1Si l’origine des Juifs remonte aux temps de la Dacie romaine, ce n’est qu’aux XIVe et XVe siècles que leur présence est attestée dans les principautés de Valachie et de Moldavie (la troisième grande province roumaine historique, la Transylvanie, fut incorporée au royaume de Hongrie aux XIe-XIIe siècles). Tandis qu’en Valachie le courant d’immigration est alimenté dès le début du XVIe siècle par des Juifs séfarades de provenance hispanique – ils seront toujours une minorité dans la minorité – en Moldavie les Juifs ashkénazes parlant le yiddish arrivèrent dès le XVIIe siècle et pendant les siècles suivants, de Galicie, de Pologne, d’Ukraine et de Russie. Les Juifs sont appelés dans cette principauté par des princes indigènes qui gouvernent le pays (malgré la vassalité ottomane depuis le XVe siècle), puis par des Phanariotes (1711-1821), princes grecs originaires du Phanar (quartier de Constantinople) et imposés par les Turcs. En effet, ces Juifs représentent un élément utile et même nécessaire en tant qu’artisans et commerçants, dans une société agraire composée presque exclusivement de paysans (ţărani) et d’un nombre restreint de grands propriétaires terriens, les boyards (boieri). Ils jouent aussi un rôle dans l’urbanisation de cette province en fondant de petits bourgs (târguşoare) : le premier remonte à la fin du XVIIe siècle (Oniţcani, en Bessarabie), le dernier à Drânceni (en Moldavie). La Bucovine et la Bessarabie, qui ont fait partie intégrante de la principauté de Moldavie dès sa formation, sont absorbées respectivement par les Autrichiens en 1774 et par les Russes en 1812. Bon nombre de Juifs émigrent alors vers la Moldavie. Le traité d’Andrinople (1829) met fin à la guerre russo-turque et ouvre une période de véritable mainmise russe sur les principautés roumaines – sous la forme d’un « protectorat » (la suzeraineté nominale de la Turquie est maintenue) qui durera jusqu’à la fin de la guerre de Crimée (1856). En 1834, s’ouvre la période des princes « réglementaires » qui avaient comme base de leur législation les « Règlements organiques » introduits par les Russes. Les dispositions relatives aux Juifs sont généralement inspirées des conceptions les plus rétrogrades ayant cours dans l’empire tsariste : d’« indigènes », ils deviennent par les articles des Règlements organiques, des « étrangers », formant une nation à part, démunie de droits.
2Le mouvement révolutionnaire en Moldavie et la révolution de 1848 en Valachie, qui ont un caractère national prononcé (« l’union » de tous les pays roumains et « l’indépendance », telles sont les idées-forces des révolutionnaires), sont évincés par les armées russes et turques qui occupent les principautés. Les promesses d’égalité « aux frères israélites », contenues dans les proclamations révolutionnaires de 1848, restent lettre morte. Ecartés de la vie politique, les Juifs le sont aussi de nombreux aspects de la vie sociale : privés du droit de s’installer à la campagne ou difficilement tolérés, ils sont exclus des fonctions publiques, catalogués ou traités comme de véritables étrangers.
3Après la guerre de Crimée, par le traité et la convention de Paris (respectivement 1856 et 1858), le protectorat russe prend fin et la Bessarabie du Sud revient à la Moldavie. En 1859, se réalise l’union de la Valachie et de la Moldavie dans un seul État, les assemblées nationales valaque et moldave – les divans ad-hoc – élisant le même prince, Alexandru Ioan Cuza. Dans la nouvelle législation adoptée par ce dernier, la catégorie des Juifs indigènes, contestée à l’époque des Règlements organiques et formant la majorité de la population israélite (évaluée à 118.922 âmes en Moldavie dont 31.015 à Jassy en 1859 et à 9.234 en Valachie, dont 5.934 à Bucarest, d’après une statistique de 1860), est reconnue officiellement. Pour la première fois, par la loi communale de 1864, les Juifs ont la possibilité de participer aux élections municipales. Cependant, ces dispositions nouvelles ne se concrétisent point, car la politique libérale de Cuza, notamment dans le domaine agraire, mécontente les boyards qui le forcent à abdiquer en 1866.
4Parmi les Juifs, le courant rationaliste et moderniste qu’introduit l’infatigable Julius Barasch (1815-1863), considéré par certains comme un « Mendelssohn » roumain, s’oppose à Bucarest au courant traditionaliste et orthodoxe incarné par le rabbin Malbim (Meir Loeb ben Jehiel) (1809-1879). Le résultat le plus spectaculaire de ces luttes est l’expulsion, en 1864, de ce dernier, à la demande d’un groupe juif de la capitale. Les traditionalistes et les orthodoxes n’en demeurent pas moins bien implantés, en Moldavie surtout.
5Le nouveau régime instauré le 23 février 1866 à la suite de l’abdication forcée de Cuza, que remplace quelques mois plus tard Carol Hohenzollern Sigmaringen, prince étranger représentant d’une noble famille allemande, ouvre l’ère de l’exclusion officielle des Juifs. Après des débats passionnés, le Parlement adopte, en effet, l’article 7 de la Constitution qui rejette, pour plus d’un demi siècle, l’émancipation politique des Juifs, car « la qualité de Roumain s’acquiert, se conserve et se perd conformément aux règles énoncées par les lois civiles. Seuls les étrangers de rite chrétien peuvent obtenir la qualité de Roumain ». La politique gouvernementale envers les Juifs est d’abord une politique délibérée de persécution, comme en témoignent les circulaires du Premier ministre Ion Bratianu les expulsant des campagnes. En réaction, les interventions en faveur de la minorité juive se développent, de la part de personnalités et d’organisations juives occidentales, comme Adolphe-Isaac Crémieux, Moses Montefiore, Benjamin Peixotto et l’Alliance israélite universelle, ou bien l’Anglo-Jewish Association, l’Israelitische Allianz de Vienne et le Board of Delegates of American Israelites.
6Au lendemain de la guerre russo-roumano-turque de 1877, le ministre français Waddington propose au congrès de Berlin (1878) de subordonner la reconnaissance de l’indépendance de la Roumanie à l’octroi de l’égalité des droits civils et politiques aux Juifs. Au lieu d’une émancipation collective réclamée par l’article 44 du traité de Berlin, le parlement de Bucarest vote une loi qui permet seulement la naturalisation individuelle. C’est un progrès par rapport à l’ancien article 7 de la Constitution de 1866 qui n’ouvre la citoyenneté roumaine qu’aux chrétiens. Mais, tout en abrogeant cette clause restrictive, le nouvel article 7 voté en 1879 définit les Juifs comme « étrangers non soumis à une puissance étrangère ». À partir de cette astuce juridique, le législateur peut légiférer contre les Juifs sans même les nommer. Telle est la politique suivie par les conservateurs et les libéraux qui se succèdent au pouvoir jusqu’à la Grande Guerre. Un très grand nombre de lois discriminatoires sont votées à l’encontre des Juifs pendant cette période, dans les divers domaines : scolaire, militaire, économique et sanitaire. Cet « antisémitisme d’État » se manifeste aussi dans la politique des naturalisations individuelles, en vertu d’une loi unique votée par le Parlement, les chiffres parlant d’eux-mêmes : hormis les 888 combattants juifs de la guerre d’indépendance de 1877 contre la Turquie, naturalisés en bloc, 85 personnes seulement reçoivent la citoyenneté roumaine entre 1879 et 1900 et plusieurs centaines jusqu’à la Grande Guerre. Considérés comme de véritables étrangers, les Juifs sont exclus des écoles ou admis à grand-peine, expulsés du pays par simple décret administratif. Ils sont cependant astreints au service militaire mais ne peuvent être officiers. Nombre de métiers et de fonctions leur sont formellement interdits : la magistrature, l’enseignement, l’administration. Malgré cet ostracisme, les Juifs jouent un rôle économique important. D’après l’enquête industrielle du ministère des Domaines des années 1901-1902, sur un total de 107.332 commerçants patentés, 22.590 sont juifs (21,1 %) ; sur 97.755 artisans, 19.181 sont juifs (19,6 %), sur 625 entreprises industrielles, 192 sont juives (19,5 %) et enfin sur 39.121 ouvriers et employés, on compte 2.092 Juifs (5,3 %). Le pourcentage des Juifs est beaucoup plus élevé en Moldavie où habitent 75 % de la population juive et où les artisans, les commerçants et les ouvriers constituent la majorité dans les grandes villes. Sur la base de ces données, dont la fiabilité n’est pas absolue, on estime que 80 % environ de la population juive, soit environ 200.000 âmes, vivent, en proportions égales, du commerce et de l’artisanat. La majeure partie des artisans et des commerçants sont de condition très modeste. Ils exercent les métiers de tailleurs, de cordonniers, de ferblantiers, d’ébénistes, de tapissiers, de tourneurs, de couvreurs, de carrossiers, de forgerons, de vidangeurs, de portefaix ; en cas de crise économique, ils se trouvent au bord de la misère.
