Rotem Symcha (Szymon « Kazik » Ratajzer), Mémoires d’un insurgé du ghetto de Varsovie (Wspomnienia powstańca z warszawskiego getta), introduction : Władysław Bartoszewski, postface : Marek Edelman, Varsovie, VEDA Agencja Wydawnicza
Rotem Symcha (Szymon « Kazik » Ratajzer), Mémoires d’un insurgé du ghetto de Varsovie (Wspomnienia powstańca z warszawskiego getta), introduction : Władysław Bartoszewski, postface : Marek Edelman, Varsovie, VEDA Agencja Wydawnicza, 2012, 228 p.
Texte intégral
- 1 Sigle de l’Organisation des Combattants juifs, créée en 1942 à Varsovie pour combattre au sein de l (...)
- 2 En 2011, sur l’immeuble du 51 de la rue Prosta, un monument a été inauguré qui se réfère à cet expl (...)
1Il s’agit de la seconde édition d’un livre qui est paru en 1993 chez PWN intitulé Wspomnienia bojowca ŻOB / Mémoires d’un militant de la ŻOB1. En 2001, il a fourni le canevas du film américain Uprising (réalis. Jon Avnet). Szymon Ratajzer, né en 1924 à Czerniakow, dans un quartier de banlieue, est le fils d’un commerçant hassid. Il réussit à survivre grâce à son apparence de « titi » varsovien et à son culot à la hauteur de celle-ci ; combattant et agent de liaison dans des missions impossibles, il a pris part aux deux insurrections qu’a connues la capitale : celle du ghetto en avril-mai 1943 et celle qui a soulevé la ville entière, à l’approche des chars soviétiques, le 1er août 1944, et qui a fini dans un bain de sang le 2 octobre suivant. Toujours en aidant les autres – les Juifs d’abord, s’entend – dans des actions dont la bravoure est restée proverbiale. À commencer par celle qui l’a rendu célèbre, la sortie, par les égouts sous le ghetto, des derniers survivants de l’insurrection. Pas tous : une partie s’étant détachée de la file principale, il n’était guère plus possible de partir à leur recherche, sans risquer de perdre ceux qui s’étaient réunis au rendez-vous. L’action fut menée depuis 5h du matin le 10 mai 1943, à cent mètres du poste germano-ukrainien, devant une assistance de plus en plus nombreuse (le camion commandé est arrivé vers 10h seulement !), devant des badauds qui devinaient le fond de l’affaire : sous leurs yeux, une trentaine de combattants juifs, ou plutôt de leurs ombres, sort de l’égout dans la rue Prosta ; un agent de police polonais s’y intéresse aussi, mais alors le narrateur l’aborde et, sur un ton décidé, l’informe qu’il s’agit là d’une action de la résistance polonaise et qu’il ferait bien de faire comme s’il n’avait rien vu ni entendu ; l’officier obéit2. Une fois à l’abri à Lomianki, à l’orée de la forêt de Kampinos, refuge des maquis de toute couleur, le narrateur cède à la prière de ses compagnons qui décident de revenir en ville récupérer ceux qui n’étaient pas présents au premier rendez-vous. Ils sont reconnus, paraît-il, par une passante polonaise, et tués sur place.
2« Kazik » (son pseudonyme polonais de la résistance juive) avait dès avant 1939 connu les organisations sionistes qui pullulaient à Varsovie : à 12 ans, il s’inscrit à Hanoar Hatsioni. Septembre 1939 marque un clivage tragique : sous les bombes des Allemands qui, quatre semaines durant, pilonnent la capitale (le centre-ville et les quartiers juifs notamment), périssent ses grands-parents maternels auxquels le petit Szymon était très lié, son frère cadet et lui-même ont été grièvement blessés, ensevelis sous les décombres.
