Trois témoignages sur le ghetto de Vilna
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Présentation des témoignages
1Après plusieurs années de recherches à Vilnius pour trouver des informations sur le destin du Dr Shabad-Gawronska, j’ai eu la chance d’être mise en relation, grâce à Yaël Yotam, avec sa petite-fille, Sophie Libo-Wawrzyniak et le fils de celle-ci, Yöel Ofek. De juillet 2009 à Septembre 2012, à Tel-Aviv, les rencontres avec Sophie Libo m’ont permis de découvrir, grâce aux albums de photos de familles, le Dr Shabad-Gawronska parmi les siens, de recueillir quelques informations sur sa personnalité et, surtout, de comprendre le cheminement de Sophie Libo, depuis le ghetto jusqu’à la réalisation de ses poupées artistiques. Sophie Libo étant très jeune lors de la création du ghetto et ayant été cachée à l’extérieur, il me fallait rencontrer d’autres survivants du ghetto ou anciens résidants de Wilno. Une des pages de témoignage de Yad VaShem indiquait avoir été rédigée par « une ancienne patiente », et c’est ainsi que j’ai contacté Mme Irma Dagon, née Anikst. Le témoignage d’Irma Dagon, recueilli entre juillet 2011 et septembre 2012 à Ramat HaSharon (Israël), fait découvrir ce qu’était la vie de l’intelligentsia juive russophone de Wilno et la vie au « Bloc des médecins », dans lequel résidait l’oncle de Mme Dagon, et Mme Shabad-Gawronska durant le ghetto. Mme Dagon avait réussi à quitter le ghetto quelques semaines avant sa liquidation, et j’ai souhaité compléter son témoignage par celui de Mme Asia Turgel, survivante de la liquidation du ghetto le 23 septembre 1943, et qui reste à jamais marquée par la vision des orphelins dans la cour de la rue Rossa, le lieu de la dernière sélection. Mme Turgel me consacre depuis mars 2009 beaucoup de temps et de patience pour m’ouvrir les portes de la vie juive de Wilno. Je tiens également à remercier Debora – Dvoyre Winograd, née Silin – qui fut une patiente du Dr Shabad-Gawronska et dont la mémoire prodigieuse accompagne mes recherches, en vue d’une prochaine publication.
Témoignage de Sophie Libo-Wawrzyniak1
- 1 Témoignage recueilli par Yaël Yotam et Muriel Chochois, de juillet 2009 à juillet 2012, avec l’appu (...)
2Je suis née le 6 juillet 1935 à Wilno, alors ville polonaise, trois ans et demi après ma sœur, Liouba. Mes parents étaient le Dr Samuel Aleksander Libo et Vera Gawronska.
- 2 Aujourd’hui Tartu, en Estonie.
3Mon père était né en 1890 à Vilna (voir note 2 de l’article sur le Dr Roza Shabad-Gawronska), alors ville russe. Son père, Yoël Libo, industriel, et sa mère, Nadja, lui avaient donné une éducation juive stricte et traditionnelle. Après le heder et le gymnasium, il avait suivi des études de médecine à l’université de Dorpat2 et s’était spécialisé en laryngologie à Saint-Pétersbourg. Il fut mobilisé durant la Première Guerre mondiale comme médecin pour un hôpital de la Croix-Rouge et travailla également avec l’OZE (voir article sur le Dr Roza Shabad-Gawronska) à Saint-Pétersbourg. Quand il revint à Wilno, il fut sollicité par le Dr Makover pour travailler avec lui dans l’établissement de l’OZE que celui-ci avait créé. À sa mort, mon père prit la direction de la clinique pédiatrique de jour, appelée « Dr A. Makover ». Il y exerça dix ans, de 1922 à 1932. Il travaillait parallèlement pour l’OZE/TOZ et écrivait des articles dans la revue Folksgezunt, dirigée alors par le Dr Tzemakh Shabad.
- 3 Le Dr Lewande était, en 1874, interniste et neurologue, collaborateur régulier de Folksgezunt. Efim (...)
4Ma mère, Vera Gawronska, était chanteuse lyrique. Sa mère était le Dr Roza Shabad-Gawronska, pédiatre, nièce du Dr Tzemakh Shabad. Son père, Jacob Gawronski, était séparé de sa mère depuis très longtemps et vivait à Londres. Ma grand-mère avait épousé Pavel Leontieff. Après le décès de celui-ci, elle se remaria avec le Dr Samuel (Shmuel) Lewande3. Ma mère avait une sœur, Nina, née en 1905. Celle-ci avait poursuivi des études d’anglais à Oxford et épousé un artiste peintre, Joshua Kowarsky, qu’elle avait suivi en Palestine mandataire. Ne parvenant pas à s’adapter à Tel-Aviv, elle revint à Wilno en 1938.
5Ma mère et sa sœur, Nina, ont été élevées par le second mari de leur mère, Pavel Leontieff, un Russe chrétien orthodoxe. Le foyer de ma grand-mère accueillait les fêtes juives et chrétiennes et notre foyer faisait de même. L’un de mes souvenirs porte justement sur un seder de Pessah, quand mes deux grand-mères, Roza et Nadja, sont venues chacune avec une poupée sur l’épaule. Roza portait celle destinée à Liouba, Nadja la mienne. J’ai gardé la poupée de Liouba, la mienne a disparu. Ma grand-mère Roza était plus proche de Liouba que de moi. J’étais trop jeune pour qu’elle me lise des histoires. C’était une femme « forte », sérieuse, pas très affectueuse. Elle s’opposait à ma mère, sa fille Vera, qui au contraire était douce, très tendre avec ses enfants. Ma grand-mère parlait plus volontiers avec mon père. Ils étaient médecins tous les deux, ils travaillaient ensemble et avaient un langage commun.
Le sauvetage de mon père, le Dr Libo, par Iadza Markowska
- 4 Aujourd’hui Kalinausko. La maison des Libo existe toujours.
6Nous habitions rue Mala Pohoulanka4, une grande maison que mon père avait construite.
- 5 L’original en polonais a été traduit en hébreu et figure dans le livre consacré au Dr Libo, édité a (...)
7Mon père fut arrêté par les Allemands début juillet 1941, deux semaines après leur arrivée, et passa deux mois dans la prison de Lukishki. Il écrivit, après notre arrivée en Israël, pour ses petits-enfants, une lettre qui témoigne de ce qu’il a vécu5 :
Chers enfants,
Je ne vous raconterai pas ce qu’était Vilna et ce que cette ville a apporté à notre peuple. Sur ce sujet, il y a des centaines de livres et de témoignages, mais vous, les enfants, qui avaient grandi en Israël, vous devez savoir comment Vilna a été détruite. Notre Vilna. Il faut que vous sachiez ce qu’Amalek nous a fait. Je voudrais vous raconter qui étaient nos assassins. Qui étaient les nazis.
Les Allemands ont occupé Vilna trois jours après le déclenchement de la guerre. J’ai été arrêté deux semaines après par la Gestapo. Je suis resté deux mois dans les caves de la Gestapo, interrogé chaque jour, et frappé, battu, presque chaque jour. Un dossier « spécial » avait été ouvert sur moi et, alors que des rues entières étaient vidées de leurs habitants, avec femmes et enfants, lesquels étaient envoyés à Ponar, je subissais des interrogatoires car j’étais considéré par les Allemands comme un des dirigeants des partisans. Ils m’accusaient d’avoir caché des munitions… cela m’a sauvé. Au bout de deux mois, j’ai été libéré, grâce à un « pot de vin ». Je suis le seul à être ressorti, à l’état de cadavre vivant, de la Gestapo. Je voudrais vous raconter un de ces interrogatoires. Je suis assis près de la porte et j’attends mon tour pour être interrogé. J’entends les cris de quelqu’un que l’on bat. Un gestapiste qui me garde engage la conversation : « Vous, Juifs, vous êtes toujours des lâches, des traîtres, des affabulateurs. Toute votre histoire en témoigne… Que me diras-tu sur Esaü ? »… « Quel Esaü ? » demandais-je. « Esaü et Jacob… on a menti à Itzhak, qui était un vieil aveugle, pour lui extorquer l’héritage… Et l’histoire avec Goliath ? »… « Avec quel Goliath ? » demandais-je… « Goliath et David… Le petit David, par fourberie, a tué Goliath avec une pierre… David a-t-il combattu comme un soldat en utilisant sa fronde ? Goliath est parti au combat honnêtement, avec une épée… mais vous, les moins que rien, vous agissez toujours par ruse… ». Le gestapiste a continué à citer des « fables » du Tanakh… Mais j’ai été appelé pour l’interrogatoire… toujours la torture.
Enfants !!! Vous voyez que le Tanakh peut être étudié de bien des façons !!
8Iadza Markowska, une dame polonaise venue de son village à l’âge de 17 ans et qui travaillait auparavant pour ma grand-mère Roza, nous a aidés une première fois. Iadza Markowska était allée déterrer dans notre jardin, au pied d’un pommier, l’or nécessaire à la libération de mon père. Mon père était méconnaissable quand il revint. Une fois libéré, il travailla pour l’hôpital du ghetto et la clinique de jour.
9Quant à moi, je fus amenée par Iadza, ma deuxième maman, chez Mme Desau. Aniela Desau avait été le professeur de chant de ma mère Vera. Je fus amenée une première fois chez elle en juillet 1941, jusqu’en septembre. Craignant une dénonciation, mes parents me firent ramener dans le ghetto, en septembre 1941, et je suis restée quelques temps auprès d’eux. Mais je vivais difficilement. Je mettais mes jouets sous la table pour pouvoir jouer, ou sur l’appui de fenêtre. Iadza m’a reconduite à l’extérieur. Ma mère m’a donné un petit chien en peluche que j’emmenais partout. J’avais six ans et je suis restée là pendant deux ans et demi. Je m’appelais alors Zosia Daskewiechovno. C’est sur le chemin de l’église, où Mme Desau m’emmenait tous les dimanches, que je vis deux fois mes parents. Je me suis précipitée vers eux pour les embrasser. Heureusement que personne ne m’a vue embrasser des personnes portant sur leur vêtement une étoile de David. À sept ans, j’ai fait ma communion. Je savais que j’étais juive, mais j’ai cru en Jésus. Je n’ai jamais su si Mme Desau faisait cela pour de l’argent ou pas. Elle me punissait. J’ai développé durant ces années une très grande compréhension des personnes et de leurs sentiments, et une très grande imagination.
