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Dossier : Juifs de Roumanie

La famille Jospa

Pascale Falek Alhadeff
p. 87-106

Résumés

L’histoire de la famille élargie des Jospa reflète la trajectoire des étudiants juifs bessarabiens émigrés en Belgique pendant l’entre-deux-guerres. Venus poursuivre leurs études supérieures en Belgique, les Jospa s’y adaptent progressivement. Ils achèvent leurs études, transgressent les normes établies, relèvent de nombreux défis, se marient, divorcent, travaillent, militent… Si l’héroïsme de Ghert et Yvonne Jospa résonne familièrement à toute personne s’intéressant à l’histoire des Juifs en Belgique, les sœurs de Ghert et leurs époux respectifs furent eux aussi dotés de caractères hors du commun. Cette contribution analyse les motivations et stratégies de cette famille juive de Bessarabie d’exception.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Maxime Steinberg, L’étoile et le fusil. La traque des Juifs 1942-1944, Bruxelles, Vie ouvrière, 198 (...)
  • 2 Différentes orthographes sont d’usage le concernant, on notera notamment : Iochpa, Jospa, Iospa, Gh (...)
  • 3 Sur Yvonne Jospa voir Claudine Marissal, « Hava Groisman – Yvonne Jospa », dans Eliane Gubin, Marie (...)

1Si le nom des Jospa résonne familièrement à toute personne s’intéressant à l’histoire des Juifs en Belgique, les historiens se sont principalement concentrés sur le parcours de Ghert Jospa et de son épouse Yvonne1. Ghert Jospa2 fut l’un des fondateurs du Comité de Défense des Juifs (CDJ) en septembre 1942. Yvonne, née Hava Groisman, prit elle aussi une part active dans la Résistance. Elle joua un rôle décisif au sein du CDJ, plus particulièrement dans le sauvetage de plus de 3 000 enfants juifs3. Après la guerre, ces Juifs d’origine bessarabienne fondèrent la section belge du MRAP (Mouvement de lutte contre le Racisme, l’Antisémitisme et pour la Paix) qui devint le MRAX (Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie) en 1966, association antiraciste au sein de laquelle Yvonne Jospa s’investit tout au long de son existence. Un couple engagé, attaché aux valeurs de justice sociale et d’égalité. Ce couple extraordinaire dont la trajectoire a été étudiée sera notre porte d’entrée sur l’histoire des étudiants juifs bessarabiens dans la Belgique de l’entre-deux-guerres. En effet, tant Ghert que son épouse ont émigré avec un visa étudiant. Plus surprenant encore, deux des sœurs de Ghert Jospa sont également venues poursuivre leurs études supérieures en Belgique de même que leurs maris respectifs, eux aussi originaires de Bessarabie. Ce réseau particulier mérite qu’on s’y attarde. Qui sont ces étudiants bessarabiens ? Pourquoi viennent-ils en Belgique ? Qu’y étudient-ils ? Comment s’insèrent-ils dans la société belge ? Nous tenterons de démontrer que si Ghert et Yvonne Jospa eurent une trajectoire extraordinaire, les sœurs de Ghert, Liuba et Sarah Iochpa, furent elles aussi dotées de caractères hors du commun. Leur parcours, semblable en de nombreux points à celui du millier de jeunes femmes juives d’Europe centrale et orientale inscrites dans les universités et hautes écoles belges, est exemplaire. Les obstacles surmontés, les normes transgressées et les défis relevés sont la preuve de leur détermination à toute épreuve. Aussi, l’héroïsme dont fit preuve les membres de cette famille élargie, le « réseau estudiantin bessarabien », pendant la guerre ne peut se comprendre pleinement qu’en étudiant leur parcours pendant l’entre-deux-guerres, ce que nous tenterons de faire dans la présente contribution.

Méthodologie et sources

  • 4 Pascale Falek Alhadeff, A Precarious Life. East European Female Jewish Students in Interwar Belgium(...)
  • 5 Janchel Paiuc, époux de Liuba Iochpa, francisa son nom en Pailloucq. Orthographe gardée par ses des (...)

2Étudier la trajectoire des Jospa en tant que famille au sens large nous place à la croisée de l’histoire juive, de l’histoire migratoire, de l’histoire des femmes, mais aussi de l’histoire politique et de l’histoire de l’éducation. L’approche qualitative, l’étude d’un cas précis, nous permet d’analyser la vie quotidienne de ces migrants, de comprendre leurs motivations et stratégies. Cette re-découverte d’une famille hors du commun est mise en parallèle avec l’analyse quantitative sur la migration juive estudiantine réalisée dans le cadre de notre thèse de doctorat, mettant en perspective le cas d’étude présenté4. Les sources utilisées sont multiples et variées. Les dossiers des membres de la famille élargie des Jospa ont été consultés à la Police des Étrangers, mais chose curieuse, ils sont manquants au niveau central pour tous les membres de la famille Paiuc5, phénomène assez rare vu que seuls 2 % des dossiers font défaut. Ils furent heureusement conservés au niveau local ; nous avons pu les consulter aux archives de la Ville de Liège. Les archives des universités et registres des étudiants sont également incontournables en la matière. Inédit, on trouve dans le fonds des dommages de guerre de la Seconde Guerre mondiale, série « Commission Buysse », un dossier assez épais relatif aux demandes de dédommagement de Liuba Iochpa et Janchel Paiuc, et un dossier concernant Ghertz Jospa. Aussi, nous avons eu l’opportunité d’interviewer René Pailloucq, fils du couple précité, et de consulter des transcriptions d’interviews d’Yvonne Jospa. L’histoire orale, tant que faire se peut, comble les lacunes des sources traditionnelles. Enfin, les articles et ouvrages traitant directement ou indirectement de membres de la famille Jospa nous furent de grande utilité.

Les causes du départ

  • 6 Carol Iancu, Les Juifs en Roumanie (1919-1938). De l’émancipation à la marginalistion, Paris-Louvai (...)
  • 7 Victor Karady, « Les Juifs d’Europe de l’Est et l’accueil des étudiants étrangers en France sous la (...)

3La jeunesse juive bessarabienne, dont font partie les Jospa, est amenée à émigrer suite à la détérioration des conditions de vie politique, économique et sociale des Juifs dans leur pays d’origine6. Des facteurs de poussée les mènent à quitter la Bessarabie, région dépendant au siècle précédent de l’Empire tsariste. Annexée à la Roumanie, le russe n’y est plus la langue administrative ni celle de l’instruction. Les Juifs bessarabiens, en grande partie russophones, ne parlent pas ou peu le roumain. Imprégnés de langue et culture russes, ils préfèrent migrer plutôt que de poursuivre leurs études en roumain. Nombre d’entre eux sont séduits par la langue française. Étudier dans la langue de Voltaire est on ne peut plus prestigieux. Si tous rêvent de Paris, il faut se rendre à l’évidence qu’une minorité seulement peut s’offrir le luxe de la ville des Lumières. Les écoles de provinces en France et en Belgique attirent, à défaut d’avoir pu migrer dans la métropole parisienne, un nombre significatif de jeunes Juifs de Bessarabie avides de connaissances et de liberté7.

