Israël Zangwill : Enfants du Ghetto Étude d’un peuple singulier
Texte intégral
- 1 Paris, éditions Les Belles Lettres, 29 €.
1Traduit et présenté en France au début du XXe siècle grâce aux efforts d’André Spire et de Charles Péguy, Israël Zangwill est trop méconnu aujourd’hui et il est heureux que Marie-Brunette Spire nous permette de redécouvrir ce grand écrivain et penseur né à Londres en 1864 d’une famille d’émigrés russes.
2Israël Zangwill est successivement (ou simultanément) instituteur, journaliste, humoriste, romancier, dramaturge. Militant pour la création d’un État juif, il rompt avec l’Organisation sioniste mondiale pour fonder en 1905 l’ITO (Jewish Territorialist Organization), prônant le « sionisme sans Sion ». C’est l’époque des premières implantations juives expérimentées en Amérique latine pour porter secours aux Juifs de Russie persécutés et victimes des pogroms. La tentative d’assassinat visant le Tsar Alexandre III a donné prétexte à la multiplication des massacres dans les ghettos russes.
3Auteur dramatique, Israël Zangwill est joué à New York où sa pièce Melting-Pot connaît un vif succès. Depuis, plusieurs langues modernes, dont la nôtre, se sont enrichies de cette expression métaphorique de la diversité et du métissage… En tant qu’écrivain, il appartient à la littérature juive anglaise. Comme le souligne Marie-Brunette Spire, en France, il n’y a pas d’équivalent, les écrivains juifs, à de rares exceptions, ne se distinguant pas comme tels. Les Juifs dans le roman et le théâtre français sont mis en scène par nos écrivains mais ce sont le plus souvent sous l’aspect de caricatures grossières, voire d’archétypes de la conception antisémite traditionnelle. L’Angleterre, si elle reconnaît ses écrivains juifs, n’est cependant pas épargnée par l’antisémitisme. Les Juifs d’Angleterre ont obtenu l’égalité civique en 1870. Ils sont 40 à 45 000 à Londres en 1880, dont 30 000 dans l’Est End. Ce nombre augmentera rapidement avec les nouveaux immigrants arrivés de Russie et de Pologne. Ce contexte multiculturel inspire largement l’œuvre de cet auteur vigilant et prolixe, jouant sur la diversité de ses registres d’expression.
4Pour la première fois traduite avec le plus grand soin dans son intégralité, l’édition française du grand roman d’Israël Zangwill : Enfants du Ghetto, est un événement littéraire important sur les plans historique et culturel. Dans la postface et les nombreuses notes, Marie-Brunette Spire apporte en outre un éclairage précieux pour resituer le roman dans le contexte de la vie des Juifs à l’époque de l’Angleterre victorienne. Ce volumineux ouvrage en effet décrit la situation et l’évolution spectaculaire des milieux juifs londoniens à la fin du XIXe siècle. Le sous-titre dit clairement l’ambition de l’auteur : Étude d’un peuple singulier. On pourrait être rebuté par la spécificité d’une telle annonce. Or il s’agit bien d’un roman et le lecteur suit avec le plus vif intérêt les personnages attachants, héroïques ou grotesques, du quartier misérable de Whitechapel – le ghetto spontanément reconstitué par les nouveaux immigrants ayant fui pour la plupart d’entre eux les pogroms de Russie – au West End – le quartier des classes aisées ou des parvenus socialement assimilés… Des mansardes des schnorrers (les pauvres de Fashion street, « la rue de la mode » !) aux hôtels particuliers des takifim (les riches, cette « variété semi-céleste se montrait rarement » dans le ghetto). Le « Dickens du ghetto » met en œuvre différents aspects de son talent d’écrivain pour évoquer la fin d’un monde. Il est tour à tour un merveilleux conteur, un dramaturge construisant des dialogues vivants et subtils d’une grande intensité dramatique, un portraitiste expressif habilement satirique, un critique avisé de la comédie sociale, un observateur attentif et lucide des différents milieux juifs de cette ville en pleine expansion, un héritier lucide et incisif du judaïsme confronté aux multiples interprétations de la LOI et aux contradictions multiples soulevées par le monde moderne…
