Navigation – Plan du site

AccueilNuméros21The Good Doctor et le pouvoir d’u...

The Good Doctor et le pouvoir d’un format

Hélène Monnet-Cantagrel
p. 31/05/2023

Résumés

La « vague coréenne » (Hallyu*) qui se déploie depuis les années 1990 est souvent assimilée à un soft power. Cette vague recouvre plusieurs modalités d’expansion et de distribution dont celle du format. C’est cette modalité que l’article se propose d’examiner afin de montrer comment elle est contradictoire avec la notion de soft power. Pour cela, il s’appuiera sur une analyse sémiotique et pragmatique du cas particulier de la série Gut Dakteo et de sa version américaine The Good Doctor. Il en ressort que davantage qu’un modèle d’influence et de normativité, comme le serait un soft power, l’expansion des K-Dramas en formats s’inscrit plutôt dans une logique commerciale, celle du commerce des formats qui, par sa nature, remet en cause la notion de soft power ou en déplace les enjeux.

*. Nous adoptons au fil de l’article le système de romanisation révisée en vigueur en Corée du Sud depuis 2000.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Frédéric Martel, Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Paris, Flammarion (...)
  • 2 Ibid., p. 270, p. 273.
  • 3 « Hallyu in broadcast programmes in 2018 is characterized by the promotion of exports in formats », (...)

1« Face à l’entertainment américain et à la culture européenne », écrit Frédéric Martel en 2010, de « nouveaux flux mondiaux commencent à peser. C’est une toute nouvelle cartographie des échanges culturels qui est en train de se dessiner1. » Parmi eux, les « contenus » asiatiques, et notamment les K-Dramas (Korean Dramas), participent à une « bataille des formats » qui « sont pour la Corée [du sud] un outil de soft power 2 ». Deux notions sont ici assimilées par Martel dans une relation corollaire : le format et le soft power. Un même rapprochement peut se lire dans une brochure éditée par le ministère coréen de la culture, du sport et du tourisme consacrée à la « vague coréenne » – ou Hallyu – « qui se caractérise, dans les programmes à diffuser en 2018, par la promotion des exportations en formats3 » et prend l’exemple de la série coréenne Gut Dakteo (KBS 2, 2013), récemment adaptée au Japon par Fuji TV. Or, c’est en réalité une contradiction dans les termes comme nous voudrions le montrer à partir, justement, de l’exemple de Gut Dakteo et de sa version américaine The Good Doctor. S’il y a une réelle volonté de la part de la Corée du Sud à influer sur le marché télévisuel et médiatique, cette influence doit être relativisée et circonstanciée lorsqu’elle passe par le marché des formats comme le montre les pérégrinations de Gut Dakteo, puisqu’elle s’inscrit dans une logique plus globale de circulation des contenus en formats qui en vient à affecter la fiction et correspond, en dernier ressort, à un modèle économique d’abord américain.

La « vague coréenne » et le Soft power

2La « vague coréenne », aussi connue par le mot coréen « hallyu » est un phénomène désigné ainsi par la presse chinoise face au succès croissant des importations de produits de pop-culture coréens, principalement la musique pop et les séries (K-Pop et K-Dramas), à la fin des années 90. Ce phénomène gagne d’autres pays d’Asie, y compris le Japon alors que jusque-là, c’était lui qui dominait le marché du divertissement asiatique, selon une logique identique à celle que l’on va retrouver pour la « vague coréenne » : un ciblage des jeunes adultes à travers, en particulier, la musique pop et les séries télévisées promouvant des figures iconiques et un style de vie branché et connecté aux dispositifs technologiques. Comme l’expliquent Angel Lin et Avin Tong :

  • 4 « Negotiating with Japan’s influence on drama production styles, Korean and Taiwan television indus (...)

Négociant avec l’influence du Japon sur le style des productions, les télévisions coréenne et taïwanaise ont développé leurs propres genres de dramas jeunes et branchés (trendy). Leur représentation de l’« ici et maintenant » dans les contextes urbains asiatiques présente des attraits transnationaux différents de ceux des dramas japonais4.

  • 5 « A strong sense of Asian-ness », ibid., p. 99.

3Cette substitution de la culture pop japonaise à celle venant de Corée du sud a en partie des causes économiques et infrastructurelles, sur lesquelles nous reviendrons plus loin, mais elle a aussi, en effet, des motifs idéologiques ayant trait aux valeurs portées par la « vague coréenne ». Par rapport aux dramas japonais, souvent jugés trop crus ou violents, les K-Dramas semblent davantage véhiculer « un fort sentiment d’asianité5 » qui résonne notamment auprès du public féminin :

  • 6 « One of the reasons for the popularity of Korean TV dramas among women in East Asian cosmopolitan (...)

L'une des raisons de la popularité des dramas coréens parmi les femmes des grandes villes cosmopolites de l’Asie de l'est (comme Taiwan, Shanghai, Hong Kong, Singapour) pourrait être que les séries coréennes ont tendance à dramatiser les conflits et les tensions entre les valeurs socioculturelles confucianistes et les styles ou conditions de vie et de travail cosmopolites modernes – tensions auxquelles de nombreuses femmes des villes d'Asie de l'Est peuvent facilement s'identifier6.

4À cela s’ajoute et correspond un déclin des importations américaines et de la culture occidentale en général.

  • 7 Cf. les travaux d’Albert Moran dont notamment New Flows in Global TV, Bristol, UK, Chicago, USA, In (...)

5Dans les années 2010, de phénomène en apparence très régional, la « vague coréenne » semble être devenue un phénomène global. « Régional », « local », « global/international », ces termes renvoient à la géographie des marchés télévisuels et correspondent à des clusters (par exemple le Japon ou la Corée dans les exemples précédemment cités), centres massifs de diffusion et de circulation des productions médiatiques7.

  • 8 Korean Culture and Information Service, The Korean Wave: a New Pop Culture Phenomenon, « Korean Cul (...)
  • 9 Cf. Hyejung Ju, « National Television moves to the region and beyond: South Korean TV Drama product (...)

6Dans une brochure de 2011, publiée par le ministère coréen de la culture et de l’information, cette vague est ainsi qualifiée d’« invasion8 », terme justifié par des chiffres et par l’expansion à d’autres sphères comme la littérature ou le cinéma, mais pas seulement. De fait, la brochure ministérielle déjà évoquée en introduction, n’évoque pas moins de onze domaines affectés par la « vague coréenne » : cinéma, alimentation, littérature, jeux vidéo, bande-dessinée, tourisme, beauté, musique, arts de la scène, mode et télévision. Dans ce domaine, qui nous retient ici, l’exportation et le revenu de feuilletons (K-Dramas) doublent entre 2005 et 2010 et ne cessent de croître depuis9, ce qui nous amène à la question du soft power.

  • 10 Joseph S. Nye Jr., Bound to Lead, The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 199 (...)

7Le soft power est conceptualisé en 1990 par le politologue américain Joseph Nye dans un ouvrage réfléchissant aux mutations contemporaines de l’exercice du pouvoir par un État et son rayonnement sur la scène internationale. Comme le suggère le titre de son livre (Bound to Lead10), cette forme de pouvoir est destinée à asseoir une hégémonie (voire un impérialisme). Par opposition au hard power qui s’appuie sur des ressources militaires et économiques, le soft power d’un pays s’appuie, lui, sur des ressources « intangibles » parmi lesquelles la culture est une force d’attraction particulière qui fait modèle, aussi bien formellement qu’en termes de valeurs. C’est ce que l’on a vu précédemment sur les raisons pouvant expliquer le succès de la « vague coréenne » dans la région asiatique, ce qui ne s’est pas fait sans susciter quelques inquiétudes, aussi bien idéologiques qu’économiques, provoquant une contre-vague, un « anti-hallyu » :

  • 11 « As the Korean Wave became extremely popular, several Asian countries raised con­cerns by viewing (...)