  • 8 Paul M.-G. Lévy, « Les étudiants étrangers en Belgique », Revue du Cercle des Alumnis de la Fondati (...)
  • 9 Victor Karady, « Student Mobility and Western Universities : Patterns of Unequal Exchange in the Eu (...)

4Les étrangers, majoritairement Européens de l’Est de confession juive, forment, dans certains établissements ou facultés belges, plus de la moitié du corps estudiantin8. Ils constituent une manne financière indispensable pour ces établissements, qui ne peuvent se contenter des seuls étudiants belges. Les universités et hautes écoles cherchent à recruter ces « clients » étrangers payant dans certains cas un minerval deux fois plus élevé que les Belges. Elles publient des dépliants et annonces à destination de cette clientèle providentielle, soignent leur image et réputation. Les anciens étudiants jouent également un rôle majeur en la matière ; ils créent des cercles d’anciens lorsqu’ils rentrent au pays et encouragent leurs cadets à suivre leur exemple. Comme démontré par Victor Karady9, le manque d’établissements supérieurs en Europe centrale et orientale constitue l’un des principaux facteurs de la migration estudiantine. Cette jeunesse n’a d’autre choix pour poursuivre ses études que de se rendre à l’Ouest.

5Si les raisons du départ sont partiellement éclairées, quelles motivations et trajectoires conduisent ces futurs étudiants en Belgique ? La qualité et le prestige de nos universités jouent certes un rôle indéniable, mais pour des parents hésitants à laisser partir leur progéniture à l’autre bout du continent, la présence d’amis ou de membres de la famille, même éloignée, sur place, rassure énormément. La migration en chaîne est un facteur essentiel dans le choix de la Belgique comme pays d’accueil.

De Bessarabie à la principauté de Liège

  • 10 Interview de René Pailloucq, fils de Liuba Iospa, par l’auteur, Bruxelles, le 18 juin 2009.

6Le voyage des étudiants est généralement organisé et planifié à l’avance. La plupart d’entre eux vinrent en train. Quelques-uns prirent le bateau. Ce fut le cas de Liuba Iochpa. Elle quitta la Bessarabie par voie maritime pour l’Italie. Elle décida de profiter de ce long et beau voyage et fit, selon son fils, des visites inoubliables : elle se rendit à Rome puis à Berlin10. Sa future belle-sœur, Hava Groisman épouse Jospa, fut également marquée par ce premier long voyage, sa traversée du continent européen. Elle ne voyagea pas seule ! Sept jeunes hommes juifs bessarabiens l’accompagnèrent. Elle retrace son périple comme suit :

  • 11 Fondation pour la Mémoire Contemporaine (FMC), Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldbe (...)

[Q]uand on est parti le village entier était au train. La famille de ces sept et la mienne, ça fait huit, et des amis. Nous devions changer à Berlin pour aller jusqu’à Bruxelles, jusqu’à Liège enfin, mais on n’avait pas une correspondance immédiate, on est allé dans la soirée, on avait le premier train tôt le matin, donc le lendemain. Nous nous sommes promenés toute la nuit sur le boulevard et les rues de Berlin parce qu’on n’avait pas où dormir. (…) Le voyage a duré presque trois jours : de Rezina, attendre un train à Soroca, voyage de nuit en train jusqu’à Berlin, pas des couchettes, c’était des bancs. Il y avait peut-être une deuxième classe, mais nous, nous sommes entrés en troisième classe11.

7Ces étudiants sont des migrants légaux, leur visa étudiant atténuant grandement les dangers et obstacles potentiels à franchir durant leur voyage. Traverser le continent en s’arrêtant dans des grandes villes, ports et gares, présentait des menaces pour des jeunes femmes sans chaperons.

  • 12 L’orthographe de son nom et prénom varie selon les documents. On notera pour le prénom : Ben-Zion, (...)
  • 13 Archives Générales du Royaume (AGR) (Belgique), Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzio (...)

8Leur voyage fut rarement linéaire. Dans bien des cas, la Belgique ne fut qu’une étape de leur parcours. Pour certains, elle constitua le dernier point d’attache après de longues pérégrinations. La trajectoire de Benzion Zechoval12 et Sarah Iochpa l’illustre parfaitement. Né à Rezina, Bessarabie en 1897, Benzion se rend à Odessa en 1914 pour y terminer ses études secondaires et préparer son entrée à l’Université. Son projet est interrompu par la guerre. Il épouse Sarah Iochpa en décembre 1918 à Balta (Russie). Elle retourne en Bessarabie alors qu’il reste à Odessa pour y poursuivre sa formation. La guerre civile faisant rage, il passe par Constantinople pour se rendre en Palestine, où son épouse le rejoint. Ils habitent à Safed. Fin 1921, ayant fait quelques économies, le jeune couple décide de se rendre en Belgique pour y poursuivre leurs études supérieures. Ils étudièrent aux universités de Liège et de Gand, l’ingénierie et la médecine13.

  • 14 Ces informations sont tirées de leurs dossiers individuels de police, conservés à Liège et à Bruxel (...)
  • 15 Lettre de Ghert Jospa au ministre de la Justice, 23 juillet 1924. AGR, Police des Étrangers, Dossie (...)

9Le choix de la Belgique n’est pas dû au hasard. Mise à part la renommée des universités, ils s’y rendent surtout parce que la sœur et le frère de Sarah viennent de s’y installer. La migration en chaîne est en effet un phénomène classique des groupes migrants. Elle s’observe très clairement dans le cas des Jospa. Liuba arriva en Belgique en janvier 1921, son frère Ghert en août de la même année, sa sœur Sarah en 1922 et leurs parents en 192414. Janchel Paiuc, époux de Liuba Iospa, aide ses sœurs et son frère à émigrer en Belgique. Il est rejoint par sa sœur Dora en 1922, son frère Ephraïm émigre en 1927 et sa sœur Seindla en 1933, cette dernière s’inscrit elle aussi à l’université de Liège. En juillet 1924, Ghert Jospa écrit au ministre de la Justice afin de faciliter l’obtention d’une autorisation de séjour de son cousin Gers Gilman, étudiant de nationalité russe, domicilié à Bucarest souhaitant poursuivre sa formation universitaire en Belgique15.

