- 1 La communication porte sur les saisons 1 et 2 diffusées respectivement en 2015 et 2017.
- 2 Yehuda Nuriel, « Oto Ha-kfar » [Le Même village], Ynet, 11.07.2017. [Toutes les traductions de l’hé (...)
1Fauda, diffusée à partir de 2015 sur la chaîne satellitaire YES, est une série télévisée israélienne qui a connu un succès sans précédent y compris dans les pays arabes, mais aussi à Gaza et en Cisjordanie2. Elle a suscité, pour la première fois s’agissant d’une production israélienne, un grand intérêt dans le pays et la région et provoqué des débats passionnés. Pendant des semaines, elle a fait les gros titres des médias locaux puis étrangers, et est désormais aussi l’objet d’études dans la presse scientifique des sciences humaines. Nous nous proposons de répertorier et d’analyser les raisons de ce succès en Israël, ce qu’il peut signifier quant à l’état de l’opinion et son entendement de la situation créée par le conflit israélo-palestinien.
- 3 Yonathan Cohen et Riva Tukatchinsky, « Televizia ve-zehut hevratit beidan rav-arutzi : dfuse tsfiya (...)
- 4 Éric Macé, « Qu’est-ce qu’une sociologie de la télévision ? Esquisse d’une théorie des rapports soc (...)
2Aujourd’hui, l’impact et la popularité d’une série télévisée est la résultante tout à la fois des progrès techniques, de l’histoire et de l’évolution des sociétés, liés à celle de la télévision3. Lointaines héritières des romans photos, les séries télévisées, apparues aux États-Unis en même temps que la massification de la télévision dans les années 1950, sont aujourd’hui un objet culturel mondialisé d’importance. Elles participent au modelage – plutôt qu’à la formation en tant que telle – du récit tout à la fois individuel et national, du collectif d’une société donnée4. Si effectivement elles ont avant tout une fonction de divertissement, leur capacité addictive leur confère une influence qui, d’une manière ou d’une autre, peut induire une modification des modes de pensée d’une collectivité donnée. Les séries sont, selon nous, le miroir acteur-spectateur de la société et des phénomènes qui s’y déroulent. Création devenue essentiellement à vocation commerciale, la série se doit d’être rentable, c’est-à-dire d’être regardée par le plus grand nombre. Pour cela, elle doit répondre à une attente, même si celle-ci est difficile à formuler et à interpréter. Globalisées, prises en main par les marchés financiers, les séries semblent participer désormais aussi à la fracturation des communautés humaines car l’objectif est de vendre en répondant à la demande d’une histoire spécifique : à chaque « clientèle » son produit.
3Vecteur d’une série, la télévision a aussi une histoire particulière selon les pays et leurs cultures. En Israël, ce média s’est développé tardivement par rapport à ceux des pays de la région. C’est la diffusion en direct, le 2 mai 1968, de la parade militaire de la fête de l’Indépendance qui préside à son inauguration, dans l’euphorie de la victoire de juin 19675.
- 6 Itai Harlap, « Drama be-shlosha halakim (veprologue) historiographia shel ha-drama ha-yisraelit ba- (...)
4Itai Harlap, dans son analyse de l’historiographie des productions dramatiques6 de télévision explique que l’audiovisuel israélien a été conçu dès le départ comme un outil politique. Ceci découle de la loi de 1965 insistant sur l’identité culturelle israélienne et mettant l’accent sur les valeurs sionistes et juives. La loi précise que « l’autorité va régir des émissions […] en vue de : 1. Approfondir l’identité sioniste de l’État d’Israël comme un État juif et démocratique et comme pays accueillant l’immigration 2. Représenter la vie du pays, la lutte pour sa création, et ses réussites ».
- 7 Ceci n'est pas une exception : « Être journaliste à l’ORTF, ça n’est pas la même chose que d’être j (...)
5Pendant 25 ans cette unique chaîne de télévision, qui n’émet quotidiennement qu’à partir de 1973, est la voix d’Israël (le nom que porte aujourd’hui la radio nationale)7. La deuxième chaîne est lancée en 1993 sous forme de concession d’État mise en franchise privée. À la même époque apparaissent les réseaux câblés (HOT Drahi, une vingtaine de chaînes) et les émissions par satellites (YES).
- 8 Miri Talmon, « Devar Ha-orekhet » [introduction], Media Frames, n°6, 2011, non paginé.
6La culture collective israélienne connaît une mutation importante au cours de ces années 1990. Après les espoirs soulevés par les avancées dans le processus de paix (1993, signature des accords d’Oslo à la Maison Blanche) arrivent les temps de la désillusion et d’une bipolarisation politique de la société israélienne – Likoud/Travaillistes – de plus en plus aiguë. Cela se traduit par un désintérêt à l’égard des exigences du collectif, frappant de plein fouet les valeurs fondatrices de prééminence du bien commun, au profit d’un repli sur soi et d’un individualisme centré sur le foyer familial8.
- 9 Itai Harlap, op. cit., p. 38.
7Avec l’irruption de la diffusion commerciale des images, la multiplication des chaînes privées, la réussite est mesurée par le taux d’audience qui devient l’unique critère de succès. Dans ce système on recherche donc le public le plus large possible, c’est-à-dire avec un dénominateur commun le plus petit9. Le message idéologique inscrit dans tout fait culturel est, ici aussi, brouillé par la libéralisation économique. Ce tournant qui est présent dans les autres arts, est flagrant, par exemple, dans le cinéma israélien des années 2000 largement connu à l’étranger. Il est considéré comme le vecteur du passage du melting pot à la multiculturalité, une des mutations les plus importantes de la société israélienne.
8La production israélienne de séries télévisées est certes tardive, mais elle n’en répond pas moins aux critères d’efficacité exigés en la matière. Les différents clivages, les visions communautaires de la société, sont représentés sans fioritures dans les quelque 600 œuvres de ces vingt-cinq dernières années. À la différence du cinéma, ces productions des chaînes commerciales traitent, avec des marqueurs forts évoluant au gré des mutations sociétales, des thèmes en débat principalement parmi les Juifs. On peut y distinguer et suivre à la trace les différentes catégories de la population en l’absence toutefois quasi-totale de sujets relatifs à la communauté israélienne arabe. Il en est de même des thèmes qui font partie des rites de passages à l’israélité comme le service militaire, le mythe du mode de vie collectiviste des kibboutzim dont des traces demeurent dans les stéréotypes des Israéliens. On y voit par exemple l’attrait de Tel-Aviv – débutant sa gentrification à cette époque – pour les jeunes après le service militaire et pour ceux qui cherchent leur voie (פלורנטין [Florentine], 199710), les préoccupations de cette même population dans ce cadre nouveau (שבתות וחגים [Shabbatot vehagim], 1999-200411). Commencent aussi à être produites des séries pour toute la famille mettant en avant des représentations de la périphérie géographique et sociale en commençant par les Juifs orientaux. Un des thèmes secondaires souvent exposé est celui d’un personnage parti vivre à l’étranger. Il y a quelques décennies, tout Israélien qui avait choisi de quitter le pays était considéré comme un traître12 à la cause nationale. Cette image a changé et devient acceptable, rejoignant une certaine banalité, différente du sentiment de confinement d’avant le processus de paix et l’entrée dans la globalisation.
