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Automatisation et avenir du capitalisme

En attendant les robots

Benanav et Smith sur les illusions d’automation et les réalités d’exploitation
Jason Read
Traduction de David Buxton

Notes de la rédaction

Original posté sur le blog « unemployed negativity », le 14 décembre 2020.

Texte intégral

1L’année 2020 a vu la parution de deux livres remarquablement similaires : Automation and the Future of Work d’Aaron Benanav et Smart Machines and Service Work de Jason E. Smith. Sans couvrir exactement le même terrain, les deux livres se chevauchent trop pour qu’on puisse provoquer un débat entre eux. Il est mieux alors de les appréhender ensemble, non pour leur charge commune contre des idées fantaisistes sur l’automation, mais pour la manière dont ils mobilisent la thèse notoire de la baisse tendancielle du taux de profit.

  • 1 Théorisé par Negri, Tronti, Virno et Berardi entre autres, l’opéraïsme a émergé en Italie dans les (...)
  • 2 L'accélérationnisme (Williams, Srnicek, Fisher, Bastani, et de façon plus controversée, Nick Land ( (...)

2Quand j’ai commencé à étudier Marx dans les années 1990, aucun élément de sa pensée n’était plus discrédité que cette thèse. On considérait généralement qu’elle faisant partie du mauvais côté téléologique de Marx, à approcher avec prudence en passant par une litanie de contre-tendances. Les prédictions de l’avenir relevaient des résidus hégéliens, voilà pour la critique philosophique. Qui plus est, la baisse tendancielle du taux de profit ne correspondait pas au monde de l’époque : l’Union soviétique n’était plus, et le capitalisme semblait être revigoré par le dotcom boom. Il est possible de voir toute la vague post-opéraïste (Negri et Hardt, Virno, Lazzarato) comme une tentative d’imaginer une transition vers le communisme fondée non sur les contradictions du capitalisme, mais sur les forces de celui-ci, autrement dit, un post-capitalisme fondé sur l’abondance plutôt que sur la paupérisation, sur l’action plutôt que sur l’exclusion1. La remarque vaut aussi pour le courant accélérationniste, qui conçoit un monde post-capitaliste à partir de la capacité du capital à produire du progrès technologique (quand bien même ce progrès a été largement gaspillé)2.

  • 3 Un article de Benanav et John Clegg (« Misère et dette », Endnotes no.2, avril 2010), https://endno (...)

3Les livres de Smith et de Benanav peuvent être lus comme une contre-tendance forte à ces deux courants3. Leur publication rend plus visible cette nouvelle orientation contestataire, qui conteste non seulement certaines lectures de Marx, mais aussi l’idée dominante que l’automation soit l’impulsion principale derrière le capitalisme, son idéologie spontanée à l’ère d’Uber et de smartphones.

4Benanav prétend que l’image spontanée d’un remplacement des humains par l’automation, conduisant à la précarité et au chômage, n’est pas la bonne façon d’interpréter la réalité. Selon lui, la précarité des emplois n’est pas le produit de la révolution à venir des machines, mais la conséquence de la stagnation et du déclin du capital. Il décrit cette illusion ainsi :

  • 4 Aaron Benanav, « Automation isn’t wiping out jobs. It’s that our engine of growth is winding down » (...)

5« Le sens collectif que le rythme des innovations économisant de la main-d’œuvre s’accélère est une illusion. C’est comme la sensation qu’on peut avoir en regardant par la fenêtre d’un train qui se ralentit à l’approche d’une gare, dépassant les trains de l’autre côté des voies qui semblent s’accélérer. Les innovations économisant de la main-d’œuvre semblent se produire à un rythme plus rapide seulement quand on les aperçoit de l’autre côté des voies, c’est-à-dire du point de vue d’une économie dont la croissance est toujours plus lente4. »

6Ce n’est donc pas l’automatisation qui impulse le chômage et le sous-emploi, mais la baisse générale des profits. Le train où on se trouve n’avance pas vers un avenir post-travail. La vitesse et l’instabilité qu’on voit viennent en réalité du train sur l’autre voie, celle de la profitabilité qui se ralentit, qui mène au licenciement ou à la précarisation des employés. Voilà pourquoi les plus grands changements des vingt dernières années ont eu lieu non dans l’industrie et les services, mais dans la surveillance et dans le traçage. Ces derniers sont moins caractérisés par la productivité accrue que par la surexploitation, la possibilité d'extirper plus de travail de moins de travailleurs.