Lorsque la Vague coréenne est devenue populaire, des inquiétudes ont émergé dans plusieurs pays asiatiques, qui ont vu négativement cette vague comme une forme d’invasion culturelle dans leurs cultures nationales. […] En raison des préoccupations et des critiques croissantes selon lesquelles les produits importés de la Vague coréenne constituaient une menace pour les programmes télévisés nationaux, certains pays comme la Chine, la Thaïlande, le Japon et le Vietnam ont commencé à imposer des quotas de programmes télévisés étrangers en limitant le temps d'antenne total des séries coréennes ainsi que le contenu K-pop sur leurs chaînes de télévision nationales. Par exemple, la Chine était auparavant connue pour être extrêmement favorable à la réception de contenus culturels coréens, y compris les dramatiques télévisées et la musique pop. Très vite, les critiques chinoises se sont élevées contre les descriptions des séries coréennes sur l'histoire ancienne des relations entre la Corée et la Chine11

  • 12 Joseph S. Nye, The Future of Power, New York, Public Affairs, 2010.
  • 13 Stéphane Thévenet, Les Feuilletons télévisés sud-coréens, Histoire et analyse d’un genre télévisuel (...)
  • 14 Ibidem.

8Le soft power est donc une force de persuasion et d’influence mais, comme le précise Nye, dans un ouvrage plus récent, The Future of Power12, c’est un concept académique, plus descriptif que normatif. On verra ultérieurement à quel point cette distinction est importante. Cela étant dit, ça n’a pas empêché que le succès de ce concept amène les dirigeants de plusieurs pays du monde à l’intégrer à leurs stratégies politiques. C’est notamment le cas de la Corée du Sud dont « le gouvernement de Kim Dae-Jung, entre 1998 et 2003, lance un vaste plan de soutien à l’industrie culturelle qu’il dote d’un budget de 148,5 millions de dollars13 » favorisant ainsi son développement et son expansion : au final, ajoute Stéphane Thévenet, le rapport qualité–prix des produits coréens sur le marché asiatique devient très attractif. Cette qualité repose essentiellement sur la recherche constante de nouveaux thèmes conduisant à une certaine innovation narrative mais surtout par un soin particulier apporté à la qualité esthétique. Le drama coréen devient gage de belles images et de belles musiques. En début de période, et suivant les pays considérés, les dramas coréens valent entre un dixième et un quart du prix des dramas japonais et, en offrant des histoires similaires dans une stylistique attrayante, se montrent des concurrents redoutables14.

  • 15 Notamment auprès des communautés coréennes de ce pays.
  • 16 Korean Culture and Information Service, The Korean Wave: a New Pop Culture Phenomenon, op. cit., p. (...)

9C’est cet interventionnisme de l’état en faveur du développement des industries culturelles qui amène rapidement la pop culture coréenne à submerger et à s’imposer sur le marché local-national (face aux produits importés du Japon) puis, régional (Asie, notamment au Japon et en Chine, en Thaïlande, au Viêt-Nam ou à Taïwan) puis international, (dans les pays musulmans du Moyen-Orient, dans certains pays d’Amérique du Sud et aux États-Unis15). Conformément à ce que voudrait un soft power actif (et non conceptuel), la culture coréenne aurait donc réussi à devenir une force d’attraction, au point d’être imitée et de devenir un modèle pour les autres cultures, y compris pour les États-Unis, l’un des plus puissants acteurs de ce secteur. Pour la brochure du ministère de la culture, du sport et du tourisme sur cette vague, déjà évoquée, la puissance d’attraction des K-Dramas et leur faculté à transcender les barrières culturelles tiendrait à leur « pouvoir émotionnel » qui, face notamment aux dramas américains, incarne un « pouvoir sain16 » (healthy power). C’est ce que nous allons maintenant examiner à propos des versions coréenne et américaine de Gut Dakteo.

The Good Doctor, de la Corée aux États-Unis

  • 17 Voir Stéphane Thévenet, « Le TV drama sud-coréen : persistance et adaptation d’un système sérialisé (...)

10Gut Dakteo (굿 닥터) (Fig. 1) est créée (et scénarisée) par le scénariste Jae-Bum Park, auteur auparavant de la série médicale et policière Shineui Kwijeu (Quiz from God, OCN, 2010-18), qui a été un gros succès au point d’être reconduite sur quatre saisons (ce qui est assez rare pour les K-Dramas qui sont généralement des productions éphémères d’une saison17), et dont il a écrit les trois premières saisons. Créée en 2013, Gut Dakteo connaît un succès croissant lors de sa diffusion d’août à octobre, atteignant, pour le dernier épisode, une audience moyenne de plus de 18 millions de téléspectateurs pour la région de Séoul. La série est diffusée à Singapour, Taïwan, Hong-Kong, aux Philippines, au Japon, et est récompensée d’une quinzaine de prix et sera adaptée au Japon (グッド ドクター, Guddo Dokuta, Fig. 3), en 2018, et en Turquie (Mucize Doktor) (Fig. 4), en 2019. Cette dernière version est également distribuée dans divers pays d’Europe de l’Est et du bassin méditerranéen ainsi qu’en Amérique du Sud, parfois parallèlement à la version américaine.

Fig. 1 : Gut Dakteo

Fig. 1 : Gut Dakteo

Fig. 2 : The good Doctor

Fig. 2 : The good Doctor

Fig. 3 : Guddo Dokuta

Fig. 3 : Guddo Dokuta

Fig. 4 : Mucize Doktor

Fig. 4 : Mucize Doktor
  • 18 Au sens sémiotique d’« objet réduit à ses propriétés essentielles » ; voir A J Greimas et J. Courtè (...)
  • 19 Cela dépend néanmoins des accords commerciaux ; certains formats comme, par exemple, Be Tipul (Hot (...)

11Cette circulation, sur le plan international, se fait donc sur le mode du format, c’est-à-dire non sous la forme originalement diffusée mais sous celle d’un modèle déclinable en fonction des télévisions locales l’ayant acquis. C’est pourquoi, si le terme d’adaptation est souvent utilisé pour parler d’un format, c’est néanmoins au sens culturel, mais narrativement, il s’agit davantage d’une exécution – ou une version – d’un schéma18 formalisé, c’est-à-dire au-delà du concept mais en-deçà d’un scénario19. La version américaine est créée (et scénarisée) par David Shore, scénariste et producteur de plusieurs séries dont Law & Order (NBC, 1990-2010), de 1997 à 1999, et créateur (scénariste-producteur) de House MD (Fox, 2004-12). The Good Doctor est aussi produite par Daniel Dae Kim, acteur bien connu de Lost (ABC, 2004-10) et de Hawaii Five-0 (CBS, 2010-20).

12Synopsis : un jeune homme (Shi-On Park/Shaun Murphy), atteint du trouble du spectre autistique, veut devenir chirurgien et est accepté comme interne dans un hôpital prestigieux où il doit faire ses preuves autant professionnellement que personnellement, sa condition amenant, en particulier, des difficultés relationnelles avec les autres médecins comme avec les patients. Enfant, il a été rejeté par ses parents (surtout son père, alcoolique et violent) et a fui avec son frère aîné qui a toujours pris soin de lui, jusqu’au jour où celui-ci fut tué dans un accident. Seul rescapé, Shi-On/Shaun fut recueilli par le médecin dépêché sur la scène (Woo-Seok Choi/Aaron Glassman) qui devint son mentor et lui apprit la chirurgie et la médecine. Convaincu par le talent du jeune homme (qui a le syndrome du savant) à pouvoir devenir chirurgien, Choi/Glassman finit par convaincre le conseil d’administration de l’hôpital qu’il dirige de le prendre à l’essai en proposant de démissionner si l’essai n’aboutit pas. Shi-On/Shaun est alors intégré l’équipe du docteur Do-Han Kim/Neil Melendez ce qui l’amène à fréquenter les autres internes et, en particulier, la docteure Yoon-Seo Cha/Claire Brown qui semble seule à comprendre d’emblée sa « différence » et à l’accepter tel qu’il est.