9Les années 2000 sont marquées par une ouverture plus large de l’éventail des séries. On observe un déplacement des centres d’intérêt des débats de société en faveur de productions exposant le retour vers la religion. Les milieux orthodoxes, malgré leurs caractéristiques de sociétés fermées vivant à l’écart des « autres », y apparaissent comme une population méritant d’être connue. On met en scène une cour rabbinique, l’internat religieux, la yeshiva13, les mariages arrangés, les accommodements, etc. Du fait de ce regard qui se diversifie, la population orthodoxe bénéficie d’une représentation intelligible qui la réintègre dans le consensus multiculturel national. Alors même que, paradoxalement, la population orthodoxe s’interdit la télévision, elle conquiert une place importante dans les séries.
- 14 En France on utilise plutôt le terme séfarade par opposition à ashkénaze. Mizrahim signifie Orienta (...)
- 15 Au cours de la décennie 1990, près d’un million de Juifs émigrent de l’ex-URSS en Israël.
- 16 https://www.imdb.com/title/tt7616330/, consulté le 16 avril 2020. La série a remporté le prix inter (...)
10C’est au cours de cette même décennie que la question communautaire proprement dite est mise en images par le biais, surprenant, des mariages dit mixtes entre Juifs ashkénazes et Mizrahim14 et les drames familiaux que cela provoque, sans que l’on s’étonne que 50 ans après la création de l’État, le melting pot, l’un des mots d’ordre nationaux, n’ait pas été mené à son terme, bien au contraire. Un autre thème qui apparaît est celui des personnes issues de l’immigration post-soviétique15 avec naturellement, la question des processus d’intégration. En revanche, il faut attendre 2017 pour voir traiter, sur le mode humoristique, des difficultés d’intégration des Juifs d’Éthiopie dans la sitcom Nefsu16 [ ,נבסוâme en amharique] (S1, Channel 2, 2017 ; S2, Reshet 13, 2017).
11La question de la coexistence et des lieux de rencontre est au cœur de ces séries récurrentes sur la multitude des manières d’être juif en Israël. Et, en miroir, le groupe le moins représenté à la télévision est la population arabe israélienne, qu’il s’agisse des émissions d’actualité où elle n’apparaît que rarement, ou des programmes de variété où elle est quasiment absente.
- 17 https://www.imdb.com/title/tt0904447/, consulté le 16 avril 2020.
- 18 Micheline Labelle et Daniel Salée, « Identité et politique : plaidoyer en faveur du regard sociolog (...)
- 19 Ce qui, en soi, gagnerait à être un domaine d’étude à part.
- 20 S02E08.
12En 2007, toutefois, une exception à cette pratique est la diffusion de la sitcom Avoda Aravit [Travail arabe]17 (chaîne 2). Il s’agit pour la première fois d’une diffusion, en prime time, d’une fiction dont le sujet principal est la place des citoyens israéliens-palestiniens dans la réalité nationale. Annoncée comme une comédie dramatique, développée sur quatre saisons, elle se présente comme une narration de la vie quotidienne de cette partie de la population. Ce fut un grand succès. Le scénario en a été écrit par un écrivain israélien-palestinien en langue hébraïque, connu aussi, à l’époque, pour sa tribune hebdomadaire dans le quotidien libéral Haaretz. La série, pleine d’ironie et de sens de l’autodérision, raconte la vie d’une famille arabe dont le père est journaliste et la mère assistante sociale, originaire d’un village arabe et habitant dans les beaux quartiers hiérosolymitains, résolue à s’intégrer dans un environnement qui, socialement, devrait être le sien. Sont évoquées les questions d’identité, des stéréotypes des Juifs et des Arabes les uns à l’égard des autres18. Une autre nouveauté de la série est le passage fluide de l’hébreu à l’arabe en fonction des situations ainsi que l’utilisation d’emprunts langagiers d’une langue par l’autre19 avec sous-titrage réciproque. Tous les acteurs sont connus d’un large public par les rôles qu’ils ont tenus dans leur carrière mais aussi dans des projets politiques et éducatifs de promotion de la cohabitation entre Juifs et Arabes en Israël. Et, enfin, tous les acteurs incarnant des Arabes sont arabes. C’est sans doute l’humour poussé parfois jusqu’au cynisme comme par exemple dans la scène mettant face à face la création de l’État d’Israël et la Naqba20, qui a suscité l’engouement du public israélien.
- 21 Adaya Mendelsohn et Liat Steir Livni, « Hybridiyut ba-televizia ha-yisraelit : Avoda Aravit, hasitc (...)
13Il est à noter que la série a été diffusée sur l’une des plus grandes chaînes de l’époque. Ce succès, dès la première saison, n’a pourtant pas donné lieu à d’autres créations de cette nature. Ceci soulève la question de savoir dans quelle mesure la visibilité télévisuelle de communautés considérées comme marginales peut remettre en question l’hégémonie existante, la critiquer et proposer d’autres alternatives ou, si au contraire, leurs représentations ne font que pérenniser et renforcer cette hégémonie21.
- 22 L’analyse de la réception de la série est réalisée à partir de la presse quotidienne israélienne, e (...)
- 23 La troisième saison, à la différence des deux premières, se déroule dans la bande de Gaza où il n’y (...)
- 24 Hagar Buhbut, « Fauda Hosefet et ma she-yesh lanu le-hastir » [Fauda expose ce qui nous est commode (...)
14Dans ce foisonnement de productions, Fauda est d’une toute autre dimension22. En trois saisons – dont nous n’étudierons ici que les deux premières23 – composées chacune de douze épisodes, cette série met en scène pour la première fois les agissements d’un commando d’infiltration israélien, sous la haute autorité du ministère de la Défense, et ceux de ses adversaires – et parfois presque aussi partenaires – palestiniens en Cisjordanie (saison 1 et 2, 2015 et 2017) et à Gaza (saison 3, 2020). Elle révèle ce que la grande majorité des Israéliens croit connaître mais dont ils s’abstiennent de parler ouvertement ou de mettre en images, c’est-à-dire des pans de l’actualité au jour le jour telle qu’elle est vécue de part et d’autre24 de la frontière de 1967. Chaque saison, dont chaque épisode se conclue par une séquence finale ouvrant un nouveau suspens... « à suivre », a sa propre unité.