5Un préambule donne un éclairage historique et socio-culturel au roman construit en deux parties : Enfants du Ghetto et Petits enfants du Ghetto. Le roman s’ouvre sur une cérémonie organisée par le rabbinat avec les philanthropes distribuant le pain et la soupe aux miséreux. La philanthropie tient lieu de providence divine ; l’auteur le souligne avec ironie : « Rothschild était un nom magique dans le Ghetto. Il venait tout de suite après celui du Tout-Puissant comme redresseur de torts et comme ami des pauvres… » Dès le premier chapitre, la description naturaliste de la foule bestiale est tempérée par l’humanité pathétique d’une fillette rapportant aux siens une cruche de soupe et deux miches de pain. Dans la précipitation du retour, la cruche est brisée et la soupe répandue sur le plancher… Esther Ansell, la fillette qui porte déjà le poids d’une famille après la mort de la mère, connaîtra un destin singulier. Après avoir été remarquée pour ses brillants résultats scolaires, elle est adoptée par la riche famille Goldsmith, un couple sans enfant. Auteur d’un roman controversé, Mordecaï Josephs, sur les « bonnes familles » juives qu’elle dépeint avec férocité, et publié sous un pseudonyme masculin Edward Armitage (à l’instar de George Eliot ou de George Sand), elle rompra avec ce milieu fortuné : « Elle se voyait comme Spinoza, répudiée par son peuple ». Revenue au ghetto pour une courte période, elle le redécouvre, effarée de tant de misère et de crasse. Elle se sent redevenir schnorrer, humiliée comme Moses, son père, partout décalée, voire étrangère à son destin. Enfin, elle décide de s’embarquer pour les États-Unis où sa famille l’a précédée, mais avec un espoir de retour dicté par un amour assumé et éprouvé intensément in extremis. Entre ces deux événements du début et de la fin d’un parcours atypique, une multitude de scènes s’animent, mêlant la farce et la tragédie. Parmi les personnages hauts en couleur, le poète néo-hébreu aussi vaniteux qu’il peut être venimeux, Melkhitzedek Pinh’as, est particulièrement bien croqué. Ses initiales sont codées : M. comme Messie et P. comme Palestine. On le voit évoluer dans tous les milieux juifs de Londres, prêt à servir toutes les causes, trahir tous ses anciens bienfaiteurs et amis. Et pourtant la caricature n’efface pas l’humanité du personnage, saisissant de vérité sous ses dehors grotesques. Autre figure remarquable, celle de Joseph Strelitski, étudiant idéaliste au Jews’ College. Ce fils de victimes des persécutions russes a connu un premier exil forcé en Sibérie et croit respirer enfin la liberté à Londres : « Ceux qui sont nés libres ne connaissent pas cette volupté », déclare-t-il. Pourtant lui aussi éprouvera des désillusions et se retrouvera au côté d’Esther Ansel sur le bateau voguant vers l’Amérique des nouvelles espérances. Un chapitre intitulé La lune de miel des Hyams met en scène un couple vieillissant qui s’embarque lui aussi pour l’Amérique après avoir emprunté l’argent du voyage suite à un subterfuge. Mendel Hyams a écrit lui-même en hébreu la lettre de son frère qui l’invite à le rejoindre dans ce Nouveau Monde où tout semble possible ! Sa déception sera immense quand, devenu veuf, il s’embarquera à nouveau, seul, pour Jérusalem où il se retrouvera « dans son Ghetto de Londres transplanté, plus sale, plus étroit, plus misérable, avec des estropiés pour mendiants, et des lépreux pour colporteurs… »
6Dans la société juive fortunée de Londres, deux cousins aux tempéraments très contrastés retiennent particulièrement l’attention du lecteur : Raphaël Léon et Sidney Graham. Le premier est un intellectuel pieux soucieux de servir au mieux les vertus du judaïsme. Pour lui, l’histoire des Juifs est liée « à tous les nobles efforts de l’homme, tous les idéaux les plus élevés, tous les progrès de la science, de la littérature, des arts ». Le second est un « incroyant déclaré » devenu peintre et ayant anglicisé son nom car totalement détaché de ses origines : « Un Juif sceptique surpasse tous les autres ». Esther Ansell sera sensible à l’intelligence et à la conversation de ces deux hommes tout aussi séduisants l’un que l’autre mais c’est à Raphaël Léon qu’elle accordera enfin son amour au moment même de s’embarquer provisoirement loin de lui… Voix féminine, conscience poétique et culturelle de Zangwill, cette jeune héroïne déclare : « Je me représente le Juif comme le fils aîné du Temps, tendu entre la Création et l’avenir, le vrai blasé de l’univers – le Juif errant qui a été partout, qui a tout vu, tout fait, tout mené, tout pensé et tout souffert ».
7Quant à Israël Zangwill, à propos de ses personnages comme de lui-même, il note avec justesse : « Le judaïsme exerce sur ses fils une étrange influence, à la fois centrifuge et centripète. Quelquefois il les rebute, quelquefois il les attire, il ne les laisse jamais indifférents ».