13Nous allons nous intéresser à la séquence d’ouverture des deux versions dont le déroulement se fait comme suit :

Gut Dakteo

Ext : ville (plan d’ensemble) – musique avec effet sonore d’une sonnerie de réveil

Int : une chambre

Un jeune homme se dresse sur son lit

Il se lave les cheveux avec insistance, a du shampoing dans l’œil

Il se coiffe, se regarde dans la glace, se décoiffe (Fig. 7)

Il ferme sa porte, part avec une valise roulante, s’arrête un instant pour regarder derrière lui

Il avance dans une rue qui l’amène près d’une voie ferrée

Il regarde deux ouvriers qui passent – la musique s’arrête pour faire place au bruit d’un train

Il regarde vers le dessous d’un pont 

Flashback : plusieurs enfants en maltraitent un autre, à terre et secoué par des tremblements

Enfants : « pourquoi tu me suis ? sale taré. Tu trouves ça drôle le demeuré ? »

Pendant qu’ils le frappent, l’enfant a la vision confuse de celui qui le frappe, d’une cage avec un lapin (ocularisation interne primaire) ; le jeune homme regarde l’endroit où a lieu la scène

La scène reprend : un garçon intervient pour le défendre, il frappe les autres en criant : « arrêtez ! pour qui vous vous prenez ? vous voulez mourir ? », il les menace et ils fuient.

Le petit est toujours à terre, son bras tremble et le plus grand le relève et regarde s’il est blessé ; ocularisation interne primaire du petit sur le lapin

Retour sur le jeune homme qui regarde toujours l’endroit de la scène, un train passe mettant fin au flashback

The good Doctor

Musique

Int : un jeune homme s’habille et range méticuleusement des vêtements dans un sac

Plans alternés et répétés : il se coiffe, se lave les mains, se coiffe, se lave les mains

Il positionne des Rubik’s cubes sur une table, prend une photo encadrée montrant deux jeunes garçons

Il sort un petit scalpel en plastique d’une serviette

Il se coiffe, se regarde dans la glace, se décoiffe (Fig. 8)

Ext : il sort avec une valise roulante, regarde derrière lui ; il part et son trajet se dessine en surimpression au fur et à mesure qu’il avance (Fig. 9)

Il passe près d’une aire le long de laquelle est garé un car d’école. Un ballon arrive à ses pieds, il s’arrête, regarde au loin : la musique se fait plus dramatique

Flashback : plusieurs enfants en maltraitent un autre, à terre lorsqu’un autre enfant arrive en courant (ralenti ; la musique prend un accent épique) pour les arrêter, il les frappe et relève l’enfant à terre

Fin du flashback : retour sur le jeune homme qui a toujours le regard au loin, un enfant l’interpelle pour récupérer son ballon qu’il lui renvoie avec le pied

14Le visionnage de ces deux premières séquences montre plusieurs choses. C’est tout d’abord une forte similarité de scénario qui ne se manifeste pas seulement par la reprise de l’intrigue et du synopsis mais aussi par celle de scènes et de plans (comme lorsqu’il s’ébouriffe les cheveux) ; cette identité se poursuit tout au long de l’épisode et il est possible que ce soit l’effet d’une clause contractuelle lors de la vente de la série coréenne, le scénario du pilote pouvant faire partie du format. Mais, en réalité, et dès la fin de cette séquence, ce sont surtout des différences qui vont distinguer les deux séries.

15On en relève principalement quatre. La première est locale et concerne la sphère d’activité. La série coréenne se situe, en effet, exclusivement dans un service de chirurgie pédiatrique alors que la série américaine se situe dans un service de chirurgie générale ayant majoritairement pour patients des adultes. Les conséquences de ce décloisonnement vont influer aussi bien sur les histoires et les cas mis en scène que sur la caractérisation du héros. Dans la saison 1, par exemple, Shaun se retrouve confronté à une patiente ayant une dysphorie de genre (épisode 14) et à devoir réfléchir à ses normes de représentation. Dans la série coréenne, Shi-On est présenté comme ayant l’âge mental d’un enfant de dix ans et se voit régulièrement assimilé aux patients du service et infantilisé, notamment par la narration qui fait de ses incompréhensions des facéties que ce soit par le jeu des acteurs, la musique ludique d’accompagnement ou la modalité d’une intrigue en forme de quiproquos ; on a un exemple de cette infantilisation du personnage dans cette scène de l’épisode 16 où il imite la secousse de jeux à ressort dans un parc (Fig. 10) pour se réconcilier avec la docteure Cha, après une dispute.

Fig. 10 : Facétie de Shi-On Park pour Yoon-Seo Cha

Fig. 10 : Facétie de Shi-On Park pour Yoon-Seo Cha

16La deuxième différence concerne la figuration des rôles. Si, entre les deux versions, le système de personnages est globalement conservé avec notamment la confrontation récurrente entre les instances administratives et le personnel soignant, sa figuration varie aux États-Unis pour adopter une représentation ostensiblement multi-ethnique (Fig. 12), ce qui n’est pas le cas en Corée (Fig. 11) : 

Fig. 11 : les principaux personnages de Gut Dakteo

Fig. 11 : les principaux personnages de Gut Dakteo

Fig. 12 : les principaux personnages de Good Doctor

Fig. 12 : les principaux personnages de Good Doctor

17Il va sans dire que ce niveau figuratif, loin d’être superficiel, transforme en réalité la communication de la fiction vers une représentativité plus large qui n’a peut-être pas lieu d’être en Corée mais est importante aux États-Unis puisqu’elle permet d’incarner la diversité du pays. On verra plus tard que ce souci de représentation s’inscrit dans un système et une intention de communication très différents.

18Pour revenir aux différences entre les deux fictions, la troisième, qui est peut-être la plus conséquente, concerne le récit, c’est-à-dire l’organisation discursive de l’histoire portée par la fiction, sa mise en intrigue. Deux niveaux de récit sont ici à distinguer : un premier niveau, que l’on peut qualifier d’externe, concerne la configuration globale du récit qui relève de standards de production et de programmation. Gut Dakteo est une série composée d’une saison de vingt épisodes, chacun d’une durée d’une heure et quelques minutes, et diffusés selon un rythme bi-hebdomadaire. La version américaine comprend, à ce jour, trois saisons terminées et une quatrième en cours de production, composées de dix-huit épisodes (vingt pour la troisième) de quarante-deux minutes, hors publicités, diffusés à un rythme hebdomadaire. Ces différences dans les modalités de diffusion ne sont pas anecdotiques mais vont agir directement sur le second niveau du récit, interne et relatif à la mise en intrigue et la progression du récit dans la durée.

  • 20 Comme le remarque Stéphane Thévenet, cette logique feuilletonnante peut s’observer notamment dans l (...)
  • 21 Le procedural est un genre de série qui se concentre sur le quotidien du travail de policier. Le ge (...)

19Comme on l’a vu précédemment, si le premier épisode de la version américaine reprend quasiment à l’identique le scénario de l’épisode coréen, ce n’est cependant qu’en surface. Dès la fin des deux minutes de cette première séquence, les deux versions, bien qu’elles adoptent tout au long de l’épisode le même synopsis, se séparent pour adopter, en Corée, la logique du feuilleton20, et, aux États-Unis, la logique d’hybridation entre feuilletonnant et épisodique. Rappelons que le feuilleton désigne une intrigue linéaire et suivie d’épisode en épisode, et que l’épisodique procède par épisodes clos dont le cadre d’action et le système de personnages sont invariants. C’est ce que l’on retrouve dans la distinction américaine entre character driven-story (intrigue concentrée sur le personnage) et plot driven-story (intrigue concentrée sur une histoire), la tendance du drama contemporain étant de faire fusionner les deux en déployant différents niveaux de récits permettant de croiser niveaux personnels (character) et professionnels (plot), selon le modèle inaugural de cette hybridation proposé par Hill Street Blues (NBC 1981-87). Ainsi, dans la version américaine, si la série, dans son ensemble, suit l’évolution de Shaun Murphy et sa confrontation progressive aux codes et conventions du monde normal (en ce qu’il est normé et conforme à la norme moyenne), chaque épisode développe un motif, illustré par un ou plusieurs cas cliniques, qui permettent de mettre en scène un problème de société : excision, alcoolisme, genre, racisme… ce qui est classique des séries procédurales21 américaines. À travers ces cas, ce n’est pas seulement Shaun qui apprend quelque chose mais aussi les autres médecins dont les intrigues secondaires (amoureuses et professionnelles) tiennent une large place pour aboutir à composer (et figurer) un monde complexe. En revanche, dans la série coréenne, si différents cas cliniques se succèdent, ils visent principalement à affirmer ou confirmer l’intégration de Shi-On Park : autant sa fragilité affective que son diagnostic sans failles lui fait gagner progressivement le respect des autres et, ultimement, l’amour de la docteure Cha. Car, c’est là le véritable sujet de la série qui, davantage qu’une série médicale, est un feuilleton sentimental. On le voit dans les intrigues secondaires qui voient se former plusieurs couples, la présence de Park dans le service ayant eu un effet bénéfique sur le reste du personnel y compris les plus réfractaires et les méchants qui gagnent en souplesse, ouverture, voire en bonhommie, pour devenir ou redevenir de « bons docteurs ». Park lui-même répare plusieurs de ses traumatismes en retrouvant ses parents ou en se réconciliant avec ceux qui le persécutaient autrefois.