15Les deux saisons racontent chacune la recherche d’un terroriste palestinien de Cisjordanie présenté comme tel, jusqu’à l’issue fatale infligée à chaque fois par un commando israélien. Ainsi structuré, l’enchaînement des épisodes respectifs détermine une histoire qui ne peut avoir de fin, chaque action, chaque conséquence provoquant la poursuite de l’histoire par de nouvelles actions dans un entrelacs de destins individuels.
16La peur et la violence dominent dès le début : en quelque sorte l’écho d’une réalité empoisonnée qui imprègne les habitants de part et d’autre de la clôture séparant la Cisjordanie d’Israël. De même, dès le premier épisode le cadre est fixé : les protagonistes sont des êtres humains à part entière, par-delà leur statut, leurs actions, leurs turpitudes et les horreurs qu’ils peuvent commettre. La violence est la marque commune et l’une des pratiques des plus habituelles des deux parties. Et simultanément, il en va de même pour l’épaisseur humaine des protagonistes, dans leurs liens familiaux et/ou passionnels.
17Et c’est bien là que se situe l’exceptionnalité de cette création sérielle : il ne s’agit pas d’un côté de vaillants combattants intégralement engagés dans la défense du pays et de l’autre, de terroristes fanatiques. Même si, dans le même temps, le spectateur est placé dans le camp, marqué comme nettement dominant, du commando israélien. Ce point de vue doit cependant conduire le public à se poser la question de l’issue de confrontations violentes et sanglantes sans fin imaginable.
18La série relate les péripéties d’un commando d’infiltrés, les mist’arvim [ceux qui sont devenus arabes] qui effectuent des opérations ciblées en Cisjordanie dont l’objectif est de démanteler des réseaux terroristes et d’en « neutraliser » les membres afin de les empêcher de commettre des attentats en Israël. Fauda [chaos en arabe] est aussi le terme convenu à lancer au cas où la situation devient incontrôlable lorsqu’au cours d’une opération le commando doit être exfiltré en urgence par l’intervention d’une unité militaire. Ce qui d’ailleurs marque habituellement l’échec de l’opération.
19Dans la première saison il s’agit de la traque d’un chef militaire du Hamas en Cisjordanie. Cette organisation qui a pris le pouvoir à Gaza s’est implantée en Cisjordanie contre la volonté de l’Autorité palestinienne, contrainte par le rapport des forces à la reconnaître de fait. Abu Ahmad (Tufiq Hamed), surnommé « la panthère » avait été abattu et laissé pour mort par un membre de l’unité d’infiltration. En réalité le terroriste – responsable d’un attentat qui avait provoqué la mort de 116 Israéliens – est toujours en vie. Il préparerait un nouvel attentat au gaz sarin en provenance d’Égypte et avec des armes des armes syriennes.
20La deuxième saison est le récit de l’affrontement entre les mêmes infiltrés et Nidal, surnommé « al Maqdassi » [de la ville sainte]. Son père, le cheikh Awdallah, chef spirituel du Hamas est kidnappé par le commando et son échange avec l’un des membres du commando – enlevé, lui, par des Palestiniens – échoue avec la mort des deux personnages, tous deux transformés en bombes humaines par leurs geôliers respectifs. Nidal, à la différence de son pendant de la saison précédente, est un dissident fanatisé du Hamas de retour de Syrie ou d’Irak qui cherche à implanter l’organisation de l’État islamique en Cisjordanie, ce qui panique les protagonistes israéliens, l’Autorité palestinienne et le Hamas.
Fig. 1 : Un conflit en série
21Dès le début de la série, la première action du commando consiste en un enlèvement spectaculaire d’un ancien dirigeant du Hamas, dans une mosquée de Cisjordanie, pour lui faire avouer – sous les coups et avec une promesse de soins hospitaliers en Israël pour sa fille souffrant d’une grave maladie rénale – qu’Abu Ahmad est vivant et qu’il prépare un attentat. Le personnage principal est Doron Kabilio qui avait pris sa retraite après le présumé assassinat, un an plus tôt, d’Abu Ahmad, et qui mène une vie paisible de vigneron, avec son épouse et ses enfants. Dès l’annonce de la réapparition d’Abu Ahmad, il reprend du service et demeure le personnage principal de la série, toutes saisons confondues. Selon des renseignements recueillis par le commando, Abu Ahmad doit apparaître à la fête du mariage – pris en charge et organisé par le Hamas – de son jeune frère Samir avec Amal. Infiltrés comme serveurs de pâtisseries, Doron et Eli sont démasqués et tuent Samir pendant la fusillade couvrant leur fuite, où l’un des infiltrés est blessé. L’exfiltration est effectuée après le signal fauda, au cours de laquelle un tireur d’élite tue un membre du Hamas. Doron désobéit à l’ordre de repli et poursuit sans succès Abu Ahmad avant d’être récupéré par le commando. À partir de là, les auteurs de la série nous font vivre un angoissant et fascinant enchaînement d’opérations et de ripostes ponctuées de meurtres, de tortures et d’échecs sanglants. De part et d’autre on nomme l’ennemi. Le chef du commando martèle à son équipe la nécessité d’éliminer le responsable de la mort de 116 Israéliens. La bénédiction du représentant du Hamas venant d’Amman félicite les futurs mariés en ces termes : « En vous voyant, c’est la plus belle vengeance. Malgré tout ce que l’occupation commet contre nous, nous arrivons à avoir des enfants, à fonder des familles et à croître »25. À travers la traque d’Abu Ahmad et la tentative de faire échouer l’attaque qu’il projette, se déploie sous nos yeux la dynamique complexe et contradictoire des réseaux palestiniens de terrorisme/résistance et, en miroir, celle des Israéliens dont les opérations sont organisées par l’armée.
22Pour le commando il s’agit d’attraper le chef-terroriste du Hamas par tous les moyens, y compris avec la coopération, certes réticente, des services de l’Autorité palestinienne qui se sent menacée par la popularité croissante du Hamas. Abu Ahmad est un ancien dirigeant du Hamas qui vit dans la clandestinité, subordonné au chef de la branche armée du Hamas en Cisjordanie. Mais il a fini par s’opposer à sa hiérarchie et obéit à une logique de vengeance personnelle. Ce que l’organisation ne peut accepter et elle ordonne son exécution. L’autre personnage du binôme, du côté israélien et dans un contexte d’enlisement de la situation politique, Doron Kabilio obéit en reprenant du service, mais de fait agit en solitaire, rompant la discipline et la cohésion de son équipe jusqu’à l’entraîner dans un conflit avec le ministère de la Défense.
