. Des réfractaires du S.T.O. se sont adressés à ceux-là même qui ont œuvré à déjouer la politique raciale de l’ennemi, bénéficiant de l’infrastructure mise en place par le Comité.

Conclusion 

115L’action des cheminots de Lille-Fives a permis de sauver, le 11 septembre 1942, plusieurs dizaines de juifs, dans les locaux-mêmes de la gare et à l’extérieur grâce à des interventions de nature diverse, soit ponctuelle, soit dans la durée, notamment avec la création d’un Comité de sauvetage composé de juifs et de non-juifs.

116Jean Mabille, le chef de guerre principal de cette gare, a souhaité qu’un « témoignage de satisfaction de la part de la S.N.C.F. ou d’un Comité d’organisation juive » intervienne. Ce qui fut fait : un mois après la Libération, le Comité clandestin de secours a publié un communiqué d’hommage à ceux et celles qui l’ont soutenu dans l’ombre, dans un texte signé Simon Prechner, Louis Aschkenazy et Léon Leser127. Plus proche de nous, l’institution Yad Vashem a déclaré « Justes parmi les nations » 91 hommes et femmes qui ont sauvé une personne du Nord ou originaire du Nord à ce jour (novembre 2015)128. Grâce à son action, on dispose d’un état, bien que lacunaire, des nombreux enfants cachés et de leurs familles. Mais force est de constater que seul le cheminot Marcel Thumerel de Lille-Fives a reçu ce titre.

  • 129 Himmler a prononcé la phrase suivante à Posen en octobre 1943 devant les dignitaires nazis : « Que (...)

117Informer d’une rafle pour donner la possibilité aux individus prévenus de se préparer et de se sauver, fournir un logement, aider à obtenir des faux papiers, des cartes de ravitaillement, des vêtements, c’est là tout l’arsenal de moyens qui a été mis en œuvre durant toute la durée de la guerre et qui a permis aux juifs du Nord de ne pas « disparaître de la terre »129. L’appartenance à certaines professions, la situation à certains postes-clés a prédisposé à la résistance de nombreux individus opposés au national-socialisme et à la politique de Vichy : ceux qui étaient au cœur de l’appareil répressif – les policiers et, rendons-lui ici hommage, le pasteur Günther Fritz –, ceux qui avaient accès à la source de l’information – comme Mme Carles, l’épouse du préfet – ceux qui ont aidé par conviction républicaine, idéologique, religieuse, ceux qui ont noué des relations de proximité et d’amitié avant-guerre avec leurs voisins et qui les ont aidés au plus fort de la tourmente.

118Mais incontestablement, ce sont les cheminots de Lille-Fives et parmi eux les résistants du mouvement Voix du Nord qui sont le centre de gravité de la riposte, qui ont joué le rôle essentiel et central, tant par leur mobilisation immédiate, énergique, que par l’activation dans l’urgence de leurs réseaux d’aide et d’entraide, avec le maillage du terrain issu dès la création de leur mouvement. Ils ne se sont pas posé la question du risque le 11 septembre 1942, même s’ils l’ont mesuré au cours du sauvetage et par la suite. Et si ce type de sauvetage est rare, voire unique en France, il est exemplaire. Il a bénéficié, à n’en pas douter, d’un environnement tout à fait spécifique : le quartier de Lille-Fives très industrialisé avec les gares, les ateliers d’Hellemmes et l’usine Lille-Fives qui étaient des lieux névralgiques de l’engagement politique, syndical et un haut-lieu de la résistance contre l’occupant où s’opposer par tous les moyens allait de soi. À Lille, en ce 11 septembre 1942, la Résistance a participé efficacement au sauvetage de juifs et a opposé un échec partiel à la rafle, et même à la Shoah.

Document 1 : Gare de Lille-Fives

Document 1 : Gare de Lille-Fives

Vue sur les garages des locomotives

Archives de la S.N.C.F.

Document 2 : Plan du quartier de Lille-Fives (détail), Ravet-Anceau

Document 2 : Plan du quartier de Lille-Fives (détail), Ravet-Anceau

La date du plan n’est pas indiquée mais des détails permettent de la fixer vers la fin des années 1940, immédiatement après la guerre

Collection privée Danielle Delmaire

Document 3 : Liste du Transport X, page 15. Kazerne Dossin

Document 3 : Liste du Transport X, page 15. Kazerne Dossin

On peut y lire les noms de familles douaisiennes

Document 4 : Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946.