  • 22 Cf. Laurent Jullier, Jean-Marc Leveratto, La Leçon de vie dans le cinéma hollywoodien, Paris, Vrin, (...)
  • 23 Cette distinction entre « problème vs consolation » est faite par Eco dans De Superman au surhomme, (...)
  • 24 Edgar Morin, Les Stars, Paris, Seuil, 1972, p. 156. Cette idée ne concerne pas seulement les stars (...)

20On a donc une logique ascensionnelle vers une forme de merveilleux régi par l’amour quand la série américaine a une logique cyclique ancrée dans une forme de réalisme (et d’actualité) sans cesse ouvert à des contingences parfois sombres mais où chaque épisode a vocation à être « une leçon de vie22 » pour le public. À travers ces trois différences – locale, figurative puis discursive – on voit donc que la fiction est régie par deux logiques de sémiotisation et d’intention communicationnelle différentes : si on récapitule on a, en Corée, un monde clos à vocation consolatoire, pour reprendre la fameuse fonction du héros populaire selon Umberto Eco, et, aux États-Unis, un monde complexe et ouvert, avec vocation, si l’on suit encore Eco, plus problématique ou problématisante23. Ou encore, pour paraphraser cette fois Edgar Morin, on peut dire que, de la Corée aux États-Unis, « au mythe du bonheur succède le problème du bonheur24 ».

  • 25 Voir Stéphane Thévenet, op. cit., p. 346-350.

21Cela se confirme dans une dernière différence, stylistique et pragmatique, cristallisée notamment dans la célébrité de la figure du personnage-acteur principal : Joo Won (Shi-On Park) et Freddie Highmore (Shaun Murphy). Dans la série coréenne, la performance d’incarner un adulte autiste semble être une forme de branding pour son acteur. Acteur dans plusieurs films et dramas, Joo Won est aussi une vedette des plateaux d’émissions de variété et un chanteur de K-Pop ; ces deux éléments se retrouvent dans certaines facéties données à son rôle (épisode 16) et par le fait que plusieurs chansons de la série (des ballades romantiques) sont écrites et interprétées par lui. Notons que c’est d’ailleurs un phénomène plus général concernant les personnages masculins des dramas et qui, associé à des postures et des styles vestimentaires, procède de leur érotisation ou, de moins, de leur séduction25. Personnalité publique, fiction et chansons sont intriquées pour produire l’image d’un héros populaire masculin, sensible et généreux, « un peu bizarre mais charmant », comme il le dit lui-même dans une interview. Cette image héroïque trouve d’ailleurs son accomplissement dans la collecte de dons faite par Joo Won en 2014, (soit un an après la série), pour aider des patients de l’hôpital de Gangdong-Gu. Enfin, cette intrication montre que la cible de la série vise un public jeune, les chansons, au-delà de celles de Joo Won, donnant à la série des allures de playlist et surtout, de nombreux moments en forme de clips. Comme l’explique Veronika Keller :

  • 26 « This kind of cross-media promotion is grounded in the Korean idol star system, developed by the b (...)

Ce type de promotion cross-médiatique est ancré dans le star-system coréen, développé par les grands groupes de divertissement [...] dans les années 1990. [...] Ainsi, dès le début, les nouveaux numéros des « idoles » (Idols) consistaient non seulement à chanter et à danser, mais aussi à divertir dans des programmes télévisés, aussi bien des émissions musicales que des variétés [...], et les séries sont devenus un autre vecteur pour la promotion des « idoles » à la télévision26.

  • 27 Carrie Wittmer, « The median audience age of the 10 biggest TV shows signals how few young people a (...)

22Ce n’est pas le cas dans la version américaine même si ce phénomène de synchronisation (c’est-à-dire d’association d’un tube à une séquence narrative pour un bénéfice – symbolique et commercial – réciproque) existe aussi, car l’âge médian de l’audience de la série semble être de 58,6 ans27.

23Dans cette série, il n’est pas anodin que Freddie Highmore enchaîne ce rôle de Shaun Murphy après celui de Norman Bates dans la série Bates Motel (A&E, 2013-17) qui développe la jeunesse du personnage de Psychose (Hitchcock, 1960). Un acteur, notamment audiovisuel, arrive en effet chargé de ses rôles précédents :

  • 28 André Gardies, « L’acteur dans le système textuel du film », Cinéma et Récit, Études littéraires, v (...)

Contrairement au récit romanesque dans lequel le personnage apparaît comme un espace vide que le texte remplira à mesure de sa progression, le comédien entre à l'écran aussitôt porteur de multiples significations. En ce sens son arrivée n'est jamais innocente, et son image, loin de valoir pour la réalité qu'elle semble mimer, vaut avant tout pour les significations qu'elle propose. Le rôle du comédien n'est pas d'imiter une hypothétique réalité mais de signifier. Il est lui-même signe28.

24Autrement dit, via Freddie Highmore, l’autisme de Shaun Murphy se voit connoté par la psychose de Norman Bates, non en tant que telle mais par son potentiel de réactions incontrôlables et violentes. C’est plus d’une fois suggéré ou montré, au début de la série, lorsque Shaun subit des vexations de ses collègues et voisins, ou apprend de mauvaises nouvelles comme le cancer de son mentor Glassman. Par la suite, en revanche, les « crises » de Shaun sont mises en scène et jouées pour montrer sa souffrance et sa solitude intérieures.

25On voit bien qu’on a là le contraire de la version coréenne où l’autisme est présenté comme un infantilisme et qu’il en résulte deux logiques narratives et communicationnelles différentes, correspondant à ce que l’on a développé plus haut.

26Pour récapituler, on se trouve en présence de deux séries distinctes dont le point commun est une thématique s’articulant autour d’un espace médical et d’un système de personnages gravitant autour d’une figure héroïque éponyme, dotée d’une spécificité, le spectre autistique. Cette configuration minimale de la fiction qui interroge l’altérité et a ainsi un fort potentiel d’universalité nous amène à substituer à la « vague coréenne » celle du format.

La vague du format

27À la fin des années 90, le marché télévisuel mondial voit déferler les programmes dits de « télé-réalité » : Survivor, Big Brother, Pop-Idol, etc. La particularité de ces programmes est qu’ils se vendent, s’importent et s’exportent, non sous leur forme originellement diffusée mais sous celle du format. C’est aussi le cas des jeux télévisés et, plus généralement, des programmes dits de flux. Le format est une forme minimale du programme qui consigne les éléments destinés à se répéter à chaque épisode : ce sont le cadre spatial et l’action – ou ce que l’on a nommé auparavant la thématique –, le système de personnages et, parfois, une démonstration de la faisabilité du projet à travers soit des projets d’épisodes soit un scénario, notamment du pilote, pour les programmes de stock. C’est ce qui en fait une base d’écriture (la bible) pour les scénaristes. Enfin, le format est un copyright qui peut amener, en fonction des modalités du contrat, la reprise parfois intégrale de certains éléments, comme on l’a vu avec le pilote.