3Sûr et avisé dans ses décisions, rapide à lier les contacts, rejoindre et co-organiser un réseau dans le ghetto lui a été d’autant plus facile ; il témoigne aussi dans ses mémoires de la coopération au-delà des murs : avec l’organisation Zegota, liée à la résistance nationale, et avec l’Armée populaire, d’obédience soviétique, qu’il choisit de rallier dans l’insurrection de 1944 et dans le maquis, du fait des affiliations avec la ZOB et l’AL (l’Armée populaire). Or, ces choix ne furent guère innocents. Si, dans le ghetto même, l’alternative était difficile à trouver, du côté « aryen », comme on appelait le terrain urbain hors les murs du ghetto, le choix d’une organisation beaucoup moins professionnelle et privée de principes éducatifs et moraux qui étaient prioritaires dans les rangs de l’Armée du Pays (AK) a pu peser sur les chances de survie durant la guerre. Un exemple : par deux fois le narrateur parle d’un accident avec une arme à feu dont on use mal (p. 116 et 119). Or, je me souviens des histoires racontées par mon oncle lorsque, au même âge que Kazik, puisque né en 1923, il avait obtempéré à intégrer l’armée clandestine. Le premier copain à qui il en avait parlé l’a mené justement chez quelqu’un de l’AL. La consigne ? « Plus d’école, vous êtes à nos ordres, mais l’arme, c’est vous-même qui devez vous la procurer ». Dire cela à un gamin de 17 ans dans une ville saturée de soldats, gendarmes et agents de police armés jusqu’aux dents ! Peinés, lui et son copain en ont parlé à un adulte qui, lui, avait des tuyaux dans l’Armée du Pays. Dès qu’ils se sont rendus au rendez-vous indiqué, ils ont entendu : « D’abord, vous retournez à l’école. La Pologne n’a que faire d’ignorants. Si vous nous apportez un certificat rempli de bonnes notes, alors, on reparlera de votre service ». Évidemment, les classes fonctionnaient aussi dans la clandestinité. Ce n’étaient que des cours et ateliers, exercices et entraînements, y compris dans les maquis. Pour être admis à une action militaire, il fallait encore passer des examens. Certes, les effectifs de l’AK ont été beaucoup plus importants, ses cadres étaient des professionnels de l’armée ou des officiers de réserve (mises à part quelques dizaines de milliers déportés et tués en URSS, dont à Katyn, sur l’ordre de Staline). Ils ont pu miser sur une préparation à long terme. En comparaison avec ce témoignage familial, j’en conviens, Kazik avait l’air de procéder « à tâtons ». Ou peut-être est-ce de son style impressionniste, qui a gardé l’optique d’un adolescent de 18 à 20 ans, que me vient ce sentiment de le voir marcher sur un champ de mines – finalement, la Pologne occupée y ressemblait bien –, où il ne réussit qu’à coups de miracle. D’autant qu’alentours il n’y a que pièges, suicides, erreurs tragiques et atrocités, dont il doit passer outre s’il veut survivre et épargner la mort d’autres personnes.
4Le noyau dur de ces mémoires semble constituer un journal que l’auteur (dans son avant-propos) déclare avoir commencé à rédiger en polonais au printemps de 1944. Son frère d’armes, Antek Cukerman, l’avait fait traduire en hébreu et éditer en Palestine déjà en 1946. Depuis il aurait été traduit en plusieurs langues du monde. C’était le premier jet des mémoires ci-présentes. Elles étaient dédicacées « à la Famille, aux Combattants de la ZOB, aux Polonais Justes parmi les Nations du Monde ».
5Finalement, il a pu éviter les pires vexations de l’après-guerre, que les Soviétiques ont réservé aux survivants de l’AK : embarqué avec les femmes élargies dans le centre de la Pologne, il n’a pas été déporté en Allemagne, mais de Pruszkow, camp d’internement après l’insurrection de 1944, il a rejoint les collègues cracoviennes de Zegota. Dès janvier 1945, pillé par des soldats soviétiques et insulté par des miliciens polonais, il recherche ses parents à Varsovie, dans le quartier natal, et, nouveau miracle, les retrouve sains et saufs, grâce à une capacité de dissimulation prolongée. Mais l’immense perte dont sa famille plus lointaine et tout son peuple ont souffert et dont il a les traces sous les yeux, l’agace : il repart en Allemagne, dans un corps de vengeurs créé spontanément, non arrêté par les Américains, puis il réussit au moins à rester à l’Ouest, en Italie, d’où il intègre en 1946 la Palestine, et où il fait venir ses parents un an après.