Document 4 : Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946.

A.D.N. 170W71070

Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946. (suite)

Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946. (suite)

A.D.N. 170W71070

Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946. (fin)

Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946. (fin)

A.D.N. 170W71070

Document 5 : Fausses cartes d’identité de la famille Waisberg

Document 5 : Fausses cartes d’identité de la famille Waisberg

Collection privée de la famille Waisberg (publiées avec l’aimable autorisation des enfants Waisberg)

Haut de page

Notes

1 Danielle Delmaire, Thierry Kleiman, « Liste des déportés du convoi X », Tsafon, n° 9-10, été-automne 1992, pp. 43-66 et « Liste des convois de la déportation partis de Malines, dans lesquels se trouvent des juifs arrêtés dans le Nord », Tsafon, n° 21, printemps 1995, pp. 3-29.

2 Archives départementales du Nord (désormais A.D.N.) 170W71070 à 170W71076.

3 A.D.N. 170W71075, dossier Roger Millien.

4 Échange avec Catherine Lacour-Astol qui a publié Le genre de la Résistance. La Résistance féminine dans le Nord de la France, Paris, Éditions SciencesPo Les Presses, 2015, 389 p.

5 Olivier Wieviorka, La mémoire désunie, Paris, Éditions du Seuil, 2010, 307 p.

6 Maxime Steinberg, La persécution des Juifs en Belgique (1940-1945), Bruxelles, Éditions Complexe, 2004, p. 42.

7 En mai 2015 Laurence Schram, archiviste et historienne, a soutenu une thèse sur le camp de rassemblement de Malines (Belgique) : La caserne Dossin à Malines 1942-1944 Histoire d’un lieu. Lire le compte rendu dans Tsafon, n° 69, printemps-été 2015, pp.155-157. Son travail vient à point nommé pour compléter l’histoire de la déportation des juifs de la région Nord.

8 A.D.N. 1W1844.

9 Archives municipales de Lille (désormais A.M.L.) 5H9/40. Liste des personnes arrêtées par les autorités allemandes, 1er avril 1945. Reconstitution.

10 A.D.N. 1W1844.

11 A.D.N. 1W1844.

12 A.D.N. 1W1844.

13 A.D.N. 1W1844.

14 Tsafon, n° 9-10, été-automne 1992, témoignage anonyme, p. 16.

15 Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord. Familles entre amour et silence (1942-1947), Paris, Éditions Le Manuscrit, 2014, pp. 55-57.

16 À Douai, de nouveaux témoignages ont pu être recueillis en 2013 lorsque la rafle du 11 septembre a été commémorée et qu’une plaque a été apposée au monument de la déportation, porte de Valenciennes.

17 Bernadette Roger, témoignage, 2013.

18 Georgette Liakhoff, témoignage, 2013.

19 Les Gliksman habitaient au 24 rue des Blancs Mouchons qui donne dans la rue des Écoles.

20 Mme Darnal, témoignage, 2013.

21 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

22 Le quartier de la gare a été particulièrement atteint par les bombardements le dimanche 19 mai 1940.

23 Georgette Liakhoff, témoignage, 2013.

24 Bernadette Roger, témoignage, 2013.

25 Delmaire, Danielle, « Grandeur et Misère de la Communauté juive de Lens (1920-1944) », Gauheria, n°21, 1990, pp. 69-70.

26 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

27 Ignace Enten, témoignage, 2015.

28 Étienne Dejonghe, Yves Le Maner, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande. 1940-1944, Lille, Éditions La Voix du Nord, 2004, p. 255.

29 A.D.N. 1W1844.

30 A.D.N. 1W1844. 

31 Le P.P.F. fondé et dirigé par Jacques Doriot était le principal parti politique collaborationniste et d’inspiration fasciste avec le Rassemblement National Populaire (R.N.P.) de Marcel Déat.