  • 29 Voir Albert Moran, Copycat TV, Globalisation, Program Formats and Cultural Identities, Luton, Unive (...)
  • 30 Ce n’est là que la version américaine mais Be Tipul a donné lieu à une quinzaine de versions dont E (...)

28Albert Moran définit le format comme la croûte dont les différents ingrédients de la tarte29 vont évoluer en fonction des pays, entendus comme institutions soutenues par des infrastructures techniques et culturelles différentes. Il n’y a ainsi pas une télévision globale mais des télévisions propres à chaque pays et c’est une adaptation à cet ancrage local que permet l’échange des émissions par leur format. Survivor (CBS 2000-en cours) est, par exemple, la version américaine d’un format suédois qui donne Koh-Lanta (TF1, 2001-en cours) en France ou Expedición Robinson (Canal 13 2000-01) en Argentine, etc. Cette forme de circulation des programmes n’est pas nouvelle, on y reviendra, mais connaît, comme on l’a dit, depuis la fin des années 90, une vigueur qui, elle, est nouvelle. Dans le sillage de la télé-réalité, en effet, les séries de fiction qui s’échangeaient jusque-là telles qu’originellement produites et diffusées, s’exportent et s’importent en formats. Le cas le plus fameux est celui de Yo soy Betty la Fea, telenovela colombienne de 1999 (RCN, 1999-2001), qui donne lieu à vingt-sept versions à travers le monde mais on peut aussi citer les séries israéliennes comme Be Tipul (Hot 3, 2005-08) ou Hatufim (Aroutz 2, 2010-12) qui donnent In Treatment30 (HBO, 2008-10) et Homeland (Showtime, 2011-20) aux États-Unis, les américaines Desperate Housewives (ABC, 2004-12) ou Grey’s Anatomy (ABC, 2005-en cours) qui donnent lieu à des versions colombienne, brésilienne et turque, la française Caméra Café (M6, 2001-04) qui connaît une vingtaine de versions, les britanniques House of Cards (BBC, 1990) et Fleabag (BBC 3, 2016-19) qui donnent l’américaine House of Cards (Netflix, 2013-18) et la française Mouche (Canal +, 2019-en cours), l’américaine Breaking Bad (AMC, 2008-13) qui produit la colombienne Metástasis (Caracol Televisión, 2014), ou This is Us (NBC, 2016-en cours) qui devient Je te promets (TF1, 2021-en cours), etc., etc.

29La liste est longue des séries qui circulent de cette manière et c’est un mode important de circulation des séries coréennes. Ce phénomène peut s’expliquer par un contexte de globalisation du marché télévisuel et par la démultiplication des canaux, des supports et des fournisseurs qui ont lancé les acteurs du marché dans une recherche effrénée de contenus et dans une hyper-concurrence.

30Mais alors, comment le soft power peut-il se développer dans ce contexte ? On a dit précédemment que le soft power pouvait se définir comme une force d’attraction et d’imitation qui peut aller jusqu’à l’acculturation lorsqu’il devient une « invasion ». C’est peut-être vrai des séries diffusées dans leur production originale qui imposent alors leurs formes et leur système de valeurs. Mais, ce n’est pas le cas des séries adaptées de formats. Comme on l’a vu, avec l’exemple de Gut Dakteo et The Good Doctor, les deux séries, coréenne et américaine, sont développées selon des modalités de sémiotisation et des intentions communicationnelles qui leur sont propres et correspondent à leurs standards de production et de programmation respectifs. C’est aussi le cas des versions japonaise et turque. Il ne s’exerce donc pas ici, à proprement parler, une influence qui aboutirait à l’adoption de formes et de normes extérieures, ou ferait modèle.

  • 31 John Koblin, « How ABC Found a Surprise Hit in ‘The Good Doctor’ », New York Times, 19 novembre 201 (...)
  • 32 Alberto Rey, « Daniel Dae Kim : "Es importante que una serie diga que podemos ser buenos", Entretie (...)
  • 33 S. Park, « U.S. Remake Of “Good Doctor” Produced By Daniel Dae Kim To Air On ABC This Fall », Soomp (...)
  • 34 « He’s got one true skill: Stories about brilliant but socially isolated doctors and the people who (...)

31Le format de Gut Dakteo a par ailleurs connu quelques difficultés avant de produire la version américaine. Achetée dès 2013 par Daniel Dae Kim, la série a mis trois ans avant d’être développée, après avoir été refusée plusieurs fois par CBS. Pour ABC, le développement de The Good Doctor s’inscrit dans une stratégie de programmation post-Trump : « L'un de nos objectifs, explique Channing Dungey, le président d'ABC Entertainment, était de nous éloigner du câble et de leurs mondes sombres d'antihéros31. » « C’est important, ajoute Kim, que, dans l’Amérique actuelle, une série dise que nous pouvons être bons et aspirer à quelque chose de mieux32 » et, de ce point de vue, la série coréenne possédait, explique Kim, « un moteur pouvant durer de longues années33 ». Il est vrai, pour contredire ce qui a été dit précédemment, qu’on semble retrouver ici l’attrait pour le « healthy power », présenté, par la brochure du Ministère de la culture coréen, comme la source principale de l’attractivité des K-Dramas et, de ce point de vue, The Good Doctor peut faire figure d’un anti House MD, dans l’œuvre de David Shore, qui semble néanmoins avoir « une vraie compétence à raconter des histoires sur des médecins brillants mais socialement isolés et sur les gens qui les entourent34 ». Toutefois, on a pu aussi voir que ce « healthy power » n’a pas les mêmes inflexions et qu’il se manifeste selon des modalités plus problématiques et sombres aux États-Unis que dans la version coréenne.

  • 35 On constate, par exemple, une parfaite symétrie entre la transformation du récit de Gut Dakteo à Th (...)

32En voyant dans la série coréenne un moteur (engine), Kim semble identifier là le format de la fiction et sa visée universelle, susceptible d’accueillir de nombreuses variations. Cette universalité est un enjeu important des fictions télévisuelles et de leur circulation sur les marchés internationaux. C’est le constat que font Denise Bielby et C. Lee Harrington dans leur étude, en 2008, des marchés télévisuels, à propos de la circulation des telenovelas qui ont beaucoup de points communs avec les K-Dramas35. Pour ces chercheuses, les fictions sont construites selon une « forme vide » (empty form) et une « transparence narrative » (narrative transparency) ; elles reprennent à ce propos la définition proposée par Scott Robert Olson, en 1999 :

  • 36 « Transparency is the capability of certain texts to seem familiar regardless of their origin, to s (...)

La transparence est la capacité de certains textes à paraître familiers, quelle que soit leur origine, à sembler faire partie de sa propre culture, même s'ils ont été élaborés ailleurs. L'avantage commercial d'un film ou d'une émission de télévision de ce type est qu'il a le potentiel de conquérir un vaste marché mondial36.

  • 37 David Buxton, Les Séries télévisées, Forme, idéologie et mode de production, Paris, L’Harmattan, 20 (...)

33C’est, en quelque sorte, ce que David Buxton qualifie de « passivité idéologique » qui pousse les séries à une « absence de projet social crédible37 », nécessairement situé dans l’espace comme dans le temps et nuancé par un ensemble de circonstances. Or, comme on le voit dans les variations figuratives de Gut Dakteo à The Good Doctor dont l’objet est de répondre à un contexte politique (la présidence de Donald Trump), c’est précisément la possibilité d’intégrer cette nuance locale, qui est par ailleurs une demande forte des télévisions, que permet la distribution d’un format de programme.

34À la direction de la chaîne MBC, Jung-Sook Huh ne dit rien d’autre à Frédéric Martel quand il lui explique combien les formats permettent de négocier les besoins des différents marchés :

  • 38 Frédéric Martel, op. cit., p. 274.

Il y a une tension difficile à résoudre entre les attentes des pays musulmans et de la censure chinoise qui veulent des histoires romantiques ou fantaisistes avec des héros identifiables comme bons ou méchants et les attentes beaucoup plus post-modernes, si je peux dire, du public japonais ou des Coréens-Américains qui veulent des histoires plus actuelles et moins respectueuses des codes. Il nous faut jongler avec ces marchés et c’est pourquoi nous produisons des formats38.

