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1Quand elles reviennent sur les écrans à partir novembre 2020, les séries médicales états-uniennes comblent un vide imaginaire. En effet, si la crise liée à la pandémie de coronavirus a généré pléthore d’images dans les médias comme dans la communication institutionnelle, médicale et politique, très peu en revanche ont montré quelle était la réalité de la maladie ou la situation des soignant·es dans un système hospitalier national comme international que la pandémie mettait à rude épreuve1. La représentation du virus sous forme d’une sphère hérissée de picots d’un rouge agressif s’imposa vite, chargée de marquer les consciences et de convaincre de la réalité d’un danger invisible2. Avec la mise en place des mesures de confinement, des photos de rues vides et des graphiques exponentiels installèrent la vision d’une situation dramatique, en face de laquelle l’image de laborantins masqués armés d’éprouvettes faisait le récit du combat scientifique mené pour l’endiguer3, tandis que déferlaient sur les réseaux photos, memes et vidéos partagées relatant l’expérience et la créativité de confiné·es privé·es de sorties, aiguillonné·es par des défis et projets avec lesquels tromper l’angoisse ou l’ennui4.
2En parallèle se multipliaient les récits de patient·es en détresse respiratoire, d’intubations de longue durée, d’adieux par vidéos interposées, de décès dans la solitude, récits d’abord venus d’Italie. Les conséquences de la crise s’éprouvaient clairement dans un quotidien marqué par les confinements, les fermetures d’écoles, d’entreprises et de commerces, la généralisation du télétravail pour les uns, des conditions de travail dégradées ou une précarisation aggravée pour les autres. La crise creusait les inégalités économiques, sociales, de genre, mais aussi de race aux États-Unis ; elle bouleversait les existences, entraînant son lot d’inquiétudes et de mal être. Mais sa réalité médicale et hospitalière demeurait largement invisible et abstraite, réduite à des courbes de contamination et des chiffres, une comptabilité anxiogène alimentée quotidiennement par les médias et les réseaux.
- 5 Christos Lynteris, Visual Plague : The Emergence of Epidemic Photography, The MIT Press, 2022, p.19
- 6 Vera Sigre-Leirós, Joël Billieux, Christine Mohr, Pierre Maurage, Daniel L. King, Adriano Schimme (...)
- 7 Coltan Scrivner, John A. Johnson, Jens Kjeldgaard-Christiansen, Mathias Clasen, « Pandemic practice (...)
3Si, pour reprendre la distinction employée par Christos Lynteris dans son ouvrage Visual Plague, les images permettaient de prendre la mesure de ce que « faisait » la maladie au corps social collectif, leur relative pénurie concernant les représentations des malades rendait difficile de saisir ce qu’elle « était5 », un déficit dans lequel s’infiltrèrent à la fois les angoisses liées à un mal inconnu et les méfiances vis-à-vis de sa réalité, terreau propice à l’éclosion de discours complotistes. Mais alors que la consommation d’écran augmentait sensiblement avec l’irruption de la crise puis le confinement6, un tel déficit d’images de la maladie nourrissait un intérêt pour des récits de pandémie. Les recherches Google portant sur les films Contagion (2011), de Stephen Spielberg, ou Outbreak (1995), de Wolfgang Petersen, marquèrent ainsi un pic en mars 2020, alors que les États-Unis fermaient leurs frontières et que la menace d’une épidémie se faisait plus précise7.
- 8 La saison 3 de The Good Doctor s’achève en mars 2020 sur un tremblement de terre qui, en plus d’aff (...)
4Parce qu’elles ont pour cadre le milieu hospitalier et parce qu’elles ont pour sujet les questions de santé, individuelle comme collective, les séries médicales se sont tout naturellement emparées du sujet dès leur retour en production à partir de l’été 2020. Mais raconter la pandémie représentait alors à la fois une opportunité et un défi de taille. D’un côté, la crise sanitaire fournissait aux producteur·ices comme aux spectateur·ices l’occasion de traiter d’une actualité collective à forte charge dramatique et empathique, dans un climat d’inquiétude partagée ; mais de l’autre, son installation dans le quotidien menaçait déjà de lasser, alors que la crainte d’une reprise et de nouveaux confinements pointait à l’automne 2020 et que beaucoup espéraient pouvoir tourner la page avec l’apparition des premiers vaccins. Les séries médicales, traditionnellement friandes de menaces épidémiques comme de catastrophes naturelles propres à activer les ressorts d’une puissante dramatisation fictive8, se heurtaient à la réalité d’une pandémie dont la matérialité dramatique et la proximité collective suscitaient plutôt des désirs d’ailleurs, que trahit une réception finalement mitigée des « saisons Covid » de séries comme Grey’s Anatomy (ABC, 2005-) ou The Good Doctor (ABC, 2017-24), qui lui font la part belle.
- 9 La saison 2 fait 18 épisodes contre 22 pour la saison 1.
- 10 Le remplacement signale la réactivité de ces séries professionnelles d’obédience réaliste à destina (...)
5La crise générée par la pandémie de Covid-19 fournit aux séries médicales une histoire grandeur nature dont les personnels hospitaliers sont les héros, ceux-là mêmes qui sont célébrés chaque soir par des concerts d’applaudissements dans les villes confinées tout au long du printemps 2020. En avril 2020, dans une séquence pré-générique qui renverse la place de la réalité et de la fiction, l’acteur Ryan Eggold, qui joue le médecin chef Max Goodwin dans New Amsterdam (NBC, 2018-23), s’adresse directement au public pour rendre un vibrant hommage au personnel soignant accaparé par les urgences. L’épisode qu’il introduit ainsi clôt prématurément la saison 2 de la série9, avant la mise à l’arrêt de la production par mesure sanitaire dans une ville de New York particulièrement affectée par le virus. L’acteur précise que dans un tel contexte anxiogène, la production a décidé de remplacer l’épisode initialement prévu, intitulé « Pandemic », par un autre, intitulé « A Matter of Seconds10 ». Daniel Dae Kim, qui interprète un autre médecin, lui succède, pour indiquer qu’il a lui-même contracté le Covid sur le tournage et pour souhaiter un bon rétablissement aux malades touchés par le virus. Tous deux sont filmés sur un téléphone portable ou un ordinateur ; les traces d’un montage sont visibles, l’ensemble a la facture de la vidéo amateur. Le personnage s’efface derrière l’acteur, ramené à sa condition d’homme du commun, de simple citoyen ou patient tenu de garder la chambre. La fiction quant à elle s’efface derrière la réalité d’une existence qui se réfugie derrière les écrans : c’est un monde commun que menace le virus, brisant la séparation des espaces entre univers fictionnel et univers réel et abattant le quatrième mur de l’écran qui d’ordinaire la matérialise.