23Le processus d’enchaînement d’actions irrationnelles de part et d’autre, la marche trébuchante vers l’absurdité d’une confrontation sanglante, s’alimentent d’eux-mêmes au point que les protagonistes oublient le sens des causes défendues. Ainsi, lorsque Boaz, l’un des membres du commando et beau-frère de Doron est pris en otage lors d’une opération, ses coéquipiers désobéissent aux ordres et se lancent dans son sauvetage en improvisant un plan d’action. En représailles le commando prend en otage le cheikh Awdalla, et comme cela ne paraît pas suffisant, enlève aussi Abir, la fille âgée de 9 ans d’Abu Ahmad, le tout se terminant dans un bain de sang qui fait échouer l’action.
24Un schéma similaire se reproduit dans la deuxième saison. Nidal, le fils du cheikh Awdalla qui a été tué lors de l’échange manqué et meurtrier de la fin de la première saison, revient de l’étranger et demande à reprendre une place dans le Hamas en digne descendant de son père. Dans le même temps il cherche à venger la mort de ce dernier et s’en prend directement à Doron allant jusqu’à égorger son père et prendre son fils en otage.
25Les deux protagonistes finissent par se comporter comme des justiciers solitaires qui perdent contact avec leur propre réalité, dans la confusion de celle qui les entoure. Le parallélisme des situations dans la succession des séquences alternant méthodiquement le passage d’un camp à l’autre, accroît encore ce sentiment d’équivalence.
Fig. 2 : L’arme de la terreur
- 26 Alexis Pichard, « Homeland : un antidote à la guerre contre le terrorisme ? », TV/Series, n°9, 2016 (...)
26Dans cette série, où les hommes font montre d’une virilité de posture, les femmes sont, elles, cantonnées dans les stéréotypes du tragique dans un environnement où la règle demeure le patriarcat. Les scénaristes reproduisent des clichés largement répandus et dont la représentation fait partie de la bonne réception d’une série qui se veut populaire. Les femmes jouent donc un rôle secondaire d’un conformisme prévisible. D’une part, elles représentent le bon sens, cherchant une normalité pour leur famille lorsqu’elles en ont une et, d’autre part, elles s’insurgent contre leurs hommes dont elles connaissent l’entêtement absurde jusqu’à la mort, l’engagement dans leurs missions et choix respectifs, leur côté va-t-en guerre, leurs poussées d’adrénaline qu’elles tentent de réfréner. Mais comme le stéréotype le veut, elles les soutiennent et les confortent dans l’action.
27Gali, l’épouse de Doron, se révolte contre la décision de son mari de reprendre ses activités de commando, sans en avoir discuté avec elle27. En guise de réponse, le seul argument de ce dernier consiste à dire : « C’est plus fort que moi » en fuyant l’explication. Lorsque Boaz, le frère de Gali, est enlevé, elle accuse son époux de n’avoir pas su le protéger. Et elle attise son désarroi, exigeant qu’il aille le libérer sans attendre. Elle finit par quitter Doron, mais accourt à ses côtés pour le consoler lorsque son père est assassiné.
28Nasrine, l’épouse d’Abu Ahmad, choisit, quant à elle, la fuite salvatrice. Sa belle-mère, Um Tufiq lui demande, au contraire, de se cacher une fois de plus, pour éviter d’être prise comme proie dans la traque de son mari : « Les Israéliens le recherchent. Que peut-il faire ? ». Nasrine lui répond : « J’estime que j’ai assez sacrifié, il est temps que quelqu’un d’autre que moi se sacrifie. Les enfants grandissent et pensent que leur père est mort. Je ne veux pas de cela. Je veux qu’ils aient un père, qu’ils puissent le sentir, le respecter, vivre avec lui »28. Ce sont les services de sécurité israéliens qui lui procurent des titres de transport pour elle et ses deux enfants, afin qu’elle puisse retourner en Allemagne où elle avait fait ses études et où sa famille l’accueillera.
29Amal, la jeune veuve de Samir, que Nasrine, sa belle-sœur, et Um Tufiq tentent de dissuader de chercher à venger la mort de son bien-aimé (« ne fais pas quelque chose que tu vas regretter29 »), rétorque qu’elle n’a pas l’intention de se résigner, comme elles, à la patience ( « Je n’aurais jamais accepté de voir mon mari une fois tous les cent ans » ) et elle crie aux deux : « Vous gâchez vos vies » avant d’aller se suicider en faisant sauter une bombe dans un bar israélien, tuant par hasard la compagne de Boaz, qui s’y trouvait ce soir-là.
30Dans la seconde saison, la mère de Nidal, celui qui s’enferme dans le choix terroriste sous l’autorité de Daesh, le supplie en vain de rentrer dans le rang en assumant la fonction de dirigeant du Hamas à la place de son père tué par le commando.
31Nurith, l’unique femme du commando, qui la plupart du temps est cantonnée dans un rôle de composition de femme voilée de noir, est bouleversée par la scène de torture du Sheikh qui finit par avouer où se cache Abou-Ahmad. En larmes, elle lance à son collègue : « Je ne sais pas comment vous faites. [...] Je ne veux pas être comme vous, c’est comme mourir ». La réponse d’Avihai lui arrive comme un coup de poing : « Alors tu n’as rien à faire ici, tu nous mets en danger30 ». Et quand enfin elle participe à part entière à une action armée, elle est violentée. Et là encore, à la différence de ses collègues, qui eux n’ont été que malmenés, elle est hospitalisée.
Fig. 3 : Nurith, la combattante fantasmée ?
32En revanche, la transgression du statut imposé aux femmes est mortelle : la médecin palestinienne, Shirin, symbole du refus de prendre parti dans ce déchaînement de violence, du fait de son métier-même, tout en étant fière de l’appartenance à son peuple, se suicide31. Elle est la victime d’un amour impossible, celui d’une Palestinienne aimant un Israélien juif, Doron qui lui, de désespoir, s’enferme un peu plus dans la solitude.
33En revanche, du côté des hommes, le chef du commando revendique la qualification de « chien de guerre ». [Avihai explique à Nurith que lorsqu’un chien d’attaque a reçu l’ordre d’attaquer]
Il attaque directement, rien ne compte. Rien. Il ne pense à rien. Il jaillit pour tuer. On lui coupera la tête en route, ça ne le dérange pas. Alors nous sommes comme ces chiens. On a été entraînés comme cela. Les chiens sont dressés, on les frappe, on les affame. Nous, on nous a donné des coups tous les soirs pour nous habituer. Et au moment où on entend à la radio « attaque », nous le faisons32.
34Et lorsque Nurith insiste : « Tu ne penses pas à ta femme ? À Guy dans son bain ? », il répond : « Il n’y a pas de Guy dans ces instants. Il n’y a rien. On a été entraînés à ne pas réfléchir. Si pour un instant, pour une seconde, une demi seconde je pensais à lui, la peur me transformerait en pierre. Je ne pourrais plus bouger ».