7Du point de vue culturel, l’atmosphère du shtetl moldave commence, dès les années 1860, à être troublée par les idées rationalistes venues de Bucovine et de Bessarabie, les deux provinces frontalières des empires autrichien et russe où vivent d’importantes collectivités juives. Le courant russe de la Haskala prônant la langue hébraïque et une culture juive nationale et le courant « assimilationniste » se croisent et se combattent. La région de Jassy (Iaşi) joue un rôle pionnier en matière de culture yiddish. Ce pays est le berceau du théâtre yiddish. En effet, c’est à Jassy, centre de l’archipel des shtetleh, dans le jardin de la taverne « À l’arbre vert », que se constitue en 1876 le premier théâtre yiddish professionnel dans le monde, sous la direction d’Abraham Goldfaden (1840-1908), le père du théâtre juif moderne. Le journal Yiddisher Telegraf, premier quotidien yiddish du monde – paru en Roumanie – informe, le 29 avril 1877, le public bucarestois de la venue de la troupe Goldfaden pour une série de douze spectacles. Le théâtre yiddish jaillit de cette synthèse entre les poèmes des troubadours yiddish – dont le plus célèbre est Wolf Zbarzher (Velvl Ehrenkranz, 1819-1883) – et la « plèbe juive de Moldavie » pour employer l’expression de Goldfaden. Malgré certaines critiques – c’est ainsi que l’historien Moses Schwarzfeld (1857-1943) demanda de passer du « jargon » (yiddish) à la langue du pays (le roumain) – le théâtre yiddish se développe et connaît une belle destinée.
8Trois phénomènes majeurs laissent une empreinte sur le judaïsme roumain dans les dernières décennies du XIXe siècle et au début du XXe siècle : le socialisme, le sionisme et l’émigration.
9Les idées socialistes font leur apparition en Roumanie avec les écrits de Constantin Dobrogeanu Gherea (1855-1920, de son vrai nom Nahum Katz) et d’autres réfugiés politiques russes. En mai 1895, plusieurs jeunes Juifs créent à Jassy le cercle socialiste Lumina qui publie à partir du 19 avril 1896 un hebdomadaire yiddish, Der Veker (Le Réveil). Le groupe de Jassy fait éditer, une ou deux fois par an, la revue Lumina où sont développés les principes théoriques du socialisme en liaison avec le parti social-démocrate créé en 1893. Encourageant le yiddish, langue des ouvriers juifs et d’une culture juive populaire, le groupe des socialistes juifs de la capitale moldave est proche des idées du Bund concernant l’autonomie culturelle. En 1916, avec le soutien de ce groupe, le metteur en scène et poète de langue yiddish Jacob Sternberg commence à déployer son activité.
10Le sionisme a des racines puissantes en Roumanie : dès 1867 des Juifs roumains souhaitent partir pour la terre d’Israël, et dès 1875, la société Yishuv Eretz Israel est fondée à Moineşti, en Moldavie, dans le but d’établir des villages agricoles. Des sociétés semblables se créent dans d’autres localités et un tournant dans le mouvement s’opère avec la Conférence de Focşani (30-31 décembre 1881 – 1er janvier 1882). À cette conférence, première en son genre dans l’histoire du sionisme (véritable « premier congrès sioniste », quinze ans avant celui de Bâle (1897), participent 56 délégués représentant 29 localités et 50 sociétés de colonisation agricole. Le résultat immédiat est le départ de Galatz, en août 1882, du bateau Thetis avec 228 immigrants et la création des premiers villages agricoles, Zikhron Yaacov et Rosh Pina. D’autres organisations succèdent à Yishuv Eretz Israel dont la plus importante est celle des Hovevei Tsion. Au premier Congrès sioniste de Bâle, le docteur Karpel Lippe de Jassy a l’honneur d’ouvrir les débats en tant que doyen d’âge, et Samuel Pineles, autre dirigeant sioniste de Galatz, est nommé vice-président aux côtés de Max Nordau. Plusieurs milliers de Juifs roumains s’établissent en Palestine avant la Grande Guerre mais, en raison surtout de l’opposition des autorités ottomanes, la majeure partie des émigrants se dirigent vers le continent américain.
11L’émigration est un palliatif constant à la politique législative oppressive des autorités : les menées du mouvement antisémite et la grave crise économique du tournant du siècle entraînent les départs en masse avec son aspect le plus tristement célèbre, les fussgeyer, les « émigrants à pied ». Entre 1899 et 1904, 50.000 Juifs partent vers les États-Unis et l’Europe occidentale ; le nombre total des émigrants entre la dernière décennie du XIXe siècle et la Grande Guerre s’élevant à 90.000, soit le tiers de la communauté. L’évolution démographique en est influencée : d’après le recensement de 1899, il y avait en Roumanie 5.925.000 habitants dont 269.016 Juifs (4,5 %) ; celui de 1912 dénombre 7.900.000 habitants dont 239.967 Juifs (3,3 %).
12Avec la Grande Guerre, le long combat pour l’obtention des droits de citoyen, mené d’une façon exemplaire, depuis sa fondation en 1910, par l’Union des Juifs indigènes (U.E.P.), entre dans sa phase décisive. Malgré les lois sur le « contrôle des étrangers » (1915), les expulsions, les arrestations et les harcèlements dont ils sont l’objet, malgré les discriminations au sein de l’armée, les Juifs roumains, dont l’immense majorité est constituée d’étrangers non soumis à une protection étrangère, participent aux combats de la Première Guerre mondiale. Soutenue, selon les aléas, par les coreligionnaires des empires centraux, des pays neutres et des pays de l’Entente, c’est finalement la conférence de paix de Paris qui proclame l’émancipation des Juifs roumains, par l’article 7 du traité des minorités que la Roumanie finit de signer le 9 décembre 1919.