Fig. 1. New Amsterdam S03E18 : Ryan Eggold et Daniel Dae Kim s’adressent aux spectateur·ices du final de la saison 2, face caméra, depuis un ordinateur ou un téléphone portable, pour inviter à la « distanciation sociale » et rendre hommage au personnel soignant.
- 11 Arrimée d’abord à un tropisme sentimental, domaine des telenovelas médicales, la série hospitalière (...)
- 12 L’argument mériterait un travail de segmentation des pratiques et des publics en ce qu’il postule u (...)
6Cette réticence initiale à évoquer la pandémie s’inscrit dans le contexte d’une crise à son apogée, marquée par l’instauration de mesures de confinement qui bouleversent la société comme les productions sérielles brutalement mises à l’arrêt. Dans un climat anxiogène, et parce qu’elles ont pour sujet le milieu où se concentre la crise sanitaire, les séries médicales s’interrogent sur leur fonction sociale et s’inscrivent dans une posture d’attention à leur public – un souci du soin, ou du care, placé depuis Grey’s Anatomy au centre de leur propos11. Il s’agit d’abord de préserver un public socialement et psychologiquement mis à rude épreuve, mais aussi de l’inciter à la prudence et aux mesures de précaution sanitaire, en insistant sur une réalité du virus dont témoigne paradoxalement sa capacité à perturber l’univers fictionnel. Renvoyée à sa condition fictionnelle, la série est sommée de se cantonner au divertissement, à des drames médicaux caractérisés par leur nature exceptionnelle et remarquable – et « A Matter of Seconds » s’intéresse à un cas de mutation génétique rare qui condamne d’avance un garçon de quatre ans à une mort prématurée. On ne se divertit pas d’une santé collectivement menacée, déclare Ryan Eggold, dont le personnage se caractérise par son souci du collectif et du bon fonctionnement de l’institution de santé dont il a la charge. On ne plaisante pas de la pandémie, nous dit la fiction – pas plus qu’on ajoute de l’anxiété à l’angoisse12, conclut l’acteur, alors que les véritables héros professionnels de santé sont à l’œuvre et méritent notre soutien et notre attention, que les véritables victimes souffrent, ajoute Daniel Dae Kim. La séquence, tout en s’écartant temporairement d’une crise non maîtrisée au printemps 2020, jette les bases de la construction d’un récit collectif de la pandémie comme épreuve nationale, une épopée à hauteur de la crise et de son dépassement espéré.
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7Quand les fictions médicales reviennent sur les écrans à l’automne 2020, le temps n’est plus à la réticence, mais bien à la représentation de la crise13. Zoanne Clack, consultante médicale et productrice de Grey’s Anatomy qui fait son retour le 12 novembre 2020, invoque un sens de la responsabilité auquel s’ajoute l’opportunité unique de raconter « la plus grande histoire médicale de notre temps14 ». David Schulner, producteur de New Amsterdam qui entame sa troisième saison le 2 mars 2021, parle d’« impératif moral » à évoquer une crise qui a particulièrement impacté New York, où se situe l’action de la série15. Les séries médicales réinvestissent l’espace commun d’un modèle fictionnel conçu en miroir et en commentaire de la société états-unienne depuis longtemps, marqué par une présence constamment ménagée à l’actualité : « Si les séries citent sans cesse [les] éléments du monde environnant », rappelle Martin Winckler, « ce n’est pas pour en “témoigner” (le témoignage, c’est ce qui vient après), mais pour indiquer à leurs spectateurs qu’elles existent dans le même temps qu’eux16 ». Le témoignage prend des allures de reportage, dans des séries qui racontent depuis l’intérieur un monde hospitalier mis à mal par la pandémie, au milieu de personnels aussi bousculés qu’héroïsés par leur combat contre la maladie.
8Première à revenir sur les écrans le 2 novembre 2020, la série The Good Doctor propose dans les deux premiers épisodes de sa quatrième saison une chronique de la crise depuis la semaine précédant l’établissement de l’état d’urgence en Californie. Une femme qui consulte pour une toux persistante est renvoyée chez elle soigner ce qui est considéré comme une simple mauvaise grippe. Le virus n’est encore qu’une rumeur venue de Chine, la patiente n’a pas voyagé, il n’y a, pour l’interne qui l’ausculte, aucune inquiétude à avoir. Pourtant, la séquence d’ouverture a montré le danger : la femme achète un café, tousse, et des micro-particules colorées matérialisent à l’image l’expulsion de virus, qui forme un nuage. L’échange d’argent est un autre vecteur de contamination, matérialisé aussi par le nuage de particules colorées. Deux semaines plus tard, la malade est intubée et sous respirateur ; une interne informe sa fille que l’état de sa mère est très préoccupant. Déjà, une paroi de protection plastique sépare la mère de la fille, l’interne est à présent masquée. Bientôt, la fille ne pourra plus rentrer dans l’hôpital, et l’interne viendra l’informer de l’aggravation de l’état de santé de sa mère, qui meurt sans qu’elle ait pu la revoir.
9Autour d’un premier cas suivi au long de l’épisode, c’est l’histoire d’une inflation pandémique qui est racontée, dans un monde d’interactions quotidiennes parfaitement banales. L’épisode suit la propagation du virus et les premiers tâtonnements de médecins d’abord désarmés face à une affection mal connue. Des intertitres blancs sur écran noir égrènent l’historique de l’état d’urgence sanitaire instauré dans l’état de Californie. Rapidement, le nombre de consultations augmente, des barrières sanitaires sont érigées, les soignant·es adoptent masque et tenue de protection, leur corps disparaît à mesure que celui des malades se barde de tuyaux. Dans le même temps, la responsable du service de chirurgie se débat pour obtenir des tests manquants, le décor d’ordinaire lumineux d’un hôpital aux parois de verre immaculées s’encombre de panneaux d’avertissements et de tentes de protection, les espaces se cloisonnent. La crainte de la contamination conduit personnel soignant et administratif à un confinement de fait : le docteur Park (Will Yun Lee) préfère ne pas retourner auprès de sa femme et de son fils asthmatique, tablant sur une crise de courte durée qui lui permettra d’assister à sa cérémonie de remise de diplôme en juin ; le docteur Glassman (Richard Schiff), président de Saint Bonaventure, doit animer les réunions de crise depuis son domicile car son âge et un cancer récent l’obligent à la prudence.
- 17 « Doctor Mike », YouTubeur américain dont les vidéos s’intéressent aux représentations médiatiques (...)