10Entre les deux séjours chez Mme Desau, j’allais souvent rendre visite à ma grand-mère à la Maison des orphelins. J’étais jalouse des enfants dont elle s’occupait. Pourtant, c’est elle qui m’a sauvé la vie quand j’avais eu, avant la guerre, une péritonite. Je me souviens des enfants assis sur les petites cuvettes des WC. J’étais impressionnée, comme eux, par la mallette de médecin en cuir noir, avec des boucles de métal, de ma grand-mère. Les enfants mangeaient dans une cantine. Des dames les servaient et parmi elles se trouvait Stefania, la veuve du Dr Tzemakh Shabad. Elle était vêtue entièrement de noir, de la tête au pied.
11À la fin de la guerre, ma mère est venue me reprendre chez Mme Desau pour me ramener à la maison. Des marches en menaient à l’entrée. J’étais derrière ma mère et j’embrassais les marches qu’elle venait de fouler. Je garde un sentiment de culpabilité d’avoir ainsi survécu loin des miens. Je me reproche mon attitude quand ma mère, juste avant qu’Iadza Markowska ne m’emmène chez Mme Desau, a voulu que je vienne m’asseoir à côté d’elle. C’était peut-être la dernière fois que nous nous voyions. Je ne me suis pas assise, je voulais jouer aux osselets.
En la mémoire de Maria Mikulska et Iadza Markowska
12En septembre 1943, mes parents, qui étaient restés dans le ghetto, décidèrent de rejoindre une cachette à l’extérieur du ghetto, dans un monastère.
- 6 Dans cette « brigade », placée sous les ordres des représentants d’Alfred Rosenberg (alors ministre (...)
- 7 Maria Mikulska, Juozas Stakauskas et Valdas Žemaitis ont été reconnus Justes parmi les Nations par (...)
13C’est dans le cloître du monastère de Saint-Dominique qu’avaient été installées, dans les années trente, les archives municipales de Wilno, puis, à partir de 1940, des archives d’État de Lituanie. Le directeur en était le Père Juozas Stakauskas. Dans ce bâtiment, se trouvaient, depuis l’arrivée des Allemands, les locaux de l’unité Rosenberg, d’après le nom d’un des idéologues du parti nazi. Cette unité était chargée de collecter les livres de valeur destinés à être conservés au « Musée de la race disparue » qui devait s’installer à Francfort. Stakauskas avait été contraint de travailler avec l’unité Rosenberg. Il demanda et obtint que des Juifs du ghetto soient mobilisés à ses côtés pour trier les ouvrages, espérant ainsi, par une mobilisation sur le long terme, les sauver de la mort. Nina Gawronska-Kowarska, ma tante, faisait partie, selon le témoignage que mon père a déposé à Yad VaShem, de cette « brigade » constituée d’une vingtaine de prisonniers du ghetto6. C’est ainsi que Juozas Stakauskas fit la connaissance de ma tante, puis de mon père, le Dr Libo, auquel il proposa une cachette dans le bâtiment des archives. En septembre 1943, mes parents et ma sœur Liouba travaillaient à l’usine de fourrure Kailis qui se situait à l’extérieur du ghetto, mon père en était l’un des médecins. Quand ils comprirent que la liquidation du ghetto approchait, ils décidèrent de rejoindre le lieu de travail de Juozas Stakauskas qui leur fournit une cachette provisoire. La sœur Maria Mikulska, une bénédictine, les prit ensuite en charge et les mena à la cachette préparée depuis longtemps par le Père Stakauskas et Valdas Žemaitis, un professeur. Iadza Markowska, en vendant les objets qui lui avaient été confiés par mon père dans cette éventualité, continua à les aider en amenant la nourriture nécessaire. Ils étaient douze dans cette cachette : Yakov et Sofa Iaffe et leur fille Anita, qui est devenue ma meilleur amie en Pologne, Ester-Fira Kantarowitch, Grigori et Irina Yasjunski, Myriam Rolnik, Samuel Bak et sa mère Mita Markovska, mes parents et ma sœur7.
14« J’ai mes enfants, je serai avec eux jusqu’au bout ». Voici les derniers mots de ma grand-mère, tels qu’ils me furent rapportés. Malgré l’insistance de ma mère, de ma tante et de mon père, qui voulaient qu’elle rejoigne la même cachette, Roza Shabad-Gawronska est restée avec les enfants de l’orphelinat.
15En juillet 1944, lors de la libération de Vilna, nous nous sommes retrouvés… Ma tante, Nina Kowarska, avait été tuée le dernier jour de la guerre, par un bombardement près de l’immeuble où elle logeait, alors qu’elle était sortie pour fumer.
16Notre famille quitta Vilnius, avec une tante et ma cousine Ami Shabad. Après deux mois de voyage en train, nous nous sommes installés à Łódź en 1945. Iadza Markowska nous accompagnait. A Łódź, mon père devint célèbre pour avoir soigné les plus démunis, quel que fût le mal dont ils souffraient. De laryngologiste, il devint généraliste. Il donnait également argent et médicaments. Il fit de même à Tel-Aviv. Son cabinet devint le lieu vers lequel arrivaient les survivants de Vilna. Ce n’était pas seulement un médecin, c’était aussi un homme au grand cœur.
17J’ai poursuivi à Łódź des études pour être technicien du bâtiment. En 1958, avec mon mari Yatzek Wawrzyniak et toute ma famille, nous réalisâmes notre aliyah. Nous remîmes nos biens aux deux femmes qui nous avaient sauvés. Iadza Markowska s’installa dans notre appartement à Łódź. Maria Mikulska, qui nous avait rejoints, dans celui de ma sœur à Varsovie. Elle resta travailler à la Bibliothèque de Varsovie jusqu’à son décès, en 1994. Mon père, le Dr Libo devint le premier président de Beit Vilna, l’association, installée à Tel-Aviv, des émigrants de Vilnius et sa région.
Les poupées artistiques : mémoires d’un peuple et mémoires personnelles8
- 8 Cette partie a été construite à partir d’entretiens avec Sophie, et après traduction d’articles de (...)
18Qu’est ce qu’une poupée ? La question n’est pas aussi naïve qu’elle semble l’être. Pour moi, une poupée n’est pas qu’un jouet. Ce n’est pas seulement une poupée de bois ou de chiffon. Créer ces poupées me permet d’exprimer ce que je ressens profondément. Dans mon travail de création, je vais à l’encontre de cette image de la « poupée – jouet ». Mes poupées peuvent être joyeuses, mignonnes, cruelles, ironiques, tristes, mais chacune d’elles exprime la vie.
19C’est en 1969 que j’ai commencé à créer des « poupées », sans disposer d’expérience particulière, en utilisant des chutes de tissu… et en réalisant les têtes avec des balles de ping-pong. J’ai organisé ma première exposition à la Maison des Femmes Mania Bialik à Tel-Aviv, avec l’aide de l’écrivain Anda Amir. D’autres expositions ont été organisées en ce lieu en 1972 et 1981. Anda Amir disait de mes poupées : « Elles se lèvent la nuit et vivent leur vie ». En 1982, suite au déclenchement de la guerre du Liban, je me suis rendue en Galilée avec mon matériel d’exposition pour présenter mes « poupées », leur créativité, dans les clubs de jeunes, les kibboutz et les maisons de la culture. C’était une expérience nouvelle pour les habitants de Galilée qui, pour la première fois, découvraient que des « poupées » pouvaient exprimer une véritable émotion artistique.
- 9 Quelques thèmes abordés par Sophie Libo-Wawrzyniak dans ses poupées artistiques :
- La ville juive : (...)
20Mes poupées parlent du monde dans lequel nous vivons et en recréent un autre qui leur est propre, divertissant et passionnant. En 1983, j’ai commencé à concevoir des poupées à taille humaine, des « monstres » qui s’inscrivent dans une série : « Une fête dans le jardin de mes rêves », et personnifient mes peurs d’enfants dans le ghetto de Vilna. Et ces poupées sont présentées comme un enfant les voit… en l’occurrence, comme je « voyais » certains personnages durant mon enfance. L’une d’entre elles, « La Mort », le frère du « Sommeil » de la légende grecque, a des seringues plantées dans la tête ; une autre, « Un passant », a un crâne dans les bras à la façon de Hamlet. Il y a aussi « le Magicien que j’aimais », devenu vieux, avec un visage jaune et des cartes dans la main. À leurs pieds, j’ai placé les souvenirs de mon enfance : la poupée de ma sœur, une paire de chaussures d’enfant blanches, de vieilles photos jaunies du passé… À cette série appartient aussi un grand clown avec une bouche fermée, un verrou sur le cœur et des ficelles permettant d’actionner un petit clown jouant du violon. Cet ensemble est dénommé « Expression » : les poupées s’expriment alors dans un langage différent de celui des poupées qui amusent les enfants ou celles qui nous divertissent par leur douceur9. Il y a enfin « Akedat Ysthak » (la ligature d’Isaac), l’Akeda de l’enfant du ghetto, deux poupées à taille humaine, un père et son fils, pauvres et misérables ; le fils est jeune, de la taille d’un enfant de dix ans, le père tient un couteau face à son fils.
21Concevoir des poupées pour éveiller la conscience du public est devenu le but de ma vie. Deux de mes œuvres ont fait l’objet de dons : une représentation de Janosz Korczak, à Lohamei Hagetaot (Musée des Combattants du Ghetto près de Saint-Jean d’Acre, en Israël), et une composition sur le thème de l’orphelinat du ghetto de Vilna, à Yad VaShem.