7Pourquoi l’idée d’automation, d’une révolution technologique, a-t-elle continué de prévoir de manière quasi cyclique la montée des robots et la fin du travail ? Peut-être parce qu’une grande part des innovations des dernières décennies n'ont pas eu lieu dans les usines ni même dans les restaurants, mais ont plutôt visé la consommation et le divertissement, aboutissant à l’appareil qu’on tient dans la main. Comme le dit Smith dans un entretien qui reprend l’argument de son livre :

  • 5 Jason E. Smith, entretien avec Tony Smith, « Machines intelligentes et travail tertiaire », Variati (...)

« Le smartphone se propose comme l’innovation indicative de notre ère, sa marchandise « star ». Son omniprésence – dans les rues, les réunions, les cours, les salles à manger - confirme son statut emblématique. Mais il ne fait que combiner quelques appareils plus anciens comme le téléphone mobile et l’ordinateur personnel. Offrant l’accès à une panoplie de divertissements (le shopping, les plateformes de musique et de vidéo, la communication interpersonnelle) à travers un seul écran interactif, ces appareils parachèvent une confluence en cours depuis quelques décennies : la fusion du commerce et de l’information, du divertissement et de la vie sociale, de la stylisation de soi et de la vie civique, tout cela sur un écran tactile d’une taille unique. L’utilisateur est tiraillé entre ces registres, les activant tous en même temps : sans repères, sa réaction oscille entre le divertissement anecdotique et la rage inarticulée. Mais la main libre sur le marché boursier qu’ont eu les entreprises « numériques », et leur force de frappe apparente sur les loisirs, la consommation, l’identité personnelle, le discours public – tous depuis longtemps en décomposition – ont donné lieu à des affirmations concernant cette technologie de base qui dépassent de très loin son impact réel sur les habitudes de consommation, de réception, et d’interaction. Quant au travail, ces innovations promettaient de déclencher un décollage exponentiel de la productivité. C’est précisément ce qui n’est pas arrivé. Au lieu de cela, on a eu droit à des réseaux de plus en plus serrés de surveillance et de traçage, dans les rues et sur les lieux de travail5. »

8Les livres de Smith et de Benanav se complètent bien. Benanav consacre plus de temps aux aspects économiques de la stagnation, alors que Smith se dédie davantage à expliquer pourquoi l’idéologie spontanée de l’automation est si persistante, et comment l’expérience quotidienne de la technologie - consultant nos smartphones en permanence - nous fait croire en une transformation révolutionnaire à venir, qui ne pourrait certes se réaliser dans les conditions sociales et économiques actuelles. La consommation apparaît plus radicale, justement en raison des profits manufacturiers déclinants. Le smartphone représente moins une nouvelle force de production qu’une sorte de contraction des marges de profit, où on essaie d’extraire plus de consommation et de travail des conditions existantes de production. Cet appareil représente aussi l’impasse des gains de productivité, car même s’il devient moins cher à produire, la plupart des consommateurs n’en ont besoin que d’un seul. Steve Jobs ne fut jamais en mesure d’être le nouveau Henry Ford, car le smartphone, en dépit de son ubiquité culturelle, est loin d’avoir l’influence à grande échelle de l’automobile. Comme l’indique Smith, personne ne le sait mieux qu’Apple, qui consacre la plupart de ses profits au rachat de ses propres actions, plutôt que d’investir dans la prochaine génération de smartphones.

9Sur ce dernier point, il faut évoquer Uber, et la proposition 22 en Californie qui a classé les conducteurs d’Uber (et d’autres plateformes) comme des autoentrepreneurs et non des employés. Alors que le visage public d’Uber est l’application désignant les voitures à notre disposition, ce qui l’impulse vraiment – en attendant de faire le moindre bénéfice – est sa capacité à contourner les exigences minimales des lois du travail. Quant à la productivité, Uber ne change pas grand-chose ; s’il met plus de voitures sur les routes aux heures de pointe, ce sont les mêmes voitures privées et les mêmes routes existantes. Au fond, c’est un logiciel de hélage électronique, où l’innovation véritable est sa manière de profiter des chômeurs cherchant du travail ou des travailleurs sous-employés cherchant des heures supplémentaires. C’est de la surexploitation déguisée en innovation technologique.

10On pourrait dire la même chose des autres entreprises de l’économie numérique supposément à la pointe ; quand elles n’utilisent pas la richesse accumulée pour racheter leurs propres actions, elles investissent non dans l’augmentation de la productivité, mais dans de nouvelles façons de vendre de l’espace publicitaire (Facebook) ou dans l’amélioration des formes de surveillance (Google). Même le distributeur automatique de billets est moins un caissier robot qu’un moyen d’externaliser le travail ordinaire de la banque. Les innovations technologiques n’ont pas augmenté la productivité. Là où elles ne ciblent pas l’attention du consommateur, elles sont principalement utilisées pour l’organisation et pour la surveillance des travailleurs, créant un état d’anxiété permanente.