10C’est la chronique d’un basculement dans l’incertitude et la médecine de crise qui est relatée, une chronique qui suit la chronologie effective de la poussée pandémique durant le mois de mars 202017. Elle est présentée à un public qui, en novembre 2020, décode ce qui apparaît a posteriori comme des erreurs (de diagnostic, de projection, de comportement) ou des insuffisances tragiques (de connaissances, d’équipement, de ressources médicales). Mais au détour d’un intertitre dramatique qui clôt la séquence introductive, c’est aussi un récit qui ancre la fiction dans la réalité d’un combat en cours et lit la réalité au prisme de l’héroïsme propre aux épopées guerrières dont le vocabulaire est convoqué (fig. 2). Le registre dramatique est enclenché pour mettre la fiction au service d’une lutte collective à laquelle elle participe par l’instruction du public, affichant clairement sa responsabilité sanitaire, pédagogique et morale dans l’injonction finale faite à chacun·e de faire sa part du travail et de porter un masque. Et le premier épisode égrène les informations sur le virus par l’intermédiaire de cas individuels : à un homme diagnostiqué positif, le docteur Shawn Murphy dit sans s’embarrasser de formes qu’il doit rentrer chez lui, que dans la mesure où le Covid est un virus il n’y a rien à faire, qu’il ne doit revenir que si son état s’aggrave ; à une jeune femme enceinte qui craint de transmettre le virus à son enfant à naître, le docteur Park déclare qu’il n’y a pas à s’inquiéter d’une contamination fœtale, tout en l’interrogeant sur sa situation personnelle et l’aide sur laquelle elle peut compter à domicile en cas d’aggravation de son état.
- 18 « Cet épisode du Good Doctor raconte une histoire fictive à propos d’une bataille toujours en cours (...)
Fig. 2. The Good Doctor S04E01 : carton de fin de générique d’ouverture18.
11Aux chiffres de contamination, aux récits d’intubations, la série substitue des images, des corps soignants ou souffrants, des situations singulières. Elle humanise les données statistiques en faisant émerger quelques cas particuliers d’hommes et de femmes de tous âges, de toutes conditions physique ou sociale, de toute origine ethnique : une mère noire d’une cinquantaine d’années à laquelle sa fille trentenaire ne pourra dire au revoir, un mari blanc du même âge avec qui sa femme ne pourra bientôt plus communiquer que par écran interposé, une jeune femme enceinte de condition précaire dont la situation respiratoire empire rapidement. L’image d’un virus qui toucherait d’abord des personnes âgées ou présentant des facteurs aggravant tel le surpoids ou le diabète est contestée, invitant toutes et tous à la prudence. Quand démarre l’épisode deux, l’infirmière en chef, qui a pris en charge la première malade sans la protection d’un masque, est admise en situation respiratoire critique ; le mari renvoyé chez lui soigner son virus est en détresse respiratoire, la jeune femme enceinte doit subir une césarienne d’urgence alors qu’elle est elle aussi intubée et plongée dans un coma artificiel ; les affaires de patient·es à présent décédé·es s’accumulent dans une pièce tandis que leurs proches n’ont plus accès à l’hôpital, et le président de l’institution vit un confinement difficile avec sa femme qui supporte mal les heures qu’il passe derrière son écran à soigner sa frustration professionnelle en jouant en ligne.
12Au fil de l’épisode, les histoires individuelles laissent progressivement la place à l’accumulation de malades intubés et à la litanie des déclarations de décès, aux cadavres trop nombreux qui s’empilent dans des chambres froides. La série donne à voir une économie hospitalière de la mort à la place des récits habituels de guérisons : là où d’ordinaire on suit l’histoire de quelques malades singuliers, nous voyons à présent s’additionner les cas anonymes qui tous racontent une même pathologie et une même impuissance des équipes soignantes à vaincre le virus. Mais elle met aussi des images sur les mots et les récits de la pandémie qui ont envahi le quotidien de spectateur·ices : l’intubation, dont le coup de main s’acquiert et se répète à l’écran malade après malade, les adieux faits par écran de portable interposé pour des proches privés de visites, l’épuisement des équipes soignantes confrontées à l’accumulation de morts et à la distanciation imposée dans leurs consultations comme dans leur quotidien. Cependant la visualisation fait aussi apparaître des stratégies de résistance inattendues à une pandémie qui brise les contacts humains et sociaux : les photographies que les soignant·es masqué·es et méconnaissables pendent à leur cou pour ramener du contact humain avec les patient·es, les téléphones portables que l’on pose sur les équipements médicaux pour préserver un lien avec les familles, les malades désentubé·es qui quittent les services de réanimation sous les applaudissements des équipes médicales.
Fig. 3. The Good Doctor S04E01 : mettre en image les mots de la pandémie, et les stratégies de résistance à des protocoles qui déshumanisent la pratique médicale.
- 19 Chicago Med et Grey’s Anatomy reviennent à l’écran une semaine après The Good Doctor, respectivemen (...)
- 20 L’étude systématique menée par Irene Cambra-Badii, Elena Guardiola et Josep-E. Baños porte sur le t (...)
13Chicago Med (NBC, 2015-), Grey’s Anatomy, The Resident (Fox, 2018-23) puis New Amsterdam, qui font progressivement leur retour à l’automne et l’hiver 2020-2119, convoquent un même répertoire d’images et de thématiques qui se concentre sur les protocoles sanitaires, les gestes techniques, le manque de moyen, la fatigue des personnels, mais aussi les micro-stratégies de résistance20. En quelques saynètes qui se répètent, les séries médicales façonnent un imaginaire populaire de la pandémie qui vient combler un déficit de représentations notoire, ou plutôt un cantonnement préalable des représentations de la pandémie au registre de l’exotisme médical ou de l’horreur.
- 21 Lynteris, op. cit.
- 22 Dans Outbreak (Alerte !), de Wolfgang Petersen (1995), une équipe de scientifiques menée par le col (...)
14L’émergence de la photographie pandémique au tournant du xxè siècle, qui suit les épidémies de peste en Asie puis en Afrique, consacre en effet un tropisme de l’exotisme pandémique qui distribue l’attention entre les corps malades, majoritairement « autres » à un imaginaire occidentalo-centré, et les corps soignants, essentiellement occidentaux, dans un grand récit du combat de la science médicale occidentale et de ses institutions contre la propagation de baciles, virus et bactéries représentés comme exogènes21. Le tropisme se retrouve dans le récit populaire de l’épidémie, qui prend majoritairement la forme du film catastrophe ou de la fiction horrifique, cinéma puis séries de vampires ou de zombies où l’infesté s’identifie au monstrueux, figure d’une altérité absolue22. Éradication (course au traitement, contrôle de la propagation) et survie (constitution d’une communauté défensive, contrôle des approvisionnements) dominent ces récits. L’attention se déplace de l’hôpital et du soin au malade, caractérisé par l’abjection (corps bavant ou sanguinolant secoué de spasmes, ou corps en décomposition plus ou moins avancée), vers des héros chargés de combattre, ou au mieux de contenir, le fléau.