13Le parachèvement de l’État unitaire roumain après la Première Guerre mondiale se traduit par le rattachement de la Transylvanie, de la Bucovine et de la Bessarabie à la « mère-patrie ». La Roumanie double sa superficie et sa population et, d’un État national relativement homogène, elle se transforme en un État aux nationalités multiples où les Roumains constituent l’élément majoritaire : en 1920 la population s’élève à 15.541.000 d’habitants dont près d’un tiers sont allogènes. Le nombre des Juifs en est aussi accru. En 1924, ils sont 796.056 (5 %) : 230.000 dans le Regat ou Ancien Royaume (Moldavie, Valachie et Dobroudja) ; 238.000 en Bessarabie ; 128.056 en Bucovine et 193.000 en Transylvanie. Au recensement de 1930, ils sont 756.930 Juifs (4,2 % de la population) : 263.192 dans l’Ancien Royaume, 206.958 en Bessarabie, 92.988 en Bucovine et 193.000 en Transylvanie. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il y a environ 800.000 Juifs dans l’ensemble du pays. À la différence des petites communautés séfarades de Valachie et de la Dobroudja (comprenant environ 10.000 âmes), plus intégrées à la vie du pays – leur langue, le judéo-espagnol, étant en constant recul –, les masses ashkénazes de Moldavie conservent jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale leur univers et leur langue, le yiddish. La langue leur permet de trouver des affinités avec les Juifs de Bessarabie, de Maramureş (nord de la Transylvanie) et de Bucovine, trois régions voisines nouvellement rattachées. En revanche, une partie des Juifs de Transylvanie, de langue hongroise, et de Bucovine, de langue allemande, se sentent davantage isolés dans la Grande Roumanie. Le recensement de 1930 montre néanmoins les progrès accomplis dans l’assimilation de la langue roumaine par les Juifs des nouveaux territoires.
14La majorité des Juifs sont organisés autour de deux pôles : l’Union des Juifs Roumains (UER) dénommée avant 1923 l’Union des Juifs indigènes (UEP) d’une part, et le camp national-sioniste d’autre part. Les dirigeants de l’UER, que domine la prestigieuse figure de son président, le Dr Wilhelm Filderman, sont convaincus que le meilleur moyen pour garantir les droits des Juifs consiste dans la coopération avec les principaux partis politiques roumains ayant des chances d’accéder au pouvoir, et cela malgré leur antisémitisme « modéré ». L’UER soutient pendant des années le parti national-libéral sur la liste duquel sont élus nombre de députés et de sénateurs. En revanche, le camp national-sioniste milite dès 1920 pour la création d’un parti juif, défenseur des intérêts vitaux de la population juive. Ce dernier ne put être fondé qu’en 1928 et se présenta aux élections en 1931.
15À la différence de son homologue en Tchécoslovaquie, le parti juif en Roumanie n’a pas réussi à s’assurer la majorité des voix juives, sauf aux élections de 1931 et de 1932 où il obtient 50 % des voix des Juifs des territoires rattachés. À la différence aussi de ceux de Pologne, les Juifs de Roumanie n’ont pas créé un parti socialiste et, à la différence encore de ce qui se passe en Hongrie, l’appui juif accordé aux socialistes n’est important que dans les années vingt. La participation des Juifs aux élections prouve le manque d’expérience, d’unité et d’attitude commune, et montre la stérilité du conflit entre l’UER et le parti juif, et le gaspillage des voix juives entre six et sept formations politiques.
16Le mouvement sioniste est bien implanté dans la Roumanie de l’entre-deux-guerres : il a une activité soutenue pour promouvoir la langue et les institutions scolaires hébraïques (jardins d’enfants et écoles) et l’établissement des kibboutzim et des moshavim en Palestine. De nombreux Juifs roumains s’engagent dans les associations sionistes (Asociaţia Tineretului Sionist, Hasmonaea, etc.), et les mouvements de pionniers (surtout He-Halutz, « Le Pionnier ») préparant des centaines de leurs membres dans les dizaines de hakhshrot (fermes pour l’enseignement de la pratique agricole) avant leur départ souvent illégal (en raison de l’opposition des autorités britanniques) pour la Palestine. C’est là une réponse radicale de la jeunesse juive aux déchaînements de l’antisémitisme.
17En 1923, le leader de l’antisémitisme roumain, Alexandru Constantin Cuza, restructure son mouvement l’intitulant « Ligue de défense nationale-chrétienne » (LANC). Le secrétaire général, l’agitateur Corneliu Zelea-Codreanu, créa à Jassy en 1927, la « Légion de l’Archange Michaël », devenue en 1929 la tristement célèbre « Garde de Fer », influencée par le fascisme et le nazisme, aussi bien dans le domaine de la violence et de la terreur – l’assassinat systématique y est une arme politique – que dans celui de l’organisation. Codreanu devient le Capitan, équivalent du Führer ou Duce, et les légionnaires sont embrigadés dans des unités paramilitaires. Les universités roumaines se transforment en de véritables nids d’antisémitisme, les étudiants nationalistes roumains réclament le numerus clausus dès 1922. À partir de cette date et jusqu’en 1933, le pays ne cesse d’être agité par des troubles antijuifs récurrents, souvent sanglants, dont les acteurs sont avant tout des étudiants et des lycéens poussés par les agissements et la propagande des organisations de l’extrême droite, de la LANC, de la « Légion de l’Archange Michaël » et de la « Garde de Fer ». Réunis le 9 décembre 1927 à Oradea Mare à l’occasion d’un congrès, les étudiants déclenchent une retentissante émeute : des Juifs sont molestés, et leurs maisons pillées, cinq synagogues saccagées, vingt-huit rouleaux de la Torah lacérés et brûlés, scènes qui se répètent à Cluj (huit synagogues démolies, quarante-six rouleaux de la Torah profanés), et dans d’autres localités. Après 1933, les violences perdurent et s’amplifient, et une législation antisémite se met en place : le 16 juillet 1934, avant même les lois de Nuremberg, est promulguée la loi pour « l’emploi des ouvriers dans les entreprises » : au moins 80 % des employés et 50 % des membres des conseils de direction devaient être roumains « ethniques ». En 1935, Vaida-Voevod, ancien chef du gouvernement, crée le parti Frontul Românesc avec le slogan « Numerus valahicus ! » (Numerus clausus, « valaque »). En 1936-1937, la pression de l’extrême droite s’accentue et le gouvernement Tatarescu renforce sa politique de roumanisation de l’économie, visant à l’exclusion des Juifs ou à la limitation draconienne de leur nombre, notamment dans les professions libérales. Le nouvel antisémitisme d’État culmine dans les mesures prises par l’éphémère gouvernement Goga-Cuza (19 décembre 1937 - 10 février 1938), premier gouvernement pro-nazi en Roumanie et deuxième gouvernement antisémite en Europe, inspiré par les lois raciales allemandes.
18Après la chute de ce gouvernement provoquée, pour une large part, par la résistance des Juifs qui déclenchent une véritable grève économique, s’abstenant de toute opération de ventes et d’achats, le roi Carol II impose sa propre dictature : malgré quelques assouplissements, la politique antisémite se poursuit, notamment l’application du décret-loi sur la révision de la citoyenneté du 21 janvier 1938 : entre cette date et le 15 septembre 1939, la citoyenneté roumaine est retirée à 225.222 personnes. Cette période chargée de menaces trouvera sa conclusion tragique dans le génocide.