35Ce sont ces mêmes guerriers dévoyés qui procèdent à l’échange de Boaz, kidnappé et piégé, contre le sheikh Awdalla et la fille d’Abu Ahmad elle aussi enlevée, tous deux portant une ceinture explosive. Les deux otages sont assassinés par leurs geôliers respectifs. La fillette a survécu, mais elle a été blessée aux yeux. Lorsque l’on annonce au ministre de la Défense la présence d’une enfant lors de la tentative d’échange, croyant que c’étaient les Palestiniens qui l’avaient piégée, il s’exclame : « Ces gens-là sont des animaux ». La violence extrême de cette séquence et son dénouement, voulus par les scénaristes, est exceptionnelle : elle montre au téléspectateur à quelles absurdités inhumaines mènent des confrontations entre les deux camps.
- 33 Sabra signifie la figue de barbarie, couverte de piquants à l’extérieur et sucrée à l’intérieur, sy (...)
36Une des idées qui sous-tend le scénario – peut-être involontairement de la part des auteurs – est la perpétuation du mythe de la dualité du personnage du soldat. D’une part, il est vulgaire et rugueux d’apparence extérieure et de comportement et, de l’autre, chaleureux et plein de considération et entrant ainsi dans le moule conforme à l’imaginaire du sabra33.
37La sophistication méthodique – préparatifs méticuleux avant l’action, maquillage, caméra vidéo, oreillettes, tireur d’élite etc. – est située du côté israélien, tandis qu’en face la seule « technique » visible est le bricolage, et, surtout la solidarité active d’éventuels témoins et la détermination des acteurs, tout aussi efficace en dernière instance. Cet affrontement asymétrique ne peut que perdurer.
38Dans cette logique, il est une séquence révélatrice et particulièrement désespérante : celle où les scénaristes font dialoguer le responsable palestinien de la sécurité avec son fils qui est en train de basculer dans le fanatisme. On nous montre d’abord Abu Maher avec son fils Maher dans sa voiture officielle passant sans difficultés la frontière entre la Cisjordanie et Israël, faisant montre d’un naïf sourire de satisfaction sans doute quant à la déférence accordée à sa personne. On les retrouve à Tel Aviv à une terrasse de café en bord de mer avec derrière Abou Maher la silhouette de l’antique cité de Jaffa. Le père : « C’est très beau ici ». Maher : « Très beau mais ce n’est pas à nous. Ça l’était ». Et, son père de demander :
Crois-tu vraiment que tu pourrais détruire tous ces immeubles ? […] Ce ne sont pas seulement des bâtiments. Te rends-tu compte quelles industries existent ici, que l’économie ici c’est comme l’Amérique [...]. Il y a des start-ups ici, comme à Silicon Valley. Et le plus important : les gens d’ici veulent vivre, ils ne veulent pas mourir. Réveille-toi, ils ne vont pas simplement disparaître34.
39Évoquant Al Maqdassi, Abu Maher avertit son fils : « Il est capable de trahir quiconque travaillant pour lui, si nécessaire, juste pour faire se réaliser son programme. [...] ». Maher, enfermé dans son refus des arguments de son père, répond : « Certains pourraient te dire que toi aussi tu as trahi pour une vie de confort, alors que tu aurais pu continuer à travailler pour la résistance35 ». Et, dans la séquence suivante les scénaristes nous ramènent en Cisjordanie dans le bureau du responsable palestinien de la sécurité, où son fils lui présente un cendrier. Mais ce qu’Abou Maher ne voit pas, c’est que cet objet contient un microémetteur destiné à l’espionner pour le compte d’Al Maqdassi. On nous montre ici la fascination qu’inspire à Maher, comme à d’autres étudiants de son âge, l’idée de renouveau et d’issue définitive à une situation insupportable, proposée par l’extrémisme de Daesh en Cisjordanie. On nous montre ainsi que des deux côtés les affrontements ne servent en aucune manière les causes qui les provoquent. Avec cette évidence de poids, selon les scénaristes : le plus fort, c’est à dire le côté israélien, malgré les apparences de puissance, est aussi vulnérable que les plus faibles, les Palestiniens de Cisjordanie occupée.
40La séquence du père et de son fils Maher à Tel-Aviv nous révèle aussi un trou noir : l’absence/présence dans cette histoire de Fauda des causes mêmes des affrontements entre le commando et ses alter-egos palestiniens, à savoir, l’occupation porteuse de tous les maux qui dure depuis la guerre de 1967 et qui aujourd’hui devient encore bien plus délétère pour les deux peuples.
- 36 Rogel Alper, « Be-Fauda en tiqwa, aval hi mamhisha ad kama Israel hi medina du-leumit » [Dans ‘Faud (...)
41La place unique que tient Fauda dans la culture télévisuelle de masse israélienne tient sans doute dans la révélation au public de la réalité et de la proximité d’un quotidien dont l’opinion dominante fait abstraction. Au premier regard, on peut avoir l’impression que nous avons là une série dont le fil conducteur serait le conflit israélo-palestinien mais, très vite, on se rend compte qu’en fait, il n’est pas évoqué. Il est l’éléphant blanc qui se trouve dans la pièce et que tout le monde fait mine d’ignorer. En fait le spectateur est dans la banalité quotidienne du conflit, celle de l’occupation qui dure depuis 1967. Les films, et encore plus les séries sur ce sujet, sont toujours considérés comme difficiles à réaliser, mais aussi malaisés à proposer au regard du téléspectateur. C’est sans doute la raison pour laquelle nous n’avons pas eu jusqu’à présent de séries sur cette question36. Les Israéliens dans leur majorité font tout pour ignorer les conditions de vie des Palestiniens des territoires, comme la majorité de ceux-ci ne connaissent pas la vie en Israël, si ce n’est par les images de la télévision. Cette dichotomie en recouvre une autre, contradictoire : la plupart des Israéliens sont confrontés à la réalité de l’occupation pendant leur service militaire, mais en qualité de maîtres sans partage. Tandis que la population de la Cisjordanie, comme celle de Gaza, à quelques rares exceptions, n’a pas le droit d’entrer en Israël.
42Dans la série, à part les tristement célèbres checkpoints, les barrages militaires de contrôle, on ne nous montre à aucun moment la réalité de cette situation, les cités fermées que sont les colonies soigneusement clôturées, les camps de réfugiés, les actions quotidiennes de répression des forces d’occupation.
- 37 Antoine Faure et Emmanuel Taïeb, « Temporalité de la politique alternative dans les séries », Quade (...)