- 23 Le pilote est diffusé le 25 septembre 2018.
15La crise sanitaire, dans les séries télévisées, est jusqu’à la pandémie de Covid une menace exotique à forte charge dramatique. Elle est par exemple associée aux actions terroristes avec la saison 3 de 24 Heures Chrono et la crainte d’une libération d’un virus mortel sur le territoire américain (Fox, 2003-04). Ou bien elle relève d’une menace allogène, comme dans le pilote de New Amsterdam où un jeune garçon fraichement arrivé du Liberia se révèle potentiellement porteur d’un virus mortel de type Ebola (Fig. 3)23. L’incident concentre un récit à haute valeur dramatique. Le drame se joue sur le plan médical, quand l’adolescent fait l’objet d’un isolement dans une chambre transparente, et quand la cheffe des urgences se blesse en se précipitant à son aide alors qu’il n’est pas en mesure de saisir ses instructions dans un anglais qu’il ne parle pas, dans un grand geste de charité occidentale sacrificielle. Mais il se joue aussi également sur le plan politique, quand on s’interroge sur la possibilité d’une contamination d’origine terroriste, activant l’imaginaire de la menace étrangère et d’une altérité forcément hostile associée à la contamination allogène.
Fig. 4. New Amsterdam S01E01 : le docteur Max Goodwin observe le jeune patient arrivé du Libéria, présentant tous les signes d’une contamination à l’Ebola. Le régime symbolique de la maladie allogène et de la médecine occidentale joue à plein à l’image, structurée autour d’une frontière matérialisée à l’écran.
16Pour raconter la pandémie de Covid-19 en revanche, les séries médicales substituent à un imaginaire de l’abjection, de la catastrophe et de l’urgence un imaginaire du soin et du long terme qui insiste paradoxalement sur la dimension à la fois collective et intime de la crise, sur son coût humain, émotionnel, plus que sur sa dimension dramatique et terrifiante. Le récit de la pandémie de Covid-19, c’est celui de sa capacité à perturber le commun, le quotidien. C’est celui d’un corps affecté d’un mal aux manifestations physiques peu dramatiques, inversement proportionnelles à ses capacités de perturbation sociale. Mais c’est aussi celui de services hospitaliers qui échouent soudain massivement à remplir leur office, en plus du récit des déchirements familiaux, des morts dans l’isolement, des deuils qui se multiplient. Au régime de l’urgence héroïque contre le virus qui dit l’hégémonie occidentale, et au régime de la maladie abjecte qui dit l’inquiétude du corps étranger, se substitue un régime de l’impuissance médicale et du corps social collectivement souffrant.
17En un sens, c’est la banalité de la pandémie dans son anormalité qui est mise en avant : comment elle affecte les relations humaines, la relation au patient, les relations familiales, le corps médical ; comment elle trouble l’exercice normal d’une médecine même d’urgence, soudain déshumanisée par la disparition du corps soignant, la multiplication des écrans de protection et des barrières sanitaires. Le drame quitte le registre du débordement morbide pour s’inscrire dans le détail : le déficit d’oxygène ne se voit pas, le corps malade ne se manifeste pas ou presque, tout juste se mesure-t-il. Dès lors, le protocole sanitaire s’inscrit à l’image comme un nouveau vocabulaire de la défense contre la contagion. Le combat contre le virus se joue moins comme une course contre la montre à haut potentiel dramatique que comme le rappel de règles simples – porter un masque, s’isoler, respecter les gestes barrière, règles martelées au fil des épisodes. Mais le poids émotionnel de cette distanciation humaine est rappelé par la présence de l’image à l’image, où les écrans apparaissent comme un pâle mais indispensable substitut symbolique au contact humain empêché. « La plus grande histoire médicale de notre temps » est moins une catastrophe terrifiante qu’une tragédie humaine collective partagée entre malades et équipes soignantes ; la raconter, c’est raconter une médecine à la peine, une institution fragile, et un coût humain considérable. L’attention au détail substitue aux récits habituels d'exemplarité et de victoire sur l’adversité propre aux séries médicales une dimension sociale et humaine, dans un contexte d’invisibilité médiatique de la maladie et d’informations distillées dans nos quotidiens sous formes de données chiffrées mais abstraites.
Fig. 5. New Amsterdam S03E01 : la crise par le détail, humaine, sociale autant que médicale.
18Dernière des séries médicales mainstream à revenir à l’écran en mars 2021, New Amsterdam ouvre sur une longue séquence introductive muette de quatre minutes trente qui revient sur l’épisode de la crise dans l’établissement new-yorkais. La chronologie laisse la place au bilan, alors qu’à mi-chemin de l’évocation, les premiers vaccins libèrent les équipes soignantes de la crainte d’une contamination et désengorgent les services, que les tentes érigées pour le tri des patients sont repliées, que les derniers malades quittent le service de réanimation sous les applaudissements, mais qu’un médecin demeure sous respirateur, avec un pronostic vital très incertain. Entre novembre 2020 et mars 2021, le premier pic pandémique est passé, la crise du Covid-19, quoi qu’encore en cours, s’achemine (du moins l’espère-t-on) vers une normalisation avec l’apparition des premiers vaccins ; l’urgence s’apaise, le retour à une vie normale se profile. « It’s a wonderful life » résonne en fond sonore, une chanson qui aurait pu paraître ironique si elle n’avait été reprise sur un rythme très alangui, comme une berceuse adressée à un corps médical dont la séquence insiste sur l’épuisement physique, les visages marqués par les heures sans sommeil et les masques qui mordent les chairs.
Fig. 6. New Amsterdam S03E01 : le corps médical meurtri.
- 24 Le 15 janvier 2009, un Airbus A320 amerrit sur l’Hudson peu après son décollage de LaGuardia. L’inc (...)
19Passé le générique, le récit s’enclenche autour d’une autre catastrophe, quasiment cinématographique. Un Boeing fait un atterrissage en catastrophe dans l’Hudson ; l’équipe médicale médusée y assiste depuis le toit de l’hôpital, et immédiatement il faut prendre en charge les passagers et l’équipage blessés, tandis que la CIA investit l’hôpital pour interroger le pilote, qui se croit responsable de l’accident parce qu’il souffre de troubles bipolaires. Un régime de l’extraordinaire est convoqué pour marquer la sortie de la crise pandémique, même si celle-ci se poursuit à bas bruit – il faut régler des soucis de pénuries médicamenteuses, le docteur Kapoor (Anupam Kher) est sous respirateur, Max Goodwin tente de récupérer sa fille après un long confinement solitaire et Lauren Bloom (Janet Montgomery), cheffe des urgences, souffre d’un syndrome du vétéran et peine à revenir à un fonctionnement normal de son service. Tout en s’appuyant sur des faits réels24, l’épisode réenclenche un régime fictionnel spectaculaire en reprenant un récit déjà adapté sur grand écran par Clint Eastwood, et réactive la figure du héros qui s’est diluée, anonymisée et collectivisée avec les représentations de la pandémie. L’épisode marque la fin du récit de crise pandémique comme un retour à la fiction, et les masques, littéralement, tombent.