  • 39 Korean Culture and Information Service, The Korean Wave: a New Pop Culture Phenomenon, op. cit., p. (...)

35On voit donc bien qu’on est loin d’un soft power exerçant une emprise qui aboutirait à une « coréanisation » des formes culturelles, de la même manière que certains ont pu parler, un temps, d’une américanisation de la culture française. Que la « vague coréenne » représente un modèle culturel ou de vie (lifestyle model39) est peut-être vrai pour la région asiatique mais au-delà, c’est plus discutable quand on voit ce que devient Gut Dakteo aux États-Unis. De ce fait, présenter la « vague coréenne » comme un soft power relève plus d’une forme discursive à visée persuasive que d’une ascendance aboutissant à une transformation des formes et des modèles narratifs et, ultimement, des valeurs et des normes.

  • 40 « If Korean Wave is a text, it is a polysemic text that can be interpreted according to the context (...)
  • 41 « Hallyu, Again at the starting point », ibid.
  • 42 Voir les rapports annuels et récents de K7 Media : https://k7.media

36« Si la Vague coréenne est un texte, c'est un texte polysémique qui peut être interprété en fonction du contexte dans lequel il s'inscrit » concède Doobo Shim, dans la brochure éditée par le ministère coréen de la culture du sport et du tourisme consacrée à la « vague coréenne » en 2018, et « il est nécessaire de mener une réflexion critique sur le fait de savoir si nous avons vu ou non la « vague coréenne » dans une perspective unidimensionnelle40 » ; cette réflexion fait partie d’un chapitre intitulé « Hallyu, toujours à son point de départ41 ». Autrement dit, s’il y a modèle, ce n’est pas tant culturel ou sur le niveau d’influence tel celui d’un soft power que sur le plan économique et commercial. Ce plan n’est pas à négliger car il donne à la Corée du Sud une position de leader sur le marché international notamment des formats ; cela concerne néanmoins principalement les émissions de divertissement car, pour les fictions, la concurrence reste rude avec les telenovelas (Brésil, Colombie, etc.) et les fictions non distribuées en formats où les Etats-Unis dominent42.

  • 43 Cf. Bernard Miège, Nicholas Garnham, « The cultural commodity », Media, Culture and Society, 1979, (...)
  • 44 Voir Silvio Waisbord, « McTV: Understanding the Global Popularity of TV formats », Television & New (...)
  • 45 Jean Chalaby, « At the Origin of a Global Industry: The TV Format Trade as an Anglo-American Invent (...)
  • 46 Voir à ce sujet Pierre Musso, L’Imaginaire industriel, Paris, Éditions Manucius, 2014.

37Cette circulation des contenus en formats s’inscrit dans une logique de production et de distribution qui peut être décrite comme une « commodification de la culture43 », au sens où elle transforme les biens culturels en « commodités » c’est-à-dire en produits de base, en matière première. Dans cette perspective, ce qui prime, ce sont les contenus, non pas en tant que formes-sens établies et fixées, mais en tant que concepts, transposables aux cultures et époques qui se les approprient. Le format est en effet une négociation entre, d’une part, le marché international régi par une demande de contenus et une concurrence toujours croissantes et, d’autre part, le besoin toujours, quant à lui, local des télévisions : il s’inscrit donc dans une logique de glocalisation, que d’aucuns ont pu qualifier de Mc TV44. C’est principalement ce modèle que proposent les dramas coréens et qui est au centre du soft power qui leur est attribué. Or, concernant ce « modèle », Jean Chalaby, de même que Denise Bielby et C. Lee Harrington, rappellent qu’il est avant tout « une invention anglo-américaine45 » et qu’il importe de rappeler ce fait historique pour comprendre l’origine du fonctionnement globalisé de l’industrie du marché télévisuel contemporain. Dès les années 50, en effet, la télévision américaine, exclusivement commerciale, commence une expansion qui l’amène à une recherche tous azimuts de contenus. Dès lors, s’organise un système d’échanges de programmes avec, d’une part, la radio et, d’autre part, les télévisions locales ou étrangères, notamment britannique. Dans la perspective de réguler ce marché et d’éviter le plagiat (qui a été, cependant, au début, assez important), ces échanges adoptent des formes de protection à travers le format qui, parce qu’il est une présentation écrite, peut bénéficier d’un copyright. Avec ce commerce des formats, se met en place une circulation permettant la création de contenus paraissant originaux et satisfaisant autant la demande locale des télévisions que leur besoin d’expansion. Parce qu’un format coûte moins cher qu’une production originale, son commerce s’est rapidement imposé comme un système d’échanges privilégié sur le marché télévisuel international pour aboutir à ce que l’on peut appeler les super-formats des années 90 (Survivor, Idol) et qui coïncide avec la libéralisation de ce marché par sa dérégulation et l’augmentation des canaux de diffusion. C’est ainsi que l’ère contemporaine peut être considérée comme un accomplissement de l’industrialisation des biens symboliques, ce qui n’est pas sans conséquences sur la constitution de l’imaginaire46 et nous ramène via l’économie à la question du soft power dont l’histoire rappelle, néanmoins, que c’est « une invention anglo-américaine ».

Haut de page

Bibliographie

Bielby Denise D. et Harrington C. Lee, Global TV, Exporting Television and Culture in the World Market, New York, New York University Press, 2008.

Buxton David, Les Séries télévisées, Forme, idéologie et mode de production, Paris, L’Harmattan, 2010.

Chalaby Jean, “At the Origin of a Global Industry: The TV Format Trade as an Anglo-American Invention”, Media Culture & Society, vol. 34, n°1, 2012, p. 36-52. DOI: https://doi.org/10.1177/0163443711427198

Eco Umberto, De Superman au surhomme, Paris, Grasset, 1993 (trad. Myriem Bouzaher).

Gardies André, « L’acteur dans le système textuel du film », Cinéma et Récit, Etudes littéraires, vol. 13, n°1, 1980, p. 71-107.

Jullier Laurent et Leveratto Jean-Marc, La Leçon de vie dans le cinéma hollywoodien, Paris, Vrin, coll. « Philosophie & cinéma », 2008.

Jun Hyejung, « National Television moves to the region and beyond: South Korean TV Drama production with a new cultural act », Journal of International Communication, vol. 23, n°1, 2017, p. 94-114. DOI:10.1080/13216597.2017.1291443

Keller Veronika, « Music keeps us together: pop songs in Korean television dramas », Series: International Journal of TV Serial Narratives, vol. 5, n°2, 2019. DOI: https://doi.org/10.6092/issn.2421-454X/9161

Kim Hun Shik, « The Korean Wave as soft-power public diplomacy », in The Routledge Handbook of Soft-Power, éds. Naren Chitty, Li Ji et al., Londres, New York, Routledge, 2017.

Koblin John, « How ABC Found a Surprise Hit in ‘The Good Doctor’ », New York Times, 19 novembre 2017, https://www.nytimes.com/2017/11/19/business/media/the-good-doctor-abc.html, consulté le 4 avril 2022.

Korean Culture and Information Service, K-Drama: A New TV Genre with Global Appeal, « Korean Culture n°3 », s.l., Ministry of Culture, Sports and Tourism, 2011.

Korean Culture and Information Service, The Korean Wave: a New Pop Culture Phenomenon, « Korean Culture n°1 », s.l., Ministry of Culture, Sports and Tourism, 2011.

Lin Angel et Tong Avin, « Re-Imagining a Cosmopolitan ‘Asian Us’: Korean Media Flows and Imaginaries of Asian Modern Femininities », in East Asian Pop Culture, Analysing the Korean Wave, éds. Chua Beng Huat et Koichi Iwabuchi, Hong-Kong University Press, 2008.

Mclevy Alex, « The Good Doctor is basically an inverted version of House », The A.V. Club, 25 septembre 2017, https://www.avclub.com/the-good-doctor-is-basically-an-inverted-version-of-hou-1818600634, consulté le 4 avril 2022.

Martel Frédéric, Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Paris, Flammarion, 2010.