10Arrivés dans la ville de destination, il leur faut trouver un logement. Leur famille d’accueil ou amis les hébergeaient durant les premiers jours ou semaines, le temps de leur installation définitive dans une chambre meublée, située non loin de l’université de leur choix. Avant d’émigrer, ils avaient entamé les démarches en vue de leur inscription, vu que, théoriquement, leur admission était un préalable incontournable à la réception de leur visa étudiant.

  • 16 Rapport du Commissaire adjoint de police au Commissaire en Chef de la 2e division, Police de Liège, (...)
  • 17 AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Ghertz Jospa et Have Groisman.

11Leurs conditions de vie étaient généralement précaires, même s’ils étaient issus des classes moyennes envoyant leurs enfants poursuivre des études universitaires à l’étranger. Selon un rapport de police, Benzion Zehoval « vivait très modestement et préparait ses repas du matin et du soir, il prenait un dîner à la Maison des Étudiants boulevard Pierrot. (…) Il ne nous a pas été permis de nous renseigner sur les ressources réelles de cet étranger »16. Selon le dossier de police de Hava Groisman, son père pourvoit à ses besoins17. C’est son cas au début, elle vient d’une famille relativement aisée, mais lorsqu’elle étudie à l’École Sociale, elle doit travailler pour financer son logement. L’aide financière familiale est mentionnée dans la plupart des dossiers d’étudiants. Or, en réalité, ils sont nombreux à travailler à côté de leurs études, d’autant plus que la paupérisation des classes moyennes augmente en Europe centrale et orientale après la Première Guerre mondiale puis à nouveau suite la crise économique.

  • 18 Frank Caestecker, Filip Strubbe et Pierre-Alain Tallier, Les dossiers individuels des étrangers pro (...)

12La Police des Étrangers constitua un dossier pour chaque étranger arrivant sur le territoire belge. Ces dossiers, d’une grande richesse pour l’historien, nous renseignent sur les déplacements et déménagements fréquents des étudiants migrants18. Ils doivent être interprétés avec le recul nécessaire lorsqu’ils évoquent le manque de moralité ou la politisation de cette jeunesse d’Europe centrale et orientale, souvent plus avant-gardiste et moderne que la jeunesse belge. L’un des signes de cette modernité réside dans la pratique de la cohabitation avant le mariage.

Modernes et avant-gardes

13Les étudiants juifs bessarabiens, habitant loin de leurs parents, ayant traversé seuls le continent et jouissant d’une certaine indépendance, furent nombreux à cohabiter avant le mariage, attitude révolutionnaire ne correspondant pas du tout aux normes établies. C’est le cas du couple Jospa-Groisman qui vécut cinq années ensemble avant d’officialiser leur union le 14 octobre 1933 à la commune d’Ixelles où ils résidaient.

14Les traditions semblaient perdurer, du moins partiellement, pour une partie de ces étudiants avant-gardistes, comme l’illustre l’histoire de Liuba Iochpa et Janchel Paiuc, relatée par leur fils René :

  • 19 Interview de René Pailloucq par l’auteur, Bruxelles, 18 juin 2009.

Le père de mon père était abatteur rituel (shokhet), ce qui ne permettait pas de vivre et d’entretenir une famille, ma grand-mère devait travailler ; je crois qu’elle élevait des poulets qu’elle vendait au marché, une activité très dure. Un milieu différent de celui de ma mère, qui venait d’un milieu plus ouvert et une certaine aisance matérielle. Mes parents s’étaient promis l’un à l’autre à la fin de leur adolescence. Ma mère a dû rencontrer son futur beau-père qui l’a interrogée sur des questions religieuses et d’histoire juive, elle a pu y répondre et en fut très fière. Il savait qu’elle venait d’un milieu peu pratiquant, mais elle avait des connaissances. (…) Je ne sais pas comment mes parents se sont rencontrés. C’était une très petite ville, sans doute tout le monde se connaissait dans la communauté juive19.

  • 20 Oscar Barbalat, The Paiuc Family, texte non publié, Genève, 19 avril 2009.

15Liuba Iochpa se devait de correspondre aux attentes de ses futurs beaux-parents, qui attendaient d’elle une certaine connaissance des pratiques religieuses et de l’histoire juive. Elle vint en Belgique en 1921, fut diplômée ingénieur comme son compagnon, Janchel Paiuc. Malgré le traditionalisme de ses parents, ils cohabitèrent quelques années avant de se marier à Bressoux en octobre 1926. Selon Oscar Barbalat, un cousin de Janchel Paiuc, ce dernier tenta déjà d’échapper à la surveillance de son père à l’âge de 15 ans20. Il voulait faire des études donnant accès à une profession et non se consacrer à l’étude des textes religieux. Il apprit à réparer des montres à Tiraspol. Ses compétences d’horloger lui permirent de financer ses études d’ingénieur à Liège. Il fut diplômé en 1925.

  • 21 Interview de René Pailloucq par l’auteur, Bruxelles, 18 juin 2009.
  • 22 Bention Zehoval épousa en 1950 Idessa Mitman, employée de commerce née à Varsovie en 1899. Acte de (...)

16Le cas de leur sœur Sarah offre une autre approche, confirmant la modernité des mœurs et pratiques de cette jeunesse instruite et émancipée. Née en 1898 à Dubăsari, Russie, elle épousa Benzion Zechoval le 28 décembre 1918 à Balta (Russie) selon certains documents, ou en décembre 1919 à Safed en Palestine selon d’autres. Benzion Zehoval affirme avoir contacté l’administration russe afin d’obtenir une copie de son carnet de mariage, mais il demeura sans réponse. Son neveu René Pailloucq relate comme suit : « (…) le ménage n’a plus bien fonctionné, elle a divorcé et s’est remariée avec un non-Juif, Louis Courtois. Je crois que les choses se sont bien passées dans la famille, les frères et sœurs n’ont pas eu de problèmes. Mais c’était dans les années 1930 »21. Ils divorcèrent le 15 novembre 1938, le jugement fut rendu par le tribunal de district de Liepaja en Lettonie, et devint définitif le 17 janvier 193922. Pourquoi ce divorce à l’étranger ? Et pourquoi la Lettonie, alors qu’ils étaient tous deux originaires de Bessarabie ? Ils désiraient sans doute obtenir un divorce religieux, mais cela ne les obligeait guère à se rendre dans les pays baltes. Ceci reste, à ce jour, une énigme. Sarah Iochpa se remaria juste avant la guerre, en 1940, à un comptable non-Juif dénommé Louis Courtois. Son histoire reflète celle de femmes ayant osé affronter les conventions sociales et traditionnelles de leur temps en demandant et obtenant le divorce d’un homme dont elles ne voulaient plus partager le quotidien. Si le divorce est en effet accepté sous certaines conditions par la religion juive, il n’empêche que le statut de divorcée n’était pas des plus aisés à porter avant-guerre tant dans la communauté juive émigrée que dans la société belge. Leurs diplômes et expérience professionnelle, et surtout leur capacité à être autosuffisantes, influença assurément la décision délicate de ces femmes, préférant leur indépendance et l’éventuelle solitude à un mariage qui n’avait plus de raison d’être à leurs yeux.