20La perspective d’une fin de la crise habite les séries médicales dès leur retour à l’écran. La chronologie qu’égrène The Good Doctor dans ses deux premiers épisodes s’ouvre sur un retour à la normale pourtant encore hypothétique au moment de leur diffusion en novembre 2020 ; les intertitres blancs sur fond noir qui rythment le premier épisode sont remplacés par une simple mention du passage des semaines dans le deuxième épisode, marquant un éloignement progressif de la tonalité dramatique adoptée au départ. L’image s’éclaircit, les horizons visuels se réouvrent, les tons plus chauds remplacent les dominantes de bleu qui caractérisent la représentation de la crise hospitalière. Entre temps, la série a fait la part belle à un récit des isolements et des séparations douloureuses générés par la pandémie. Il y a, d’un côté, l’épuisement de médecins incapables d’endiguer la pandémie, qui rentrent chez eux pour retrouver la solitude d’un garage aménagé en espace de vie, ou l’ostracisation d’habitants d’immeuble qui leur refusent l’entrée de l’ascenseur de peur de la contamination. Il y a, de l’autre côté, la frustration d’un administrateur sommé de rester chez lui, et qui se réfugie dans les jeux en ligne, se coupant progressivement de sa femme que le confinement plonge dans l’ennui combattu dans les expériences culinaires.
Fig. 7. The Good Doctor S04E01 et E02 : chronique d’une déflation dramatique et d’une sortie de crise vers des lendemains ensoleillés.
21The Resident (Fox, 2018-23), qui opte également pour une stratégie de retour sur la chronologie de la crise à son retour à l’écran en janvier 2021, le fait dans son premier épisode à l’intérieur d’un flashback central. Le récit lui-même démarre par une scène de mariage qui renoue les fils d’intrigues sentimentales tissées dans la saison précédente. Nous sommes dans le monde d’après, marqué par les stigmates de la crise, où la cérémonie est l’occasion de rendre hommage aux membres de l’hôpital victimes du Covid et aux proches perdus durant la pandémie, tout en inscrivant la saison dans un après symbole de renouvellement. Pour les séries qui reprennent en 2021, l’évocation se fait de plus en plus synthétique, ramassée sur quelques épisodes.
- 25 Cambra-Badii, op.cit.
- 26 Jullier et Laborde, op.cit.
- 27 Winckler, op.cit., p.154-55.
22Des cinq séries médicales mainstream en cours de production qui traitent du Covid fin 2020-début 2021, seule Grey’s Anatomy lui consacre l’intégralité de sa saison 17, suivant semaine après semaine le quotidien d’un établissement hospitalier déstabilisé par la pandémie. Sur les 60 épisodes que produisent les cinq séries médicales mainstream sur la période, 35 ont pour sujet la pandémie25, dont 17 pour Grey’s Anatomy. La moitié restante se distribue entre les quatre autres séries, qui après quelques épisodes dévolus à la crise distillent plus légèrement son évocation au fil de la saison pour coller à une aspiration au retour à la normale qu’elles anticipent. Deux lignes narratives antagonistes se croisent ici. D’un côté, il y a le matériel formulaire propre au genre, qui depuis Urgences (NBC, 1994-2009) ou Dr House (Fox, 2004-2012) a imposé le récit d’une médecine toute puissante parce qu’elle est affaire d’hommes et de femmes d’exception dans leur acuité diagnostique ou leur dévotion au service des malades. C’est aussi, d’abord en creux, puis de plus en plus ouvertement avec Grey’s Anatomy26, le récit d’une médecine soucieuse des autres, sommée de se mettre au service du bien social et de la collectivité dans New Amsterdam, de s’ouvrir à l’inclusivité dans The Good Doctor ou The Resident. La considération individuelle et le progrès personnel et collectif, tant médical que sociétal, en sont les valeurs cardinales, dans des séries qui se font laboratoire du progrès médical autant que sociétal, une tendance de fond du genre qui contribue à son succès grand public27. Les séries médicales font profession de prendre soin des corps et des âmes, tout en examinant un grand corps social dont elles ciblent les maux pour mieux pouvoir les soigner, dans un grand récit de réconfort collectif typique du mélodrame où elles puisent leurs racines.
- 28 Valentina Possenti, « Narrating the COVID-19 Pandemic by Medical Drama: The Case of Grey’s Anatomy (...)
23De l’autre côté, il y a un récit d’échec collectif à traiter des patient·es, d’incapacité institutionnelle à endiguer une épidémie, et de mise en crise du système hospitalier. Ce récit, porté par les médias, nourri par des courbes, des chiffres et des statistiques, se retrouve dans la succession de visages anonymes de malades et de familles affectés par la maladie. Le récit individuel s’efface derrière le récit collectif où s’additionne les frustrations : masques manquants ou défectueux (The Good Doctor, Grey’s Anatomy, The Resident), respirateurs en nombre insuffisant, mauvaise gestion des ressources médicales (New Amsterdam), rotations difficiles de personnels soignants touchés par la pandémie et en nombre insuffisant (Chicago Med [NBC, 2015-]), patient·es entre lesquels il faut faire des choix par manque de respirateurs (Grey’s Anatomy), morts qui s’accumulent malgré les soins prodigués (The Good Doctor). Le récit collectif dit aussi les failles d’une société inégalitaire où les premiers touchés sont prioritairement les moins favorisés, à l’intersection de discriminations multiples. La première patiente, dans The Good Doctor, est noire, tout comme l’infirmière dont les personnages de The Resident évoquent la disparition dans le flashback qui ouvre la saison 3 ; la jeune femme enceinte qui consulte dans le premier épisode de la saison 4 de The Good Doctor, célibataire et précaire, est amérindienne. Les parents de la cheffe de service noire Miranda Bailey (Chandra Wilson) ne reçoivent pas les protections nécessaires dans l’institution pour personnes âgées dépendantes où ils résident, et sa mère ne survit pas (Grey’s Anatomy S17E05). L’injustice d’une pandémie qui affecte massivement les plus défavorisés est plus fortement soulignée dans Grey’s Anatomy, qui traite également des discriminations spécifiques visant les personnes d’origine asiatiques dans les premiers temps de la pandémie28.