Miège Bernard et Garnham Nicholas, « The cultural commodity », Media, Culture and Society, 1979, vol. 1, n°3, p. 297-311. DOI: https://doi.org/10.1177/016344377900100307

Monnet-Cantagrel Hélène, Le Format-Bible des séries télévisées, Paris, L’Harmattan, coll. « De Visu », 2018.

Moran Albert, Copycat TV, Globalization Program Formats and Cultural Identities, Luton, University of Luton Press, 1998.

Morin Edgar, Les Stars, Paris, Seuil, 1972.

Park S., « U.S. Remake Of “Good Doctor” Produced By Daniel Dae Kim To Air On ABC This Fall », Soompi, 31 août 2017, https://www.soompi.com/article/1036229wpp/u-s-remake-good-doctor-produced-daniel-dae-kim-air-abc-fall, consulté le 4 avril 2022.

Rey Alberto et Kim Daniel Dae, "Es importante que una serie diga que podemos ser buenos", Entretien pour Fuera de series, 8 octobre 2018, https://fueradeseries.com/entrevista-daniel-dae-kim-the-good-doctor-ad89ffe85ae9, consulté le 4 avril 2022.

Shim Doobo, « Efficacy of Korean Wave: beyond industry, beyond superpower », Hallyu White Paper 2018, Korean Foundation for International Cultural Exchange (KOFICE), 2019, p. 58-75, https://newsroom.korea.net/upload/e-book/ecatalog5.jsp?Dir=8&catimage=&eclang=en, consulté le 4 avril 2022.

Thévenet Stéphane, Les Feuilletons télévisés sud-coréens, Histoire et analyse d’un genre télévisuel 1992-2005, Thèse de doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, soutenue le 10 décembre 2013.

Thévenet Stéphane, « Le TV drama sud-coréen : persistance et adaptation d’un système sérialisé » Théorème, n°33 « Les Industries des images en Asie de l'Est, Entre mondialisation et identités locales », éds. Kristian Feigelson et Wafa Ghermani, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2021, p. 181-189.

Waisbord Silvio, « McTV: Understanding the global popularity of TV formats », Television & New Media, vol. 5, n°4, 2004, p. 359-383. DOI: https://doi.org/10.1177/1527476404268922

Wittmer Carrie, « The median audience age of the 10 biggest TV shows signals how few young people are tuning in », Business Insider, 16 mai 2018, https://www.businessinsider.com/median-age-of-the-audience-for-10-most-popular-shows-on-network-tv-2018-5?r=US&IR=T, consulté le 4 avril 2022.

Haut de page

Notes

1 Frédéric Martel, Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde, Paris, Flammarion, 2010, p. 11.

2 Ibid., p. 270, p. 273.

3 « Hallyu in broadcast programmes in 2018 is characterized by the promotion of exports in formats », Introduction générale de Hallyu White Paper 2018, Séoul, Korean Foundation for International Cultural Exchange (KOFICE), 2019, p. 4, https://newsroom.korea.net/upload/e-book/ecatalog5.jsp?Dir=8&catimage=&eclang=en, consulté le 4 avril 2022.

4 « Negotiating with Japan’s influence on drama production styles, Korean and Taiwan television industries have developed their own genres of youth trendy dramas. Their representation of the ‘here and now’ in Asian urban contexts has transnational appeals in a different way from those of Japanese dramas » ; Angel Lin, Avin Tong, « Re-Imagining a Cosmopolitan ‘Asian Us: Korean Media Flows and Imaginaries of Asian Modern Femininities », in East Asian Pop Culture, Analysing the Korean Wave, éds. Chua Beng Huat et Koichi Iwabuchi, Hong Kong, Hong-Kong University Press, 2008, p. 92.

5 « A strong sense of Asian-ness », ibid., p. 99.

6 « One of the reasons for the popularity of Korean TV dramas among women in East Asian cosmopolitan cities (e.g., Taiwan, Shanghai, Hong Kong, Singapore) might be that Korean dramas tend to dramatize conflicts and tensions between Confucianist socio-cultural values and modern cosmopolitan living, working styles or conditions tensions that many women in East Asian cities can readily identify with. », ibid., p. 94.

7 Cf. les travaux d’Albert Moran dont notamment New Flows in Global TV, Bristol, UK, Chicago, USA, Intellect, 2009.

8 Korean Culture and Information Service, The Korean Wave: a New Pop Culture Phenomenon, « Korean Culture n°1 », s.l., Ministry of Culture, Sports and Tourism, 2011, p. 35.

9 Cf. Hyejung Ju, « National Television moves to the region and beyond: South Korean TV Drama production with a new cultural act », Journal of International Communications, vol. 23, n°1, 2017, p. 94-114.

10 Joseph S. Nye Jr., Bound to Lead, The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.

11 « As the Korean Wave became extremely popular, several Asian countries raised con­cerns by viewing Hallyu negatively as a form of cultural invasion into their national cul­tures. […] Due to growing concerns and criticisms that imported Korean Wave products were posing a threat to domestic TV programming, some countries such as China, Thailand, Japan and Vietnam started imposing foreign TV programming quotas by limiting total airtime for Korean dramas as well as K- pop content on their domestic television chan­nels. For instance, China was previously known to be extremely favorable to receiving Korean cultural contents including TV dramas and pop music. Soon, Chinese criticism was raised over the Korean dramas’ descriptions of ancient history related to Korea– China relations. », Hun Shik Kim, « The Korean Wave as soft-power public diplomacy », in The Routledge Handbook of Soft-Power, éds. Naren Chitty, Li Ji et al. , Londres, New York, Routledge, 2017, p. 419.

Cet anti-hallyu a pu prendre, par exemple au Japon, une tournure politique et diplomatique, suscitant des manifestations, soutenues et organisées par l’extrême-droite japonaise (cf. ibid., p. 420).

12 Joseph S. Nye, The Future of Power, New York, Public Affairs, 2010.

13 Stéphane Thévenet, Les Feuilletons télévisés sud-coréens, Histoire et analyse d’un genre télévisuel 1992-2005, Thèse de doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, soutenue le 10 décembre 2013, p. 55.

14 Ibidem.

15 Notamment auprès des communautés coréennes de ce pays.

16 Korean Culture and Information Service, The Korean Wave: a New Pop Culture Phenomenon, op. cit., p. 72.

17 Voir Stéphane Thévenet, « Le TV drama sud-coréen : persistance et adaptation d’un système sérialisé » in Théorème, n°33, « Les Industries des images en Asie de l'Est, Entre mondialisation et identités locales », éds. Kristian Feigelson et Wafa Ghermani, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2021, p. 183-184.

18 Au sens sémiotique d’« objet réduit à ses propriétés essentielles » ; voir A J Greimas et J. Courtès, Sémiotique, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1993, p. 322.

19 Cela dépend néanmoins des accords commerciaux ; certains formats comme, par exemple, Be Tipul (Hot 3, 2005-2008) ou Law & Order (NBC, 1990-2010) montrent dans leurs versions étrangères une très forte conformité au modèle original.

20 Comme le remarque Stéphane Thévenet, cette logique feuilletonnante peut s’observer notamment dans les années 2000 et parmi les séries policières et médicales qui connaissent alors un certain succès face à la concurrence américaine (comme celle de Grey’s Anatomy, diffusée sur KBS à partir de 2005), Stéphane Thévenet, op. cit., p. 134.

21 Le procedural est un genre de série qui se concentre sur le quotidien du travail de policier. Le genre a été initié par Dragnet, première série policière américaine diffusée sur NBC de 1951 à 1959. Dans la mesure où ce quotidien vise à organiser le récit en fonction des étapes à suivre lors d’une enquête voire des obstacles (notamment judiciaires) à prendre en compte, procedural peut être pris littéralement comme le développement des procédures et protocoles propres à l’exercice des métiers spécialisés comme le sont la médecine ou la justice. C’est pourquoi nous l’étendons à toute série mettant en scène une profession, au-delà de la police.

22 Cf. Laurent Jullier, Jean-Marc Leveratto, La Leçon de vie dans le cinéma hollywoodien, Paris, Vrin, coll. « Philosophie & cinéma », 2008.

