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AccueilNuméros64Dossier : Juifs de RoumanieUn voyage vers Élie Wiesel, l’oublié

Dossier : Juifs de Roumanie

Un voyage vers Élie Wiesel, l’oublié

Monique Heddebaut
p. 121-125

Résumés

En 2011, lors d’une randonnée organisée en/par la Roumanie, dans les Maramures où vivaient 56 000 Juifs en 1900, des Français ont découvert avec le plus grand étonnement que l’histoire de la Shoah était totalement passée sous silence. La maison natale d’Élie Wiesel, prix Nobel de la paix et écrivain international, n’avait même pas été mise au programme.

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Mots-clés :

Maison natale, Élie Wiesel
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Texte intégral

1Nous avions programmé pour août 2011 un circuit de randonnée à forte dominante patrimoniale en Roumanie (Moldavie et Maramureş), ce qui laissait à penser que nous aurions accès aux différents aspects de l’histoire de la Roumanie, y compris l’histoire contemporaine et la Shoah.

2Il est vrai que ce territoire a connu une importante présence juive depuis le XVIe siècle. 750 000 Juifs ont vécu dans la Grande Roumanie de l’entre-deux-guerres, pour moins de 10 000 à l’heure actuelle. Et on a dénombré précisément 26 295 Juifs en 1870 en Maramureş pour un chiffre qui a évolué jusqu’à 56 006 en 1900, soit 18,08 % de la population de cette région à cette date.

  • 1 Élie Wiesel, La nuit, Paris, Éditions de Minuit, 1958/2006, 200 p.
  • 2 La ville ne comptait plus que 123 Juifs en 2006 sur une population de 44 229 habitants.

3Le randonneur qui prépare son voyage en Roumanie et qui étudie attentivement les guides du pays, ne manque pas dès lors de relever l’existence de la maison d’Élie Wiesel à Sighetu Marmatţiei (Sighet), rues Dragos-Voda / Vladimirescu, dans la capitale historique du Maramureş (Photo 1). Cette demeure a été transformée en musée, meublée à la manière typique d’un foyer juif de l’entre-deux-guerres. L’écrivain a d’ailleurs raconté dans son premier ouvrage, La nuit1, la vie des Juifs à Sighet, dans cette zone hongroise de Transylvanie, après 1941 : la création des deux ghettos, les arrestations au printemps 1944 et la déportation de sa famille à Auschwitz. De Sighet sont partis environ 155 000 Juifs, dont la famille Wiesel2. Le jeune Élie a été transféré ensuite à Buchenwald, là où il a assisté impuissant à la mort de son père, puis à la libération du camp par les résistants et à l’arrivée des Alliés.

4Élie Wiesel a reçu le prix Nobel de la paix en 1986, ce qui explique qu’un projet a pris forme à partir de février 1987 pour transformer sa maison natale en maison-musée et présenter la vie sociale et culturelle des Juifs du Maramureş dont celles d’Hari Maiorovici, Ludovic Bruckstein, Vasile Kazar, Hedi Fried… Il a été déclaré citoyen d’honneur de Sighet en 1994. Mais il a fallu attendre la fin de l’année 2000, l’intervention du musée de Maramureş et de la Fondation culturelle roumaine pour obtenir un arrêté gouvernemental afin de financer dans l’urgence les travaux de consolidation de la toiture. L’année suivante, les fonds nécessaires à la restauration et à la transformation en musée de la maison de l’écrivain étaient assurés. L’inauguration eut lieu le 29 juillet 2002 en sa présence.

5Malheureusement pour les randonneurs français qui connaissaient l’itinéraire d’Élie Wiesel et pour lesquels son nom représentait plus qu’un symbole, il n’a pas été possible de s’y rendre. Seule la visite du Mémorial des victimes du communisme – édifice qui a renfermé, il est vrai, l’une des prisons les plus terribles de la Roumanie communiste – était inscrite au programme de découverte de la ville de Sighet. La guide nous a expliqué que la programmation des visites ne dépendait pas d’elle, mais qu’elle était établie selon les choix des autorités roumaines.

6Nous avons pu néanmoins parcourir le musée en plein air de Sighet qui est conçu comme un village traditionnel. Et là, parmi les maisons qui ont été démontées et transplantées, se trouvait la maison de la famille Drimer de Bârsana (XIXe siècle), mais seulement visible de l’extérieur, car elle était fermée pour restauration. Ses propriétaires hébergeaient autrefois le rabbin lorsqu’il venait officier à la synagogue de cette commune. C’est un bâtiment en bois, recouvert d’argile, à trois chambres. La plus belle était réservée au rabbin (Photo 2). On trouve également sur ce site la maison d’un berger juif de Poienile Izei, ce qui témoigne de l’importance et des traditions de cette communauté par le passé.

  • 3 Michael Schneeberger, Projekt « Elefant », Viseu de Sus, 2007.
  • 4 Mahai Dăncuş, Evreii din Maramures Muzeul Culturii evreiesti din Maramures Casa Memorială Elie Wies (...)