Sophie Libo-Wawrzyniak
Exposition Yad VaShem avril 2010 sur le thème de l’orphelinat du ghetto
(collection privée Sophie Libo-Wawrzyniak)
Témoignage de Mme Irma Dagon, née Anikst
Une enfance au sein de l’intelligentsia juive de Wilno
22Je suis née le 18 janvier 1931 à Wilno. La famille de ma mère, Berta Trotski, ses trois sœurs, son frère, ses cousins faisaient partie de ce qui peut être appelé « la bourgeoisie juive ». Ils étaient constamment ensemble et leur compagnie se suffisait à elle-même. Ils semblaient n’avoir guère besoin des autres. Mes grands-parents habitaient rue Trotska et étaient le pivot de la famille. Ma grand-mère Ethel dirigeait la famille et son entreprise d’une « main de fer dans un gant de velours ». Le terme « gant » était entendu aussi au sens propre, puisque l’entreprise familiale était une fabrique de gants, des gants brodés qui s’exportaient auprès des élégantes sud-américaines. C’est à partir des courriers que l’entreprise recevait des quatre coins du monde que j’appris la géographie, mon père me faisant repérer sur un planisphère les lieux d’où venaient les timbres que je collectionnais.
- 10 La rue allemande (aujourd’hui Vokiečių). Au-delà de cette rue, se trouvait le « vieux quartier juif(...)
23Mon père, Faivush Anikst, exerçait un métier peu commun parmi la communauté juive, il était ingénieur des Mines. Parce qu’il était né du « mauvais côté » de la rue Niemecka10, il était regardé de haut par les sœurs de ma mère. Être d’une bonne famille signifiait, pour l’aristocratie juive de Wilno à laquelle se référait la famille de ma mère, plus qu’être riche ou d’un haut niveau d’éducation. Il fallait se montrer supérieur… supérieur à quoi… ? Je ne le savais pas.
- 11 Aujourd’hui Troki et Pylimo.
- 12 Aujourd’hui Basanavičiaus.
- 13 Aujourd’hui Kalinausko.
24Lorsqu’une personne donnait le nom et le numéro de la rue dans laquelle elle habitait, cela indiquait tout de suite sa situation sociale et son degré d’éducation. Nous habitions à l’angle des rues Trotski et Zawalna11. Mon oncle, médecin, habitait à l’angle des rues Zawalna et Wielka Pohulanka12. La famille Libo habitait Mala Pohulanka13. Nous formions un monde à part. C’était des médecins, des ingénieurs, des avocats, des professeurs. Je ne connaissais pas les conditions de vie des enfants des autres milieux sociaux.
25Nos parents avaient fait leurs études en Russie, en Allemagne, en France, en Suisse, en Angleterre, comme la fille de Mme Shabad, Nina, qui avait étudié à Oxford. Les membres de l’intelligentsia juive vivaient entre eux.
- 14 Aujourd’hui la Neris, la rivière au bord de laquelle se trouve Vilnius.
26Nous passions les étés dans une datcha sur les bords de la Wilia14, dans un lieu entouré de forêts, où nous cueillions des myrtilles, des champignons et des noisettes. Notre famille et nos amis louaient des datchas à proximité et nos étés se passaient en longues promenades, jeux dans la nature et baignades. Je me souviens de mon enfance comme d’un long été.
Le gymnasium Epstein- Szpeizer
- 15 Mme Irma Dagon nomme ainsi le Dr Roza Shabad-Gawronska.
27À la maison, nous parlions russe ; dans la rue, polonais. Nous ne parlions jamais l’hébreu ou le yiddish. Mon père parlait russe, polonais et allemand. Il avait été prisonnier de guerre en Allemagne durant la Première Guerre mondiale et y avait fait ses études. Ma mère parlait le français. Quand il s’est agi de me trouver une gouvernante, mon père a eu gain de cause et j’ai eu une gouvernante allemande. Quand j’étais malade, je n’allais pas chez le médecin ou à la clinique. C’était Mme Shabad15 qui venait à la maison. Nous ne payions pas ses visites qui, je pense, se faisaient plutôt dans un cadre « amical ».
28Je suis allée dans une petite école, rue Wielka Pohulanka. Il n’existait qu’une classe avec deux niveaux dans cette école, l’un pour les enfants de 6-7 ans, l’autre pour ceux de 7-8 ans. J’ai fait les deux niveaux la même année. Cette école appliquait des méthodes proches de la méthode Montessori, et l’une des fondatrices était la tante de Mme Shabad, Anna Wigodska. La pédagogie était très moderne. Les tables étaient installées de façon à former un carré et nous pouvions nous promener au milieu. Nous pouvions nous installer où nous voulions.
29Je suis ensuite allée au gymnasium Epstein-Szpeizer. C’était un établissement privé qui avait été créé en 1921 par Chaïm Epstein, un professeur, et dont le fonctionnement reposait sur la participation des familles. Nous étions peu par classe. Nous portions un uniforme, une robe bleue avec un tablier noir. En 1940-1941, le lycée a été nationalisé. Je suis alors allée dans un autre établissement.
30Dans la 3ème classe – j’étais alors âgée de 7 ans – j’ai eu comme enseignante Mme Landau, que j’ai retrouvée après la guerre alors qu’elle dirigeait une maison pour orphelins. Elle accueillait des enfants qui avaient été placés dans les familles d’accueil polonaises. Elle est ensuite partie au Canada où elle n’a pas été reconnue comme enseignante. Elle a dû reprendre ses études et, finalement, a réussi à entrer au ministère de l’Éducation nationale où elle était chargée du programme pour les enfants en maternelle. Quand je l’ai retrouvée, alors qu’elle était venue en Israël rendre visite à son cousin, elle a commencé à me raconter comment je me comportais à l’école. Il est extraordinaire qu’après toutes les épreuves qu’elle a vécues, elle se souvienne de chaque élève, non seulement pour dire « bon ou mauvais élève », mais pour parler du caractère, de la manière d’être. Je faisais de la danse en dehors de l’école et elle se souvenait que mes « talents » avaient été utilisés à l’école et que j’avais eu un rôle dans un spectacle.
31Pour certains, encore aujourd’hui, le gymnasium Epstein-Szpeizer était un symbole de l’assimilation. Nous respections notre environnement et parlions russe et polonais, mais nous restions juifs, avec peu de contacts avec les Polonais. Nous étions juifs, nos professeurs étaient juifs, notre environnement familial était juif, tout comme l’était celui des élèves « yiddishisants » ou « hébraïsants ».
De l’arrivée des Soviétiques à la disparition de mon père, Faivush Anikst, en août 1943
32Quand les Russes sont arrivés, le 17 septembre 1939, ma mère était déjà malade – elle est décédée juste avant l’arrivée des Allemands. Mon père était destiné à la déportation en Sibérie, qu’ont connue beaucoup de Juifs, des intellectuels, des responsables communautaires ou religieux, des chefs d’entreprise. Comme il était ingénieur des Mines, spécialiste de la tourbe, les Russes lui ont proposé un poste dans l’administration, en lui donnant un subordonné lequel avait pour mission d’acquérir de mon père toutes les connaissances nécessaires… avant que vraisemblablement mon père ne soit à son tour déporté.
- 16 Organisation de jeunesse pour des enfants de 9 à 14 ans, avant qu’ils ne rejoignent les komsomols.
33Nous savions que notre appartement serait jugé trop grand pour nous trois. Nous en louâmes une partie à des Juifs, réfugiés de Varsovie, que mon père connaissait, et une chambre à une autre connaissance, pour éviter que des familles que nous ne connaissions pas nous soient imposées. Mon gymnasium a été nationalisé en 1940 et je suis allée dans un gymnasium où l’enseignement était dispensé en yiddish. Ce fut un choc pour moi. Je venais d’un établissement où nous étions peu nombreux dans les classes, avec des élèves issus du même milieu social. Comme j’étais une bonne élève – surtout très douée en mathématiques ! – j’ai été sollicitée pour être une « pionnière »16, ce que j’ai refusé.
34Les Allemands sont entrés dans Wilno le 27 juin 1941.
- 17 Voir note 10 les rues du vieux quartier.
35Je reste très marquée par ce qu’a vécu la sœur de mon père, dans les premières semaines de l’occupation, avant la création du ghetto. Elle vivait dans une des rues qui allaient constituer le petit ghetto (elle était moins aisée que nous !!), la rue Zydowska17. Au tout début de septembre, prenant prétexte du meurtre d’un des leurs, les Allemands sont venus dans ces rues du vieux quartier juif pour arrêter les hommes jeunes. Ceux-ci se sont dispersés dans les petites ruelles. Les Allemands sont revenus en nombre et ont fait sortir tout le monde. La sœur de mon père se trouvait là, avec sa mère – ma grand-mère – son petit garçon et sa petite fille, plus jeune. Quand tout le monde a été emmené, ma tante a vu dans la rue une dame polonaise, auprès de laquelle elle a laissé la fillette. Le soir, le père, Hirsh Elvasonov, a retrouvé sa fillette, Khava, et a vécu avec elle. Lors de l’Akzie contre les enfants, l’enfant a été assassinée. Quand son père a retrouvé le soir le corps de son enfant, il s’est pendu à ses côtés.
36Le ghetto a été créé le 6 septembre 1941. Nous étions si nombreux que, dans le premier logement où nous nous sommes installés, nous étions vingt par pièce. Une famille entière habitait dans la salle de bains. Puis nous avons habité dans le « Bloc des médecins », cette partie de l’hôpital juif dans laquelle se trouvaient beaucoup de médecins, avec mon oncle et sa femme. Puis, nous nous sommes installés au 1 de la rue Strashun. Il y avait déjà eu tellement de morts que nous avions une chambre par famille. Quant à nous, nous étions quatre.
- 18 Aujourd’hui Pylimo. Durant le ghetto, l’accès à l’hôpital, lequel se situait entre les deux rues, s (...)
- 19 Un recensement de la population du ghetto fut réalisé du 27 au 29 mai 1942, il s’inscrivait dans le (...)
37J’ai donc bien connu le « Bloc des médecins », quand j’y habitais, puis par la suite, quand je venais rendre visite à ma famille. Mon oncle, le frère de ma mère, le Dr Zalman Trotski, habitait avec sa femme Ola, au 46/3 Zawalna18. Le beau-père de mon oncle, David Jaszpan, médecin chef à l’hôpital, et sa femme Edla habitaient également là. Je venais aussi pour retrouver mon amie Liouba Libo. Durant le ghetto, Mme Shabad habitait au 46/1 Zawalna. La pièce dans laquelle elle vivait était étroite et longue. Elle la partageait avec sa famille proche : sa fille, Vera, le Dr Libo, le mari de celle-ci, et Liouba, sa petite-fille19.