  • 23 Voir à ce sujet l’ouvrage suivant : ChaeRan Y. Freeze, Jewish Marriage and Divorce in Imperial Russ (...)
  • 24 Pascale Falek Alhadeff, « Les étudiantes juives de l’Est en Belgique (1918-1940) : une socialisatio (...)

17Cette attitude moderne et la possibilité de divorcer si le couple se désagrège furent possibles grâce à l’indépendance économique de ces femmes. Ceci est également vrai pour les femmes juives dans l’Empire tsariste au XIXe siècle, qui devinrent autosuffisantes23. Cette indépendance est essentielle à notre analyse. Ces femmes émancipées travaillaient, côtoyaient leurs concitoyens, se mêlaient à la population locale. Population qu’elles avaient déjà commencé à fréquenter sur les bancs de l’université24.

Adaptation au pays d’accueil

18Le degré d’adaptation de ces jeunes Juifs bessarabiens est complexe à évaluer. Certains éléments clés peuvent néanmoins être identifiés : la connaissance de la langue française, nécessaire il est vrai pour poursuivre des études universitaires, l’insertion professionnelle ou encore la demande d’octroi de la nationalité belge.

  • 25 AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.
  • 26 Attestation manuscrite émanant d’Alex Rochet, échevin de l’État civil, œuvres sociales et hygiène, (...)
  • 27 Lettre de Benzion Zehoval au procureur du Roi de Bruxelles, 1er juillet 1932. AGR, Police des Étran (...)
  • 28 Lettre de Sarah Iochpa au ministre de la Justice, 8 mars 1933. AGR, Police des Étrangers, Dossier i (...)
  • 29 Lettre du procureur du Roi de l’arrondissement de Bruxelles, 25 janvier 1933. AGR, Police des Étran (...)

19Benzion Zehoval et Sarah Iochpa introduisent une demande de naturalisation belge en avril 1931. La procédure est longue. Benzion Zechoval constitue un dossier comprenant notamment son acte de naissance et la traduction officielle, des extraits de registres de populations des villes de Liège, Gand, Anvers et commune d’Ixelles où il réside, une notice biographique, des lettres de références, la promesse d’acquitter le droit d’enregistrement dans le cas où sa demande d’exemption ne serait pas accordée, un certificat du ministère de la Défense Nationale confirmant sa qualité d’ancien combattant, et un certificat de la législation délivré par la Légation Royale de Roumanie en Belgique25. Le droit d’enregistrement en cas d’octroi de grande naturalisation fut établi par la loi du 2 janvier 1926 à 2 000 francs, celui de la naturalisation ordinaire fut fixé à 500 francs. L’une des références annexée émane d’Alex Rochet, échevin de la commune d’Ixelles, à Bruxelles. Il y déclare « connaître particulièrement bien Monsieur et Madame Zehoval Benzion (…) Ceux-ci sont d’une honorabilité parfaite et dignes d’obtenir la faveur qu’ils sollicitent »26. Benzion Zehoval doit également prouver avoir rempli ses obligations militaires dans son pays d’origine. Il fit son service militaire en Russie de 1916 à la révolution d’octobre 1917. Ce qui pose problème vu que la Légation de Roumanie déclare qu’il n’a jamais opté pour la Roumanie et, de ce fait, ne le reconnaît plus comme citoyen roumain. Il demande dès lors à la Belgique de le considérer comme étant de nationalité russe, sa nationalité d’origine avant l’occupation de la Bessarabie par la Roumanie, même s’il vint en Belgique avec un laisser-passer délivré par le gouvernement palestinien mentionnant qu’il est un « sujet roumain »27. La demande du couple est scindée en mars 1933, car la loi relative aux naturalisations change et la Chambre des Représentants n’accepte plus de demandes faites conjointement. Sarah Iochpa retire provisoirement sa demande afin de rendre possible l’acceptation de celle de son mari28. Le 25 janvier 1933, le procureur du Roi de l’arrondissement de Bruxelles déclare que les époux Zehoval-Iochpa remplissent toutes les conditions nécessaires à l’obtention de la naturalisation ordinaire. Ils ne répondent pas aux conditions de résidence exigées pour obtenir la grande naturalisation. Par ailleurs, vu le mauvais état des finances du pays et les revenus de Sarah Iochpa, le procureur refuse de leur accorder une exemption du droit d’enregistrement29. Benzion Zehoval obtient la naturalisation ordinaire à l’automne 1935. Sarah Iochpa introduit dès lors une demande afin de bénéficier de la naturalisation accordée à son époux.

  • 30 AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Ghert Jospa et Hava Groisman.

20Ghert Jospa avait obtenu la naturalisation ordinaire en juillet 1937, celle-ci fut publiée au Moniteur en janvier 193830. Hava Groisman obtient la nationalité fin novembre 1937. Ghert Jospa dut également prouver avoir accompli son service militaire ou en avoir été exempté.

Insertion professionnelle

21Les études terminées, tous les membres de la famille Jospa élargie travaillent, dans leur domaine d’expertise. Les femmes, émancipées, ne restent pas au foyer. Elles gagnent même parfois plus que leurs époux. Benzion Zehoval relate être entré en qualité d’ingénieur au sein de la société The New Antwerp Telephone et Electrical Works (ATEA) en 1925, un an après l’obtention de son diplôme d’ingénieur-mécanicien à l’université de Gand. Il y resta jusqu’en juin 1930, date à laquelle il occupa les fonctions de chef de service des installations extérieures. Ensuite, il s’installa à son compte à Bruxelles, où il posséda un bureau technique. Il représenta des firmes d’appareillage industriel, ce qui ne lui rapporta pas un grand bénéfice suite à la crise économique. Il vécut néanmoins dans un rez-de-chaussée de six pièces au 59 chaussée de Vleurgat, à Bruxelles 1050. Son épouse, diplômée chirurgienne-dentiste en 1931, travailla comme technicienne de biologie clinique à l’hôpital d’Ixelles et exploita parallèlement un cabinet dentaire installé à son domicile. Ce qui lui permit de concilier au mieux vie privée et vie professionnelle. En 1934, des poursuites furent entamées par la Police des Étrangers à l’encontre de Sarah Iochpa pour détournement et exercice illégal de l’art de guérir.