  • 6 Aaron Bastani, Communisme de luxe. Un monde d’abondance grâce aux nouvelles technologies (traductio (...)

11Que conclure de tout cela ? Benanav et Smith, tous les deux, suivent l’ouvrier militant James Boggs en affirmant que la question de la révolution a moins à voir avec la classe ouvrière traditionnelle qu’avec les précaires et les chômeurs. Les travailleurs dans une économie stagnante sont de plus en plus isolés, et de surcroît, divisés entre surexploités et précaires cherchant désespérément à les rejoindre. Ils ont plus de rapports avec leurs employeurs (qui les surveillent en permanence) et avec les publicitaires (qui visent à exploiter chaque instant de leur « temps libre ») qu’ils ont avec d’autres travailleurs. Comme le dit Smith, la classe ouvrière de nos jours est fortement infusée de valeurs managériales, se surveillant mutuellement dans des postes où la frontière entre encadrement et travail est floue. Cela crée des barrières monumentales à son organisation, ce qui explique peut-être pourquoi nous vivons dans un âge de contestations sporadiques qui n’évoluent jamais en mouvements politiques. Dernièrement, comme le dit Benanav, surmonter la peur de l’automatisation, du remplacement des travailleurs par des machines, implique aussi l’abandon des fantaisies correspondantes d’un « communisme de luxe pleinement automatisé » (Aaron Bastani)6. Le capital n’est pas en train de produire ses propres fossoyeurs automatisés, mais d’acheminer les creuseurs de la terre plus rapidement vers leurs propres tombes. Il n’y aura pas d’avenir post-travail, mais il reste la possibilité de lutter pour un monde dans lequel le travail (et la créativité et la recherche) est davantage orienté vers les besoins humains.

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Notes

1 Théorisé par Negri, Tronti, Virno et Berardi entre autres, l’opéraïsme a émergé en Italie dans les années 1960 comme alternatif révolutionnaire au socialisme d’État et à la démocratie libérale, privilégiant la démocratie directe des travailleurs, la grève sauvage comme déclencheur de crise politique, et l’indépendance des mouvements sociaux vis-à-vis de l’organisation autoritaire des partis politiques, fussent-ils de gauche. Le « post-opéraïsme » (années 2000) met l’accent sur l’importance du travail immatériel dans la création de la valeur (le « general intellect » comme force productive, et les travailleurs intellectuels comme agents de transformation sociale) (NdT).

2 L'accélérationnisme (Williams, Srnicek, Fisher, Bastani, et de façon plus controversée, Nick Land (qui a basculé ensuite dans l’extrême-droite eugéniste) est une tendance politique selon laquelle la transformation radicale de la société viendra d'une accélération du capitalisme (et des processus technologiques qui y sont historiquement associés), plutôt que de son renversement en l’état. Voir en français Nick Srnicek et Alex Williams, Accélérer le futur. Post-travail et post-capitalisme, Cité du design (École supérieure d’art et design), 2017 ; Laurent de Sutter (dir), Accélération ! (PUF, 2016) (NdT).

3 Un article de Benanav et John Clegg (« Misère et dette », Endnotes no.2, avril 2010), https://endnotes.org.uk/translations/endnotes-misere-et-dette/ sur les populations surnuméraires a même été cité comme influence par Fredric Jameson, qui prétend, dans une lecture singulière, que le grand thème du Capital serait le chômage (Representing « Capital », (Verso, 2011), p. 148).

4 Aaron Benanav, « Automation isn’t wiping out jobs. It’s that our engine of growth is winding down », The Guardian, 23 janvier 2020, https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/jan/23/robots-economy-growth-wages-jobs

5 Jason E. Smith, entretien avec Tony Smith, « Machines intelligentes et travail tertiaire », Variations, 24, 2021, https://journals.openedition.org/variations/2028/

6 Aaron Bastani, Communisme de luxe. Un monde d’abondance grâce aux nouvelles technologies (traduction : Hermine Hamon), Diateino, 2021 (2019).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jason Read, « En attendant les robots », Variations [En ligne], 25 | 2022, mis en ligne le 23 septembre 2022, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/variations/2159 ; DOI : https://doi.org/10.4000/variations.2159

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Auteur

Jason Read

Professeur de philosophie à l’University of Southern Maine, Portland (Maine, USA).

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