38Quand la garde était doublée, c’est qu’une « Akzion » était prévue. Alors, mon père me demandait de quitter le ghetto et d’aller me cacher, pendant un, deux, trois, quatre jours, parfois jusqu’à trois semaines, chez des relations à l’extérieur. Pour cela, quelqu’un m’amenait dans une pharmacie, en face de l’entrée du ghetto (c’est aujourd’hui une banque), et je devais ensuite me débrouiller. Pour rentrer, je devais venir à une heure précise à la pharmacie. Si tout était bon, quelqu’un m’attendait pour me ramener auprès de mon père.
39Un mot sur Jacob Gens, le chef de la police du ghetto, en fait le vrai président du Conseil juif. Il a été très critiqué. Selon moi, c’était un martyr, un saint. Il était marié à une Lituanienne, il avait été officier dans l’armée lituanienne, il connaissait beaucoup de personnes non juives qui pouvaient le cacher. Il ne l’a pas fait.
40Je n’allais pas beaucoup à l’école, car les cours étaient en yiddish. Je dérangeais beaucoup, je parlais polonais et je ne voulais pas parler yiddish. Je me souviens qu’un rabbin venait pour donner des cours. Il ouvrait la porte et, avec son index, me disait de sortir. Pourtant j’écrivais le yiddish. Je me souviens avoir rédigé une dissertation, pour l’école, sur ce que je voyais depuis ma fenêtre. Celle-ci donnait à l’extérieur du ghetto, à l’angle de la rue Strashun et de la rue Zawalna, et j’avais décrit ce qui se passait. Je ne parlais pas le yiddish, quelqu’un a donc lu le texte à ma place. Après la guerre, Liouba Libo, qui était dans ma classe, m’a dit combien la dissertation était belle.
41Quand j’étais ainsi mise à la porte, j’allais voir ma grand-mère qui avait été une grande dame. Dans le ghetto, elle n’était plus rien. Je me souviens d’elle comme quelqu’un de très doux qui, un jour, avait interrompu le travail dans un atelier pour que ses employés me fassent un beau costume de danse.
- 20 C’est dans un parc que se trouve la demeure du fils cadet du grand romancier, poète et dramaturge r (...)
42L’ancienne secrétaire de mon père travaillait, en dehors du ghetto, au musée Pouchkine20 et elle m’emmenait avec elle. Officiellement, je travaillais là-bas, je faisais un peu de ménage. J’ai vécu là de beaux moments. C’était un endroit plein de livres, j’y ai même appris à jouer au billard avec le fils du directeur, lequel avait proposé que j’aille vivre chez sa mère. Je me suis aussi cachée là-bas plusieurs fois, je ne rentrais pas au ghetto. Vers le mois de mars 1943, j’ai travaillé dans un atelier de confection des uniformes allemands. On m’avait appris à coudre les boutons de façon à ce qu’ils paraissent bien cousus, tout en étant seulement tenus par un fil, ce qui faisait que les boutons se perdaient vite !!!
43Quand mon père a été capturé, en vue d’être déporté en Estonie, il a réussi à me faire parvenir un mot nous disant qu’il fallait partir tout de suite. Mon père parlait allemand. Peut-être a-t-il soudoyé un des Allemands qui le gardaient pour que ce message nous parvienne. C’est le dernier message que j’ai reçu de lui.
La fin de la guerre
44Je suis sortie du ghetto début septembre 1943, deux semaines avant la liquidation. J’ai d’abord été hébergée chez un noble polonais, Zygmunt Pastuszynski, qui était à la tête de l’Armia Krajowa, le mouvement de résistance des partisans polonais pour la région de Wilno, rattaché au gouvernement polonais en exil à Londres. Il a été persécuté quand la Pologne est devenue communiste et n’a jamais retrouvé de travail. Il a été reconnu Juste.
45Zygmunt Pastuszynski était en relation avec un Lituanien qui m’a fait de faux documents et chez lequel je suis restée trois mois. Ce Lituanien, Bolzunas, m’hébergeait dans son appartement et il fallait le payer pour cela. Je ne travaillais pas, j’étais présentée comme la fille d’un ami. Quand il avait trop bu, il disait que cela lui permettait de ne plus travailler. Il fallait me trouver une autre cachette.
46Pendant ce temps, la secrétaire de mon père, qui était devenue sa compagne, avait trouvé du travail chez un prêtre, au nord de la Lituanie. Elle est venue me chercher. Le train qui nous y a emmenées a été attaqué par les partisans.
47J’ai été cachée chez ce prêtre, à Palevėnė, dans une grande maison. Je m’appelais alors Irena Sadowska et j’ai appris là-bas la langue lituanienne. Il y avait des veaux, des vaches, des cochons, des canards, des poules… Je n’y ai jamais vu d’Allemands. Je nourrissais les animaux au biberon, je donnais à manger à la volaille, mais, comme je passais mon temps à lire, j’étais incapable de garder les vaches. Une famille noble qui vivait à proximité – les nobles lituaniens étaient tous d’origine polonaise – et venait à l’église, a vite remarqué que j’étais une petite fille qui n’était pas de la campagne et elle m’amenait des livres. À part le prêtre, personne ne savait que j’étais juive. J’étais très versée dans la religion catholique ! Je préparais l’église, je mettais des fleurs et je pouvais renseigner toutes les personnes qui le souhaitaient sur les textes qui seraient lus le dimanche suivant.
48Nous attendions la libération. Deux souvenirs marquent pour moi l’arrivée des Russes.
49Un jour, nous étions partis nous baigner dans une rivière près de la maison. Nous avons soudain entendu crier. Des jeunes soldats russes étaient là qui disaient « Voilà toutes ces filles !!! » Nous nous sommes enfuies. J’étais du côté de la berge où ils se trouvaient. Ils ont commencé à tirer. Jusqu’alors, je ne savais pas nager, j’utilisais pour flotter des paquets d’herbes avec lesquelles on fait des paniers. Ce jour-là, sans aide, j’ai regagné l’autre rive. Première rencontre. La deuxième, c’est quand un officier russe est arrivé chez le prêtre. Je l’ai entendu dire : « Quel dommage qu’Hitler n’ait pas réussi à liquider tous les Juifs ». Vous imaginez, pour nous qui attendions la libération, l’un des « libérateurs » voulait me violer, l’autre me tuer !!! Bien plus tard, le prêtre qui nous hébergeait a été déporté en Sibérie.
50Nous sommes rentrées à Wilno après la libération de la ville. J’y ai retrouvé ma tante, la sœur de ma mère. Je suis allée au lycée russe ouvert pour les filles d’officiers et de dignitaires russes venus pour diriger la ville. J’y ai appris à écrire le russe, mais je ne pouvais adhérer à l’idéologie communiste. Un jour, lors d’un exposé en cours d’histoire et de géographie, je devais dire que la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie avaient demandé à être rattachées à l’Union Soviétique ; j’ai dit que les trois États baltes étaient occupés par les Russes. En réaction, on ne m’a plus interrogée et j’ai ainsi reçu, dans cette matière, la plus basse note attribuée en Union Soviétique, 1 sur 5.
51En 1946, nous sommes parties à Lodz. Tous les membres survivants de ma famille sont arrivés petit à petit. Un des cousins de mon oncle étant installé en Afrique du Sud, nous avons obtenu un visa pour nous y rendre, en passant par la France. Je ne m’entendais pas avec ma tante et, une fois arrivée en France, j’ai réussi à intégrer une école d’infirmières dans laquelle j’étais logée, afin de quitter son foyer. J’ai réussi à rester ainsi en France. J’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari Viktor Fishman, dont la famille était installée depuis 1937 à Limoges, venant de Varsovie. Nous avons fait notre alya à l’automne 1950. Nous sommes installés à Ramat HaSharon depuis 1953. Nous avons quatre enfants, neuf petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants.
Vilna, Wilno et la mémoire juive
52Je suis retournée une fois à Vilnius, en 1991. Au musée Pouchkine, j’ai pu décrire précisément, devant une personne incrédule qui y travaillait, chaque pièce de la maison. Je pouvais dire quels meubles avaient disparu et là où ils se situaient… tout a été vérifié, tout ce dont je me souvenais était exact.
53Lors de cette visite, j’ai fait le constat navrant que les recherches sur des familles juives et la visite des lieux de mémoire étaient devenues une activité lucrative pour des Juifs et des non-Juifs. Je voulais retrouver le gymnasium Epstein- Szpeizer et témoigner. Un membre du musée juif m’a mise en relation avec une personne qui faisait des recherches sur les établissements d’enseignement d’entre les deux guerres. Cette personne ne voulait pas se renseigner sur les deux lycées juifs privés car les enfants étaient issus d’un milieu familial aisé.
54Dans la plupart des livres que j’ai lus sur Wilno je trouve révoltant que l’on oublie de parler des deux lycées privés juifs dont l’enseignement était dispensé en langue polonaise, le gymnasium Epstein- Szpeizer et le gymnasium Ošwiat.
55L’histoire est faite par ceux qui ont réussi à faire entendre leur voix. Vilnius, ville provinciale mais centre culturel juif, est connue pour la diversité qu’elle a accueillie et engendrée sur le plan éducatif, politique, éducatif, religieux… Cette diversité se retrouvait aussi dans l’organisation de la société. Ceux qui ont promu et enrichi la culture et la littérature yiddishes, tout comme les familles russophones qui ont contribué au développement économique et social de la population juive, font partie de cette diversité. La mémoire de l’intelligentsia ne doit pas être oubliée.
Témoignage d’Asia Turgel – Miedrzyrzecki
- 21 Aujourd’hui rue Saviciaus.
56Je suis née au moment de la fête de Shavouot 1924 à Wilno, alors ville polonaise. Mes parents, Israel-Wulf Turgel et Pesia Bulkin, habitaient rue Sawitsch21. Ma mère était née en 1896. Elle était la tante de celui qui allait un jour s’appelait Joseph Bulov, l’auteur de Yossik « Une enfance dans le quartier du Vieux-Marché de Vilnius ». J’avais trois frères, plus âgés que moi, Yankel, technicien, Aron, électricien, et Moizesz, étudiant lors de l’arrivée des Allemands.