  • 31 AGR 2 – dépôt Joseph Cuvelier, Dommages de Guerre aux biens privés, Série Commission Buysse, n°480.

22Sarah recommanda à sa sœur Liuba de reprendre ses études et d’opter pour la dentisterie, avec comme principal argument que cette profession permet de concilier vie familiale et vie professionnelle. Liuba Iochpa avait achevé des études d’ingénieur, comme son mari, mais connut des difficultés à exercer sa profession tout en ayant des enfants. Ses employeurs y furent clairement réticents. Son époux fut employé dès la fin de ses études à la Compagnie des Compteurs et Nanomètres, où il devint chef de service en 1927. Liuba installa son cabinet dentaire au rez-de-chaussée de la maison familiale. Cabinet dont nous possédons une description minutieuse grâce au dossier entré par le couple Paiuc-Iochpa au Service des Dommages de Guerre. Le cabinet se composait comme suit en 1939 : « un fauteuil dentaire double télescope chromé teinte acajou, une table roulante, une vitrine, un guéridon, une pharmacie, un stérilisateur électrique, un lavabo en grès avec une petite armoire à glace, une tour avec pied à bras, ou encore un réchaud électrique »31. Liuba dut prouver la provenance de ces divers appareils. Elle rassembla pour ce faire des preuves d’achats de ses produits pharmaceutiques et matériel dentaire, copies de ses assurances. L’obtention de ces attestations prouve qu’elle garda d’excellents contacts avec ses anciens fournisseurs liégeois. Il faut noter que Ghert Jospa fut lui aussi ingénieur. Il travailla pendant près de trente ans comme chef du service scientifique des laboratoires Roussel-Labunis, tout en menant une riche activité militante.

Une famille politisée, active dans la Résistance

  • 32 Interview de René Pailloucq, fils de Liuba Iospa, par l’auteur, Bruxelles, le 18 juin 2009.

23Si l’activisme de Ghert Jospa est connu, la politisation de sa famille l’est moins. En effet, de nombreuses familles juives d’Europe centrale et orientale furent fascinées par la politique. Le cas des Jospa sort de l’ordinaire. Si les époux partageaient généralement la même tendance politique, ce ne fut pas toujours le cas des fratries, comme le montre l’histoire de cette famille particulière. Une même famille pouvait regrouper des sympathisants de diverses idéologies, qui ne se privaient pas du plaisir de tenter de se convaincre mutuellement. Hennia, dite Emma, Feldman épouse Iochpa, fille de rabbin et sympathisante sioniste, se rendit en Palestine après la Révolution d’octobre 1917 accompagnée de deux de ses filles afin d’y tester la faisabilité d’une potentielle émigration32. Les conditions de vie y furent tellement difficiles qu’elle rentra en Bessarabie. Si Hennia Feldman et son époux Zischin, dit Alexandre, Iochpa éduquèrent leurs quatre enfants dans l’idéologie sioniste, celle-ci ne fut pas transmise de manière semblable auprès de leur descendance. Selon René Pailloucq, Clara et son époux :

  • 33 Idem.

(…) sont restés sionistes, sionistes militants (…). Ghert était communiste, marxiste, et il avait une influence certaine sur ses deux sœurs. (…) Ma mère, mon père et Sonia [Sarah], ils sont entrés en contact avec les milieux laïcs et franc-maçons. Ils n’étaient pas militants, plutôt discrets, en tant que nouveaux immigrants, ils étaient respectueux de la démocratie belge, des lois, ne devaient pas s’immiscer dans la politique belge. Ghert respectait la loi mais était beaucoup plus militant.33

  • 34 CarCob, Dossier 2413, Ghert Jospa. J.-M. Faux, op. cit., 1991. Jean-Philippe Schreiber (éd.), op. c (...)
  • 35 Sarah Belli, op. cit., 2006-2007.

24L’engagement de Ghert commença dès son plus jeune âge. De 1918 à 1921, Ghert prit part à un groupe d’études clandestin sur le marxisme dans sa ville natale de Rezina. Au cours de ses études d’ingénieur à l’université de Liège, de 1921 à 1926, il fut actif au sein des Étudiants marxistes. Et de 1931 à 1939, il fut l’un des leaders du Cercle des Émigrés Bessarabiens à Bruxelles, une organisation de tendance communiste34. Il prit sa carte au parti communiste en 1933, plus précisément le jour de son mariage avec Hava Groisman, qui s’inscrivit également au parti35. Elle relate comme suit :

  • 36 FMC, Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldberg, Bruxelles, 1995-1996, vol. I, pp. 173- (...)

Le jour de notre mariage, nous nous sommes inscrits au PC. Parce qu’on [faisait] déjà (…) partie du noyau du parti, mais non officiel. On n’était pas encore inscrits pour différentes raisons. Soit parce qu’on est étranger, soit que on n’était pas encore mûrs. Je ne sais pas pourquoi. Le mariage, c’était une vaste blague… on est entré à Ixelles, à la commune, on a dit chacun son petit « oui » et c’était fini. (…) les parents de mon mari ont fait un dîner, mais strictement de la famille. Nous vivions déjà ensemble presque cinq ans ou quatre ans… j’habitais chez ses parents. La fête [du mariage] a été parce qu’on s’est inscrit au Parti… avec les félicitations très sincères de la part des parents. Parce que les parents de mon mari étaient de gauche.36

25Son engagement militant d’avant-guerre préfigure le rôle qu’il jouera dans la Résistance. Ce militant antifasciste s’engagea dans les Brigades Internationales, il prôna une stratégie d’alliance avec d’autres groupes politiques afin de faire avancer la lutte. Enfin, il eut conscience de la nature du régime nazi et du danger de la vague antisémite qui allait emporter le continent européen.

26Ghert Jospa joua un rôle clé dans la création du CDJ, branche spécifiquement juive du Front de l’Indépendance, rassemblant sionistes de gauche, Juifs communistes, sionistes de droite et Juifs sans parti. Jospa en fut l’initiateur et l’organisateur, omniprésent dans toutes les activités du CDJ. Il prit part à toutes les commissions et fut le porte-parole du CDJ auprès du comité national du Front de l’Indépendance. Arrêté le 21 juin 1943, il fut torturé, détenu à Breendonk de juin 1943 à mai 1944, puis déporté au camp de Buchenwald de mai 1944 à mai 1945. La Gestapo ne s’est jamais rendu compte de l’importance du prisonnier qu’elle avait capturé.