32 A.D.N. 1W1280. Rapport du commissaire aux Renseignements généraux du 14/11/1942 sur une réunion du P.P.F. à Lille après la rafle du 11 septembre 1942.

33 Ibidem.

34 Tsafon, n° 9-10, été-automne 1992, p. 22.

35 Abraham Lypzyc (Avraham Lif), témoignage, 1987.

36 Ibidem.

37 Ibidem. Yitzchak et sa femme Tauba Leiderman, Israël et Sarah, ont été déportés de Malines sous les matricules 614 à 617.

38 www.yadvashem.org, dossier n° 4685A, Eva Durrleman.

39 Abraham Lypzyc (Avraham Lif), témoignage, 1987. Le fac similé de la liste des arrivées publiée par Lucien Boudard, La Maison des enfants. Château de la Huda, pp. 47-49 indique le mois d’avril pour Abraham.

40 C’est aujourd’hui la Chambre de commerce, place du Théâtre.

41 Marcel Pasche, « Friedrich Günther – Une figure lumineuse », Liens protestants, Protestants résistants, Cahier n° 1, juin 2014, p. 2.

42 A.D.N. 18W37074. Libération-Nord-Soir, 10 janvier 1945.

43 A.D.N. 1W1844.

44 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

45 « Le nom de Madeleine Dietz, héroïne face au nazisme, donné à l’épicerie solidaire », Voix du Nord, 24 janvier 2013.

46 A.D.N. 1W1844. Maria Kryeslaw habitait au 17, rue d’Anzin avec son grand-père et sa grand-mère.

47 Ignace Enten, témoignage, 2015.

48 Ibidem.

49 www.yadvashem.org, n°s 6220, 6220A et 6220B, Marie et Victor Aymard, Marguerite et Jean Crombez, famille Lamotte.

50 Ignace Enten, témoignage, 2015.

51 François Dembin, témoignage, 2015.

52 Paulette et Jacqueline Waisberg, témoignage, 2015.

53 Ignace Enten, témoignage, 2015.

54 William Scharfman, témoignage, Tsafon, n° 9-10, été-automne 1992, p. 16.

55 Sauf mention contraire, les renseignements relatifs aux cheminots, au déroulement de la journée du 11 septembre et au sauvetage des juifs en gare de Lille-Fives sont issus des dossiers établis en vue d’obtenir la médaille de la Reconnaissance française : A.D.N. 170W71070, 170W71071, 170W71072, 170W71073, 170W71074, 170W71075, 170W71076.

56 A.D.N. 170W71076. Dossier Marcel Sarazin.

57 Les wagons à bestiaux pour le transport des déportés sont utilisés à partir du convoi du 19 avril 1943.

58 « Israël Szwarc, dans la grande rafle du 11 septembre 1942 », Voix du Nord, 5 mai 2005.

59 Le terme Gestapo a été conservé lorsqu’il correspond aux déclarations des témoins.

60 Annuaire Ravet-Anceau, 1939. Il s’agit des services suivants : Matériel et traction, ateliers de machines, travaux et surveillance.

61 Les renseignements que le chef de gare avait consignés par écrit ont disparu dans le bombardement aérien du 8 novembre 1942 de la gare. Celui-ci reconnaît avoir peut-être oublié des noms parmi ceux qui ont concouru aux évasions.

62 Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord…, op. cit., p. 57.

63 A.D.N. 1 170W71070 Rapport du chef de gare principal Mabille.

64 François Dembin, témoignage, 2015.

65 A.D.N. 170W71072 Dossier Douce.

66 A.D.N. 170W71070 Rapport du chef de gare principal Mabille.

67 A.D.N. 170W71076 Dossier Louis Saint-Maxent.

68 A.D.N. 170W71076.

69 La gare de Lille-Délivrance est située sur les communes de Lomme et Sequedin.

70 A.D.N. 170W71070.

71 www.yadvashem.org, dossier n° 9399, Hermance et Léon Raynal.

72 Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord… op. cit., pp. 60-61.

73 Ibidem, pp. 61-62.

74 Témoignage, France Neubert, reproduit dans le Bulletin n° 21, Les Enfants cachés, décembre 1997, p. 16.

75 « Maurice Baran-Marszak et la mémoire des Justes », La Voix du Nord, 8 septembre 2012.