57Mon père était né en 1895. Il avait fait ses études à Saint-Pétersbourg et parlait le russe mieux que le polonais. Il était technicien mais, s’il occupait des fonctions d’ingénieur en électricité, il n’en avait pas le titre. Tout ce qu’il rédigeait était de fait signé par un ingénieur. Il enseignait dans une école technique. Il a notamment installé l’électricité en 1930 dans l’ancien palais présidentiel. Il était pratiquant, et fréquentait la Kloyz, la Maison de prières, du Gaon de Vilna, où il avait un siège à son nom, mais il était ouvert, à l’image de Wilno. Wilno, à la différence d’autres villes de Pologne, était une ville dans laquelle il n’y avait pas de Hassidim, et nulle part dans les rues ne se rencontraient les hommes pieux en payes et caftan.
À l’école Shimen Shmuel Frug
- 22 Ainsi nommée du nom d’un poète russe et yiddish du début du XXe siècle.
- 23 Aujourd’hui rue Bokshto.
- 24 Le CBK(Tsentraler Bildungs Komitet – Comité central de l'éducation) a été fondé le 19 avril 1919 po (...)
58De 1928 à 1939, j’étais élève à l’école primaire de filles Shimen Shmuel Frug22. Cette école se situait à proximité de la maison, au 4 rue Bakchta23. Elle dépendait du réseau CBK24 et elle en était, selon moi, la meilleure école.
- 25 Cette école avait été fondée en 1908 avec une double vocation, enseigner le russe et le yiddish aux (...)
59Je me souviens des professeurs. Il y avait Mme Bassia Pupko, la sœur du directeur25. Elle était très stricte. Mme Lehman était professeur de polonais, elle était surnommée, sans méchanceté, Die Gandze (l’oie), car elle avait un très long cou. M. Katz était professeur de yiddish. Mme Segalowicz était la femme de M. Katz. Mme Esther Notik – Lehrerin Notik – était notre professeur d’hébreu. M. Slep enseignait le chant. M. Goldschmidt était notre professeur d’histoire juive, professeur de philosophie. Il était connu pour avoir traduit les cartes scolaires – les grandes cartes utilisées en géographie – en yiddish. Il était très gentil, les enfants quittaient la classe quand ils voulaient. Il y avait aussi Mme Rokl Broide et M. Lerner. Nous appelions les professeurs par leur prénom dans les petites classes. Aujourd’hui, je dis encore Lehrer ou Lehrerin. Une infirmière passait régulièrement pour surveiller notre santé, vérifier si nous étions propres. Nous l’appelions Schwester.
60J’allais à l’école de 8h à 11h 30. Il y avait des pauses de cinq minutes entre les cours, puis une pause repas de trente minutes et de nouveau cours de 12h à 14h. Les enfants des familles pauvres mangeaient à l’école un repas gratuit. C’était une soupe. Les autres enfants partageaient à une table commune ce qu’ils avaient amené. On appelait ce repas greisefrüstuk, le grand petit-déjeuner. Nous avions école tous les jours sauf le samedi. En plus des cours, nous avions des séances de gymnastique et de chant toutes les deux semaines.
61Parfois, nous faisions des excursions dans les jardins Bernardinu et Teladnik pour étudier les feuilles, en lien avec notre cours de botanique.
62À l’école Frug, toutes les matières étaient en yiddish, nous n’avions que deux heures de polonais, ce qui n’était pas suffisant. Je souhaitais parler davantage le polonais et j’ai demandé à aller dans une école en langue polonaise, pour mieux parler cette langue. J’ai quitté l’école Frug, et je suis donc allée dans une école en langue polonaise publique, gratuite, ouverte aux enfants juifs. Nos professeurs étaient tous des Juifs assimilés qui parlaient le polonais.
- 26 Aujourd’hui rue Svarco.
63Nous n’avions pas école le samedi, ni les jours des fêtes juives. Cette école, comme toutes celles créées par le gouvernement polonais pour les enfants juifs, était appelée Shabasuftke, l’école du samedi. Mon école était l’école Povcherna n° 38. Elle se situait non loin de la maison, rue Schwartzawie26. La discipline y était stricte. J’y suis restée deux ans.
Ma vie quotidienne
64Si, à l’école, j’apprenais et parlais le polonais et le yiddish, à la maison nous parlions avant tout le yiddish. Je suis très fière d’être une Litvak, d’utiliser le yiddish tel qu’il était parlé à Wilno.
65Comme mes deux parents parlaient le russe, nous employions parfois des expressions russes, comme « Otlichno » pour dire très beau, excellent. Après l’école, je faisais du piano avec un professeur particulier chez lequel j’allais. Mes amies venaient m’écouter par la fenêtre. J’étais inscrite en gymnastique dans le club de sports HaPoel.
66Dans notre immeuble, notre famille était la seule à partir en vacances. Nous louions une maison de vacances à Antokol, Pospiecw, Wolokunpio, à quelques kilomètres de la ville. Nous louions une maison vide. La famille n’aurait jamais mangé dans la même vaisselle que des Polonais !! Les lits, la vaisselle, la literie étaient chargés sur une voiture à cheval. Mes deux frères partaient avec la charrette et je partais avec ma mère en fiacre. Quand nos amis nous rendaient visite, le samedi, ils venaient en car.
- 27 Aujourd’hui rue Gedimino.
- 28 Il s’agit de Tito Romalio, un danseur brésilien dont la femme était russe et qui s’installa ultérie (...)
67À Wilno, nous allions notamment nous promener rue Mickiewicz27. C’était nos « Champs Elysées », un lieu de promenade. Il y avait des cafés chics, comme le café Sztral, et en face un restaurant « Le Bouquet » où se tenaient des « thés dansants ». La danse a beaucoup compté pour moi. Quand les Soviétiques sont arrivés, en 1939, j’ai eu la possibilité de suivre des cours de danse classique avec un professeur polonais, qui venait de Paris et qui avait été obligé d’accepter des élèves juifs. Je suivais aussi des cours de danse moderne, avec un danseur venu du Brésil. C’était la première fois que je rencontrais une personne de couleur. Ce danseur s’appelait Prince Tito28.
- 29 Aujourd’hui rue Vokiečių.
68L’autre lieu de promenade des jeunes était la Dayshter gas29 (Niemiecka en polonais) une rue très commerçante. C’était le centre de la vie commerciale juive, avec des magasins vendant des vêtements, des pianos, du vin.
- 30 La Grande Synagogue et la Maison de prières du Gaon de Vilna se trouvaient rue Žydų (la rue des Jui (...)
- 31 Dans le quartier juif, l’organisation urbaine née du mode de construction des logements, dans un es (...)
69Aux abords de la Grande Synagogue30, le Durchkhoyf31 était le passage « entre les cours » qui menait de la rue Żydowska à la rue Jatkowa. S’y trouvaient des vendeurs de pauvres marchandises. Il y avait aussi beaucoup de mendiants, dont un s’appelait Rothschild. Je me souviens aussi d’une personne à l’esprit dérangé, qui se promenait devant l’Hôtel de Ville. Il s’appelait « Sender ». Quand nous lui parlions, il répondait comme on récite un poème, en vers. Il était toujours remarquablement habillé.
Ma vie dans le ghetto
70Le 6 septembre 1941, les Allemands nous ont rassemblés dans la cour de notre immeuble pour nous emmener dans le ghetto qui venait d’être créé. Nous avons caché des bijoux, des vêtements de qualité. Nous pensions que cela n’allait durer qu’un mois, que les Russes allaient revenir. Après deux mois, nous avons voulu aller rechercher ce que nous avions caché, nous n’avons rien retrouvé.
71Après bien des difficultés, nous nous sommes installés au 7 de la rue Rudnicki, au rez-de-chaussée d’un immeuble, sur la cour. Nous y avons trouvé des caisses d’anciens numéros du journal yiddish Ovnt Kurier et nous nous en servions pour allumer le feu. Il y avait une petite cave, dont l’accès n’était pas visible, et nous avons pu nous y cacher.
72Nous avions un « médaillon » accroché autour du cou avec une ficelle, ce qui signifiait que nous avions un shein (permis de travail) ou que nous étions inscrits sur un shein.
- 32 Kommando : groupe de prisonniers travaillant à l’extérieur du ghetto.
- 33 Ici, il s’agit de l’Aktion qui dura du 3 au 5 novembre 1941, visant à « nettoyer » le grand ghetto (...)
73J’étais inscrite sur celui de mon frère Aaron, comme étant sa femme. Mon frère travaillait dans un Kommando32 composé de personnes très qualifiées, mon père également. Quand il a fallu sortir du grand ghetto au moment de la grande Aktion33, ceux qui étaient dans ce Kommando ont été bien traités. Les Allemands nous ont donné à manger.
74J’ai travaillé dans un Kommando qui remettait en état des uniformes allemands. Cet atelier, appelé Feldbekleidungsamt, se situait dans mon ancienne école, rue Bakchta. Tous les jours, deux fois par jour, je passais devant mon ancienne maison et j’avais le cœur serré. L’Allemand, le Feldwebel, qui nous encadrait était assez âgé. Il ne nous laissait pas rentrer dans le ghetto quand il y avait une aktion. Le midi, grâce à lui, nous avions un bol de soupe. Il y avait parmi nous une rebetzin, très pieuse. Il l’a prise pour faire le ménage chez lui.
75Je n’avais plus la notion du temps. Pour ne pas sombrer dans l’angoisse, je me suis inscrite, comme beaucoup d’autres jeunes, dans un club sportif et un club de danse, celui dont s’occupait Nina Gerstein. Ces activités nous permettaient de conserver notre dignité d’être humain. Je me souviens de l’orchestre du ghetto, dirigé par M. Dumashkin. Nous préparions un spectacle de danse avec une danseuse très célèbre, Mirele Daiches, mais avec également la chorale, dont faisait partie la chanteuse Liouba Levicka. Celle-ci a été arrêtée alors qu’elle tentait de rentrer dans le ghetto avec un sac de nourriture. Elle a été fusillée le lendemain.