  • 37 Jean-Philippe Schreiber et Anne Morelli, « Résistance et antiracisme d’une immigrée bessarabienne [ (...)
  • 38 Sarah Belli, op. cit., 2006-2007.

27Son épouse, Hava Groisman, fut également une militante de la première heure. Née en 1910, à Păpăuţi, un village situé dans le district de Rezina en Bessarabie, au sein d’une famille juive bourgeoise de gauche, elle s’inscrivit en philologie germanique à l’université de Liège. Elle échoua lors de ses examens de fin d’année et décida de poursuivre sa formation dans une haute école, l’École Centrale de Service Social à Bruxelles. Elle y obtint un diplôme d’assistante sociale en trois ans37. Elle travailla ensuite pour l’Institut de Sociologie rattaché à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) pour lequel elle réalisa diverses recherches et études de terrain dans toute la Belgique38. Dès 1936, année de sa naturalisation, elle s’impliqua ouvertement dans l’aide aux réfugiés juifs d’Allemagne et d’Autriche, elle se consacra aussi au secours des enfants espagnols émigrés en Belgique durant la Guerre d’Espagne. Elle raconte comme suit :

  • 39 FMC, Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldberg, Bruxelles, 1995-1996, vol. I, p. 36 et (...)

…[dans] notre maison, donc chez moi, la maison avec mon mari, nous recevions des gens venant des pays de l’Est, pour aller combattre en Espagne. Les brigadistes. Il y avait des Russes, des Roumains, des Polonais. Ils venaient chez nous, ils passaient un ou deux jours, ça dépend, c’était comme un lieu de passage, mais clandestin, et moi je les amenais aux frontières, parce que je connaissais très bien le pays avec ses frontières. [Je les conduisais] et là il y avait des Français qui les reprenaient. (…) Mon rôle spécifique au point de vue combat, lutte, c’était de mener les illégaux vers la frontière pour partir combattre en Espagne. Ça c’était le gros. Les enfants qui venaient ici chez nous et [dont] on devait s’occuper donc, c’est le Parti Socialiste avec l’aide des communistes, qui ont mobilisé une ou deux colonies où on pouvait mettre les enfants. Je m’occupais des enfants le samedi et le dimanche ; en semaine, continuais de travailler à l’Institut de Sociologie.39

  • 40 Idem., p. 20.
  • 41 Archives de l’ULB, Registres des étudiants, carte d’étudiante de Meisa Groisman.
  • 42 CarCob, Dossier n°885, Chlioma Friedman.
  • 43 FMC, Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldberg, Bruxelles, 1995-1996, vol. I, p. 175.

28Comme le montre cet extrait, l’engagement militant joua un rôle central dans la vie de Hava Groisman. Elle y consacra son temps libre et ouvrit en grand les portes de son foyer. Hava Groisman avait trois sœurs. L’une étudia à l’université de Cluj, la seconde s’inscrivit à la faculté de pharmacie de Iaşi40. Sa troisième sœur, Meisa, opta pour l’ULB. Elle y étudia la chimie de 1930 à 193241. Elle fut également active au sein du PC, tout comme son époux, Chlioma Friedmann, surnommé Mikado42. La politique s’inscrivait véritablement au cœur de toutes leurs réunions familiales. Parents et enfants étant impliqués et imprégnés des idéologies socialistes et communistes. Hava Groisman décrivait sa maison comme un « lieu de passage » pour tous les illégaux. Par ailleurs, le couple Jospa-Groisman entra dans la franc-maçonnerie au milieu des années trente43. Hava Groisman fut membre de la Loge du Droit Humain. Elle y fut rejointe par sa belle-soeur, Liuba Iochpa épouse Paiuc.

  • 44 Thierry Rozenblum, op. cit., 2010, notice biographique de la famille Paiuc.

29Janchel Paiuc entra dans la Résistance au sein du Front de l’Indépendance en mai 194144. À l’été 1942, se créa une antenne liégeoise du CDJ. Janchel Paiuc y joua un rôle essentiel. Son domicile familial fut mis à disposition de la Résistance comme lieu de réunion et de dépôt de courrier secret. J. Paiuc se chargea également de collecter des fonds, de réaliser et de distribuer des faux papiers, tracts et journaux clandestins. Après son décès, Liuba tenta de le remplacer. Elle effectua la liaison entre le CDJ à Liège et à Bruxelles.

Après-guerre

  • 45 Gertjan Desmet et Pascale Falek Alhadeff, « Une source incontournable pour l’histoire de la spoliat (...)

30La guerre marqua à jamais toutes les familles. Liuba Iochpa fut tout particulièrement touchée, vu que le bombardement aérien qui frappa sa maison sise au 4 rue Vieuxtemps à Liège, dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1941, tua ses deux enfants, Isabelle née en 1928 et Jean-Joseph né en 1934. Le couple Iochpa-Pailloucq choisit de surmonter cette épreuve en ayant un troisième enfant. René Pailloucq naquit à Liège en juillet 1942. Mais Liuba Iochpa n’était pas au bout de ses peines. À l’automne 1942, elle cacha son fils René dans une famille belge à Ath. Son époux décéda le 26 décembre 1942. Elle remplaça son mari au sein de la Résistance et travailla comme dentiste à Bruxelles sous le nom d’Angèle Haffen. Sa formation de dentiste lui permit de subvenir à ses besoins et à ceux de son fils. Elle s’est battue jusqu’en 1953 afin d’être dédommagée suite au bombardement de sa maison. Elle obtint le dédommagement, moindre qu’espéré, après une décennie. Cette somme lui permit de se faire construire un bien à Anderlecht et un autre pour son fils à Court-Saint-Étienne45.

31Le couple Groisman-Jospa fut également fortement touché par la guerre. Leur fils Paul, né en 1938, fut caché dans un premier temps chez sa tante Sonia (Sarah) Courtois. Ghert fut arrêté en juin 1943. Après le conflit, Hava Groisman travailla au sein d’une commission gouvernementale chargée de retrouver les Belges originaires d’Eupen-Malmédy, accusés d’avoir collaboré avec le régime nazi. Ghert Jospa reprit ses activités de militant communiste. En 1964, il participa à la création de l’Union des Anciens Résistants Juifs de Belgique, organisation qu’il présida pendant deux ans. Il décéda en 1966. Hava Groisman poursuivit le combat mené par ce couple d’exception, elle s’impliqua au sein du MRAX tout au long de sa vie, tout en restant proche du terrain et en en étant la porte-parole.