19Entre 1940 et 1944, le sort des Juifs n’est pas le même dans les différentes provinces, en raison du démembrement de la Grande Roumanie, conséquence des revendications territoriales de l’URSS, de la Hongrie et de la Bulgarie : par l’ultimatum soviétique du 27 juin 1940, la Bessarabie et la Bucovine du Nord sont incorporées à l’URSS, le diktat de Vienne du 30 août 1940 (imposé par l’Allemagne et l’Italie) transfère la Transylvanie du Nord à la Hongrie, l’accord de Craiova du 7 septembre 1940 restitue la partie sud de la Dobourdja – le Quadrilatère – à la Bulgarie.
20À l’été 1940, la persécution des Juifs est renforcée par deux décrets-lois du 8 août (« Statut des Juifs ») définissant racialement les Juifs (affectant aussi les baptisés), les chassant de la fonction publique et de l’armée, limitant l’exercice des professions libérales, interdisant les mariages mixtes et annulant les changements de nom.
21Malgré des concessions faites aux extrémistes, Carol II abdique en faveur de son fils Michel Ier (Mihai I), le 6 septembre 1940, et prend le chemin de l’exil. Le général Ion Antonescu se proclame Conducator et le chef de la « Garde de Fer », Horia Sima, devient vice-président du Conseil. Le 20 novembre 1940, la Roumanie rejoint les puissances de l’Axe. Entre septembre 1940 et janvier 1941, période de l’« État national-légionnaire », un régime de terreur est instauré à l’encontre de la population juive : aux mesures d’exclusion de tous les secteurs de la vie publique s’ajoutent les agissements de la police légionnaire qui s’accapare par la force des biens juifs. Les violences antijuives – arrestations arbitraires suivies de tortures, expulsion des maisons – s’accompagnent d’exactions contre les opposants et du meurtre de plusieurs dizaines de personnalités politiques roumaines. La cohabitation « Garde de Fer » - Antonescu s’achève avec la rébellion (21 au 23 janvier 1941) et la défaite des légionnaires. Soutenu par le Reich, dont il allait devenir le précieux allié dans le combat contre l’URSS, Antonescu établit sa dictature personnelle, maintenue jusqu’à sa propre chute le 23 août 1944.
22Pendant la rébellion de janvier 1941, les légionnaires de la « Garde de Fer » déclenchent un pogrom à Bucarest qui fait 120 victimes juives (corps éventrés et pendus aux crochets de boucherie à l’abattoir municipal). Les mesures antijuives se poursuivent, les biens des communautés juives et des Juifs sont nationalisés, une législation dite de roumanisation provoque leur ruine économique. À la veille de l’attaque contre l’URSS en juin 1941, le gouvernement d’Antonescu expulse des communes rurales des dizaines de milliers de Juifs, qui sont entassés dans les grandes agglomérations. C’est alors qu’a lieu à Jassy, les 29 et 30 juin 1941, le premier pogrom gigantesque de la Seconde Guerre mondiale (entre 13.266 et 14.850 victimes – le chiffre précis n’est pas connu – tuées en ville, mortes de soif et d’étouffement dans les wagons scellés de deux « trains de la mort »), commandité par Antonescu et perpétré par l’armée et les autorités civiles roumaines, avec la complicité et l’aide des unités allemandes.
23En Bessarabie et en Bucovine reconquises durant l’été 1941, sont tuées des dizaines de milliers de Juifs : toute la population juive des communes rurales et des massacres systématiques dans les villes. Réunis dans des camps et des ghettos provisoires, la plupart des survivants (sauf une partie des Juifs de Cernauti ou Czernowitz) sont « évacués » vers la Transnistrie, lieu central de bannissement et de mort également pour les Juifs de la Bucovine du Sud et du district de Dorohoi. Au total, 150.000 à 170.000 personnes, dont quelques milliers de l’Ancien Royaume et de Transylvanie du Sud, y sont déportées, moins d’un tiers ont survécu.
24Un changement radical de politique a lieu le 13 octobre 1942, lorsque le gouvernement roumain entérine la décision d’Antonescu d’arrêter les déportations qu’il avait lui-même ordonnées depuis le 15 septembre 1941. Le départ initialement agréé, à la demande des autorités allemandes, des Juifs de Transylvanie du Sud et de l’Ancien Royaume vers le centre de mise à mort nazi de Belzec (en Pologne) est annulé. Ainsi est épargnée la vie de 290.000 Juifs roumains astreints cependant aux travaux forcés, chassés des emplois et des écoles, spoliés et affamés. Parmi ceux qui ont contribué à ce retournement, Wilhelm Filderman et le grand rabbin Alexandre Safran, dirigeants illustres qui interviennent aussi par l’intermédiaire du nonce apostolique Andrea Cassulo, et des représentants des pays neutres et de la Croix-Rouge à Bucarest. Safran rencontre la reine-mère Hélène (Elena) de Roumanie, « Juste parmi les Nations », qui obtient l’envoi des secours en Transnistrie, puis le retour des déportés survivants et d’abord des orphelins.
25Le bilan de la Shoah en Roumanie n’est pas établi avec exactitude : entre 280.000 et 380.000 Juifs roumains et ukrainiens ont péri sous administration roumaine, la plupart en Transnistrie. Pour une statistique globale, il faut ajouter les victimes de la Transylvanie du Nord, dont la responsabilité de leur persécution incombe aux autorités hongroises et allemandes : 135.000 dont 110.530 exterminés à Auschwitz-Birkenau.
26Le 23 août 1944, le roi Michel fait arrêter le dictateur Antonescu et annonce à la radio la rupture de l'alliance avec l'Allemagne nazie et la fin de la guerre contre les Alliés. Plein d'enthousiasme, il proclame sa confiance dans l'avenir du peuple roumain et sa détermination pour la réalisation d'une Roumanie « libre, puissante et heureuse ». Hélas, ces paroles ne restent qu'un vœu pieux, le pays tombant rapidement sous la coupe des Soviétiques, les nouveaux alliés et frères d'armes. En effet, plus de 265.000 soldats roumains doivent participer aux côtés de l'Armée rouge à la libération de la Hongrie (le roi déclare la guerre à l'Allemagne le 25 août). Avec l'accord de l'URSS, le pays récupère la Transylvanie du Nord, occupée par la Hongrie depuis 1940, tandis que la Bessarabie et la Bucovine du Nord restent incorporées dans l'Empire soviétique. L'instauration du régime communiste se fait par étapes successives. L'acte du 23 août 1944 est l'œuvre d'une authentique coalition, allant du roi jusqu'aux communistes en passant par les partis historiques. Mais, après la convention d'armistice signée avec l'URSS le 12 septembre 1944, l'emprise des communistes se renforce et les gouvernements de « coalition » comprennent (hormis les représentants du Parti National Paysan de Iuliu Maniu, du Parti National Libéral de Bratianu, du petit Parti socialiste de Titel Petrescu) plusieurs de leurs dirigeants : Lucreţiu Pătrăşcanu à la Justice, Gheorghiu-Dej aux Communications, Emil Bodnăraş au Service de l'Information, ensuite aux Forces Armées…
27Les gouvernements de coalition formés d'abord par le général Sănătescu, puis par le général Rădescu, cèdent la place, le 6 mars 1945 à un gouvernement dirigé par Petru Groza, chef du Front des laboureurs, imposé par Staline. Avec ce gouvernement, s'ouvre une nouvelle période de l'histoire du pays qui devait perdurer 45 ans, marquée d'abord par l'instauration du régime de « démocratie populaire » (1945-1947), l'abdication forcée (le 30 décembre 1947) du roi Michel et la proclamation le même jour de la « République populaire ». En février 1948, est constitué le Parti Ouvrier Roumain (PMR) (par la fusion imposée du Parti socialiste avec le Parti communiste dont le nombre d'adhérents devait connaître un bond spectaculaire sous la pression des Soviétiques, passant d'un millier d'avant guerre à un million en 1949), ayant à sa tête comme premier secrétaire, Gheorghe Gheorghiu-Dej. Ce dernier devient en 1952 le président du Conseil et reste le maître du pays jusqu'à sa mort en 1965, lorsqu'il est remplacé par un autre dictateur, Nicolae Ceausescu, qui garde le pouvoir jusqu'à son arrestation et son exécution en décembre 1999. Le régime communiste totalitaire, après avoir entrepris la collectivisation de l'agriculture, se caractérise sur le plan intérieur par une répression impitoyable à l'égard des opposants, et sur le plan extérieur par une certaine indépendance, notamment après le XXe Congrès du Parti Communiste de l'URSS de 1956 et le célèbre rapport « secret » de Khroutchev de la même année.