76Personne ne nous a aidés. Les dames polonaises qui venaient à la maison pour le linge, le ménage, n’ont rien fait, même pour sauver ma nièce de cinq ans. Une de mes cousines avait un type aryen qui lui permettait de se déplacer facilement. Elle décousait les étoiles, que nous devions porter, pour se rendre à la campagne. Un jour, elle a été reconnue dans un fiacre par une ancienne voisine polonaise qui l’a dénoncée.
77L’hôpital juif se situait à l’intérieur du ghetto. Un jour, je suis allée consulter en urgence le Dr Libo, laryngologue, pour des saignements provenant de la gorge. Il m’a rassurée en me disant que ce n’était qu’une petite veine qui avait éclaté.
- 34 Deux adultes et deux enfants pouvaient être inscrits sur le schein.
78Jacob Gens, le chef de la police du ghetto, puis du Conseil juif, a été très critiqué. Avec le temps, je pense qu’il a aidé. Il avait une femme lituanienne non juive, il aurait pu ne pas être dans le ghetto. Mais il a caché et a aidé beaucoup d’enfants, dont les orphelins. Il disait « ce sera la nouvelle génération ». Quand il y avait une aktion, que les gens passaient devant les SS, Gens comptait. Quand une famille avait trop d’enfants, les SS mettaient un des enfants de côté et Gens mettait l’enfant avec une autre famille34. Il attrapait le gosse et disait au « père » : « Et alors, tu ne te rends pas compte que tu oublies ton enfant !!! ». Un mois ou six semaines avant la liquidation, le commissaire adjoint du ghetto, Dessler, s’est sauvé avec la caisse. Gens aurait pu le faire aussi. Bien sûr, il était proche des Allemands, il allait boire avec eux. Il pensait que ce qu’il faisait permettrait de sauver le ghetto. À l’époque du ghetto, je ne pensais pas la même chose.
- 35 Le nom de Yankl Turgel se trouve dans le fichier du Musée des Combattants du Ghetto (près de Saint- (...)
79J’ai su après la guerre que mon frère Yankel35 avait rejoint la FPO (Fareinikte Partisaner Organizatsie – Organisation Unifiée des Partisans du ghetto). Yankel travaillait avant l’arrivée des Soviétiques à l’usine Elektrit, laquelle avait été transférée à Minsk en 1939. Il se trouvait en vacances avec sa fille, ma nièce Riva, à Wilno quand les Allemands sont arrivés. Il avait réussi à partir avec les Soviétiques et nous n’avons jamais eu de nouvelles. Un autre de mes frères, Aron, voulait partir dans la forêt avec les partisans. Je lui ai demandé de rester pour ne pas abandonner nos parents, mon père étant malade.
- 36 Aujourd’hui rue Rasų.
- 37 Avrom Chwojnik, Jacob (Yankel) Kaplan et Asia Big, avec le dernier groupe des combattants de la FPO (...)
80Le 23 septembre 1943 est la seule date dont je me souvienne. C’est le jour de la liquidation du ghetto. Le 23, les hommes ont été séparés des femmes. Nous avons été regroupés dans la cour d’un monastère. La sélection s’est faite sur une place, près de la rue Rosser36. Mon père, Israël, mon frère Aron, mon frère Moizsez vont d’un côté. Je reste avec ma mère, Pesia, et ma nièce Riva, la petite fille de mon frère aîné Yankel. C’est là que j’ai vu les corps, pendus, d’Asia Big et de deux autres personnes37. Asia Big, qui était plus âgée que moi, avait fréquenté l’école Frug. Je me souviens d’un groupe de quelques dizaines de jeunes enfants de l’orphelinat, seuls, séparés des autres prisonniers, dans un coin, qui pleuraient. Nous n’avons pas eu le droit de les approcher. C’est un de mes plus terribles souvenirs. Il pleuvait. J’ai été envoyée à droite, ma mère et ma nièce à gauche. Je ne sais pas ce que sont devenus mes parents, mes frères, ma nièce. Ils ont pu être tués à Ponar, ou envoyés dans un camp.
Kaiserwald, Stutthof et Magdebourg
81Lors de la liquidation du ghetto, je disposais d’un shein au nom de Turgel. Je suis restée avec mon amie, Doba-Dobke Yablon. Elle avait un shein au nom de Aranovitch, nom de la personne qui l’avait inscrite sur son shein. Dans le wagon à bestiaux, nous nous tenions toutes les deux. Nous avons décidé de nous faire passer pour des sœurs. Quand nous sommes arrivées au camp, elle est passée la première et a donné ce nom. Je l’ai donné aussi. C’est ainsi que c’est sous le nom d’Aranovitch que j’ai été enregistrée au camp de concentration de Riga-Kaiserwald, en Lettonie.
82Lors de la liquidation du ghetto, j’avais réussi à emmener un sac avec des photos. À Kaiserwald, les photos, papiers, passeports des prisonniers servaient à allumer le feu. Un prisonnier avait réussi à mettre de côté mes photos. Mais ce prisonnier, un Juif allemand, a été tué. Celui qui a récupéré sa paillasse m’a demandé de les brûler, ces photos étant dangereuses pour lui et moi.
83Dans ce camp, j’ai toujours travaillé à l’intérieur (Innendienst), quand d’autres étaient affectées à l’extérieur du camp (Aussendienst). Étant Innendienst, je n’ai pas eu la tête rasée. Mon premier travail était à la désinfection du linge. Nous devions alimenter en eau la machine et ainsi fabriquer de la vapeur. Mon amie Dobke et moi étions équipées de combinaisons pour nous protéger des poux. Le dimanche, nous ne mettions pas de linge, mais nous devions continuer à faire tourner la machine. Un dimanche, en hiver, il faisait tellement froid que nous sommes entrées dans la machine, sans en refermer complètement la porte. Le commandant du camp, Sauer, est arrivé et nous a vues, Dobke et moi… et il est reparti.
84Dans le bloc où nous couchions, il y avait à l’entrée une pièce, de 12 lits, une petite infirmerie, le revier. Un jour, une femme SS (pire que les hommes) est entrée dans le bloc pour l’appel. Je ne l’ai pas entendue, elle est arrivée et m’a donné un violent coup de pied, au bas du dos. J’ai su, bien après la guerre, que le coccyx avait été cassé. Je ne pouvais plus marcher, les autres filles m’ont portée pour l’appel. Le lendemain, je ne pouvais pas me lever. Le médecin polonais qui est venu m’a dit que je devais aller au revier. J’y suis allée. Il y avait là une Juive allemande, très belle – nous étions méprisés des Juifs allemands, qui nous traitaient de « Polishe Schweinen ». Le surlendemain, il y a eu une sélection au revier. La belle Allemande a été emmenée. Sur les six ou huit personnes du revier, nous sommes restées deux. Je ne m’explique pas pourquoi j’ai eu encore cette chance.
85Je travaillais à l’Unterkunft, le magasin où était trié tout ce qui était pris sur les prisonniers et où se gérait tout ce qu’il leur était remis. Je travaillais avec mon amie Dobke Yablon. Un jour, les SS sont venues chercher des personnes pour travailler à l’usine AEG. Dobke était sortie pour aller aux toilettes. Ils l’ont attrapée et elle est partie. Un mois après, des prisonniers de ce camp sont venus à l’Unterkunft chercher des affaires. Dobke était avec eux. J’ai pris ce que je lui avais gardé lors de son départ précipité, ses sous-vêtements, et je les lui ai fait passer, ainsi qu’un morceau de savon. Dans le camion, elle a mis tout cela sous les affaires que les prisonniers ramenaient sur le lieu de travail. Un Allemand, Hirsh, le responsable du KleiderKammer, l’atelier des vêtements, a vu de son bureau le geste et a exigé de Dobke le nom de celle qui lui avait transmis le savon. Elle a dit « ma sœur ». Il m’a battue, je me suis évanouie. Il m’a dit que je ferai partie de la prochaine sélection. Les prisonnières du KleiderKammer sont venues me chercher pour me ramener dans mon bloc. J’ai eu une autre chance quand on est venu me chercher, lors de cette sélection, à l’atelier dans lequel je travaillais : le SS qui était responsable de l’Unterkunft, Fischer, a dit à notre responsable de groupe Shalkowski de me cacher au grenier, et Fischer a répondu à ceux qui venaient me chercher que j’avais déjà été emmenée.
86Sami (Samuel) Shalkowski était mon ami. Sa mère était aussi dans le camp et je la protégeais. Elle avait d’autres enfants en Israël et exprimait le vœu que nous nous y installions aussi. Sami a été déporté également à Magdebourg, d’où il a été libéré par les Américains. Il est devenu traducteur. Il s’est ensuite installé aux États-Unis, puis en Israël, n’ayant pas réussi à obtenir un visa pour la France. Il m’a écrit, pour me demander si j’étais toujours la même Asia que dans les camps.
87Un peu avant l’hiver 1944, j’ai été transférée, par bateau, de Riga au camp de concentration de Stutthof, près de Gdansk. Nous étions dans la cale, j’étais malade. Pour débarquer, nous devions passer par des petits bateaux. Il n’y avait qu’une petite planche pour y accéder. C’est la mère de Samuel Shalkowski qui m’a aidée, en passant devant et en me donnant la main. Je ne l’ai plus jamais revue ensuite. Une de mes cousines, la fille du frère de ma mère, était aussi dans ce camp. Peu de temps après, j’ai été transférée au camp de concentration de Magdebourg, pour travailler à l’usine de munitions de Polte.
88Dans notre bloc, nous étions 300 personnes, avec trois lits superposés. Nous étions toutes stressées et notre question était : « quand allons-nous être tuées ? » Quand un SS est venu et a demandé vingt personnes pour aller à la douche, j’ai immédiatement été volontaire. Je préférais partir tout de suite, plutôt que d’attendre la mort. En chemin, l’Allemand nous a dit : « J’aurais préféré vous amener dans une autre douche ». C’est ainsi que j’ai compris que c’était une vraie douche que nous allions avoir. On nous a donné des vêtements civils, avec une croix dans le dos, alors qu’à Stutthof nous avions des vêtements rayés.