43Mais, dans le même temps, les miasmes de ce conflit suintent dans l’atmosphère : dans les rues de Cisjordanie – celles d’Israël n’apparaissent que très peu dans la série – on vit apparemment de la même manière que de l’« autre côté37 ». On y voit même parfois un couple s’embrasser – manière de dire que de part et d’autre de ce qu’était la frontière, la vie se ressemble –, mais la moindre tension provoque l’explosion. Et, de fait, le militaire, le membre de commando qui sort son arme, se retrouve en territoire ennemi. De la même manière, la méfiance a priori entre les différents protagonistes est de règle, même dans leurs plus forts instants de complicité nécessaire lorsqu’il s’agit de préserver des intérêts communs, comme l’efficacité de la traque d’un terroriste. Abou Maher, chef de sécurité palestinien et Gaby allias Ayoub, son interlocuteur israélien, sorte de deus ex machina, s’estiment peut-être mais leurs attitudes, leurs paroles révèlent autre chose : ils appartiennent, quoi qu’il en coûte, à deux camps opposés et ils sont contraints de se le rappeler.
- 38 Smadar Shiloni, « Fauda, ha-cahos she-yishav ethem pnima » [Fauda, Le chaos vous aspire], Ynet, 06 (...)
44Dès la diffusion de son premier épisode, la série a passionné le public auquel elle rappelle une réalité située à 20 km du cœur d’Israël. Même s’il s’agit d’une série d’action dont le but est le divertissement, on ne peut qu’être frappé par sa véracité38.
- 39 Nurith Gerz et Raz Yosef, « Oyvim, sipur Ahava » [Ennemis, histoire d’amour], Haaretz, 15 février 2 (...)
45Des deux côtés, la vision de l’autre est celle d’une société imaginée soudée et de forte cohésion. La série déconstruit les deux perceptions, la volonté de cohésion nationale israélienne face à l’ennemi palestinien, tout en dévoilant les différentes dynamiques politiques palestiniennes39. Le co-scénariste et acteur principal de la série, Lior Raz (Doron), explique ce choix en ces termes :
Même si vous commencez à regarder Fauda avec une conviction politique particulièrement rigide qui refuse d’appréhender l’ennemi comme un être humain, il y a des chances que vous alliez la lâcher pour un instant pour vous poser la question de comment l’on ressent ce qu’est vivre de l’autre côté, non pas d’un point de vue pédagogique, ni hautain, mais justement pour servir vos intérêts en tant que téléspectateur, cette complexité rend cette expérience plus complète et plus gratifiante40.
46Pour la première fois, une série israélienne met en scène des personnes appartenant à la population qui vit de l’autre côté de la frontière. Comme les Israéliens, ces Palestiniens ont des aspirations à une normalité qu’ils ne connaissent pas. On est en permanence frappé par leur proximité culturelle. La série nous fait comprendre que plus de cinquante ans de « cohabitation », même inégalitaire et intégralement injuste, ont créé paradoxalement une certaine forme de communauté culturelle dont l’élément le plus visible est la similitude d’attitudes, de comportements ou de manières de voir et de percevoir la réalité. Le premier effet frappant est ainsi souligné par l’utilisation de l’hébreu et de l’arabe dans les dialogues de la version originale de la série.
- 41 Pour la question de l’analyse du discours, voir Alexandra Kijewska, « What a Mess ! » : Reading Fau (...)
- 42 Hanan Hever, « Hasipur vehaleom, qriot biqortiot bakanon hasiporet haivrit » [Le Récit et la nation (...)
47La langue dominante de Fauda est à plus de 70% l’arabe, langue maîtrisée ou apprise pour le tournage dans ses nuances par tous les acteurs. Il en va de même en ce qui concerne l’hébreu. Les personnages de la série connaissent parfaitement la culture l’un de l’autre41. Dans la deuxième saison, par exemple, les Palestiniens qui pénètrent en Israël pour commettre un attentat poussent la perfection jusqu’à se déguiser en jeunes colons, avec leurs modes vestimentaires, leur gestuelle et leur vocabulaire, et parviennent à tromper les militaires israéliens au checkpoint. Ce qui d’ailleurs ne manque pas d’inquiéter leurs adversaires israéliens. De leur côté, ces derniers ont une gestuelle – la manière de s’asseoir, de tenir une tasse de café turc, une cigarette, les insultes et jurons – qui n’est pas seulement faite d’imitation de l’autre que l’on veut défaire, mais le signe d’une fluctuation d’identité42.
- 43 Itamar Reitzeis, « Fauda : Pitom aravit nishmaat magniv » [Fauda : soudain la langue arabe paraît c (...)
- 44 Hagar Buhbut, op. cit.
48On peut observer que, seulement six mois après que le parti nationaliste de droite Israel betenu a fait adopter une loi retirant à la langue arabe son statut officiel en Israël, il n’était pas évident d’en faire la langue dominante de la série. En effet, l’arabe n’est pas la langue de l’ennemi mais une langue naturellement parlée par les membres du commando même lorsqu’ils ne sont pas en mission. « La série permet à l’arabe d’apparaître branché43 ». L’usage de l’arabe est devenu habituel dans les contacts entre Palestiniens et Israéliens originaires des pays arabes. Ajoutons à cela que la plupart des acteurs juifs de l’équipe d’infiltration sont des Juifs orientaux : ceux-là mêmes qui, pendant des décennies, devaient ignorer et cacher tous les signes qui pouvaient les faire ressembler à l’image de l’ennemi, deviennent soudain ceux qui peuvent faire la jonction entre les deux cultures. Il suffit de se couvrir d’un keffieh pour devenir l’autre44 et les frontières s’estompent.
- 45 David Remnick, « How to Make a TV Show Set in the West Bank ? », The New-Yorker, 28 août 2017, http (...)
49Il n’est pas possible de voir dans ce qui précède, des signes de traitement à égalité des deux populations45. L’un des deux scénaristes Avi Issasharof, journaliste spécialiste des questions arabes, interviewé lors du lancement de la série, évoque en ces termes la vie des militaires israéliens comme celle des commandos d’infiltration :
- 46 Avi Issasharof, « Sham Meever le-hare ha-hoshekh : yotzer Fauda mesaper al huledet ha-sidra » [Là-b (...)