6La fin de la guerre signifie donc un nouveau départ, mais la mémoire ne se laisse pas quitter aussi facilement que l’espace. Symcha Rotem – sa renaissance en Palestine se marque par une nouvelle appellation – demande le travail le plus dur possible, dans un chantier de construction : pour oublier à force de fatigue. D’autant que les rescapés qu’il y rencontre n’ont de questions à lui poser que sur les morts, et non sur les survivants. Comme si survivre était une faute grave ? Il commence à se culpabiliser.
7Une mère de famille, son hôtesse là-bas, lui confia que depuis son arrivée en Palestine il avait souvent poussé des cris, la nuit. Pourtant, sur la plupart des photos reproduites dans le livre, « ado » ou « pépère », « Kazik » paraît sinon souriant, du moins serein et sûr de lui.
8Si la solidarité juive mobilise toute son énergie, les relations avec les Polonais sous l’occupation se montrent plus problématiques, voire polarisées. D’un côté, il y a les « filles » de Zegota et leurs relations qui, au risque de leur vie et de celle de leurs proches, accueillent des Juifs du ghetto traqués. De l’autre, telle passante, qui dans son stupide (et criminel) légalisme – je refuse d’y voir autre chose – dénonce des jeunes Juifs, revenus au secours de leurs camarades. Je reste même plus que prudente lorsque je lis des accusations contre les maquis ou les insurgés de l’Armée du Pays, quoique, certes, dans chaque camp il puisse y avoir des hommes plus ou moins dignes du nom de combattant d’une juste cause.
9Symcha Rotem, depuis 2008 citoyen d’honneur de la ville de Varsovie, a pour son livre un double parrainage : en ouverture, l’historien Bartoszewski, dans un essai « Mon Kazik », esquisse l’histoire de leur amitié. En épilogue, Marek Edelman, le dernier des combattants du ghetto, souligne le mystère qui reste au cœur des souvenirs juvéniles de son ancien compagnon et sauveur. Un nom semble surtout occulté dans cette histoire, insiste M. Edelman, lui-même mort il y a quelques années. Il s’agit d’une petite amie de « Kazik », peut-être est-ce cette Irena Gelblum, un autre agent de liaison de la ZOB, dont le culot n’aurait eu d’égal que celui de son ami ? Mais aujourd’hui, elle non plus ne souhaiterait se souvenir de rien. Dure mémoire.
Notes
1 Sigle de l’Organisation des Combattants juifs, créée en 1942 à Varsovie pour combattre au sein de l’insurrection de 1943 et, après l’écrasement de celle-ci, dans le maquis et l’insurrection de 1944.
2 En 2011, sur l’immeuble du 51 de la rue Prosta, un monument a été inauguré qui se réfère à cet exploit.
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Référence papier
Iza Zatorska, « Rotem Symcha (Szymon « Kazik » Ratajzer), Mémoires d’un insurgé du ghetto de Varsovie (Wspomnienia powstańca z warszawskiego getta), introduction : Władysław Bartoszewski, postface : Marek Edelman, Varsovie, VEDA Agencja Wydawnicza », Tsafon, 64 | 2012, 189_190.
Référence électronique
Iza Zatorska, « Rotem Symcha (Szymon « Kazik » Ratajzer), Mémoires d’un insurgé du ghetto de Varsovie (Wspomnienia powstańca z warszawskiego getta), introduction : Władysław Bartoszewski, postface : Marek Edelman, Varsovie, VEDA Agencja Wydawnicza », Tsafon [En ligne], 64 | 2012, mis en ligne le 01 décembre 2012, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/tsafon/7484 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tsafon.7484
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