89Lors de la répartition pour le travail, j’étais dans la douche. Et donc quand je suis arrivée pour la répartition, il n’y avait plus de places pour le travail prévu pour les femmes et j’ai été affectée à une équipe d’hommes, à la Bonderei. Nous devions tremper des objets dans une solution à base d’acide sulfurique. Nous entrions dans la pièce par une petite ouverture ; nous devions nous courber. Les émanations de gaz tuaient. Les Allemands portaient des masques. Nous n’en portions pas. Nous avions seulement des gants. Nous avons été quatre survivants sur vingt. Un jour, je me suis approchée d’un contremaître, je lui ai dit en allemand que je ne pouvais plus travailler là, qu’il fallait me mettre ailleurs. Il m’a dit : « Tu n’en as plus pour longtemps ». Quelques jours après, je suis tombée malade. Je ne pouvais plus me lever. J’étais jaune comme un citron. Les SS passaient tous les jours voir qui ne pouvaient plus se lever et on venait chercher les personnes concernées le lendemain. Quand le médecin SS est venu me voir, il m’a demandé ce que j’avais : « Je ne peux plus me lever », « Où travailles-tu ? » « Au Bonderei ». Il m’a laissée là. Deux jours après, l’usine a été bombardée. Pendant deux jours, personne n’est venu nous chercher pour le travail.
90Le troisième jour, l’évacuation a été organisée par les Allemands, civils et militaires. Nous avons marché une journée entière. On parle souvent de la « Marche de la mort » d’Auschwitz, pour nous c’était cela aussi. Nous avons été emmenées près d’un ravin. On nous a demandé de nous mettre autour. Là, les Allemands ont commencé à tirer. Avec six autres filles, nous sommes parvenues à courir vers la forêt. Nous y avons croisé des Allemands, nous leur avons dit que nous étions polonaises et que nous fuyions l’arrivée des Russes pour rejoindre les Américains. Nous avions retourné nos vestes. Nous sommes arrivés dans un village où se trouvaient des Polonais. Certains nous ont donné une pomme de terre, d’autres une veste.
La fuite et la fin de la guerre
91Nous avons été abritées par une personne appelée Müller, un Volksdeutsche (Polonais vivant en Allemagne et considéré comme Allemand) qui nous a cédé la moitié de la cabane où il s’était installé. C’était dans le village de Gütter, à côté de la ville de Burg, près de Magdebourg. Il nous donnait du pain et nous avait trouvé du travail chez des paysans. Quand les Russes sont arrivés, il nous a dit qu’il savait depuis le début que nous étions juives, car nous étions « très polies ». Nous sommes restées un mois là. Un jour, nous avons entendu du bruit… des tanks. Un gradé – un major je crois – s’est approché, je lui ai dit : « Je suis juive ». Il m’a dit : « Ne dis rien, je reviens ce soir vous voir ». Il était juif. Il est revenu le soir avec un très haut gradé… juif lui aussi. Ils nous ont installées dans un appartement pris aux Allemands. Un vendredi soir, ils sont venus avec des bougies et le major, qui s’appelait Gdalye, a dit la prière.
92Parmi notre groupe de sept filles, il y avait Lola Gittelzon. Elle voulait retourner à Wilno où elle s’était mariée en 1941. Elle avait un oncle à Paris, M. Byl. Elle m’a donné une grande lettre pour lui.
93Je suis restée un mois en Allemagne. Au début, je voulais aller en Amérique. Je me suis décidée pour Paris, où la fille d’une cousine de ma mère avait étudié. Mais j’étais sans papier et je craignais que cela pose problème. Aussi, quand j’ai trouvé une carte sans photo, au nom de Marcelline Muller, de Strasbourg, je l’ai prise. Dans le train qui m’amenait vers l’Ouest, il y avait des femmes allemandes et des soldats américains agressifs vis-à-vis d’elles. Quand je leur ai dit que j’étais juive, ils m’ont donné un manteau, de la nourriture. Ils m’ont embrassée.
94Je suis arrivée à Lille. Le consul m’a demandé où je voulais aller. J’ai dit : « Paris » et j’ai reçu ma carte de rapatriée, que j’ai toujours, au nom de Marcelline Muller.
Paris et Bouqueron
95Je suis arrivée à Paris, peut-être par l’avenue Victor Hugo. En tant que déportée, j’ai reçu 2 000 francs.
96À Lille, je m’étais fait voler mon sac de voyage. Dedans, se trouvaient des vêtements qui avaient été pris par les Russes dans les maisons allemandes. Il ne me restait qu’un sac à main, dans lequel se trouvait la lettre de mon amie de Wilno, Lola Gittelzon. Je suis allée au lieu de rassemblement de ceux qui revenaient. Nous dormions par terre. Je pleurais, je ne savais pas ce que j’allais devenir. Un jeune homme s’est approché de moi. Il m’a demandé : « Tu es Juive ? ». Pour la première fois depuis plusieurs années, j’ai donné mon vrai nom. Il m’a amenée rue Guy Patin. Le médecin qui m’a auscultée me parlait yiddish, il a proposé de m’emmener en vacances. J’étais tellement maigre. Je lui ai montré la lettre donnée par Lola Gittelzon. Lola était la nièce de Jakub Byl, du Comité Amelot et un des fondateurs de la colonie scolaire. Dans ce foyer de la rue Guy Patin, je suis tombée malade, mon organisme n’ayant pas accepté la nourriture. C’est là, alors que je me sentais seule, orpheline, que j’ai retrouvé une amie de Wilno, Paula – Pessele Garber, qui avait aussi survécu à la liquidation du ghetto et à différents camps. Paula deviendra par la suite, sous son nom d’épouse de Borenstein, la représentante du Joint Distribution Committee à Paris.
97Paula était très gaie. Elle devait partir avec le Bund dans un centre d’accueil près de Grenoble. Elle menaça de ne pas partir si on ne me trouvait pas une place. C’est ainsi que je me suis retrouvée à Bouqueron, près de Grenoble, dans une colonie du Bund. J’avais toujours des papiers au nom de Marcelline Muller. Mais je voulais absolument retrouver ma vraie identité. Par chance, un jour une dame arriva, elle avait été mon institutrice à Wilno, Lehrerin Mire. Elle m’a appelée de suite « Asia Turgel ».
Aujourd'hui
98J’ai rencontré Maurice peu après mon arrivée à Bouqueron. Nous étions trois filles, Paula, Maria, une fille rencontrée dans le train, et moi. Notre première impression était que les personnes dans ce centre étaient « tous des vieux Bundistes ». Sauf un, qui faisait du sport quand je suis arrivée : Maurice.
99Maurice – Moïse – était né à Łodź en 1919. Sa famille était arrivée à Paris alors qu’il avait six mois. Il avait été fait prisonnier de guerre et avait passé la guerre en Allemagne. Ses parents avaient été déportés. Ses sœurs avaient survécu.
- 38 Yiddisher Arbeter Klub, club sportif ouvrier juif.
100Un de ses oncles était directeur de la colonie de Bouqueron et Maurice travaillait aux cuisines. Je ne voulais pas me marier sous un autre nom que Turgel. Mais j’avais peur d’aller à la préfecture. Grâce à un dentiste juif, j’ai pu avoir des papiers d’identité à mon nom. Le 25 août 1945, un mois après notre rencontre, nous étions mariés. Je ne parlais pas le français et je n’ai pu dire que : « oui » !! De retour à Paris, la vie a été très dure. Nous logions dans un petit hôtel pas cher. Nous allions manger à la cuisine populaire juive, boulevard de Belleville. Maurice travaillait dans une usine qui fabriquait des lampes spéciales (des lampes pour des batteries par exemple). Il fabriquait les boîtes sur lesquelles étaient placées les lampes. Il s’y prenait très bien puisque c’était le métier qu’il avait appris quand il était jeune. Un jour, Maurice a rencontré un ancien ami du YASK38 qui lui a proposé de venir travailler avec lui dans un atelier de confection. Comme, après notre arrivée à Paris, j’avais été placée dans un atelier pour apprendre à coudre – j’étais plutôt douée – j’ai travaillé avec Maurice plusieurs années. Maurice a ensuite créé une petite entreprise de dorure chimique de lustrerie et d’accessoires de maroquinerie.
101À Paris, je me suis inscrite à l’Alliance Française pour apprendre le français. J’avais de bons résultats. Aujourd’hui encore, je suis capable de repérer toutes les fautes dans un texte.
102Il s’est créé, après la guerre à Paris, une association des Vilnois en France. Aujourd’hui, nous sommes peu nombreux. Deux amis de Wilno vivent à Paris, Simon (Schleimele) Malkes, et Bella Goldowska- Jadlowka. Je corresponds encore avec Lola Gittelzon qui est à Saint-Pétersbourg.
103Nous avons un fils, Yves, prénommé ainsi en souvenir de son grand-père Israël-Wulf, et une petite-fille, Deborah.
Notes
1 Témoignage recueilli par Yaël Yotam et Muriel Chochois, de juillet 2009 à juillet 2012, avec l’appui de Yoël Ofek, fils de Sophie Libo.
2 Aujourd’hui Tartu, en Estonie.
3 Le Dr Lewande était, en 1874, interniste et neurologue, collaborateur régulier de Folksgezunt. Efim Jeshurin, Vilne, New York, Futuro Press, 1935, p. 404.
4 Aujourd’hui Kalinausko. La maison des Libo existe toujours.
5 L’original en polonais a été traduit en hébreu et figure dans le livre consacré au Dr Libo, édité après son décès par Beit Vilna (association en Israël des anciens de Vilna). La traduction en a été faite en français par Yaël Yotam.
6 Dans cette « brigade », placée sous les ordres des représentants d’Alfred Rosenberg (alors ministre nazi des territoires occupés de l’Est), se trouvaient d’anciens membres du YIVO comme Zelig Kalmanovitch, Uma Olkenitska, Herman Kruk, Avrom Zutskever, Shmerl Katcherginski, Daniel Feinstein, Rokhl Pupko et bien d’autres. Toutes les personnes, embrigadées par les Allemands pour trier ce qu’il y avait de plus précieux, qui œuvrèrent à sauver ce trésor, firent partie d’un groupe désormais connu sous le nom de « La Brigade des Papiers ». Revenant du travail, ils ramenaient clandestinement dans le ghetto un grand nombre de documents qui furent dissimulés dans plusieurs cachettes. En juin 1945, la documentation amassée par les nazis fut retrouvée à Francfort-sur-le-Main, alors en zone d’occupation américaine, et expédiée en 1947 au YIVO à New-York, aujourd’hui Institute for Jewish Research.