Conclusion

32La jeunesse juive bessarabienne venue poursuivre des études supérieures en Belgique s’y est partiellement ancrée, progressivement adaptée et finalement est restée au plat pays. C’est le cas du cercle élargi des Jospa. Si les sœurs de Ghert optèrent pour la dentisterie, Ghert et ses deux beaux-frères devinrent ingénieurs. Ils firent de belles carrières professionnelles et s’intégrèrent, notamment par le travail, dans leur pays d’accueil. Tous maîtrisaient la langue française, tout en gardant un léger accent slave. Ces émigrés des années trente furent épris de politique. Ils s’engagèrent dans la Résistance, en première ligne ou en deuxième, comme le fit Sarah Iochpa épouse Courtois en cachant notamment son neveu ou Liuba Iochpa qui joua le rôle de relais entre l’antenne liégeoise du CDJ et la capitale. L’héroïsme de leur frère, Ghert Jospa et de son épouse, Hava Groisman, est bien connu. Les sœurs de Ghert firent elles aussi preuve de courage. Ces universitaires émancipées, avant-gardistes, transgressèrent les carcans patriarcaux de leurs pays et milieux d’origine. Elles surmontèrent maints obstacles en tant que jeunes femmes, juives et étrangères de surcroît. L’analyse de leurs parcours illustre les trajectoires exceptionnelles et le mérite de cette jeunesse juive bessarabienne en quête de savoir et d’un avenir meilleur.

Image. 1

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Maison de la famille Paiuc - Iochpa,
détruite suite au bombardement du 31 août – 1er septembre 1941, située au n°4 rue Vieuxtemps à Liège

Archives Générales du Royaume 2 – Dépôt Joseph Cuvelier, Dommages de Guerre, Série Commission Buysse, n°480

33Portraits des membres de la famille élargie des Iochpa – Paiuc

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Liuba Iochpa et Janchel Paiuc

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Isabelle et Jean Pailloucq
Photographies provenant de leurs dossiers de police.

Archives de la Ville de Liège, Police des Étrangers, Dossiers individuels ;
Archives Générales du Royaume, Police des Étrangers,
Dossiers individuels et Archives privées de René Pailloucq

34Portraits des membres de la famille élargie des Iochpa

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Ghert Jospa et Hava Groisman

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Benzion Zechoval et Sarah Iochpa
Photographies provenant de leurs dossiers de police.

Archives de la Ville de Liège, Police des Étrangers, Dossiers individuels ;
Archives Générales du Royaume, Police des Étrangers,
Dossiers individuels et Archives privées de René Pailloucq

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Notes

1 Maxime Steinberg, L’étoile et le fusil. La traque des Juifs 1942-1944, Bruxelles, Vie ouvrière, 1986. Jean-Philippe Schreiber, « Jospa, Hertz ou Ghert », dans Jean-Philippe Schreiber, Dictionnaire biographique des Juifs de Belgique. Figures du judaïsme belge XIXe-XXe siècles, Bruxelles, De Boeck, 2002, pp. 181-183.

2 Différentes orthographes sont d’usage le concernant, on notera notamment : Iochpa, Jospa, Iospa, Ghertz, Ghert, Hertz.

3 Sur Yvonne Jospa voir Claudine Marissal, « Hava Groisman – Yvonne Jospa », dans Eliane Gubin, Marie-Sylvie Dupont-Bouchat et Jean-Pierre Nandrin (éds.), Dictionnaire des femmes belges : 19e et 20e siècles, Bruxelles, Racine, 2006, pp. 293-295. Anne Morelli et Jean-Philippe Schreiber, « Sources et méthodes pour l’histoire des migrantes militantes. Le cas d’Yvonne Jospa », Sextant, 21-22, 2004, pp. 265-280. Sarah Belli, « Des assistantes sociales en Résistance. Note sur Yvonne Jospa et Ida Sterno », Cahiers de la Mémoire Contemporaine, n°7, 2006-2007, pp. 37-55.

4 Pascale Falek Alhadeff, A Precarious Life. East European Female Jewish Students in Interwar Belgium, Thèse de doctorat en Histoire, European University Institute, Forence, 2011.

5 Janchel Paiuc, époux de Liuba Iochpa, francisa son nom en Pailloucq. Orthographe gardée par ses descendants.

6 Carol Iancu, Les Juifs en Roumanie (1919-1938). De l’émancipation à la marginalistion, Paris-Louvain, E. Peeters, 1996.

7 Victor Karady, « Les Juifs d’Europe de l’Est et l’accueil des étudiants étrangers en France sous la IIIe République », International Journal of Jewish Education Research, vol. 1, Issue 2, septembre 2010, pp. 7-34.

8 Paul M.-G. Lévy, « Les étudiants étrangers en Belgique », Revue du Cercle des Alumnis de la Fondation Universitaire, vol. 4, 1, Bruxelles, octobre 1932, pp. 20-35. Pieter Dhondt, « Foreign students at Belgian universities. A statistical and bibliographical approach », Revue belge d’histoire contemporaine, XXXVIII, 2008, 1-2, pp. 5-44.

9 Victor Karady, « Student Mobility and Western Universities : Patterns of Unequal Exchange in the European Academic Market, 1880-1939 », dans Christophe Charle, Jürgen Schriewer and Peter Wagner (éds.), Transnational Intellectual Networks. Forms of Academic Knowledge and the Search for Cultural Identities, Frankfort, New York, 2004, pp. 361-399.

10 Interview de René Pailloucq, fils de Liuba Iospa, par l’auteur, Bruxelles, le 18 juin 2009.

11 Fondation pour la Mémoire Contemporaine (FMC), Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldberg, Bruxelles, 1995-1996, vol. I, p. 142 et p. 147.

12 L’orthographe de son nom et prénom varie selon les documents. On notera pour le prénom : Ben-Zion, Benzion, Bention, Benzon, version francisée Benoît ; pour le nom de famille : Zechoval ou Zehoval.

13 Archives Générales du Royaume (AGR) (Belgique), Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

14 Ces informations sont tirées de leurs dossiers individuels de police, conservés à Liège et à Bruxelles. Voir notamment : Archives de la Ville de Liège, Police des Étrangers, n°51.657 Iochpa-Paiuc et n°87419 Paiuc-Barbalat. AGR, Police des Étrangers, Dossiers individuels, n°1.212.908 Zechoval-Iochpa et n°1.205.521 Jospa-Groisman. Centre des Archives Communistes en Belgique (CarCob), Dossiers individuels, n°2413 Yospa Hertz. Voir aussi : Thierry Rozenblum, Une Cité si ardente ? Les Juifs de Liège sous l’Occupation, 1940-1944, Bruxelles, éd. Luc Pire, 2010. Jean-Philippe Schreiber (éd.), Hertz Jospa, juif, résistant, communiste, Bruxelles, éd. Vie Ouvrière, 1997. J.-M. Faux, Hertz Jospa, une vie pour les autres, Bruxelles, Fondation Hertz et Hava Jospa, 1991.