28Autant de bouleversements qui ont affecté profondément la condition des Juifs en Roumanie.
29À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie est le pays de l’Europe de l’Est où, hormis l’URSS, subsiste la plus importante communauté juive, estimée à 360.000 personnes. En effet, la moitié des Juifs roumains ont réussi à échapper à la Shoah, grâce surtout à leur combat pour la survie, sous la conduite de dirigeants remarquables, parmi lesquels Wilhelm Filderman, le grand rabbin Alexandre Safran, Abraham Leib Zissu et plusieurs autres.
30Après la chute d'Antonescu, les communautés juives sont réorganisées légalement et de nombreuses et diverses organisations et associations juives sont reconstituées quelque temps après le 23 août 1944 : le Parti juif, la section bucarestoise de l'Union des Juifs Roumains, le Comité de l'Organisation sioniste de la capitale, la Section roumaine du Congrès Juif Mondial, le Joint et d'autres sections roumaines de grandes organisations juives internationales comme l'ORT (promouvant l'enseignement professionnel), l'OSE (assurant une assistance médicale aux enfants) et le Bnai Brith. Les communistes tentent de noyauter les communautés en mettant leurs représentants dans des positions de direction, pour finir par imposer leur volonté. Le Comité Démocratique Juif (Comitetul Democrat Evreesc, C.D.E.), créé officiellement le 25 juin 1945 à l'instigation du Parti communiste, met en pratique cette politique, en provoquant l'affaiblissement des deux grands organismes juifs d'avant-guerre (et plus tard leur suppression), le Parti Juif (dirigé par A. L. Zissu), et l'Union des Juifs Roumains (présidée par Wilhelm Filderman), et en menant un combat sans merci contre les sionistes.
31Simple instrument du gouvernement parmi les Juifs, où le pouvoir est détenu par un communiste fanatique, Bercu Feldman (secondé par deux autres activistes professionnels Serban Leibovici et Israel Bacal), le C.D.E., comme son organe de presse Unirea, doit disparaître à son tour, en 1953, après avoir rempli le rôle qui lui était assigné. En effet, dès 1948, l'Union des Juifs Roumains, le Parti Juif et l'Organisation Sioniste (cette dernière le 23 décembre de la même année) sont obligés de mettre fin à leurs activités. Seules subsistent, jusqu'au 8 mars 1949, des hakhcharot, (établissements agricoles où les jeunes sionistes préparent leur alyah pour Israël), tandis que le Joint, l'ORT et l'OSE sont interdits le 4 mars 1949.
32Après le 23 août 1944, le grand rabbin Alexandre Safran et Wilhelm Filderman s’investissent dans un difficile combat pour le retour des biens juifs spoliés, confisqués ou volés, pour l'obtention des compensations pour les marchandises et les maisons expropriées ou détruites, pour la récupération intégrale des droits civiques, pour l'autorisation de libre émigration en Palestine.
33Les multiples démarches auprès des nouvelles autorités (notamment le ministre Pătrăşcanu) ou auprès des délégations étrangères à Bucarest (particulièrement celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l'Union Soviétique) menées par le grand rabbin Safran dans bien des domaines, si elles n'ont pas toujours été couronnées de succès, ont néanmoins permis, jusqu'en décembre 1947, lorsqu'il fut chassé de son poste et du pays, d'améliorer dans la mesure du possible le sort de ses coreligionnaires.
34Contrairement aux clichés véhiculés par la propagande antisémite assimilant tous les Juifs aux communistes, il faut noter que le nombre des Juifs communistes est, à la date du 23 août 1944, infime par rapport au nombre global des Juifs du pays. Il s'agit d'environ 300 parmi le millier d'adhérents que compte le Parti communiste (en 1933, 1665 membres), le nombre global des Juifs est alors évalué à environ 360.000 (428.312 au début de 1947, d'après une statistique de l'époque). Ainsi, selon une formule célèbre, si pour la période de l'entre-deux-guerres, lorsque le Parti communiste n'avait pas d'existence légale, « beaucoup » (trois cents) de communistes sont Juifs, très peu de Juifs sont communistes. Cette constatation reste valable aussi pour les années 1944-1950, malgré un pourcentage en constante augmentation. En effet, le nombre des communistes juifs s'accroît : de 1.000 à la fin de l'année 1944, à environ 5.000, en 1945-1946, et jusqu'à 10.000 en 1949, mais le Parti communiste compte alors un million de membres ! Il faut rappeler que bon nombre de légionnaires ou sympathisants légionnaires « repentis », troquent les chemises vertes (la couleur fétiche de la « Garde de Fer ») pour les blouses rouges et sont accueillis dans les rangs du P.C.
35Entre 1944 et 1950, seulement quelques personnes d'origine juive se trouvent en haut de la pyramide du Parti communiste et dans le Conseil des ministres (la figure la plus illustre étant celle d'Anna Pauker, rentrée de l'Union Soviétique, et devenue ministre des Affaires étrangères avant son limogeage, en 1952), quelques dizaines dans des postes de responsabilité, quelques centaines dans l'appareil de propagande et quelques milliers dans le domaine économique et administratif. Parmi les engagés du ministère de l'Intérieur, du Service des Renseignements ou de la Securitate, ils ne dépassent pas les 5 à 6 %. En fait, loin de constater une adhésion massive des Juifs au communisme, nous sommes plutôt en présence d'un divorce entre la majeure partie des Juifs et le Parti communiste.
36Il est intéressant de relever une certaine concentration dans le domaine de la propagande, dont l'une des explications résiderait dans l’attitude de certains chefs du Parti communiste qui, éloignés ou ayant négligé l’aspect idéologique, ont préféré laisser cette tâche aux allogènes, particulièrement aux Juifs (mais aussi aux Hongrois et à d'autres « nationalités cohabitantes », selon la formulation officielle). L'autre raison, selon nous, est inhérente à la réalité sociologique du pays : dans la Grande Roumanie de l'entre-deux-guerres l'antisémitisme est le vecteur d'un nationalisme roumain exacerbé, accompagné d'une « tension minoritaire » (environ 30 % de la population sont des allogènes). Le communisme, par son message internationaliste (« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! »), peut paraître pour certains militants appartenant aux minorités comme un moyen efficace afin de mettre un terme aux discriminations et aux persécutions basées sur des critères ethniques et confessionnels (en n'oubliant pas que ceux qui ont le plus souffert pendant les années de « nuit et brouillard » sont les Juifs). D'où l'adhésion significative (par leur position et non par le nombre) des citoyens roumains d'origine juive, hongroise, ukrainienne, bulgare, etc. à l'idéologie communiste, cette utopie sur l'attrait de laquelle a insisté avec raison François Furet dans Le Passé d'une illusion (Paris, Laffont, 1995).