7Or, quelques jours plus tard, alors que nous attendions à Viseu de Sus (Oberwischau) le départ d’une excursion en train pour la vallée de la Vaser à la limite de la frontière ukrainienne, nous avons découvert tout à fait incidemment un musée de la vie juive dont l’enseigne, le café-musée Elefant, ne le laissait deviner en rien (Photo 3). Un document disponible à l’accueil rappelait les étapes du Projekt Elefant initié par Michael Schneeberger, un journaliste et photographe suisse, qui a œuvré à la création de ce musée3. Le déclic en fut le décès du dernier Juif de Viseu de Sus, Mendel Friedmann, en 19984. Ce berger, qui a survécu à Auschwitz, était revenu dans sa ville natale. Il habitait alors une maison en bois de l’ancienne Judengasse [ruelle des Juifs], non loin de la grande synagogue qui a été détruite en 1977 (Photo 4). Il faut rappeler que cette ville a compté jusqu’à 14 synagogues, mais la seule trace qui subsistait jusqu’à maintenant de la présence multiséculaire des Juifs, était le cimetière. Le musée a pris le nom du propriétaire juif de la scierie qui était implantée à cet endroit jusqu’en 1940 : Alexander Elefant. Et c’est donc là que fut transplantée une maison juive traditionnelle en bois de la rue du 1er mai à Oberwischau, ce qui la sauva de la destruction. Ce café-musée est ouvert depuis le 24 juillet 2011 avec une exposition permanente qui retrace les grandes étapes de la Shoah et qui présente quelques plans, photos, objets de la vie juive à Ober- et Mittelwischau. Il est clair que sans la curiosité des randonneurs qui s’étaient écartés de l’itinéraire imposé, nous n’aurions pas eu connaissance de ce lieu de mémoire.

  • 5 George Voicu, L’attitude des intellectuels roumains face à la Shoah et à sa mémoire dans la Roumani (...)

8Il convient donc dès lors de nuancer le propos de George Voicu qui affirme que « le besoin de prendre conscience des exactions et des crimes commis entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 1989 et de leur donner leur juste place dans la mémoire postcommuniste est réel et indiscutable. Mais il a souvent été orienté, en direction d’une mise à égalité, voire d’une mise en concurrence, le terme de comparaison étant toujours la Shoah »5. Car, dans le cas présent celui d’un circuit organisé, au programme bien rôdé et laissé à l’initiative des Roumains – on ne peut que dresser le constat suivant : la question même de la Shoah a tout simplement été passée sous silence, alors que nous nous trouvions dans une région où la présence juive est très ancienne, très importante et là où la population a été massivement exterminée. Et qui plus est, les liens d’Elie Wiesel, prix Nobel et écrivain de renommée internationale, avec la Roumanie restent malheureusement confidentiels.

Photo 1

Photo 1

Maison d’Élie Wiesel, Sighet, 2010

Photo de Miriam Panigel
Contact : http://miriampanigel.blog.lemonde.fr/​

Photo 2

Photo 2

Maison de la famille juive Drimer de Bârsana (XIXe siècle), 2011

Photo de Monique Heddebaut

Photo 3

Photo 3

Café-musée Elefant, Viseu de Sus, 2011

Photo de Monique Heddebaut

Photo 4

Photo 4

Synagogue de Viseu de Sus (Oberwischau), rasée en 1977

Coll. Café-musée Elefant, 2011. Photo de Monique Heddebaut

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Notes

1 Élie Wiesel, La nuit, Paris, Éditions de Minuit, 1958/2006, 200 p.

2 La ville ne comptait plus que 123 Juifs en 2006 sur une population de 44 229 habitants.

3 Michael Schneeberger, Projekt « Elefant », Viseu de Sus, 2007.

4 Mahai Dăncuş, Evreii din Maramures Muzeul Culturii evreiesti din Maramures Casa Memorială Elie Wiesel, 2006, 110 p. Le recensement austro-hongrois de 1910 donne 3 201 Juifs à Viseu de Sus. Le recensement général de 1930 : 3 721 et celui de 1992 : 6.

5 George Voicu, L’attitude des intellectuels roumains face à la Shoah et à sa mémoire dans la Roumanie postcommuniste, dans « L’horreur oubliée de la Shoah roumaine », Revue d’histoire de la Shoah, n° 194, janvier-juin 2011, p. 608.

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Table des illustrations

Titre Photo 1
Légende Maison d’Élie Wiesel, Sighet, 2010
Crédits Photo de Miriam PanigelContact : http://miriampanigel.blog.lemonde.fr/​
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7395/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 96k
Titre Photo 2
Légende Maison de la famille juive Drimer de Bârsana (XIXe siècle), 2011
Crédits Photo de Monique Heddebaut
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7395/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 74k
Titre Photo 3
Légende Café-musée Elefant, Viseu de Sus, 2011
Crédits Photo de Monique Heddebaut
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7395/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 48k
Titre Photo 4
Légende Synagogue de Viseu de Sus (Oberwischau), rasée en 1977
Crédits Coll. Café-musée Elefant, 2011. Photo de Monique Heddebaut
URL http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7395/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 62k
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Pour citer cet article

Référence papier

Monique Heddebaut, « Un voyage vers Élie Wiesel, l’oublié »Tsafon, 64 | 2012, 121-125.

Référence électronique

Monique Heddebaut, « Un voyage vers Élie Wiesel, l’oublié »Tsafon [En ligne], 64 | 2012, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/7395 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.7395

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Auteur

Monique Heddebaut

Université Charles de Gaulle–Lille 3

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