J’ai vu la face héroïque de ces combattants, mais j’ai aussi vu l’autre face, celle marquée par les cicatrices et les traces laissées par le service militaire. À cela il fallait bien sûr ajouter les expériences que j’ai accumulées du côté palestinien en Cisjordanie ou à Gaza : un monde entier de culture, de langue, coutumes, traditions qui font partie de moi alors que le public israélien n’y est jamais exposé ; des rencontres avec de simples citoyens, avec des personnes recherchées, avec les élites et les gens simples. Des villageois et des citadins, des habitants des camps de réfugiés et des propriétaires de villas de luxe, des terroristes avec du sang sur les mains et de jeunes adolescents qui jettent des pierres sur les Israéliens. Tous ceux-là sont cachés à la vue de l’Israélien moyen. Il est vrai que les soldats dans les territoires y sont exposés. Mais pour la majorité de la population israélienne, c’est une réalité d’au-delà des montagnes obscures. À 20 minutes de Tel-Aviv à peine, on se trouve dans un autre monde avec une réalité différente et méconnue. Je voulais ramener à la conscience du public israélien ces deux angles. Et peut-être faire voir au grand jour le prix que les deux côtés sont amenés à payer dans le cadre de ce cycle sanglant et sans fin. De plusieurs manières, Fauda est une série qui montre d’une manière brutale, intime et la plus douloureuse qui soit, ce prix à payer46.
50Dans le même temps, les auteurs ont dit et répété dans de nombreux entretiens qu’ils n’avaient d’autre ambition que de réaliser une série attrayante. Lior Raz (Doron), qui pendant son service militaire a fait partie d’une unité d’infiltrés et à qui on a demandé si Fauda est de gauche ou de droite, a répondu :
- 47 Ran Boker, « Ani Maqdish et ha-stsena be-Fauda le-Madhat Yussuf » [Je consacre la scène dans Fauda (...)
Lorsque j’ai écrit la série, je n’ai pas pris parti. Je ne peux pas dire que je suis de gauche ou de droite. Je suis un homme intelligent. Un patriote sioniste qui vit dans l’État d’Israël, qui a longtemps été réserviste. J’aime l’État, et j’en prends soin. J’ai de la considération pour les gens qui y vivent, mais je veux aussi leur montrer qu’il y a d’autres gens dans ce pays qui sont arabes ; qu’ils ont une langue et qu’ils ont une vie. Nous vivons une réalité complexe à plusieurs dimensions. Chacun peut choisir son côté. Nous ne pouvons voir qu’une seule dimension. C’est beaucoup plus complexe. La série n’est pas politique. Elle traverse les opinions et les partis […] Nous pensions qu’elle allait faire sursauter ceux de droite, les gauchistes, les Juifs et les Arabes, mais elle a été accueillie avec un tel enthousiasme que nous avons compris que la série n’est pas politique47.
51Mais, là aussi, il y a un paradoxe : quelles que soient les convictions politiques du téléspectateur israélien, elles sont majoritairement et largement situées dans les sphères du refus des droits nationaux des Palestiniens. Rappelons que la droite nationaliste affirmée comme telle, est au pouvoir depuis plus d’une décennie. Or, Fauda rend illogique et aberrant le principe de déshumanisation de l’ennemi. La distinction entre les bons et les méchants n’est plus possible. Des deux côtés ce sont des êtres humains.
- 48 S02E12.
- 49 Ce qui, notons-le, est devenue une triste banalité dans nombre de séries notamment depuis 24 Heures (...)
52Cette similarité devrait placer le téléspectateur dans une position inconfortable lui refusant la sécurité de l’identification intégrale avec les « bons » et même avec les « victimes ». En corollaire, le fait que l’on n’est pas terroriste de naissance ou par nature, mais qu’on le devient par la force des circonstances, des endoctrinements, du sentiment d’injustice, devrait conduire paradoxalement à la mise en question de la légitimité morale de celui dont la tâche est le contre-terrorisme. Ce jeu de miroir devient une confrontation face à face, dans la deuxième saison, entre Nidal et Doron qu’il détient prisonnier. « J’ai tué ton père, tu as tué mon père » dit Nidal à Doron qui lui répond « Je ne suis pas comme toi, je ne tue pas des civils, je ne tue pas des enfants ». « Si », rétorque alors le terroriste : « Vous le faites, mais pour vous, ce n’est jamais intentionnel, c’est ainsi que vous avez tué mon frère48 ». La bombe humaine est d’usage commun. De même que les conséquences des actions des deux parties sont d’une égale violence. Les méthodes se ressemblent, la récolte d’informations par la pression psychologique, le chantage, la tromperie. La torture, que les auteurs de la série montrent sans fard, est pratiquée par des deux côtés pour obtenir des renseignements censés être vitaux49. Le scénariste Raz confirme cette ambiguïté :
- 50 Yehuda Nuriel, op. cit.
D’une part, des gens viennent vers moi et me disent, à cause de toi et de ta série je me suis mis à apprendre l’arabe et, d’autre part il y a ici une proposition de loi « État-nation » qui veut que l’arabe cesse d’être une langue officielle. C’est du délire intégral ! Je vois des gens de la même origine que nous, « des Orientaux » qui reniaient leur arabité, et soudain se souviennent de leur maison, de leurs parents, de sonorités, et aiment à nouveau cette langue sans avoir peur. Les gens se connectent à leur arabité50.
53En même temps, ajoute Issasharoff, « le Hamas a mis des liens vers la série sur son site [...]. Des gens nous écrivent d’Arabie Saoudite, du Qatar et disent soudain : nous avons vu que les Juifs sont des êtres humains51 ».
- 52 Yehuda Schenhav, « Zehut be-hevra post-leumit » [Identité dans une société post nationale], Theory (...)
54Ceci nous conduit à nous interroger sur la construction d’une identité nationale israélienne devenant de plus en plus fictive et irréelle. La nationalité israélienne n’existe pas juridiquement et, dans la distinction entre Juifs et Arabes, la définition légale qui prévaut est religieuse. De fait, les fondations de l’identité nationale demeurent instables, soutenant une construction se définissant par des cohésions fortes dont les frontières et les contours sont marqués par celui que l’on qualifie d’ennemi extérieur52. Cette identité se justifie par le combat considéré comme devant être celui pour la survie. La présence-absence du conflit israélo-palestinien rend le récit encore plus inconfortable. À aucun moment ne se pose la question de la morale, de la justice, des droits universels humains, et donc celle de la solution du conflit israélo-palestinien, ni partielle ni globale. Ce conflit ne doit pas figurer à l’ordre du jour mais, comme il faut en tenir compte malgré tout dans le quotidien, on fait mine d’en effacer l’existence.
- 53 Cf. Nurith Gertz et Yosef Raz, « Trauma, Time and the ‘Singular Plural’, The Israeli Television Ser (...)
- 54 Cf. Nahuel Ribke, “Fauda television series and the turning of asymmetrical conflict into television (...)
- 55 Raya Morag, « Kol, dimuy ve-zikaron ha-teror ba-kolnoa ha-yisraéli ha-alilati bi-tqufat ha-intifada (...)