15 Lettre de Ghert Jospa au ministre de la Justice, 23 juillet 1924. AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Ghert Jospa et Hava Groisman.

16 Rapport du Commissaire adjoint de police au Commissaire en Chef de la 2e division, Police de Liège, 3 avril 1922. AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

17 AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Ghertz Jospa et Have Groisman.

18 Frank Caestecker, Filip Strubbe et Pierre-Alain Tallier, Les dossiers individuels des étrangers produits par la Sûreté publique (Police des Étrangers), AGR, Jalon de recherche, Bruxelles, 2009.

19 Interview de René Pailloucq par l’auteur, Bruxelles, 18 juin 2009.

20 Oscar Barbalat, The Paiuc Family, texte non publié, Genève, 19 avril 2009.

21 Interview de René Pailloucq par l’auteur, Bruxelles, 18 juin 2009.

22 Bention Zehoval épousa en 1950 Idessa Mitman, employée de commerce née à Varsovie en 1899. Acte de mariage de Bention Zehoval avec Idessa Mitman, 23 septembre 1950. AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

23 Voir à ce sujet l’ouvrage suivant : ChaeRan Y. Freeze, Jewish Marriage and Divorce in Imperial Russia, Brandeis University Press, 2001.

24 Pascale Falek Alhadeff, « Les étudiantes juives de l’Est en Belgique (1918-1940) : une socialisation paradoxale », Les Cahiers de la Mémoire Contemporaine, Bruxelles, n°10, 2012, pp. 141-173.

25 AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

26 Attestation manuscrite émanant d’Alex Rochet, échevin de l’État civil, œuvres sociales et hygiène, à la commune d’Ixelles, 19 septembre 1930. AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

27 Lettre de Benzion Zehoval au procureur du Roi de Bruxelles, 1er juillet 1932. AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

28 Lettre de Sarah Iochpa au ministre de la Justice, 8 mars 1933. AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

29 Lettre du procureur du Roi de l’arrondissement de Bruxelles, 25 janvier 1933. AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Bentzion Zehoval et Sarah Iochpa.

30 AGR, Police des Étrangers, Dossier individuel de Ghert Jospa et Hava Groisman.

31 AGR 2 – dépôt Joseph Cuvelier, Dommages de Guerre aux biens privés, Série Commission Buysse, n°480.

32 Interview de René Pailloucq, fils de Liuba Iospa, par l’auteur, Bruxelles, le 18 juin 2009.

33 Idem.

34 CarCob, Dossier 2413, Ghert Jospa. J.-M. Faux, op. cit., 1991. Jean-Philippe Schreiber (éd.), op. cit., 1997. Jean-Philippe Schreiber, « Hertz ou Ghert Jospa », J.-P. Schreiber, op. cit., 2002, pp. 181-183.

35 Sarah Belli, op. cit., 2006-2007.

36 FMC, Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldberg, Bruxelles, 1995-1996, vol. I, pp. 173-174.

37 Jean-Philippe Schreiber et Anne Morelli, « Résistance et antiracisme d’une immigrée bessarabienne [Yvonne Jospa] », Sextant, n°21-22, 2004, pp. 277-293. Claudine Marissal, « Hava Groisman – Yvonne Jospa », dans Eliane Gubin, Marie-Sylvie Dupont-Bouchat et Jean-Pierre Nandrin (éds.), Dictionnaire des femmes belges : XIXe et XXe siècles, Bruxelles, Racine, 2006, pp. 293-295. Anne Morelli et Jean-Philippe Schreiber, « Sources et méthodes pour l’histoire des migrantes militantes. Le cas d’Yvonne Jospa », Sextant, 21-22, 2004, pp. 265-280. Sarah Belli, op. cit., 2006-2007, pp. 37-55.

38 Sarah Belli, op. cit., 2006-2007.

39 FMC, Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldberg, Bruxelles, 1995-1996, vol. I, p. 36 et p. 196.

40 Idem., p. 20.

41 Archives de l’ULB, Registres des étudiants, carte d’étudiante de Meisa Groisman.

42 CarCob, Dossier n°885, Chlioma Friedman.

43 FMC, Interview d’Yvonne Groïsman-Jospa par Martine Goldberg, Bruxelles, 1995-1996, vol. I, p. 175.

44 Thierry Rozenblum, op. cit., 2010, notice biographique de la famille Paiuc.

45 Gertjan Desmet et Pascale Falek Alhadeff, « Une source incontournable pour l’histoire de la spoliation des Juifs en Belgique », dans Pierre-Alain Tallier (éd.), « Une brique dans le ventre et l’autre en banque » L’indemnisation des dommages aux biens privés causés par les opérations de guerre et assimilées, Bruxelles, AGR, 2012, à paraître.

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Table des illustrations

Titre Image. 1
Légende Maison de la famille Paiuc - Iochpa,détruite suite au bombardement du 31 août – 1er septembre 1941, située au n°4 rue Vieuxtemps à Liège
Crédits Archives Générales du Royaume 2 – Dépôt Joseph Cuvelier, Dommages de Guerre, Série Commission Buysse, n°480
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Titre Image. 2
Légende Liuba Iochpa et Janchel Paiuc
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Titre Image. 3
Légende Isabelle et Jean PailloucqPhotographies provenant de leurs dossiers de police.
Crédits Archives de la Ville de Liège, Police des Étrangers, Dossiers individuels ;Archives Générales du Royaume, Police des Étrangers,Dossiers individuels et Archives privées de René Pailloucq
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Titre Image. 4
Légende Ghert Jospa et Hava Groisman
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7331/img-4.jpg
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Titre Image. 5
Légende Benzion Zechoval et Sarah IochpaPhotographies provenant de leurs dossiers de police.
Crédits Archives de la Ville de Liège, Police des Étrangers, Dossiers individuels ;Archives Générales du Royaume, Police des Étrangers,Dossiers individuels et Archives privées de René Pailloucq
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Pour citer cet article

Référence papier

Pascale Falek Alhadeff, « La famille Jospa »Tsafon, 64 | 2012, 87-106.

Référence électronique

Pascale Falek Alhadeff, « La famille Jospa »Tsafon [En ligne], 64 | 2012, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/7331 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.7331

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Auteur

Pascale Falek Alhadeff

Archives de l’État (Belgique)

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Droits d’auteur

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