76 Les archives tant municipales que départementales ne font état que de 14 personnes.

77 L’arrondissement de Lens a été créé en 1962.

78 Hénin-Liétard est devenu Hénin-Beaumont en 1971.

79 Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France, éditions Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France, 2002, 816 p. L’auteur a regroupé toutes les personnes déportées de 1942 à 1984 à partir de la « Zone rattachée » via Malines dans une même rubrique, le convoi 84.

80 La liste allemande comporte 1049 cases, mais un numéro est laissé en blanc (le X/1003) et un n° est double (X/687 et X/688 pour Chaja Steiner, née le 26/11/1888 à Gorlice). Elle est inscrite à la fois sous son nom de jeune fille, Celer, et son nom d’épouse. (Les renseignements sur la composition du Transport X sont issus des recherches de Laurence Schram).

81 Krynica aujourd’hui, au sud-est de la Pologne.

82 Le chiffre est difficilement lisible.

83 A.D.N. 18W37074.

84 Olivier Wierviorka, Histoire de la Résistance. 1940-1945, Paris, Perrin, 2013, p. 226.

85 Étienne Dejonghe, Yves Le Maner, op. cit., p. 255.

86 A.D.N. 170W71070.

87 A.D.N. 170W71070. Rapport du chef de gare Jean Mabille, 29 août 1946, voir le document 4, en annexe.

88 A.D.N. 170W71070. Dossier Marcel Deschryver. Ce motif est fréquemment présenté dans ces dossiers.

89 A.D.N. 170W71076. Dossier Marcel Sarazin.

90 A.D.N. 170W71070. Rapport du chef de gare Jean Mabille, 29 août 1946, voir le document 4, en annexe.

91 Natalis Dumez, Le mensonge reculera…, Lille, 1946, pp. 22-23.

92 André Diligent, Un cheminot sans importance, Éditions France-Empire, 1975, 253 p. Pierre Hachin (1912-1994) est employé au service du personnel S.N.C.F. puis à la direction des chemins de fer allemands de Lille.

93 Archives diocésaines Lille, 1 D 4, Charles Deconninck.

94 Notice bibliographique de Laurent Thiery, 11 septembre 1942 : un cheminot de Fives-Lille sauve des enfants juifs de la déportation, avril 2012, rédigée à l’occasion de l’exposition « 1942, le temps des rafles dans le Nord-Pas-de-Calais et en Belgique » par La Coupole-Helfaut, Centre d’Histoire et de Mémoire, et A.D.N. 170W71072.

95 Il a adhéré au Mouvement Républicain Populaire (M.R.P.) après 1944 qui se présente comme un parti démocrate-chrétien non confessionnel.

96 Georges Vankemmel a été maire d’Armentières de septembre 1944 à mars 1955.

97 Étienne Dejonghe, Yves Le Maner, op. cit., p. 308.

98 Natalis Dumez, op. cit, p. 14. Les articles des n° 40 à 61 ont été écrits par Jules Noutour aidé d’un comité de direction composé de Lionel Alloy et son épouse, Albert Van Wolput, Marthe Alexandre, Maurice Pauwels, l’abbé Charles Deconninck, Guy Mollet, Claude Rossignol, Denis Reumont, le docteur Maurice Leroy, André Pantigny et Pierre Baudel.

99 A.D.N. 1W1844. Le nombre de 103 est très proche de celui de 105 avancé par le commissaire de police de Lille qui rend compte de l’opération au préfet de région. Ce qui montre que le mouvement était infiltré en préfecture et dans la police.

100 Les Voix du Nord clandestines, Lille, Éditions La Voix du Nord, 2011, pp. 314-315.

101 Ibidem, p. 151.

102 Marc Sueur, « Des chrétiens dans la Résistance : l’exemple de la Voix du Nord », Revue du Nord, tome 60, n° 238, juillet-septembre 1978, pp. 629-638.