7 Maria Mikulska, Juozas Stakauskas et Valdas Žemaitis ont été reconnus Justes parmi les Nations par Yad VaShem en 1974.
8 Cette partie a été construite à partir d’entretiens avec Sophie, et après traduction d’articles de presse parus dans The Worker, en 1993 à Varsovie, Al HaMishar en 1983, et dans les publications du Musée de Herzlia, en 1981.
9 Quelques thèmes abordés par Sophie Libo-Wawrzyniak dans ses poupées artistiques :
- La ville juive : une évocation non pas issue de la mémoire de Sophie, mais des lectures et recherches sur son histoire familiale, un monde qui n’existe plus.
- La Shoah : des œuvres intitulées « 1939 », « Kaddish », « Souvenez-vous de ce que vous a fait Amalek », « Un cri dans les ruines d’une cité ».
- Les trésors bibliques : les poupées évoquent les scènes bibliques telles le sacrifice d’Isaac, Jacob et Esaü.
- Le monde de la musique et du théâtre : un ensemble coloré qui rassemble violonistes, pianistes parmi des acteurs et des auteurs classiques… de Shakespeare à Chanoch Levine (auteur israélien), du chanteur d’opéra à Yehudit Ravitz (chanteuse israélienne).
- Les émotions violentes : des formes d’émotion que les poupées ne cachent pas mais rendent visibles : la mort, l’amour, le conflit et l’au-delà.
- L’aliyah : un regard personnel, empreint d’amour et de respect de l’artiste et sa vision particulière du sionisme, pour communiquer aux visiteurs l’ardeur des olim (immigrants)… puissent les poupées contribuer à l’intégration des personnes qu’elles représentent !
10 La rue allemande (aujourd’hui Vokiečių). Au-delà de cette rue, se trouvait le « vieux quartier juif ». Suite à la décision de Ladislav IV, trois rues en formaient les limites extérieures : les rues Zydowska (Žydų en lituanien et Yiddishé en yiddish), Jatkowa (Mėsinių en lituanien et Jatkever en yiddish) et Sv.Michalska (Šv.Mikalojaus en lituanien et Nicolas en yiddish). La population juive était incitée, pour des raisons de sécurité, à résider dans ce quartier, lequel pouvait accueillir également des non-Juifs. Les Juifs se devaient d’acquérir les maisons de ce quartier dans les quinze années à venir. La situation politique et commerciale, les relations entre Juifs et chrétiens firent que cette décision ne se concrétisa pas. Un changement important intervint en 1861 quand le « ghetto » – qui n’en avait jamais été un – fut considéré comme supprimé. Dans cette période de développement économique important, les entreprises furent réinstallées à proximité de la gare nouvellement construite, et leurs propriétaires recherchèrent alors des logements plus confortables, répondant à leurs attentes hygiénistes, dans d’autres quartiers. Les plus pauvres restèrent alors dans le vieux quartier. Celui-ci connut une autre période de déclin durant la Première Guerre mondiale, les dernières familles aisées qui y résidaient le quittant, abandonnant les maisons aux victimes de guerre et réfugiés fuyant les pogroms d’Ukraine. Le quartier poursuivit son déclin, devenant celui des mendiants et de la pègre.
11 Aujourd’hui Troki et Pylimo.
12 Aujourd’hui Basanavičiaus.
13 Aujourd’hui Kalinausko.
14 Aujourd’hui la Neris, la rivière au bord de laquelle se trouve Vilnius.
15 Mme Irma Dagon nomme ainsi le Dr Roza Shabad-Gawronska.
16 Organisation de jeunesse pour des enfants de 9 à 14 ans, avant qu’ils ne rejoignent les komsomols.
17 Voir note 10 les rues du vieux quartier.
18 Aujourd’hui Pylimo. Durant le ghetto, l’accès à l’hôpital, lequel se situait entre les deux rues, se faisait à partir de la rue Hekdesh (Shpitalna en polonais). Mais dans le recensement de la population de Lituanie, en mai 1942, c’est l’ancienne adresse de l’hôpital, 44-46 Zawalna, qui a été reprise.
19 Un recensement de la population du ghetto fut réalisé du 27 au 29 mai 1942, il s’inscrivait dans le recensement général de la population de Lituanie. Le ghetto fut découpé en 32 « zones » correspondant à des rues, ou des tronçons de rues, les bâtiments de chaque rue étant eux-mêmes divisés en « appartement ». 14 454 prisonniers sont recensés et 1 128 appartements. Chaque prisonnier y est mentionné, avec un numéro d’ordre, sa date de naissance et sa profession, en lituanien.
Ce recensement a été retrouvé et figure dans l’ouvrage publié par le Musée Juif du Gaon de Vilna en 1996, Vilnius ghetto : lists of prisoners, vol. 1 et 2, p. 194 du vol. 2 ; on y relève ces informations :
Rue : Pylimo, numéro 46, appartement n°1
Ref : 150 (150ème personne recensée dans les deux « appartements » 44 et 46, disposant d’une seule entrée)
Nom : Šabad-Lewande Roza
Date de Naissance :1882
Profession : Gydytojas (Dans ce recensement, les médecins font partie des rares personnes pour lesquelles la profession réelle est indiquée, la profession des autres prisonniers étant celle déclarée pour disposer de chances de survie).
20 C’est dans un parc que se trouve la demeure du fils cadet du grand romancier, poète et dramaturge russe, dont des effets personnels avaient été amenés en ce lieu au tout début du XXe siècle. En 1940, la municipalité, conformément au testament de la famille, transforma le manoir en musée littéraire dédié à Alexandre Pouchkine.
21 Aujourd’hui rue Saviciaus.
22 Ainsi nommée du nom d’un poète russe et yiddish du début du XXe siècle.
23 Aujourd’hui rue Bokshto.
24 Le CBK(Tsentraler Bildungs Komitet – Comité central de l'éducation) a été fondé le 19 avril 1919 pour fédérer les écoles primaires séculières yiddishes et développer des programmes pédagogiques appropriés.
25 Cette école avait été fondée en 1908 avec une double vocation, enseigner le russe et le yiddish aux jeunes filles. Elle n’était pas mixte, volontairement. En 1920, le polonais y avait remplacé le russe. En 1938, elle fusionna avec l’école Kuperstein. M. A.M. Rivesman en fut le directeur à partir 1922, puis M. Pupko le remplaça.
26 Aujourd’hui rue Svarco.
27 Aujourd’hui rue Gedimino.
28 Il s’agit de Tito Romalio, un danseur brésilien dont la femme était russe et qui s’installa ultérieurement à Leningrad. Son fils, également connu sous le nom de Tito Romalio, a été assassiné en 2010 dans cette ville.
29 Aujourd’hui rue Vokiečių.
30 La Grande Synagogue et la Maison de prières du Gaon de Vilna se trouvaient rue Žydų (la rue des Juifs, en yiddish : Yidishe gas), le centre du quartier juif médiéval. En 1901, un immeuble fut bâti pour accueillir dans cet espace synagogal l’ancienne bibliothèque et la collection de livres de Mattityahu Strashun.
31 Dans le quartier juif, l’organisation urbaine née du mode de construction des logements, dans un espace très limité, faisait qu’il était possible de passer d’une rue à l’autre par de nombreuses cours de passage, dans lesquels des vendeurs offraient articles artisanaux, pâtisseries, fèves salées, mercerie…
32 Kommando : groupe de prisonniers travaillant à l’extérieur du ghetto.
33 Ici, il s’agit de l’Aktion qui dura du 3 au 5 novembre 1941, visant à « nettoyer » le grand ghetto de tous ceux qui ne disposaient pas de shein. Les prisonniers avaient été principalement amenés dans le petit ghetto qui avait déjà été liquidé.
34 Deux adultes et deux enfants pouvaient être inscrits sur le schein.
35 Le nom de Yankl Turgel se trouve dans le fichier du Musée des Combattants du Ghetto (près de Saint-Jean d’Acre, Israël).
36 Aujourd’hui rue Rasų.
37 Avrom Chwojnik, Jacob (Yankel) Kaplan et Asia Big, avec le dernier groupe des combattants de la FPO, s’enfuirent lors de la liquidation du ghetto à travers le système d’égouts. Sortis des égouts, un par un, ou par groupes de deux ou trois personnes, jouant les promeneurs à travers les rues de la ville, les combattants se dirigeaient jusqu’au lieu de rassemblement à partir duquel ils devaient rejoindre les partisans dans la forêt. Les membres du groupe Chwojnik furent arrêtés par une patrouille, un combattant ouvrit le feu. Avrom Chwojnik, Jacob Kaplan et Asia Big furent pendus le 24 septembre 1943, sur le site de la dernière « sélection » des prisonniers du ghetto, dans la cour intérieure du monastère des missionnaires du 28 rue Subačiaus.
38 Yiddisher Arbeter Klub, club sportif ouvrier juif.
Haut de pageTable des illustrations
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| Titre | Arbre généalogique de la famille Shabad – Gawronski – Libo |
| URL | http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7450/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 32k |
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| Titre | Sophie Libo-Wawrzyniak |
| Légende | Exposition Yad VaShem avril 2010 sur le thème de l’orphelinat du ghetto |
| Crédits | (collection privée Sophie Libo-Wawrzyniak) |
| URL | http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7450/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 22k |
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| Titre | Copie de l’original de la lettre du Dr Libo |
| Crédits | (collection privée Sophie Libo-Wawrzyniak) |
| URL | http://journals.openedition.org/tsafon/docannexe/image/7450/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 47k |
Pour citer cet article
Référence papier
Muriel Chochois, « Trois témoignages sur le ghetto de Vilna », Tsafon, 64 | 2012, 141-172.
Référence électronique
Muriel Chochois, « Trois témoignages sur le ghetto de Vilna », Tsafon [En ligne], 64 | 2012, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/7450 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.7450
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