23 Cette distinction entre « problème vs consolation » est faite par Eco dans De Superman au surhomme, Paris, Grasset, 1993 (trad. Myriem Bouzaher), p. 16 sq. Eco identifie deux conceptions du modèle aristotélicien de l’intrigue : dans la première, problématique, à la fin « nous avons réglé nos problèmes avec l’histoire mais non avec les problèmes qu’elle a suscités », et le lecteur en sort troublé notamment dans son identification à des héros ambigus (Raskolnikov, Julien Sorel) ; dans la seconde, consolatoire, « la fin est point pour point celle que l’on attendait », et le lecteur conforte ses normes grâce à des héros (Rodolphe, d’Artagnan) pouvant servir de modèles. Il s’agit donc de décrire la relation entre la fiction et les normes extra-textuelles et sa manière de les discuter (problème) ou non (consolation).

24 Edgar Morin, Les Stars, Paris, Seuil, 1972, p. 156. Cette idée ne concerne pas seulement les stars mais est aussi développée par Morin dans L’Esprit du temps (Paris, Grasset, 1962) pour qualifier l’évolution de la « culture de masse ».

25 Voir Stéphane Thévenet, op. cit., p. 346-350.

26 « This kind of cross-media promotion is grounded in the Korean idol star system, developed by the big entertainment groups […] in the 1990s. […] Thus from the beginning, new idol acts were required not only to sing and dance, but also to entertain in television programs, both music shows as well as variety […], and dramas became another forum for promoting idols on television. »; Veronika Keller, « Music keeps us together: Pop Songs in Korean Television Dramas », Series: International Journal of TV Serial Narratives, vol. 5, n°2, 2019, p. 96.

27 Carrie Wittmer, « The median audience age of the 10 biggest TV shows signals how few young people are tuning in », Business Insider, 16 mai 2018, https://www.businessinsider.com/median-age-of-the-audience-for-10-most-popular-shows-on-network-tv-2018-5?r=US&IR=T, consulté le 4 avril 2022.

28 André Gardies, « L’acteur dans le système textuel du film », Cinéma et Récit, Études littéraires, vol. 13, n°1, 1980, p. 72.

29 Voir Albert Moran, Copycat TV, Globalisation, Program Formats and Cultural Identities, Luton, University of Luton Press, 1998.

30 Ce n’est là que la version américaine mais Be Tipul a donné lieu à une quinzaine de versions dont En Thérapie (Arte, 2022).

31 John Koblin, « How ABC Found a Surprise Hit in ‘The Good Doctor’ », New York Times, 19 novembre 2017, https://www.nytimes.com/2017/11/19/business/media/the-good-doctor-abc.html, consulté le 4 avril 2022.

32 Alberto Rey, « Daniel Dae Kim : "Es importante que una serie diga que podemos ser buenos", Entretien pour Fuera de series, 8 octobre 2018, https://fueradeseries.com/entrevista-daniel-dae-kim-the-good-doctor-ad89ffe85ae9, consulté le 4 avril 2022.

33 S. Park, « U.S. Remake Of “Good Doctor” Produced By Daniel Dae Kim To Air On ABC This Fall », Soompi (site consacré à la culture pop coréenne), 31 août 2017, https://www.soompi.com/article/1036229wpp/u-s-remake-good-doctor-produced-daniel-dae-kim-air-abc-fall, consulté le 4 avril 2022.

34 « He’s got one true skill: Stories about brilliant but socially isolated doctors and the people who orbit them. », Alex McLevy, « The Good Doctor is basically an inverted version of House », The A.V. Club, 25 septembre 2017, https://www.avclub.com/the-good-doctor-is-basically-an-inverted-version-of-hou-1818600634, consulté le 4 avril 2022.

35 On constate, par exemple, une parfaite symétrie entre la transformation du récit de Gut Dakteo à The Good Doctor et celle de celui de Grey’s Anatomy à sa version telenovela colombienne A Corazón abierto (RCN 2010-11) puisque l’on passe d’un récit questionnant le problème du bonheur à un récit mythique du bonheur.

36 « Transparency is the capability of certain texts to seem familiar regardless of their origin, to seem a part of one’s own culture, even though they have been crafted elsewhere. The commercial advantage to a movie or television program of this type is that it has the potential to garner a large global market. », in Denise Bielby, C. Lee Harrington, Global TV, Exporting television and culture in the world market, New York, New York University Press, 2008, p. 91. La définition de Olson est extraite de son ouvrage Hollywood Planet: Global Media and the Competitive Advantage of Narrative Transparency, Mahwah, Lawrence Erlbaum Associates, 1999.

37 David Buxton, Les Séries télévisées, Forme, idéologie et mode de production, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 25.

38 Frédéric Martel, op. cit., p. 274.

39 Korean Culture and Information Service, The Korean Wave: a New Pop Culture Phenomenon, op. cit., p. 15.

40 « If Korean Wave is a text, it is a polysemic text that can be interpreted according to the context in which it is set », « there is a need for critical self-reflection on whether or not we have viewed Korean Wave from a one-dimensional perspective », Doobo Shim, « Efficacy of Korean Wave: beyond industry, beyond superpower », in Hallyu White Paper 2018, op. cit., p. 74-75.

41 « Hallyu, Again at the starting point », ibid.

42 Voir les rapports annuels et récents de K7 Media : https://k7.media

43 Cf. Bernard Miège, Nicholas Garnham, « The cultural commodity », Media, Culture and Society, 1979, vol. 1, n°3, p. 297-311.

44 Voir Silvio Waisbord, « McTV: Understanding the Global Popularity of TV formats », Television & New Media, vol. 5, n°4, 2004, p. 359-383.

45 Jean Chalaby, « At the Origin of a Global Industry: The TV Format Trade as an Anglo-American Invention », Media Culture & Society, vol. 34, n°1, 2012, p. 36-52.

46 Voir à ce sujet Pierre Musso, L’Imaginaire industriel, Paris, Éditions Manucius, 2014.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Fig. 1 : Gut Dakteo
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 44k
Titre Fig. 2 : The good Doctor
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 68k
Titre Fig. 3 : Guddo Dokuta
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 40k
Titre Fig. 4 : Mucize Doktor
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 12k
Titre Fig. 7
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 16k
Titre Fig. 8
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 16k
Titre Fig. 9
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 32k
Titre Fig. 10 : Facétie de Shi-On Park pour Yoon-Seo Cha
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 40k
Titre Fig. 11 : les principaux personnages de Gut Dakteo
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 104k
Titre Fig. 12 : les principaux personnages de Good Doctor
URL http://journals.openedition.org/tvseries/docannexe/image/7194/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 158k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Hélène Monnet-Cantagrel, « The Good Doctor et le pouvoir d’un format »TV/Series, 21 | -0001, 31/05/2023.

Référence électronique

Hélène Monnet-Cantagrel, « The Good Doctor et le pouvoir d’un format »TV/Series [En ligne], 21 | 2023, mis en ligne le 31 mai 2023, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/tvseries/7194 ; DOI : https://doi.org/10.4000/tvseries.7194

Haut de page

Auteur

Hélène Monnet-Cantagrel

Hélène Monnet-Cantagrel est professeure de lettres et humanités à l’ENSAAMA et docteure en Sciences de l’information et de la communication, membre du CIM (Paris 3). Sa recherche porte sur les séries fictionnelles et télévisuelles dans une perspective sémiotique et pragmatique. Elle a publié plusieurs articles et deux livres, Le Format-bible des séries télévisées (L’Harmattan, 2018) et Les Experts, Au nom de la science (Atlande, 2017).

Hélène Monnet-Cantagrel teaches humanities and literature at the ENSAAMA School of design. She completed a Ph.D. in the Sciences of Information and Communication and is currently a member of the CEISME-CIM (Sorbonne Nouvelle University – Paris 3). Her research focuses on television series with a semiotic and pragmatic approach. She has published various papers and two books, Le Format-bible des séries télévisées (L’Harmattan, 2018) and Les Experts, Au nom de la science (Atlande, 2017).

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search