8L’auteur en nous faisant pénétrer différents milieux juifs londoniens nous fait aussi approcher les idéologies diverses et contradictoires qui émergent face à la virulence de l’antisémitisme dans le monde et face aux injustices générées par les ravages du capitalisme triomphant. Les Juifs orthodoxes, parfois progressistes sur le plan social, tel Raphaël Léon, essaient de voir dans Moïse l’ancêtre du socialisme. D’autres, persuadés que l’antisémitisme ne finira jamais, se tournent vers le sionisme militant en faveur d’un État juif en Palestine, ou au contraire, loin de Sion, du côté de l’Amérique latine, à la faveur de certains philanthropes, tel le baron Maurice de Hirsch qui finance en Argentine l’achat de terres à défricher… Parmi ces jeunes hommes porteurs d’un renouveau de l’Histoire juive, Sam Levine est un partisan du sionisme de Max Nordau (« Le judaïsme musclé »). C’en sera fini du Juif soumis et résigné, prêt au supplice ! Quant aux représentants de l’orthodoxie juive, ils vitupèrent les réformateurs du judaïsme, ces disciples de Moïse Mendelssohn qui ont bousculé le rituel et les règles contraignantes de la vie quotidienne. Pire, ils ont permis aux femmes de siéger aux côtés des hommes dans la synagogue : « L’Angleterre est un pays pollué par les réformateurs que nous avons été contraints d’excommunier » ! Le roman comporte de nombreux exemples des ravages entraînés par une observation à la lettre des principes de la LOI divine. Hannah, fille du rabbin Shmuel doit rompre l’amour de sa vie suite à une plaisanterie matrimoniale qui se transforme en tragédie. Elle est le jouet d’un faux mariage, suivi d’un pseudo divorce en bonne et due forme qui lui interdit d’épouser l’homme qu’elle aime, un « Cohen » ne pouvant selon quel caprice de la Loi épouser une femme divorcée ! David, le jeune amoureux d’Hannah, proteste face à l’intransigeance de son rabbin de père estimant qu’un Juif authentique doit « obéir à l’esprit de la Torah au lieu d’obéir à la lettre… » Démonstration par l’absurde de l’inadaptation de la règle religieuse à la vie moderne. Quant aux droits légitimes revendiqués par les femmes, Israël Zangwill lui-même les soutenait ardemment. Autres anachronismes, les talismans et les rabbins miraculeux « révérés comme des papes ». On est alors bien loin de la lettre, sans parler de l’esprit, du judaïsme ! Bref, l’auteur ne rejoint tout de même pas au pied de la lettre le poète Heinrich Heine qui écrivait : « Le judaïsme n’est pas une religion, c’est un malheur… »
9Enfin, le roman nous fait pénétrer dans l’intimité de la salle de rédaction d’un journal juif de Londres (Le Drapeau de Judah) dont Sidney Graham fera une description carnavalesque pour souligner le mérite et l’abnégation de son cousin Raphaël Léon, rédacteur en chef entouré d’une équipe de canards boiteux… L’évocation de la vie des associations philanthropiques, des premières organisations sionistes, du fonctionnement balbutiant du premier syndicat ouvrier juif, la description d’un bal de Pourim ou d’un Seder de la Pâque portent la marque d’un observateur avisé de la vie sociale et religieuse. Les cloisons à cette période d’exacerbation des nationalismes et particularismes sont alors loin d’être totalement étanches même si la géographie urbaine est traversée par la frontière de l’argent.
10De l’Est End au West End, Enfants du Ghetto est un témoignage exceptionnel sur la fin d’une époque avant les tragédies du XXe siècle. Marie-Brunette Spire écrit dans sa postface qu’Israël Zangwill donne à voir « un panorama du monde juif, certes, et aussi de la vie juive où tous les tons se mêlent, rites, prières, us et coutumes de la naissance à la mort, rythme de la vie quotidienne, préparation et célébration du shabbat, des fêtes et de leurs repas ». Elle conclut à propos de cet auteur juif anglais qui fut aussi l’ami de son père, qu’il est pour la postérité : « un conteur qui restera pour les mondes qu’il fait vivre – revivre – sous nos yeux, pour les questions qu’il pose et incite son lecteur à se poser sur la façon dont sont vécues les appartenances doubles ou multiples, dont se transmettent héritages religieux, ethniques et culturels et la manière dont se forgent les identités ». Questions toujours d’une brûlante actualité…
Pour citer cet article
Référence papier
Michel Ménaché, « Israël Zangwill : Enfants du Ghetto Étude d’un peuple singulier », Tsafon, 64 | 2012, 173-178.
Référence électronique
Michel Ménaché, « Israël Zangwill : Enfants du Ghetto Étude d’un peuple singulier », Tsafon [En ligne], 64 | 2012, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/7459 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.7459
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