24Si les personnels soignants demeurent les héros de ces séries médicales, servis par une rhétorique visuelle de la reconnaissance qui passe par leur domination à l’écran, c’est sur un mode tragique, en tant que corps et âmes sacrifiés à l’intérieur d’une dynamique médicale et sociale qui les dépasse et sur laquelle ils n’ont pas prise. L’héroïsation des personnels soignants de la « ligne de front » – titre donné aux deux premiers épisodes de la saison 4 de The Good Doctor – s’incarne dès lors autant dans la représentation de leur dévotion au service des patients que dans leur sacrifice : l’infirmière en chef racisée de Saint Bonaventure, jusque-là personnage mineur de The Good Doctor, est élevée au rang d’héroïne tragique alors qu’on suit son long combat finalement perdu contre la maladie et que médecins et internes se succèdent à son chevet pour rappeler le rôle central qu’elle a joué dans leur carrière. C’est ainsi également que Meredith Grey, victime du virus à son tour, devient le corps souffrant vers lequel ne cesse de revenir l’intrigue dans la saison 17 de Grey’s Anatomy.
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25Dans ce contexte, imaginer une sortie de crise revient à renouer avec la promesse de réconfort moral et social propre au genre en adoptant ouvertement une posture de l’attention au public29. En ouverture de l’épisode 3 de la saison 4 de The Good Doctor, diffusé le 20 novembre 2020, l’acteur Freddie Highmore, vêtu de la blouse blanche de son personnage, s’adresse à la caméra pour indiquer que ce qui va suivre représente un monde de l’après pandémie qui matérialise un espoir collectif (« our hope for the future »). Les masques y sont devenus inutiles, du moins dans la fiction, même s’il convient de continuer à se protéger dans la vraie vie. La contre-plongée et le plan américain qui détache la silhouette sur le fond sombre de l’hôpital solennise l’instant, avant que l’intrigue démarre sur l’audition de nouveaux internes – comme un retour au pilote de la série où son personnage de Shawn Murphy entamait son internat à Saint Bonaventure. La série redémarre, littéralement. La pandémie n’est pas oubliée pour autant. Elle demeure sous la forme du traumatisme pour le docteur Lim (Christina Chang), qui soigne ses insomnies en passant ses nuits à foncer à moto dans des rues vides, ou pour le docteur Brown (Antonia Thomas), obsédée par les morts qui se sont accumulés. L’une et l’autre trouveront le salut dans un séjour humanitaire dans un dispensaire au Guatemala. Un ordre se rétablit, qui restaure une forme de hiérarchie héroïque occidentale classique, une foi dans la médecine et sa fonction sociale.
Fig. 8. The Good Doctor S04E02 : le docteur Lim (Christina Chang), visage du traumatisme pandémique.
- 30 Au 6 avril 2020, les populations hispaniques et latinos présentent un taux de mortalité de 22,8 pou (...)
26L’équipe hospitalière se ressource dans le retour à une médecine efficace en contexte de pénurie sociale, comme un geste de contrition et de purification fictive après l’échec de la médecine occidentale idéale représentée par l’hôpital Saint Bonaventure, écrin de verre équipé des dernières technologies médicales. La symbolique est limpide, autant que le réancrage idéologique dans la représentation d’une supériorité occidentale incarnée par des personnages rappelés à leur dimension héroïques et lavés de leur traumatisme. New Amsterdam choisit l’option inverse d’un examen critique de ses propres postulats idéologiques, incarnés par un héros épris de progrès social qui s’est donné pour mission de sauver le dernier hôpital public de la ville de New-York. Dans un contexte pandémique qui a particulièrement touché les communautés noires et hispaniques de New York30, et en plein débat sur le racisme systémique provoqué par la mort de George Floyd en mai 2020, Max Goodwin s’attaque au racisme systémique dans l’institution de New Amsterdam dont il est le médecin chef (New Amsterdam S03E06, « Why Not Yesterday ? »). Mais loin de retrouver une stature héroïque dans le combat pour une noble cause, le médecin se voir ramené à sa posture de chevalier blanc dans un échange avec le docteur Sharpe (Freema Aygyema), une cheffe de service racisée à laquelle il propose de céder son poste, tandis que le docteur Reynolds (Jocko Sims), chef du service radiologique noir, lui rappelle l’histoire d’une médecine occidentale qui s’est longtemps forgée sur l’exploitation des corps noirs. La sortie de la crise pandémique interroge sur les modalités d’un récit héroïque avec lequel la série renoue sur un registre ironique, tout en alimentant la sympathie pour un personnage pétri de bonnes intentions et pourvu d’une biographie dramatique (il sort d’un cancer, a perdu sa femme dans un accident de la route, se retrouve seul à élever son fils).
27La pandémie déclenchée par le virus du Covid-19 met ainsi le récit en crise, en ce qu’elle en interroge la proximité avec la réalité et l’ancrage social. L’attention au contexte est tantôt proclamée, dans des séries qui relaient les recommandations de santé et les inquiétudes sociales, tantôt déclinée, quand elles affichent leur projection dans un avenir ouvertement imaginaire et fictionnel. L’image souligne la crise par le jeu des flous qui, en ouverture de The Good Doctor comme New Amsterdam, visualise un monde qui semble soudain étranger, dont les repères se perdent alors que nous peinons à reconnaître à l’image les visages masqués des personnages. Les espaces familiers se cloisonnent à l’écran, de nouveaux s’ouvrent, étranges à l’univers d’ordinaire immaculé et ordonné de l’hôpital télévisé, où s’alignent des corps dans des sacs mortuaires, ou des affaires abandonnées.
Fig. 9. New Amsterdam S03E01, The Good Doctor S04E01 : la crise comme une plongée dans l’invisible
28La mise en crise du récit est ainsi une mise à mal de ses fondements formulaires et idéologiques, le temps d’une saison marquée par les incertitudes et les questionnements. Ces bases ressortent réconfortées dans The Good Doctor, qui opère un retour aux sources mélodramatique du genre comme aux sources ethnocentrés de la représentation du savoir médical, en imaginant pour son équipe médicale un voyage humanitaire dans un dispensaire guatémaltèque. Elles sont en revanche interrogées, dans New Amsterdam, quand c’est le héros même qui se voit sommé de se remettre en question, en tant que représentant d’un système qui a démontré ses imperfections.
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29Ce sont finalement les audiences qui vont arbitrer les choix idéologiques et narratifs opérés par des séries médicales partagées entre leur volonté de témoignage et leur impératif de divertissement31. Le mois de mars 2020 marque un intérêt renouvelé à leur endroit, alors que la pandémie ferme progressivement les productions et écourte les saisons entamées. The Good Doctor gagne plus d’un million de spectateurs entre le 2 et le 30 mars 2020, passant de 5,6 millions de spectateur·ices à 7,7 millions en fin de mois32 ; avec plus de 16,5 téléspectateur·ices décompté·es tous supports confondus 35 jours après sa diffusion sur ABC, Grey’s Anatomy récolte ses meilleures audiences combinées avec le dernier épisode de la saison 1633. De Covid, néanmoins, il n’est alors question dans aucun des épisodes qui bouclent souvent prématurément les saisons en cours de diffusion.