55Gertz et Raz, spécialistes du cinéma israélien, insistent sur l’immanente présence du traumatisme dans la série. Elle se situe dans la continuité des blessures du passé (Shoah, guerres), dans la force de celles du présent (attentats) mais aussi dans celles établies dans le déterminisme d’un futur de destruction totale. La série traduit ce processus par un va-et-vient entre la réalité et la fiction53. Tandis que pour Ribke, il arrive que le traumatisme collectif, les pratiques institutionnelles de la mémoire et la culture populaire interagissent lorsque l’on cherche à appréhender un passé douloureux. C’est ainsi que, selon lui, se créent des lieux de mémoire constitutifs du récit national54. Toutefois on peut noter qu’il existe un lien complexe entre un conflit violent qui dure et la réception par le public d’une série d’action. Raya Morag, dans ses études sur le cinéma post-deuxième intifada, écarte ce paradigme et pose la question du traumatisme de l’occupant, mettant en regard les différentes dimensions de la question de la mémoire55.
56Morag brise ainsi le caractère intouchable du statut moral attribué aux soldats israéliens qui sont de fait des acteurs dans la gestion du conflit, en contact quotidien avec les habitants de la Cisjordanie occupée. De dépositaires de la mémoire de la Shoah – élément important de la culture israélienne – ces soldats ont été conduits à devenir des oppresseurs convaincus de leur droit moral. Aussi considère-t-elle que la dominance culturelle du récit de la Shoah, le refus de considérer le prix de l’occupation et l’hégémonie de la représentation de la victoire sur la deuxième intifada ne font qu’agir contre la reconnaissance du poids du traumatisme des attentats, et donc contre la construction d’une mémoire post-traumatique. Elle élargit ce phénomène au-delà de l’Intifada en soulignant qu’il s’agit d’un état de traumatisme chronique qui bloque l’élaboration d’un processus de guérison post-traumatique. Ceci débouche sur le fait que la mémoire collective israélienne, comme elle se présente dans le débat public et dans le cinéma israélien, l’emporte sur la mémoire individuelle par son caractère récurrent. À cela s’ajoute la charge, illustrée par Fauda, que le traumatisme des soldats n’est pas celui d’un service militaire effectué dans une contrée lointaine, mais « ici » et maintenant.
57Si l’on peut comprendre que le succès de la série dans le monde arabe est avant tout fait de curiosité et de destruction du mythe d’un adversaire qu’on ne peut vaincre, c’est la première fois que l’on voit vivre et agir concrètement ces infiltrés, ces êtres venus d’ailleurs capables de tout et toujours efficaces – on peut aussi y voir un deuxième « éléphant blanc ». Il s’agit de celui de la désagrégation de la résistance palestinienne institutionnelle face à l’occupation et de l’incapacité dans laquelle se trouve l’Autorité palestinienne à gérer même la vie quotidienne. Son succès auprès du public israélien, auquel la série est destinée, soulève la question de l’influence réelle sur l’opinion que peut avoir une série télévisée qui se déroule dans son propre environnement géographique et social. Peut-il provoquer la mise en question de l’éthique ou même seulement de l’efficacité des actions armées en Cisjordanie ? Le taux d’audience élevé conduit à s’interroger sur l’impact – ou à l’inverse sur son absence d’impact – que cette mise en image d’actions humaines brutales peut avoir sur la manière dont les téléspectateurs vont introduire dans leurs choix et leurs pratiques sociales les réflexions que cette série a pu susciter. Fauda, rappelons-le, est une série violente avec des séquences difficiles à supporter, frustrante dans le sens qu’elle ne provoque pas de bien-être émotionnel, ni de sentiment de sécurité, avec une fin rassurante et satisfaisante.
58Les scénaristes n’ont pas épargné l’image des membres du commando. Sur fond de prétentions de rivalités viriles, ils sont amenés, à la suite de Doron, à se comporter comme un clan mafieux d’où l’efficacité prétendument militaire et patriotique de la défense du pays est pour le moins absente. « Sans moi, tu serais toujours en train de voler des radios dans les voitures des quartiers pauvres », assène Moreno, le chef du commando, à l’un de ses hommes après le fiasco sanglant de l’échange d’otages que ce dernier et ses comparses ont provoqué dans la première saison. Deux des membres de la bande, sur le pas de la porte après leur congédiement, échangent des propos graveleux sur de supposées relations intimes entre Moreno et Nurith, ce que laisse d’ailleurs entendre la séquence précédente où le chef du commando demande à la seule femme du groupe de rester dans son bureau.
59De même, le pouvoir politique que représente le ministre de la Défense dans la série est l’objet d’un dur constat de la part des auteurs. « Dans n’importe quel pays développé, avait dit Moreno à son commando, vous seriez exécutés. Alors soyez au moins reconnaissants que nous ayons un pays de merde ». Ce constat brutal est confirmé par le dialogue entre le chef du commando et le ministre qui explique que parce que « nos hommes ont conduit ce pays au seuil de la guerre », il était obligé de dissoudre le groupe et de licencier Morano. « Réfléchis longuement et sérieusement avant de faire cela », lui rétorque alors ce dernier, « tu sais que tu es arrivé à un niveau si élevé grâce à mon sale boulot ». Et avant d’en finir, le ministre assure son subordonné de lui faire attribuer une bonne pension en ajoutant : « Après tout tu as fait quelques grandes choses pour ce pays ».
60Alors, comment comprendre l’engouement de l’immense majorité du public israélien face à ce qui pourrait bien ressembler à un sacrilège envers le combat du pays pour son existence tel qu’on l’entend dans les proclamations publiques qui affirment la fierté d’avoir l’armée la plus morale du monde ? Une réponse à cette question se trouve dans le fait qu’on est tellement aveuglé par l’idée de survie imprimée depuis des décennies dans les consciences, que la nouvelle représentation proposée par la série est une tâche hautement utile pour le pays et surtout inévitable : les acteurs doivent en être remerciés comme des héros qui se « salissent les mains ». En conséquence de quoi, les turpitudes décrites par la série sont banalisées.
61Notons que ce phénomène d’inversion de valeurs pour justifier ces faits n’est pas nouveau : la guerre états-unienne du Vietnam en est un exemple, comme le furent les prétendues justifications des guerres des puissances coloniales européennes pour briser les soulèvements de peuples colonisés. Dans tous les cas, l’issue inévitable en a été la reconnaissance des droits de ces peuples et le retrait des armées d’occupation. Mais cette issue n’est pas à l’ordre du jour pour les autorités israéliennes. Que nous révèle alors la série ? Que les Israéliens, comme les scénaristes, enterrent la question du conflit ? Une problématique que le quotidien Haaretz résume ainsi : « Certes Fauda est une série imaginée non fondée sur des faits réels mais, dans son absence d’espoir, elle est bien réaliste »56. Fauda est révélateur de cet état d’esprit fait de résignation. Mais, dans un même mouvement, on peut imaginer, en toute logique, que ceci ne peut durer indéfiniment.