37Le célèbre écrivain juif roumain Mihail Sebastian dénonce, peu de temps avant son décès accidentel en 1945, dans son Journal traduit en français (Paris, Stock, 1998), l’emprise du fascisme par le biais du légionnarisme et du gardisme sur les intellectuels roumains (il évoque, parmi d’autres, l’antisémitisme de Mircea Eliade et sa conversion gardiste), mais aussi les dangers du totalitarisme communiste. Soulignant que c’est le théâtre, l’œuvre romanesque et le Journal qui a consacré la victoire posthume du célèbre écrivain prématurément disparu, Edgar Reichmann remarque (dans un article paru dans Les Temps modernes, octobre-novembre 1998) à propos de son propre itinéraire : « Je fus moins lucide que Mihail Sebastian. L’enseignement de Graur, l’excellent directeur de mon ‘Lycée théorique juif’ [qui fonctionna pendant les années de guerre] et de sa bande, je l’ai suivi pendant une demi-douzaine d’années staliniennes avec l’enthousiasme de l’adolescent qui découvre les promesses messianiques du ‘communisme triomphant’. Jusqu’à mon réveil. Mais ceci est une autre histoire ».
38Il faut remarquer qu'une bonne partie des Juifs inscrits au Parti Communiste Roumain (et à propos desquels Filderman avait affirmé qu'ils avaient cessé d'être Juifs au moment de leur entrée dans les rangs de ce parti), se sont manifestés comme des instruments dociles de la répression antijuive. Parmi ceux qui ont promu l'antijudaïsme le plus violent, il faut citer Iosif Chişinevschi, Ghizela Vaas, Alice Benari, Ofelia Manole, Chiriţă Abramovici et Bercu Feldman, et parmi les tortionnaires qui ont fait souffrir leurs coreligionnaires, le colonel Dulgheru (enquêteur-chef dans les enquêtes des sionistes) ou le lieutenant-major Teodor Micle (l'enquêteur du dirigeant sioniste A.L. Zissu), décorés par Gheorghiu-Dej après avoir effectué leurs enquêtes scélérates. Si les actions antijuives des partis communistes dans les pays de l'Europe de l'Est se manifestent à partir de 1947 (rappelons les procès de Laszlo Rayk en Hongrie, de Slansky en Tchécoslovaquie, des médecins juifs en Union Soviétique), les manifestations antijuives commencent en Roumanie dès 1945.
39La police politique communiste n'hésite pas, le 14 juin 1946, à ouvrir le feu contre des manifestants sionistes de Jassy, à arrêter une dizaine de personnes, tandis que le préfet de cette ville oblige les quatorze organisations sionistes existantes à se rassembler dans seulement quatre immeubles, pour être plus facilement contrôlées. D'autres incidents ont lieu en 1946 qui opposent les autorités communistes à la population juive de Mihăileni qui manifeste contre le C.D.E. et les diverses mesures antijuives.
40Le président du C.D.E., Bercu Feldman, s’engage à lutter contre « les nationalistes bourgeois chauvins » et à mobiliser la population juive pour un travail constructif « afin qu’elle constitue un facteur décisif de l’édification du socialisme dans la République populaire roumaine ». Pourtant, l'option de la majeure partie de la population juive qui ne tarde pas à se faire connaître est aux antipodes de cette prise de position, et elle se manifeste par l'exode en masse vers le pays d'Israël.
41Le 12 décembre 1948 et le 4 mars 1949, le Comité Central du Parti Ouvrier de Roumanie (PMR) et le Gouvernement roumain prennent la résolution d'interdire, dans le pays, les activités des organisations juives internationales Joint, ORT et OSE. C’est le signal du début d'une répression méthodique de la population juive, des organisations sionistes et de leurs dirigeants qui sont arrêtés et emprisonnés pendant de longues années avant d'être condamnés à de lourdes peines de prison pour des crimes imaginaires. Entre 1949 et 1959, environ 250 personnes, des dirigeants mais aussi de simples militants sionistes sont accusés d’« avoir conspirés contre le régime », et d’« avoir induit en erreur la population juive, la menant en Israël, pour servir de chair à canon aux impérialistes ». Des enquêtes longues et insupportables se concrétisent par des « déclarations » où, dans l'immense majorité des cas, les prisonniers reconnaissent leur culpabilité. Ces déclarations sont arrachées aux accusés par des tortures inhumaines, après avoir été affamés et soumis à des interrogatoires épuisants. Un témoignage qui mérite d'être rappelé ici est celui de l'Assir Zion (prisonnier sioniste) Theodor Lavi-Löwenstein qui a passé cinq longues années (1950-1955) dans les geôles communistes. Dans son livre de souvenirs Nu a fost pisica neagra (Ce n'était pas le chat noir), il dresse un tableau pathétique de l'immense appareil de répression déshumanisant. L'auteur écrit dans la préface ces lignes qui résument la problématique de ces années de terreur :
Non seulement nous, les sionistes, sommes entrés entre les roues de l'immense machine de la police politique, les rencontres avec tant de catégories de prisonniers, des discussions inévitables avec eux sur la question juive et sioniste, nous ont prouvé combien profondément était enracinée l'image stéréotype Juif = communiste. De l'autre côté de la barricade, les enquêteurs – obligatoirement antisionistes – commençaient à manifester (ou à redécouvrir) des penchants antisémites.
42Les procès et surtout les recours des condamnés (184) mettent en évidence la dignité des nombreux sionistes jugés et condamnés. Il faut remarquer que ces procès secrets ont lieu après les séances du bureau politique du Parti Ouvrier Roumain (P.M.R.) (surtout la séance du 14 janvier 1953), où l'on décide à l'avance les sentences devant être prononcées. Les membres du Comité central du P.M.R. rivalisent dans les graves accusations qu'ils apportent à l'encontre de la population juive, Gheorghiu-Dej réclamant deux à trois condamnations à mort dans chaque procès antijuif, et des peines de travaux forcés et de prison à vie pour tous les autres inculpés, tandis que Iosif Chişinevschi demande l'incendie des synagogues et des écoles du Talmud Torah.
43Tous les procès contre les sionistes ont pour cadre les tribunaux militaires, où il n'y a généralement pas d'avocats et où les procureurs refusent les témoins. Les premiers procès antisionistes touchent les dirigeants des organisations Betar (le 7 juillet 1953), condamnés à des peines allant de dix à dix-huit ans de prison et Etsel (octobre 1953), et sont suivis par ceux des dirigeants du sionisme transylvain (24 novembre 1953, à Timişoara) et de l'organisation Hachomer Hatzaïr (18 mars 1954), avec des peines allant de trois à huit ans de prison. Le 28 mars 1954, a lieu « le procès des treize dirigeants du mouvement sioniste de Roumanie » : trois sont condamnés à la prison à vie (A.L. Zissu, Jean Cohen et Mişu Benveniste dont l'épouse Suzi Benveniste s’était vu infliger dix ans de prison déjà le 5 novembre 1953, dans un procès où fut impliqué aussi Iacov Littman-Litani, condamné à quinze ans de prison), les autres à des peines allant de huit à vingt ans de prison (Carol Reitter, Zeev Beniamin, Simon Has, Haber Karin Fichte, Zoltan Hirsch, Moshe Weiss-Talmon, Bubi Beer, Moti Moscovici, Gir Hasvetari, Simon David). Le 4 avril 1954, commence « le procès des quarante-et-un dirigeants sionistes », suivi par d'autres arrestations et procès.