30L’intérêt spectatoriel, néanmoins, résiste mal au temps long et à l’épreuve sociale et intime de la pandémie. The Good Doctor ouvre sa quatrième saison en novembre 2020 avec 4,87 millions de télespectateur·ices, soit trois millions de moins qu’en fin de saison 3 huit mois plus tôt. The Resident démarre sa saison 4 en janvier 2021 avec 3,9 millions de spectateur·ices, soit un million de moins que pour le dernier épisode de la saison 3 diffusé le 4 avril 2020. New Amsterdam, de même, perd deux millions de télespectateur·ices entre le 14 avril 2020, fin de la deuxième saison, et le 2 mars 2021, où reprend sa troisième saison. Si New Amsterdam et The Resident maintiennent leur audience en première diffusion sur toute la longueur de leur saison Covid, elles ne retrouvent pas le niveau d’audience d’avant pandémie, The Good Doctor voit son audience décliner au fil de sa quatrième saison, de même que Grey’s Anatomy, qui perd un million de télespectateur·ices en première diffusion entre novembre 2020 et juin 2021.
- 34 Will Thorne, « Live +7 Ratings for week of Nov. 9 : This is Us and Grey’s Anatomy Tussle at the Top (...)
31La série développée par Shonda Rhimes demeure néanmoins, en audiences combinées, la série la plus populaire de la chaîne ABC en 202034 ; mais la critique est partagée, alors qu’au fil des mois l’envie d’en finir avec la maladie et ses représentations s’exprime, tandis que l’accès à la vaccination fait reculer le nombre des contaminations au tournant de l’année 2021. Elle est aussi la seule qui choisisse l’option de proposer une chronique de la pandémie sur l’intégralité de sa saison, adoptant une stratégie de suivi de l’actualité médicale et sociale évidente. S’y invite également le mouvement #BlackLivesMatter après la mort de George Floyd, tandis que certains personnages réfléchissent à participer aux manifestations contre le racisme et la brutalité policière.
- 35 « The question became : How do we tell this painful and brutal story that has hit our medical commu (...)
32Pour une série diffusée en prime time, la question de l’équilibre entre divertissement et conscience sociale se pose35. Le découpage de la saison en deux grands arcs narratifs traduit cette recherche d’équilibre. Le premier se concentre sur Meredith Grey, victime du Covid et plongée dans le coma, dont l’esprit erre sur une plage où elle retrouve son amour perdu mort quelques saisons plus tôt – une intrigue sentimentale qui apporte un répit au chaos de la lutte collective contre la pandémie. Le second arc, à dominante sociale, se concentre sur cette lutte collective ; narrativement plus dynamique et plus peuplé de personnages, il prend une inflexion toujours plus dramatique à mesure que s’accumulent les déboires et que proches ou membres de l’équipe sont à leur tour touchés par le virus.
- 36 Un forum de discussion Reddit dévolu à la série (860 000 inscrits en 2025) liste plus de 240 conver (...)
- 37 « I was a nurse all through covid and I think it’s one thing they got relatively accurate. The bodi (...)
- 38 On trouve ainsi des accroches telles « Is anyone else tired of the Covid plot line this season ? » (...)
33En faisant le choix de ménager une place conséquente à l’intrigue sociale, la saison suscite des réactions partagées sur les forums de discussion où elle est largement commentée36. Les commentaires pointent tantôt la justesse de la représentation de la crise pandémique en milieu hospitalier, chez des spectateur·ices qui s’identifient parfois comme personnels de santé ayant œuvré en première ligne37, tantôt la lassitude ou l’impossibilité à regarder une série qui s’écarte de sa vocation de divertissement ou de réconfort sentimental38.
- 39 Plusieurs fils Reddit reprochent à la série son aspect trop militant (« too preachy », « too much a (...)
- 40 JanetteD01 par exemple mentionne son incapacité à regarder la série suite au décès de proches empor (...)
- 41 Lesley Goldberg, « Grey’s Anatomy Boss Approaching Season 17 Ender as Potential Series Finale ». Ho (...)
- 42 Grey’s Anatomy est une des premières séries de prime time à revenir sur les écrans, au prix de la m (...)
34De nombreux fils débattent des opinions des télespectateur·ices sur la saison, interrogeant sa crédibilité ou son réalisme. Deux opinions y reviennent régulièrement : la première s’agace d’un excès de prosélytisme militant dans lequel sombrerait la série39, tandis que la deuxième lui reproche un manque de relief dramatique et une langueur narrative excessive. On s’interroge sur l’opportunité de poursuivre le visionnage de la série en 2020, ou plus tard sur celle de faire l’impasse sur la saison, par lassitude de la crise ou par peur d’en revivre les traumatismes, pour des internautes parfois touchés de près par la pandémie40. L’avenir de la série paraît un temps incertain41, avant l’annonce de son renouvellement pour une dix-huitième saison en mai 2021. L’équipe de production répond aux critiques en rappelant les conditions de tournage bouleversées : elles ont obligé à cloisonner les intrigues pour appliquer des protocoles sanitaires stricts qui limitaient la présence des technicien·nes comme des acteur·ices sur les plateaux et réduisaient le nombre de personnages à l’écran42.
- 43 « De multiples facteurs ont inspiré la litanie de noms lue en voix off en conclusion de l’épisode. (...)
35Mais la production assume aussi le choix d’une saison fortement inscrite dans le témoignage social, nourrie de frustrations et de colères devant les inégalités raciales, sociales et de genre vécues au plus près par des membres de la production issu·es de minorités, qui ont, pour certain·es, vu des proches affectés par le virus. L’épisode 5, intitulé « Fight the Power », se clôt ainsi sur l’affichage d’une liste de noms de patient·es emporté·es par le virus, après que le docteur Miranda Bailey (Chandra Wilson) a perdu sa mère faute de prévention efficace dans la maison de retraite où elle résidait, brisant le contrat fictionnel et matérialisant à l’écran l’impact humain et social de la crise. Le souci pour Zoanne Clack, productrice et consultante médicale sur la série, était de visibiliser des victimes majoritairement issues des communautés noires, fragilisées et médicales, à l’intersection de marginalités raciales, sociales et de genre. Justifiant le choix, Clack déclare : « The inspiration for saying the names in the final voiceover was multifactorial. When my mom contracted and almost died of COVID, I was so mad that she might go down in history as one of the nameless, faceless ramifications of this disease. I was seeing how it was disproportionately affecting Black Americans, older Americans, and people who lived in assisted living. My mom was all of those43 ».
Fig. 10. Grey’s Anatomy S17E05 : une liste de noms de victimes s’affiche dans la séquence post-générique de fin.