103 Les Voix du Nord clandestines, op. cit., p. 264.

104 Ibidem, p. 289.

105 Les Voix du Nord clandestines, op. cit., p. 315.

106 Edgard Leser, fils de Léon Leser, témoignage, novembre 2015.

107 Alexandre Raby est mort en déportation le 31 juillet 1943.

108 Paul Smekens, arrêté le 24 octobre 1942, est mort en déportation à Hameln le 9 mars 1945.

109 À cette date le mouvement Voix du Nord commence à être décapité. Les deux fondateurs sont arrêtés : Natalis Dumez le 7 septembre 1942, quelques jours avant la rafle, puis Jules Noutour le 8 septembre 1943. Puis vient le tour de Charles Deconninck le 15 décembre 1943. Il est incarcéré à la prison de Loos-lez-Lille et déporté en Allemagne en mai 1944.

110 http://panckouke.free.fr/Abeille8.pdf.

111 A.D.N. 1W17075. Dossier Simon Prechner.

112 Carlo Schmid, responsable juridique à l’O.F.K. 670 pendant toute l’Occupation.

113 Jacqueline Algis (fille de Thérèse Carles-Lang), témoignage, 5 avril 2007.

114 A.D.N. 170W17076. Dossier Suzanne Signoret.

115 A.D.N. 1W513.

116 http://www.assemblee-nationale.fr. Elle est la sœur de Rachel Lempereur-Nuez (1896-1980), députée socialiste du Nord de 1945 à 1958 sans interruption.

117 A.D.N.170W71074. Dossier Suzanne Legry.

118 www.yadvashem.org, dossier n° 11077, Félicien Hautcœur.

119 A.D.N. 170W71072. Dossier Julien Duribreux.

120 A.D.N. 170W71071. Dossier Louis Aschkenazy.

121 A.D.N. 170W17076. Dossier Charles Wattremez.

122 A.D.N. 170W17071. Dossier Jules Carette.

123 A.D.N. 170W17075. Dossier Georges Petit.

124 A.D.N. 170W17071. Dossier Pierre Autem.

125 A.D.N. 170W71072. Dossier Julien Duribreux.

126 A.D.N. 170W71076. Dossier Ernest Raynal.

127 www.yadvashem.org, dossier n° 11077, Félicien Hautcœur.

128 www.yadvashem.org.

129 Himmler a prononcé la phrase suivante à Posen en octobre 1943 devant les dignitaires nazis : « Que fait-on des femmes et des enfants ? Je me suis décidé et j’ai trouvé une réponse évidente. Je ne me sentais pas le droit de les exterminer [...] et de laisser grandir leurs descendants qui se vengeraient sur nos enfants et nos descendants. Il a fallu prendre la décision de faire disparaître ce peuple de la Terre » dans Christian Ingrao, Croire et détruire : les intellectuels dans la machine de guerre SS, Paris, Fayard, 2010, p. 279.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Document 1 : Gare de Lille-Fives
Légende Vue sur les garages des locomotives
Crédits Archives de la S.N.C.F.
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/6391/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 513k
Titre Document 2 : Plan du quartier de Lille-Fives (détail), Ravet-Anceau
Légende La date du plan n’est pas indiquée mais des détails permettent de la fixer vers la fin des années 1940, immédiatement après la guerre
Crédits Collection privée Danielle Delmaire
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/6391/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 215k
Titre Document 3 : Liste du Transport X, page 15. Kazerne Dossin
Légende On peut y lire les noms de familles douaisiennes
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/6391/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 267k
Titre Document 4 : Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946.
Crédits A.D.N. 170W71070
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/6391/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 726k
Titre Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946. (suite)
Crédits A.D.N. 170W71070
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/6391/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 909k
Titre Rapport de Jean Mabille sur la rafle, 1946. (fin)
Crédits A.D.N. 170W71070
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/6391/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 996k
Titre Document 5 : Fausses cartes d’identité de la famille Waisberg
Crédits Collection privée de la famille Waisberg (publiées avec l’aimable autorisation des enfants Waisberg)
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/6391/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 506k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Monique Heddebaut, « Sans armes face à la rafle du 11 septembre 1942 », Tsafon, 70 | 2015, 119 – 167.

Référence électronique

Monique Heddebaut, « Sans armes face à la rafle du 11 septembre 1942 », Tsafon [En ligne], 70 | 2015, mis en ligne le 01 avril 2023, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/6391 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.6391

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search