44Au mois de mai 1954, à l'initiative d'Itzhac Artzi, un groupe de 48 anciens responsables sionistes de Roumanie entame une grève de la faim dans la Grande Synagogue de Tel-Aviv, pour réclamer la libération de près des cinq cents sionistes se trouvant alors dans les geôles communistes roumaines. Bien d'autres interventions émanant du gouvernement israélien (le ministre Moshe Sharett fait le 24 mai 1954, à la Knesset, une intervention remarquée à ce sujet) ou des dirigeants juifs occidentaux (Nahum Goldman, président du Congrès juif mondial, promet à Gheorghiu-Dej des relations économiques avantageuses pour la Roumanie) et de diverses organisations juives sont nécessaires pour obtenir la libération des sionistes. À Paris, au début du mois de juin 1954, un meeting organisé par la Fédération sioniste s'achève avec le vote d'une motion s'élevant contre les emprisonnements et condamnations « pour le seul crime d'appartenance au mouvement sioniste », et demandant « la libération des dirigeants juifs et sionistes emprisonnés par les autorités communistes, et la liberté, pour eux, d'émigrer en Israël ». À New York, le 11 juin 1954, le président Eisenhower adresse un message de soutien au meeting de protestation organisé par le Congrès juif américain.
45En raison des tortures et mauvais traitements, nombreux sont les sionistes roumains qui sont morts en prison ou peu de temps après leur libération, voici quelques noms : Kiva Ornstein, Avram Iampolschi, Elias Schein, Hugo Nacht, Abir Mark, A.L. Zissu.
46Malgré cette répression violente, la volonté des Juifs roumains de faire leur alyah reste intacte. Le sionisme qui a des racines puissantes en Roumanie fait des progrès spectaculaires après la guerre, les mouvements de jeunesse sionistes comptent à la fin de 1947 plus de 20.000 membres dont 4.000 haloutzim (pionniers) qui se préparent à leur future vie en Palestine, dans le cadre des hakhcharot, de nombreux camps d'été et divers établissements agricoles, dont l'école agricole Cultura, près de Bucarest. Au même moment, le nombre de membres de la Fédération sioniste excède le chiffre de 100.000. Solidaires de la lutte pour la création d'un État juif et enthousiasmés par la résurrection d'Israël, la majeure partie des Juifs roumains embrasse la cause sioniste, aidée aussi, il est vrai, par les persécutions infligées par le régime communiste et la persistance d'un antisémitisme toujours vivace.
47Nous assistons à une politique complexe et ambivalente de la part du Parti communiste : tandis que les militants sionistes sont pourchassés, comme nous venons de le constater, les portes de l'alyah s'ouvrent. Pour la période 1945-1952, on peut déceler trois phases. Pendant la première (1945-1947), qui s'achève par la victoire des communistes, le départ forcé du roi et du grand rabbin Alexandre Safran, et la proclamation de la République, la Fédération sioniste peut mener ses activités en toute liberté, mais peu nombreux sont les Juifs qui quittent le pays.
48La deuxième phase (1948-1949) marquée par l'indépendance du jeune État d'Israël et sa reconnaissance (le 11 juin 1948) par le gouvernement de Bucarest, voit la mise en place d'une véritable campagne antisioniste. Elle est menée malgré un accord de principe signé, en juillet 1948, par Anna Pauker, ministre des Affaires étrangères, et Mordechai Namir, le représentant du gouvernement israélien, et relatif au départ mensuel de 5.000 émigrants (chiffre réduit à 3.000 par le P.M.R.). En raison de la volte-face de l'Union Soviétique à l'égard d'Israël et de la campagne antisioniste, le nombre des émigrants baisse, et en décembre 1948 et janvier 1949 seulement 3.700 Juifs « non-sionistes » (d'orientation « communiste et progressiste ») ont la possibilité de partir. Anna Pauker doit, en avril 1953, reconnaître sa responsabilité personnelle dans cette « alyah rouge ». Cette émigration ne procure que très peu d'adhérents au Parti communiste israélien, l'immense majorité ayant renoncé au communisme dès leur entrée en Israël (l'anecdote qui circule alors insiste sur le fait que seule la mer Noire devient Rouge, à cause des carnets rouges du parti jetés par les émigrants, après avoir quitté le port d'embarquement). Le nombre des départs augmente dans les derniers mois de l'année 1949, d'une moyenne mensuelle de 100 à 500 et même 600, pour atteindre 2.500 dès le début de l'année suivante. Enfin la troisième phase (1950-1952) est celle de l'émigration en masse.
49Voici l'évolution du nombre des émigrants arrivés en Israël : 4.356 en 1946, 4.727 en 1947, 24.780 en 1948 (dont 17.678 après la proclamation de l'Indépendance, le 15 mai 1948), 13.602 en 1949, 46.171 en 1950, 39.046 en 1951 et seulement 3.759 en 1952. Pendant cette dernière année, l'exode est endigué et il faut attendre le retrait des troupes soviétiques de Roumanie (en été 1958), et la nouvelle orientation de la politique extérieure des autorités roumaines pour que la réunion des familles puisse à nouveau avoir lieu.
50C'est le jour du Kippour de 1958 que les autorités publient un communiqué annonçant que tous ceux qui souhaitent émigrer en Israël peuvent présenter une demande auprès des bureaux de police. Commence alors une nouvelle vague d'alyah, le nombre d'olim (émigrants) entre 1958 et 1966 s'élevant à 106.200, pas loin du montant de la première vague, pendant les années où Anna Pauker était au pouvoir. L'émigration vers Israël continue avec des hauts et des bas d'une façon assez régulière : 1.000 en 1967-1968, 17.800 de 1969 à 1974, 21.800 de 1975 à 1989, et 3.400 de 1990 à 1995.
51Pendant le régime communiste, les tracasseries administratives ne manquent pas : des années d'attente pour obtenir le visa de sortie, perte de l'emploi, exclusion des écoles, séparation angoissante des familles, malgré le payement de fortes rançons par les organisations juives occidentales ou le gouvernement d’Israël, etc.
52En 1966, il subsiste en Roumanie environ 100.000 Juifs. Une décennie plus tard, la population juive diminue de moitié : en 1977 on compte environ 45.000 personnes (le recensement officiel note seulement 25.686 représentant 0,11 % de la population totale).
53En 1981, le nombre de Juifs est estimé à environ 34.000, 16.000 à Bucarest, le reste en province, répartis dans 68 communautés (3.000 à Jassy, 2.000 à Timişoara, 800 à Cluj, etc.). La Fédération des communautés mosaïques (le nom officiel de l'organisation unitaire du judaïsme roumain pendant la période communiste) présidée par le grand rabbin Moses Rosen (nommé par le régime communiste après le départ forcé d’Alexandre Safran, il reste en fonction jusqu'à sa mort en 1994), est considérée par les autorités communistes uniquement comme une institution cultuelle. Personnalité très controversée, le nouveau grand rabbin accepte dès le départ de se soumettre aux orientations et exigences des nouveaux maîtres du pays. C’est ainsi que le 29 juin 1951, lors du dixième anniversaire du pogrom de Jassy, il n’hésite pas à vilipender non seulement « les impérialistes américains et britanniques », mais aussi leurs alliés israéliens :
Nous n’oublierons jamais les crimes des nazis. Hélas, nous constatons avec regret que parmi ceux qui se rangent aux côtés des fauteurs de guerre, se trouvent les dirigeants de l’État d’Israël. Mais il ne faut pas confondre ces hommes qui approuvent l’agression en Corée, qui ont partie liée avec les bourreaux de nos frères [allusion à la RFA], avec le peuple israélien, ce peuple qui souffre aujourd’hui et qui envie la vie libre des Juifs des pays de démocratie populaire. (Viaţa Nouă, 6 juillet 1951).