36Un an après la première diffusion de la saison 17 de Grey’s Anatomy, une journaliste de Vox assimilait son visionnage à une expérience « étrangement retraumatisante », à la fois inconfortable et singulièrement touchante avec le recul, pointant la difficulté de la série à tenir ses deux lignes narratives principales finalement contradictoires (St. James). La ligne sentimentale à forte composante formulaire tranche avec la ligne sociale habitée par un sentiment d’injustice profond qui conduit la production à tomber le masque de la fiction. L’écartèlement entre les deux lignes se reflète dans les réactions et les modalités de visionnage ou re-visionnage de la série, qui tendent selon les spectateur·ices à privilégier et défendre une des directions empruntées.
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37The Good Doctor voit de la même manière les réactions spectatorielles se polariser au fil de la saison 4. Les commentaires laissent apparaître un même reproche de prosélytisme excessif à l’endroit de la série, à laquelle il est par ailleurs reproché un arc narratif peu inspiré44. Plusieurs commentaires ciblent plus généralement des séries médicales qui, au fil de leur saison Covid, empruntent le même chemin de conscience sociale, cristallisant des critiques qui marquent une polarisation évidente des intervenant·es internautes. Au fil de la saison, l’inflexion sociale du récit se corrige, tandis que les personnages de soignant·es partent effectuer une mission humanitaire dans un dispensaire guatémaltèque. Le discours se dépolitise autant qu’il se teinte d’une idéologie de l’héroïsation et de la supériorité occidentales qui réaffirme la domination d’un imaginaire médiatique occidental45. The Resident circonscrit le récit pandémique à l’intérieur d’une intrigue sentimentale, comme pour mieux réaffirmer l’assujettissement premier du genre au divertissement – un choix qui vaut à la série une moindre attention critique négative46. Chicago Med, qui fait également le choix d’un traitement circonscrit de la pandémie en démarrant sa saison 4 dès novembre 2020 sur la représentation d’un univers hospitalier de l’après crise, génère peu de fils de discussion spécifiques et conserve son audience sur l’ensemble des 16 épisodes qui la constituent47. La stratégie d’une couverture plus limitée et moins ciblée sur les problématiques sociales trouve là aussi une forme de reconnaissance, pour une série NBC appartenant à la galaxie des productions développées par Dick Wolf, dont la ligne idéologique est ouvertement conservatrice48.
38La pandémie de Covid met à mal le récit de foi en l’institution et en la médecine propre à la série médicale, dans un hôpital télévisuel qui se donne à lire comme une micro-société à forte composante émotionnelle, toute entière tournée vers le soin aux malades et la réalisation personnelle des soignant·es qui les accueillent. Elle bouscule ces séries alors obligées de penser un récit de l’échec médical et social collectif, alors que corps et visages disparaissent sous les protections sanitaires et les masques. Dès lors, la mesure donnée au récit pandémique va peser considérablement dans la réception. Les conversations générées sur les forums de discussion soulignent la position complexe de ces produits culturels à large empan sommés d’abord de divertir. Elles dessinent également une polarisation manifeste chez les internautes qui s’y expriment, amplifiant par effet de loupe un mouvement perceptible de décrochage chez une partie des spectateur·ices au fil de l’automne et de l’hiver 2020-21. En pâtissent les séries qui adoptent à la faveur de la crise une stratégie de témoignage social et de positionnement critique visant à souligner les biais raciaux, sociaux et de genre qui caractérisent les inégalités que la crise sanitaire met à jour. À l’opposé, les séries qui optent pour une stratégie de sortie fictionnelle rapide de la crise, telles Chicago Med, The Resident, ou New Amsterdam résistent le mieux lors de leur première diffusion, conservant une audience stable quoique moindre par rapport à leur saison précédente : la crise a érodé un temps l’intérêt pour les fictions médicales qui s’était manifestée à son début, et l’inquiétude de revivre un traumatisme encore récent éloigne une partie de l’audience soucieuse de retrouver une fiction à visée escapiste, qui se concentre sur une médecine du singulier, du cas particulier, de l’exceptionnel.
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39Cette tendance manifeste une forme de réticence culturelle à l’égard de la représentation de la pandémie, représentation qui reste cantonnée au registre de l’intime, du visionnage privé, ou du témoignage littéraire. À la différence des séries, qui vont souvent intégrer les bouleversements induits par la pandémie dans leurs récits à plus ou moins grande échelle dès leur retour à l’écran49, le cinéma passe quasiment sous silence le long épisode de la crise sanitaire50. Mais à de rares exceptions près, l’intégration de la crise sur petit écran, au-delà des séries médicales, se matérialise visuellement avec l’apparition à l’écran des masques sanitaires – dans Law & Order, SVU (NBC, 1999-), par exemple, à la saison 22 – mais en se limitant souvent à des allusions aux malades et aux difficultés engendrées par le confinement et la mise à l’arrêt de l’économie, tandis que les récits reprennent rapidement leur cours originel. Installées à l’hôpital, les séries médicales jouissent en la matière du privilège d’avoir pour objet l’épicentre de la crise sanitaire. Mais ce privilège s’avère finalement ambivalent, pour des spectateur·ices partagé·es entre désir de saisir le fonctionnement de la crise et souci de passer à l’après, crainte de voir ravivé le souvenir d’un épisode difficile, ou agacement face aux dénonciations des défaillances politiques, sociales et culturelles que la crise met en lumière, dans le contexte politique de la première mandature Trump propice aux dénis de réalités tant scientifiques que sociales.
40En ceci, l’analyse des « saisons Covid » des séries médicales et de leur réception interroge sur le rôle politique d’objets culturels qui tentent de faire valoir leur responsabilité sociale, avec un succès mitigé dans un climat de fractures idéologiques. Mais elle révèle aussi une difficulté à documenter une histoire sociale collective dans la fiction mainstream, entre tentation du témoignage, souci de l’engagement et impératif de divertissement, où cherchent à se positionner les séries, dans une recherche constante d’équilibre. Plus largement, elle trahit aussi sans doute une réticence collective au récit des échecs de la mondialisation dont les pandémies sont le revers malheureux – une réticence que traduit déjà l’amnésie imaginaire des grandes épidémies du siècle passé, grippe dite « espagnole » de 1918-1919 ou grippe dite « asiatique » de 1956-1957, dont les images n’ont que très peu été reprises. En la matière, les séries médicales qui se sont emparées de la pandémie comblent doublement le vide imaginaire, offrant malgré la réticence de publics soucieux d’oublier les crises un témoignage fictionnel précieux, qui vient gêner la tentation escapiste et rappeler la fiction même populaire à sa fonction sociale et politique à l’heure des échappées vers les réalités alternatives, au risque d’en pâtir dans le bruissement médiatique de la première diffusion.