54Au prix de nombreuses compromissions et ambiguïtés, il évolue, et tente d’obtenir des autorités une certaine amélioration de la situation de la communauté juive. Sous son égide, le 19 octobre 1956, paraît, en trois langues, roumain, yiddish et hébreu, le premier numéro de la Revue du culte mosaïque (Revista Cultului Mozaic), un bi-mensuel dont l’objectif est de servir « à la fois les intérêts du culte mosaïque et de la patrie ». Grâce aux fortes subventions du Joint (finalement acceptées par les autorités, à partir de 1967), la Fédération des communautés juives peut organiser un important service d'assistance médicale, en vêtements, nourriture et argent. En 1981, le culte se pratique dans 120 temples et synagogues, l'enseignement religieux par le biais des Talmudey Torah touche plus de 600 adolescents et de nombreux adultes. La Fédération entretient alors quinze bains rituels, trois maisons de repos (deux à la montagne et une sur le littoral de la mer Noire) et envoie les douze chohatim (sacrificateurs) subsistant encore, dans les endroits les plus éloignés pour assurer l'approvisionnement en viandes cachères. Le régime communiste entame une politique de démolition des édifices religieux : à Bucarest, de nombreuses synagogues et oratoires situés dans les rues Vînători, Emigrantului, Antim, Calea Moşilor, disparaissent, même la dernière synagogue séfarade n’a pu être sauvée (la Grande Synagogue séfarade avait été incendiée et détruite pendant le pogrom des légionnaires, en janvier 1941), malgré des oppositions et interventions émanant de plusieurs personnalités roumaines, notamment de l’historien Dinu C. Giurescu qui s’était élevé contre la destruction des églises et autres monuments historiques. À noter qu’après la démolition, le 7 août 1986, de la synagogue séfarade, le Département d’État des États-Unis adresse une protestation officielle à Bucarest et à l’ambassade roumaine de Washington. À la suite de fortes pressions exercées par les gouvernements israélien et américain (les organisations juives américaines ont été particulièrement actives), les trois dernières synagogues de Bucarest, exceptionnels monuments historiques datant du XIXe siècle (Templul Coral, Sinagoga Mare et la Synagogue de Mămulari, siège du Musée juif), incluses dans la liste des bâtiments destinés à la démolition (avec nombre d’églises) sont finalement épargnées. Le tyran Ceausescu qui, en 1967, n’a pas rompu les relations diplomatiques avec Israël, à la différence de tous les autres pays du bloc soviétique, et qui, en 1975, refuse de voter à l’ONU la motion assimilant le sionisme au racisme, n’hésite pas à encourager, quelques années plus tard, des manifestations antisémites dans son pays.
55Après l’implosion du communisme en 1989, l’antisémitisme s’est étalé largement dans plusieurs journaux et revues, surtout, hormis România Mare (La Grande Roumanie), dans Gazeta de Vest (La Gazette de l’Ouest) et Europa (qui a publié une nouvelle version des Protocoles des Sages de Sion). Ce sont des organes de presse de l’extrême droite soutenant le nouveau mouvement légionnaire de la « Garde de Fer » et prônant la xénophobie, le racisme et le néofascisme. Hormis des attaques à l’encontre de la religion juive et du sionisme, le sujet qui s’est taillé une place de choix dans leur discours antisémite est le négationnisme. Ce thème présent dans les milieux les plus divers (et visant entre autres, la réhabilitation du général Antonescu) se double d’une nouvelle invective à l’adresse des personnalités juives accusées de vouloir culpabiliser l’ensemble du peuple roumain. Si la réapparition du mythe du « judéo-communisme » est la deuxième invective omniprésente dans le discours antisémite, il est étonnant de constater qu’il dépasse les milieux nationalistes-antisémites, pour toucher nombre d’intellectuels. Ces derniers voulant à tout prix accréditer le concept d’« Holocauste rouge », n’hésitent pas à reprendre le stéréotype du « judéo-communisme », affirmant comme allant de soi que les Juifs ont introduit le communisme en Roumanie. En d’autres termes, les anciennes victimes, en cautionnant le nouveau régime totalitaire, ont pu devenir à leur tour des bourreaux !
56Le regretté académicien Nicolae Cajal a expliqué la poussée extrémiste par la mauvaise situation économique et la frustration de nombreuses couches de la population aspirant à un changement radical dans leurs conditions de vie. Auteur d'un nouveau concept, le « realsémitisme » mettant en avant le rôle des Juifs dans le développement de tous les domaines de la vie économique, sociale et artistique du pays, il a insisté sur la nécessité pour sa communauté à combattre toutes les manifestations d'antisémitisme. « Dévoués à la Roumanie pour la civilisation de laquelle nous avons contribué depuis des siècles, a-t-il déclaré peu de temps avant sa disparition, nous portons dans nos cœurs l'amour à l'égard d'Israël, dont l'existence nous est un appui permanent ».
57Après la chute du communisme en 1989, l'émigration s'intensifie et aujourd'hui il subsiste en Roumanie moins de 6.000 Juifs, la majorité d'entre eux étant âgée de plus de soixante ans, se partageant à part presque égale entre la capitale et la province. Deux personnalités prestigieuses ont marqué la présidence de la Fédération des communautés juives de Roumanie (FCER) : entre 1995 et 2004, Nicolae Cajal, professeur honoraire à la Faculté de médecine et membre de l'Académie roumaine, et actuellement le très dynamique Dr Aurel Vainer, député au Parlement roumain. Malgré sa constante diminution, la communauté juive de Roumanie reste exemplaire par sa solidarité, par son système de protection sociale et médicale (hôpitaux, asiles, restaurants cashers…) dont bénéficient de nombreuses personnes ; une communauté structurée d'une grande vitalité, possédant une maison d'édition (Editura Hasefer) qui a fait paraître des dizaines de titres. Le Musée de l'histoire des Juifs de Roumanie, créé dans une vieille synagogue désaffectée datant de 1836, a été rénové et enrichi avec une salle spécifique consacrée à la période de la Shoah. Il faut rappeler l'existence d'un Centre d’histoire juive, du Théâtre juif d'État où l'on peut applaudir de nombreux artistes non juifs qui ont appris la langue de Shalom Alekhem, et d'une école primaire juive à Bucarest où les langues privilégiées sont l'hébreu et l'anglais. Enfin et surtout, signalons la revue bi-mensuelle Realitatea Evreiască, publiée en roumain, hébreu et anglais, héritière de la Revista Cultului Mozaic.
58Aujourd’hui, sous la présidence énergique du Dr Aurel Vanier, la Fédération des communautés juives de Roumanie (FCER) poursuit un travail exemplaire pour sauvegarder son patrimoine (synagogues et cimetières) et maintenir une vie juive riche, grâce au développement de nombreuses activités religieuses, sociales et culturelles.
59Les Juifs de Roumanie, en 2012, malgré leur nombre très restreint, sont loin d’être des « ebrei invisibili » (Juifs invisibles).
60Orientation bibliographique